Une arnaque bien fichue

Huit heures et demi du matin, téléphone. C’est Nathalie qui décroche. Grésillement pénible de call-center mal insonorisé, et interlocuteur à l’accent indien à couper au couteau, qui explique en anglais que son ordinateur Windows a un problème. Elle répond qu’elle est sur Macintosh et raccroche. Mais comme mon Windows a mis une heure à s’éteindre la nuit précédente, car il effectuait une de ses pénibles mises-à-jour, je ne peux pas m’empêcher de me demander si il n’aurait pas fallu écouter quand même.
Deux heures plus tard, nouveau coup de fil, mêmes conditions sonores désagréables, à la limite de l’audible. C’est moi qui ai décroché, cette fois. Un type m’explique qu’il faut d’urgence régler au plus tôt un problème sur mon ordinateur, que Microsoft UK reçoit des alertes… Je lui pose des questions auxquelles il ne répond pas : feinte ou incompétence, son anglais est vraiment très mauvais. Je finis par raccrocher.
Aussitôt, une femme me rappelle. Même son de ruche, même accent, mais son anglais est bien meilleur. Je me méfie toujours, mais elle connait mon nom et prétend pouvoir épeler mon numéro de licence : 888DCA60-FC0A-11CF-8F0F-00C04FD7D062. Elle me dit où le trouver sur mon ordinateur, et effectivement, ça s’y trouve. C’est le B.A.-BA de la prestidigitation : dire aux gens qu’on sait où se trouve quelque chose et les laisser vérifier. Ces interminables séries de chiffres, c’est crédible. Ceci étant, je me méfie toujours, et je teste la séquence de manipulations proposée (cmd, assoceventvwr) sur Google, ce qui m’amène aussitôt à des forums et des pages officielles de Microsoft qui m’expliquent qu’il s’agit d’une arnaque. Le numéro de série n’en est pas un, c’est juste une bête variable de la base de registre, tous les utilisateurs de Windows ont la même valeur au même endroit — je la reproduis dans l’article pour aider les prochains.
Victorieux, j’annonce à la dame que je l’ai confondue : « it’s a scam! ». C’est une arnaque. Une seconde voix féminine, suraiguë, se saisit du combiné et me crie : « Who told you this is a scam? ».  Qui vous a dit que c’était une arnaque ?
Je réponds que c’est Microsoft, et on me raccroche au nez.

Est-ce qu’on a essayé de me faire installer un programme qui transformerait mon ordinateur en ferme de spam ? En service pirate zombie ? Est-ce qu’on en voulait juste à mon numéro de carte-bleue ?
Je ne saurai pas. En tout cas, l’arnaque est bien fichue, assez professionnelle, même si elle ne doit pas avoir beaucoup de succès en France, puisque tout se passe en anglais (voilà qui aurait dû, plus que tout, me mettre en garde). J’ai signalé l’appel et son déroulement sur le site de Microsoft, qui ne prévoyait même pas, dans sa liste, qu’une victime de ce genre d’arnaque puisse toucher un non-anglo-saxon : la France n’était pas dans la liste des pays proposée.

Bitter biterrois

Ils ont raté le concours de la Police Nationale, ils n’ont (pour ce que j’en ai vu) que peu de compétences, et depuis l’informatisation des services, ils ne peuvent plus si facilement faire sauter les PVs de stationnement : qui veut être ami avec les policiers municipaux ?
Quand on a du mal à se faire aimer, on se rabat sur le respect, au sens de « tenir en respect », c’est à dire faire peur.
Les biterrois vont devoir apprendre à courir.

beretta_beziers

Le maire de Béziers communique avec un Beretta (plaqué or, ou c’est ce que laisse croire la photo ?) et un dialogue qui doit moins à l’Inspecteur Harry, souvent cité, qu’au Belmondo des années 1970s : « J’te présente mon nouvel ami, tagada tsoin tsoin, il s’appelle Beretta 92 ».

