Le gars à qui on ne la fait pas

Emmanuel Todd a lu un jour dans ses chiffres démographiques que l’URSS allait s’effondrer, et comme c’est effectivement arrivé quinze ans plus tard, il est devenu, depuis, une sorte d’oracle de politique française. Parfois, ce qu’il raconte est du miel (Sarkozy est pas beau), parfois c’est plus bizarre, on a besoin d’attendre de voir pour y croire, comme lorsqu’il affirmait, il y a trois ans, qu’Hollande allait sauver la gauche.
Cette semaine, il publie un livre qui dit aux soixante-cinq millions de français qui n’ont pas manifesté le 11 janvier dernier qu’ils ont eu bien raison et que les cinq millions restants étaient de sacrés imbéciles, qui croient encore en François Hollande alors même qu’Emmanuel Todd a changé d’avis au sujet du « nouveau Roosevelt » (la formule est de lui) et qu’il conviendrait que tout le monde se mette à jour.

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Je comprends très bien qu’on refuse le chantage au « t’es pas Charlie ! », je comprends très bien que les gens qui n’ont pas manifesté n’aient en aucun cas à justifier ce choix, mais il me semble que ceux qui l’ont fait non pas plus à se justifier, et s’ils étaient cinq millions, ce n’est certainement pas parce que cinq millions de gens voulaient donner un blanc-seing à Hollande pour sa politique à venir : la foule n’était pas derrière Hollande et ses copains, ce sont eux qui se sont placés en tête du cortège, c’est très différent, et surtout, il me semble que peu de gens ont été dupes de quoi que ce soit. Si l’appel à la manifestation avait été de soutenir la politique du gouvernement, elle n’aurait sans doute pas rempli la place Saint-Michel1. J’ai l’impression que Todd est le seul dupe de la communication de l’Élysée, qui a voulu faire passer (sans grand succès, je pense) une manifestation populaire aux motivations visiblement nombreuses (allant du deuil à la peur) pour une sorte de plébiscite confus2 d’une loi en projet depuis des mois sinon des années. Il est un peu ridicule d’annoncer comme scoop, quatre mois plus tard, quatre mois trop tard, que l’union sacrée derrière le président n’était qu’une baudruche mal gonflée.

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Je suis forcé d’admettre que je n’ai pas lu le livre d’Emmanuel Todd3, et sans doute que les reviews, bonnes feuilles, citations et interviews en donnent une idée réductrice. D’ailleurs, lorsqu’il passe à la radio, Todd l’explique lui-même : il faut le lire plutôt que d’en entendre parler car on est forcément réducteur dans les médias. En attendant, ce qui m’apparaît ressemble surtout à de la cuistrerie et du mépris : chacun de nous serait incapable de réfléchir hors de son carcan démographique et culturel. Les musulmans seraient par nature une population faible, née pour être victime, à qui on doit s’adresser en chuchotant, parce que les pauvres, hein, c’est pas de leur faute s’ils sont comme ça, et ça leur fait beaucoup de mal quand on sous-entend que Dieu n’existe peut-être pas4… Tandis que les manifestants seraient eux des catholiques de la gauche molle, plus ou moins islamophobes, et plutôt plus que moins, réclamant le droit à insulter autrui sous couvert de laïcité.
Et puis bien sûr, il y a l’immanent Emmanuel Todd qui échappe à tous les déterminismes : on ne la lui fait pas, à lui, il y voit clair.

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On doit, désormais, s’excuser d’avoir été choqué de l’exécution méthodique des membres d’une rédaction de presse et de l’assassinat ciblé de juifs dans un hypermarché, et d’avoir tenté d’y apporter une forme de réponse qui n’a jamais été autre chose que l’expression d’une émotion ? J’ai l’impression que Todd ne veut pas voir que, même si le slogan est né spontanément le jour des meurtres, le « Je suis Charlie » est depuis longtemps une créature médiatique et politique derrière laquelle chacun met un peu ce qu’il veut, et depuis quelque temps, surtout autrui : « Je suis Charlie », c’est les autres.

