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Défense du complotisme

J’ai le souvenir d’une des premières fois où la locution « théorie du complot » a été amenée à un large public. C’était dans un documentaire qui traitait notamment des attentats du 11 septembre 2001 (encore assez récents) et des théories farfelues qui les ont entourés. Une des thèses du documentaire était que le complotisme est toujours plus ou moins antisémite, suivant une logique passablement tordue : il existe (et pas qu’un peu, il est vrai) un antisémitisme complotiste, donc tout complotisme est antisémite. Et puis le complotisme est souvent anti-américain, et l’anti-américanisme est souvent de l’antisémitisme déguisé (ah ?).
À un moment, Philippe Val, s’adressant à la caméra, a dit quelque chose comme : « Il n’y a pas eu de complot le 11 septembre 2001 ». En appuyant sur « pas »1.
J’avais trouvé cette affirmation incroyable, parce que si on y réfléchit deux secondes, un groupe de vingt personnes (elles-mêmes pilotées et logistiquement assistées par bien plus de gens que cela) qui passent des mois dans un pays à se former pour préparer secrètement des détournements d’avion coordonnés et provoquer volontairement des milliers de morts, si ça n’est pas un complot, qu’est-ce que c’est ? Le mot a un sens précis, tout de même !

COMPLOT substantif masculin.
A. Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d’attenter à sa vie ou à sa sûreté.
B. Par extension : Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes.

(Trésor de la langue française informatisé)

On est bien entendu fondé à me répondre que ce n’est pas le sujet et que par « complot », Philippe Val parlait non pas de l’attentat lui-même mais des théories qui attribuent la responsabilité des attentats à d’autres organisations que celles qui ont été pointées du doigt. Il y a par exemple la théorie de la magouille immobilière (une démolition d’immeuble sans formalités !), celle de l’arnaque à l’assurance, ou bien sûr et surtout l’idée que ce seraient les États-Unis eux-mêmes qui auraient manipulé de naïfs djihadistes afin de provoquer un attentat tellement traumatisant qu’il pourrait servir de prétexte à des guerres au Moyen-Orient. Il semble que face à un événement relativement incompréhensible de ce genre l’esprit humain ait du mal à se satisfaire des explications les plus simples. Il est assez habituel que des théories alternatives émergent spontanément, stimulées par la quête d’indices, les préjugés ou encore l’idée que celui à qui profite le crime est forcément son auteur.
Pour moi2, cette disposition de notre esprit à croire que tout suit un plan, que les faits sont l’effet des intentions d’une toute-puissance, est exactement ce qui a mené à l’invention des religions monothéistes3, institutions pour lesquelles, puisqu’il existe un tout-puissant, celui-ci est à l’origine de tout, y compris de ce qui ne semble pas lui profiter. Cette croyance en une toute-puissance me semble assez naïve mais c’est aussi un réservoir fictionnel intellectuellement stimulant : le héros découvre que le monde n’est pas ce qu’il croyait, puis lutte, puis découvre des complots dans le complot, des méta-complots, des manipulateurs manipulés, ou découvre que sa propre lutte fait partie d’un plan plus vaste,… il suffit de voir à quel point ce ressort est courant au cinéma (Matrix, They Live, tous les James Bond, les adaptations de Philip K. Dick,,…) et dans les séries (Mr Robot, Limiteless, 24, The Pretender, Person of interest et bien sûr, X Files).

En 1988, un obscur groupe nommé « Mouvement d’Action et Défense Masada » a perpétré une série d’attentats dans des foyers pour travailleurs immigrés de la Côte-d’Azur, faisant un mort et seize blessés. Leurs tracts de revendication étaient anti-musulmans et ornés d’étoiles de David. L’enquête a fini par établir que les responsables étaient en fait des membres du Parti nationaliste français et européen (parmi lesquels quatre policiers), dont le but était de créer des tensions meurtrières entre juifs et musulmans en France.

