Êtes-vous Charlie ?

J’ai besoin de savoir : êtes-vous Charlie ? Je ne vous tend pas un piège, je ne vais pas vous dénoncer à la préfecture si vous ne dites pas « Je suis Charlie », ne vous inquiétez pas, je suis pas le genre. Mais en ce moment, vous comprendrez que je doive prendre un peu mes distances avec les gens qui ne sont pas Charlie. Franchement je suis de votre côté, j’en pense pas moins, moi aussi je ne suis pas complètement sûr d’être Charlie, mais faut être prudent, ne pas être Charlie, par les temps qui courent, c’est un coup à avoir des embêtements, à être mal vu par ses collègues, à perdre son emploi, à retrouver son chat empoisonné, ses pneus crevés ou son paillasson couvert d’excréments.

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Déjà, hier, dans la rue, je croisais des gens au regard mauvais en me disant : « pourvu qu’ils ne croient pas que je ne suis pas Charlie ! ».
Il faut absolument que j’achète le tee-shirt, ou au moins le brassard, mais il paraît que c’est en rupture partout !

Afin d’éviter tout amalgame

Amusants, ces gens qui demandent aux musulmans de France et d’ailleurs de se désolidariser des terroristes « afin d’éviter tout amalgame », et qui avec cette injonction ne font qu’entretenir la confusion qu’ils affirment vouloir empêcher.
Car ce qu’ils disent, c’est en fait : « Nous croyons que tous les musulmans sont des jihadistes, nous avons peur de vous, rassurez-nous en montrant patte-blanche ». Difficile d’être plus insultant. Et plus inutile, puisque les intégristes ne risquent pas de se désolidariser tandis que les non-intégristes (qu’il ne faudrait jamais qualifier de « modérés ») n’ont aucune raison de le faire. C’est du même niveau que les spots qui disent « pirater c’est mal » au lancement des DVDs et que ne voient, précisément, que les gens qui n’ont pas piraté ces films.

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Ivan Rioufol : « Il faudrait également et urgemment que manifestent aujourd’hui les Français musulmans qui, évidemment, ne se reconnaissent pas dans cet attentat terroriste, sinon on va craindre effectivement les amalgames ».
Laurence Parisot : « Vous laissez entendre qu’ils adhèreraient à cette folie terroriste »
Ivan Rioufol : « Non, je ne dis pas cela, au contraire. Je les somme presque aujourd’hui de bien nous faire comprendre qu’ils n’adhèrent pas »
Rokhaya Diallo : « Quand j’entends dire qu’on somme les musulmans de se désolidariser d’un acte qui n’a rien d’humain, oui, effectivement, je me sens visée. J’ai le sentiment que toute ma famille et tous mes amis musulmans sont mis sur le banc des accusés »
Ivan Rioufol : « Parce que vous ne comptez pas vous désolidariser ? »
Rokhaya Diallo : « Non mais vous pensez vraiment que je suis solidaire ? Est-ce que vous osez me dire, ici, que je suis solidaire ? Vous avez vraiment besoin que je verbalise ? Donc, moi, je suis la seule autour de la table à devoir dire que je n’ai rien à voir avec ça »

Eh bien moi, je demande respectueusement mais fermement à toutes les personnes qui portent une chemise propre de se désolidariser publiquement et sans tarder de Bernard-Henri Lévy1, afin d’éviter tout amalgame. Non mais.

  1. Oui, je sais (cf. commentaires), BHL n’est pas Rioufol, mais tant qu’on est dans le n’importe quoi. Et à vrai dire, notre « nouveau philosophe » a déjà demandé aux musulmans français de se désolidariser de Daesh après la décapitation d’Hervé Gourdel. Il paraît que ce matin à la radio, Claude Bartolone l’a fait aussi ! []

