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La philosophie dans le Drakkar

Le Point
Le Point, invité dans le magazine Onfray. Ou le contraire.

Non non non je ne fais pas une fixation sur Michel Onfray, je m’en fiche un peu. Mais depuis mon article d’hier, j’ai beaucoup échangé avec ses nombreux détracteurs comme avec ses nombreux défenseurs. Je note que ses partisans semblent motivés par un attachement affectif à Onfray, et que leurs arguments portent rarement sur le terrain des idées, mais plutôt sur le statut du personnage : il est en dehors du circuit académique ; il ne s’adresse pas à une élite intellectuelle ; il ose s’attaquer aux vaches sacrées ; etc. Ces éléments, qui sont avérés, sont tout à son honneur, nous sommes d’accord. En revanche, je m’étouffe un peu lorsque l’on m’en parle comme d’une sorte de victime que l’on voudrait faire taire : chouchouté par Le Point, diffusé chaque été depuis plus de dix ans par France Culture, bon client des médias, conférencier très actif et auteur régulier de succès de librairie, Onfray ne manque pas de tribunes où s’exprimer. Il est tout à fait incroyable que des gens tels que lui se présentent eux-mêmes régulièrement comme les victimes d’affreux universitaires pourtant sans accès aux médias et aux revenus nettement plus chiches. D’ailleurs Onfray est bien conscient du pouvoir que lui confère le label « vu à la télé », ainsi qu’il l’a montré en 2013 aux Rencontres du livre et du vin de Balma, qu’il avait menacé de quitter à cause de la présence de Michael Paraire, auteur d’un livre intitulé Michel Onfray, une imposture intellectuelle. Après que le jeune homme a été exclu d’un débat sur Camus par le maire de la ville, Onfray avait fait ce commentaire plutôt cynique — cynique au sens le moins philosophique qui soit, malheureusement :
« Qui remplit la salle, eux ou moi ? Ils sont rien (…) ils pissent sur des trucs pour pouvoir exister »1.
Onfray est en marge de l’institution universitaire, certes, mais n’est jamais loin des micros, des caméras ou des projecteurs, c’est à dire là où se trouve le véritable pouvoir.

...
Comment Michel Onfray a fait interdire à Michael Paraire de débattre sur Albert Camus, tout en lui disant qu’il a tout à fait le droit de s’exprimer et en expliquant que c’est lui la victime.

Enfin bref, au fil de mes lectures, je suis tombé sur la chronique de Michel Onfray numéro 122, datée de juillet 2015, c’est à dire son dernier article. Le titre en est Viking & juif, donc français.

En introduction, l’auteur ironise sur le fait que l’Assemblée nationale a supprimé le mot « race » de la législation française2. Il ne reste plus, explique-t-il, qu’à supprimer les mots « cancer », « guerre », « meurtre » et « crime » pour que toutes ces choses disparaissent. Puis il conclut : « Pour quelques cerveaux fantasques, le réel devrait obéir aux mots. Hélas, pour un cerveau normal, ce sont les mots qui obéissent au réel. Ça n’est pas la race qui fait le raciste et c’est le raciste qu’il faut combattre, pas la race ».
Une seule chose est très exacte dans ce propos : le crime, c’est bien le racisme. En effet, que l’on juge le concept de « race » valide ou non, ce sont bien les hiérarchies ou les exclusions racistes qui constituent un crime. Imaginons qu’un despote décrète que les gauchers ne doivent pas avoir les mêmes droits que les droitiers : c’est bien la hiérarchie qui est à combattre, et pas l’utilisation des mots « gaucher » et « droitier ».
Pour ce qui est de la subordination des mots au réel, en revanche, on peut discuter, et deux-mille cinq cent ans de philosophie, puis plus récemment la psychologie, la neurologie et les cultural studies, se sont penchés sur le sujet : oui, les mots, ou plus généralement les représentations, façonnent notre rapport au réel et peuvent même créer le réel : quand un juge du Texas annonce à un homme qu’il le condamne à mort, ses mots n’ont beau être que des mots, leur contenu n’en sera pas moins très concret pour celui à qui ils sont dits. Et la science, dont Onfray se réclame régulièrement, ne fait pas grand chose d’autre que de trouver des mots, des nombres et des théories pour rendre le réel intelligible, puis pour agir sur lui.

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La normande est une vache de taille moyenne à la robe blanche avec plus ou moins de taches brunes ou bringées. Sa viande est de qualité et son lait adapté à la production fromagère. Certains pensent qu’elle trouve ses origines chez les bovins amenés par les Vikings, mais elle est surtout apparentée à d’autres races anglo-normandes comme la jersiaise, elle-même issue de la fusion très récente de races régionales telles que la cotentine et l’augeronne. Les plus grands drakkars pouvaient, certes, transporter des (petits) chevaux, utiles à la guerre, mais on voit mal l’intérêt de braver les mers en transportant des troupeaux entiers de bovidés vers un pays qui ne manquait pas de bétail.
(photo de Ben23 sur Wikimédia Commons)

Onfray explique que l’université britannique de Leicester et le Centre de Recherches Archéologiques et Historiques Anciennes et Médiévales de l’université de Caen effectuent actuellement des recherches sur les normands qui ont un patronyme nordique et dont les quatre grands parents sont originaires d’un périmètre restreint, dans le but de chercher, dans leur ADN, des marqueurs génétiques qui établiraient une parenté entre ces sujets et des scandinaves, afin de comprendre les effets du peuplement viking aux IXe et Xe siècles.
Ce genre d’étude sert à vérifier les mouvements de population qui ont pu avoir lieu en des temps mal documentés, et il sera très intéressant de savoir ce qui ressort de cette recherche : les hommes du Nord qui ont donné son nom à la Normandie l’ont-ils massivement peuplée, comme aiment à le croire les habitants de l’actuelle Normandie, ou bien se sont-ils contentés, comme le suggère la faible quantité de transferts culturels et d’indices archéologiques significatifs, de lui donner son premier duc, Rollon, et de l’exploiter comme les Français ont colonisé tel ou tel territoire africain dix siècles plus tard ? Après un millénaire, il est extrêmement difficile d’évaluer tout ça et la génétique est un excellent outil pour le faire.

Onfray résume tout ça avec une formule digne de la vulgarisation scientifique par la presse généraliste : « Autrement dit : isoler le sang viking ».
J’imagine que c’est un peu l’inverse, que l’on a déjà isolé les marqueurs génétiques fréquemment retrouvés chez les actuels danois (la principale origine des vikings de Normandie), et que l’on veut voir si on les retrouve dans le patrimoine génétique des actuelles populations normandes. Il ne s’agit pas de découvrir le « gène viking » chez des habitants du Cotentin, mais de savoir à quel point les vieilles familles normandes partagent des gènes avec les scandinaves.
Onfray, découvrant apparemment ce genre d’enquête qui me semble somme toute banale, interroge alors un de ses amis bordelais qui dirige un laboratoire de recherche d’ADN et qui lui confirme que, je cite : « on peut, effectivement, via l’ADN, savoir si l’on a du sang viking, bien sûr, mais également toute autre trace d’une autre origine. Ainsi, on peut déterminer si l’on a du sang Juif, s’il est ashkénaze ou séfarade, et en quelle proportion ! Des Juifs intégristes y recourent même pour certifier, comment dire ? la pureté de leur race. ». L’ami bordelais en question aurait aussi bien pu parler des émissions telles que Finding your roots, Faces of America et African American Lives, qui explorent le patrimoine génétique des américains afin d’en mesurer la diversité et d’établir des rapprochements inattendus, qui complètent les nombreuses émissions de généalogie classique aux États-Unis — celles qui ont par exemple permis de prouver que Barak Obama avait des ancêtres communs avec George Bush et Brad Pitt. L’ami bordelais aurait pu raconter aussi que c’est l’étude de l’ADN mitochondrial (qui ne porte que sur la filiation maternelle, au passage) qui a permis de confirmer une origine commune pour toute l’actuelle espèce humaine, en Afrique il y a 150 000 ans, et de comprendre selon quelle chronologie et selon quels circuits se sont produites les migrations3.

Les migrations
Les migrations humaines, depuis la vallée du grand rift l’Afrique jusqu’à l’Amérique du Sud.

Récapitulons : Onfray nous dit qu’il ne suffit pas de supprimer le mot « race » de la loi pour supprimer les races, puis nous apprend qu’on peut enquêter sur l’ADN et qu’il existe des services commerciaux qu’utilisent des juifs pour déterminer une soi-disant pureté raciale. Le lien entre ces différentes informations n’est pas explicité par l’auteur du texte, qui semble confusément penser et vouloir laisser penser que l’ADN démontre la validité biologique du concept de race. À aucun moment, Onfray n’explique ce qu’il entend par « race », un mot aux multiples acceptions. Le mot « race » peut être compris comme synonyme de lignée familiale (« la race des Bourbon »), comme synonyme de groupe ethnique, comme synonyme d’espèce en heroïc-fantasy, ou encore et surtout, comme sous-espèce animale produite par sélection (généralement) artificielle : bichon à poil frisé, bœuf charolais, mouton mérinos, poney shetland, poule chantecler, chat persan4. Le problème du concept de « race », appliqué aux groupes humains en fonction de caractères extérieurs (couleur de la peau, forme caractéristique des yeux,…), c’est qu’il sous-entend l’existence d’une possible intégrité raciale, d’un modèle de référence, et que tout entre-deux relève de la bâtardise, de l’impureté, ou, pour prendre un terme qui n’est (ici et maintenant) plus utilisé comme insulte, du métissage. C’est un mot chargé, à manipuler avec des pincettes, et que les scientifiques eux-mêmes aujourd’hui réfutent, préférant en employer de plus précis pour décrire les caractéristiques qui sautent aux yeux de tout un chacun telles que la pigmentation de l’épiderme, la nature du cheveu ou la forme d’éléments du visage tels que les yeux, le nez ou la bouche. Notons qu’Onfray ne prône à aucun moment la pureté raciale, d’autant qu’il se présente lui-même, on va le voir, comme le fruit d’un métissage. Mais cette idée n’en est pas moins contenue dans le terme depuis le Comte de Gobineau, du moins lorsqu’on l’emploie dans son acception biologique.

Sur la biologie, justement, Onfay poursuit :

« La mode est au refus de la biologie, de l’anatomie, de la physiologie, et, pour tout dire, de la nature. Bien penser, c’est croire que nous ne sommes que des produits de la culture. Nous serions une cire vierge à la naissance et nous deviendrions ce que la société ferait de nous. La gauche, qui (souvent) le croit, a tort.
Le contraire est tout aussi faux : nous ne sommes pas des produits d’une nature qui nous déterminerait absolument à être ceci plutôt que cela – les fameux gêne du pédophile, de l’homosexuel et du délinquant isolés par Nicolas Sarkozy dans un entretien que j’eus avec lui pour Philosophie-Magazine. La droite, qui (souvent) le pense, a elle aussi tort. »

On admirera ici la philosophie « normande », c’est à dire une philosophie du « p’tèt ben qu’oui, p’tèt ben qu’non », qui permet de mettre dos-à-dos deux idéologies et de s’en improviser l’arbitre. Deux idéologies qui n’existent pas forcément, d’ailleurs. Si la sociologie, et pas seulement gauchiste, s’intéresse à la manière dont se construit socialement l’identité, je doute qu’elle nie l’existence du corps, des hormones, des gènes, de la pigmentation, des organes de reproduction,… Elle essaie juste de placer adéquatement le curseur entre inné et acquis, biologique et sociologique, en portant, puisque c’est son champ d’étude, un intérêt tout particulier à la question des structures sociales. Tout ce que j’en sais, en tout cas, c’est qu’une personne née seule au monde sur cette Terre ne saurait jamais qu’elle est femme, homme, blanche, noire, grande ou petite. C’est l’interaction entre personnes, entre groupes, qui donne un sens à ces notions et qui peut, par exemple, transformer des faits biologiques sans importance en raison d’opprimer. Et s’il existe ici ou là des « communautés » gay, noires, juives, musulmanes, chrétiennes, végétariennes,.. ce n’est pas tant par une irrésistible propension biologique à se rassembler, c’est parce que les gens qui se sentent brimés pour une même raison ont tendance à s’unir pour se défendre et s’entre-aider5.

En
Lorsqu’il parle de biologie, on peut supposer qu’Onfray cible implicitement la « Théorie du genre », locution qui décrit les études de genre et qu’utilisent surtout leurs détracteurs, dont Onfray fait partie. L’hypothèse qui fonde l’étude du « genre », qui est facile à vérifier, montre que nous avons un sexe biologique et un sexe culturel, qui ne sont pas toujours aussi étroitement liés qu’on pourrait s’y attendre.
Le genre est surtout étudié à partir du lycée, en cours de sciences économiques et sociales, mais il est pratiqué dès le premier jour d’école maternelle par tous les enfants, lorsque ceux-ci apprennent que l’agressivité masculine est positive et que ce sont ses victimes qui sont méprisables, lorsque ceux-ci se font inculquer que les pratiques sexuelles sont par essence passives et dégradantes lorsqu’elles sont le fait de femmes ou d’homosexuels, que toute éventualité de désir féminin ou homosexuel doivent être réprimés par des insultes diverses : « salope », « pute », « pédé », et j’en passe. Nous sommes tous des messieurs-dames Jourdain du « djendeur », nous le vivions sans le savoir… Et il ne suffit pas de supprimer le mot pour que ça n’existe pas6.