Il ne faudrait pour autant pas perdre de vue que le soupçon complotiste n’est pas qu’une affaire de fiction, il est aussi justifié par des précédents historiques.
C’est en attaquant son propre poste frontière avec des uniformes de l’armée russe que la Suède s’est lancée dans une guerre contre la Russie en 1788 ; C’est avec un faux attentat contre une société de chemins de fer japonaise que le Japon a déclenché l’invasion de la Mandchourie en 1931 ; C’est avec une fausse attaque polonaise que l’Allemagne nazie a déclenché l’invasion de la Pologne (et dans une certaine mesure la seconde guerre mondiale) en 1939 ; C’est avec des attentats fallacieusement attribués aux communistes que la CIA a renversé Mossadegh en Iran 1953 ; C’est avec une fausse attaque contre leurs navires que les États-Unis ont pu s’engager la guerre du Vietnam en 1964 — on sait qu’ils avaient projeté le même genre de chose deux ans plus tôt avec Cuba. Les opérations Stay-Behind/Glado ou Cointelpro, enfin, montrent comment des manœuvres de ce style ont pu être menée afin de discréditer des mouvances politiques intérieures aux pays.
Le complot, les ruses de guerre, forment le cœur de métier de tous les services dits « de contre-espionnage » depuis toujours. On est un « gentil » non parce qu’on fait des choses bien mais parce qu’on lutte contre un « méchant »45, et quand le méchant n’existe pas, il faut le fabriquer .
Mais il n’est pas toujours besoin d’aller jusqu’à organiser une attaque contre soi-même, il suffit parfois de sélectionner ses ennemis en leur donnant de l’importance médiatique, jusqu’à ce qu’ils se croient aussi considérables qu’on le leur dit, et finissent par orgueil et perte de mesure par commettre les fautes qu’on attend d’eux6.
Bref, les complots existent. Et puisqu’ils existent, peut-être convient-il de rester prudent lorsque l’on traite avec dédain ceux qui se posent des questions ou pensent que « la vérité est ailleurs ».

Éric Naulleau fait ici référence au réflexe général qui a consisté à supposer que le suicide de Jeffrey Epstein devait être écrit entre guillemets et a peut-être été assisté. Le multimillionnaire est soupçonné notamment d’avoir fourni à des fins sexuelles des adolescentes à quelques puissants de ce monde afin de constituer des dossiers sur eux. Il a parmi ses relations passées (cela fait des années que chacun prend ses distances) l’actuel président des États-unis et un ancien locataire de la Maison-Blanche. Le fait qu’il n’ait pas été surveillé (gardiens endormis, surveillance levée une semaine après une première alerte, absence de co-détenu) quelques semaines seulement après une agression (disait-il) ou tentative de suicide ne peut qu’ajouter au soupçon. Mais en quoi ce soupçon est-il d’emblée ridicule ?

L’accusation de « complotisme » est devenue un sceau d’infamie (qui veut être rangé avec Thierry Meyssan, Soral, Dieudonné, etc. ?) et un thought-terminating cliché7 bien commode pour tourner en dérision l’interlocuteur et ses questions.
Mais il n’y a pas mauvaises questions.

En avril 2018, face à une commission parlementaire, Mark Zuckerberg avait qualifié de « théorie du complot » l’idée que sa société espionne les conversations sonores de ses usagers à l’aide du micro de leur ordinateur. Le sénateur Peters avait demandé « oui ou non, est-ce que Facebook utilise le son obtenu grâce aux appareils mobiles pour étendre sa connaissance de ses usagers ? ». Zuckerberb avait répondu : « Non ». Puis précisé : « Vous parlez de la théorie du complot qui circule et qui dit que nous écoutons les données audio qui passent par votre microphone et que nous les utilisons pour la publicité ».
Mais une toute récente enquête de Bloomberg, dont Facebook a été forcé de reconnaître la validité, prouve que le réseau social a bel et bien rémunéré des centaines de personnes pour écouter et retranscrire les conversations de ses usagers. La formulation de Zuckerberg, sans être fausse, n’est pas très honnête. Le mot « conspiracy theory » et une réponse un peu byzantine lui ont permis, sans mentir vraiment, de ne pas répondre exactement à la question.

Toute question est légitime, donc, et il faut se méfier de la facilité avec laquelle les locutions « théorie du complot » ou « fake news » sont employées dans les débats publics pour décourager des hypothèses originales. Toutes les affaires de complots réels dont j’ai parlé plus haut ont été, avant qu’on parvienne à les démontrer, des « fake news » ou des théories conspirationnistes.

Bien entendu, le complotisme, au sens le plus négatif du terme, existe bel et bien et relève parfois de la folie paranoïaque8 : tout ce qu’on nous présente comme vrai est faux, toute vérité est cachée, alors dans ce cas, que croire ? Les gens que j’appelle complotistes, pour ma part, sont ceux dont la théorie ne change pas quels que soient les faits, quels que soient les éléments, et qui éconduisent tout raisonnement logique qui contrarie leur croyance.
Je remarque que ceux-ci acceptent souvent plusieurs théories concurrentes et parfois incompatibles : qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.
S’il est facile de porter un jugement sur une telle tournure d’esprit lorsque nous la constatons chez nos congénères il faut admettre que nous sommes tous coupables (ou si l’on préfère, victimes) de ce genre de piège de la raison qui nous pousse réfuter les informations factuelles ou les raisonnements qui vont à l’encontre de nos certitudes.