La main, le dessin

Charb est mort hier matin, mais depuis, pourtant, si je vois passer un de ses dessins, je ne peux pas croire qu’il n’y en aura plus jamais d’autre. Et autant avec tous ses collègues assassinés. Le dessin redonne toute sa vie à la main qui l’a tracé, à l’esprit qui l’a pensé, à l’humeur qui l’a motivé. Parce que le dessin, c’est le souvenir d’un geste, d’une personnalité, d’un regard sur le monde, de quelque chose de vivant. Le dessin est magique, son auteur ne meurt jamais vraiment, quand bien même on aurait oublié son nom pour toujours. Tous les arts sont magiques pour cette même raison, bien sûr : le temps de la lecture ou de l’écoute, un texte ou une mélodie font exister celui ou celle qui les a créés, mais le dessin, c’est encore autre chose, même un gribouillis, une rature (l’écriture manuscrite est aussi du dessin, après tout), ont ce pouvoir magique de témoigner que quelqu’un a été vivant.

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Bien sûr, ce n’est pas une si grande consolation.

« Je suis Charlie »

J’ai passé l’après-midi la tête vide, incapable de travailler vraiment (j’étais en cours, pourtant), regardant défiler sur Twitter, Facebook et Google news les nouvelles, les morts, pas confirmés, confirmés. Charb d’abord, puis Cabu, puis Wolinski, puis Tignous. Et plus tard encore, Honoré et Onc’Bernard. Et les autres, qu’on ne connait pas.
Sentiment d’irréalité : Cabu et Wolinski ! J’ai appris à lire dans le recueil 1975 d’Hara Kiri Hebdo. J’ai lu le Grand Duduche, et plus grand, Paulette. Je voyais Cabu dessiner le long nez de Dorothée tous les mercredis dans RécréA2. J’ai lu la Grosse Bertha, où est « né » Charb, qui était d’ailleurs pion dans le lycée de mon frère. J’ai été abonné à Charlie Hebdo. Même si je ne lisais plus Charlie qu’en vacances, épisodiquement, j’ai une histoire avec ces gens. Je ne suis pas le seul :

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Alors moi qui hais pourtant les manifestations, qui crains l’imbécilité de la foule, je suis allé place de la République, ce soir, et je l’ai fait sans douter une seconde de ce que j’y trouverais : des gens tristes, consternés, calmes, amicaux, qui veulent juste se tenir ensemble pour dire qu’ils sont nombreux face aux fascistes de tout poil qui rêvent de guerre civile.

En faisant un massacre dans les locaux de Charlie, ces gens, quels qu’ils soient, ont montré leur faiblesse : ils craignent qu’on rie d’eux, car ils sont ridicules. Ils demandent jour après jour qu’on respecte leurs divinités, leurs emblèmes, leurs drapeaux, leurs mythologies, leurs légendes idiotes, parce qu’ils s’abritent derrière ces gri-gris pour se faire croire à leur propre importance.
Continuons de les railler.

Le bouche à oreille

En décembre, j’ai fait passer un examen à mes première années au Havre. Un examen très détendu, pour lequel ils avaient le choix entre deux dates différentes. Et voilà qu’une m’écrit ce matin « je n’ai pas encore passé l’examen mais je ne peux pas venir aujourd’hui, qu’est-ce que je fais ? ». En creusant, elle m’apprend que d’autres étudiants « n’ont pas encore passé l’examen ».
Parfois, je dois avoir l’air trop détendu. Mais avec les premières années, c’est dangereux : ils sont encore un peu des lycéens, et donc pas encore capables de se prendre en charge. Et ça, avec moi, c’est dangereux : je suis encore un collégien, et donc pas du tout capable de prendre en charge qui que ce soit à sa place.

De manière générale, je suis toujours épaté par le bouche-à-oreille des étudiants, lesquels, au lieu de poser les questions directement aux enseignants, discutent entre eux jusqu’à ce qu’un consensus se dégage pour savoir si le prof est là, s’il y a rendu tel jour, si le sujet était bien ceci ou cela, etc. J’ai toujours l’impression d’avoir affaire à une forme d’intelligence autonome, créée par le groupe mais indépendante de celui-ci et qui finit toujours par penser que le prof a dit qu’il ne serait pas là ce jour-là et qu’on est donc dispensé de se lever.

Promenade littéraire

Suite de l’article précédent. Je suis allé voir ce que racontait le banc « promenade littéraire » qui se trouve face à la Bibliothèque Universitaire (et au parking).

