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Apocalypse Hanouna

(en complément à un précédent article je vais régulièrement prendre des notes sur ce que la situation de pandémie révèle. Rappelons-le : le sens précis d’Apocalypse, c’est la révélation, c’est à dire le fait de soulever le voile qui nous empêche de bien voir la réalité)

Télérama a publié un article intitulé Les audiences de Cyril Hanouna dégringolent : la mésinformation en temps de crise ne paye pas. Et en effet, les téléspectateurs boudent l’émission de Cyril Hanouna, alors même qu’il n’y a sans doute jamais eu autant de gens susceptibles d’allumer leur téléviseur qu’en cette période de confinement. La théorie de l’autrice du texte est que l’accumulation de rumeurs ou de mésinformations diffusées par Hanouna a fini par lasser son public. Pour ma part, je ne suis pas sûr que ça soit la qualité (dés-)informative des émissions d’Hanouna qui fasse fuir les télespectateurs, lesquels ne me semblent pas chercher grand chose d’autre qu’un divertissement1. Je vais exposer ici ma théorie.

Je raconte souvent2 une histoire vécue, ou plutôt une vision qui m’avait beaucoup impressionné. Je me trouvais un jour dans un hypermarché lorsqu’une panne électrique nous a brusquement privés d’éclairage. Subitement, et jusqu’à ce que le courant soit rétabli, ce lieu chamarré, lumineux, varié, abondant, étourdissant, familier, séduisant, musical, rassurant, est devenu un gigantesque et sordide entrepôt, un lieu industriel lugubre ou sont stockées des marchandises. La magie s’était envolée et ceux qui se trouvaient là accédaient à une vérité inattendue, à ce qu’est réellement un hypermarché.

De la même manière, depuis que l’émission Touche pas à mon poste ! a été remplacée par Ce soir chez Baba, où Cyril Hanouna, depuis son salon, discute avec ses chroniqueurs par visioconférence, sans studio, sans éclairages, sans applaudissements, sans effets, il ne reste plus à voir et à entendre qu’un type assez banal qui fait du Skype dans depuis son canapé et qui n’a que des choses assez peu intéressantes à raconter.

Privé de lumières, privé de sa cour de chroniqueurs, privé du public qui assiste à l’enregistrement dans le studio, le roi est nu. Le miroir dans lequel le spectateur avait pris l’habitude de contempler son reflet cesse d’être flatteur3.
Le résultat est si triste à voir4 que la chaîne cesse de rediffuser chaque matin l’émission de la veille comme c’était la cas avant que la pandémie n’impose ce changement de formule5.

Bref, nous vivons une Apocalypse : certaines vérités sont brusquement mises à nu.

  1. On me souffle d’autres possibilités à la désaffection dont pâtit l’émission : 1) beaucoup de téléspectateurs, du fait du confinement, n’ont pas besoin d’une « soupape » pour décompresser après leur journée de travail. 2) le principe de l’émission repose souvent sur une certaine dose de méchanceté (persiflage, jugement, bullying…), or ce n’est pas ce dont le public a besoin ou envie dans une période de fragilité et d’inquiétude. []
  2. Par exemple cette année dans le texte Écrans sans qualités, publié dans la seconde livraison de la revue Radial. []
  3. Mais cela ne concerne pas qu’Hanouna. Les célébrités qui font des apparitions depuis chez elles pour pousser des chansonnettes de soutien aux soignants ou pour essayer de remonter le moral des confinés pâtissent d’une véritable hostilité de la part du public qui, là aussi, sans contexte, sans tout ce qui permet le spectacle. Lire : La célébrité est morte quand le covid-19 est né, par Zoé Sagan. []
  4. Enfin c’est ce que je comprends, car j’avoue ne pas avoir regardé, je n’en ai vu passer que quelques extraits. []
  5. Bon, si j’étais honnête, je ne parlerais pas que d’entertainement, car d’autres simulacres ne fonctionnent plus lorsqu’ils sont privés de leur agencement habituel. J’ai ainsi vécu récemment une session de soutenances à distance où jurys et postulants étaient sur le même pied, enfin vus sous le même angle, sans renforcement de la hiérarchie par un dispositif solennel. Tout a assez bien fonctionné, mais je le constate : le ressenti m’a semblé fondamentalement différent. []

La réalité est toujours décevante (2)

Un loup aurait été photographié près de Neufchâtel-en-Bray, non loin de Dieppe, en Seine-Maritime, à mi-chemin entre Yvetot et Amiens. L’histoire est stupéfiante puisque l’on n’a pas croisé de loup dans la région depuis un siècle. J’ai découvert cette information par des articles annoncés sur Twitter, qui montraient tous la photographie d’un gros canidé (pas le même à chaque fois) que le public est en quelque sorte invité à identifier : Il y a un doute, pensez-vous que cet animal est-il un loup ? Ah ben oui, tiens, ça y ressemble ! C’est même tout à fait un loup.
On nous dit donc qu’un loup a peut-être été photographié, et on nous montre une photographie de loup. Le texte est au conditionnel, mais pas l’image.

S’ils attirent le lecteur avec des photographies en couleurs prises ailleurs qu’en Normandie par des professionnels, plusieurs articles affichent dans le corps de l’article les photographies qui font l’événement : des clichés en noir et blanc, visiblement pris aux infrarouges.
Des médias nationaux tels que le Huffington Post, Le Point, Le Parisien, 20 minutes, Ouest France, France Info et France TV info, notamment, on fait le choix d’attirer le lecteur avec des photographies d’agences.
D’autres médias, dans leurs tweets, se sont cantonnés à reproduire les photographies prises en Normandie : France Bleu Seine-Maritime, Le courrier cauchois, 76 actu, info Normandie, Paris Normandie et 30 millions d’amis… Cinq médias locaux et un média spécialisé.

(c) Desjardins, via le Groupe mammalogique normand

Si l’on résume ; de nombreux médias font le choix d’attirer les lecteurs avec un petit mensonge visuel, alors même que les photographies véritables sont disponibles.
Le lecteur n’est sans doute pas choqué de cette tromperie, car il est habitué à ce que les photographies présentées par les médias soient des illustrations plus que des documents. Et peut-être que les médias eux-mêmes sont si habitués à ce processus de travail qu’ils n’ont pas cherché à mettre en avant les images exactes.

Ma théorie sur ce choix est la même que celle que je propose sur un tout autre sujet dans un article précédent : l’important n’est pas d’informer sérieusement, mais de distraire, en offrant au public une histoire un peu plus excitante que les simples faits.

La réalité est toujours décevante

Bombe médiatique, le « Prix Nobel 2008 pour sa découverte du virus du Sida », affirme sur la chaîne Cnews que le coronavirus est né dans un tube à essais, qu’il s’agit d’un microbe-Frankenstein dans lequel on peut retrouver une partie du code génétique du VIH.
Aussitôt sur Twitter, les noms « Montagnier », « Nobel », « Sida », « P4 de Wuhan » et « Cnews » font partie des sujets les plus relayés.

Le même jour, l’administration américaine, de plus en plus menacée par les nombres (bientôt 40 000 morts) et les accusations de mauvaise gestion de crise, a annoncé lancer une enquête à propos des mystères qui entourent la naissance de l’épidémie en Chine. Notons que Donald Trump attaque dans tous les sens : il retient sa contribution financière à l’OMS qu’il accuse d’avoir mal géré l’épidémie, et il appelle ses partisans dans les États confinés à se révolter contre leurs autorités (démocrates) au nom du second amendement, celui qui autorise les citoyens à se constituer en milice !

Évidemment, l’affirmation de Luc Montagnier plait beaucoup dans différents milieux, notamment celui des gens qui « l’ont toujours su » :

Les amateurs de théorie du complot se serrent les coudes, puisqu’ils s’échangent des preuves et des théories souvent assez incompatibles, ou qui feraient des gens qui se cachent derrière le grand complot une foule : la Chine, Mark Zuckerberg, George Soros, Bill Gates, l’OMS, l’Inserm, le CNRS, Gilehad, les États épargnés, les États touchés,… Cet œcuménisme est à mon avis stratégique : quand une « vérité » s’avère absurde ou forcément fausse, on peut se replier aussitôt sur une autre.

Ça ne m’intéresse pas de dire ici que l’hypothèse est farfelue, d’ailleurs elle ne l’est pas : on dispose effectivement de moyens techniques de plus en plus accessibles pour manipuler le vivant, non plus par patiente sélection, comme nos ancêtres depuis quelques millénaires, mais au niveau de l’ADN ou de l’ARN. On le fait dans plein de buts commerciaux ou louables, comme par exemple la mise au point de traitements médicaux — la manipulation de l’ARN est d’ailleurs une des pistes évoquées pour contrer le Coronavirus1. Et l’idée de la création d’un virus nouveau et de sa diffusion malveillante (guerre, mais aussi bioterrorisme) ou accidentelle fait partie des dangers que tous les États du monde prétendent2 prendre au sérieux, pour lesquels des exercices sont organisés, et au sujet desquels des rapports des services de renseignement sont régulièrement publiés.
Donc rien n’est impossible. Savoir en revanche si c’est sérieusement envisageable est une toute autre question. On sait d’une part que des virus quasi identiques au covid-19 existent de manière endémique chez certains mammifères, et puis pour l’instant, si j’ai bien compris, ce genre de manipulation sert surtout à étudier le fonctionnement des virus, pas à en fabriquer de nouveaux, et j’imagine qu’il faudrait un rare hasard pour qu’un virus créé artificiellement soit à la fois dangereux, virulent, et assez solide pour se répliquer de manière viable sur la planète entière. J’imagine que si on créait demain une chimère qui ait, disons, des yeux pris aux araignées, des ailes empruntées au goéland et des pattes de cheval, et un bec de Pélican, l’ensemble ne donnerait pas un animal apte à survivre et à se produire, Mais bon, je ne suis pas biologiste, je sais que les virus fonctionnent différemment d’autres organismes, donc j’imagine que ma comparaison est contestable3. Peu importe, ce n’est pas mon sujet4.