  1. Il faudrait que je revoie ce documentaire pour le confronter à mes souvenirs. A priori il s’agit d’un sujet de Daniel Leconte, diffusé sur Arte le 13 avril 2004. Mais peut-être confondè-je avec une autre apparition de Philippe Val sur le sujet, car il était très présent un peu partout (télé, radio, Charlie Hebdo) pour en parler. []
  2. J’en avais déjà causé ailleurs. []
  3. Même si elles ont parfois un arbitre (Zeus ; Odin ; Ahura Mazda dans la perse d’avant Zarathoustra ; Allah dans l’Arabie pré-islamique), les religions polythéistes ont l’intelligence de présenter les faits non comme la décision d’une toute-puissance mais comme la tension entre plusieurs volontés, plusieurs forces, des aléas, des opportunismes, des ruses…
    Je n’ai jamais compris que (même à l’école laïque et républicaine !) on présente le Monothéisme comme un progrès humain. []
  4. Dans les fictions, le héros tire sa légitimité de l’action et de la qualité de son ennemi : plus l’ennemi est effrayant, vicieux, dangereux, et plus le héros a les mains libres. On ne compte pas le nombre de fictions où, objectivement, c’est le héros qui est un assassin tandis que son nemesis n’a eu le temps que de faire des projets et, souvent, n’a tué lui-même que ses hommes de main. []
  5. Les États-Unis ont une position hors-norme dans ce registre : ils ont participé à plusieurs dizaines de guerres dont aucune n’a eu lieu sur leur propre sol depuis plus d’un siècle, et chaque fois il a fallu trouver un prétexte pour légitimer ces conflits et ne jamais passer pour l’agresseur, persister à vouloir apparaître comme le camp de la Démocratie, le « monde libre ». On ne se plaindra pas de leur participation à la libération de l’Europe en 1944, mais les Chiliens, Cubains, Cambodgiens, Vietnamiens, Philippins, Dominicains, Coréens, Panaméens, Afghans, Iraniens, Syriens, Irakiens, etc., peuvent être d’un tout autre avis, d’autant que l’intervention étasunienne a parfois renforcé le pouvoir de ceux qu’elle entendait renverser. []
  6. Je ne sais pas si cette interprétation est juste mais dans l’excellent film Vice (2018), qui raconte la carrière de Dick Cheney, on voit les limites du système : afin de créer un lien entre Al Qaeda et l’Iraq et afin d’envahir ce pays, Colin Powel avait mentionné avec insistance un djihadiste de seconde zone, Abou Moussab Al-Zarqaoui, qui une fois rendu célèbre a pu recruter des forces pour ce qui allait devenir Daech. []
  7. Le Thought-terminating cliché est une notion de psychologie inventée par Robert Jay Lifton que l’on peut traduire par « poncif interrupteur de réflexion » : un mot, un adage, une formule simple qui permettent d’interrompre brutalement toute réflexion sur un sujet complexe. []
  8. C’est ce qui est fascinant dans les récits de Philip K. Dick dont les protagonistes (et peut-être l’auteur) sont souvent forcés de choisir entre admettre qu’ils ont raison ou constater qu’ils sont fous. []

Valls soutenant Macron, le canular en est-il vraiment un ?

Hier à 22h23, Le Parisien a publié un article exclusif qui affirmait que Manuel Valls, contrairement à tous ses engagements précédents, s’apprêtait à soutenir Emmanuel Macron. Ce qui était peut-être un service à rendre à Benoît Hamon, dont l’appartenance au Parti Socialiste est plutôt un handicap.
Un extrait de l’article :

« On va appeler à voter Macron », confirme l’un de ses très proches, sans tourner autour du pot. « Il parlera avant le 23 avril », précise un ex-pilier de sa campagne. L’ancien Premier ministre devrait « amorcer ce soutien » et « tracer le chemin » ce mardi soir devant ses fidèles conviés salle Colbert à l’Assemblée, indique un autre en termes plus pudiques. Selon eux, Valls et Macron n’en auraient pas discuté ensemble. Car Valls n’aurait aucunement l’intention de s’afficher à ses côtés ni dans ses meetings. Non, ce qu’il veut, disent-ils, c’est poser un acte politique « pour la France ».

