Just stop oil painting

Au Musée du Louvre, le 29 mai 2022, travesti en femme âgée sur un fauteuil roulant, un jeune homme s’est subitement levé pour envoyer une tarte à la crème en direction de la Joconde de Léonard de Vinci. Alors qu’il se fait escorter par des agents de sécurité, le jeune homme explique sa motivation : sauver la planète.

« Pensez à la Terre, il y a des gens qui sont en train de détruire la Terre, pensez-y (…) Tous les artistes pensez à la Terre. C’est pour ça que j’ai fait ça. Pensez à la planète. »

L’identité du vandale n’a pas été officiellement révélée, pas plus que les éventuelles suites judiciaires à son action1, mais il s’agirait (on m’a dirigé vers lui, mais j’avoue avoir du mal à le reconnaître) d’un youtubeur de faible notoriété qui, à en croire son profil, « rêve d’être acteur » et « exerce l’humour ». Ses vidéos ne traitent jamais d’écologie, on peut donc supposer qu’il s’agissait avant tout d’accéder à la célébrité en s’en prenant au tableau le plus célèbre du monde et en se réclamant d’une cause plutôt consensuelle2. Je note que le jeune homme n’a pas communiqué ensuite sur ce coup d’éclat, et ça n’est pas étonnant car on ne peut pas dire qu’il soit très marquant : le discours militant est pour le moins évasif (« pensez à la planète », ça sonne un peu comme « parlez-en à votre médecin »), la portée symbolique du geste est pauvre, l’événement est anecdotique (pas de dégâts irréparables, et tant mieux, et puis ce n’est pas la première fois que quelqu’un s’en prend à des tableaux, ni même à ce tableau précis…).
Ici, donc, l’engagement militant semble assez superficiel.

Les militants de Just Stop Oil, la main collée au cadre de la Cène de Léonard de Vinci. Je n’ai vu nulle part de mention du type de colle employé, mais sur cette image issue d’une vidéo, on voit le tube, minuscule, ressemble fort à celui des colles Everbuild au cyanoacrylate, qui collent instantanément, et sont toxiques. J’espère que ces gens savent de qu’ils font !

Il en va tout autrement avec l’épidémie d’actions de militants pour le climat dans des musées britanniques depuis le 29 juin dernier. Leur mode opératoire le plus courant consiste à se coller une main au cadre d’une peinture célèbre : les Pêchers en fleurs de Van Gogh à la Courtauld Gallery, une copie de la Cène de Léonard de Vinci à la Royal Academy, et ainsi de suite : National Gallery, Kelvingrove Art Gallery, Manchester Art Gallery,…
Cette action non-violente et sans danger pour les peintures, due au collectif Just Stop Oil, est destiné à réclamer un arrêt pur et simple des projets d’exploitation pétrolière et gazière. Sur les murs ou sur le sol du musée, ils peignent des slogans à la bombe.

En voyant les photos, j’ai l’impression qu’il ne s’agit pas de bombes de peinture émaillée, comme celles qu’on utilise pour la carrosserie des automobiles ou les tags, mais de bombes de marquage, comme on en utilise dans la construction. Ces peintures s’enlèvent assez facilement, mais leur composition n’en est pas moins polluante. Le liant est composé d’huiles minérales (pétrole, bitume, houille), les solvants sont des mélanges « d’hydrocarbures aliphatiques et d’esters », je ne sais pas ce que c’est mais ça ne semble pas être de l’eau, et le gaz propulseur est un mélange d’Isobutane et de propane. Si l’isobutane est un gaz employé en substitut à divers gaz à effet de serre, le propane, lui, est obtenu lors de la distillation du pétrole brut.
Je dis ça, je dis rien.
Le collectif n’agit pas que dans des musées. Avec une pertinence autrement plus forte, ils ont par exemple perturbé des courses automobiles. Les « sports mécaniques », où des véhicules à essence font des tours de piste pour revenir à leur point de départ me semblent difficilement justifiables dans le contexte actuel.
Au passage, je me demande si le rapport entre la peinture et le slogan « just stop oil » a été réfléchi, car je ne peux m’empêcher de noter ici qu’il s’agit de peintures à l’huile, et le mot « oil » désigne bien entendu le pétrole, bien sûr, mais aussi l’huile, et, comme en Français du reste, peut être utilisé comme synonyme de « peinture à l’huile ».