L’idée des scientifiques apprentis-sorciers qui laissent par erreur un virus s’échapper est assez courante au cinéma. Ici par exemple dans Scouts guide to the zombie apocalypse (2015)

Ce qui m’intéresse ici c’est que de nombreux médias choisissent de présenter Luc Montagnier comme « découvreur du VIH » et « prix Nobel ». Prix Nobel, ça vous pose un homme, et découvreur du VIH, c’est carrément un jalon professionnel d’autant plus impressionnant que nous en connaissons tous les enjeux.
Le présenter ainsi n’était pourtant pas l’unique possibilité ! On pouvait rappeler d’entrée que Luc Montagnier, depuis des décennies, s’ingénie surtout à augmenter la section dédiée aux prises de positions controversées de sa notice Wikipédia. On pouvait signaler que ses pairs lui ont reproché toutes sortes d’affirmations et de découvertes loufoques et jamais étayées sérieusement. Il voulait guérir la maladie de Parkinson du Pape avec du jus de papaye fermenté5, il défend l’homéopathie et s’en prend aux vaccins, il affirme pouvoir reconstituer l’ADN d’un organisme qui est passé par de l’eau en captant sa signature électromagnétique, laquelle peut d’ailleurs être transmise comme pièce-jointe d’un e-mail. Et c’est sur ce même postulat électromagnétique littéralement improbable que le même Montagnier a géré une société qui proposait aux particuliers un test électromagnétique afin de déterminer s’ils étaient atteints de la maladie de Lyme, test dont la facture particulièrement salée était censée être réglée comme un don libre. On pouvait donc choisir de le présenter comme, pour rester poli, un scientifique aux prises de positions controversées qui ne déteste pas faire parler de lui.

Françoise Barré-Sinoussi , la rabat-joie qui rappelle que la science ne peut pas se faire à coup de promesses optimistes invérifiées, n’est pas désignée d’entrée par ses succès en tant que scientifique… Succès qui sont strictement les mêmes que Luc Montagnier.

Il est assez intéressant de comparer ce traitement très favorables à celui de Françoise Barré-Sinoussi, dont on a parlé lorsqu’elle a pris position contre le fait de donner de faux espoirs aux Français au sujet de la Chloroquine, et s’était inquiétée des conséquences des annonces du professeur Raoult.
En titre de l’article que Cnews (le média qui a invité Montagnier ce matin) consacre à la carrière de cette chercheuse, on nous signale juste qu’elle préside le « Comité analyse recherche et expertise » (qui conseille le gouvernement face à l’épidémie de Coronavirus). On ne nous dit pas qu’elle est, avec Montagnier, co-titulaire du Prix Nobel 2008 pour la découverte du VIH ! Bien entendu, l’article le mentionne, mais dans un cas, ça fait partie du titre, dans l’autre, non.

Pourquoi ce choix ? Pourquoi diffuser une opinion suspecte en spécifiant malgré tout d’emblée que son auteur occupe historiquement une place considérable dans l’Histoire des sciences ? Et dans le même temps, pourquoi ne pas traiter aussi favorablement Barré-Sinoussi ? Le but me semble évident : en asseyant l’autorité de Montagnier on accrédite la thèse qu’il défend (sans l’once d’une preuve), et ceci non pas pour convaincre durablement quiconque (il suffit de trois clics pour constater que Montagnier n’est plus vraiment pris au sérieux par ses pairs), mais pour offrir au public le frisson fugace de découvrir un grand secret. Et tant qu’à faire, un « grand secret » qui convoque un imaginaire fictionnel bien établi.
La fiction est plus intéressante que la vérité, la réalité est trop mal scénarisée, ses personnages manquent un peu relief, les situations sont trop compliquées, trop nuancées, ennuyeuses.
Ce genre d’affaire sans grande importance rappelle en tout cas un fait : ce que nous avons paresseusement pris l’habitude de nommer information est, neuf fois sur dix6, une simple simple forme de divertissement.

  1. Lire dans Nature Biotechnology : Massively parallel Cas13 screens reveal principles for guide RNA design (16 mars 2020). []
  2. J’écris « prétendent » car la prise en charge d’une alerte pandémique semble nettement mieux fonctionner dans les films hollywoodiens que dans la réalité. []
  3. Au passage, Montagnier dit que, puisque le covid-19 n’est (selon lui) pas un virus naturel, il s’éteindra de lui-même. Il me semble que ça n’a aucun sens rapporté à la « carrière » qu’a eu ce virus : on sait que 2 200 000 personnes ont été infectées (sans doute bien plus), qu’il y a eu plus de 155 000 morts autour du globe… Nous sommes loin de la chimère sans avenir ! []
  4. C’est en revanche un bon sujet de science-fiction, comme le montre cette liste très complète de romans sur le carnet de recherches de la revue Res Futurae. []
  5. Pape aïe –> papaye ! Ça semble logique, à la réflexion. []
  6. Estimation personnelle. []

Nous vivons une Apocalypse

Depuis quelques semaines je me retiens régulièrement d’écrire sur la crise que nous vivons : l’avant, le pendant, l’après, il y a plein de choses à en dire, et plein de gens en parlent. Les tribunes, les analyses, les points de vue d’historiens, les journaux de confinés, les interviews : nous croulons sous les lectures sur le sujet, et même lorsque les auteurs sont intéressants, même lorsque les propos sont fertiles, même et peut-être surtout lorsque je sais que je vais être d’accord, je décroche de ma lecture dès les premières lignes, car tout ça m’ennuie profondément. Et je me dis que si tout m’ennuie, tout ce que je pourrais écrire à mon tour risque fort d’ennuyer mes lecteurs.
Mais bon, je vais écrire quand même, en me rappelant que le premier lecteur de mes blogs, c’est moi-même. Je m’explique : mes articles servent en grande partie à structurer et à mettre au clair mes idées, à me documenter et, des années plus tard, ils me servent à faire l’archéologie de mes états d’âme et de mes opinions, ils me servent à constater le passage du temps. Pour une fois, et afin de régler le paradoxe qu’il y a à produire un contenu dont on ne voudrait pas pour soi-même, je vais publier ce billet en catimini, sans l’annoncer sur aucun réseau social, sans en attendre d’indulgents likes ni d’amorces de discussion. Ne le lisez pas. Ouste, dehors !

Bible de Cologne (1479), les quatre cavaliers de l’Apocalypse. « Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre. »

Qu’est-ce qu’une Apocalypse ?

Le mot Apocalypse est souvent employé comme synonyme de désastre, et je l’utilise facilement moi-même dans ce sens, ou dans sa forme adjectivale : apocalyptique (« il s’est mis à grêler d’un coup, c’était apocalyptique ! »). Le sens premier du mot grec ἀποκάλυψις ne contient pourtant pas l’idée de désastre, il signifie « dévoilement », ou « mise à nu », ou bien encore « révélation », mot qui lui aussi tire son étymologie (latine, cette fois), de la même idée, puisqu’il est composé de re, le mouvement en arrière, et velum, le voile : Apocalypse et Révélation ont l’un comme l’autre le sens de « soulever le voile ».
La célèbre Apocalypse de Jean, aussi nommée Livre des Révélations, fait bien la description visionnaire d’événements cataclysmiques, et c’est ce que l’on en a retenu, mais elle s’inscrit avant tout dans une tradition littéraire, celle des Apocalypses, car il en existe plusieurs : Apocalypse de Paul, Apocalypse de Pierre, Apocalypse d’Adam, Apocalypse d’Esdras, Livre d’Hénoch,… Ces textes, qui fourmillent de visions, entendent expliquer le monde présent et l’avenir à l’aide d’images fortes et de symboles souvent brumeux : animaux, processions, figures mystérieuses (la Grande Prostituée, l’Antéchrist,…), nombres, etc. De tous ces textes, le plus populaire est donc l’Apocalypse de Jean, attribuée à Jean de Patmos et composée vers la fin du premier siècle de notre ère. Les religieux ont longtemps débattu pour savoir si ce texte devait être inclus au canon biblique, d’autant qu’il s’en prend frontalement à l’Empire romain — pourtant devenu l’épicentre de la chrétienté entre temps —, et attaque en préambule « ceux qui se disent juifs mais ne le sont pas », qualifiés de « synagogue de Satan » alors même que l’apôtre Paul de Tarse, un des plus importants fondateurs de ce qui est devenu le Christianisme, faisait de l’œil aux gentils, c’est à dire aux non-juifs suiveurs du Christ1.
L’Apocalypse de Jean nous révèle ce qu’est le monde, ce qu’il a été, mais aussi, selon beaucoup de ses interprètes en tout cas, ce qu’est l’avenir : les empires qui disparaîtront, les tensions, les guerres, les conflits, les désastres qui surviendront, et enfin, les modalités du règne final du Christ et de Dieu ainsi que le destin des morts et des vivants dans ce grand plan. D’innombrables théologiens professionnels ou amateurs ont cherché à identifier l’Antéchrist (le pape ? Napoléon ?), la nouvelle Jérusalem, la bête à dix cornes et sept têtes, la Grande prostituée de Babylone, les sept sceaux, les quatre cavaliers, les vingt-quatre anciens, etc.
Le succès populaire de l’Apocalypse de Jean et des thèmes eschatologiques2 en général s’explique sans doute grandement par la subversive promesse d’inversion sociale qui y est faite. En effet, être roi, être riche, disposer d’un pouvoir temporel quelconque ne saurait empêcher d’être rétribué selon ses actes lorsque la fin des temps adviendra.