Quel pays de cons, quand même ! Et c’est pas fini. Le poisson pourrit par la tête, dit-on, mais parfois il pourrit aussi par le trou du cul. Je ne cite pas explicitement Robert Ménard, hein.
Le vrai problème de la démocratie, c’est qu’on n’a plus d’excuse, on ne peut pas se cacher : si on a des incompétents ou des ahuris aux commandes, c’est qu’une majorité (comme je plains les autres !) l’a bien voulu, et ça en dit beaucoup sur ce qu’elle vaut.

Et l’affaire du Formule 1 de Niort, on en parle ?

Je n’ai pas de sympathie pour Dominique Strauss-Kahn mais la joie mauvaise avec laquelle le procès du Carlton de Lille est suivi me met mal à l’aise. Ce n’est pas la première fois que je me dis que, en démocratie, comme dans le show-business, le public ne tolère de subir des élites ou de se créer des idoles que dans la perspective éventuelle d’assister à leur chute : on élit ses futures figures de carnaval, qu’on moquera, battra et brûlera. S’il y a au passage de sordides histoires de sexe, d’argent, ou pourquoi pas des meurtres, c’est du petit-lait.

L’affaire Strauss-Kahn mérite-t-elle objectivement de mobiliser tant de journalistes et de s’étaler en audiences interminables ? Ce que j’en retiens, c’est que des types étaient prêts à participer à des partouzes pour s’approcher du futur président de la République de l’époque… Ils ne se prostituaient pas moins que les femmes qu’ils embauchaient.
Il paraît que dans de nombreux secteurs économiques, les hommes qui font des voyages d’affaire se voient fournir le service de prostituées : ils ne les ont pas forcément réclamées, ils ne les paient pas, mais j’imagine qu’ils connaissent leur statut. La pratique porte des noms de code : « chambre garnie », « lit avec oreiller », et autres métaphores charmantes qui transforment un peu plus ces femmes en objets. Dans le film Soylent Green, les appartements chics sont fournis avec des femmes que l’on nomme furnitures : meubles.

L’affaire du Carlton de Lille pourrait être une belle occasion de parler de cette prostitution du monde des affaires dont certains me disent qu’elle est ordinaire, et qui en dit sans doute très long sur la place des femmes dans le monde de l’entreprise.

L’éducation par la négative

Ma fille cadette, bonne élève, souffre en préparant un oral en espagnol pour le lendemain. Elle doit disserter sur les questions d’échanges culturels et de territoire, en s’inspirant des documents vus en classe, et en choisissant une problématique particulière.
J’essaie de discuter pour l’aider à débloquer son problème, mais à chacune de mes suggestions, elle m’explique « on n’a pas le droit ». Pas le droit de tout axer sur un document ou une œuvre, qui servirait de prétexte. Pas le droit de ne pas faire de plan. Pas le droit de faire un pas de côté, pas le droit de parler d’un film qu’on est seul à connaître, pas le droit de parler trop longuement des documents vus en classe, pas le droit de ne pas en parler, pas le droit, pas le droit, pas le droit. Juste l’obligation que le résultat ne soit pas trop « bateau », pas trop plat.

Que ce soit la consigne ou que ça soit la manière dont ma fille comprend cette consigne, il me semble qu’on est au cœur mêmes des pires travers de l’éducation nationale française, qui pose des contraintes en cascade, des injonctions négatives et réclame dans le même temps, et de manière pour le moins contradictoire,  de l’originalité et de l’indépendance. La mère de ma fille, elle aussi habituée à être bonne élève, a buté sur le même problème en devenant, de manière éphémère1, professeure des écoles : si j’ai bien compris, chaque enseignant doit construire ses cours en autonomie, mais en connaissant le programme, les consignes, les directives, autant dans les contenus que dans la méthode pédagogique, et en dépensant une énergie considérable à « montrer patte-blanche » lors des inspections, ce n’est pas tant de bien faire, qui est demandé, que de rendre compte qu’on a suivi les règles…

Si on ajoute à ça la tendance de l’école française à faire reposer les évaluations sur le principe du piège (on cherche ce que vous ne savez pas, ce que vous n’avez pas compris, ce que vous avez mal fait), et avec l’idée que rien ne sera jamais assez bien, cette institution peut difficilement être autre chose que le royaume des double-contraintes2 et du stress, au sens d’Henri Laborit, c’est à dire une situation psychologique qui advient lorsque l’on veut répondre à un problème mais qu’aucune action n’est envisageable. On est alors prostré, et on ne peut survivre que par l’agressivité ou la fuite.

