Israël

Sur son blog Image sociale, André Gunthert a produit une analyse un peu « à chaud » des événements récents et de leurs causes, intitulée Dépasser Charlie. Il s’y interroge, je résume à la louche, sur le décalage qui existe entre l’art de vivre revendiqué par les Français — Liberté, égalité, fraternité et apéros dans des cafés parisiens —, et la réalité de toute une autre France, qui se juge légitimement victime d’un Apartheid social. André rapporte notre cas à ce qui a cours en Israël, pays qu’il présente comme la version extrême d’une situation comparable.
Cet exemple me parle.

J’ai connu une veille dame israélienne, enfin franco-américano-israélienne, qui passait une partie de l’année à Paris, pour voir sa famille, une autre à Miami, et qui le reste du temps vivait à Tel Aviv. Avant guerre, elle avait connu la pauvreté et le rejet, ses parents étaient venus de Pologne et en France, personne ne voulait d’eux, parce qu’ils étaient juifs sans doute, mais aussi et surtout parce qu’ils étaient pauvres. J’ignore ce qu’elle a vécu pendant la guerre, qui elle y a perdu, mais elle avait un tatouage sur l’avant-bras. À près de quatre-vingt ans, en tout cas, elle semblait avoir la belle vie, et elle avait encore une assez bonne santé pour en profiter, elle donnait l’impression d’être une touriste de profession, un peu comme une veuve grande bourgeoise de la fin du XIXe siècle qui se baladerait entre stations balnéaires et thermales, mais dont la fortune, dans son cas, aurait surtout été d’avoir une famille nombreuse, accueillante et soudée.
L’époque était celle de la première guerre des pierres en Israël, et j’en ai parlé avec elle. Elle n’avait rien contre les Palestiniens, elle ne leur souhaitait que de vivre comme elle estimait — et de fait, elle était une survivante — avoir gagné le droit de le faire. Mais je sentais que cette bonté était toute théorique, et qu’en fait, les arabes d’Israël, de Gaza et de Cisjordanie n’existaient pas vraiment dans son paysage mental, et leur futur, encore moins. Elle ne leur voulait pas de mal, mais elle ne voulait pas connaître vraiment leur situation ni savoir s’il y avait quelque chose à faire pour changer cette dernière.

Pendant ces mêmes années, j’avais comme camarade d’atelier à l’Académie Charpentier un très grand type incroyablement baraqué, physiquement intimidant, une espèce de Rambo qui semblait complètement décalé parmi tous les apprentis-artistes que nous étions. Je l’ai soigneusement évité, mais un jour, j’ai appris son histoire. Il était israélien, il avait passé cinq ou six ans à faire son service militaire, parce qu’il y était obligé mais aussi par amour sincère pour son pays et par peur pour son avenir. Et puis un jour il a craqué, il ne comprenait plus à quoi ça servait de piloter un char au milieu de gosses qui lui jetaient des cailloux et de femmes qui l’insultaient, il trouvait la situation trop absurde. Il est alors parti à Paris, comme étudiant, ce qui lui a permis d’interrompre son service. Son but était de devenir antiquaire en France, ce qu’était déjà une partie de sa famille. Par lui, j’avais appris que les tableaux anciens sur lesquels on voit des vaches se vendent moins cher que des paysages sans vaches exécutés par les mêmes peintres.

...

(un tableau de la grande Rosa Bonheur)

Quelques années plus tard, j’ai connu un palestinien, un mathématicien apparemment brillant (je ne saurais en juger, mais je sais qu’il avait passé très rapidement les échelons universitaires), qui lorsqu’on l’interrogeait sur le sujet disait qu’il voulait juste oublier les problèmes de sa terre natale, préoccupation qui le poursuivait en France. Il lui semblait que la plupart des acteurs de la situation étaient des débiles, qu’il y avait un énorme gâchis d’intelligence et de talent. Il rêvait de partir enseigner à Princeton.

Ce ne sont jamais que trois personnes, avec qui j’ai eu quelques discussions au début des années 1990 pour comprendre, et je ne doute pas qu’il existe bien d’autres façons que les leurs d’être israélien ou palestinien. Mais ces trois expériences directes m’avaient intéressé : une sorte de déni, de non-pensée, pour une personne, et une absence d’espoir, une fuite pour les deux autres. Dans tous les cas, aucun espoir de changement positif, aucune vision d’un avenir ou chacun aurait une place. La situation paraissait bien mal barrée. Quelques décennies plus tard, j’ai l’impression que tout ça a empiré, et j’ai même peur que le discours des uns et des autres aurait été moins bienveillant.