La moisson des âmes, fresque de l’église Saint Michel de Montaner (Pyrénées-atlantiques). On voit que le fait d’être roi ou religieux ne protège personne et on a même l’impression que le peintre a pris un malin plaisir à le représenter.

Les fondateurs du protestantisme, tels que Luther, Calvin ou Zwingli, n’ont pas prêté une grande attention à ce texte qui ferme pourtant le canon biblique3. Mais son succès n’en est pas moins énorme au sein des communautés évangéliques, la version populaire et vivace du protestantisme actuel, alors que les Catholiques l’ont largement oublié — je demande souvent aux gens qui ont fait le catéchisme s’ils ont le moindre souvenir d’y avoir entendu évoquer l’Apocalypse, et la réponse est invariablement négative4.

Nous vivons une Apocalypse

Si j’écris que le moment que nous vivons est une Apocalypse, c’est tout d’abord parce que la pandémie de Coronavirus révèle des choses, elle lève le voile sur des vérités que nous découvrons ou que feignons de découvrir alors qu’elles ont toujours été sous nos yeux. Nous découvrons subitement l’importance des « gens de peu » : sans caissières, sans caristes, sans infirmières, sans éboueurs, sans transporteurs, sans paysans, plus rien ne fonctionne. Inversement, le fait que les « super-riches » aient collectivement perdu des centaines de milliards de dollars (virtuels, c’est juste la valeur des actions qui a baissé) en quelques semaines ne changera pas nos vies — du moins pas tant qu’ils n’auront pas réussi à obtenir compensation en faisant voter des lois qui leur permettront d’éponger leurs pertes d’une manière ou d’une autre, par exemple en leur épargnent l’impôt ou en privatisant des services publics. On a passé des décennies à dire aux travailleurs qu’ils étaient inutiles, qu’on les embauchait par charité, qu’aujourd’hui tout était finance, astuce, usines chinoises et Intelligence artificielle, mais il suffit d’un rhume mondial pour prouver tout le contraire. Année après année on a prolétarisé5 les médecins généralistes, on a dit aux chercheurs qu’ils devaient rapporter de l’argent ou bien qu’ils ne servaient à rien, mais là aussi, c’est sur ces gens que nous comptons pour nous tirer d’affaire.
Une autre révélation, qui est liée à la précédente, est que ces « gens de peu » qui font fonctionner le pays, qui nous soignent, nous nourrissent, sont nos soldats (et sur ce point seul, la métaphore guerrière tient !), et ils sont même nos appelés, car beaucoup sont mobilisés sans être volontaires, sans avoir le choix. Ils s’exposent à des risques sanitaires, ils font face aux problèmes liés au confinement, comme l’absence de lieu ou envoyer leurs enfants ou la raréfaction des transports, et ils le font afin que les malades soient soignés et afin que la vie des confinés continue. Nous les remercions chaque soir à vingt heures en frappant sur des casseroles, mais que va-t-il se passer après le confinement ? Est-ce que ce n’est pas l’égoïsme des uns et la servitude des autres qui apparaît ?
On voit aussi apparaître les différences entre ceux qui ont un jardin et ceux qui ne vivent que dans quelques mètres carrés, ceux qui ont des loisirs domestiques comme la lecture et les autres, ceux dont le foyer est plus une source d’angoisse qu’autre chose. Et nous découvrirons peu à peu la vie des sans domicile, des sans papiers, des étudiants confinés exilés loin de leur pays, et de toutes les personnes qui auront du mal à obtenir des aides et vivront la parenthèse du confinement dans une misère extrême.

Le troisième cavalier de l’Apocalypse : famine (manuscrit du XIIIe siècle)

Une autre révélation causée par l’épidémie est celle de la fragilité de nos économies, qu’il semble possible de mettre à bas en quelques semaines de ralentissement d’activité, qui transforme même le flux tendu de la production en surproduction : le pétrole ou le lait s’entassent de manière problématique et sans clientèle, alors que, ai-je lu, les semences dont dépendent les agriculteurs pour produire tardent à être disponibles, laissant craindre des pénuries alimentaires pour l’année à venir.
Outre l’économie, l’infrastructure de la France semble fragile, après des décennies
de désindustrialisation de « rationalisation » des services publics tels que l’hôpital.
L’épidémie est aussi l’occasion de révéler la fragilité de notre confiance en l’État comme la confiance qu’ l’État envers les citoyens — deux méfiances qui s’entretiennent par le défaussement6, par le reproche, par le mensonge, par le soupçon ou par la rumeur, les uns entraînant mécaniquement les autres. C’est aussi la révélation du faible niveau de solidarité qui lie les Français entre eux, et, une fois encore, de la méfiance qui nous sépare les uns des autres, de notre capacité à juger voire à dénoncer le voisin que l’on jalouse. Il faut dire que nous n’avons plus d’occasion de fraterniser beaucoup. Les lieux de la convivialité et de la communion (bistros, restaurants, festivals, stades, lieux de culte) sont fermés depuis un mois, accompagner des moribonds dans leurs derniers instants ou conduire les morts au cimetière est à peu près interdit, une simple promenade ne peut se faire qu’en rond, sur un kilomètre et pendant une heure, en ayant rempli et signé un formulaire ad hoc, en bravant la peur très concrète de rencontrer un policier zélé qui y verra une irrégularité et y trouvera l’occasion de distribuer une contravention.
C’est aussi la révélation bien plus préoccupante de la fragilité de notre capacité à la coopération internationale : des pays économiquement liés se mentent, se menacent, se volent7, ou s’utilisent comme argument rhétorique souvent fallacieux et parfois insultant ou insensible : « notre situation est terrible mais nous nous en tirons mieux que le voisin » ; « les Français doivent accepter telle mesure, puisqu’elle fonctionne ailleurs ».

John Martin, la cité céleste et le fleuve d’eau de la vie (1841)

Enfin, les mesures liées à l’épidémie, à savoir le confinement et la baisse mondiale du nombre de trajets aériens, terrestres ou maritimes, révèlent en creux l’exorbitante place que nous prenons sur Terre : les oiseaux chantent à nouveau, les dauphins, les requins ou les baleines se montrent le long des côtes, des canards se promènent sur les boulevards parisiens, les animaux sauvages reprennent quelque peu leurs droits, les pandas du zoo de Hong Kong, enfin tranquilles, s’accouplent après quinze ans d’abstinence sexuelle, et c’est jusqu’à la croûte terrestre qui semble connaître une activité sismique plus faible que jamais.

Les nombres, les symboles, les personnages, l’interprétation

Je peux continuer l’analogie entre le moment que nous vivons et une Apocalypse en évoquant l’accumulation de nombres qui nous sont donnés chaque jour, ou entre les « grands personnages » qui émergent à la faveur des événements : le docteur Didier Raoult, bien sûr, mais aussi ceux que l’on présente comme ses ennemis jurés, les assemblées de chercheurs parisiens, l’industrie pharmaceutique, les ministres, etc.

Matthias Gerung, L’Adoration de la bête à dix cornes et sept têtes (~1530)

Reste une ultime raison de parler de la pandémie comme une Apocalypse, c’est celle de l’exégèse et de prédictions : chacun affirme que rien ne sera plus comme avant, et chacun interprète les faits et prophétise l’avenir sous son prisme personnel : économie, écologie, géopolitique, sociologie, rapport à l’État ou au service public, aux autorités policières, anthropologie, philosophie.
Beaucoup espèrent que l’issue de ce que nous vivons mènera le monde entier à tirer de conclusions favorables à ses vues et à ses vœux. Aurons-nous découvert que la décroissance est possible ? Que nous ne sommes pas prêts à affronter de catastrophes ? Qu’une réorganisation de l’école, du travail ou du territoire sont possibles ? Que nous avons besoin de solidarité ou au contraire que nous devons nous défier les uns des autres ?
Certains, enfin, espèrent un jugement : ceux qui se sont trompés, ceux qui ont pris de mauvaises décisions, ceux qui ont menti, tous ceux-là seront punis, qu’ils soient rois ou grands scientifiques. Encore une préoccupation typiquement apocalyptique.

Pour ma part, même si, je le jure, je ne suis ni catastrophiste, ni pessimiste, j’ai un petit démon collapsologue sur l’épaule qui me souffle : « ce n’est qu’une répétition ».

  1. Épître aux romains, chapitre 9 : « ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu, mais ce sont les enfants de la promesse qui sont comptés comme descendance ». []
  2. Eschatologique : ce qui se rapporte à la Fin des Temps. []
  3. Il n’y a pas de canon biblique officiel chez les Protestants, mais les Bibles les plus répandues dans le monde protestant (Louis Segond, Bible de Jérusalem) se ferment sur l’Apocalypse. []
  4. Il est à noter que le thème de la Fin des Temps est extrêmement vivace dans la culture islamique, mais avec une différence de taille : personne n’est censé chercher à en prédire la date (et ni le Coran ni les Hadiths ne fournissent d’indices dans ce sens). C’est donc un événement qui arrivera lorsqu’il arrivera et qui ne peut être revendiqué, appelé, voulu, prédit… []
  5. Autrefois notable, le médecin, malgré de longues études et tout en conservant des revenus corrects, est aujourd’hui soumis à des normes, des procédures, des règlements ou un rythme de travail qui en font un triste agent administratif de la santé, qui risque les procès avec la sécurité sociale comme avec les patients… []
  6. ça existe ? []
  7. Je pense aux diverses affaires de lots de masques détournés de leur destination par la France, la Tchéquie ou les États-Unis. []

Avoir peur de son nombre

(pourquoi est-ce que je parle quotidiennement du nombre de morts causés par l’épidémie)

J’ai commencé à me sentir préoccupé par le Coronavirus en débarquant à Naples, le 22 février dernier très précisément. Avant ça, je l’avoue, cette épidémie me semblait bien lointaine et je m’inquiétais plus des conséquences qu’elle aurait pour ma fille, qui vit cette année au Japon, que pour nous en Europe.