Les gens qui n’ont pas manifesté le 11 janvier n’ont pas à s’excuser, pas plus que ceux qui l’ont fait, et personne n’a besoin d’une caution intellectuelle pour se justifier ou se rassurer.

  1. La manifestation du 11 janvier s’est tenue place de la Bastille, bien sûr. Mentionner la place Saint-Michel me fait rire tout seul car je sais qu’il faut environ cent personnes pour le faire, il s’agit d’une toute petite place parisienne. []
  2. Le lendemain de la manifestation, où j’étais présent, j’ai publié un article intitulé Entre un et quatre millions de pigeons où, comme bien d’autres, j’affirmais que ce n’est certainement pas « derrière » Hollande et ses amis que j’ai défilé. []
  3. Et je ne suis pas le seul, puisqu’il n’est pas encore sorti. []
  4. Mise-à-jour : je découvre après avoir posté la réjouissante réponse de Sophia Aram sur ce point. []

Des arbres, des bateaux, un footballer

Sept cents migrants clandestins sont sans doute morts cette semaine après le naufrage du chalutier qui les transportait. D’autres naufrages ont causé la mort de quatre-cent cinquante autres personnes la semaine précédente. Ces gens viennent du Soudan, d’Irak, de Syrie, du Mali, ils fuient la guerre et la misère. Aujourd’hui sur Twitter, quelqu’un a ressorti les réflexions d’Étienne Chouard sur les frontières. Il explique en gros que tout organisme a une peau, une écorce, et affirme que de la même manière, un pays doit avoir des frontières, que les frontières protègent les pauvres et que l’absence de frontières favorise les multinationales.
J’ai du respect pour la manière donquichottesque qu’a Étienne Chouard de ne pas se laisser impressionner par des injonctions quant à ce qu’on a le droit de penser, ce dont on le droit de débattre, et avec qui on a le droit de le faire.
Mais ce qu’il raconte est ici assez idiot à plusieurs égards. Un organisme a, certes, des frontières, mais la métaphore trouve vite ses limites : un pays est-il un organisme ? Je trouverais plus pertinent de comparer un pays à une forêt : ce n’est pas un organisme, mais un écosystème. Quant à ses frontières, elles ne sont décidées que par ceux qui ont le pouvoir de la clôturer ou de supprimer les arbustes qui leur déplaisent au profit des essences qui leur servent.
Les frontières ne protègent pas les pauvres, comme le dit Chouard, elles permettent de les contenir et de les mettre en concurrence. Les multinationales n’ont rien contre les frontières, c’est justement parce qu’il existe des frontières qu’il existe des multinationales.

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Le Havre, hier. Un gigantesque porte-container qui arrive de Chine croise un paquebot haut comme un immeuble qui part pour Bilbao ou pour Zeebruge.

Si l’on est fortuné, on peut atterrir sur n’importe quel point du globe après une vingtaine d’heures d’avion au plus. Mais si on ne l’est pas, on peut mourir naufragé, en n’ayant parcouru que quelques milles nautiques entre deux clubs Med, pour avoir rêvé que l’on vivrait mieux ses rêves d’un côté de la Méditerranée plutôt que de l’autre. Ceux qui habitent dans des pays riches, même lorsqu’ils sont pauvres, croient dur comme fer à l’utilité des frontières pour les protéger de la misère, alors que ces frontières sont justement l’arme idéale de toutes les déloyautés du système économique : les ressources sont volées ici, le labeur est concentré là, la consommation ou le tourisme ailleurs, et le bénéfice financier de tout ça, dans d’autres lieux encore. Selon d’où on vient et où on va, on est migrant, immigré, clandestin, voyageur, touriste, émigré, réfugié, invité, expatrié,…
On peut, en France, croire qu’on est victime de l’apartheid israélien ou, à Tel Aviv et à Miami, croire qu’il y a chaque jour des pogroms en France. On peut, au Nigéria ou au Pakistan, manifester avec le slogan « mort à la France », parce que l’on a entendu parler d’un journal qui, dit-on, insulte un prophète, et qu’on ne sait pas qu’il existe des pays où tout ce qui est publié ne l’est pas par volonté expresse de l’État, ou en tout cas qu’il existe des pays où on trouve la censure plus choquante que le blasphème.