La fin du texte me passionne, car elle me semble éclairante sur le personnage lui-même, et le rend même un peu attendrissant :

« Quand l’idéologie ne fait plus la loi, mais le réel, on doit penser ce fait. Que dit le sang pour l’homme de gauche que je suis ? Moi qui suis viking par mon père et probablement Juif par ma mère, j’aime pouvoir dire que l’ADN prouve que la France est faite de sangs mêlés. Il ne faut pas avoir peur du réel. Car c’est quand on dit qu’il n’existe pas qu’il nous mord la main. »

Après une démonstration vaseuse qui tente de justifier le « bon sens » par son ennemie la science, donc, Onfray nous explique qu’il est « viking par son père » et « probablement juif par sa mère ». Il le dit pour ensuite se féliciter de la diversité du patrimoine génétique des français, ce qui est plutôt positif et bienveillant, mais qui, dans le cas, est avant tout la démonstration du caractère essentiellement imaginaire de l’identité : son père, brave ouvrier agricole normand, qui n’a jamais quitté son village natal et « n’a jamais manifesté de désirs, d’envies, de souhaits », devient un viking, c’est à dire un de ces marins, explorateurs, que Charlemagne avait violemment chassé de l’Europe chrétienne alors qu’ils y venaient en paisibles commerçants7, et qui y sont ensuite revenus en navires de guerre, terrorisant les populations du long de la Seine et pillant les trésors des édifices religieux qu’ils trouvaient sur le fleuve. Le nom qu’ils se sont donnés, Vikings, signifie « pirates ». Quant à sa mère, enfant trouvée, j’ignore sur quels éléments Onfray s’appuie pour émettre la supposition de sa judéité, mais cette seconde ascendance est tout aussi glorieusement fantasmatique que la première : les Juifs étaient déjà un peuple ancien quand les Romains ont envahi leur pays, ils sont les inventeurs du Dieu unique, ou en tout cas sont tenus pour tels par la plupart des gens8, ils sont aussi le peuple des tragédies, mais encore celui qui a survécu aux tragédies, qui a survécu à la déportation à Babylone, à l’exil après la destruction du temple de Jérusalem, à l’ostracisme, aux pogroms, à la Shoah. C’est aussi le peuple de la Diaspora, le peuple sans terre, sans autre ancrage que le désir de continuer d’exister.
Victimes ultimes, survivants ultimes, voyageurs ultimes.

John McTiernan,
Le 13e guerrier, film de John McTiernan, d’après un roman de Michael Crichton. Un ambassadeur arabe, interprété par un acteur espagnol, devient un guerrier viking pour le compte du roi Goth-scandinave Beowulf, quant à lui interprété par un acteur Tchèque.

Quand les gens participent à des expériences parapsychologiques (transes, oui-ja, voyance…) pour remonter dans leurs « vies antérieures », ils ne tombent jamais sur une « Jeanne, cantinière » ou un « Martin, laboureur », mais sur une « Néfertiti, reine d’Égypte », et un « Napoléon, empereur des Français ». S’inventer un « sang » judéo-viking me semble un peu de même ordre : une évasion par l’imaginaire9.
Et pourquoi pas, d’ailleurs ? Peut-être faut-il s’être convaincu que son père est un vaillant viking et que sa mère est une juive mystère pour passer, comme l’a fait Onfray (qui a de quoi en être extrêmement fier), du statut de fils d’un employé de ferme et d’une femme de ménage issue de l’assistance publique, envoyé par ses parents dans un pensionnat qu’il nomme à présent orphelinat10, à celui de philosophe et essayiste médiatique.

  1. De la part de quelqu’un qui fait sa carrière sur le fait de déboulonner des idoles, c’est assez drôle. []
  2. Proposition de loi tendant à la suppression du mot « race » de notre législation, session du 16 mai 2013. []
  3. C’était le sujet d’un excellent documentaire, diffusé sur Arte il y a quelques semaines, l’ADN, nos ancêtres et nous. []
  4. On note que les races animales se façonnent par appauvrissement génétique, aboutissant à des pathologies redondantes et à une moindre longévité. []
  5. En me relisant dix ans plus tard, je me trouve un peu péremptoire, les deux peuvent être vrais à la fois, l’idée même de se regrouper semble (pour utiliser une métaphore informatique dont je n’ignore pas les limites) gravée en dur dans la psyché humaine et donc, si des gens soumis à une même pression se regroupent, c’est probablement dû à une cause biologique. []
  6. On note au passage qu’Onfray fustige l’apprentissage de la programmation informatique à l’école, qui est pourtant bien rare et qui, figurez-vous, force à lire, écrire, compter et penser, activités qui ne sont, par ailleurs, pas devenues facultatives dans les programmes scolaires, a priori. []
  7. Charlemagne était persuadé d’avoir pour mission de christianiser l’Europe en en chassant les païens. Rappelons par exemple le massacre de Verden, en l’an 782, lorsque l’empereur franc a décapité 4500 personnes et déporté 12000 femmes et enfants qui refusaient le baptême chrétien. []
  8. La plus ancienne religion persistante à avoir épousé l’idée du Dieu unique (mais aussi celle d’une résurrection et d’une rétribution), sont les Zoroastiens. Le judaïsme s’en est inspiré. []
  9. Mise-à-jour 01/08 : Comme on me l’a fait remarquer ailleurs, il est extrêmement probable que Michel Onfray, comme vous et moi, ait de nombreux gènes venus d’anciens scandinaves ou de juifs. Chaque personne hérite des gènes de ses parents, à égalité (mais la moitié seulement de ces gènes seront exprimés, ce qui explique que nous ne soyons pas les sosies de nos frères et sœurs), donc à chaque génération, le nombre de gens dont nous pouvons hériter génétiquement est doublé. Si on compte quatre générations par siècle, nous sommes séparés de l’époque des vikings par quarante générations, ce qui nous donne 2 puissance 40 ancêtres ayant vécu en l’an mil. Soit 1.099.511.627.776, mille milliards ! Bien plus de gens qu’il n’en a jamais vécu sur cette planète, ce qui implique beaucoup de doublons. []
  10. Lire Les souvenirs d’enfance de Michel Onfray, par Patrick Peccatte, qui confronte ses propres souvenirs du pensionnat catholique de Giel à ceux d’Onfray. []

Exhibit B : exposer le malaise

Le contexte : Brett Bailey, artiste sud-africain, présente au théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis Exhibit B, une performance dans laquelle le public circule parmi des tableaux vivants évoquant l’histoire de la colonisation, de l’esclavagisme, de l’apartheid et de la ségrégation raciale. Les acteurs, tous noirs, se tiennent derrière des barreaux, ont des chaînes, sont attachés, etc. Aucun ne parle. Destinée à provoquer le malaise en dénonçant la déshumanisation raciste et en dénonçant « ce que les manuels d’histoire ne dénoncent pas » (dixit un des acteurs), cette exposition a aussi été accusée de véhiculer un message raciste déguisé à Londres, où une opposition musclée a obtenu son interruption prématurée, et à présent en France, où un collectif s’est constitué pour perturber la bonne tenue de l’exposition, bien que celle-ci soit défendue par la Ligue des droits de l’homme ou par l’ancien footballeur Lilian Thuram, bien connu pour son engagement contre le racisme.

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Vendredi, la chanteuse Bams était invitée à l’émission Ce Soir ou Jamais pour défendre la censure devant une exposition qui lui évoque les zoos humains des expositions coloniales.
L’image télévisuelle de son intervention avait de quoi rendre mal à l’aise : une artiste noire assumant vaillamment sa position au milieu d’une assemblée constituée d’intellectuels à la peau claire, forcés, étant donné la situation, de se montrer d’une politesse gênée et donc gênante face à un argumentaire assez vaseux. Car les bonnes raisons d’interdire l’exposition ne sont pas nombreuses : l’intention de l’artiste n’est pas ambiguë, et quant à savoir si le résultat l’est, difficile de dire puisque ceux qui parlent n’ont pas vu l’œuvre. Ils semblent se comporter à la manière de spectateurs de théâtre du middle-west profond dans les albums de Lucky Luke, qui veulent punir celui qui joue le « méchant » de la pièce car ils confondent l’acteur et le rôle, le messager avec le message, et dans le cas de cette exposition, le fait d’évoquer une situation intolérable avec la situation intolérable elle-même.
Avec ce genre d’œuvres à message « choc », bien entendu, il faut marcher sur des œufs : il suffit d’un rien pour que les meilleures intentions de l’artiste ne se retournent contre son propos, parce qu’il sera tombé dans l’esthétisation ou la caricature, parce qu’il sera naïf, parce qu’il aura mal apprécié le contexte dans lequel l’œuvre est montrée, etc. Le fait que l’artiste soit blanc ne doit pas arranger les choses, j’imagine.

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Les arguments de la chanteuse Bams étaient plutôt mauvais. Elle a d’abord rappelé l’existence passée des zoos humains, et il aurait fallu la reprendre sur la simple définition du zoo humain : ici, ce sont des scènes, des « tableaux » vivants, plus proches des musées de cire qu’autre chose, et dont le fait que les mannequins ne soient pas des statues mais de véritables personnes, à la manière des crèches vivantes, qui, quoiqu’immobiles, respirent et regardent le public dans les yeux, fait sans doute partie de la puissance dérangeante de l’œuvre. Je dis « sans doute » puisqu’on ne peut juger de ce genre de ressenti sans l’avoir éprouvé. Un zoo est bien autre chose, l’indignation qu’il provoque vient du fait qu’il y a, d’un côté de la barrière, des êtres libres et de l’autre des êtres enfermés contre leur gré, que le zoo est en soi la preuve d’une inégalité fondamentale. Et bien sûr, puisque les zoos sont d’abord destinés aux animaux, y enfermer des humains exclut ces derniers de l’humanité.

Second argument, le livre Mein Kampf est interdit en France, alors pourquoi n’interdit-on pas cette œuvre « qui n’est pas valorisante pour les noirs » ? Voilà bien un argument étrange à bien des égards, ne serait-ce que parce que Mein Kampf, malgré un débat judiciaire à la fin des années 1970, n’est aucunement proscrit en France, et il était même régulièrement bien placé dans les classements en temps réel de ventes de livres en ligne jusqu’à ce que les boutiques, alertées par leur clientèle, se rendent compte du malaise que pouvait provoquer des annonces automatiques proposant aux lecteurs d’acheter un livre d’Adolf Hitler. Mein Kampf est un livre que l’on peut se procurer légalement, obligatoirement accompagné d’une préface de huit pages qui qui avertit le lecteur de sa nocivité. Sa lecture est assez passionnante, car c’est un livre d’une bêtise abyssale et dont on peine à imaginer qu’il ait eu les effets qu’il a, dit-on1, eu sur les consciences pangermaniques. Je m’étonne qu’on persiste à faire passer ce pamphlet franchement risible pour une sorte de Nécronomicon, de livre magique qui rend immédiatement fou de haine raciste celui qui pose les yeux dessus.
Bien sûr, le propos de Mein Kampf (rédigé par un artiste, tiens !) est raciste, racialiste, puisque c’est en quelque sorte le manifeste du nazisme… Mais alors, quel rapport avec l’exposition, qui n’est pas un programme politique mais entend (adroitement et pertinemment ou pas, c’est une autre question) lutter contre le racisme ?

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Troisième argument, celui du « deux poids deux mesures » : Bams oppose sa demande de censure de l’exposition à la censure dont a fait l’objet son compatriote (sic) camerounais2 l’humoriste Dieudonné. Or si un spectacle de Dieudonné a effectivement été interdit au prétexte fallacieux du trouble à l’ordre public, dans le cadre d’un bras de fer affligeant avec le ministre de l’intérieur de l’époque, et si Dieudonné est effectivement victime de tracasseries fiscales peut-être mal intentionnées mais pas forcément infondées (même les humoristes qui ne sont plus drôles doivent payer leurs impôts) qu’il utilise pour se poser en victime, on ne peut pas dire qu’il soit bâillonné puisque ses one-man show politiques tournent avec succès dans toutes les grandes villes françaises. La seule chose qui aille dans le sens d’une critique sur le ton du « deux poids deux mesures » dans cette comparaison par ailleurs absurde, c’est justement l’émission Ce soir ou jamais : lors du débat entourant les spectacles de Dieudonné, l’appel à la censure était bien représenté sur le plateau, tandis que cette fois, Bams était seule à défendre une telle position.

La réaction négative à l’exposition vient à mon avis d’un sentiment profond d’injustice, et pire, de désespérance. Car l’injustice n’est pas si grave si on pense pouvoir la combattre et progresser, un pas après l’autre. Mais la désespérance, c’est le sentiment que l’injustice ne cessera pas, qu’aucun combat ne peut faire avancer quoi que ce soit, que rien n’est remédiable3, qu’il ne faut plus réclamer le progrès, mais se placer dans une logique d’affrontement entre groupes : les noirs avec les noirs (et que deviennent, alors, les gens qui ont des origines de plusieurs continents ?), les musulmans avec les musulmans, les juifs avec les juifs, etc. Chacun demande le « respect », au sens parfois négatif du terme, c’est à dire non pas le droit d’être considéré, d’être estimé, mais celui d’être pris en compte comme une force adverse, de faire peur, en quelque sorte. Comme dans l’expression « tenir en respect » : on respecte son ennemi, on aime son frère, pas le contraire4.

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C’est ce qu’on appelle le « communautarisme », et qui est, donc, à mon avis, moins un danger futur pour la cohésion de la société française que le symptôme d’un manque de foi dans le progrès commun, qui ne fait que valider que cette société n’en est pas une. Je n’ai pas de mal à imaginer que, si on se sait brimé parce que l’on appartient (de gré ou de force) à un groupe, et que l’on juge que cela ne changera jamais, on finisse par abandonner l’idée d’une amélioration générale pour se resserrer sur ceux qui nous ont été désignés comme nos semblables. Je comprends cette humeur, je comprends que face à l’injustice on se dise : puisqu’on ne vit pas ensemble, puisqu’on n’aura jamais les mêmes droits (non dans la loi mais dans les faits), alors séparons-nous. On ne fait à ce moment là qu’acter une situation implicite. Je comprends tout ça sans peine, mais comment est-ce que cela pourrait se finir bien ? Si l’universalisme est un simulacre, une imposture, ce n’est pas parce qu’il ne peut pas exister, parce qu’il est mauvais en soi, ou parce qu’il a été inventé par des intellectuels européens et américains du XVIIIe siècle, c’est parce que ceux qui s’en targuent et qui le représentent constituent indéniablement un groupe sexuellement, culturellement, financièrement et phénotypiquement homogène5.
Mais le « communautarisme » est aussi une arme puissante pour ceux qui dirigent effectivement le monde : elle permet d’empêcher ceux qui possèdent peu ou qui ne possèdent pas de lever ensemble la tête vers ceux qui profitent de leur condition et des frontières administratives ou mentales qui les séparent. Ici, par indignation pour un pseudo « Zoo humain », les membres du collectif qui réclament l’interdiction de l’exposition s’enferment d’eux-mêmes dans d’autres frontières.