La France est un beau pays, les gens y râlent continuellement, mais il y fait vraiment bon vivre et bien manger. Du moins, pour un grand nombre de gens. Mais pas pour tous. Et il faut accepter de le voir. Il m’arrive certains jours de prendre mon train de banlieue de 5:00, et là, je le raconte souvent, je vois la réalité de la « France qui se lève tôt », et je constate que cette France parle surtout turc, arabe, serbo-croate ou quelque langue d’un pays d’Afrique que je n’identifie pas. J’imagine que les uns vont bosser dans la construction, les autres comme caristes dans des entrepôts, d’autres encore comme gardiens. Je parie qu’un grand nombre est employé au noir par des prestataires de prestataires, de ces boites qui disparaissent un jour sans verser les derniers salaires. Je suis juste sûr d’une chose : quand on prend le train à cette heure-là, c’est pour travailler.
Je vois que les femmes portent presque toutes le voile. Pas un voile qui véhicule un message de bravade adolescente, ni la coiffe étudiée et coquette de certaines, ni le look de bonnes sœur qu’ont d’autres, non, un fichu, un voile qui tient les cheveux et que personne ne pensera à leur reprocher quand elles passeront l’aspirateur dans les bureaux de la Défense, avant l’arrivée des employés de bureau.
Ce ne sont bien sûr pas ses gens-là qui deviennent terroristes, ils ont autre chose à faire. Mais il n’empêche : ils ont a priori une autre expérience de la vie en France que les gens qui étaient au café dans les X et XIe arrondissements vendredi soir. Ils sont invisibles, ignorés, non-pensés, non pris en compte. Et leurs enfants sont maltraités par un État qui ne se donne à aucun niveau (police, école, choix urbanistiques) les moyens d’être bienveillant et qui est le relais ou le vecteur d’une société passablement raciste1.
Alors que des gamins sont persuadés que leurs cheveux crépus et l’adresse de leur cité leur interdiront d’avoir du boulot, sont persuadés que la France n’est pas pour eux, est leur ennemie — alors qu’ils y sont nés et ne connaissent rien d’autre —, on a longuement débattu de savoir si on était d’accord pour que des femmes portent un foulard2 sur la tête — et au nom de la Liberté avec un grand L (mais il faut deux ailes pour être libre, non ?).
Ce qui est étrange, ce n’est pas que quelques gosses maltraités par la vie, souvent petits délinquants « rachetés » par des organisations religieuses, décident un jour de partir en Syrie.
Ce qui est miraculeux, c’est peut-être surtout qu’ils soient si peu nombreux à le faire dans le contexte d’une France qui soigne si mal ses enfants.
Bien sûr, il y a d’autres paramètres à prendre en compte : le fric qui finance le djihadisme, les méthodes d’embrigadement sectaire, la naïveté des révoltes adolescentes (rappelez-vous de vous-mêmes, vous m’en direz des nouvelles). Mais sur la justice de la société, en tout cas, il est possible d’agir. La question n’est pas d’obliger les barbus à se raser aujourd’hui, mais d’empêcher que dans quinze ans, des jeunes adultes trouvent l’idée de se faire exploser l’abdomen au milieu d’une foule plus désirable, plus glorieuse que de vivre.
Il faudrait cesser de se contenter de ne pas vouloir de mal aux gens, et commencer à se demander comment leur vouloir du bien, et surtout, comment faire pour que la République française leur veuille du bien et croit à leur avenir.

  1. Je cite André Gunthert : Un racisme qui n’a certes plus grand chose à voir avec celui de Gobineau, et qui se nourrit plutôt de rapports de force économiques. []
  2. Je comprends bien que l’on soit gêné par le foulard, lorsqu’on se souvient qu’il y a des pays où les femmes se le font imposer par la force. Mais je n’aimerais pas être dans un pays qui impose, par la force aussi, de ne pas porter tel ou tel couvre-chef. []

43 réflexions au sujet de « Israël »

  1. El Gato

    J’ai été très gêné par ce billet d’André Gunthert, mais je n’avais pas envie de répondre à chaud à un billet écrit à chaud susceptible de susciter des réactions encore plus brûlantes.
    La comparaison avec Israël me gêne beaucoup parce qu’il nous renvoie au discours de l’extrême droite et à la théorie du « grand remplacement ». (Que ne partage pas A.G. bien entendu.) La France n’est pas une terre disputée par deux peuples.
    Pour le reste, tout ça me semble terriblement ethnocentré.
    Les fous de Dieu ne réclament pas moins de contrôle au faciès, de discrimination à l’embauche ou plus de cages d’escalier repeintes. Ils s’identifient à une idéologie et ils soutiennent un programme politique et militaire qui n’a rien de secret.
    Si le succès des mouvements religieux est bien une conséquence du néo-colonialisme, ce n’est pas parce que l’Occident a soutenu des gouvernements autoritaires mais parce que les puissances occidentales (et Israël), ont aidé dans un premier temps au développement de mouvements (autoritaires) qui se disaient religieux pour contrer des mouvements nationalistes (et autoritaires).
    La justification du terrorisme par un racisme paupériste me semble très courte ou alors ce racisme est étonnamment peu mobilisateur. La force du terrorisme, c’est la communication. Donner avec très peu d’individus et de moyens une visibilité maximum à sa cause. Mais ça ne concerne qu’une poignée de personnes et ça n’a rien de miraculeux. L’attractivité en France (comme en Syrie d’ailleurs) de Daesh est faible. Si on est vraiment en guerre avec Daesh, ils bénéficient de beaucoup moins de sympathie en France que l’Allemagne de 39 par exemple. Par contre l’attractivité de cette Europe qui pratique un racisme paupériste est incroyable si l’on en juge par les transferts massifs de population auxquels on assiste aujourd’hui.
    L’explication de type psychiatrique, bien que partielle, ne peut être totalement écartée. Tirer à bout portant dans la tête d’un enfant, c’est un boulot de psychopathe. l’histoire est là pour nous dire qu’en tout temps, il y a eu des volontaires pour participer à des Einsatzcommando, et ça n’était pas pour des raisons économiques.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @El Gato : J’ai dû bien mal écrire mon texte si tu y lis que je justifie le terrorisme d’une manière ou d’une autre.
      Israël est une terre disputée par deux peuples, mais ce n’est pas cet aspect que je retiens (ni André, clairement), c’est ce décallage entre modes de vie à un jet de pierre de distance.
      Et bien sûr, je ne pense pas que les gens du Califat-de-mes-fesses aient des intentions pures et soient là pour rétablir je ne sais quelle justice. Mon propos est tout autre : les assassins de vendredi viennent de Courcouronnes ou de Molenbeek, ils auraient sans doute été incapables de faire ce qu’ils ont fait s’ils n’étaient pas passés par la Syrie, mais le fait est qu’ils viennent de chez nous, qu’ils ont fréquenté l’école de chez nous, qu’ils ont grandi avec la langue française, la télé francophone, alors il y a forcément non pas une responsabilité à expier mais sans doute des solutions à inbenter pour l’avenir.
      La psychiatrie n’explique rien : les fous ne se regroupent que rarement, et pas comme ça. La psychologie (on sait beaucoup de choses des techniques de contrôle mental) déjà beaucoup plus. L’économie n’est pas non plus la question. C’est plutôt le rejet que je pointe. Quand tu as une gueule à être celui, parmi une foule, à qui la police te demande de te mettre sur le côté pour une fouille, et quand c’est tous les jours, tu peux finir par croire (et c’est tristement légigitime) que tu n’es pas dans ton pays, même si tu n’en connais pas d’autre. Alors tu t’inventes une Syrie où tu fais partie des forts. Enfin un truc comme ça. Et tu y vas. Et quand tu reviens, tu peux faire n’importe quoi.