  1. Nathalie a préparé le concours de professeur des écoles tout l’an passé, et l’a passé avec succès, et même, bien classée. Mais après trois mois de stage, et malgré le plaisir qu’elle avait à aller à l’université la moitié du temps, elle a craqué et abandonné ce métier. J’espère qu’elle prendra le temps de raconter cette expérience. []
  2. Lire l’article de Wikipédia sur le sujet. []

Empathie et abstraction

(post qui fait suite à une discussion que j’ai de manière récurrente avec @squintar sur Twitter, dont la forme courte fait que j’ai un peu de peine à m’expliquer sur ce sujet complexe. C’est le bel article Ma rage est ingouvernable (Robert Mcliam Wilson) qui m’en fournit le prétexte)

J’ai entendu dire une fois (où, quand, comment, je ne sais plus) que pour pratiquer la torture, c’est à dire pour faire souffrir sciemment, il fallait être doué d’empathie, donc être capable de comprendre le sentiment de l’autre, voire de partager son sentiment. Et cela vaut autant pour la torture sous un régime fasciste que pour toutes les petites douleurs que nous nous infligeons quotidiennement les uns aux autres pour provoquer, par exemple, un sentiment de culpabilité ou une vexation. Un usager mécontent de la Poste qui part en disant « j’espère que vous serez bientôt privatisés ! » ; un fraudeur qui reproche au contrôleur qui vient de lui faire perdre quelques dizaines d’euros qu’il n’envie pas son métier ; des enfants qui se chamaillent en se rappelant mutuellement des épisodes honteux ; etc.
Cette idée de l’empathie comme outil de la cruauté1, malgré son apparente contradiction, me semble extrêmement logique. Qui aurait l’idée de projeter de la méchanceté sur une bactérie mortifère, dont nous savons qu’elle ne cherche pas à provoquer de la souffrance, mais juste à survivre et à prospérer ? Les mammifères semblent capables d’un haut niveau d’empathie, notamment les grands singes, et plus que tout autres grands singes, sans doute, les humains.
Notre capacité à faire preuve d’empathie atteint un niveau tellement élevé qu’elle ressemble presque à un dérèglement neurologique2 : nous sommes prêts à nous attendrir ou à nous fâcher contre des personnages imaginaires (sans quoi la fiction ne pourrait exister), à projeter toutes sortes de qualités ou de sentiments sur des animaux au fonctionnement social pourtant bien différent du nôtre, ou à éprouver une tendresse irraisonnée pour nos animaux familiers et pour ceux que nous exploitons, ainsi que le montre, peut-être, notre habitude de nommer différemment l’animal que nous élevons (vache, cochon, poule) et celui que nous mangeons (bœuf, porc, poulet), et en tout cas notre refus d’être confronté trop violemment à la réalité de l’existence et de l’abattage des animaux que nous mangeons3.

La capacité à l’empathie dont notre espèce est capable de faire preuve a sûrement varié avec le temps, de même que notre capacité à l’abstraction, qui est un autre outil grâce auquel nous pouvons concevoir des choses qui n’existent pas encore et avoir un avis sur toutes sortes de réalités que nous ne pourrons jamais embrasser du regard ni expérimenter d’une manière ou d’une autre. L’abstraction, le fait de penser par catégories conceptuelles, a permis l’invention de nos sciences.