Le monde est certes moche, mais il ne va pas s’améliorer, j’en ai peur, on parvient rarement à transformer un problème en solution à lui-même.

Mise-à-jour : deux articles liés qui donnent des arguments intéressants contre l’exposition : #BoycottHumanZoo I : le racisme s’invite au musée et #BoycottHumanZoo II : à la culture de notre servitude. Si je comprends très bien le propos, je ne peux pas être d’accord avec la remise en cause de la liberté d’expression : le droit à s’exprimer n’est pas l’outil du fascisme, c’est l’outil de la liberté. Voir aussi la position du CRAN, qui n’est pas favorable à une interdiction mais veut débattre : De « Exhibit B » à « Exhibit White »… La position du CRAN.

Mise-à-jour 11/12 : Une tribune publiée dans Libération affirme la légitimité du droit d’expression des artistes autant que celle des spectateurs à répondre aux dits artistes. Je suis content de voir que cette position, qui est aussi la mienne, est à présent co-signée par la chanteuse Bams, citée plus haut, qui n’appelle donc plus à la censure, et il faut s’en féliciter.

  1. J’écris « dit-on », car j’ai l’impression que le nazisme au pouvoir est responsable de la diffusion de Mein Kampf plus que la lecture de Mein Kampf est responsable de la diffusion des idées nazies. En effet, il me semble qu’il fallait être déjà bien atteint par ces idées pour admettre un livre aussi bête. []
  2. Bams est née et a grandi en région parisienne. J’ignore si elle est de nationalité française, mais Dieudonné M’Bala M’Bala, né en France ou il a grandi, d’un père camerounais et d’une mère bretonne, l’est et n’a pas de double nationalité. A priori, si Bams et Dieudonné sont bel et bien compatriotes, ce n’est pas parce qu’ils sont camerounais mais parce qu’ils sont français ! []
  3. Une fois de plus, je renvoie le lecteur aux travaux d’Henri Laborit : le stress provoque des pathologies s’il ne peut être remédié par soit : une solution ; l’agressivité ; la fuite. []
  4. J’apprends que Bams est co-fondatrice du magazine gratuit Respect Mag, qui entend lutter contre les exclusions et pour l’intérêt général. Quelques extraits de chansons et d’interviews sur la vision des clivages français par Bams : « On est dans un pays ultra communautaire. Le blanc et l’énarque, c’est lui qui pèse, pas la communauté des Noirs soit disant déscolarisés, des Arabes soit disant barbus. L’ascenseur social est en panne et tous ces jeunes qui se tirent à l’étranger, on n’en parle pas » ; « Toute une génération a dit “Touche pas à mon pote” dans les années 80 et ça nous a mis mal à l’aise. Je ne suis pas ton pote. Je suis ton semblable. Ce n’est pas de l’amitié que je demande mais du respect, d’individu à individu ». Je lis dans cette phrase : haïssons-nous, séparons-nous, mais en ménageant nos sensibilités respectives. []
  5. cf. l’article Qu’est-ce que le communautarisme ?, par Crêpe-Georgette. []

Pourquoi le Front National ? Le parti-catastrophe.

J’aurais presque pu placer cet article sur mon blog Fins du Monde, car il me semble que les motivations du quart des électeurs qui se sont déplacés pour voter aux élections du parlement européen et l’ont fait en faveur du Front National ont un rapport avec l’envie de catastrophes qui, précisément, rend plaisants les récits de fin du monde.

Mon oncle d'Amérique

Alain Resnais, Mon Oncle d’Amérique. S’il a l’impression de ne pouvoir répondre au stress d’une électrocution annoncée ni par la fuite ni par l’agressivité envers un de ses congénères, le rat voit sa santé décliner.

J’ai toujours été frappé par une expérience mentionnée par Henri Laborit1 dans le film Mon Oncle d’Amérique, d’Alain Resnais, qui montre que, soumis à un stress (en l’occurrence, des chocs électriques annoncés par des signaux sonores), les rats voient leur santé décliner et la qualité de leur pelage s’altérer. Tout change malgré tout si une action est possible en réponse à l’électrocution. Cette action peut être une solution (passer dans une partie de la cage où on sait que le choc électrique n’aura pas lieu) ou au contraire n’apporter aucune solution positive (se battre avec un autre rat présent) sinon un défoulement. Cette expérience très frappante montre que, à un niveau neurologique, l’évolution nous a amenés à favoriser l’action comme moyen de répondre à une situation pénible, indépendamment de l’efficacité de ladite action à régler le problème subi. Cette expérience montre aussi que l’agressivité envers autrui peut servir à échapper à ses angoisses.
C’est pour ça que l’on peut casser une assiette, insulter, s’enfuir2, et sans doute bien d’autres actions, y compris créatives : écrire des insultes ou tracer un dessin obscène, au marqueur, sur la porte intérieure d’un W.C. public ; écrire un roman ; danser ou chanter ; regarder un film catastrophe ; etc.
Vu sous cet angle, l’irrationalité de certaines de nos actions prend son sens : pourquoi manifester ou pétitionner, par exemple ? À de rares exceptions près, ces actions ne peuvent en aucun cas avoir une influence sur les faits qu’elles combattent, puisqu’elles ne fédèrent et ne convainquent que des gens qui sont déjà d’accord entre eux3. Mais au moins, ce sont des actions, et le fait d’agir, donc, permet de sortir de l’état de stress et de prostration.

...

Impuissant à empêcher son électrocution, le rat de l’expérience de Laborit conservera malgré tout sa bonne santé s’il trouve un congénère avec qui se battre.

On voit où je veux en venir, j’imagine : soumis à un stress médiatique constant, l’électeur veut agir, mais son action ne sera pas forcément rationnelle (c’est à dire apte à régler les problèmes auxquels elle répond). Voter pour le Front National n’est pas très rationnel, ne serait-ce que parce que sa ligne politique est loin d’être lisible, notamment du point de vue économique, où les discours de la gauche altermondialiste sont mêlés sans scrupules à un appel à l’autarcie économique et humaine, ainsi qu’à un ultralibéralisme difficilement applicable — suppression des impôts et des taxes. Tout comme Nicolas Sarkozy en son temps, le FN promet le beurre et l’argent du beurre, et assure que cela est immédiatement tenable au prix d’un changement de monnaie et d’une expulsion des étrangers. Cette expulsion des étrangers n’est plus expliquée très clairement, elle non plus : à une époque encore récente, le Front National considérait toute personne n’ayant pas quatre grands parents français comme étrangère. Ce qui fait beaucoup d’étrangers, mais c’était la manière de persister à considérer comme étrangères des populations d’enfants ou de petits-enfants d’immigrés, qui ont grandi en France, ont le Français comme langue maternelle et, au fond, n’ont pas de lien avec les pays de leurs ancêtres, qu’ils ne connaissent que pour les vacances qu’ils y ont passé et où on les appelle, à juste titre, « français ».
On remarquera que le Front National, mais aussi, et c’est plus gênant, les médias qui lui servent la soupe continuellement, s’abstiennent prudemment de traiter ces questions de manière détaillée. Les électeurs eux-mêmes ne semblent pas demandeurs, et peut-être savent-ils au fond que les propositions du Front National n’ont aucune logique. Et peut-être est-ce que ça ne les gène pas, parce que ce qu’ils veulent, ce n’est pas une résolution de leurs problèmes, mais qu’on y apporte une réponse.
Cela me rappelle l’interview d’une personne dont l’enfant avait été assassinée des années plus tôt. Un homme avait à l’époque été arrêté et condamné à la prison à perpétuité, alors qu’il s’affirmait innocent. Des années plus tard, l’innocence de ce condamné a finalement été démontrée de manière irréfutable, et il a été libéré. Au lieu de se réjouir qu’un innocent sorte de prison, le père en deuil regrettait qu’aucune réponse pénale ne soit apportée au meurtre de sa fille : ce n’est pas la justice qu’il voulait profondément, mais le fait que quelque chose soit fait, et peu importe quoi. Bien qu’à un niveau intellectuel il comprenne qu’on relâche l’innocent, à un niveau émotionnel, il aurait préféré continuer à ignorer l’innocence de cet homme, et que celui-ci reste en prison.

Reste une énigme : parmi les nombreuses listes qui étaient proposées pour l’élection (trente-et-une dans ma circonscription), pourquoi est-ce le Front National qui a fédéré les votes ? Si l’idée était juste de sanctionner les partis qui se partagent le pouvoir depuis des décennies, pourquoi ne pas avoir choisi un quelconque parti spécialisé, puisqu’il y en avait pour tous les goûts ? (souverainistes, religieux, royalistes, europhobes, europhiles, fédéralistes, écologistes, féministes, humanistes, rooseveltistes, internationalistes, internetistes,,…).

Les nouvelles

Toute la journée, le spectateur est bombardé d’images anxiogènes de drames et de tragédies auxquelles il ne peut rien : une épidémie de gale dans un camp de réfugiés à Calais ; Pôle-emploi qui s’avère moins compétente pour trouver du travail que Le Bon Coin ; La sœur du terroriste et assassin Mohammed Merah serait en Syrie ; On peut continuer longtemps : économie, guerres, etc. En réponse à ce flux, le président n’a qu’une chose à dire : il ne changera rien, il n’est pas capable de changer quoi que ce soit, et il appelle ça « garder le cap », histoire de faire croire que son inertie est le fruit de sa volonté.

J’imagine plusieurs raisons, la première étant l’omniprésence médiatique du Front National qui, tout en continuant à s’estimer « bâillonné », est systématiquement invité aux talk-shows politiques et y occupe une place de plus en plus grande. «Plus votre nom est dans les journaux, plus on vous entend à la radio, plus on vous voit à la télé, plus vous êtes crédible», avait dit Dominique Martin, le directeur de campagne de Marine Le Pen lorsque cette dernière briguait la présidence du parti fondé par son père4.
Une autre raison est l’oubli. Pour les gens de mon âge ou plus vieux, le Front National est un parti plus que douteux, ostensiblement inspiré du néofascisme italien, fondé par des parachutistes patibulaires, par des théoriciens de l’antisémitisme, par d’anciens collabos et même, par un gradé de la division SS Charlemagne, Pierre Bousquet ! Les plus jeunes ne peuvent pas voir ça : il n’identifient pas les scories de la Guerre d’Algérie dans la société actuelle, et la seconde guerre mondiale est encore plus éloignée dans le temps. Ils voient juste que Marine Le Pen est présentée comme l’alternative aux partis traditionnels, et puisqu’ils considèrent que ce qui ne va pas aujourd’hui est le fait de ces partis traditionnels, le calcul est vite fait : 30% des moins de trente-cinq ans qui ont voté ont donné leur voix au Front National, et la moitié des Français ne jugent pas comme un danger la perspective de voir ce parti accéder au pouvoir.
Bien entendu, l’état de délabrement idéologique des partis « traditionnels » pèse dans la balance : ils semblent incapables d’apporter la moindre réponse crédible au chômage, à la crise économique autant qu’aux incertitudes géopolitiques diverses, paraissent courir derrière un monde qu’ils ne comprennent pas, et ont fini par accepter de se placer sur le terrain du Front National pour bien des sujets, par opportunisme ou par intoxication médiatique, je ne sais pas — l’un et l’autre sans doute.

Mais j’ai une dernière théorie, qui fait que le Front National est de moins en moins un parti « protestataire » pour qui certains votent non par foi en son programme mais pour punir la concurrence. Cette théorie, c’est que le Front National promet une catastrophe : arrivé au pouvoir, il prétend pouvoir chambouler brutalement le fonctionnement économique autant que social du pays, en redistribuant les cartes sur une base ethnique, nationale, en l’isolant du reste du monde, en prenant des mesures autoritaires à tous les niveaux, etc.
Or, je suis certain qu’un grand nombre de gens, parmi ceux qui votent effectivement pour le Front National, comprend en quoi ce genre de proposition est déraisonnable, et sait que l’effet d’une application du programme annoncé serait, en réalité, tragique. Mais peut-être est-ce précisément ce qu’ils veulent, parce que la catastrophe, c’est la promesse de beaucoup de douleurs, mais c’est aussi la promesse d’une discontinuité, d’un changement radical, d’une remise à zéro, c’est la promesse que plus rien ne sera comme avant.

Capable de s'enfuir

Capable de s’enfuir, le rat de l’expérience garde une bonne santé : sa tension artérielle ne monte pas, son poil reste beau. La fuite permet d’échapper au stress.

Si j’ai raison, avec mon hypothèse d’une envie de catastrophe, alors la responsabilité des politiques au pouvoir est immense : ils ont construit une société française désespérée, ils ont convaincu les Français que leur situation ne changera jamais tant qu’ils géreront le pays. Le discours médiatique dominant, qui présente l’avenir comme bouché, partage évidemment cette responsabilité. La réalité démocratique elle-même, où le résultat d’une élection peut être piétiné (mandat des maires rallongé d’un an en 2007 ; résultat du référendum de 2005 confisqué), donne raison à ceux qui ne croient pas que la classe politique aient envie de les associer à ses décisions. Or cela se passe à un moment où, merci Internet, le public est de moins en moins prêt à se faire « représenter » par une poignée de gens qui semblent vouloir avant tout gérer leurs petites carrières sans rendre de comptes à qui que ce soit et en ne proposant, au fond, rien de concret.
La conclusion, évidente à mon sens, c’est que nous nous trouvons à un tournant : il faudra que la vie politique change radicalement, en donnant une vraie place aux citoyens non plus seulement dans son discours mais aussi dans ses décisions,. Il faudra que le citoyen ait l’impression de voir le bout du tunnel, qu’il ait l’impression que son avenir est ouvert. Faute de quoi, l’envie d’une catastrophe, qui est une autre manière de faire en sorte que le futur soit ouvert, ne fera que croître, jusqu’au jour où elle adviendra vraiment, aux dépens exorbitants de tous.