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Le panneau présente Maylis de Kerangal, native du Havre, et contient un extrait de dix lignes d’un de ses textes, plus ou moins lié au lieu. On peut voir aussi un plan de la ville qui indique la localisation les autres bancs littéraires.

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Parmi les autres auteurs, on note Queneau (natif de la ville), Quignard (né dans la région), Sarte (qui y a enseigné) et Simone de Beauvoir (qui a failli épouser le précédent pour être affectée au Havre elle aussi, mais qui a finalement enseigné à Rouen), et autres écrivains ayant décrit Le Havre.

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Et puis bien sûr, il y a plein de logos (je vais me faire des amis). Je vois sur le site Internet que l’initiatrice du projet (qui, me souffle-t-on, n’a pas décidé de l’agencement, fort peu adapté à la lecture), est férue de littérature et de bancs, et donc sans aucun doute animée des meilleures intentions du monde. Mais pour ma part, je vois surtout ici la version « culturelle » du banc anti-SDF et je doute fort que personne, dans la chaîne de décision qui a abouti à cette forme, n’y ait pensé.

Littérature contre confort

Vu au Havre, ce banc dont la structure métallique contient la locution « promenade littéraire » ainsi qu’un pupitre sur lequel se trouve un texte. Je ne l’ai pas lu, j’ignore s’il parle du rapport qu’entretenaient Bernardin de Saint Pierre ou Raymond Queneau (les régionaux de l’étape) au parking qui se trouve en face1, ou s’il parle de Maupassant et de Flaubert, les écrivains emblématiques de la Haute-Normandie, il faut que j’aille y jeter un œil.

Notons qu’il n’est pas très pratique de lire un document qui se trouve à côté de soi et dont on ne peut pas changer l’angle d’orientation.

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Les moines avaient des théories sur l’inconfort de la posture du corps et la concentration du lecteur : si l’on souffre, on ne s’assoupit pas.

Ce pupitre central a sans doute surtout comme raison d’être d’empêcher que trois personnes se tiennent sur le même banc et bien sûr, d’interdire à celui qui voudrait le faire, pour se délasser ou pour ne pas dormir à même le sol, de s’allonger.

 

  1. Je suis un peu de mauvaise foi : le banc fait face à un parking, mais aussi à la bibliothèque universitaire. []

Les excuses

Qu’est-ce que j’ai pris en rentrant à la maison hier !

Alors à présent il faut que je m’excuse, donc. En effet, en quittant Twitter sur un mouvement d’humeur et à la suite d’une discussion houleuse, j’ai écrit ce qui était parti pour constituer mes trois derniers tweets :

dernierstweets

Le premier de ces trois tweets attribuait mon départ impulsif à mes amis de longue date Squintar et de très longue date Le_Woodman ainsi qu’à AlbertineP (que je n’ai en revanche jamais rencontré mais que je connais aussi sur Twitter depuis longtemps), et ce sur le ton « Vous êtes contents ? Vous avez eu ce que vous voulez ? » que toute personne qui a eu des frères et/ou sœurs, je pense, reconnaîtra. Ensuite, au fil des articles, je me suis calmé et j’ai fini par dire que j’étais parti non pas à cause d’untel ou de tel autre, mais à la suite d’un ras-le-bol plus général, plus profond, plus ancien. Lequel, finalement, ne m’a pas empêché de faire renaître mon compte Twitter de ses cendres virtuelles hier.

Alors bon, d’accord, je suis désolé d’avoir causé de la peine avec ces mots, même s’ils ont été évidemment prononcés dans ce but sur le coup, et je suis désolé s’ils ont attiré de l’hostilité à ceux qu’ils pointaient du doigt. Mais c’est comme ça, c’est avec les gens qu’on aime que l’on peut se déchirer, non ? Les autres, on s’en fiche un peu. Je suis très sincèrement désolé surtout d’avoir rendu public un e-mail à Squintar au moment même où je le lui envoyais en privé, car c’était complètement inapproprié et inélégant, quelles qu’aient été mes intentions en le faisant.