Le dessin de presse complaisant

L’évolution de Charlie Hebdo est toujours aussi fascinante.
Sa « une » de la semaine me semble passablement incroyable, et je ne suis pas le seul à la juger telle, et pas pour les raisons que certains semblent imaginer. J’ai lu, par exemple, une personne (a priori pas très « de gauche ») écrire sur Twitter : « Les gauchistes en PLS1 car Charlie Hebdo a caricaturé un islamiste ». Ça m’inquiète un peu, à vrai dire, que même très à droite, des gens pensent sincèrement qu’il existe en France une gauche obsédée à l’idée de l’honneur et de la dignité des fondamentalistes musulmans dans les caricatures — étant entendu que nous parlons bien des islamistes, pas des musulmans en général. Cette gauche imaginaire que Manuel Valls accusait tout récemment2 d’être « prête à excuser ceux qui ont tué les journalistes de ‘Charlie Hebdo' ». Comment peut-on dire, comment peut-on croire quelque chose d’aussi odieux ?
Les gens qui considèrent que l’Islamophobie est un problème en France ont d’abord été qualifiés d’idiots utiles de l’Islamisme, puis d’irresponsables qui en cherchant à comprendre, excuseraient les terroristes. Pourtant, hier, au pupitre des États généraux de la Laïcité, c’est Caroline Fourest qui donnait une excuse aux terroristes, en disant : « C’est le mot islamophobie qui a tué les dessinateurs de Charlie Hebdo et Samuel Paty »3, semblant dire que s’inquiéter du rejet des musulmans, ce n’est plus seulement faire le jeu du fondamentalisme, c’est carrément être la cause du terrorisme.

Ce qui est tout à fait incroyable dans ce dessin de « une », ce n’est pas que l’on y voit un barbu recevant un coup de pied dans l’entre-jambe (même si on pointera qu’une fois de plus la question de la laïcité est réduite au traitement de l’Islam), c’est que, et à ma connaissance ça n’était jamais arrivé, Charlie Hebdo s’inscrit ici sans ambiguïté, sans mauvais esprit, sans ricanement, en outil pour la communication gouvernementale.
Le dessin de presse comme soutien actif à la communication d’un gouvernement, ça s’est vu mille fois dans la presse complaisante, notamment dans les pays au faible niveau démocratique, mais pas uniquement. En revanche, et je suis preneur de contre-exemples s’il y en a, je n’ai jamais vu ça dans Charlie Hebdo, ou bien très marginalement, certainement pas en « une » ! Et ce qui me déroute, ce n’est pas tant le message politique politique, entendons-nous4, c’est ce soutien assumé à la communication gouvernementale.

  1. Être en PLS : être en Position latérale de sécurité (secourisme), ce qu’on utilise au sens figuré pour dire que quelqu’un se trouve en position de repli et de détresse. []
  2. LCI, le 11 avril 2021. []
  3. Dans certains milieux, le mot « islamophobie » est une notion conspuée, car accusée d’avoir été forgée par la propagande de Révolution islamique iranienne, puis d’être devenue un outil de communication des Frères Musulmans dans le but de faire taire toute critique contre la religion musulmane. Ce n’est pourtant qu’un mot dont les définitions sont compréhensibles par tous : la peur de l’Islam, la peur des musulmans. On peut créer des mots en -phobie à propos de tous les domaines qu’on voudra. Que cette notion serve ensuite d’argument à des gens qui — et là c’est une escroquerie, nous sommes d’accord — veulent l’instrumentaliser, l’utiliser comme argument contre le blasphème ou la caricature est une autre question. Et je demande à Mme Fourest et autres : si le mot « islamophobie » est miné, alors quel mot proposez-vous pour qualifier la peur obsessionnelle des musulmans ? Il faut bien un mot, car le fait, lui, existe. []
  4. À titre personnel ça ne me pose pas de problème que l’on envoie symboliqment un coup de latte dans les gonades des intégristes. []

8 réflexions sur « Le dessin de presse complaisant »

  1. Enzo33

    Jean-No, je confesse être totalement largué sur l’actu du moment, et notamment sur la communication gouvernementale à propos de la laïcité, dont ce dessin serait le support. J’écoute les instructions du gouvernement sur les consignes sanitaires, contraint et forcé, ça me prend déjà trop de temps à mon goût.