Lire ailleurs : Pourquoi le FN ? Un début de reponse par la littérature et le polar, sur le blog Zone Générale d’urgence relative ; La colère est muette sous la camisole de la peur d’être encore plus pauvre, par rienderien, chez Paul Jorion ; La Rançon du mépris, par Agnès Maillard ; Bernard   Stiegler «Le Front national prospère
dans le désert des idées politiques», sur le site de L’Humanité.

  1. Henri Laborit était neurobiologiste, éthologue et est l’inventeur du premier neuroleptique. Il est mort en 1995. J’ignore quelle place a son œuvre pour la communauté scientifique actuelle. Son travail était particulièrement « transversal » (il s’intéressait à l’urbanisme, à la sociologie, etc.) et un peu à part du monde académique médical français, dont on dit qu’il l’a empêché d’obtenir le prix Nobel. []
  2. La fuite est est une forme d’action capitale, selon Henri Laborit, cf. son essai Éloge de la fuite. []
  3. Manifester permet, bien sûr, de compter les troupes et de constater que l’on n’est pas seul, ce qui est en soi réconfortant. Dans le cas des manifestations massives, elles permettent, évidemment, de peser dans les rapports de force. Mais quand trois cent personnes manifestent pour dénoncer les agissements d’un gouvernement de pays lointain, comme cela se passe à Paris chaque jour, seuls ceux qui manifestent, et qui sont déjà mobilisés (puisqu’ils manifestent) en seront informés.
    Tout cela me rappelle Vladimir Jankélévitch, le « marcheur infatigable de la gauche », qui, à côté d’une philosophie métaphysique et morale très fine, tenait à être de toutes les manifestations, dont les slogans sont rarement aussi réfléchis : d’un côté il réfléchissait, et de l’autre, il était dans l’action, sans stratégie autre que de ne pas rien faire. []
  4. Lire Quand le directeur de campagne de Marine Le Pen moque le «client-électeur», sur Mediapart, qui dévoile le contenu d’une bande enregistrée où le cynisme des méthodes politiques et le mépris de l’électeur se manifestent sans ambiguïté. Je ne me rappelle pas que David Pujadas ait interrogé Marine Le Pen sur le sujet, il préfère lui parler d’immigration, cf. cet article récent d’Acrimed. []

La Dieudonnite

Cette semaine, la France entière souffre de dieudonnite, on ne parle que de l'(ex-?) humoriste dont les spectacles, disent les médias, attirent quelques centaines de personnes quatre fois par semaine, sans publicité.  Enfin les médias disent « sans publicité » tout en faisant de la publicité, il serait donc plus avisé de dire « sans budget publicitaire ».
Dans un très mauvais sujet documentaire de BFM, j’ai vu une ancienne organisatrice des tournées de Dieudonné expliquer que ce qui remplissait les salles, c’étaient les plaintes et les protestations de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme : chaque fois qu’ils réclament par voix de presse au maire d’une commune d’empêcher le spectacle de se tenir, le nombre de réservations explose.

dieudonne_parisien

Aujourd’hui, dans le Parisien/Aujourd’hui-en-France, Manuel Valls prend position et explique qu’il compte faire tout ce qui est en son pouvoir pour interdire les spectacles de Dieudonné car ceux-ci, dit-il, troublent l’ordre public et appellent à la haine.
Or en face de ces accusations évidemment graves, on ne nous dit pas grand chose des propos de Dieudonné. Il a chanté « Shoah Ananas » sur l’air de « Chaud Cacao », ce qui lui a valu une condamnation à 30 000 euros d’amende. Il aurait inventé la « quenelle » (un geste dont les spécialistes se battent pour savoir s’il est « antisystème » ou « antisémite »), et il s’en est pris au journaliste Patrick Cohen en disant (cité par Le Monde) : «Moi, tu vois, quand je l’entends parler, Patrick Cohen, j’me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dommage.» — on est tout de même forcé de noter que ce trait d’humour qu’on peut juger de mauvais goût n’est que la reprise d’un sketch d’Élie et Dieudonné et1 fait suite à une séquence diffusée par la cinquième chaîne où le dénommé Patrick Cohen expliquait à Frédéric Taddéï quelles personnalités devaient être mises sur liste noire dans les médias : Alain Soral, Marc-Édouard Nabe, Tariq Ramadan et Dieudonné2.
Une affreuse mécanique fait que les paranoïaques finissent toujours par avoir raison, et les responsables des associations de lutte contre le racisme, autant que Dieudonné, n’échappent pas à la règle : les premiers sont attentifs au moindre frémissement d’antisémitisme, et vont chercher le retour du nazisme dans la moindre réflexion suspecte, ou prêtent parfois même d’office un antisémitisme caché ou inconscient à tous ceux qui ne sont pas juifs, ou même parfois à des juifs qui ont le malheur de critiquer l’extrême-droite israélienne. Le second se voit en martyr, victime de censure et de tracasseries juridiques diverses. Il y a quinze ans, Dieudonné était encore un excellent acteur et un grand humoriste. Il lui arrivait régulièrement de s’en prendre à toutes les religions, qu’ils qualifiait d’escroqueries, et ses sketchs pouvaient avoir une pertinence politique salvatrice. Avec le temps, pourtant Dieudonné semble effectivement être devenu obnubilé par les juifs, et les associations de lutte contre l’antisémitisme semblent symétriquement obnubilées par Dieudonné, lui prêtant les plus affreux desseins et prenant au premier degré la moindre réponse provocatrice aux accusations (souvent outrancières au départ) qu’elles ont elles-mêmes émises.

Entre temps, Dieudonné se fait des amis, et puisqu’il est qualifié d’antisémite, il devient une référence pour l’extrême-droite (qui, il y a trente ans lui aurait sans doute trouvé la peau trop sombre — curieuse forme de progrès) autant que pour ceux qui se sentent concernés par l’invisibilité des « minorités visibles » dans la vie publique (et leur sur-représentation négative dans le débat public), par l’histoire de la traite négrière ou par la façon dont les Palestiniens sont traités par Israël, et qui ont l’impression (parfois fondée, pour des raisons que l’histoire récente explique assez bien) que certaines tragédies sont mieux médiatisées que d’autres, ou que certains sujets sont plus tabous que d’autres.

elie_dieudonne

Pour ma génération en tout cas, la Seconde Guerre Mondiale n’est pas si éloignée dans le temps, et les camps de concentration nazis restent le summum de ce qu’on nomme, quoique spécifiquement humain3, « l’inhumanité », et ce d’autant plus que cet épisode abominable de l’histoire humaine a été le fait de pays réputés modernes. Pour moi, et sans doute pour bien d’autres, la Shoah n’est pas qu’une tragédie de l’histoire juive, c’est aussi une tragédie dont la portée est universelle : des humains qui aimaient leurs chiens, qui aimaient la littérature, la belle peinture et la grande musique, ont voulu faire disparaître d’autres humains, des humains qui parlaient la même langue qu’eux, qui vivaient avec eux, et cela sur la foi de théories anthropologiques absurdes et d’une méfiance millénaire.
L’idée d’amoindrir, d’excuser, de relativiser pareille horreur est insupportable.
J’imagine que c’est ce sentiment d’horreur qui pousse certains à souhaiter qu’on fasse taire Dieudonné, mais ceux-là, les censeurs, ont à mon avis bien tort.

Il existe des lois précises en France : l’appel au meurtre, l’expression publique de la haine, l’injure ou la calomnie sont autant de délits encadrés par la loi. Même la négation de crimes contre l’humanité est punie par la loi4.
Dieudonné et ses contradicteurs le savent bien puisqu’ils se retrouvent fréquemment devant des tribunaux à ce titre. Alors surveiller ce qui est exprimé pendant les spectacles de Dieudonné et le condamner lorsque c’est mérité devrait suffire, pourquoi faudrait-il en plus appeler à la censure ? Au boycott par les municipalités ?
Les gens n’aiment pas beaucoup qu’on décide à leur place de ce qu’ils ont le droit d’entendre, car ils ont généralement la prétention de se faire une opinion par eux-mêmes5. Il est un peu insultant de les traiter comme des enfants débiles qui deviendraient subitement nazis parce qu’un britanno-camerounais remet sur scène un « prix de l’infréquentabilité » (pourtant bien mérité, non ?) à Robert Faurisson.
De fait, les témoignages de spectateurs que j’ai pu entendre sont plutôt que l’on rit du début à la fin de ses spectacles et que personne n’y est épargné.
Est-ce que Dieudonné joue juste à l’idiot qui ne supporte pas qu’on l’oblige à respecter le caractère sacré de la Shoah ? Est-ce qu’à force de jouer, il est devenu sérieux ?  Est-ce qu’il est embrigadé par un mouvement sectaire ? Est-ce que son engagement pour les Palestiniens s’est transformé en haine antisémite ? Et comment lui pardonner d’avoir défendu la décision de la justice iranienne de condamner une femme adultère à mort ?
Le second degré du message de l’humoriste était plus franchement perceptible à l’époque où, sur leurs affiches, le noir Dieudonné portait une cagoule du Klux Klux Klan tandis que son ami et associé le juif Élie Semoun s’habillait en SS.
Mais il sera difficile de savoir à quoi s’en tenir sur ce qu’il pense vraiment si on ne lui pose pas la question et si on ne le laisse pas parler.

...

Comment expliquer à un musulman que le même Richard Malka qui a défendu les caricature de Mahomet au nom de la liberté d’expression réclame à présent qu’on retire à Dieudonné sa liberté d’expression au nom d’un antisémitisme présumé ? L’article de l’avocat dans le Huffington Post est à peine croyable : le titre associe Dieudonné au journal Minute et à Alain Soral, mais ne cite à aucun moment de propos de l’humoriste qui puisse justifier une telle association. Dieudonné n’apparaît explicitement que dans le titre de l’article.

Certaines vidéos de Dieudonné ont de quoi mettre mal à l’aise, moins par ce qui y est dit que parce qu’il est impossible de ne pas voir qu’elles ont une cible obsessionnelle. Quand Dieudonné s’en prend à son ami Élie en lui demandant « ce sont tes origines qui te montent à la tête ? » ou affirme que les dirigeants de la France ne rendent de comptes qu’à Israël, il s’inscrit dans la tradition de la pire presse antisémite, avec ses sous-entendus rances et sa manière fourbe de désigner des cibles.
Mais imaginons que ce soit une forme tordue d’humour au quinze-millième degré, causée par l’insoumission, le refus des tabous ou le goût de la provocation du personnage, imaginons… Il restera toujours un gros problème à Dieudonné : la manière dont il est entendu par ses propres amis. Car pour avoir discuté avec deux ou trois soutiens acharnés à Dieudonné, sur Twitter, je n’ai pas senti une bienveillance antiraciste bien affirmée, mais au contraire, la revendication d’une revanche assez agressive envers les Juifs qui bénéficieraient d’un traitement médiatique à part :

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Je vous épargne le reste de l’échange, pas spécialement cordial…

Les commentaires qui concernent Dieudonné, sur Youtube ou à la suite des articles de presse qui le concernent, sont d’une teneur souvent agressive, parfois franchement haineuse, que ce soit pour le défendre ou pour l’attaquer, d’ailleurs.
Certains réfutent l’antisémitisme de Dieudonné avant d’affirmer, en substance, que cette réputation non méritée est le fait d’un complot juif6…. Hmm…

Au sujet de Dieudonné, j’ai lu souvent ses soutiens citer cette phrase attribuée à Voltaire et qu’on lit souvent aussi chez les complotistes américains : « Pour savoir qui vous dirige vraiment, il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer ». Le sous-entendu est clair : on ne peut pas rire de la Shoah en France, donc la France est dirigée par les juifs. En fait, Voltaire n’a jamais écrit une telle phrase, lui qui s’en prenait à la monarchie absolue et donc à un pouvoir qui n’avait rien de particulièrement occulte7.

Il est assez pathétique que, dans une période de progrès scientifiques et techniques accélérés, à une période où l’on peut connaître l’histoire mieux que jamais, des gens s’obstinent à faire des concours d’identification à des martyrs passés ou exotiques, souvent en prélude à une revanche haineuse, en se réclamant de concepts ineptes tels que la race, les frontières, ou la fidélité à des divinités ombrageuses dont la seule bonne action avérée est de n’avoir jamais existé effectivement.
Mais il faut l’accepter.
Laisser parler, c’est s’autoriser la possibilité d’une réponse. Et c’est important car on ne combat pas un mensonge ou une erreur en les faisant taire, ou en les forçant à être chuchotés, sous-entendus, mais en leur opposant, sinon la vérité, du moins des contre-arguments et un autre point de vue.
Tout le monde n’est pas capable d’imaginer que, en étant correctement informé, on finit forcément par réfléchir correctement. Je comprends cette défiance, mais je ne vois pas en quoi un refus d’information serait l’assurance de mieux.