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      1. El Gato

        @Jean-No, je ne te fais pas de procès d’intention. 🙂
        Je ne pense pas que tu puisses considérer le décalage entre modes de vie à un jet de pierre de distance en Israël en faisant l’impasse sur la situation politique et militaire. Israël est également à un jet de pierre de la Jordanie ou de la Syrie. Mais ces pays ne sont pas occupés par Israël.
        Et l’idée que l’on puisse devenir fou de Dieu parce que l’on est en permanence victime d’un délit de sa gueule me semble une explication pour le moins simpliste. Ne serait-ce que parce que ce n’est le fait que d’une infime minorité et à supposer que ce soit le cas de tous les fous de Dieu. Il y a aussi des convertis qui pour ce que j’en sais ne souffrent pas du délit de sale gueule. Sans parler des filles qui partent là-bas pour soigner des enfants et qui, elles, ne rentrent jamais.

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          @El Gato : Bien sûr, la situation d’Israël est complexe, un pays qui se fait attaquer par tous les pays voisins le jour de son installation, ça n’aide rien. Mais il n’en reste pas moins que l’apartheid est une réalité, notamment pour les arabes israéliens. Tu peux le voir dans l’excellent film Une jeunesse comme aucune autre, où deux jeunes femmes font leur service et passent leur temps à faire des contrpôles. Le contrôle au faciès véhicule un message d’ostracisme que les gens vivent très mal lorsqu’il est constant. Les arabes israéliens ont-ils la moindre chance de se sentir vraiment israéliens ? Une partie très pragmatique du problème réside là.
          Bien entendu, se faire brimer ne rend pas terroriste. Mais ça fabrique le sentiment d’être étranger. Et être étranger à son propre pays, je pense que c’est vraiment inconfortable. Ensuite il y a plein d’autres paramètres : la fascination pour la mort et la violence, le passé de voyous de certains, l’élan idéaliste des jeunes filles dont tu parles,…
          Je ne dis pas que les choses sont simples, mais qu’il y a des paramètres sur lesquels on peut peut-être agir.

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  2. Gunthert

    Merci Jean-no pour ce prolongement de la discussion. Je voudrais répondre à El Gato sur le paradoxe qu’il brandit pour décrédibiliser l’idée du racisme ethnico-paupériste: il y a bien des migrants qui viennent chez nous en masse! Pour avoir écouté l’autre jour des réfugiés nous expliquer leur situation, il est tout à fait clair qu’ils sont les premiers surpris du racisme ou du harcèlement policier qu’ils subissent lorsqu’ils arrivent dans un pays qu’ils rêvent encore comme celui de la liberté et des droits de l’homme. Estomaqués serait d’ailleurs un mot plus juste – qui m’a fait comprendre l’ampleur de l’écart entre la promesse que nous continuons à brandir et sa trahison en pratique. Cet écart, qui est celui de l’injustice, engendre une colère dont il faut prendre la mesure. Alors non, comme le dit perfidement El Gato, cette colère ne « justifie » rien – mais elle explique beaucoup…

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  3. El Gato

    « Estomaqués serait d’ailleurs un mot plus juste – qui m’a fait comprendre l’ampleur de l’écart entre la promesse que nous continuons à brandir et sa trahison en pratique.  »
    Je n’ai pas entendu ces réfugiés, mais ils étaient déjà sacrément intégrés… Il faut avoir vécu toute sa vie, comme moi, dans un état providence pour se sentir trahi par des promesses d’un état.
    Moi ce que j’entends ce sont des réfugiés qui disent qu’ils n’ont pas le choix, qu’ils préferrent courir le risque de mourir en méditérannée avec leurs enfants qu’être certain de mourir en Syrie sous les bombes d’ Assad, et qu’ils veulent aller dans les pays où il y a, croient-ils, du boulot, l’Allemagne et la Grande-Bretagne.
    Le profil des terroristes pour l’instant semble très classes moyennes: chauffeur de bus, commerçants, enfants de commerçants.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @El Gato : tu remarques que la France a défini un quota de réfugiés… Et qu’il ne s’en est pas trouvé suffisamment pour atteindre le nombre, car une réputation très négative s’est déjà diffusée, que l’Allemagne ou la Grande Bretagne n’ont pas.
      Mais les terroristes ne sont pas des réfugiés, hein ! Ils viennent de chez nous. Je ne pense pas qu’ils se sentent trahis par des promesses politiques, mais qu’ils pensent que le pays où ils ont grandi ne leur appartient pas. Je ne peux pas parler pour ces gens, mais c’est une chose qui revient dans la bouche de beaucoup de jeunes, ou d’associations comme les « indigènes de la République » : la croyance que l’intégration est un leurre (ils disent finalement comme le FN) et que la République, la Démocratie, la Laïcité, les droits de l’homme sont des inventions qui non seulement ne profitent qu’à certains, mais en plus, sont là contre eux. Je trouve ça terrifiant, mais on ne peut pas balayer ça d’un revers de manche, car si c’est injuste du point de vue de l’histoire et du raisonnement, le sentiment, lui, est bien réel.