    Et du coup, largué que je suis, il faudrait que tu m’explicites le lien entre ce dessin et le discours du gouvernement.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      Le gouverment lance des « états généraux de la laïcité » assez orientés (Caroline Fourest,…), censés remédier au « séparatisme » de la société française, notamment en donnant quelques millions d’euros à des associations choisies, et en supprimant l’observatoire de la laïcité,… Bon, on en pense ce qu’on veut, mais ce que je trouve étonnant ici c’est qu’on nous montre la ministre donner un coup dans les burnes d’un barbu, dans une mise en scène telle qu’on en trouvait à diverses époques de propagande (par ex., après l’entrée en guerre des US contre l’Allemagne, quand les héros de comics, mais aussi les représentants de l’Etat, ont commencé à être représentés donnant un coup de pied aux fesses de Mussolini, Hiro Hito ou Hitler. C’est très surprenant de la part d’un hebdomadaire satirique !

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      1. Enzo33

        J’ai donc le fin mot de l’histoire. Je n’avais même pas percuté que c’était Marlène Schiappa qui était représentée (je ne sais pas à quoi elle ressemble). En même temps, quand tu m’expliques que Caroline Fourest pose sa patte sur les « états généraux de la laïcité », je me doute bien que la ligne de Charlie va épouser celle du gouvernement sur le sujet. Fourest a porté haut ces couleurs-là quand elle était à Charlie, elle a son rond de serviette sur tous les plateaux télé pour porter cette parole, quant à Charlie leur ligne s’est définitivement positionnée sur cette même orientation depuis les attentats, avec ou sans Fourest.

        Mais du coup, pour te répondre sur la propagande de Charlie, je me souviens qu’ils avaient été bien alignés sur le gouvernement Jospin au moment des débats sur le Pacs. Ma mémoire peut vaciller, mais il me semble que plusieurs unes de l’époque brocardaient Christine Boutin comme elle le méritait, et pouvaient aussi s’apparenter à de la propagande gouvernementale. Je ne pourrai pas te parler, par contre, de la période sur le mariage pour tous, je ne lisais alors plus Charlie depuis longtemps.

        Personnellement, je ne verrai pas forcément dans la une dont tu parles une propagande en faveur du gouvernement. Elle le deviendrait, évidemment, si elle était suivie d’une dizaine d’autres dans la même tonalité. A ma connaissance, Charlie reste un journal indépendant financièrement, mais peut-être que l’Etat a continué à les soutenir depuis les attentats et jusqu’à aujourd’hui ? Ce qui évidemment changerait tout.

        Puisque tu fais œuvre sur ce blog d’une mise à distance salutaire y compris par rapport à tes propres convictions, je me permets quand même de te demander si ce qui te dérange est une question de principe ou bien une question de fond, à savoir le positionnement du gouvernement (et de Charlie donc) sur la laïcité. Parce que Charlie n’a jamais été seulement satirique et « bête et méchant », leurs prises de positions politiques ont toujours été nombreuses, et parfois affichées sans la moindre satire (je pense notamment aux éditos de Philippe Val). Et ces prises de position ont quelquefois été les mêmes que celles du gouvernement en place, notamment sous l’époque Jospin que j’ai bien connue pour Charlie. Je n’y vois pas de problème de principe, en revanche ces positions sont attaquables comme les autres. Il se trouve que j’ai beaucoup de désaccords avec Caroline Fourest sur la laïcité, et donc j’en ai sans doute aussi avec Charlie et le gouvernement. Mais c’est ce désaccord qui m’intéresse.

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          Il y a plein de questions distinctes dans cette « une » et dans ton commentaire !
          Sur l’indépendance financière, je ne dis pas que « Charlie » est corrompu, ce que je qualifie de propagande ici est à mon avis totalement sincère.

          Sur la laïcité telle que l’entend le gouvernement, je la déplore, je pense qu’elle est forcée : si Schiappa a annoncé que la fin de l’Observatoire de la laïcité était programmé, ce n’est sans doute pas parce que Macron pense que cette institution a démérité (son bilan est irréprochable et conforme à sa mission, qui est d’être garant de la loi), mais parce que les 600 000 spectateurs (seulement) de Cnews, et les campagnes boules-puantes du Printemps Républicain ont plus de valeur électorale que la parole du Mrap, des syndicats CGT, FSU, Solidaires, syndicat des avocats de France, de la fondation Copernic, de x associations de terrain comme la ligue de l’enseignement, et même de la ligue des droits de l’Homme et des laïcards historiques de la Libre pensée… Mais bon, c’est la politique : on doit donner du grain à moudre aux énervés pseudo-laïques obsédés par l’Islam, lesquels avaient jusqu’ici Macron et son libéralisme total (argent, mais aussi circulation des personnes, mœurs ou religion) comme bête noire.

          Que Charlie se rallie à la politique gouvernementale en la matière n’a rien d’étonnant, et on connaît leurs raisons, mais c’est le dessin en « une » qui me surprend, parce qu’il transforme une ministre en exercice en héroïne, sans moquerie, sans ricanement, et il le fait au moment des états généraux en question. Et ça ça me semble inédit pour Charlie, enfin je ne trouve pas de précédent.