  1. « J’comprends Cohen, c’est qu’en 45, les « boches », ils auraient pu finir le boulot ! Cohen » (Cohen et Bokassa, 1991). []
  2. Lire : La liste de Patrick Cohen, par Daniel Schneidermann, Libé du 17 mars 2013. []
  3. On parle souvent d' »inhumanité » pour qualifier des faits qui n’existent chez aucune autre espèce animale autre que l’humain. Cf. Cet article, sur le sujet des machines et de l’humain. []
  4. Ce qui pose quelques problèmes de hiérarchisation des abominations, d’une part, et de censure du travail des historiens d’autre part. Lire la tribune Laissons parler les imbéciles (Libé, 19/12/2013), qui explique pourquoi il est absurde et dangereux de demander au juge de rétablir le bon sens. []
  5. Quand on appelle à la censure, ce n’est jamais pour se protéger soi-même de la propagande, mais parce que l’on croit que d’autres ne sauront pas avoir autant de discernement que nous… []
  6. Un jour, un homme qui visite un asile de fou rencontre un interné qui le convainc qu’il est sain d’esprit, qu’il se trouve là par erreur, et lui demande de tout faire pour l’aider à sortir. Le visiteur promet, mais, alors qu’il s’est éloigné de quelques mètres, reçoit une brique derrière la tête. Il se relève, à demi assommé, et voit l’homme avec qui il venait de discuter, qui lui a envoyé la brique, qui l’interpelle à nouveau : « vous n’oublierez pas de leur dire que je ne suis pas fou, hein ! ». []
  7. Il est assez piquant que deux cent ans plus tard Voltaire reste un enjeu idéologique, entre ceux qui l’accusent d’avoir été esclavagiste, antisémite, islamophobe, et ceux qui lui inventent des citations diverses et variées censées être prémonitoires ou révélatrices de complots… Lire aussi : Rallumer les Lumières. []

Tous des singes !

Une militante du Front National, Anne-Sophie Leclere, a vu sa candidature dans les Ardennes suspendue1 par le parti qui l’avait intronisée, car devant les caméras de l’émission Envoyé spécial, elle a montré, sur sa page Facebook, un montage sur lequel apparaissait d’un côté un petit singe (en fait, une poupée à mi-chemin entre le bébé chimpanzé et le bébé orang-outan) et de l’autre, notre actuelle garde des sceaux, Christiane Taubira, avec cette légende : « A (sic) 18 mois » (pour le singe) et « Maintenant » (pour la ministre). On remarque que le singe en peluche est vêtu, à la manière des singes de cirque, dont le simulacre d’humanité fait rire le public.

...

Comprenant peut-être l’énormité de la chose, la militante précise avec une maladresse ahurissante que « Un singe, ça reste un animal, un Noir, c’est un être humain », et s’enfonce en expliquant qu’elle préférerait voir Christine Taubira « dans un arbre accrochée à des branches plutôt qu’au gouvernement ».

En fait elle aurait pu mieux se défendre, par exemple en disant que Christiane Taubira est bel et bien un singe, comme elle l’est elle-même, comme l’est Marine Le Pen, comme l’est l’auteur de ces lignes et comme vous l’êtes, vous qui me lisez. Eh oui, les humains sont des singes, du moins est-ce la position de Pascal Picq2, de Jared Diamond3 et avant eux de Desmond Morris4. Génétiquement, le chimpanzé est bien plus proche de l’humain que de l’Orang-outan ou du Gorille, donc si les orang-outans, les gorilles et les chimpanzés peuvent être nommés « singes », alors nous aussi. Bien entendu, nous ne sommes pas n’importe quel type de singe, nous disposons de nombreuses qualités uniques, ou en tout cas que nous sommes seuls à posséder toutes en même temps et, pour certaines, à un tel degré.
Évidemment, chacun de nous sait pertinemment que l’intention d’Anne-Sophie Leclere n’était pas de manifester des convictions antispécistes ou d’affirmer une parenté entre l’humain et d’autres primates en se servant de l’exemple, sélectionné au hasard, de notre ministre de la justice. Au contraire, il s’agissait sans doute au minimum de la ridiculiser et d’en faire une sauvage, mais peut-être aussi de l’exclure tout bonnement de l’espèce humaine en reprenant à son compte les comparaisons que faisaient les colons racistes il y a un siècle pour justifier leur domination militaire sur des populations qui ne leur avaient rien demandé, et l’exploitation économique que cette supériorité leur permettait.

Christiane Taubira démontre régulièrement qu’elle est intelligente, cultivée, capable d’empathie, dotée de vocabulaire, de sens littéraire, de sens rhétorique, de dignité autant que d’humour, toutes qualités que nous nous plaisons à rattacher à l’espèce humaine, sans doute avec raison. Je l’admire beaucoup, je la vois comme l’honneur de son gouvernement. J’imagine que c’est précisément ces qualités qui expliquent qu’elle cristallise tant de haine.
De son côté, Anne-Sophie Leclere a un humour médiocre, pour autant qu’on puisse en juger, et ne semble pas jouir de capacités intellectuelles hors-norme. Je ne dispose pas d’éléments pour dire dans quelle mesure les bonnes fées lui ont donné intelligence, culture, sens de l’empathie, etc., mais les indices qu’elle a semés jusqu’ici n’ont rien de très encourageant. Elle est donc, d’une certaine manière, moins un être humain — puisque ses qualités spécifiquement humaines sont bien moins développées —, que celle à qui elle s’en prend.

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Humour d’extrême-droite

La réponse de Christiane Taubira a été plutôt virulente :
« Cette personne connait comme nous tous la pensée mortifère et meurtrière de ce parti, le Front national, et cette militante, qui a des responsabilités puisqu’elle était tête de file, elle le sait. Seulement, elle n’a pas compris que sa direction a dit de faire semblant (…) On sait bien le contenu de cette pensée mortifère et meurtrière, bien entendu : c’est les Noirs dans les branches des arbres, les Arabes à la mer, les homosexuels dans la Seine, les juifs au four, et ainsi de suite. Voilà les pensées profondes de ce parti ».
Le Front National, plutôt que de faire profil bas, a affirmé être sur le point d’engager une procédure judiciaire contre la ministre. Mais si ce parti devait convaincre quelqu’un qu’il n’est pas raciste, ce n’est pas la justice, c’est surtout ses militants, qui ne semblent pas du tout au courant et qui rappellent cette vieille blague : le requin n’attaque jamais l’homme, le problème c’est qu’il ne le sait pas. Le Front National n’est pas raciste ? Ses militants, en tout cas, n’ont jamais été prévenus.

  1. Si le Front National se met à exclure systématiquement ses candidats imbéciles, des problèmes d’effectifs risquent rapidement de se faire sentir. []
  2. Sur Universciences : L’homme est un singe, avec Pascal Picq. []
  3. Jared Diamond : Le troisième chimpanzé : Essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain. []
  4. Desmond Morris : Le Singe nu. Bien d’autres biologistes, éthologues, zoologues, primatologues, paléoanthropologues, chacun selon sa discipline, rangent l’homme parmi les singes, sans états d’âme particuliers. Le mot singe est cependant problématique en Français car il ne distingue pas les petits primates (monkeys, en anglais), des grands singes anthropoïdes (apes). []

Il faut que tout change pour que rien ne change

Ces jours derniers, les policiers italiens ont repêché plus de trois cent cadavres au large des côtes de Lampedusa, une petite île italienne située au carrefour de la Tunisie, de la Libye, de la Sicile et de Malte. Le nombre total n’est sans doute pas connu : une embarcation sur laquelle se trouvaient cinq cent érythréens, somaliens et ghanéens, partie de Libye, a fait naufrage aux abords de l’île. Éric Zemmour a expliqué sur iTélé que, si cet événement était bien triste, il s’agissait de gens qui « envahissent un pays sans autorisation » qui « prennent leurs risques », blâmant tout de même l’Italie et l’Europe d’avoir « laissé croire à ces gens qu’ils pouvaient venir, qu’ils seraient accueillis ». Peu importe Zemmour lui-même, qui est un peu fou, apparemment prêt à tout pour se faire haïr. Mais dans son discours, on trouve un détail terrible car partagé par de nombreux français : l’idée que l’Union européenne est une forteresse convoitée par des populations avides qui n’ont qu’un but, celui de nous envahir.

lacroixinfo

Dans un ancien article, sur un autre blog, j’avais parlé d’un article prospectiviste paranoïaque paru dans Le Nouveau Détective. La carte montrée était quasiment identique à celle-ci.

L’infographie ci-dessus a été publiée par le journal La Croix, journal catholique, premier (et presque unique) quotidien à avoir fait sa « une » sur la tragédie de Lampedusa. L’article de La Croix, intitulé Comment l’Europe cherche à contrôler ses frontières, est plutôt dépassionné, quoique critique envers l’obsession sécuritaire de l’Union Européenne, mais la carte qui l’illustre contredit la position humaniste du journal, on y voit de menaçantes flèches qui sembles coordonnées pour fondre sur la citadelle Europe et qui rappellent les invasions barbares que nous racontaient les atlas historiques, avec leur lot de hordes chevelues sorties de nulle part pour détruire Rome. Cette image, du reste, était fausse : les Francs, les Alamans, les Goths, les Burgondes, les Vandales, etc.1, étaient souvent liés à Rome par le commerce ou en y étant très officiellement fédérés, et s’il y a bien eu des guerres et des batailles, au cours des derniers siècles de Rome, beaucoup de « barbares » étaient surtout des civils poussées vers l’ouest par les redoutables Huns, venus d’Asie centrale. De tout temps, et aujourd’hui encore, la première raison d’émigrer, c’est l’envie de protéger sa famille de la guerre et de la faim. Présenter la chose comme des mouvements militaires, comme une stratégie coordonnée d’envahissement, n’est pas très sain. Je remarque en tout cas que les chiffres mentionnés sur la carte de La Croix sont assez négligeables.

invasions

Il y a une semaine, le premier ministre italien, Enrico Leta, a donné la nationalité italienne à toutes les victimes du naufrage. Les morts ont enfin le droit à un passeport européen, le « trésor » pour lequel ils sont morts. Voilà qui rappelle effectivement les guerres, où l’on célèbre à peu de frais les pauvres gens morts au combat pour des intérêts, généralement financiers, qui les dépassent. Ici, on récompense ceux qui ont eu le bon goût de mourir. Les cent-quatorze rescapés du naufrage, ont quant à eux été présentés au parquet d’Agrigente, en Sicile, pour immigration clandestine. Ils encourent non seulement l’expulsion, mais aussi une amende de cinq mille euros2.

roumanie_bulgarie

Ce qui distingue un prince saoudien, autorisé à se balader sur les Champs-Élysées, d’un souffreteux somalien au moment de passer la frontière, c’est bien entendu l’argent : selon ce qu’on possède, on sera un touriste ou un immigré clandestin, une bénédiction pour le commerce ou une menace pour les populations, la sauvegarde de la culture ou que sais-je encore. Un acteur américain qui achète une villa sur la côte d’Azur, c’est bien, même s’il occupe des hectares de terrain. Un rrom qui vit entre trois bouts de tôle à côté d’une autoroute, c’est mal. On ne prête de bonnes motivations qu’aux riches.

Le riche qui va chez le pauvre, c’est le touriste, c’est l’invité, et le pauvre qui va chez le riche, c’est l’immigré, le mendiant, l’indésirable. C’est presque idiot de le rappeler, c’est une évidence, mais cette évidence en appelle une autre : si l’on veut éviter une immigration économique, clandestine ou non, la solution n’est pas tant d’ajouter des murs que d’améliorer l’horizon des gens qui habitent dans les pays les plus pauvres et les plus dangereux du monde. Pour qu’un jour, chaque être humain ait le droit d’être un simple touriste.

la_defense

à La Défense : les tours Areva et Total, deux sociétés co-actionnaires qui croient à la mondialisation, puisqu’elles vont chercher des ressources à vil prix dans les pays pauvres (et y sont régulièrement accusées d’ingérence politique, sans doute pas par erreur) pour les vendre sous forme d’énergie dans nos pays riches. Nous roulons, nous nous éclairons et nous nous chauffons avec la pauvreté de ceux que nous refoulons aux frontières de l’UE.

La guerre civile en Somalie n’est pas un hasard malheureux : ce pays sert de terrain d’affrontement pour des intérêts très divers, comme ceux des compagnies pétrolières, des marchands d’armes3 ou des États-Unis, de la ligue arabe, de l’Éthiopie, sans parler des petits chefs locaux qui se disputent le contrôle des différentes régions. Si rien de tout ça ne s’arrange, c’est peut-être qu’il y en a que cela arrange. Avoir des pauvres à nos portes a un autre avantage : c’est un épouvantail commode pour que les populations européennes, en se sentant privilégiées, acceptent peu à peu chez elles un retour aux inégalités les plus exagérées.

tancrede

Tancrède (Delon) et Salina (Lancaster) dans l’adaptation d’Il Gattopardo, par Luchino Visconti (1962).

Chaque fois que j’entends parler de l’île de Lampedusa, je pense à la phrase assez profonde que le prince Giusepe Tomasi de Lampedusa place dans la bouche de son personnage Tancredi, dans Le Guépard : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». Certains comprennent cette réflexion dans un sens opportuniste : il faudrait faire semblant de suivre les mouvements pour mieux les contrôler4 — ce qui, dans le roman, consistait à accepter la révolution républicaine pour sauver la monarchie plutôt que de l’affronter dans une lutte perdue d’avance — une histoire cynique de chêne et de roseau, quoi.
Je l’interprète différemment, ou plus largement, j’y vois l’affirmation qu’il faut accepter l’impermanence des structures sociales et politiques qui, sans changer de nom, se métamorphosent sans cesse. Si l’on veut préserver ce que l’on y aime, il faut s’adapter à ce qui y change. C’est une terrible erreur de croire que si une boite n’a pas changé d’aspect extérieur, ce qu’elle contient n’a pas changé non plus. Si le parti politique auquel on a toujours souscrit se trahit, alors peut-être faut-il voter pour un autre parti. Si la social-démocratie prospère que voulait être l’Union européenne n’est plus ni sociale, ni démocratique, ni prospère, et détruit la classe moyenne (cette passerelle entre les pauvres et les riches qui fait défaut aux pays du tiers-monde), alors il est temps de se poser des questions.