La Charrette de foin, de John Constable, est un des plus grands classiques de la peinture anglaise. Il y a quelques années, il avait déjà servi à une autre démonstration militante : un membre des Fathers4justice avait collé une photo d’enfant sur la peinture afin de sensibiliser les législateurs aux droits paternels.

À l’exception du choix de la Cène (le dernier repas des apôtres, qui symbolise peut-être ici l’imminence d’une catastrophe ?), les peintures choisies sont toujours des paysages. Et ce choix, quoi qu’on pense du mode d’action, est intéressant. Car le pétrole, l’automobile, a un impact majeur non seulement sur la qualité de l’air, sur le climat, mais aussi sur le paysage3. Sur le paysage visuel comme sur le paysage sonore.
C’est ce qu’ont cherché à démontrer deux jeunes activistes le 4 juillet à la National Gallery. Avant de coller leurs mains au cadre du tableau, ils ont posé sur La Charrette de foin, de John Constable, des laies de papier sur lesquelles était imprimée une reproduction altérée du célèbre tableau. On y voit des usines fumantes, une route bitumée et, dans le ciel, des avions.
On pourrait (et du reste ça a déjà été fait plus d’une fois) s’emparer d’innombrables classiques de la peinture de paysage et les réactualiser de la même manière pour montrer ce que nous ne voyons plus : la laideur du monde bétonné, goudronné, bruyant, encombré de véhicules. Le cerveau humain est plastique, il s’habitue à tout, il se lasse de tout, alors ce qui peut nous aider à voir ce qui ne va pas aujourd’hui, c’est peut-être de comparer, d’avoir sous les yeux à la fois notre présent et notre passé4. Les artistes peuvent tenir le journal du temps, exactement comme l’ont fait les paysagistes qui partaient sur le motif aux siècles passés, ou décrire un idéal de beauté, comme le faisait Claude Gellée dit « Le Lorrain » dans la campagne romaine. Et ils peuvent même spéculer sur l’avenir en nous avertissant de ce vers quoi nous allons.
Tout ça, ce sont des choses pour lesquelles l’art peut aider.

En 1796, alors qu’il était en charge de l’aménagement du nouveau musée, le peintre Hubert Robert a peint plusieurs vues imaginaires de la grande Galerie du Louvre. Certaines de ces vues montrent le Louvre en ruines, comme une paisible évocation de la vanité des ambitions humaines, que le temps rattrapera toujours. Pas de discours particulier sur l’écologie, bien entendu, mais aujourd’hui des artistes, des cinéastes, des romanciers et même des auteurs de jeux vidéo produisent des œuvres autour de ce thème : qu’allons-nous laisser derrière nous ?

Pour justifier leurs actions, les activistes de Just Stop Oil ont un discours un peu ambivalent. Ils disent à la fois que c’est le moyen qu’ils ont trouvé pour attirer l’attention, et on peut admettre que ça fonctionne, mais si c’est l’unique but, alors pourquoi les musées ? Et pourquoi pour cette cause ? Si la seule justification est la publicité, alors n’importe quelle ONG, n’importe quel groupe peut envahir un musée pour défendre une cause, bonne ou mauvaise, d’ailleurs. Ils disent aussi qu’ils veulent parler de la beauté du paysage, et de ce qui la menace : que sera la Provence telle que peinte par Van Gogh quand le pourtour méditerranéen sera un désert ? Pourquoi pas, ici au moins on voit le rapport. Ils disent enfin des choses telles que5 : « On ne veut pas faire ça à cette merveilleuse peinture mais on le fait parce qu’on est terrorisés par le futur » ou encore « Cette peinture fait partie de notre patrimoine mais ce n’est pas plus important que les 3,5 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont déjà en danger en raison de la crise climatique ». Ou enfin « on ne peut pas s’attendre que [les jeunes] respectent la Culture alors que leur avenir est menacé ». Dans ces propos je lis un mélange de revanche (le musée, truc des vieux qui ont pourri le monde) et d’un principe d’équivalence assez tordu qui rappelle les spéculations de cour de récré : « tu préfères manger du caca ou te faire couper un bras ? » ; « tu préfères un tableau ou des humains ? ». Mais jamais nulle part on n’a eu à faire un tel choix !