Au début du mois de mars, un pharmacien relativisait les possibles ravages du Coronavirus, confondant « nombre de morts à ce jour » et « nombre de morts par an » (image qui a circulé sur Twitter, assez proche des affirmations rassurantes qu’ont eu Agnès Buzyn (« le risque d’introduction du virus en France est faible mais pas exclu »), Michel Cymes (« ce n’est pas une grippette, mais c’est une maladie virale comme on en a tous les ans ») ou Didier Raoult (« c’est beaucoup de bruit pour pas grand chose »). Image vue sur Twitter, dont je ne cautionne pas le contenu ! (déjà, nous en sommes à 50 000 morts en seulement trois mois).

Les italiens prenaient déjà la chose au sérieux, alors qu’il n’y avait encore que quelques dizaines de cas d’infection et un unique décès, datant du jour précédant notre arrivée. En sortant de l’avion, des gens équipés de masques en forme de becs de canard ont pris notre température et nous ont fourni des affichettes pour nous sensibiliser. Ambiance. Au passage, j’ai trouvé incroyablement injuste de la part de Sibeth Ndiaye d’avoir qualifié d’inefficace le dispositif italien de surveillance de l’épidémie dans les aéroports, car il a eu le mérite d’exister, tandis qu’en France aucun effort n’a été fait. Si l’épidémie a démarré moins vite en France qu’en Italie, c’est sans doute en grande partie dû à la chance. Sortant du train de Milan, je n’ai été accueilli par personne en gare de Lyon, et lorsque j’ai appelé le « numéro vert » gouvernemental pour savoir si, pris par une forme de rhume (et Nathalie par une bronchite)1 au retour d’Italie, je devais ou non aller travailler, on m’a répondu : « pas de problème, on vient de passer en phase 2, la doctrine a changé, on n’essaie plus de contenir l’épidémie, c’est pas grave si vous êtes malade, allez bosser ». Pareille nonchalance interdit de donner des leçons à ses voisins.

Après trois jours à Naples, j’ai fini par comprendre que les « No Mask » écrits en gros sur les pharmacies n’avaient rien à voir avec la période de Carnaval…

Revenons en Italie.
Quotidiennement, pendant notre séjour, nous avons vu monter l’inquiétude, et bien que nous trouvant dans une des dernières régions touchées, nous avons commencé à voir dans les rues des personnes équipées de masques médicaux, et sur les pharmacies, donc, des annonces indiquant une pénurie conjointe de masques et de gel hydroalcoolique.
Ça semble désormais loin, mais je retrouve ce tweet où je m’émeus de la progression meurtrière de l’épidémie :

J’ai émis le même genre de tweet ou de statut facebook un peu macabre jour après jour, et je continue aujourd’hui. Je ne sais pas complètement justifier pourquoi je le fais, enfin je crois que mes justifications ne suffisent pas à ceux qui me reprochent de diffuser cette information qu’ils jugent anxiogène : « Je ne veux pas savoir tout ça », « Et pourquoi ne pas compter les cas de grippe, aussi ? », « faire angoisser les gens n’aide personne », etc.

Cette vision des choses m’étonne, car j’expérimente exactement le contraire : en ayant constamment un onglet ouvert sur la page Coronavirus du site Worldometer, en me rendant régulièrement dessus pour découvrir de nouveaux nombres2, en ayant en permanence en tête les tristes records de tel ou tel pays, je ne me sens pas oppressé, j’ai au contraire l’illusion de maîtriser quelque chose, de voir venir le problème, de voir son évolution et de prévoir son futur3. Comme si la connaissance des nombres me permettait quelque part d’englober la réalité dont ils rendent compte. Je suis conscient du caractère un peu irrationnel, presque magique de cette vision des choses, mais c’est un fait : la familiarité avec les nombres4 a tendance à me rassurer. L’impression d’être informé a tendance à me rassurer. Inversement, avoir l’impression d’être dans le brouillard m’inquiète5, et ceux qui ne s’inquiètent pas, m’angoissent.

Oui, ces courbes font peur, mais est-ce des nombres ou des dessins que nous devons avoir peur, ou de la réalité que ceux-ci représentent ?

Si c’est pour me rassurer moi-même, on peut me demander pourquoi j’éprouve le besoin de transmettre régulièrement ces informations, au risque d’inquiéter les autres. À ça je répondrais que je crois qu’il faut inquiéter, parce que l’inquiétude n’est pas improductive, elle mène chacun à penser à sa responsabilité dans la diffusion du virus6 et à agir en conséquence.

(Le titre de ce billet de blog est inspiré d’un tweet de Camille T.)

  1. Nous nous sommes auto-convaincus que nous avions attrapé le covid-19, alors nous nous sommes plus ou moins mis en quarantaine de nous-mêmes. Même si ça n’est pas vrai, se dire qu’on a eu le virus permet de se détendre à son sujet. []
  2. Chaque territoire a des heures différentes pour ses annonces : le matin pour certains, en fin d’après-midi ou le soir pour d’autres, certains pays publient leurs nombres en plusieurs fois, etc. []
  3. Je ne m’intéresse en revanche pas aux projections, c’est ce qui est aujourd’hui qui me semble important à connaître, les spéculations ne sont que des spéculations. []
  4. Au passage, je trouve dommage que beaucoup de gens parlent des « chiffres » lorsqu’ils veulent dire les « nombres ». []
  5. À tel point que, inquiet de connaître les nombres réels à Wuhan (puisqu’il existe un fort soupçon à leur sujet), j’ai été amené à reprendre une fake news vieille de deux mois. De même qu’on se met à entendre des voix quand on est placé en isolement total, on abaisse son niveau d’incrédulité quand on est privé d’information, j’imagine… []
  6. Beaucoup ont encore du mal à y penser, mais la question n’est pas seulement de se protéger soi-même, elle est de ralentir l’épidémie en faisant tout pour ne pas y participer. []

C’est pas sa page

Fausse nouvelle en vogue depuis deux jours : Karine Lacombe, cheffe de service en maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Antoine à Paris, qui a fait un peu de bruit en critiquant la méthodologie des travaux récents de l’IHU de Marseille, aurait « supprimé sa page Wikipédia » afin de faire disparaître les preuves de conflits d’intérêt avec deux laboratoires privés.
C’est par exemple ce qu’affirme avec force sous-entendus-bien-entendus le dénommé Jean Messiha, membre proéminent du Rassemblement National :

J’ai envie d’en parler ici car c’est une bonne occasion d’expliquer un peu mieux la nature et le fonctionnement de l’encyclopédie libre Wikipédia.
Le premier point important est que personne ne possède « sa » page sur Wikipédia. Une notice encyclopédique n’est pas un CV en ligne, Wikipédia n’est pas Linkedin ni Facebook ni Copainsdavant, ce n’est pas non plus un organe de promotion ou de communication. On peut certes disposer d’un compte Wikipédia (qui n’est pas indispensable pour participer à la rédaction de l’encyclopédie) et on peut renommer (mais pas supprimer) ce compte, mais celui-ci ne confère de droit de propriété sur aucune notice du corpus encyclopédique. Pour ma part j’ai créé des milliers d’articles, mais ils ne m’appartiennent en rien, ou du moins ils ne m’appartiennent pas plus qu’ils n’appartiennent à l’ensemble de la communauté : certain des articles que j’ai créés ont été supprimés, profondément remaniés, peut-être même parfois modifiés d’une manière que je n’approuve pas, mais c’est mon problème : je n’ai strictement aucun droit de regard particulier sur leur contenu. En éditant ces pages, j’ai accepté que mon travail soit « libre », au sens des licences libres.
Le fait d’être le sujet d’une page ne donne bien évidemment aucun droit supérieur non plus : est-ce que vous trouveriez utile une encyclopédie où Adolf Hitler (au hasard) aurait le pouvoir de maîtriser le contenu de la page qui porte son nom ?

Karine Lacombe a participé à un point sur l’épidémie, aux côtés du premier ministre

Bien entendu, et ça apparaît parfois de manière risible, beaucoup de pages Wikipédia sont éditées et ont parfois été créées par ceux qui en sont les sujets : on ne compte pas le nombre d’universitaires qui créent des pages longues comme le bras où sont listées méthodiquement toutes leurs publications, ni celles d’artistes qui n’ont pas assez d’adjectifs élogieux pour célébrer leur propre talent. Après tout, chacun peut éditer Wikipédia, y compris ceux qui sont le sujet des pages. Ce n’est pas une très bonne idée, car on manque un peu de recul à son propre sujet : certes, on en sait plus que tout le monde, mais on peut facilement mal évaluer sa propre importance (car chacun est le personnage principal de sa propre histoire) et on a, plus qu’aucun, des choses à exagérer ou à cacher1.
Le fait que Jean Messiha parle de la page Karine Lacombe comme étant la propriété de Karine Lacombe me fait parier que ce monsieur intervient beaucoup lui-même sur la page qui le concerne, mais ce n’est qu’une intuition, basée sur l’expérience et le raisonnement.