J'ai participé à l'enregistrement de "tout le monde va y passer" sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l'émission j'ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l'idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l'histoire de France, mais je n'ai pas réussi à en placer une.

J’ai participé à l’enregistrement de « tout le monde va y passer » sur France Inter, face au sémillant Lorànt Deutsch. Avant l’émission j’ai prévenu que je comptais asticoter ce jeune homme sur l’idéologie passéiste et réactionnaire que véhiculent, sciemment ou pas, ses travaux sur l’histoire de France, mais je n’ai pas réussi à en placer une, je parle beaucoup trop lentement et lui beaucoup trop vite.

Le racisme et le nationalisme sont bien le refus d’admettre l’impermanence de tout ce qui vit (un organisme biologique comme un organisme social), et l’envie de conserver ses certitudes : un pays aurait une « âme éternelle », quand bien même ses frontières, les langues qu’on y parle, la manière dont on y vit, pense, parle, ou mange, ne cesse de changer. C’est une erreur puérile aux conséquences graves. Je dois être un peu bouddhiste sur les bords, parce que je pense qu’il faut accepter le vertige de l’impermanence, et même en jouir (je me comprends).

Venons-en donc à la parution de Hexagone, le nouveau livre à succès du sympathique mais un peu inconséquent Lorànt Deutsch, où celui-ci continue de diffuser une idée de « France éternelle » dont la pureté est tout aussi éternellement assiégée par de méchants estrangers. On peut et on doit combattre ces idées, mais ce n’est pas une question de personne : Deutsch est un symptôme, le produit d’une histoire du rapport à l’histoire, il ne fait que répercuter le roman exophobe que la France s’est inventée pour exister, et notamment sous la IIIe République (où il a notamment servi à légitimer la colonisation). Depuis cette époque, l’histoire est devenue une science sérieuse, et surtout, le monde n’a cessé de se mondialiser, il n’est plus constitué d’îlots indépendants et ignorants les uns des autres : vous utilisez le même téléphone portable que le jihadiste dans son camp d’entraînement, un pet de mouche dans le Morgan Stanley Building a une incidence sur nos retraites et notre santé, une guerre dans un pays dont le nom ne vous dit rien change votre facture de gaz et provoque une guerre pour contrôler un autre pays sur le territoire duquel passe le gazoduc qui vous approvisionne, vous dansez parfois sur la même chanson qu’un ou deux milliards de gens, on chasse (ou pire) les clochards des rues de certains pays lointains pour y lisser l’image qui apparaîtra sur votre téléviseur lors d’une coupe du monde de football, etc., etc.

mondialisation_fin

Je ne lirai pas « La fin de la mondialisation » par François Lenglet, mais son titre et ce que je sais de son propos me font rire5. Il oppose la « mondialisation » au « protectionnisme », alors que les deux sont liés, les frontières et le protectionnisme servent juste à déséquilibrer la donne. La mondialisation est un phénomène plus fort que jamais, où tout est lié : si vous avez envie d’acheter un téléphone tous les six mois, des sociétés chinoises qui revendent des matières premières aux prestataires des fabricants de téléphone achèteront du cuivre de contrebande venu de France, par exemple, où il aura été dérobé, au prix de dysfonctionnements ferroviaires, le long des lignes de chemin de fer, peut-être par des rroms originaires des Balkans à qui les lois européennes ne permettent pas d’occuper des emplois légaux en France. On peut ajouter un nombre infini de paramètres à l’équation : spéculation sur les matières premières, rareté de certaines ressources, pressions politiques diverses,…

Mon propos est sans doute plus confus que jamais, alors je vais le résumer : nous sommes tous, nous les sept milliards d’êtres humains qui peuplent cette planète, dans le même bateau. Et bien sûr nous partageons ce caillou perdu dans le vide non seulement avec nos congénères, mais aussi avec tout ce qui est vivant sur Terre : flore et faune. Alors si nous voulons survivre, il va falloir changer des choses.
Pour que tout reste ce qu’il est, il faudra que tout change.

  1. Les « barbares » sont plus « nos ancêtres » que les Gaulois/Celtes, qui ont dû se réfugier plus à l’Ouest, en Irlande, en Angleterre, en Bretagne. Bien entendu, « nos ancêtres » ne signifie pas grand chose. []
  2. À lire aussi, le texte de Valérie/Crêpe-Georgette sur Frontex, l’agence qui s’occupe d’intercepter les migrants clandestins. Edit 21/10 : lire aussi ce texte de Xavier de la Porte : Internet et migration, pour une déclaration d’indépendance du cyberespace. []
  3. Le saviez-vous : Serge Dassault, marchand de canons,dispose d’une fortune personnelle qui dépasse le PIB de la Somalie (comme celui de l’Érythrée, autre pays d’origine des naufragés de Lampedusa). J’ignore si ses avions de guerre passent dans le ciel somalien. []
  4. C’est un peu ce qui s’est passé en France avec l’élection de François « Le changement c’est maintenant » Hollande : pour sauvegarder les « acquis » des plus fortunés sous Sarkozy, il fallait concéder un changement de tête, de manières, de parti : tout changer pour que tout reste ce qu’il est. []
  5. On remarque que le livre est mis en exergue par la chaîne Relay, qui s’appelait autrefois Relais H (héritière d’un accord cent-cinquantenaire entre la société Hachette – désormais Lagardère – et la SNCF), chaîne renommée pour pouvoir être exportée dans le monde entier. À côté du nom, on remarque une petite représentation de notre planète, qui le signifie assez clairement. []

Causalités et corrélations

Cet article fourre-tout m’a été inspiré par diverses discussions tenues depuis hier sur Twitter notamment. Même si c’est de manière un peu suspecte, en tournant autour du pot (les lecteurs de mon autre blog seront indulgents, connaissant ma tournure d’esprit), j’ai envie de me demander ce que sont les causes du racisme ambiant.

Sur le sujet du racisme devenu médiatiquement acceptable, j’ai réagi en lisant ce tweet ;

editocrates

…Il est vrai que des gens comme Robert Ménard, Éric Zemmour ou encore Élisabeth Lévy passent leur temps à répéter comme mantra que l’anti-racisme est une forme d’aveuglement, de déni de réalité, et que « ma bonne dame on le sait bien, nous, que c’est pas les petits blonds qui brûlent les voitures… ». Et il est vrai qu’ils ont des prédécesseurs, comme Alain Finkielkraut, qui semble toujours en train de se retenir de proférer ce genre de phrases réactionnaires et à qui, parfois, ça échappe. Mais les « éditocrates » qui monopolisent le temps d’antenne à la radio et à la télévision et que beaucoup accusent1 de façonner l’opinion dite « néo-libérale » depuis trente ans n’expriment pas spécialement de racisme : les Duhamel, BHL, Minc, Attali, etc., vendent plutôt la soupe TINA2, souvent même en utilisant des symboles traditionnels de la gauche, tel que l’antiracisme.
Je trouve donc que c’est une erreur de les accuser d’être responsables de ce qui se passe dans les commissariats3. Du reste, même les promoteurs médiatiques d’un discours néo-réactionnaire comme Zemmour et Ménard n’y sont sans doute pas pour grand chose, je doute que les policiers qui sont brutaux et racistes aient eu besoin du Figaro pour le devenir.

Donc je ne suis pas d’accord avec le lien de causalité, mais en revanche, je veux bien croire qu’il y ait corrélation, que le discours réactionnaire d’une certaine partie de l’intelligentsia médiatique ait un rapport avec le racisme qu’on entend en faisant son marché ou que l’on constate dans les commissariats, qu’il y ait des causes communes à ces discours.

chipote

Mais non, je ne suis pas en train de chipoter, il me semble très important de chercher les véritables causes des problèmes si on veut espérer les régler. Si on se trompe sur les causes, qu’on attribue le méfait d’untel à tel autre, on tombe à son tour dans l’injustice et on ne risque pas d’améliorer la situation.
Personnellement, je n’irais pas chercher les causes dans les discours explicites : ce n’est pas parce que quelqu’un dit « pensez ceci » ou « pensez cela » que les gens vont se mettre à penser ce qu’on leur dit de penser. En revanche, nous sommes un animal social, c’est à dire que nous avons besoin des autres, et savoir (ou croire) que tout le monde a une certaine opinion peut nous influencer, soit pour suivre ladite opinion soit pour la combattre (car notre manière d’être un animal social s’exprime autant dans le grégarisme que dans l’affirmation de soi ou la subversion, selon les personnes, selon les sujets, selon les moments).
Penser qu’une opinion donnée est « acceptable » à un moment donné peut aussi participer à l’aider à se diffuser, ou en tout cas à libérer certaines paroles contenues, auto-censurées4 : à certaines époques, celui qui tenait un discours raciste représentait la France Dupont-Lajoie, ringarde, en voie de disparition. Je ne pense pas que les gens étaient beaucoup plus racistes, mais, sauf une frange active d’ancien paras de la guerre d’Algérie (pour caricaturer), les racistes eux-mêmes considéraient l’anti-racisme comme allant dans le sens de l’histoire. J’ai peur que nous n’en soyons plus là et une pensée raciste se déploie assez impunément.

Plus que les discours implicites ou explicites, il me semble intéressant de se pencher sur les représentations et notamment, sur l’imaginaire, qui façonnent l’opinion de manière puissante et parfois très difficile à contrer : chacun est capable de contredire un discours, mais il est plus difficile de contredire une image mentale.

Ce matin, j’ai bien ri en lisant ceci :

sondage_burqa

J’ai ri parce que la question (qui est aux limites d’être une question rhétorique) du Figaro s’adresse non pas à une réalité mais à une vue de l’esprit, le degré de fermeté d’application de la loi sur la burqa. La « loi sur la burqa », est le nom populaire d’une loi qui proscrit le « voile intégral » dans l’espace public, que l’on ne peut pas décemment nommer « burqa » puisque ce mot désigne spécifiquement un vêtement traditionnel afghan, généralement en laine bleue, qui, en France, n’est a priori porté par personne. La loi visait le « niqab », un voile intégral typiquement noir associé à l’islam radical, qui donne à celles qui le porte un air fantomatique. À tort ou à raison, on relie ce voile aux nouveaux convertis à l’Islam5.
Selon la police française, le niqab concernerait en France un peu moins de quatre cent personnes, soit un individu pour cent mille. On en croise dans certaines grandes agglomérations ou dans leurs banlieues. À Paris, il semble que les saoudiennes qui viennent dépenser leur argent sur les Champs-Élysées peuvent se promener en niqab, mais dans des cadres moins huppés, cela crée facilement des tensions entre la police, qui a pour mission de verbaliser celles qui portent un niqab — c’est ce qui est à l’origine des émeutes qui se sont déroulées à Trappes. On dénombre un certain nombre d’agressions de femmes voilées par des citoyens qui s’improvisent justiciers et ignorent apparemment que leur violence est encore plus illégale que le voile.
Mais si un habitant d’Argenteuil ou de Marseille peut avoir une voisine qui sort de chez elle déguisé en ninja, et peut-être juger de la fermeté d’application de la loi en la matière, je doute que ce soit le cas des habitants de Ouatesheim6, Bas-Rhin, 12 habitants. C’est un cliché de le dire, mais les endroits en France où on craint le plus l’autre, ce sont souvent les endroits où l’autre n’existe pas.
L’autre n’existe pas, mais on en a entendu parler.

La peur est un mécanisme très problématique, parce que c’est une des émotions qu’il est le plus difficile de maîtriser, et ce pour des raisons que la théorie de l’évolution explique sans peine — si nous ne bondissions pas face à ce qui ressemble à une menace, même si ça ne l’est effectivement qu’une fois sur cent, cela fait longtemps que notre espèce serait éteinte.
Mais une autre caractéristique de la peur est qu’elle se nourrit de l’incertitude, c’est à dire de l’ignorance de ce qu’est la situation réelle dans laquelle on se trouve : moins on en sait, moins on en voit, et plus on a peur. La force du film Alien repose là-dessus.

pernaud

Si un média joue un rôle particulièrement puissant dans la peur de l’autre telle qu’elle s’exprime en France aujourd’hui, c’est par exemple le journal de treize heures de Jean-Pierre Pernaud, diffusé sur la première chaîne et suivi par plus de sept millions de personnes chaque jour. Son principe, mis au point et affiné année après année depuis 1988, a priori louable, est de parler des régions de France et de toutes les choses formidables qui s’y font : on y fait des fêtes gastronomiques, on y fait ses fromages, on y fabrique des objets traditionnels, etc. Tout ça est positif, et le but affiché de Pernaud est de parler, donc, des « bonnes nouvelles ». Mais il y a quelque chose dans l’équilibre et la hiérarchie des nouvelles qui ne colle pas : la météo est souvent le premier titre, suivie de nouvelles généralement anxiogènes (le chômage augmente) et de faits-divers angoissants. À la fin, enfin, viennent « nos régions », ces lieux paisibles où la pèche à la mouche fait oublier la laideur ambiante et l’effroi que cela inspire. Le discours est dans ce contrepoint : il y a la France des mauvaises nouvelles, qui est celle du reste du monde, qui est celle des banlieues, celle des voiles intégraux, celle des cités, celle de la politique, etc., et en face, la France « éternelle » des petits villages sans histoire — une France qui ne représente pas vraiment les Français qui sont à 85% urbains, et que l’on peut d’autant plus facilement fantasmer. Une France protégée, un refuge un peu imaginaire où les générations se transmettent le savoir-faire et les recettes, de cuisine une France où l’on a toujours des idées formidables pour faire revivre le territoire malgré le désengagement de l’État, de la SNCF, de la Poste, etc. (Pernaud ne s’appesantit pas vraiment sur les causes de la disparition des infrastructures…).
C’est le contraste entre ces deux imaginaires, ces deux fantasmes (reposant sur des faits réels), celui de la France familière et celui d’une France menaçante, qui créé la crainte irrépressible de l’étranger, de la menace venue d’ailleurs chez les gens qui, pour la plupart, vivent une vie qui n’est ni une suite de faits-divers dans des cités barbares, ni une rêverie bucolique. Et le pire est sans doute que Pernaud pense bien faire. Mais je sais aussi — même si je ne viens pas de la campagne —, que pour amener des animaux de la basse-cour à retourner dans le poulailler, il ne faut pas les y attirer, il faut les pousser en courant derrière. La peur est un puissant outil de manipulation et de domination.