L’État islamique en Lybie brûle les instruments de musique occidentaux, car ceux-ci ne sont pas « islamiques », mais je doute que les auteurs du bûcher brûlent aussi leurs téléphones mobiles, leurs véhicules à moteur ou leurs kalachnikovs : leur refus de ce qui n’émane pas de leur champ culturel fantasmé ne va pas jusque là.

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Zlatan Ibrahimović, photo de Ben Sutherland, licence Creative Commons CC BY 2.0

Récemment, Zlatan Ibrahimović s’est plaint de l’arbitrage d’un match de football. Le football est un sport créé en Grande-Bretagne au XIXe siècle, inspiré d’un sport médiéval d’origine française, la Soule. Le suffixe « -vić » (prononcer « vitch ») d’Ibrahimović signifie « fils de » dans de nombreuses langues slaves, comme « -zoon », « -son » ou « -sen » dans les langues du Nord de l’Europe, ou les les préfixes « ben-« , « bin- » ou « ibn- » des langues sémitiques. Ibrahimović signifie donc « fils d’Ibrahim ». Ibrahim est le nom donné dans le Coran au patriarche juif Abraham. C’est aussi le titre d’une chanson d’Esma Redžepova, la légendaire reine tzigane macédonienne. Zlatan est une marque déposée par Zlatan Ibrahimović, qui en a l’exclusivité sur des gammes de produits telles que les vêtements et les chaussures. C’est aussi un prénom assez typique des Balkans, d’où est originaire la famille du Footballeur. Son père est un musulman de Bosnie et sa mère une catholique croate. Il est quant à lui né à Malmö, en Suède, pays dont il a, comme sa compagne et leurs enfants, la nationalité. Ce statut contrarie son souhait de jouer pour l’équipe de Bosnie-Herzégovine. Il a joué pour les équipes d’Amsterdam aux Pays-Bas, Turin et  Milan en Italie, Barcelone en Espagne, et depuis trois ans, Paris. Outre le football, il est titulaire d’une ceinture noire de Taekwondo, sport créé en Corée du Sud pour combattre la Corée du Nord mais aussi pour affirmer une fierté nationaliste retrouvée vis-à-vis du Japon, dont la Corée venait juste d’être libérée, et qui avait imposé au pays conquis ses propres arts martiaux, tels que le karaté.
Le mois dernier, Zlatan Ibrahimović a écopé d’un carton jaune en exhibant son torse couvert de tatouages, les prénoms de gens qui souffrent de faim quelque part sur le globe. Il a révélé par la suite que ces tatouages étaient factices et que le but  de cette exhibtion était de soutenir un programme de l’ONU contre la faim dans le monde.
Vêtu d’un maillot arborant le logotype d’une compagnie aérienne du Golfe persique, Zlatan Ibrahimović, énervé, a donc dit en anglais que la France était un pays de merde, provoquant la consternation de nombreux français jaloux du privilège d’être les seuls à dire et à penser le plus grand mal de leur pays – les partis politiques à succès sont ceux qui affirment que rien ne va en France.

Cela fait longtemps qu’il n’y a plus qu’un seul monde, une seule planète Terre, dont les frontières n’existent pas de la même manière pour tout le monde.

Combats mineurs, disent-ils !