Dans sa communication, le groupe Just stop oil recourt souvent à une comparaison pour se justifier : en mars 1914, juste avant le début de la guerre, la Suffragette Mary Richardson a massacré, au hachoir, la Vénus au miroir de Diego Velázquez, dans le but de protester contre les conditions de détention d’une de ses camarades de lutte, Emmeline Pankhurst, que l’on forçait à s’alimenter malgré sa grève de la faim. Le tableau, entré assez récemment dans les collections nationales, était extrêmement célèbre. Le geste, très brutal bien sûr, n’était pas gratuit : tandis que les femmes se voyaient refuser d’être des citoyennes à part entière, la tradition artistique faisait (et persiste à faire, du reste) de leur nudité des objets de contemplation, tout comme la société contrôlait (et contrôle encore) leur corps par la loi, les injonctions sociales ou le regard, tandis qu’on leur refusait une citoyenneté pleine et entière. Les positions idéologiques, théoriques, philosophiques, sont une chose, mais notre rapport aux images est à mon sens bien souvent animiste : s’en prendre au dessin d’une figure, d’un corps, ça ne peut être anodin. Dans ses textes, Richardson a écrit avoir voulu « détruire l’image de la plus belle femme du monde » (Vénus) afin de protester contre la « destruction du plus beau personnage du monde moderne » (Emmeline Pankurst). Je ne sais pas à quel point Just Stop Oil maîtrise la référence, mais d’une part, toutes les suffragettes n’ont pas soutenu les actions destructrices de ce genre — je ne saurais dire si ce coup d’éclat a joué dans l’accès au droit de vote des britanniques, juste après guerre —, et d’autre part, Mary Richardson s’est fait défavorablement connaître quelques années plus tard pour un autre engagement : fascinée par les chemises brunes, elle est devenue militante (et importante responsable) du parti fasciste britannique (British Union of fascists), qu’elle n’a quitté, après deux ans, qu’en constatant que les positions féministes du mouvement n’était pas aussi sincères qu’elle l’avait espéré. C’est la seule chose qui la gênait.

La section féminine du parti fasciste britannique saluant Oswald Mosley, le fondateur du mouvement. Mary Richardson expliquait avoir été attirée par les chemises brunes du fait de leur colère, de leur sens de l’action, de leur loyauté, autant de valeurs qu’elle avait connues lors de son engagement féministe. Mais c’est en voyant que ses amis fascistes se faisaient attaquer « sans raison » qu’elle en est venue à les admirer, notamment parce qu’ils répondaient à la violence par la violence, et qu’ils frappaient fort.
Notons que Sylvia Pankhurst, la fille d’Emmeline Pankhurst (décédée à l’époque), avait critiqué le ralliement aux chemises brunes de Mary Richardson.

Quoi qu’il en soit, on aura du mal à me convaincre que des démonstrations spectaculaires dans des musées servent vraiment la cause du climat : les militants, habitués à accepter que les fins soient décorrélés des moyens, justifieront l’action ; les amateurs de peinture s’indigneront ; les automobilistes continueront d’utiliser leur automobile, et les sociétés pétrolières, de leur fournir du carburant. A-t-on jamais convaincu quelqu’un de l’intérêt d’une cause en lui marchant sur le pied ? Puisque les problèmes environnementaux concernent tout le monde, on peut difficilement faire l’économie de convaincre tout le monde de leur urgence. Et de convaincre en s’adressant au cerveau plutôt qu’avec des gesticulations hasardeuses.

  1. J’ai lu quelque part qu’il avait 36 ans et avait été admis en psychiatrie juste après son geste, mais sans détails, et il semble que le Louvre ne veuille pas communiquer sur la question. []
  2. L’écologie est une cause consensuelle, car si, certes, peu de gens sont pressés de sacrifier leur confort pour le bien de la planète, peu de gens se présentent clairement comme des adversaires de l’écologie. []
  3. Le paysage n’est pas la nature, c’est le point de vue d’un observateur sur la nature, et la manière dont la nature est aménagée pour ce point de vue. C’est le point de rencontre entre le naturel et l’artificiel, entre nous et ce qui nous environne,… []
  4. Détail amusant : Constable n’avait pas réussi à vendre sa Charrette de foin la première fois qu’il l’a présentée. Peut-être qu’en 1821, ce qui nous semble pittoresque aujourd’hui était trop banal pour intéresser le public. []
  5. Traduction & synthèse par bibi. []

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