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      1. El Gato

        @Jean-No La réputation négative n’a rien à voir avec des promesses tenues et non respectées ou un racisme ethnico_pauperiste et tout avec notre économie. Les réfugiés veulent aller dans les pays où croient-ils il y a du boulot. Ce qui ne correspond pas à l’image de le France aujourd’hui.
        Les terroristes utilisés par Daesh en France sont effectivement des français, nés et élevés en France. Mais je pense que l’on a un effet de loupe, qui est d’ailleurs le principe même du terrorisme, et considérer que ce terrorisme prend son origine dans le traitement politique et économique des banlieues, c’est à la fois faux et c’est également faire le jeu et de Daesh et de la droite (dont les intérêts objectifs sont identiques pour l’instant). Autant le trafic de drogue dans les cités par exemple me semble la conséquence » naturelle » de la situation économique, autant l’adhésion de français à la politique de Daesh me semble numériquement marginale même si les conséquences sont énormes et relever de causes qui n’ont rien à voir avec la pauvreté, l’origine géographique, culturelle ou même religieuse. Certains ont été radicalisés par des Imams et d’autres ont été convertis au travers d’Internet. Certains sont issus de foyers pauvres et dysfonctionnels, d’autres de familles aimantes appartenant aux classes moyennes. Certains tiennent des bars et sont défoncés en permanence, d’autres ne boivent pas d’alcool, ne regardent pas les femmes etc. La seule chose qu’ils ont en commun, c’est la jeunesse.

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          @El Gato : les réfugiés fuient la pauvreté mais aussi la guerre, je doute qu’ils aient une idée très précise de nos statistiques en terme d’emploi. Par ailleurs, le travail au noir n’est pas rare, notre économie repose en grande partie dessus. Mais la France a nettement communiqué sur son côté « pas accueillant », et la réputation d’inhospitalité, fondée ou pas, semble s’être bien diffusée.
          Le trafic de drogue est une conséquence de la pauvreté : c’est sûr. Mais regarde le profil des types, beaucoup sont justement issus de la petite ou grande délinquance. Par ailleurs les raisons me semblent aller au delà de la simple question de la pauvreté, il y a des aspects symboliques au problème de l’ostracisme que j’ai voulu évoquer, et même des aspects imaginaires – voir ces adolescentes romantiques qui partent en Syrie en s’imaginant à la fois trouver un mari et faire de l’humanitaire. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de constater qu’en rentrant de Syrie on est un monstre sous contrôle, car ça semble très au point, ce qui m’intéresse c’est de savoir pourquoi on part en Syrie, qu’est-ce qui rend ça désirable. On peut fermer les Facebooks de recrutement, mais ça ne change rien : qu’est-ce qui fait qu’on est mûr, un jour, pour se faire recruter ?

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          1. El Gato

            @Jean-No « On peut fermer les Facebooks de recrutement, mais ça ne change rien : qu’est-ce qui fait qu’on est mûr, un jour, pour se faire recruter ? »
            Le romantisme de l’adolescence?
            « D’abord, contrairement à ce que laissent entendre les politiques de la droite extrême et de l’extrême droite en jouant sur les peurs après les terribles attentats de Paris, les islamistes français ne sont pas tous, loin de là, issus de familles musulmanes déclassées dans les banlieues et au chômage
            Sur les 700 jeunes dont elle s’occupe, l’anthropologue précise que la moitié d’entre eux sont des filles et des fils de bourgeois, parfois médecins, avocats, professeurs, qui ne savaient absolument rien de l’islam.
            « Ce ne sont plus des jeunes sans pères ni repères » mais « depuis deux ans, des enfants épanouis et premiers de la classe », issus de familles athées, catholiques ou juives qui sont révoltés par le renoncement de la France à faire la guerre en Syrie contre le monstre Bachar el-Assad.
            Dans un premier temps, les filles rêvaient d’aller faire de l’humanitaire et les garçons d’aller se battre contre le dictateur. Ce n’est qu’au fil de leur embrigadement qu’ils en arrivent à cette horrible conclusion : pour sauver le monde, ils doivent exterminer tous ceux qui ne pensent pas comme eux, y compris les autres musulmans. »
            http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1451860-video-slt-internement-des-fiches-s-geoffroy-lejeune-mouche-par-dounia-bouzar.html

          2. Gunthert

            « Daech puise dans un réservoir de jeunes Français radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle. L’écrasement de Daech ne changera rien à cette révolte.
            « Il n’y a pas de troisième, quatrième ou énième génération de djihadistes. Depuis 1996, nous sommes confrontés à un phénomène très stable: la radicalisation de deux catégories de jeunes Français, à savoir des « deuxième génération » musulmans et des convertis « de souche ».
            OLivier Roy, « Le djihadisme : une révolte générationnelle et nihiliste »
            http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadisme-une-revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html

  4. lo_leau

    Merci Jean No (et les autres commentateurs…), je ne commente que rarement, mais là deux choses me gênent ici :

    1/ Les conditions d’un « racisme ethnico-paupériste » n’existent pas uniquement qu’en France; elle sont présentes dans un grand nombre de pays (vivez un peu en Asie, voyez l’Amérique….) sans pour autant engendrer à chaque fois ce type de dérive. De même dans le passé, des gens très pauvres n’ont pas pour autant initiés ce type de dérive (tirer sur des innocents qui s’amusent et leur lancer des grenades quand ils sont allongés). Attention je ne nie pas l’existence de gens pauvres, déclassés, ostracisé, mais je ne crois pas qu’ils aient en France une situation plus spécifique qu’ailleurs. Et cette triste situation ne peux donc pas être le dénominateur commun de cette folie.