« Ils » trouveront toujours que vos combats sont mineurs, anecdotiques. Mais quand « ils » vous disent qu’il y a d’autres priorités, c’est que vous dérangez, et c’est que vous êtes sur la bonne voie. Alors ne lâchez rien, et chaque jour, posez la question, jusqu’à obtenir la réponse :

– Pourquoi une feuille de laitue cuite sous le steak haché dans les brasseries ?
– Pourquoi on me retire toujours le pain sans me demander si j’ai fini ? Il va être servi à une autre table ?
– Pourquoi certaines personnes envoient-elles systématiquement des e-mails dont l’objet est leur propre nom ?
– Pourquoi mettre trois moules et deux crevettes jamais épluchées (et pire, parfois, des langoustines !), dans la choucroute de la mer, au restaurant ? Si on voulait des moules, on aurait commandé des moules !

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– Pourquoi ce minuscule traversin, sans oreiller, mais impossible à enlever du drap dans lequel il est entortillé, dans certains hôtels ?
– À quoi sert de recopier le mot de passe Wifi de vingt-quatre caractères, toujours à l’hôtel, si on sait très bien que la connexion ne sera jamais possible depuis le quatrième étage, où se trouve le client ?
– Pourquoi est-ce que le café est parfois fourni avec un petit chocolat, parfois avec un spéculoos, parfois avec rien, et parfois avec une fraise Tagada ? Pourquoi ils demandent pas ce qu’on préfère ?

Le jour du scam

Ce matin, je reçois un e-mail d’un collègue qui me dit :

Bonjour,
 Je ne te dérange pas j'espère. j'ai urgemment besoin de ton aide. Contacte moi par mail s'il te plaît c'est vraiment délicat.
 François

Là, pas de doute, c’est une arnaque : si je réponds, la personne m’expliquera qu’elle se trouve bloquée à l’étranger, sans argent (même si on s’est vus au Havre hier), dans un grand embarras qui l’empêche de faire appel à qui que ce soit d’autre que moi (même si le mail est adressé à « undisclosed-recipients ». Une heure ou deux plus tard, un message avertissait tous les enseignants de l’école du piratage de la boite mail de leur collègue.

Mais la journée n’est pas terminée ! Une amie, Géraldine, me demande en contact sur Facebook. L’opération m’étonne, puisque nous le sommes déjà, mais la photo est la même, et je ne remarque pas que le nom est légèrement différent — il y a deux « i » dans son prénom. En privé, elle m’explique qu’elle n’a plus accès à son ancien compte, l’ayant mal paramétré, et qu’elle a dû en créer un nouveau.
Comme Géraldine est assez geek et que je l’imagine mal se résigner après une erreur de paramétrage, je soupçonne rapidement une arnaque.

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Conversation privée à une fausse Géraldine…

Pendant la conversation, j’ai écrit à la véritable Géraldine, en train de faire son jogging à dix-sept mille kilomètres de Paris mais qui m’a répondu aussitôt. Déjà dix de ses amis se sont abonnés au compte fallacieux, et une autre personne a déjà alerté la victime de l’usurpation. Signalé à Facebook, le compte est apparemment détruit moins de vingt minutes plus tard.

Je me demande quel était le but exact de la démarche, de quelle manière une carte de recharge orange allait permettre de commettre un acte délictueux et lequel (l’argent a priori, mais peut-être autre chose ?).
Quelqu’un a une idée ?

Planté

Quand Jacques Faizant est mort, Jean Plantu a repris le flambeau du dessin gauchistophobe lourdement allégorique — à ceci près qu’il prend le parti de Hollande dans Le Monde et non celui de Chirac dans le Figaro. La frontière est mince. Partant sans doute, comme toujours, d’un bon sentiment, Plantu nous a infligé hier un dessin qui en fait bondir plus d’un. J’espère qu’il ne cherchait pas à rendre un hommage à « l’esprit Charlie »…

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Je dois dire que je trouve ce dessin passionnant à étudier, parce qu’il me met mal à l’aise sans que je comprenne bien pourquoi. Malgré l’outrance et l’absence de finesse du propos, le message pouvait constituer un regard défendable : le monde de la mode et la presse féminine contraignent et maltraitent le corps féminin. Pourquoi pas. Mais ici ça ne passe pas (et je ne suis pas le seul qui soit profondément gêné), alors j’aimerais bien comprendre quels détails rendent l’image problématique.
Car j’ai l’intuition qu’un dessin très proche dans son thème, mais dû à un auteur différent, changerait tout : le trait rondouillard qui s’accommoderait mal d’un propos brutal ? La manière au fond curieuse, peut-être condescendante, de prendre la défense des femmes, passives si ce n’est consentantes de l’oppression qu’elles subissent ? Même avec un propos caricatural et grossier1, le dessin est une affaire fine, et un détail, le regard d’un personnage, peut faire basculer le propos.