Les réactions ont été immédiates et très négatives :

Les réactions sont globalement négatives, mais pas incrédules : beaucoup de gens (moi le premier, car j’ai relayé cette information) jugeaient ce ralliement crédible, eu égard aux nombreux précédents (qui, dit-on, embarrassent Macron) et au fait que les propositions de Valls et de Macron sont au fond souvent proches

Une heure plus tard, Nordpresse (un Gorafi-like rarement amusant) a publié un message annonçant au Parisien qu’il s’était fait piéger par de faux e-mails :

Nordpresse a toujours été un peu limite, mais si son affirmation était avérée, on entrerait dans quelque chose de nouveau : un journal spécialisé dans les fausses nouvelles qui ne se joue plus seulement de l’étourderie de ses lecteurs occasionnels ou de la presse la moins regardante, mais qui piège sciemment un journal !
Ce matin, dans une brève qui est en ligne alors que je publie ce billet, Le Parisien n’a pas dénoncé l’information :

Peut-être que le site Nordrpresse se prête plus d’importance qu’il ne le mérite et peut-être que son canular n’a fait que rejoindre une information plus solide1. En effet, Le Parisien est (me disait il y a encore peu mon grand’père qui y travaille), le dernier journal national avec le Canard enchaîné à faire confirmer systématiquement ses informations auprès de ses sources, ce qui ne signifie pas qu’il ne diffuse que la vérité et ne peut pas être trompé par lesdites sources, mais qu’on risque peu de le prendre, surtout pour une affaire critique de ce genre, à colporter un simple ragot ou une dépêche mal douteuse.
Si Manuel Valls a rapidement fait savoir qu’il démentait ce ralliement à Emmanuel Macron, il n’en a pas moins profité de l’occasion pour faire savoir qu’il ne soutiendrait pas Benoît Hamon, ce qui est finalement tout comme !
L’article mis en ligne à l’aube par Paris Match, qui s’appuie sur un entretien exclusif et récent, prétend quand à lui que Manuel Valls hésite à prêter allégeance à Emmanuel Macron :

La fin de l’article de Paris Match mis en ligne à l’aube (c’est moi qui souligne en jaune)

Il n’est pas improbable que le camp de Manuel Valls ait effectivement un rapport avec cette histoire. Lancer une fausse nouvelle, tester son impact immédiat sur les réseaux sociaux et, face à la consternation générale, la démentir aussitôt tout en persistant à en valider la moitié (l’abandon du soutien à Benoît Hamon), voilà qui ressemble fort aux pratiques inventées par des sociétés comme Facebook, Google, Apple, Twitter ou Amazon et rendues possibles par l’immédiateté de la réponse des utilisateurs : on teste à grande échelle un changement technique, commercial, cosmétique ou juridique, puis on se rétracte (parfois en s’excusant, parfois en expliquant qu’il s’agissait d’un simple essai, ou d’une erreur) ou au contraire on persiste, selon la réaction. Et par ailleurs, la technique rhétorique qui consiste à annoncer une chose grave pour, après démenti, faire passer une chose presque aussi grave mais qui a l’air de l’être moins est assez éprouvée.

Je n’ai aucune idée de la vérité, de ce qu’a vraiment fait, dit ou voulu untel ou untel, mais cette histoire s’ajoute à bien d’autres pour construire une campagne présidentielle qui fonctionne décidément d’une manière totalement inédite.

  1. Mise à jour 11h20 : Samuel Laurent, des Décodeurs du Monde, fait remarquer que l’affirmation de Nordpresse n’est absolument pas prouvée… Peut-être est-ce cette revendication de canular qui est le canular ? []

Le temps aboli

(les lignes qui suivent constituent une ébauche de réflexion sur un sujet qui mérite bien plus de travail)

J’aime bien l’article Chasseurs de tweets, par Bobig, qui parle des « justiciers » qui braconnent en quête de vieilles publications dans le but de lancer des campagnes contre des personnalités choisies. J’ai déjà pas mal parlé moi-même du cas Mehdi Meklat, que je juge plus complexe que la plupart1 ; je découvre le cas de l’acteur Olivier Sauton, qui est rattrapé par des tweets antisémites d’inspiration Dieudonnéiste, qui ne sont pas spécialement ambigus mais que leur auteur renie aujourd’hui, expliquant qu’il était alors aigri et cherchait à se faire remarquer ; et enfin, l’affaire des tweets de l’actrice Oulaya Amamra (Divines), à qui l’on reproche aujourd’hui d’avoir émis des pensées d’une grande bêtise (négrophobes et homophobes) il y a cinq ans, alors qu’elle était adolescente — elle en renie elle aussi le contenu.

