Infirmier général

Je suis régulièrement étonné de voir passer sur Twitter un compte nommé « L’infirmier », qui prend des positions tranchées en faveur de l’hydroxychloroquine, notamment. Enfin ce n’est pas ce compte en lui-même qui m’étonne, c’est son aura : sans trop se poser de questions, il semble que beaucoup de gens, y compris des gens qui ne partagent pas spécialement ses idées, supposent que le titulaire du compte est bien ce qu’il dit : un infirmier et un « street medic » marseillais. Ces qualités sont suivies d’une citation de Socrate (non crédité et approximative) : « Existe-t-il pour l’homme un bien plus précieux que la santé »1.

Il semble que tout ceci suffise à conférer à ce compte un capital sympathie automatique. Un infirmier, c’est quelqu’un qui est dans le concret, qui apporte des soins, qui est modeste, dévoué et que sais-je. C’est pas un « grand professeur de Paris » comme ceux que, justement, ce compte étrille régulièrement. Et un street-medic, qui prend des risques pour mettre du collyre dans les yeux des manifestants gazés, c’est quelqu’un de tout à la fois engagé et désintéressé.
Mais qui tient ce compte, exactement ?

Le premier point suspect ici c’est l’image de profil : c’est clairement une photographie professionnelle, et il n’est pas difficile d’en trouver la source, le fabricant de produits d’hygiène Kimberley-Clark :

Bien entendu, les photos de profil ne sont jamais contractuelles, on peut choisir, si l’on en a envie, de se faire représenter par la Joconde, la Reine d’Angleterre ou Bob l’éponge. Il n’y a donc pas en soi de tromperie, mais peut-être malgré tout que certaines personnes croiront que cette image est bien un portrait du propriétaire du compte. Et puis, de même que mettre des chaussures de sport à côté de la photo d’un politicien mène le public à considérer ce politicien comme sportif2, une photo de soignant accrédite l’idée que la personne qui utilise l’image est effectivement un soignant.

En épluchant les tweets de ce compte, une chose est certaine : celui qui l’alimente ne se hasarde pas à donner des gages pour accréditer l’authenticité de son statut professionnel puisque, contrairement aux médecins, enseignants, universitaires, qui peuplent Twitter, celui-ci ne parle jamais boutique, il ne se plaint pas de ses horaires (il semble avoir beaucoup de temps-libre, il faut dire), de son chef de service, des patients désagréables, des bizarreries de l’administration, etc. Il ne parle de rien de ce qui est censé se rapporter à sa profession.
En revanche, il mentionne de temps à autre son ancrage marseillais, mais sans détails spécifiques : il pourrait dire la même chose de Niort ou de Besançon sans que ça change grand chose au propos.

Jusqu’à ce poème bizarre, qui pourrait lui aussi être déclamé par un niortais ou un bisontin sans rien y changer. Ce serait peut-être même mieux :

rimes rances

Le compte « L’Infirmier » est censé dater de décembre 2018, donc avant le début de l’épidémie de Covid-19. Mais cela ne veut pas dire grand chose, car la Wayback machine d’Archive.org n’a archivé la page de profil de « l’Infirmier » qu’à partir du 6 avril 2020, ce qui me laisse supposer que ses tweets étaient diffusés sous un autre nom au cours des un an et six mois précédents. Twitter ne nous livre pas les identités successives d’un compte, et lorsque l’on décide de changer de nom, les anciens tweets sont modifiés rétroactivement et sont attribués au nouveau nom3.