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Bien entendu, le problème peut justement être en premier lieu lié au fait que le dessinateur soit Plantu, qui est certes énervant quand il se veut gentil et consensuel, mais dont, comme les « mogwaï » du film « Gremlins », on redoute bien plus encore de connaître le vrai visage si d’aventure il buvait après minuit et se montrait violent, grossier, etc.

  1. Je cite l’ami David Vandermeulen, sur un réseau social : « on traduirait la majorité des cartoons en mots, on arriverait à du populisme consternant ». []

Les Lumières, c’est comme la confiture, parfois, faut enlever le moisi

Tout le monde déteste Philippe Val, chansonnier gauchiste des années 1970-1980 devenu patron de presse et éditorialiste atlantiste aux accents néo-conservateurs. Il est haï si fort qu’on aurait presque envie de le défendre. Mais là, impossible ! Il faut cependant reconnaître que l’extrait qui suit, issu de son nouveau livre, a une vertu : il énonce ce que beaucoup de gens croient de bonne foi, et c’est donc un bon prétexte pour répondre à certains clichés.

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Ici, Philippe Val fait des idées des « Lumières », et de tout ce qu’on met derrière ce nom, une propriété de « l’Occident ». C’est une grave erreur à deux titres. Tout d’abord, les principes « universels » n’ont de valeur que si ils appartiennent à tous ceux qui s’en réclament, quelle que soit leur origine géographique. Ensuite, si Montesquieu, Diderot, Rousseau, Voltaire, Locke, Hume, Kant ou Jefferson étaient effectivement « occidentaux », ils ne représentent ni les « occidentaux » de leur temps, ni ceux d’aujourd’hui ! Le fameux « occident » restera sans doute plus célèbre dans l’histoire pour avoir été le berceau du Nazisme que pour avoir été celui de la philosophie des Lumières.
Par ailleurs, si effectivement on trouve des gens pour rejeter, au nom de l’anticolonialisme, la démocratie (représentative ou non !), la laïcité, l’égalité, et autres valeurs associées aux droits de l’homme (je ne comprends pas bien ce que vient faire là la notion de « culture », mais passons), c’est bien parce que la colonisation n’a tenu aucune de ses promesses, elle a souvent utilisé les « Lumières » comme drapeau mais n’a semé que l’exploitation, l’oppression, le racisme.
Philippe Val commet une dernière erreur, mais il faut admettre qu’elle est souvent partagée par ses plus farouches adversaires. Et cette erreur, c’est de croire dur comme fer à la permanence des civilisations. Ce qui fait de ce défenseur de la « culture » un philosophe de l’histoire aussi avisé que Lorànt Deutsch. Mais on en parlera une autre fois.