…Sur Facebook, des « braves gens » réagissent à l’affaire Oulaya Amamra : la femme de l’un avait « senti un truc », et une autre personne avait jugé agaçant le « ton pleurnichard » de l’actrice qui venait de recevoir le César du Meilleur espoir féminin. Y’a pas de fumée sans feu, quoi. On est surpris qu’une troisième personne ne se souvienne pas qu’au moment du discours, son chien s’était inexplicablement mis à grogner.

Sur ce dernier cas, on se demande si certains n’ont pas oublié quelle personne ils étaient à quatorze ans. Supporterions-nous que le banc public sur lequel nous traînions avec nos amis revienne nous rappeler nos paroles d’alors ? Nos persiflages, nos réflexions parfois mochophobes, sexistes, racistes, homophobes, grossophobes, et toutes autres discriminations imaginables, ou en tout cas nos paroles excessives, cruelles, idiotes, naïves, tout ce que nous avons dit d’affreux un jour en espérant que cela nous aiderait à nous intégrer à un groupe d’âmes aussi égarées que la nôtre, en riant d’untel dans l’espoir de ne pas être nous-même l’objet des moqueries, en mentant sur nos propres goûts, en nous vantant, en inventant, en étant bien plus préoccupé par le fait de nous donner une contenance que d’être polis, justes ou intelligents. Je ne pense pas que j’étais le plus méchant et le plus bête à cet âge, difficile à vérifier à présent, mais je peux en tout cas jurer que je n’étais pas bien malin — à tel point que je m’étais même mis à fumer, manie que je n’ai réussi à quitter que quinze ans plus tard.
Est-ce que l’exhumation des ces tweets d’une adolescente constitue un hommage à ces âges où l’on dénigre pour se sentir important, où l’on ne pardonne rien à personne ? C’est en tout cas cruel, et pour dire le fond de ma pensée, ceux qui participent à ce genre de campagnes devraient s’interroger sur leurs motivations profondes.
J’y lis au minimum le réflexe bien connu qui consiste à sanctionner l’ascension sociale — et qui nous pousse à mépriser le « parvenu », à guetter sa chute, tout en jugeant naturelle et incontestable la position du grand bourgeois, quand bien même ce dernier écrase notre joue de sa botte. Mais il peut y avoir d’autres arrières-pensées, ainsi que le prouvent les saillies franchement racistes qu’ont proféré certains de ceux qui, paradoxalement, reprochaient leurs réflexions racistes à Mehdi Meklat ou à Oulaya Amamra. Utiliser le racisme (avéré ou présumé, peu importe) de l’autre pour se sentir vertueusement autorisé à exprimer à son tour son propre racisme, voilà qui ne manque pas de sel ! Ce genre d’histoire me semble aussi être l’expression de la peur des jeunes issus de l’immigration qui vivent dans les banlieues, mais comment en vouloir à ceux qui manifestent ce genre de peur s’ils ne connaissent la population en question que par ce que leur en disent les journaux télévisés, et qui s’apparente moins à la réalité tangible qu’aux films les Guerriers de la Nuit (Walter Hill) ou Assault (John Carpenter) ?

L’affaire Théo est exemplaire d’une difficulté de certains à considérer comme semblables ceux qui ont des origines différentes : le fait que des membres de la famille de ce jeune homme soient soumis à une enquête pour détournement de subventions justifie, aux yeux de certains, le traitement dont il a été victime de la part de la police. Pourtant, qui trouverait naturel qu’un enfant de François Fillon — dont la famille se trouve précisément questionnée pour son utilisation des fonds publics, et dans un ordre de grandeur financier équivalent —, ou à un niveau supérieur la famille de Patrick Balkany, subisse des violences physiques humiliantes et susceptibles de le rendre incontinent jusqu’à la fin de ses jours ? Le rôle de la police n’est pas de torturer les gens2.