Bien entendu, ce journal télévisé n’est qu’un canal parmi d’autres. Les nouvelles anxiogènes, répétées en boucle sur les chaînes d’information continue, provoquent un effet de saturation bien connu des psychologues et donnent une puissance extraordinaire à des nouvelles qui auraient été de tristes anecdotes si elles n’avaient été mentionnées qu’une fois7.

Chez certains, comme chez les militants d’extrême-droite, on sent une espèce d’envie de désastre. Celui-ci, par exemple, utilise sciemment une photographie prise à Lyon il y a trois ans pour susciter l’indignation (car quoi de plus inhumain qu’une voiture neuve renversée par des adolescents, je vous le demande !).

stephane_journot_hoax

Le fait que l’auteur sache très bien que la photo est fausse laisse penser qu’il aimerait qu’elle soit vraie, puisque le cas échéant, elle serait une preuve de ce qu’il veut montrer (calcul absurde, que font aussi les gens qui tuent les athées pour leur prouver que Dieu existe). Il rêve de guerre civile et ethnique, c’est ce que j’appelle l’envie du désastre, sujet que j’ai exploré pendant que je rédigeais Les Fins du monde : le désastre est une pensée potentiellement agréable car elle promet une redistribution des cartes et une place pour que la transgression (violence, par exemple) devienne (pendant un petit temps en tout cas) la norme. C’est une approche qui existe aussi à gauche, bien sûr8.

Pour revenir aux sondages, ceux-ci sont souvent un outil de manipulation diabolique : ils proposent une apparence de choix mais ne présentent qu’un panel bien limité de possibilités. Un peu comme Pernaud qui nous donne le choix entre deux Frances qui n’existent ni l’une ni l’autre. Le sondage qu’a publié le Point aujourd’hui est purement et simplement ignoble :

lepoint

Avant que l’attention ne soit attirée sur ce sondage, l’opinion qui se situe en tête n’était pas majoritaire. On remarque que les phrases auxquelles on doit répondre par oui ou par non sont longues et précises, ce sont des opinions pré-mâchées plutôt qu’une tentative de comprendre ce que pensent vraiment les gens.
Le sondage, en affectant de chercher à savoir ce qui se dit, ce qui se pense, participe avant tout à figer le nuancier des opinions admissibles, puisque nous sommes nécessairement attentifs à l’opinion d’autrui.

À moi ! Après lecture du « sondage » du Point, diriez-vous que :
□ Si les gens sont assez bêtes pour se faire avoir, c’est leur problème.
□ La presse utilise les sondages pour façonner l’opinion mais Dieu existe, ils iront en enfer.
□ Ce journal est un torchon dont les journalistes devraient être envoyés au goulag.
□ Je n’oserais pas le faire moi-même mais je voudrais que Le Point soit torturé.
□ Mort aux cons !

  1. L’accusation est argumentée, cf. Les Éditocrates, par Mona Chollet, Olivier Cyran, Mathias Reymond et Sébastien Fontenelle, éd. La Découverte 2009. []
  2. There is no alternative, slogan que l’on attribue à Margaret Thatcher et qui affirme que le libéralisme économique mondialisé est l’unique voie politico-économique envisageable. []
  3. Le racisme ou l’action irréfléchie de nombre de policiers n’est pas une légende, j’en ai peur, les témoignages sont trop constants pour être le fruit du hasard. Mais on ne peut pas en accuser Éric Zemmour, ni Christophe Barbier, ni même Nicolas Sarkozy. Parce qu’il n’est pas vraiment nouveau. Et le fait qu’un ministre de l’Intérieur, de droite ou de gauche, refuse de sanctionner ou de prendre le problème à bras le corps, n’est pas une nouveauté non plus et je crois que l’initiative et la réflexion ne sont pas spécialement requis chez ceux qui font appliquer la loi, du moins en bas de la hiérarchie. Je suis tombé dernièrement sur une description du policier par Restif de la Bretonne, dans les Nuits de Paris (1788). L’auteur parle de la manière dont une escouade de sécurité civile maltraite la foule et les victimes pendant un incendie, de manière contre-productive et brutale : «J’ai vu l’abus de l’autorité, la déraison exiger l’humanité, toujours si active quand on ne la commande pas. Toutes les fois que vous mettez quelque part du militaire subalterne, tout se fait mal et d’une manière révoltante. (…) Les soldats employés hors de leur ville, sont féroces ; les hommes employés dans leur ville même, si elle est grande, sont barbares». []
  4. L’obligation d’auto-censure est une arme idéologique dangereuse, car elle ne marche qu’un temps et il ne faut pas en abuser, on a vu la violence avec laquelle les gens qui vivaient dans des pays communistes ont abandonné, quand on le leur a permis, les idéaux collectivistes, humanistes, athées et internationalistes pour devenir ultra-capitalistes, bigots et nationalistes. []
  5. J’ai parlé de tout ça dans un précédent article. []
  6. Ce village n’existe pas, son nom, très Goscinny, est une invention de mon aînée, Hannah, qui réside à Strasbourg. []
  7. À ce sujet je ne me lasse pas de conseiller 150 petites expériences de psychologie des médias : Pour mieux comprendre comment on vous manipule, de Sébastien Bohler (récemment renommé la télé nuit-elle à votre santé). Le livre n’est pas parfait et certaines conclusion me semblent bancales, en revanche il fournit des références sérieuses et précieuses d’expérimentations en psychologie sociale. []
  8. On peut trouver ça dans l’envie de Révolution, à gauche, comme lorsque le philosophe Alain Badiou explique que la démocratie empêche le changement politique et sont donc une forme de dictature plus paralysante que les dictatures officielles. Il n’explique par contre pas pourquoi il n’est pas parti expérimenter de lui-même le Grand Bond en Avant ou la Révolution Culturelle à l’époque. []

La barbarie

Le Paris-Limoges de vendredi soir a déraillé, causant six morts et une quantité de blessés, dont certains graves. Ce genre d’accident rarissime est toujours impressionnant, mais peu après le drame, ce qui a choqué, c’est moins l’accident lui-même que ce qui a suivi : des banlieusards à l’état sauvage se seraient jetés sur le train couché pour dévaliser ses occupants, morts ou vifs, et aurait accueilli les pompiers à coup de caillasses.
En fait, l’information, qui émane en premier lieu du syndicat de policiers Alliance, a été reprise par de nombreux médias, y compris importants : Europe 1, France Info, Le Parisien. Et puis des témoignages contradictoires sont arrivés : les autorités locales, la croix-rouge, le Samu ou encore les pompiers affirment n’avoir rien vu de tout cela même si on parle encore de la tentative de vol du téléphone mobile d’un pompier, tombé pendant une bousculade alors que les secouristes essayaient de faire reculer les badauds. Le jeune auteur de la tentative de vol a été arrêté. Il semble enfin qu’un caillou ait été jeté sur un camion de pompiers, sans l’atteindre.

La question est alors devenue une affaire de foi : selon la représentation que l’on se fait du monde, selon son expérience, selon sa position politique, on choisira de croire ou de ne pas croire à cette histoire de charognards belliqueux. Si l’on y croit, on prendra les démentis pour une manière d’étouffer un scandale ; si l’on n’y croit pas, on accusera l’extrême-droite d’avoir organisé la rumeur.

Les banlieusards ? Des sauvages !

Les banlieusards ? Des sauvages ! (Les Guerriers de la nuit (Warriors), par Walter Hill, 1979)

Le blogueur Samuel Authueil (pseudonyme), qui affirme (de manière crédible) être attaché parlementaire, n’est pas un imbécile, loin de là. Il fait partie de ceux qui veulent restaurer, me semble, cette droite « digne », à l’ancienne, qui a été la plus terrible victime des années Sarkozy. Mais aujourd’hui, comme d’autres (par exemple le député socialiste Jérôme Guedj) il a plongé tout entier dans cette histoire des sauvages de Brétigny-sur-Orge avec un article dont le titre, à lui seul, en dit long : Les barbares sont à nos portes. L’image qui lui vient, ce sont les scènes d’inhumanité totale de La Route, de Cormack McCarthy, où dans un monde mourant, les survivants n’ont plus la moindre pitié pour leurs congénères et vont jusqu’à pratiquer l’anthropophagie. Il n’accuse pas l’école post mai 1968, l’immigration ou les jeux vidéo, Son point de vue ne scandalisera pas spécialement les gens qui se sentent « de gauche » : on a entassé dans les banlieues, dit-il, des gens qui vivent dans des conditions sociales désastreuses et le résultat est lamentable : « On a le résultat de plusieurs décennies d’exclusion et de misère sociale, qui ont entraîne une très profonde déculturation, une perte de repère tellement profonde qu’on peine à se rendre compte du danger que cela représente ».
Et ce n’est pas faux, évidemment.

Les Guerriers de la nuit (Warriors), par Walter Hill, 1979. Cyrus, chef de gang charismatique

Les Guerriers de la nuit . Cyrus, chef de gang charismatique, veut fédérer toutes les bandes de New York : ensemble, ils seront plus nombreux que les policiers et ils pourront faire la loi. Je cite Authueil : «Ils sont invisibles, on ne sait pas ce qui se passe dans ces cités et on se garde bien d’y aller (ce qui relève du bon sens, vu les conditions de sécurité). Pourtant, ils sont présents sur notre territoire, à moins de 30 minutes de RER du centre de Paris, et nombreux. Potentiellement, ils représentent un danger s’ils se décident à descendre en nombre sur le centre-ville, de manière un peu organisée. S’ils le font, ce ne sera certainement pas pour aider les vieilles dames à traverser…»

Mais Authueil part aussi d’une position précise : celle du parisien, pour qui tout ce qui se trouve au delà de la grande barrière périphérique mais n’est pas assez éloigné pour être appelé « province » est une zone menaçante et inconnue qui évoque Mad Max plus qu’autre chose, pour qui dès que l’on quitte les limites de la capitale, on change de monde. Et ce monde est une menace, comme le dit la conclusion de l’article :

Il y a réellement urgence à aller voir ce qui se passe en banlieue, à mesurer le degré de « retour à l’état sauvage » de certaines franges de la population, et de mettre les moyens pour rétablir la situation, de faire revenir ces populations au sein de la communauté. Le danger de voir les barbares descendre sur la ville devient de plus en plus réel, c’est peut-être même, à Paris, l’un des problèmes majeurs des 10 prochaines années. C’est maintenant qu’il faut agir.

Les barbares à nos portes !
Je suis déjà passé à Brétigny-sur-Orge, j’y ai vu une de ces innombrables villes de banlieue parisienne couvertes de pavillons, plutôt vertes, et où on trouve deux ou trois cités plutôt résidentielles et apparemment bien entretenues (je vous renvoie sur Google Street View), mais aussi quelques champs, dont les habitants ont un faible taux de chômage et un niveau de vie moyen apparemment correct. Il y a des quartiers plus difficiles que d’autres, mais a priori ni plus ni moins que partout.

Bretigny

Brétigny-sur-Orge : le décor du prochain film de la série « Banlieue 13 », par Luc Besson ?

Je sais qu’il existe des cités vraiment dures autour de Paris, mais je rassure Authueil et tous les parisiens qui vivent les mêmes peurs : non, il ne suffit pas de passer le boulevard périphérique pour basculer dans autre monde1.

Un fait ne relève pas de la rumeur, en tout cas : il y a quinze ans, l’ancienne Société nationale des chemins de fer a été « réformée », découpée en plusieurs morceaux dont, essentiellement, une société d’exploitation ferroviaire, la SNCF, et Réseaux ferrés de France, une société qui s’occupe de la maintenance des lignes et qui conserve la dette de l’ancienne SNCF afin que ce trésor négatif n’empêche pas la nouvelle SNCF de se développer. Tout cela s’inscrit dans le cadre de l’ouverture du marché ferroviaire à la concurrence au sein de la communauté européenne, mais c’est aussi une astuce pour que la SNCF soit rémunératrice pour des investisseurs privés, pour l’instant par le biais de filiales — ce qui constitue une forme assez sournoise de privatisation : officiellement, l’État est actionnaire unique de la SNCF, mais celle-ci a de nombreuses filiales qui elles sont des sociétés anonymes…
Avec la réforme de 1997, pour résumer, les Français ont perdu la SNCF mais ont conservé sa dette et le droit d’assurer la maintenance du réseau. La SNCF, de son côté, transforme les gares en centres commerciaux, a fait des « contrôleurs » des « agents de service commercial », et des « usagers », ses « clients ». Comme d’autres sociétés qui exploitent le réseau, la SNCF paie une redevance à Réseaux ferrés de France pour l’entretien des lignes, mais la somme n’est notoirement pas suffisante, est prioritairement affectée aux trains à grande vitesse, et l’on attend souvent que les lignes traditionnelles soient dans un état catastrophique pour s’en occuper. La ligne Paris-Orléans-Limoges-Toulouse, où a eu lieu l’accident, était connue pour sa grande vétusté et l’âge canonique des trains qui y circulent.

Les guerriers de la nuit.

Les guerriers de la nuit.