    2/ Je trouve que les analyses 72h après qui résument la situation en « Oui c’est barbare, des gens sont mort, MAIS bon finalement c’est la France qui est coupable et donc finalement les morts eux même, ils avaient qu’a mieux voter… » est assez indécent. Je vois que tu t’en défend Jean-No, et peut être ai-je mal compris ton billet (désolé par avance alors de le caricaturer) mais Gunthert assume et je le cite « tant que nous choisirons de croire que nous n’y sommes pour rien ». Les victimes sont donc coupables… Et c’est dégueulasse (désolé) de dire ca ! Et je vois que c’est un mec qui a une grande expérience « il a écouté des étrangers l’autre jour ».
    Quitte a faire des comparaisons idiotes pourquoi ne pas tout justifier : « Oui les Juifs ont été exterminés, mais bon ils avaient qu’a s’ouvrir à la souffrance des prolétaires …  »
    Bref, soit j’ai mal compris vos propos (surtout Gunther) , soit c’est vraiment trop tôt pour les dire…D’un autre coté c’est castagne ici…

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      1. lo_leau

        Très intéressant article wikipedia, mais sur le fond ?

        Si j’en crois ton article notre société occidentale est coupable de cet état, de ce racisme lié aux conditions économiques (d’ailleurs pourquoi ne pas parler de lutte des classes plutôt ?), et nous en sommes donc tous collectivement responsables. Et donc les victimes, qui faisaient parti de la société, aussi. D’ailleurs sinon pourquoi écrire : « Protégés par nos frontières, notre confort et nos cafés parisiens, nous n’avons pas souvent l’occasion d’être confrontés à la violence ressentie par les populations de pays soumis à des guerres ou des régimes dictatoriaux soutenus ou financés par les puissances occidentales » sinon pour souligner qu’elles sont coupables, à minima, de ne pas avoir été lucides ?
        Mais d’ailleurs pourquoi pas ! Ca peut se discuter (plus clairement que tu ne le fais néanmoins), mais je trouve que dire cela moins de 3 jours après les événements, avec se ton, ça n’est pas très classieux
        Par ailleurs vu les leçons que tu donnes j’imagine donc qu’à l’EHESS vous (toi ?) êtes à la pointe de l’intégration des minorités dans vos recrutements de MdC ? et que vous luttez avec acharnement pour installer vos locaux à Ivry, Saint Denis ou Evry ?
        Tartuferie quand tu nous tient…

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @lo_leau : mon approche n’est pas du tout de chercher des culpabilités externes aux terroristes, ils sont seuls responsables de leurs actes. En revanche ils viennent bien de quelque part, et ce quelque part, c’est chez nous ! La question n’est pas de s’autoflageller, on ne joue plus, la question est plutôt d’empêcher que les enfants d’aujourd’hui ne finissent par partir un jour en Syrie. Les causes sont multiples, mais il y en a qu’il est à notre portée d’évaluer et peut-être de corriger.

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      1. lo_leau

        Bon en relisant ton texte, même si je ne suis pas d’accord, je trouve qu’il possède quand même un certain humanisme. Le fait d’être touché par les événements et d’avoir lu en parallèle le texte de l’autre gars tellement puant m’a je pense un peu orienté. et El_Gato répond finalement très bien à tout ce qui me gène dans ces analyses.

        Par ailleurs sur Gunther ce mec est une véritable caricature, je ne te remercie pas de me l’avoir fait découvrir 😀

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          1. lo_leau

            J’aime comment tu te ne répond jamais sur le fond a aucun commentaire sinon pour dire « troll » « homme de paille » « violence verbale » etc.

            On peut être en désaccord avec ton analyse liant le « racisme ethnico-paupériste » et le terrorisme tout en analysant les fais. Comment explique tu tous les exemples contraires

            C’est toi qui projette sur les autres cette vision binaire : si vous êtes contre moi, c’est donc que vous êtes « un adepte du retour a l’ordre » mais ou a tu lu ca ?

            ce qui confirme mon « tartuffe »

          2. Gunthert

            OK, si c’est pas assez clair, je reprends. Qu’est-ce que tu veux que je réponde « sur le fond » quand tu inventes quelques chose que je n’ai jamais dit (« Les victimes sont donc coupables »)? Que je l’ai pas dit? Ben voilà c’est fait. Vois avec ton psychanalyste ou ton fabricant de lunettes pour de plus amples renseignements, moi, je ne suis pas concerné. Ça va comme ça?

          3. lo_leau

            Tu as bien écrit « Protégés par […] nos cafés parisiens, nous n’avons pas souvent l’occasion d’être confrontés à la violence ressentie par les populations de pays soumis »… Pourquoi alors sinon pour souligner que nous étions coupables de cette haine ? Je ne suis le seul à comprendre tes propos comme ça. Et d’ailleurs ça n’est pas cela le fond, tu sélectionnes ce qui t’arrange.

            Le fond c’est : pourquoi si le déterminant, la cause profonde, du terrorisme est le déclassement et le racisme n’a t on pas vu cela ailleurs ou avant ? Ne peut on pas imaginer que quand on bascule dans la folie, c’est autre chose que la pauvreté qui joue. D’ailleurs le profil des terroriste le prouve (cafetier, école privé…). Lire aussi le dernier billet d’econoclaste sur le profil des terroristes internationaux, souvent éduqués.

            Je prête finalement aux déclassés, aux gens de banlieue, beaucoup plus de jugement que toi, peut être parce que j’y ai grandi.

            Bref, tu ne défend pas ton analyse, tu dis « j’ai pas dit ca », mais alors qu’a tu dis ? et puisque tu aime les liens, des traces d’actions concrètes de l’EHESS sur l’intégration ?