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          1. Enzo33

            Je me gratte la tête sur l’hagiographie de la ministre. Je ne vois pas de précédent en effet, mais comme je te l’expliquais je ne suis archiviste que de la période 1997-2003 de Charlie. Je ne sais pas s’il y a un précédent.

            Pour l’éventuelle corruption de Charlie, les principaux quotidiens nationaux font l’objet de subventions de l’Etat, si c’était le cas aussi pour Charlie ce serait évidemment regrettable car ça signifierait la fin de leur indépendance financière, et donc éditoriale. Libé et Le Monde sont-ils corrompus ? Je dirais plutôt qu’ils sont sous perfusion de l’Etat, et qu’en retour ils se gardent de critiquer trop ostensiblement la main qui les nourrit.

            Pour le reste, le débat public sur la laïcité est pollué par le format-même des espaces qui lui sont réservés. Je me souviens d’un échange chez Ruquier, entre Mélenchon et Fourest. Méluche était sur une position de principe « raide », qui était de ne laisser aucune place pour les religions dans l’espace public, et donc par exemple d’équilibrer le non-port du voile par le non-port d’une croix. En face, Fourest lui donnait raison sur le principe, mais expliquait que l’époque exige aussi de se centrer sur le problème présent, celui de l’Islam. Une fois n’est pas coutume, je trouvais cette discussion télévisée intéressante car les deux orateurs ont fait preuve de pondération dans leurs opinions.

            Le premier écueil, celui de Mélenchon, c’est de stigmatiser l’ensemble des religions en prenant garde à n’en pointer aucune en particulier. Sans parler de terrorisme, le port du voile me semble problématique, car il gêne la reconnaissance de la personne, qui est la règle dans l’espace public. Je ne mettrai donc pas sur le même plan le port d’une croix, et ça n’a rien à voir avec la stigmatisation d’une religion par rapport à une autre.

            Le deuxième écueil, celui de Caroline Fourest, c’est de constater qu’en effet les croyants qui contreviennent aux lois que la République a aménagées dans l’espace public sont le plus souvent des musulmans, et donc de valider de nouvelles lois qui frappent exclusivement les musulmans pratiquants. D’où l’accusation, justifiée selon moi, d’islamophobie.

          2. Jean-no Auteur de l’article

            Le journal le plus fortement sous perfusion est l’Humanité, je crois… Enfin ça l’a été. Ce qui prouve que le journaux qui bénéficient de l’aide à la presse ne sont pas forcément influencés. Reste que ce système est assez opaque, arbitraire et discutable.
            Pour le reste, c’est une discussion assez large et complexe, mais j’en veux au gouvernement pour la destruction de l’observatoire de la laïcité, car le message est d’accepter ce que demande une certaine droite : utiliser le mot « laïcité » comme cache-nez pour l’obsession de l’Islam. Car ce qui était reproché à l’observatoire c’était de s’en tenir à la loi. Je crois pour ma part assez fort aux règles : les lois peuvent se changer, mais on ne peut pas appliquer les lois autrement que comme elles sont écrites. Le problème du voile, c’est qu’elle est soutenue par une peur de la pente glissante : un bête hijab serait la voie vers le niqab,… Or c’est hypocrite car ce n’est pas vrai. Ce qui fait peur c’est le sentiment d’être face à un uniforme revendicatif (ce que le hijab est souvent, mais pas exclusivement), et qui dit uniforme dit armée… Je constate l’angoisse que provoque une certaine visibilité de la religion, d’autant que parfois (mais pas tout le temps, car il n’y a pas qu’un prototype de femme voilée, loin de là) c’est la motivation du vêtement : montrer son nombre, ses forces, en quelque sorte… Le punk était un peu pareil après tout. Mais détourner un vieux principe de la République pour répondre à cette angoisse ne me semble pas une bonne idée. Il y a quelque temps, en pleine interview, Ségolène Royal avait sorti un truc cynique du genre « il faut faire telle loi en disant que ça vise toutes les religions mais on sait bien que ça concernera l’Islam ». Je ne retrouve plus mais c’était terriblement honnête… Et les musulmans prennent les choses comme ça : les mêmes principes républicains, les mêmes lois, ne sont pas censées être les mêmes lorsqu’eux sont visés… Au nom de l’universalisme. La réponse ne peut être bonne.

  2. petitevieille

    Imaginons le même dessin, avec à la place de Schiappa, un groupe de femmes anonymes d’origines diverses, une retirant son voile, l’autre le conservant, une autre n’en ayant jamais eu, toutes en train de refiler le même vigoureux coup de pied à l’incarnation de la bigoterie qui voudrait les contrôler au nom d’une entité supérieure fantasmatique. Ça aurait une autre gueule.

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