Difficile d’affirmer avec certitude que l’accident aurait été évité si la SNCF consacrait un peu plus de ressources à son cœur de métier — le train —, qu’à des montages commerciaux. Les accidents, ça arrive. Mais quand le public réclame la privatisation ou l’ouverture à la concurrence de certains services publics, il s’expose à ce que ces services ne soient plus gérés à long terme dans l’intérêt des usagers, mais à court terme et dans l’intérêt de leurs actionnaires dans un état de dilution de la responsabilité des missions. Je ne pense pas que tout service public ait vocation à être un monopole d’État — l’ouverture des télécommunications à la concurrence a plutôt été un bienfait2, par exemple —, mais il faut bien réfléchir à ce qu’on risque de perdre en détruisant les grandes entreprises publiques : en général, cela n’aboutit qu’à des augmentations de tarifs et à une dégradation du service puisque pour qu’une entreprise soit profitable à ses actionnaires, il faut bien que l’argent soit pris quelque part, soit en augmentant les prix, soit en baissant le coût (et généralement la qualité) du service.
Aujourd’hui, nous parlons d’un train, de six morts, de blessés : c’est triste, c’est horrible, c’est énorme dans l’histoire ferroviaire, mais ce n’est qu’un petit accident. Un jour, c’est peut-être une centrale nucléaire défectueuse qui subira un accident.

Au fait, vous savez que les centrales nucléaires françaises viennent de voir leur durée d’exploitation réglementaire étendue3 jusqu’à soixante ans ?

(lire ailleurs : Authueil et Zimmerman, par Hady Ba ; Brétigny et les pillards de l’Apocalypse, par Seb Musset ; Je suis un barbare, par Bobig)

  1. Enfin pour être très exact, les quartiers qui jouxtent le Périphérique ne sont pas toujours très souriants, c’est vrai, mais ils ne sont pas vraiment représentatifs de toute la banlieue. []
  2. J’écris ça en tant qu’Internaute, en me souvenant à quel point la direction de France Télécom a, en son temps, freiné l’expansion de l’Internet grand public : un monopole mal inspiré peut faire des dégâts considérables. []
  3. La rénovation ou le démantèlement d’une centrale nucléaire coûtent tellement cher que l’on préfère tirer sur la corde, tant que ça marche… Avec l’extension de la durée d’exploitation, la célèbre centrale de Fessenheim pourrait tenir jusqu’en 2038… []

Rallumer les Lumières

Le neuf mai à trois heures vingt-cinq du matin, je ne suis pas couché, à la place je poste un article pour défendre Jean-Jacques Rousseau. Eh oui, comment me coucher alors que someone is wrong on the Internet ?

Note : les personnes dont j’ai relevé les tweets plus bas ne sont pas visés par cet article, ils ne sont ni les premiers ni les derniers à répéter les informations ou les rumeurs dont je veux dénoncer les motivations profondes.

Je suis tombé par hasard sur Twitter sur des bribes de conversation où était cité Jean-Jacques Rousseau. Et comme à chaque fois où Rousseau ou Voltaire (et parfois encore Montesquieu) est cité de manière positive dans un espace de conversation sur Internet, quelqu’un vient les dénigrer. Pour Rousseau, le premier angle, c’est bien sûr l’abandon de ses enfants, contre le vœu de leur mère, fait qui nous semble à présent terriblement choquant, surtout venant d’un auteur qui a tant réfléchi à l’enfance et à l’éducation1.

Bien entendu, c’est choquant. Mais il faudrait connaître mieux le contexte pour en juger : pour un intellectuel pauvre et sa compagne (avec qui il n’était pas marié), avoir des enfants n’était pas forcément une chose évidente, mais à l’époque, il n’existait pas vraiment de moyen de contrôler les naissances, en dehors d’avortements tardifs et dangereux. L’abandon d’enfants était une chose très répandue, pour de nombreuses raisons (unions illégitimes, pauvreté). Mais on ne s’en vantait pas. Rousseau, fidèle à son projet de tout dire sur lui-même2, et peut-être aussi forcé de le faire puisque la rumeur l’accablait déjà, a osé évoquer ce sujet. On le lui reproche plus de deux cent ans plus tard, mais peut-être pourrait-on faire ce même genre de reproches à nombre de ses contemporains si ceux-ci avaient été aussi loin que Rousseau dans l’exposition de ses fautes.

Si cette histoire d’enfants abandonnés nous choque, c’est peut-être précisément grâce à Rousseau, qui a fait comprendre à ses contemporains que l’enfant était précieux. À son époque, les femmes des villes n’allaitaient pas leurs enfants, elles les envoyaient à la campagne, chez des nourrices. Un tiers d’entre eux seulement y survivait.

Le second genre de reproche qu’on lit souvent depuis quelque temps, c’est le racisme supposé des philosophes des Lumières, parmi lesquels Rousseau. C’est une accusation étrange dans le cas de ce dernier car on serait bien en peine de trouver des citations douteuse émanant de lui dans ce registre3.  Mais la rumeur a du succès, et on va (cf. plus bas) jusqu’à l’accuser d’avoir cru en la « supériorité de la race blanche », rhétorique anachronique puisqu’elle rappelle l’époque coloniale de la France voire le nazisme : on n’utilisait pas ces termes au XVIIIe siècle.
Et si, comme le disent certains, les philosophes des Lumières n’ont pas franchement pris position contre la traite négrière, ils ne l’ont pas spécialement justifiée non plus : au pire, ils ont fait preuve de quelques préjugés. On peut peut-être plus légitimement taper sur Voltaire, qui adorait faire des théories sur les peuples, théories qu’on peut qualifier de racistes. En revanche le document qui l’accuse d’avoir investi de l’argent dans l’esclavagisme4 est, semble-t-il, un faux. Mais Voltaire est aussi l’auteur du monologue de l’esclave de Surinam5, qui parle sans détours de la cruauté de l’esclavagisme : « On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe (…) Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible ».
À mon avis, Voltaire était nettement moins entier, et plus conscient de ses ambiguïtés et de ses contradictions que Rousseau. Plus hypocrite, quoi. Et plus malin.

Je m’interroge sur cette propension récente à salir les philosophes des lumières. Leurs écrits datent d’il y a deux-cent cinquante ans, ils n’étaient que des hommes, avec des préjugés, des faiblesses, des contradictions, des compromissions, ils vivaient dans un monde qui a peu à voir avec le nôtre et on peut, me semble-t-il, relativiser — sans pour autant les occulter — un peu leurs défauts, lesquels ne pèsent pas grand chose si on les met en balance avec ce qu’ils nous ont apporté. Car ils ont quand même théorisé la liberté de l’individu face à la tyrannie et à l’arbitraire tout en réfléchissant à la citoyenneté, au fonctionnement de l’État, de la justice, à la séparation des pouvoirs, à la libre-circulation de la connaissance,… Nous leur devons énormément.

Mais voilà, Voltaire le théiste anticlérical, Rousseau le Chrétien suspect (converti au Catholicisme pour quitter la Suisse, il était croyant mais pas spécialement respectueux de la religion) et Diderot le matérialiste, ont (avec bien d’autres) ouvert la brèche du rejet de la religion, de l’athéisme et de l’anticléricalisme. Je pense que c’est cela, ainsi que leur réflexion sur l’universalisme, qui sont la raison de l’espèce de campagne qui est menée contre eux et que beaucoup, par manque de connaissance du sujet, relaient.
Je pense qu’il n’y a rien d’innocent dans cette cabale, qui sert moins à parler des philosophes en tant qu’individus qu’à disqualifier sans discussion leur pensée et leur postérité, et ce au profit de projets extrêmement réactionnaires.

  1. Lire Les Confessions, livre VIII : « Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé (…) Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l’être. J’aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l’ont été ». []
  2. « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi ». []
  3. Voir par exemple cet article de Respectmag, qui cherche des poux à Rousseau, Montesquieu et Diderot, mais de manière assez peu convaincante. []
  4. Mais aujourd’hui, ne peut-on pas reprocher le même genre de choses qu’à Voltaire à une personne qui a des actions dans une marque de sportswear qui fabrique ses vêtements dans les plus pauvres régions de l’Asie ou dans des sociétés de production énergétique qui pillent l’Afrique ? []
  5. Lire Candide ou l’optimisme, chapitre 19. []

Like a foule

Dans le billet précédent, je disais du mal du foot. Je m’en veux toujours un peu de faire ça, c’est un peu bourgeois finalement, un peu snob. Après tout c’est le sport du tiers-monde, le seul qui donne une dignité internationale à des nations d’Afrique ou d’Amérique du Sud qui, le reste du temps, ne sont connues que pour les ressources naturelles que les pays plus fortunés y exploitent. Les publicités de la marque Puma racontent ça de manière admirable.

puma

Émouvantes, ces publicités, non ? Puma appartient à Pinault, dégage un chiffre d’affaires de trois milliards de dollars annuels et est connu pour les faibles salaires que ses ouvriers d’Inde, d’Indonésie ou du Cambodge perçoivent, autant que pour les produits chimiques mortifères que ses usines déversent dans le Yang Tse. Ces scandales environnementaux et sociaux, dénoncées par des ONG, semblent avoir poussé la marque à changer de pratiques. Reste que montrer des sportifs jouer au foot dans la poussière des rues de Lagos ou de Kinshasa avec des chaussures fabriquées pour une misère par des asiatiques, ensuite vendues dans le monde entier pour enrichir un conseil d’administration européen, ça semble un rien obscène. Et pourtant, cette mythologie de sport du tiers-monde, de sport des cités, n’est pas usurpée.

Au delà du fric et de la place médiatique délirante que prend le football (combien d’hommes politiques perdent un temps fou à faire croire qu’ils se passionnent pour les tribunes du Stade de France ?), je le disais, ce qui m’angoisse, c’est la foule des spectateurs.
Mais au fond, je dois le dire, ce n’est pas spécifique au football. Je me souviens des manifestations étudiantes de 1986. Je n’étais pas étudiant, mais j’y allais, j’ai dormi dans l’amiante de la fac de Jussieu, j’ai chanté des slogans (« Devaquet, au pi-quet, Monory au-ssi »), sans comprendre vraiment les tenants et les aboutissants de la réforme combattue. Mais nos profs au lycée nous laissaient plus ou moins aller manifester, c’était la fête — enfin jusqu’à la mort de Malik Oussékine, qui a fait prendre un tour grave aux événements.
À cette période, j’ai vécu une charge de CRS. Je me souviens de la peur que j’ai ressenti, de la manière dont je courrais, dont je m’arrêtais, dont je me protégeais la tête, dont je criais. Et je me rappelle aussi qu’autour de moi, tout le monde avait exactement les mêmes gestes, et ressentait visiblement exactement la même chose. Je ne sais pas si on dégage des phéromones lorsqu’on a peur (sans doute ?), mais tout le monde semblait être dans le même état d’esprit, ou même pas d’esprit, ce sont nos corps qui agissaient, nos réflexes, plus tellement nos têtes.

En 1986, j'étudiais dans un LEP de photographie, j'ai donc pris un certain nombre de clichés des manifestations, mais je ne retrouve rien de bien intéressant si ce n'est cette image de couple au milieu de la foule.

En 1986, j’étudiais dans un LEP de photographie, j’ai donc pris un certain nombre de clichés des manifestations, mais je ne retrouve rien de bien intéressant si ce n’est cette image de couple au milieu de la foule.

Cette expérience m’a terriblement vexé, parce que je sais qu’à un moment, je n’ai plus été ni un individu, ni un être véritablement pensant. Et depuis, j’évite les manifestations. Enfin depuis ça et depuis d’autres événements comme le fait d’être allé défiler, deux ans plus tôt, pour que la radio NRJ ait le droit de diffuser de la publicité (et amène ce modèle économique aux autres stations). Évidemment, on ne nous avait pas présenté la chose comme ça à l’époque, mais le fait d’avoir fait partie des centaines de milliers d’idiots qui ont défilé ce jour-là m’a, rétrospectivement, fait comprendre qu’un manifestant ne maîtrise pas forcément la cause qu’il défend et n’est qu’un agent non-intelligent au cœur d’un rapport de force. En même temps, enfant, j’ai défilé contre le nucléaire avec un masque blanc et pour le Larzac avec un masque de mouton : ça reste des bons souvenirs de manifestations familiales et liées à une cause que j’aurais soutenue sans l’aide de mes parents si j’avais eu l’âge pour comprendre de quoi il était question, je ne dis pas que ça ne peut pas exister, une manifestation utile et juste, mais je me tiens à l’écart de ces rassemblements.

On me dira qu’un concert musical n’est pas loin d’un match de foot ou d’une manifestation : l’individu se fond dans la foule, avec qui il partage des émotions puissantes. Mais je vois des différences importantes. Dans le football, deux équipes s’affrontent, et si du point de vue des joueurs l’affrontement semble généralement plutôt pacifique — sportif, comme on dit —,  leurs partisans, eux, semblent souvent atteints d’une folie patriotique furieuse qui les amène à haïr le camp adverse et qui rappelle tout simplement la guerre : des gens capables de s’entre-tuer parce qu’ils croient à des contes absurdes, comme le fait qu’un homme qui court derrière un ballon est investi, en quelque sorte, d’une partie d’eux-mêmes, parce qu’ils portent une écharpe aux couleurs de son équipe. La neurologie l’a montré : si on voit le supporter de l’autre équipe de prendre un coup, notre cerveau ne se montre pas empathique, n’éprouve pas de douleur, non, il active ses circuits du plaisir !

paris

Le cas des manifestations est différent, il en existe de très diverses, certaines sont légitimes et utiles, d’autres sont les instruments de ceux qui savent les encadrer. Elles ne sont pas ouvertes au débat, à la réflexion, aux pensées inattendues, alors je ne les pense utile que de manière ponctuelle et justifiant une unité.

Le concert musical est bien différent : là aussi, la foule éprouve les mêmes affects de manière synchrone, est parcourue des mêmes frissons, des mêmes plaisirs. Mais il n’y a pas de camp adverse, pas de combat, une compétition où le public s’identifie aux concurrents (hors Eurovision), juste un plaisir sain et qu’il est agréable de partager. En général, bien sûr (je me rappelle d’avoir vu des artistes sifflés en première partie de concert, terrifiant : des hyènes en meute). On dit souvent que la musique n’a pas de frontières, pas de patrie, et je pense que c’est vrai. Bon, on me dira que les armées font défiler des musiciens pour encourager les troupes à gaiement aller tuer des gens…