Il me semble que dans bien des cas, l’abstraction est aussi le moyen qui s’impose à nous pour échapper à la sensibilité que nous impose l’empathie.
Les gens, des gens (parfois vous ou moi) peuvent parvenir à haïr, à craindre, à brimer ou même à tuer une personne non pas parce qu’elle est la personne qu’elle est, c’est à dire un individu complexe avec une histoire singulière et une personnalité unique, mais parce qu’ils l’associent à une catégorie, à un groupe : arabe, juif, noir, homosexuel, étranger, profiteur, femme, gauchiste, pauvre, riche, rrom, extrémiste, modéré, athée, malade mental, etc.
Une fois « l’autre » identifié, on peut mettre en veille sa sensibilité et se faire croire, temporairement, que cet « autre » a si peu de lien avec nous que sa douleur ne peut pas nous toucher, que cet « autre » est à ce point le représentant d’une catégorie que nous n’avons aucune obligation de le comprendre en tant qu’être humain. Ce n’est pourtant souvent qu’un leurre, une manière de se convaincre de son bon droit à échapper à la morale élémentaire (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas brimer, ne pas exploiter, assister qui en a besoin, etc.).
C’est un leurre, parce que celui qui fait subir des souffrances au nom d’abstractions, en niant l’individualité de l’autre, en l’extrayant de l’espèce humaine, parfois, ne peut pourtant le faire que parce qu’il a conscience de la souffrance qu’il produit sur sa victime ou sur ceux qui la pleureront.
Pour se montrer inhumain, en résumé, il faut précisément être humain.

  1. Tout ceci pourrait aussi nous ramener au plutôt bel épisode d’Adam et Eve dans la Genèse : c’est en obtenant la connaissance, la conscience de ses actions et de leurs conséquences que l’homme sait qu’il peut causer le mal, et devient donc comptable de ses péchés. []
  2. Puisque la plupart des humains sont capables d’empathie, ce sont, bien entendu, ceux chez qui cette dernière dysfonctionne qui sont réputés malades. []
  3. J’insiste sur notre rapport aux animaux, qui me semble très révélateur de notre sens de l’empathie. C’était sans doute aussi ce que pensait Philip K. Dick puisque dans le roman Do androids dream of electric sheep (Blade Runner), c’est le rapport aux animaux qui caractérise l’humain. []

Cette fois où je suis allé au Fouquet’s

José Artur est mort hier. Il était animateur de radio, je le précise puisqu’on ne l’entendait plus beaucoup depuis une voire deux décennies (me semble, mais j’avoue que j’écoute peu la radio).

Pour moi, José Artur, c’est surtout le souvenir d’un de mes premiers enregistrements radiophoniques en direct. J’avais quinze ou seize ans et on m’invitait pour parler de graffiti. Peu de temps avant, j’avais été longuement interviewé pour un reportage de France Culture sur le même sujet, mais on avait le droit de dire des bêtises, de réfléchir, d’hésiter, bien sûr, puisque le résultat était ensuite monté. Je ne sais plus le nom de l’émission de José Artur, mais ça se passait au Fouquet’s, dans un salon privatif à l’étage. La table m’a semblée immense, l’ambiance détendue. Un serveur m’a demandé ce que je voulais boire. Il y avait des bouteilles de plusieurs alcools forts, sans doute aussi des vins apéritifs, et j’ai demandé du Perrier. Je me suis assis au bout de la table. Pendant l’émission, l’animateur m’a demandé de définir ce qu’était un pochoir, j’ai commencé par dire que c’était du carton découpé, et quelqu’un m’a coupé pour me faire remarquer que les pochoirs pouvaient être faits d’autres matériaux. J’ai alors perdu mes moyens, bafouillé, et lu dans les yeux de la table un regard que j’ai longtemps retrouvé ensuite (jusqu’à finir par me détendre, fin du monde oblige) et qui signifiait : « ouille, celui-là, c’est un mauvais client, on ne va plus rien lui demander ». Et je n’ai plus parlé. Je suis sorti de là un peu frustré, bien sûr, mais en ayant l’impression d’avoir posé le pied dans un monde nouveau.

Préfaçons les textes sacrés

Depuis un jugement de 1979, il est licite de publier en France le livre Mein Kampf, par Adolf Hitler, car malgré (ou du fait de) la toxicité avérée de ce livre, il constitue un document historique important. Mais toute édition de ce livre doit contenir une préface de huit pages, située entre la couverture et les pages de garde, qui contextualise historiquement l’ouvrage, rappelle les crimes nazis et égrène la liste des articles de loi qui limitent la liberté d’expression en matière d’incitation à la haine.