          4. Jean-no Auteur de l’article

            @Lo_leau : je ne sais pas si la culpabilité est vraiment la question à établir : il y a une semaine, huit mômes ont tué en quelques heures une quantité de personnes jamais atteinte ici en tant de paix, et les coupables, ce sont eux, et personne d’autre. Et leur mort n’en fait pas des victimes, juste des lâches qui s’en tirent sans avoir à rendre de comptes – car ils sont à mon avis parfaitement au courant qu’ils n’auront pas de divinité ou de jugement à affronter dans l’au-delà.
            Mais nous, qui n’avons tué personne, pouvons-nous agir sur la réalité qui fait qu’on peut en arriver là ? Si pour un jeune né en France et éduqué par la République, les meilleurs moyens de gagner sa vie sont soit illégaux soit liés à « l’action sociale » salafiste (qui fournit du travail : kébabs, pizzérias, taxiphones), il y a certainement quelque chose à corriger. Si quelqu’un d’intelligent, élevé normalement, décide de s’inventer une religion et une civilisation imaginaires dans une Syrie de l’an 900 qui n’a jamais existé mais où il aura l’impression de faire partie de ceux qui tiennent le haut du pavé, parce qu’il est frustré, qu’il ne se sent pas d’avenir dans la France de 2015, il y a sans doute quelque chose à corriger. Que sa frustration et ses solutions ne séduisent qu’une poignée de jeunes, ne soit absolument pas partagé par la majorité (je suis banlieusard aussi !) ne change rien : il faut y réfléchir. Pas s’autoflageller, juste essayer de comprendre et d’agir. Pas pour empêcher les attentats de cette année ou des suivantes, il est déjà trop tard, mais pour empêcher les attentats de dans dix ans.
            Je pense que la misère est bien la cause, mais pas nécessairement (voire pas du tout) la misère financière, qui force d’abord à survivre, avant de concevoir une quelconque revanche. Il existe d’autres misères, symboliques, affectives, voire des misères par procuration, je pense aux jeunes qui s’identifient ici aux habitants de Gaza sans les connaître le moins du monde et sans que leur situation ait quoi que ce soit de comparable, ce qui est exactement pareil que les gens qui ont des envies de vengeance envers des terroristes comme s’ils étaient eux-mêmes touchés – tandis que les blessés ou les proches des victimes n’arrivent parfois pas à avoir cette même haine. Arriver à souffrir pour les autres est à la fois une belle chose humaine – l’empathie, la sympathie -, mais c’est aussi parfois le début de la folie, ou en tout cas, ça crée parfois un manque de distance chez des gens qui pourraient profiter de leur situation pour en faire preuve.
            Je pense qu’il y a une lutte à mener sur le terrain de l’imaginaire, plus que sur tout autre. Mais l’imaginaire se construit en partie avec le réel et contribue à façonner le réel, il y a rétroaction.

        1. Gunthert

          « Je pense qu’il y a une lutte à mener sur le terrain de l’imaginaire » On est pleinement d’accord. Mais ça ne fait que commencer. Ce qui me sidère, c’est que nous n’avons même pas de mot pour qualifier ce phénomène que nous sentons tous confusément (à part les adeptes du torse bombé, bien sûr). Si je me suis senti obligé de bricoler l’expression “racisme paupériste”, c’est d’abord parce que rien ne colle vraiment – misère, exclusion, inégalité, racisme, déclassement… tous ces termes visent quelque chose qui m’apparaît de plus en plus clairement comme un phénomène unifié, et qui divise en deux l’humanité, entre riches et pauvres, blancs et non-blancs, intégrés et déclassés, visibles et invisibles, centre et périphérie, et dont les racines plongent profondément dans l’histoire coloniale occidentale. Tant que nous n’aurons même pas le mot pour désigner cette réalité, on sera dans la confusion et les débats abscons avec ceux qui préfèrent continuer à se boucher les yeux, et attribuer à la folie de quelques-uns les dérèglements du monde.

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          1. lo_leau

            Je suis d’accord Jean-No et Gunther, si on pouvait construire une société plus juste, plus équitable moins cloisonnée, je signe de suite. Mais quels actions concrètes mettre en place pour « réinventer l’imaginaire » ? je crois que tout le monde est d’accord sur le constat (de l’extrême droite à l’extrême gauche), personne sur le reste, la grande question : Comment ?

            Je pense que c’est là que c’est compliqué, je ne crois que la majorité des gens n’accordent (plus) une si grand pouvoir que ça aux discours, il faut des actions concrètes, et surement que cela se joue alors au niveau individuel, ou très local. C’est pour ça que mes taquineries sur l’EHESS à Gunther, ont du sens, même les gens aux discours les plus « égalitaristes » ont du mal à les mettre en application, les mots, les actes tout ça quoi… Et je m’y inclu ! J’ai quitté ma banlieue dès que j’ai pu, dès que ma thèse a débutée (dans ma classe de 3e, nous sommes 3 a a voir eu le bac…) c’est une fuite, un acte qui joue probablement (à très petite echelle hein !) sur cette ambiance pourave là bas, mais comment faire autrement ?