Tout le monde d’accord

Je vois fleurir des messages sur les réseaux sociaux qui affirment : « tout le monde est Charlie mais personne n’est Kenya », et autres pensées du même style qui pointent le fait que certaines tragédies pèsent plus que d’autres. Effectivement, le massacre des étudiants de l’université de Garissa ne semble pas avoir fait l’ouverture de beaucoup de journaux télévisés, tandis que l’attentat du musée du Bardo à Tunis avait eu plus d’effet médiatique : eh oui, pendant des heures on ne savait pas précisément combien de français étaient concernés !
Et bien entendu, l’exécution des membres de la rédaction de Charlie Hebdo avait été un choc brutal : ça se passait dans Paris, et on connaissait le visage et la voix de plusieurs des victimes. Je me souviens qu’il y a eu très tôt des gens pour râler parce qu’on parlait trop de Cabu, de Wolinski et de Charb mais pas des plus discrets Tignous, Maris et Honoré. Et puis on a râlé parce qu’on parlait trop des gens de la rédaction mais pas assez des policiers qui les défendaient, ni de l’agent de maintenance qui s’était trouvé là, etc. Et quand on a finalement parlé d’eux, que les « je suis Ahmed » ont fleuri, presque en opposition « je suis Charlie »1, d’autres se sont lamentés d’un supposé manque d’intérêt général pour les cinq morts de l’épicerie casher de la porte de Vincennes, et d’autres encore se sont plaint qu’on porte le deuil de policiers, finalement (entre temps ils se sont rappelés qu’ils n’aimaient pas les policiers), et les mêmes, souvent, ont fustigé l’apparente unité du pays : tous ces gens d’accord pour manifester leur émotion, c’était louche, forcément2.
Au secours !

...
Même le premier ministre est « Kenya ». Enfin kenyan. Donc on ne peut pas dire « personne ne s’y intéresse ».

Bien sûr, le « kilomètre affectif » est un phénomène bien connu : on s’inquiète plus pour ceux à qui on s’identifie immédiatement, on s’inquiète plus facilement pour les lieux que l’on connaît, fut-ce par l’imaginaire et les fictions3. Je suppose que l’espèce humaine n’existerait plus depuis longtemps sans cet intérêt un peu égoïste pour ce qui arrive dans son voisinage plutôt que pour ce qui se passe aux antipodes. Peut-être même qu’il est vaguement et honteusement rassurant, face à une histoire affreuse qui s’est produite en Afrique, de se dire « ça arrive là-bas et donc ça ne se passe pas chez nous ». Sans doute que « Je suis Charlie » avait, parmi ses mille et une significations, celle de dire : « Ça s’est passé chez moi, ça aurait pu être moi, j’ai peur ». Je trouve étrange que l’on réclame une égalité des morts : une personne anonyme tuée pour sa religion supposée et une personne publique tuée pour ses prises de positions, ont forcément un impact différent sur ceux à qui on transmet l’information.
Enfin je ne dis pas qu’il ne faut pas évoquer les iniquités, il est très bien de rappeler quand « tout le monde s’en fout », même si ce message là aussi est douteux, parce que d’une part il est partagé des centaines de milliers de fois sur Facebook4, et d’autre part, ce besoin de comparer une tragédie à une autre, de les soupeser, est plutôt étrange, à croire que pour certains, les Kenyans exécutés ne sont qu’un prétexte à se plaindre qu’on ait donné trop de place à d’autres exécutés. Mais enfin ce n’est pas un concours !
Chaque massacre ne doit pas servir de prétexte pour cracher avec mépris sur les victimes du massacre précédent !

Les victimes de Paris, Copenhague, Tunis, Garissa, sont liées. Elles doivent leur mort au même genre de meurtriers : des gens qui pensent que leur opinion à eux vaut plus cher que l’existence des autres.

  1. Le « Je suis Charlie » a, lui-même, lassé très tôt, lassitude qui s’est surtout traduite par des milliers de messages de gens jamais fatigués de dire à quel point le slogan les lassait. []
  2. On a aussi entendu beaucoup râler, et à juste titre, contre les dispositifs sécuritaires installés ou proposés dans la foulée de l’attaque de Charlie Hebdo, mais le « coupable » ici n’est pas la je-suis-charlite du public, mais l’opportunisme des dirigeants. []
  3. Si l’on n’a vu ni l’une ni l’autre de ces villes, New York nous parle sans doute mieux que Khartoum. []
  4. En admettant comme préalable que ceux qui disent « tout le monde s’en fout du Kenya » ne se comptent pas dans l’ensemble des gens qui s’en fichent, leur nombre est loin d’être négligeable, et le « tout le monde » peut être atténué et changé pour « un grand nombre de gens ». []

La talonnette de fer

Nota : Le titre fait référence au Talon de fer, dystopie de Jack London, publiée en 1908, et dans laquelle un pouvoir fasciste prenait le pouvoir aux États-Unis, contre la classe ouvrière.