En fouillant les premiers tweets de « L’infirmier », je remarque juste qu’ils sont assez exclusivement consacrés aux Gilets jaunes. Plutôt la version « de gauche » des Gilets jaunes, même s’il arrive à « L’infirmier » de donner de l’écho à des tweets de de Christian Estrosi ou Valérie Boyer si cela apporte de l’eau au moulin de l’hydroxychloroquine ou à sa vision très négative du gouvernement en place. Il a aussi défendu le film complotiste Hold-up, évidemment, et reprend volontiers des contenus publiés par France-Soir4. S’il retweete fréquemment l’IHU de Marseille, « L’infirmier » semble avant tout d’accord avec les publications d’un compte nommé « Le général », dont il reprend assez systématiquement les tweets et qui, par échange de bons procédés, le retweete avec une même constance. Il faut dire que ces deux comptes parlent des mêmes sujets, au même moment, et semblent avoir une sensibilité commune en tout point.
Il faut dire qu’ils se ressemblent :

La photo est celle du brigadier général Ranald S. Mackenzie, militaire étasunien qui a combattu les confédérés, puis les indiens, en tant qu’officier des Buffalo Soldiers5, avant d’être démobilisé du fait de son instabilité mentale… Je ne comprends pas bien le symbole !

Comme « l’Infirmier », « Le Général » a comme bannière un un océan aux couleurs kitsch. L’un et l’autre ont accolé à leurs noms un symbole triangulaire bleu — cœur pour l’un, gemme pour l’autre. Nous avons un « street-medic » d’un côté, et de l’autre un « street-journaliste » et « lanceur d’alerte » qui se réclame rien moins que de deux journalistes de légende et affirme soutenir les causes maltraitées par les grands médias. Malgré cette profession de foi, il ne publie aucun contenu journalistique original et ne lance pas plus l’alerte que vous ou moi. Le professionnalisme et le courage qu’il s’auto-attribue restent donc très virtuels.

Il me semble assez raisonnable de supposer « Le Général » et « l’Infirmier » ne font qu’un, et que leurs professions sont imaginaires, ce qui ne les empêche pas d’être suivis par plusieurs milliers de personne chacun.
Ce que je ne comprends pas bien, c’est le but de ce genre de comptes qui affirment poursuivre un but de justice ou de vérité en n’hésitant pas à mentir, mais qui ne semblent pas vraiment être là en soutien d’un parti ou une personnalité politiques précises : ils ne font apparemment que produire du bruit et de la confusion, dans un monde qui n’en manque pourtant pas trop.

  1. Platon, Gorgias. []
  2. cf. 150 petites expériences de psychologie des médias, de Sébastien Bohler, éd. Dunod. []
  3. C’est comme ça que les odieux tweets du personnage parodique Marcellin Deschamps ont été subitement attribués au créateur du compte, Mehdi Meklat, qui n’a pas mesuré l’effet que ferait ce changement. []
  4. Ancien quotidien national, n’existant désormais qu’en ligne, France-Soir n’a plus de journalistes. Depuis quelques mois, sa ligne éditoriale semble limitée à parler des docteurs Raoult, Perronne ou Fouché… []
  5. Les Buffalo Soldiers, à l’époque, étaient un régiments de soldats afro-américains, qui massacraient les indiens, sous le commandement d’officiers blancs. []

4 réflexions sur « Infirmier général »

  1. Enzo33

    Salut Jean-No, et meilleurs vœux pour cette nouvelle année.

    Franchement, tu n’as pas songé à présenter ta candidature à Arrêt sur Images, pour tes compétences en décryptage de l’info ? C’est juste lumineux.

    Répondre
    1. Jean-no Auteur de l’article

      Mais c’est un vrai métier, le décryptage de l’info ! Je suis un dilettante et un fainéant 🙂
      (meilleurs vœux itou !)

      Répondre
  2. Enzo33

    Justement, le décorticage ci-dessus n’est pas l’œuvre d’un dilettante. Mais pour le coup, je me demandais quel est ton rapport à Twitter, Facebook et consorts ? Est-ce que tu te livres à ces exercices de décryptage de tes propres expériences sur Twitter (ton présent article n’en est que le dernier avatar) parce que ça rentre dans le cadre de l’une de tes missions ?

    Ou bien est-ce que tu utilises réellement les réseaux sociaux pour t’informer ?