            Et si même si on y arrivait, probablement que dans une société comme ça il y aurait moins de violence terroriste, mais je n’en suis même pas sur, il y aurait bien des gens pour jouer sur la passé, sur la haine ancienne, les réparations a faire, que les mecs aux cheveux long ou aux chemises pourraves méritent la mort, etc…

          2. Jean-no Auteur de l’article

            @Lo_Leau : changer les choses concrètement, oui, mais le concret ne suffit pas, bizarrement ! Dans certains pays, quand on raconte la médecine et divers autres services sociaux en France, les gens n’en reviennent pas, on leur décrit un pays de cocagne. Et dans un sens ça l’est. Pourtant, de nombreuses personnes y vivent mal, s’y sentent mal. C’est valable de gamins des cités comme des gens qui votent FN – les uns font allégence à un califat et à des traditions qui n’ont jamais existé, les autres jurent aimer par dessus tout la France alors que vraisemblablement, rien de ce qui existe dans la France réelle ne leur plait, et ils se réfèrent à une France mythique qui elle non plus n’a jamais existé…
            Sans avoir la moindre légitimité/compétence pour en juger, bien sûr, je pense qu’il y a des choses à faire sur le terrain psychologique : chacun a besoin d’avoir l’impression de maîtriser une part de son destin (d’où l’angoisse que produisent les utopies communistes qui semblent ramener les gens à l’état de tubes digestifs), et beaucoup de gens pensent que ça signifie qu’il faut dominer autrui, enfin c’est le moyen qu’ils ont trouvé. Quelle horreur ! Parvenir à produire des choses dont on est fier – une œuvre d’art par exemple -, me semble infiniment plus satisfaisant comme manière d’agir sur le monde, mais je prêche pour ma paroisse, bien sûr.

          3. Gunthert

            Là, on est bien sur le fond du pb. On peut croire qu’on va le régler en augmentant les mesures de police. Il y a un truc dont je n’ai pas parlé dans mon billet. J’ai parlé d’Israël, mais en fait je voyais aussi Brazil. Une société où le terrorisme fait partie des meubles, pour toujours…

            L’autre solution est de changer notre société. Oui, c’est compliqué, mais peut-être pas autant que ça en a l’air (que ça ait l’air très difficile fait partie de la vision que certains ont intérêt à promouvoir). Si la division entre riches et pauvres est un élément du problème, alors il faut admettre que la politique d’austérité à l’échelle européenne fait bel et bien partie de l’équation: créer des pauvres, c’est in fine créer de la violence. Or l’austérité, c’est un choix politique. L’exemple grec a montré que les choses sont bien verrouillées, mais aussi qu’il reste un espace pour le combat, et que les objectifs sont loin d’être hors d’atteinte. Le récit terroriste participe des façons de détourner notre attention des combats que nous pouvons mener, et de nous faire tenir tranquilles. Mais l’histoire de l’Europe continue, les forces se déplacent, il y a l’attraction populiste, mais aussi l’éveil d’une volonté d’alternative, comme on n’en a pas vu depuis 20 ans. En réalité, rien n’est figé, les choses bougent en ce moment même – le comprendre c’est déjà commencer à y participer…

    2. Laurent

      Est-ce possible de cesser de confondre « chercher une explication » et « trouver des excuses » ?
      C’est à croire que certains le fond exprès.

      Et d’un point de vue très très théorique (je ne parle plus des attentats ici, ou de la shoah, ou de quoi que ce soit d’autre de précis), voulez-vous vraiment comprendre ? Cherchez-vous vraiment la vérité ? Accepterez-vous que cette vérité puisse ne pas vous plaire ? Ou cherchez-vous simplement un récit qui conforte vos a priori ?

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      1. El Gato

        @Laurent  » Cherchez-vous vraiment la vérité ? Accepterez-vous que cette vérité puisse ne pas vous plaire ? Ou cherchez-vous simplement un récit qui conforte vos a priori ? »
        Personne ne te répond, je m’y colle 🙂
        D’une manière générale, on privilégie toujours les arguments qui vont dans le sens de ce que l’on pense. Admettre que ce que l’on croyait être vrai ne l’est pas, est un processus généralement assez long qui suppose moult discussions, avec des gens dont on respecte l’opinion.
        C’est d’ailleurs pourquoi il est très difficile de modifier les idées de gens qui sont enfermés dans une bulle, que ce soit les membres d’un club élitiste réservé au 0,1%, de sectes, de groupes conspirationnistes ou de groupuscules politiques.
        Pour ce qui est de la « vérité », c’est d’autant plus compliqué sur ce sujet qu’en réalité on dispose de très peu de données. En raison de l’absence de statistiques ethniques, il est difficile de savoir s’il y a un courant de pensé ethnico-paupériste qui permettrait d’expliquer la fabrication d’un fou de Dieu et tout le monde peut projeter ses fantasmes sur le sujet. (Je n’ai pas d’opinion sur cette interdiction)
        Enfin faire comme si quelque chose était vrai, alors que l’on sait que ce ne l’est pas, de façon convaincante (en manipulant les média et les leaders d’opinion) est une façon de le rendre réel et une tactique utilisée avec plus ou moins de bonheur par de nombreux activistes.

        Pour répondre directement à ta question, je serais plus enclins à adopter les arguments d’un journaliste comme David Thomson http://www.franceinter.fr/emission-le-telephone-sonne-les-auditeurs-ont-toujours-la-parole-entre-18h-et-20h même s’ils vont contre mes croyances initiales qu’à adopter ceux de Jean-No et André Gunthert que je respecte beaucoup mais dont la qualification sur ce sujet précis ne me semble guère supérieure à la mienne contrairement à David Thomson.
        Mais ce n’est pas une raison pour ne pas discuter. Ca m’oblige à continuer à réfléchir contrairement aux discussions plus reposantes avec les gens dont on partage les idées. Ils peuvent également éventuellement me convaincre, mais ce sera plus long.