Une des caractéristiques des affaires de tweets citées plus haut, c’est qu’aucune ne peut plus être examinée par la justice : les faits remontent trop loin et ils sont donc prescrits (un an, hors harcèlement). Pourtant, ces tweets ont été lus comme un ensemble, sans distinction chronologique ou contextuelle, autant d’enjeux pourtant majeurs à leur compréhension. Mais le tribunal des braves gens du Net ne connaît pas le passage du temps, pour lui, un fait ne survient, n’est actif qu’à l’instant où il le découvre ou le redécouvre, le temps est aboli : comme les djinns du folklore arabe, Internet n’oublie jamais, et comme la mafia, il ne pardonne pas, et comme les personnes séniles, n’a plus vraiment la notion du temps. Régulièrement, les personnes citées plus haut vont voir resurgir leurs erreurs passées, qui chaque fois sembleront avoir été commises à l’instant3. Cela ne vaut pas que pour les affaires délictueuses ou criminelles : très souvent, des articles publiés il y a six mois, un an, cinq ans, refont subitement surface et sont à nouveau partagés sur les réseaux sociaux par des gens (et on m’y a pris plus d’une fois) qui pensent de bonne foi que l’article date du moment où ils l’ont lu : sur Internet, les pages ne jaunissent pas. Il se trouve toujours une âme charitable pour signaler que la nouvelle n’en est plus une, mais au fond, qu’est ce que ça change ? Je me suis en tout cas pris plusieurs fois à me dire que le contenu d’un article ancien que j’avais pris pour récent restait pertinent.
Comme chaque fois que l’on se penche sur une nouveauté qu’amène Internet, il faut commencer par se poser la question de savoir si cette nouveauté en est bien une, ou s’il ne s’agit que du changement d’échelle de faits au fond banals. J’ai le sentiment de quelque chose de nouveau, pour ma part. Je n’écris pas ça pour dire qu’Internet est une tragédie, ni qu’il faut réglementer ces questions (et le « droit à l’oubli » ne me semble au fond pas une très bonne idée) mais parce que je crois que nous allons devoir apprendre à vivre de manière inédite4 : cette nouvelle manière de considérer le passage du temps ; l’accumulation exponentielle de la mémoire humaine et le déluge d’informations qui nous submerge ; la frontière mal définie entre l’espace public et l’espace privé. Ce qui me semble angoissant avec cette disparition partielle de la chronologie, c’est qu’elle abolit l’avenir : si il n’est plus important de savoir si la bêtise qu’on a dite une fois date d’hier, d’avant-hier, ou d’il y a dix ans, comment peut-on espérer passer outre ?

Il faudra que les directeurs des ressources humaines apprennent que s’ils trouvent des photos de soirées alcoolisées de postulants à un emploi, celles-ci ne sont pas forcément représentatives de la manière que la personne a de travailler. Il faudra remplacer l’oubli et le pardon par l’indulgence et la confiance, ou quelque chose du genre.

  1. Sans dire qu’il est impossible que le compte Twitter et son auteur ne soient pas en accord — je suppose au minimum un conflit intérieur —, je suis étonné de la manière dont ont été lus les tweets de Mehdi Meklat et de l’hostilité subie par les quelques personnes qui se sont refusées à intégrer le houraillis, et à qui on a bien fait savoir que comprendre c’est excuser, que réfléchir c’est pardonner, et que si on n’est pas contre, c’est que l’on est avec, et inversement. On connaît la chanson. Pour ma part, j’ai surtout eu l’impression de voir à l’œuvre tous le catalogue complet des biais cognitifs recensés par la psychologie sociale : biais de confirmation, biais d’association, biais de disponibilité, effet rebond, biais de sélection, biais rétrospectif, etc. J’ai constamment eu la décevante impression que la plupart des gens ne s’attachaient pas aux faits, ne répondaient pas aux arguments, mais ne faisaient que réagir à leurs propres préjugés (et, c’est le plus vexant, aux préjugés qu’ils avaient sur les motivations et la démarche de ceux à qui ils répondaient).  []
  2. On remarque au passage que beaucoup d’auteurs de tweets d’extrême-droite associent le caractère arabe ن à leur nom. Originellement utilisé comme signe de soutien aux chrétiens d’Orient, il ne signifie pas que ceux qui l’arborent accueilleront tous à bras ouvert les Syriens de confession chrétienne qui souhaiteraient trouver refuge en France. Loin de là. []
  3. Twitter présente les tweets de manière chronologique, mais le temps et le contexte sont difficiles à apprécier après coup : un tweet émis il y a dix ans mais lu aujourd’hui se présentera dans l’interface actuelle et avec le profil (nom, avatar) actuel de son émetteur. []
  4. Lorsque je cherche à comparer notre vie sur Internet à d’autres époques, c’est généralement le « monde » du XVIIIe siècle qui me vient à l’esprit. Mais j’en parlerai une autre fois ! []