Ne serait-il pas opportun de faire précéder la Bible et le Coran de préfaces semblables, afin de rappeler que ces livres, s’ils étaient parfois modernes par bien des aspects aux époques de leurs rédactions, sont désormais porteurs de considérations désormais dérangeantes et régressives sur certains sujets, comme le traitement des athées ou des fidèles d’autres religions, et bien entendu les droits des femmes ou encore l’homosexualité.
Je pensais à ça en apprenant ces atroces exécutions d’homosexuels en Irak par l’État islamique, ces pauvres hommes projetés du haut d’immeubles1 en punition du « crime du peuple de Loth », que réprouve le Coran et que quelques hadiths (pas les plus authentiques, parait-il) imposent de sanctionner par la peine de mort. La Torah (l’Ancien testament, chez les Chrétiens), de manière très explicite, impose aussi le meurtre des homosexuels. Aussi abominables que soient les exécutions mentionnées plus haut, ces dernières sont prévues, voire conseillées2, par ces textes diffusés massivement et sans frein.

Les livres ne font pas les hommes, on peut lire Mein Kampf sans devenir nazi3, on peut lire des livres religieux sans se conformer à tout ce qui y est écrit (ce qui serait, du reste, impossible, eu égard aux contradictions contenues dans ces textes) mais est-il normal de les publier sans avertissement alors que leur contenu tombe sous le coup de nombreux articles de lois ?

  1. Si, depuis la re-parution de Charlie Hebdo, le « monde musulman s’enflamme » contre l’hebdomadaire, les crimes horribles commis au nom même de la religion semblent avoir plus de peine à rassembler des foules. Pour ma part, je trouverais plus honteux qu’on commette des crimes en se réclamant de moi, comme le fait Daesh avec les musulmans, plutôt que l’on raille ma foi de manière potache à coup de dessins, il me semble. []
  2. Les livres que je cite ont en commun de ne pas être considérés comme des fictions ou des ouvrages poétiques (quoi qu’ils ne manquent ni de fictions ni de poésie), mais comme des programmes, avec des obligations et des proscriptions de tout type. []
  3. Mein Kampf est, à vrai dire, une lecture assez risible, où se mêlent des justifications biographiques ridicules (je suis un raté mais c’est à cause des autres…) et des éléments de théorie politique qui resteraient les élucubrations comiques d’un illuminé si elles n’avaient pas eu les conséquences que nous savons. Notons que les Allemands, pour la plupart, n’ont lu Mein Kampf qu’après la prise de pouvoir des Nazis. []

Entre un et quatre millions de pigeons

Mahmoud Abbas a défilé avec des juifs.
Benyamin Netanyahu a défilé avec des arabes.
Recep Tayyip Erdoğan a défilé avec des kurdes1.
Et François Hollande a carrément défilé avec des gens de gauche !
C’est beau, quelque part.
François Hollande, le président « Free hug », a même défilé avec un pigeon, qui a fienté sur la manche de sa veste, provoquant une hilarité bienvenue parmi les proches des dessinateurs morts2. Tout ça était en vérité sympathique, et voir tant de gens si différents bourrer les trains dès ma gare de banlieue pour une manifestation sans mot d’ordre et sans revendication autre que de la peine et un engagement fraternel, j’ai trouvé ça assez réconfortant. Un bon moment, où je n’ai pas entendu de Marseillaises entonnées, pas vu de Corans brûlés, pas vu quiconque reprocher à un autre son origine, sa religion, ses vues politiques. Pas de fraternité hystérique, au contraire, il me semble que tout le monde était bien conscient des différences, et conscient aussi que dès demain, les interprétations sur ce qui va suivre différeront.

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Tous sardines, d’accord !…

La France ne serait pas la France si plein de grincheux n’étaient pas restés chez eux, comme mon fils-le-rouge qui m’a expliqué qu’on était instrumentalisés etc. De fait, nous allons devoir être vigilants et nous assurer qu’il n’y avait bien qu’un seul pigeon dans les manifestations, et pas quatre millions.