Aujourd’hui, si l’on tente de créer la page Karine Lacombe, voici ce que l’on peut lire :

Et effectivement, la page en question a été supprimée à trois reprises :

(Wikipédia, journal des suppressions)

D’innombrables personnes se sont émues de la coïncidence temporelle : les suppressions de pages datent du 28 et du 29 mars, justement quand Karine Lacombe avait, à les en croire, quelque chose à cacher. Et cette suppression intervient alors que Karine Lacombe aurait supprimé ses comptes Twitter et Facebook2.
Mais en fait, la vérité est bien plus simple, les suppressions de page datent surtout du moment où celles-ci ont été créées !

(Wikipédia, journal des créations de pages)

On voit donc que la page a été créée une première fois par l’utilisateur « Free French » le 28 mars à 18h59 et supprimée trois minutes plus tard3 par « Esprit Fugace », administratrice sur Wikipédia depuis quatorze ans. La seconde fois, une heure après, la page a été recréée par une personne œuvrant sous adresse IP, et sa page a été supprimée là encore au bout de trois minutes. Enfin, une dernière création a été proposée le lendemain par une personne elle aussi anonyme mais dotée d’une autre adresse IP. Cette fois, la page a été supprimée instantanément4 , par « 3(MG)² », un autre administrateur, élu à ce poste il y a six mois.

On le comprend, la simultanéité n’est en rien troublante : c’est parce que Karine Lacombe est un sujet « chaud » que des gens créent des pages Wikipédia à son sujet, et c’est parce que ces pages ont été créées qu’elles ont été ensuite effacées. Rien à voir avec l’intention, par Karine Lacombe, de dissimuler des vérités fâcheuses, rien à voir avec une complicité de Wikipédia et de ses administrateurs dans une opération de ce genre.
La motivation de la suppression était la non-admissibilité de la page. Forcément, si la page n’a été (comme je le suppose) créée que pour servir d’argumentation dans un débat politique, son existence sur Wikipédia est injustifiable, car pour qu’une page soit admissible, il faut qu’elle soit un sujet d’article digne de ce nom. À quoi servirait une encyclopédie qui contiendrait une entrée pour chaque personne qui a eu l’heur d’être médiatisée quelques jours et que l’on aura oublié dans quelques semaines ?

Bref, non, Karine Lacombe n’a pas « supprimé sa page » Wikipédia. Ce n’est pas « sa » page et elle n’a pas le pouvoir de la supprimer5.

  1. Il y a une page à mon sujet sur Wikipédia, créée complètement en dehors de ma volonté par un wikipédien québécois. Je m’autorise à y ajouter mes livres, lorsqu’il en sort, et j’ai déjà effectué de micro-corrections factuelles. []
  2. La suppression des comptes Twitter et Facebook est souvent évoquée (sans preuve que de tels comptes aient effectivement existé !), et serait assez logique – une personnalité non-médiatique qui est subitement prise à parti par des milliers d’anonymes a souvent pour réflexe de fermer son compte ou de passer en mode « privé ». []
  3. Il s’agit de « suppression immédiate », qui est la procédure expresse appliquée aux cas non-ambigus (par exemple quelqu’un qui crée une page dont le titre est un injure…). Il existe une procédure véritablement communautaire pour les cas plus complexes, mais le fait que la suppression ait été immédiate ne la rend pas « anti-démocratique » pour autant car la communauté peut contester cette suppression et même, pointer du doigt le caractère arbitraire des actions d’un administrateur. Je pense que pour la plupart des wikipédiens aguerris, le cas de la page « Karine Lacombe » ne fait pas spécialement débat. []
  4. On m’a aussi dit : « certaines pages sans intérêt restent sur Wikipédia pendant des mois », alors pourquoi est-ce allé aussi vite avec celle-ci ? ». Là encore, la réponse est simple : les sujets « chauds » sont d’actualité pour les wikipédiens aussi, et ceux-ci s’y montrent donc attentifs, tandis que des sujets sans public peuvent voir leur page maintenue des semaines, juste parce que personne ne les a remarquées ou évaluées. []
  5. La justice pourrait demander la suppression d’une page, motivée par une question de droit d’auteur, d’atteinte à la vie privée, d’incitation à la haine, ou tout autre délit tombant sous le coup de la loi, mais pas dans les trois minutes qui suivent sa création ! Il peut enfin arriver que des personnes demandent à voir supprimer une information voire une page, parce qu’elle leur cause du tort. La demande est évaluée par la communauté et peut être satisfaite, par courtoisie, si cela s’avère de bon sens et si l’information n’est pas largement publique (d’autant que Wikipédia s’interdit en théorie le « travail inédit », c’est à dire le fait de créer l’information et non seulement de la rapporter). Je me souviens de cas d’artistes qui ont demandé à ce que seul leur pseudonyme public apparaisse et pas leur état-civil, par exemple. []

L’outsider

Avertissement : je ne suis bien sûr ni médecin, ni virologue, ni épidémiologiste, ni philosophe des sciences, ni décideur politique, et je me garderais bien d’avoir la moindre opinion sur les pistes de recherches explorées pour faire disparaître le Coronavirus, pas plus que sur le choix politique du confinement — auquel je me plie du reste sans protester, car tant qu’à faire les choses, autant les faire vraiment. Je ne me sens pas plus malin qu’un autre, je ne vais pas dire « y’a qu’à faire ça », et encore moins « il aurait fallu faire ci », ni confondre égoïsme et subversion. Mais cela m’intéresse d’observer la manière dont la crise que nous vivons fait écho à notre imaginaire fictionnel, notamment dans le cas du très médiatique docteur Didier Raoult. Le billet qui suit n’est pas un véritable article, plutôt une amorce de prise de notes, à chaud.

Un personnage classique des récites de catastrophes en train de se dérouler est celui de la troyenne Cassandre, qui a eu seule le don de voir venir le désastre mais dont la malédiction était de ne pouvoir être crue par personne. Le registre du film catastrophe abuse de ce genre de personnage qui prêche dans le désert et n’est guère cru que du spectateur, qui constate que les événements valident ses théories. Les autorités politiques, militaires, ou l’opinion publique, se moquent de l’illuminé qui brandit ses listings de calculs afin de démontrer, par exemple, qu’une ère glaciaire causée par le réchauffement climatique va avoir lieu sous quinzaine (The Day After Tomorrow), ou qu’un phénomène géologique passablement incompréhensible va provoquer une brusque montée des eaux capable de submerger l’Himalaya (2012). Ce type de personnage a de nombreuses vertus pour les scénaristes. Le spectateur s’y identifie, puisqu’il est averti du déroulement des événements à venir, mais aussi parce que, de par sa position de spectateur, justement, il est tout aussi incapable d’agir, tout aussi frustré, il ne peut qu’assister, impuissant, à l’inéluctable mise en place d’une tragédie. Une autre vertu du personnage est souvent qu’il permet d’évacuer les explications : on nous dit, vite fait, qu’il est compétent, qu’il sait réfléchir out-of-the-box, et nous vérifions régulièrement qu’il a raison, ce qui est une preuve suffisante pour penser que tout ce qu’il a annoncé se vérifiera.

« Il n’y a pas d’épidémie mondiale, il n’y a eu que 5 morts hors de Chine […] le seul qui a dit quelque chose d’intelligent sur le sujet, c’est Trump […] Cette épidémie est l’occasion de montrer le retard intellectuel et technique des décideurs du monde, que ce soit l’OMS, que ce soit l’Europe […] Il est temps de réfléchir autrement qu’avec des jeux vidéo »
(17 février 2020 – en hors-champ, on entend quelqu’un tousser du début à la fin de la vidéo !).

Le professeur Didier Raoult a endossé assez bizarrement cette place de Cassandre. J’écris bizarrement, puisqu’il a une position inverse, s’il endosse le costume du lanceur d’alerte, son isolement ne vient pas du fait qu’il prédit un désastre mais qu’il cherche au contraire à nous rassurer. Il affirme disposer du remède à l’épidémie1, il minimise la gravité de la maladie en expliquant qu’elle fait « moins de morts que les accidents de trottinette »2, il sait quelle politique publique aurait été la plus efficace.
Didier Raoult est un virologue d’exception, une des plus hautes sommités mondiales dans son domaine3, mais il est aussi, par tempérament, ennemi de tout catastrophisme, comme il le prouve depuis des années, par sa critique des prédictions liées aux épidémies, à la démographie, ou encore au bouleversement climatique, dont il conteste la réalité4.
Depuis des années, et je suis particulièrement bien placé pour le dire, ayant écrit un livre sur le sujet, l’imaginaire apocalyptique est bien ancré dans la fiction mais aussi dans le discours politique — on se souviendra par exemple que le premier ministre Édouard Philippe présente le livre Effondrement, par Jared Diamond5, comme son livre de chevet. Peut-être que les gens comme Didier Raoult ou dans un autre genre, Laurent Alexandre, qui luttent contre ce pessimisme généralisé, ont raison d’y voir une hallucination collective et un frein au progrès scientifique et technique. L’avenir tranchera.

Quelques exemples de raoulâtrie…
Didier Raoult en appelle régulièrement à la raison et à la méthode scientifique, contre les mauvais choix politiques. On peut difficilement lui donner tort, alors je me demande comment il vit le fait de servir des discours paranoïaques qui font de ses idées une affaire de croyance, de foi, mais aussi, comme ci-dessus, semblent avant tout servir de levier pour régler des comptes politiques.