    Si je te pose la question, c’est parce que l’ensemble de ton « œuvre » sur ce blog me renforce dans ma conviction que les réseaux sociaux n’apportent pas une once d’information à la foule que contient déjà la Toile. Si en recevant une info je dois commencer par me lancer dans l’exercice de haute voltige auquel tu t’es livré pour démontrer que l’Infirmier et le Général ne sont qu’une seule et même personne, c’est que ce « média » est faisandé dès le départ, puisque n’importe qui peut écrire n’importe quoi sous n’importe quelle identité. Une source d’information avec laquelle je dois commencer par me demander qui écrit quoi, n’est pas une source d’information, puisque le vrai côtoie le faux sans la moindre distinction.

    J’entends souvent que ces « nouveaux médias » sont incontournables. Pour ma part je ne les contourne même pas car ils n’ont jamais été en travers de mon chemin vers l’information, et je n’ai absolument pas l’impression de passer à côté de quoi que ce soit d’important en les ignorant. Je lis parfois Libé, Le Monde, Le Figaro, je trouve leur boulot respectable, et je les respecterais encore davantage s’ils s’affirmaient clairement comme des médias engagés politiquement, en l’occurrence en faveur de la main qui les nourrit et qui les subventionne, le pouvoir en place. Un journaliste n’est pas souvent indépendant, et s’il l’est, son indépendance se paye généralement d’une grande précarité financière. Je n’en ai que plus de respect pour les journalistes qui se retrouvent dans cette situation.

    Par exemple, j’aime beaucoup Basta Mag, qui traite de sujets de fond, et qui gagnerait, je crois, à être mieux connu :
    – d’une part, ils se définissent eux-mêmes comme organe de presse, et donc responsables juridiquement de leurs écrits. C’est pour moi la garantie d’une information de qualité.
    – d’autre part, les sujets qu’ils traitent, fondamentalement ancrés dans la réalité sociale du pays, me semblent importants.
    – et enfin, ils affichent leurs couleurs, et ne se contentent pas d’accuser leurs contradicteurs de fake news ou de complotisme.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Enzo33 : chaque année en décembre, je fais un modeste don à Bastamag, parce qu’ils produisent une information de qualité et en dehors de l’emballement médiatique. Ils n’ont par exemple pas mentionné une fois Didier Raoult cette année, ce que je n’ai pas eu la force de faire moi-même !

      Mon rapport personnel aux réseaux sociaux est celui d’un utilisateur assidu, qui tente de ne pas en être trop dupe des effets de loupe. J’essaie d’en être un observateur attentif en même temps qu’un simple usager. Comme usager, j’avoue qu’une grande partie de ma vie sociale, y compris avec des gens que je connais en « live », se déroule en ligne et j’aurais du mal à quitter Facebook ou Twitter. Comme observateur, j’essaie de suivre l’évolution de ces écosystèmes, j’essaie de voir comment chacun les utilise. J’essaie d’en comprendre les qualités et d’en voir les pièges.
      Il me semble difficile de passer complètement à côté, ils ont une influence non-négligeable sur le cours de l’Histoire, cf. cette conf TED qui évoque l’importance de Facebook dans la perception de l’UE par les britanniques
      Le fait que n’importe qui puisse écrire n’importe quoi anonymement me convient, sauf dans le cas de la fourberie : quand les militants x ou y s’inventent plusieurs identités qui font semblant de discuter sur des réseaux sociaux ou dans la section « commentaires » des médias, ils arrivent à imposer une certaine vision du monde, et c’est redoutablement efficace. Quand des gens se font passer pour des membres de telle ou telle profession, comme « l’Infirmier », ils peuvent aussi influencer l’opinion…
      J’avoue que Twitter est une source d’information majeure pour moi, car tout y va très vite : j’entends une explosion dans mon quartier ? Cinq minutes plus tard j’ai des explications en 280 caractères…

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