En effet, et c’était prévisible, les hostilités démarrent, avec notre premier ministre qui promet « une réponse exceptionnelle ». « Exceptionnel » pourrait signifier « qui sort de l’ordinaire », mais le mot est malheureusement à comprendre comme « d’une ampleur exceptionnelle ». Car il n’annonce rien de neuf : il veut surveiller plus, et punir plus — donc réduire les libertés au nom des libertés ; il veut que les jihadistes emprisonnés soient plus isolés ; il veut que les enfants qui ont la foi en Dieudonné et l’expriment en disant qu’on les empêche de s’exprimer soient plus punis ; et quant à l’éducation, les propositions ne sont pas claires3 mais j’imagine qu’il ne sera pas question de donner un peu plus de moyens aux enseignants pour empêcher que des jeunes gens qui ont passé une partie considérable de leur existence assis sur une chaise d’école n’en viennent à assassiner. J’imagine, connaissant l’éducation nationale, qu’on imposera dans les emplois du temps annuels quelques heures consacrées au catéchisme civique. J’imagine, connaissant l’école, qu’il sera juste question que l’on exclue deux jours ceux qui font exprès de tousser pendant les minutes de silence républicaines, pas de comprendre pourquoi ils les ressentent comme une injonction à prendre le parti de l’ennemi.
Enfin, il ne parle pas de l’ingérence française dans différents pays d’Afrique ou en Syrie, notamment, qui, justifiée humanitairement (je préfère les Kurdes à Daesh, personnellement) ou non, me semble nettement liée à ce qui vient de se passer, ne serait-ce que parce que les assassins de Cabu et des autres se voyaient en vengeurs d’un monde musulman humilié et opprimé par les pays occidentaux.

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…mais tous pigeons, non !

Comme l’ont écrit Xavier de la Porte et Rémi Noyon dans un article sur Rue89, il n’est pas si bête de comparer l’attentat contre Charlie avec ceux du 11 septembre 2001 sur un point : la probable dérive sécuritaire qui va suivre, et que chacun doit surveiller avec attention.
J’étais à la manifestation, oui, et ce n’est pas le genre de réponse que j’attends. J’ai défilé pour Cabu, pour Wolinski, pour Charb, pour la liberté non seulement d’avoir des idées mais aussi la liberté de ne pas en avoir, la liberté d’être idiot (car ils savaient l’être), enfin beaucoup de libertés, et certainement pas le contraire.

  1. J’ai vu de nombreux panneaux disant « Je suis kurde », dans la manifestation. []
  2. Mon hypothèse à ce sujet, car je sais que les vœux exaucés magiquement ont toujours une contrepartie, c’est que le sorcier qui a permis à Hollande de devenir président malgré son charisme particulier et le fait que même les gens de son parti ne l’aiment pas, a posé une condition :
    « pendant cinq ans il te pleuvra dessus. de la pluie, des ennuis, ou bien… »
    « ou bien quoi, mage, finissez votre phrase ! »
    « euh, non, vous verrez bien » . []
  3. Je le cite : « Chacun doit prendre ses responsabilités (…) au premier rang (…) l’école, l’école laïque ». []

Je ne me fais pas récupérer

Nous ne marcherons pas derrière les politiques, ce sont eux qui se trouveront dans la même manifestation, et quelle que soit la camelote idéologique qu’ils croient pouvoir vendre à l’occasion (unité nationale pour le président ; « lutte contre le terrorisme » pour les présidents des pays autoritaires ; « liberté d’expression » pour ceux qui comptent dessus pour prendre le pouvoir et nous l’enlever ; promotion de la peine de mort pour Le Pen ou d’autres ; se refaire une virginité démocratique,…), ce sont eux qui sont ridicules, ce sont eux qui ont besoin de nous.