Je ne peux m’empêcher de constater en tout cas que Didier Raoult, sciemment ou non, dépense beaucoup d’énergie pour s’assurer une place d’outsider, de paria de son domaine, car il agrémente ses considérations indiscutablement scientifiques (et souvent bien plus mesurées que la traduction qu’en font détracteurs comme par ses fidèles) d’une impressionnante dose d’insultes dirigées contre les autorités politiques, sanitaires, voire contre les confrères chercheurs : « il faut arrêter de raconter des choses qui terrifient les gens » ; « il faut rester raisonnables, comme des vrais docteurs » ; « Il ne faut pas dire : quelle aubaine, je vais avoir de l’argent pour faire un vaccin » ; « il faut peut-être accepter de changer d’opinion, c’est une forme d’intelligence » ; « on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif ».
En qualifiant d’alarmistes, d’idiots, d’ânes, de manipulateurs ou d’opportunistes tous ceux qui ne pensent pas comme lui, il ne risque pas d’accélérer la diffusion de ses vues parmi les politiciens ou les membres de comités scientifiques : même sans souffrir de grands problèmes d’ego, qui acceptera de bon cœur de donner raison à celui qui l’insulte ? Virologue, mais pas psychologue, donc, à moins que ce soit le but (inconsciemment j’espère) recherché : en quelques semaines, ce chercheur à la mine de d’Artagnan ou de Buffalo Bill (comment ne pas croire en l’originalité de sa pensée ?) est devenu une célébrité et une espèce d’autorité anti-système, qui permet de déchaîner un discours anti-élite, anti-gouvernement, anti-big pharma6, parfois même anti-capitale7 et même occasionnellement, complotiste. Il a beau jeu, ensuite, de se faire passer pour une victime.

Je peux quand même me hasarder à faire un peu de divination : dans les années à venir, on invitera régulièrement ce monsieur sur des plateaux de télévision pour qu’il y donne son avis au sujet de chaque crise sanitaire. Et en ce moment même, je parie que des dizaines d’éditeurs cherchent à le convaincre de publier son prochain livre chez eux plutôt que chez son éditeur habituel. Car peu importe ce qui se passera dans les mois à venir, Didier Raoult s’est imposé non comme un scientifique de premier plan — il l’était déjà —, mais comme un personnage, prêt à basculer définitivement dans la fiction. Et je doute que ça lui déplaise complètement.

  1. jusqu’à intituler une de ses vidéos Coronavirus fin de partie. – ce titre très critiqué a depuis été légèrement modifié, il est devenu Coronavirus, vers une sortie de crise ?, ce qui est tout de même plus prudent. []
  2. C’était vrai il y a encore quinze jours, les accidents de trottinette ayant fait 11 morts en 2019 en France et le Coronavirus, seulement 2. Mais voilà : désormais, le body-count du Coronavirus en France dépasse les 500 âmes, bientôt 15 000 dans le monde, majoritairement hors de Chine, il va falloir recourir à une autre comparaison ! []
  3. « Dans mon monde, je suis une star mondiale » , La Provence, 21/03/2020. []
  4. Lire : Réchauffement, démographie, épidémies : assez de prédictions catastrophistes ! (le Point, 27/9/2013). []
  5. Paru en 2005, Effondrement est une passionnante et méthodique analyse de cas d’effondrements de sociétés ou de civilisations de formats divers. Il fait une liste des causes plausibles : problèmes de ressources, guerres, problèmes de communication, de climat,…). En le refermant, le lecteur a du mal à ne pas se demander si la civilisation terrestre mondialisée ne pourrait pas un jour connaître le destin de l’Île de Pâques,… []
  6. Ce qui est paradoxal, puisque Didier Raoult fait de gros efforts pour réhabiliter la Chloroquine des laboratoires Sanofi-Aventis, 5e entreprise pharmaceutique mondiale ! []
  7. Raoult travaille à Marseille, la fidélité que lui vouent les marseillais est presque touchante. Lui-même joue sur cette corde un peu démagogique : « Ce n’est pas parce que l’on n’habite pas à l’intérieur du périphérique parisien qu’on ne fait pas de science. Ce pays est devenu Versailles au XVIIIe siècle ! » (Le Parisien, 22/3/2020). []

Parcours atypique

[mise à jour : ma description de la séquence s’appuie sur un extrait diffusé sur Twitter, la séquence complète est déjà plus digne, sa fin rattrape quelque peu les images franchement insultantes du début.]

Séquence hallucinante sur LCI. L’artiste-activiste Pavlenski a un nouvel avocat, Yassine Bouzrou, et une chroniqueuse de la chaîne décrit son parcours. Plutôt que de parler de l’aura professionnelle assez prestigieuse de ce quadragénaire, ou de rappeler les affaires fortement médiatisées qui ont émaillé sa carrière, la chroniqueuse se focalise sur son « parcours atypique », à savoir une origine immigrée modeste et une scolarité difficile.

Jade Partouche (à gauche) dans l’émission Le Club, de Valentine Desjeunes (droite). On aimerait bien savoir avec quelle marge de liberté le « service infographie » de LCI a produit la séquence animée.

La présentation est soutenue par une infographie on ne peut plus claire : il ne s’agit pas de s’émerveiller de la vie professionnelle de quelqu’un qui a survécu à des déterminismes sociaux divers et variés, il s’agit de dire au public que cet avocat-là est suspect, que c’est un cancre.
Cancres, les auteurs de l’infographie doivent l’être aussi un peu puisque dans leur précipitation à persifler, ils ont laissé passer deux fautes d’orthographe. Pour commencer, la ville de Bezons n’a pas le droit à sa lettre de terminaison – puisque Bezons s’écrit avec un « s », donc :

Ensuite, le mot École est écrit avec un accent grave. Il est juste et bon de mettre un accent sur une capitale, beaucoup trop de gens se croient dispensés de respecter cette règle typographique, mais il est dommage de ne pas en avoir profité pour choisir le bon accent :

Pardonnons : l’orthographe est la science des ânes, dit-on. Est-ce pour ça que l’infographiste dysorthographique a affublé Yassine Bouzrou d’un bonnet d’âne ? Le portrait utilisé n’a pas vraiment été choisi pour être flatteur. Il a le regard dans le vague (le cancre qui rêvasse ?), et son maxillaire est ramolli par le détourage… D’autres photos bien différentes existaient.

On nous montre donc les trois écoles d’où l’avocat a été renvoyé, et on nous apprend que cette scolarité lui a « coupé les portes du bac L », et qu’il a donc dû faire un « bac technique » :

« — (…) et puis il va se découvrir une passion pour le droit pénal
— merci Jade pour cet éclairage (…) ».

Voilà, c’est tout, la présentation s’interrompt, on ne nous rappelle pas que l’avocat a prêté serment et ouvert son cabinet il y a treize ans1.
On ne nous parle pas non plus de son engagement contre les discriminations au faciès, non, on se contente de le justifier par l’exemple.
Cette séquence a fait grand bruit, et Valérie Nataf, directrice de la rédaction de LCI, a admis ce matin que la présentation était maladroite :

Bien. Mais est-elle vraiment si maladroite, cette présentation ? Ou au contraire, malgré ces excuses pudiquement contrites sur Twitter (« ce média qui ne parle pas aux Français », selon la députée LREM Olivia Grégoire), n’a-t-elle pas atteint le but de rendre suspect tout ce que dira désormais cet avocat ? De faire de son parcours professionnel une blague de bistrot ? (« t’as vu l’avocat qu’ils lui ont collé ? ») ? Je remarque en tout cas que ce Curriculum vitæ infamant et emprunt de mépris de classe va plutôt à rebours des récits médiatiques habituels, qui raffolent des retournements de situation et aiment nous raconter, notamment, des histoires de personnes qui ont obtenu des satisfactions professionnelles auxquelles on ne les aurait pas crues prédestinées. Ce genre de récit n’a pas forcément une fonction positive, ceci dit, il sert parfois à culpabiliser les gens qui ne sont rien, ou à utiliser l’exception pour marteler la règle. Faire une présentation aussi dénigrante ne peut pas relever du hasard complet.

Avec l’affaire Griveaux, beaucoup de soutiens de la majorité actuelle ont martelé que, en politique, tous les coups ne doivent pas être permis. Ils ont raison, et c’est du reste ce que doivent se dire aussi les vingt-cinq éborgnés, les cinq personnes qui ont perdu une main, et les proches des deux qui ont perdu la vie dans le cadre de manifestations depuis un peu plus d’un an. C’est ce que doivent se dire les journalistes entravés, mis en garde à vue ou privés de leur matériel alors qu’ils couvraient les mouvements sociaux.
Et c’est ce que l’avocat Yassine Bouzrou est fondé à se dire lui aussi.

Je suis l’espèce de punk au premier rang à droite, sous la garde de madame Thévard, notre professeure de mathématiques. Je l’aimais bien car elle me laissait dessiner pendant ses cours, tant que j’écoutais. Et j’avais plutôt de bonnes notes chez elle, même si je m’intéressais à l’époque à tout (dessin, graffiti et musique, surtout) sauf à l’école.

Une chose me touche particulièrement dans cette affaire : moi aussi j’ai un parcours atypique. Je n’étais pas très intéressé par l’école, quand j’étais petit. J’écoutais d’une oreille, j’ai retenu des choses, et j’ai toujours fait le minimum pour surnager. Ça n’a pas toujours suffi, surtout à l’adolescence, puisque j’ai redoublé ma classe de troisième, et que je n’ai pas de baccalauréat scientifique, ni littéraire, ni technique, je n’ai pas de baccalauréat du tout, j’ai été « orienté » en Lycée professionnel afin de passer, après trois années à apprendre la photographie, un CAP, que je n’ai d’ailleurs pas eu non plus. À peine non-diplômé, j’ai été viré de mon premier emploi, comme photograveur, après une semaine. Je ne regrette pas d’être allé à l’école et je remercie tous ces gens généralement bien intentionnés qui se relayaient au tableau pour m’expliquer la grammaire, l’orthographe, les mathématiques ou l’histoire, mais je me rends compte que je n’ai jamais fait le moindre effort scolaire pour ce qui ne m’intéressait pas, et que j’ai fait encore moins d’efforts pour ce qui m’intéressait, puisque ce qui m’intéressait rentrait tout seul.
J’ai commencé à apprécier l’école une fois parvenu (par des chemins tortueux) dans l’enseignement supérieur : là, enfin, c’était à moi de savoir ce qui m’intéressait, à moi de creuser mon sillon, par moi-même, pour moi-même, et pas uniquement pour prouver ma capacité d’adaptation au milieu scolaire, but que j’ai toujours méprisé avec une pointe d’orgueil mal placé, qui est peut-être la seule chose que je regrette car après tout, on peut tout à fait être quelqu’un d’intelligent, d’original, de créatif et d’intéressant même si on a le malheur de n’avoir pas été cancre. J’ai connu plus d’un cas.