Le mantra médiatique du jour semble être : « C’est une victoire personnelle pour Nicolas Sarkozy, qui a passé avec succès le test de la première élection importante, ce qui l’installe pour la primaire,… ».
Sa victoire, pourtant, il devrait la partager avec François Hollande, qui a fait perdre toute substance au parti nommé « socialiste » (pour des raisons historiques que personne ne comprendra plus, désormais), et avec le Front National, qui reste suffisamment repoussant pour ne remporter que les premiers tours d’élections.

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Je dois admettre que Sarkozy est doué ! En un quinquennat, il a doublé la dette de la France, plaçant le pays dans une situation budgétaire si dramatique que le gouvernement en place, s’il tente de redresser la barre, ne pouvait que se faire durablement haïr : on préfère le marchand de crédit à la consommation aux huissiers qui défilent ensuite par sa faute.

J’ai entendu l’ancien président dire ce soir qu’il allait lutter avec énergie contre « l’assistanat, ce cancer de la France ». Entendez par là qu’il ne compte pas s’en prendre à la pauvreté, mais bien aux pauvres.

A voté

J’ai vu, cette nuit, devant mes yeux, l’horloge de mon ordinateur passer sans transition de 01:59 à 03:00. Je venais de me faire voler une heure par Valéry Giscard d’Estaing, comme chaque année depuis trente-neuf ans. Bien  sûr, cette heure me sera rendue en hiver, mais sans les intérêts. Autant dire que c’est une escroquerie. Après une nuit trop courte d’un sommeil médiocre, je me suis réveillé pour constater qu’il pleuvait. Ah oui, c’est vrai, on vote, aujourd’hui.
Et j’ai le choix entre un parti bien à droite et un parti encore plus à droite du parti déjà bien à droite.
Le choix ?

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J’en connais qui ne seront pas allés voter du tout, pas même pour gribouiller un gros mot ou une croix gammée sur un bulletin choisi, faire un joli dessin ou ne rien mettre du tout dans l’enveloppe.
Je les comprends bien, le choix ne donne pas envie, et tout anti-vote est ignoré si ce n’est dans les chiffres de participation.
Mais je suis allé mettre mon bulletin dans l’urne malgré tout, parce l’idée que le parti bleu-marron finisse par avoir des compétences sur mon département en matière d’aide sociale, de protection de l’enfance ou des personnes âgées, de handicap, de gestion sanitaire, de voirie, de transports, de restauration scolaire, et même un peu de culture (certaines bibliothèques, certains musées, les archives,…), ne me semble pas spécialement avisé.
La démocratie telle qu’on l’entend sous la cinquième république, ce n’est pas de choisir le meilleur candidat, disait un de mes profs, c’est de choisir le moins pire.
Dont acte.

Soirée électorale

J’écoute, de la pièce d’à côté, les politiques qui défilent sur les plateaux pour vendre leur soupe, faire croire qu’ils ont gagné, ou, s’il est vraiment impossible de tordre les faits et les chiffres à leur avantage, expliquer pourquoi ils ont perdu, pointer des responsabilités, se défausser. Ils donnent des leçons pour laisser croire qu’ils sont, quels que puissent être les résultats, les maîtres du jeu.

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Je ne sais pas qui parle, quelle célébrité de la politique à présent réduite à hanter les plateaux pour commenter des scrutins dont elle est exclue — puisque souvent ceux qui parlent sont justement ceux qui ne se présentent pas. J’ignore qui a gagné, qui a perdu, mais le son est très reconnaissable, curieusement mou, faussement apaisé : il ne faut ni s’énerver, ce qui serait ridicule, ni laisser les adversaires occuper tout le temps d’antenne, ni laisser paraître que l’on n’est pas spécialement convaincu des « éléments de langage » qu’on est venu ânonner.