Joe Heller
À gauche, Joe Heller décline le thème déjà passablement idiot (une fois ça va !) du « crayon comme arme » d’une manière involontairement glaçante, puisqu’il l’assimile au drone, le drone qui est le symbole même de la condescendance et de l’inhumanité dont font preuve les États-Unis, notamment, dans leur gestion du Moyen-Orient.
À droite, visionnaire, Reiser imaginait en 1972, dans Charlie Hebdo, une console pour piloter des robots tueurs que les américains auraient dans leur salon et qui leur permettrait d’assassiner à distance avant l’heure du repas…

Je ne défilerai derrière personne, derrière aucun slogan, c’est une marche de deuil, j’y vais parce que je suis triste, parce que ce qui s’est passé est important.

Jeunesse quenelleuse

J’apprends que le ministère de l’intérieur recense les tweets qui se réjouissent du massacre dans les locaux de Charlie Hebdo, avec pour projet d’engager des poursuites judiciaires qui pourront coûter cher à leurs auteurs : jusqu’à sept ans de prison. Je suis allé voir des tweets de ce genre, des tweets qui considèrent douze assassinats comme une réponse équitable à des dessins1.
Je ne sais pas si j’aurais dû chercher à les lire, ils me donnent la nausée par leur nombre et par la décontraction de leurs auteurs à deviser de vies humaines brutalement interrompues, entre des considérations sur un match de football, sur leurs vies de lycéens ou sur la pizza qu’ils projettent d’acheter.

Voilà un aperçu, qui, j’imagine, ne tombe pas sous le coup de la loi (on en trouve de franchement plus dérangeants, en tout cas), mais pour lequel je préfère tout de même masquer les visages et les noms :

Quelques autres tweets du même : « Demain je vais faire expres doublier mon.sac de cours » – « Même riche je resterai le même , fasciné par Arafat Malcolm X et Ben Laden » – « lavenir est inquietant donc des quenelle j’en propage » – « Au poste dis pas un mot si tu t’en sors c’est que tu opère mal » – « Allah a pas besoin de nous , c’est nous qui avons besoin de lui » – « dormez bien sous la protection d’allah ».

On peut aussi très aisément trouver aussi toutes sortes de théories complotistes, nées dès les premières minutes de la tragédie.
Le plus intéressant dans ces théories n’est pas tant qu’elles soient absurdes2, c’est que ceux qui les relaient semblent s’y raccrocher y compris lorsqu’elles sont résolument incompatibles. J’ai vu par exemple une personne qui était à la fois satisfaite de voir sa religion vengée dans le sang, mais qui considère que le policier abattu sur la vidéo ne l’a pas été (les assassins avaient des balles à blanc ? Des armes en plastique ?), qui est « troublé » par le changement de couleur des rétroviseurs de la voiture d’une image sur l’autre, trouve l’histoire de la carte d’identité un peu grosse, accuse les journalistes d’avoir été prévenus avant, et enfin considère que les meurtriers, qu’il appelle ses « frères », ne sont pas réellement morts. Si l’on croit à tout ça en même temps, on ne peut comprendre les motivations d’aucun acteur de la tragédie. Tout le monde n’aime pas la logique.

Si tous ces tweets mettent mal à l’aise, il ne faut à mon avis pas pour autant les punir (sauf appel au meurtre bien entendu) et encore moins les censurer, il faut avant tout les lire, pour essayer de comprendre la psychologie et le système de références de leurs auteurs. On ne guérit pas la rougeole en cognant sur chaque bouton avec un marteau, ni en les cachant. Les idées qu’expriment ces tweets ne vont pas disparaître juste parce que nous tournons la tête ailleurs. Il faut comprendre ce qui a déraillé, comprendre pourquoi, dans un pays réputé prospère, bénéficiant d’un système éducatif théoriquement partagé, des adolescents ou de jeunes adultes se sentent à ce point frustrés, humiliés, victimes d’injustice, qu’ils sont prêts à se réjouir du meurtre d’une poignée d’auteurs de dessins de presse.

  1. Voir aussi les témoignages de profs de collège et de lycée, dont beaucoup d’élèves ont mal réagi à la « minute de silence » imposée, faisant des commentaires relativisants ou même approbateurs. []
  2. Mon « information » complotiste favorite restera une photo montrant François Hollande faisant un selfie sur les lieux de la tragédie, le sourire aux lèvres… Montage, évidemment. []