  1. Mise-à-jour : on me dit dans l’oreillette que ce que j’ai dit ici est faux et que le montage complet – que je n’ai pas vu, j’avoue m’être contenté d’extraits sur Twitter – racontait la suite du parcours de l’avocat, ce qui change tout, même si les images de départ sont intrinsèquement problématiques. []

Devoir d’exemplarité

Je vois quotidiennement passer sur les réseaux sociaux des images récentes de violences policières : charge brutale, tabassage à dix contre un, tir de flashball à bout portant,…
Je ne regarde plus la télévision mais il semble que ce genre d’information y soit très peu présente, au point qu’on peut dire qu’elle y est occultée1, au profit des images de « black blocs », auxquelles est donnée une telle emphase que beaucoup de gens qui vivent loin des boulevards supposent de bonne foi que les violences policières sont marginales et sans doute systématiquement justifiées par un contexte dont on ne dispose pas. Les gens qui sont tout prêts à excuser d’emblée les policier par peur ou par haine de ceux à qui ils font face invoquent en tout cas souvent les images manquantes : « Bon d’accord, ces policiers en armure sont à dix pour tabasser une jeune femme qui ne doit pas peser plus de cinquante kilos, d’accord ce n’est pas bien de perdre son sang-froid mais ça arrive : cette femme n’aurait-elle pas poussé à bout les agents, en les insultant, par exemple ? ». Je comprends et j’accepte cette objection, cette hypothèse, cette excuse, mais on peut pousser le raisonnement encore un peu plus loin et étendre le bénéfice du doute à la personne violentée : cette femme a peut-être insulté les policiers, admettons. mais qu’ont-ils fait, eux, pour le mériter ?
Et puis hier, je suis tombé sur cette courte séquence où un policier pousse une femme, à qui son collègue fait un croche-patte. Le mouvement est si bien huilé qu’il semble avoir été répété. Derrière sa cagoule, le policier qui vient de causer la chute toise fièrement la caméra.


Nulle tragédie, ici. Cette femme est jeune, apparemment en bonne santé, elle se relève en tout cas aussitôt après sa chute (a-t-elle seulement perçu à quel point l’enchaînement qui l’a fait choir était intentionnel ?),., on suppose qu’il n’y aura pas de séquelles physiques.
Mais à l’image, on voit tout de même deux fonctionnaires de police se coordonner pour faire tomber une citoyenne, dans une chorégraphie aussi fourbe que minable. Et si la chute n’est pas grave — c’est le genre de chute que l’on peut faire soi-même —, elle aurait pu l’être, il s’en est fallu de peu que la tête de la jeune femme atteigne un potelet, à se demander si les policiers farceurs auraient été peinés de voir leur victime s’ouvrir le front sur du mobilier urbain par leur faute. Qu’il y ait des séquelles ou non, le sournoiserie du geste n’en est pas moins pathétique.
Nous avons ici des fonctionnaires, payés par nos impôts et dont la mission est très claire —assurer la sécurité des citoyens — qui se comportent en voyous, en petites frappes, en bullies, bien loin de leur mission pourtant définie par le code de la sécurité intérieure :

Le policier ou le gendarme est au service de la population.
Sa relation avec celle-ci est empreinte de courtoisie et requiert l’usage du vouvoiement.
Respectueux de la dignité des personnes, il veille à se comporter en toute circonstance d’une manière exemplaire, propre à inspirer en retour respect et considération (…) Le policier ou le gendarme emploie la force dans le cadre fixé par la loi, seulement lorsque c’est nécessaire, et de façon proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace, selon le cas.

Code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale

Émotionnellement, le premier réflexe que j’éprouve face à des violences injustifiables commises par des agents de l’État, le premier sentiment qui me vient, est une envie réciproque de violence. Pendant quelques micro-secondes je ne serais pas fâché que quelqu’un, depuis un balcon, envoie un pot de fleurs sur la tête de ces types. Un pot de fleurs, une enclume, ou un piano, puisqu’on est dans le registre burlesque et qu’ils ont des casques.
Mais il faut chasser ce genre d’idée, car la violence, comme le dit une formule populaire, ne résout rien. Ou pire, la violence (physique ou verbale) permet d’évacuer à peu de frais le stress et l’indignation, et permet donc de créer un retour à l’équilibre, une équité : tu me tapes ? je te tape, on est quittes. Ou plus souvent : tu mords ? J’aboie !
Cette haine se traduit par une hostilité, par des insultes, par des slogans (« ACAB », « mort aux vaches »,…), par des jets de projectiles, enfin tout un tas de faits télégéniques qui vont effrayer le (petit/moyen/grand)-bourgeois, lequel, entre deux violences, défendra naturellement celle qui a le moins de chances de l’atteindre personnellement : après tout, tant qu’on ne vit pas dans une cité de banlieue, tant qu’on baisse les yeux face au policier qui nous tutoie et tant qu’on évite les lieux de manifestations, on a assez peu de chances de recevoir un coup de matraque. En revanche, le respect de ces conditions ne garantissent en rien que l’on ne verra pas sa voiture incendiée ni l’entrée de son immeuble graffité en marge d’une manifestation.

Choquée par la même séquence vidéo, Anne Sinclair a émis ce tweet qui lui a valu moult remarques aigres : « Vous étiez en hibernation ? », « Vous débarquez sur Internet ? », « Vous vous réveillez ? »2. Ces remarques s’entendent mais on peut voir le bon côté des choses : une journaliste nationale, qui ne semble pas hostile à la politique économique du gouvernement ou qui n’a en tout cas pas la réputation d’être une extrême-gauchiste enragée, s’émeut du comportement des policiers qui, a priori3 défendent son monde . N’est-ce pas un progrès ?

La détestation du policier est en fait bien commode pour ce dernier puisqu’elle l’exonère moralement de toute responsabilité positive envers la population : on ne doit rien à ceux qui nous haïssent. Au contraire, ils nous donnent l’autorisation de nous montrer haïssables.
Elle est bien commode aussi pour l’exécutif, qui fait passer ses lois dans un vrai climat de violence « pour l’exemple », mais en s’autorisant un air offusqué lorsqu’on évoque ce sujet :

« Ne parlez pas de répression, de violences policières.
Ces mots sont inacceptables dans un État de droit »

(Emmanuel Macron, « grand débat » à Gréoux-les-Bains, le 7 mars 2019.

Je ne dis pas ça si souvent, mais pour le coup, je suis tout à fait d’accord avec Emmanuel Macron : ces mots sont inacceptables dans un État de droit. Alors s’ils sont malgré tout nécessaires pour décrire notre actualité4, c’est que peut-être nous n’évoluons plus vraiment dans un État de droit. Quand on dit cela, il se trouve toujours de bonnes âmes pour rappeler (à raison) que le niveau de brutalité policière en France reste inférieur à celui de tel ou tel pays — généralement un régime autoritaire ou tyrannique. Mais ce n’est pas à des dictatures ou à des époques barbares qu’il faut comparer notre situation, c’est à des pays démocratiques européens, ou même, à notre propre pays tel qu’il était il y a seulement vingt ou trente ans. Et là, les nombres en termes de mutilations liées au « maintien de l’ordre » sont sans appel : des dizaines de gens ont perdu un œil, un bras, un pied, des dizaines de personnes ont la mâchoire brisée ou des vertèbres en vrac, des dizaines de personnes ont subi des traumatismes crâniens, vous vivre toute leur vie avec des douleurs, des acouphènes, des problèmes respiratoires ou neurologiques. C’est nouveau, et ce n’est pas acceptable. Et dans le même temps on constate que les policiers sont en roue libre, puisque leur responsabilité individuelle n’a jamais été si peu questionnée : leur hiérarchie ne les contraint pas à porter leur numéro de matricule (pourtant obligatoire depuis 2014) ; le port de cagoules dissimulant les visages est devenue la norme (« pour se protéger des gaz lacrymogènes ») ; quant à la destruction par des policiers du matériel photographique des citoyens ou des journalistes, il ne semble qu’elle ne soit en rien sanctionnée, alors même qu’il n’y a pas de symbole plus inquiétant dans une démocratie5.

À toute cette violence, bien triste (ces policiers ont-ils des enfants, des parents, arrivent-ils à se regarder dans la glace le matin ?) qui ne tire sa légitimité que du droit du plus fort, nous ne devons pas répondre par des crachats, des insultes, du défoulement, nous devons garder froide notre colère, rappeler (et nous rappeler) nos droits. Nous devons être exigeants, nous devons porter plainte, nous devons témoigner, avec exactitude, avec précision, avec justice. Nous devons rappeler aux policiers et aux élus qu’ils sont au service du public, c’est à dire à notre service.

  1. Lire sur Télérama : Violences policières, France 2 et BFM zélées auxiliaires de la préfecture, par Samuel Gontier. []
  2. J’ai aussi vu passer des critiques sur la réserve émise par Anne Sinclair : « Si elle (cette vidéo) est authentique ». Je ne vois pas de quoi s’indigner ici encore : la vidéo est bien sûr authentique, mais ce qui pourrait ne pas l’être (et je n’ai pas le moindre avis sur la question) c’est le lieu et la date de provenance des images. []
  3. Je dois dire que j’ai assez peu d’opinion sur l’opinion d’Anne Sinclair ! []
  4. Même le journal Le Monde, traditionnellement prudent et rarement agressif envers les gouvernements en place, recourt à la locution Violences policières comme une évidence pour décrire le moment que nous vivons. []
  5. Je me souviens, au début des années 1980, avoir vu le film Missing, par Costa-Gavras. Un policier ou un militaire du régime Pinochet y saisissait l’appareil photo d’un journaliste pour l’ouvrir et voiler la pellicule. Je tremble encore à l’idée de la violence de ce geste, de cette intention, et depuis, je considère l’information comme sacrée. Aucune démocratie n’existe sans information libre. []

Nouvelles censures, nouvelles dictatures

J’ai donc acquis le numéro 1433 de Charlie Hebdo, daté du 7 janvier 2020, qui est presque intégralement consacré au thème « Nouvelles Censures… Nouvelles dictatures ».
(Désolé pour la qualité des photos, qui sont prises avec une tablette)


Ce que la rédaction désigne comme « censure » et comme « dictature » ici, c’est un ensemble assez confus de comportements neufs ou anciens tels que :

  • Les appels à la censure lancés par des groupes divers (quand bien même ils n’auraient absolument pas gain de cause). Par exemple l’appel à déprogrammer le film J’accuse.
  • La pression exercée sur des artistes, des politiques ou des éditorialistes par l’opinion publique sur les réseaux-sociaux.
  • Les donneurs de leçon et autre Social Justice Warriors sur Twitter ou sur des blogs.
  • Les gens qui osent critiquer la Psychanalyse1.
  • L’auto-censure, le politiquement correct, les sensitivity readers2 et l’écriture genrée3.
  • Les créateurs qui pensent qu’il faut réfléchir à la représentation des minorités4
  • Le fait que, parfois, les gens dont on se moque se vexent et parfois même répondent.
  • Le fait qu’on prévienne les visiteurs d’une exposition que l’artiste n’était pas un saint.
  • Le fait de refuser d’aller voir le film de quelqu’un qu’on désapprouve5
  • Les conseils et les règlements sanitaires (végétarisme, interdictions de fumer).

Au delà de ce mauvais point de départ — mauvais parce que mal nommé, et mauvais parce qu’on y mélange un peu tout et n’importe quoi —, on peut lire des réflexions assez diverses et parfois intéressantes sur un sujet sérieux, celui de l’indignation perpétuelle et de la manière dont cette humeur peut mener, parfois à l’insu de ceux qui s’y engagent (et ne voit que ce qu’ils font/disent eux, sans vision d’ensemble), à d’authentiques campagnes de harcèlement.

Parmi les articles que j’ai apprécié, je citerais celui de Guillaume Erner, qui rappelle que lorsque l’on veut faire taire quelqu’un, c’est souvent que l’on n’a pas tant confiance dans la solidité de ce qu’on défend ; celui de la romancière Sigolène Vinson, qui s’interroge sur l’auto-censure ; ou encore l’article de Gérard Biard sur le très contre-productif rejet du débat et sur les pressions exercées hors de tout cadre démocratique.

L’éditorial de Riss, en revanche, n’est pas le meilleur article du journal.

Le développement des réseaux sociaux a permis de diffuser des opinions très diverses, parfois enrichissantes, maos parfois obscures, appelant à boycotter, à dénoncer, à fustiger les points de vue atypiques, non conformistes ou simplement maladroits. Charlie Hebdo a évidemment été la cible de ces nouveaux censeurs qui, d’un clic, se transforment en prophètes de leur propre religion, et lancent des fatwas contre des blasphémateurs qui s’ignorent. Surveillés en permanence par ces petits gourous malsains, on serait tenté de se laisser gagner par le pessimisme.

En gros, la liberté d’expression c’est pas pour tout le monde.
Mais on ne va pas se laisser abattre, hein, on peut toujours se moquer :

Tous ces petits connards et ces petites connasses [bel effort d’écriture inclusive] qui pérorent à longueur de pétitions débiles, de proclamations sententieuses, et qui se croient les rois du monde derrière le clavier de leur smartphone, nous donnent une formidable occasion de les caricaturer, de les ridiculiser et de les combattre.

Les dessins présents dans le numéro ne rendent pas cette affirmation très convaincante, on n’a pas franchement l’impression que les auteurs comprennent grand chose à Internet, en fait, au mieux ils expriment les angoisses de leurs auteurs, sans drôlerie. Bien des dessins publiés sur le sujet dans le New Yorker il y a vingt ans étaient (et restent) infiniment plus pertinents.
On apprend ensuite que le politiquement correct a été inventé par la gauche anglo-saxonne dans le fourbe but d(abandonner discrètement la lutte des classes, et que les « pères-la-pudeur » d’autrefois ont laissé place aux « blogueurs-la-pudeur ». Parce que pour Riss, un tweet plus ou moins anonyme, une pétition en ligne ou un article de blog revendiqué par un auteur, c’est kif-kif, c’est Internet, ce n’est pas l’expression d’opinions, c’est de la censure.

Hier on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’église , à l’état. Aujourd’hui il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école quand au fond de la classe on ne les écoute pas et qu’on prononce des gros mots : « Couille molle, enculé, pédé, connasse, poufiasse, salope, trou du cul, pine d’huître, sac à foutre ». Écrivez ces mots sur votre compte Twitter et aussitôt 10 000 petits Torquemada vous jetteront au bûcher.

Donc l’ennemi aujourd’hui, ce ne sont plus les tyrans, c’est le public qui ose répondre et avoir un avis. Et la subversion, c’est le vocabulaire sexiste et homophobe.
Je ne suis pas sûr de voir une énorme différence entre le combat que mène Riss et celui de la droite prétendument « irrévérencieuse » qui réclame le droit à insulter sans rendre de comptes.
Oui, Internet a changé le monde, ce que les rédactions recevaient hier comme courrier des lecteurs en colère est devenu une expression publique, parfois massivement diffusée, qu’il n’est plus possible de jeter à la corbeille. Je comprends complètement que ça soit pesant, mais pas vraiment que, par un retournement étrange, Riss voie la liberté d’expression de personnes sans qualités comme une censure pour les médias qui ont pignon sur rue.

Je suis un peu surpris de lire ce qui s’annonce comme un discours d’émancipation (contre la censure, contre la dictature) consister, finalement, ne une plainte contre la prise ne main de sa parole par un grand public jusqu’ici quasi-muet. Eh oui, désolé, on peut avoir des choses à dire même si on n’est pas journaliste, de même qu’on peut dire d’énormes bêtises bien que titulaire d’une carte de presse.

Le sujet de la parole sur les réseaux sociaux est un vrai sujet, mais il mérite un peu plus de réflexion et de discernement. Le régime chronologie très particulier des réseaux sociaux (événement, éternel retour, incapacité à l’oubli), les réflexes de meute, la négativité générale, l’inendigable déluge d’information, la bulle de filtrage, le biais de confirmation, le préchi-précha vertueux, la violence, les pressions6 l’anonymat et le pseudonymat, etc., tout cela mérite d’être observé et compris avant d’être jugé en bloc et repoussé avec horreur et gros mots défoulatoires, d’autant que l’histoire n’est pas terminée et que tout cela évolue. Traiter ses interlocuteurs comme des individus, des êtres pensants dignes de dialoguer, est sans doute une première étape indispensable.

  1. Un article assez ahurissant de Yann Diener glisse par exemple que Le Livre noir de la Psychanalyse est un « brûlot complotiste », ce qui est un peu fort de café pour désigner un ouvrage de plus de 800 pages et 30 auteurs, parmi lesquels on compte des psychiatres, psychothérapeutes, psychologues, historiens des sciences, épistémologues… On peut ne pas être d’accord avec un livre sans pour autant insulter l’intelligence de ses auteurs et de ses lecteurs, car la qualité de « brulôt complotiste » peut difficilement convaincre ceux qui ont lu le livre est donc destiné à éloigner les curieux. Qualifier quelqu’un de « Complotiste » ne fait-il pas partie des procès d’intention qui servent à délégitimer ses contradicteurs ? []
  2. Les sensivity readers sont employés par les éditeurs, notamment, pour anticiper les critiques qui naîtront de la représentation de telle ou telle communauté, ethnique notamment. []
  3. Très cher monsieur Riss, le Français est et à toujours été une langue genrée ! Les changements de la société font qu’on se préoccupe du sexisme intrinsèque à la langue française, en se demandant par exemple comment distinguer la femme générale ou présidente de la femme du général ou du président. []
  4. Ainsi J. J. Abrhams figure-t-il en bonne dans le « Crétinisier de la censure »… Pour s’être imposé d’intégrer des personnages homosexuels dans Star Wars. []
  5. Un député LREM est ainsi affiché au « Crétinisier de la censure » pour avoir dit qu’il s’interdisait (à lui-même !) d’aller voir les films de quelqu’un qu’il juge être « un salopard ». []
  6. Un réflexe que je trouve haïssable sur les réseaux sociaux, notamment quand il est couronné de succès, ce sont tous ces gens qui réclament le licenciement de telle ou telle personne, jugée et condamnée sans procès, et sans qu’il y ait de lien entre son emploi et ce qui lui est reproché. Ça semble parfois être le symptôme d’une société obsédée par le chômage… Mais quel est le but ? Difficile à dire en quoi licencier quelqu’un qui a émis des propos racistes va rendre cette personne moins raciste, et difficile de dire en quoi on peut relier le délit à sa punition. []