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          @El Gato : il y a un truc dont je n’ai pas parlé, parce que ça relève de l’intuition (ou plutôt du constat subjectif), c’est que ceux que des injustices rendent violents ne sont pas nécessairement ceux qui les subissent directement. On peut imaginer que des jeunes qui vivent des souffrances sur lesquelles ils ne savent pas mettre de nom (particulièrement s’ils ont théoriquement tout pour être heureux) s’engagent pour des gens qui n’ont rien à voir avec eux, et par exemple, soient obsédés par la cause Palestinienne en vivant à des milliers de kilomètres et en n’en ayant qu’une connaissance limitée. Ainsi, une injustice réelle peut heurter ceux qui en sont témoins plus encore que ceux qui l’éprouvent. J’ai un exemple autobiographique : je déteste l’éducation nationale qui ne m’a pas spécialement maltraité (j’ai toujours eu la certitude de pouvoir faire ce que je voulais de mon avenir sans compter sur elle) mais où j’ai vu beaucoup de souffrance chez certains.
          Le profil des gens qui partent pour la Syrie n’est pas unifié (mais celui des bombes humaines de ces derniers jours un peu plus), les causes sont multiples, évidemment. Ça n’empêche qu’il faut d’urgence parvenir à les comprendre. Et contrairement à ce que disait Marine Le Pen ce matin, comprendre, ce n’est pas excuser, c’est faire un effort cognitif de raisonnement et d’information.
          Mon calcul est le suivant : les terroristes ne viennent pas de Syrie, ils viennent de chez nous. Qu’est-ce qui rend ça possible ? La clé, pour moi, d’instinct, c’est l’incapacité psychologique à se projeter dans un avenir, et c’est une chose que j’ai rencontré à plusieurs époques de crises eschatologiques en écrivant sur la fin du monde : détruire, y compris soi-même, pour prendre son avenir en mains face à un sentiment de changement impossible et face au sentiment qu’on ne pourra pas être acteur de son destin autrement…

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          1. El Gato

            @ Jean-No  » l’incapacité psychologique à se projeter dans un avenir, et c’est une chose que j’ai rencontré à plusieurs époques de crises eschatologiques en écrivant sur la fin du monde : détruire, y compris soi-même, pour prendre son avenir en mains face à un sentiment de changement impossible et face au sentiment qu’on ne pourra pas être acteur de son destin autrement… »
            Je ne connais pas le sujet, mais les martyrs croient à la transformation du monde, par leur sacrifice, là où les sectes apocalyptiques croient à la fin du monde. Par contre je ne comprends en quoi la crainte de l’apocalypse justifie que l’on veuille anticiper l’échéance. Tu as une idée?

          2. Jean-no Auteur de l’article

            @El Gato : 99% des récits de fin du monde avant Hiroshima sont la promesse d’une renaissance (sauf un des plus anciens, le livre d’Amos, dans la Torah, qui dit qu’il n’y a rien à attendre de la fin des temps, que ça sera douleur, ténèbres et chagrin). Mais les autres, les promesses de Daniel, Zacharie, Ezechiel dans la Torah, l’Apocalypse de Jean de Patmos et ce qu’en dit Jésus dans les Évangiles ou la fin du monde selon l’Islam, c’est toujours la même histoire : le monde va connaître le désordre, la guerre, les désastres, tout va changer, et enfin, les morts renaîtront (s’ils le méritent) et Dieu régnera pour l’éternité. Les cathos ont laissé tomber l’Apocalypse mais c’est très présent chez les protestants, et plus encore les évangéliques. Dans l’Islam, c’est extrêmement présent aussi. Bref, la fin du monde, ce n’est que le début d’un monde nouveau, avec consolation des peines, rétribution des actes, et abolition du temps et de la mort.
            À chaque poussée de fièvre eschatologique, comme par exemple les fameux illuminés de Münster, des anabaptistes partis en vrille (et punis abominablement par l’Église), il y a une accélération : les revendications sociales, politiques, se doublent d’une envie de précipiter la fin du monde. En général, ça ne dure pas longtemps, ils se font tous zigouiller.

        2. Laurent

          Que connaître la vraie vérité vraie soit un idéal difficile à atteindre, tant notre perception des choses peut parfois être biaisée (par limitation, aveuglement ou manipulation), on est bien d’accord là-dessus. Mais c’est une chose de le savoir et tendre néanmoins vers ça avec honnêteté intellectuelle, et une autre de lui tourner le dos complètement.
          Se poser la question du contexte sociologique du djihadisme français (ou belge) ne me semble pas un questionnement sans pertinence, mais neuf fois sur dix il est refusé sans le moindre examen critique, au nom d’une seule idée : que ça pourrait déplacer une part de la responsabilité du drame sur la société dans son ensemble. Et ça, c’est une chose qu’on a dogmatiquement décidé de ne jamais aborder. Entre le dogme et l’analyse rationnelle, j’ai personnellement une préférence pour la seconde démarche.
          Plus concrètement à présent. Je suis d’avis que les sociétés, les aires culturelles, les pays, appelez ça comme vous voudrez, génèrent chacune un discours, un récit. Que ce discours rencontre plus ou moins d’écho chez qui y est exposé directement, mais aussi – et c’est important – indirectement. Ce discours peut se révéler séduisant (l’état-providence scandinave) ou pas du tout (le système de castes indiennes) en fonction de qui on est, de ce qu’on vit au moment où on y est exposé. Pour prendre un exemple parlant : le rêve de l’american way of life, volontiers consumériste, a largement débordé les frontières des USA. L’américanisation de la société depuis la fin de la seconde guerre mondiale a pénétré tous les continents : tout le monde boit du Coca, tout le monde écoute Michael Jackson, tout le monde regarde les films de Hollywood…
          Quelle est la situation en France ? Le discours français, si j’ai bien compris à lire les réactions qui pleuvent depuis le 13 novembre, c’est que la France est le pays des droits de l’homme, de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, d’un certain art de vivre, où on peut tranquillement boire un verre en terrasse, aller au restaurant, assister à un concert ou à un match de foot, lire une presse libre (et pourquoi pas même satirique). De l’autre côté, vous avez Daesh qui promeut un discours nettement plus morbide, fait de fondamentalisme, d’intolérance, d’appels à la destruction. Au milieu de tout ça, vous avez des jeunes gens, nés en France, éduqués à l’école de la République. Et pourtant, chose de prime abord incompréhensible, c’est le second discours qu’ils choisissent. Pourquoi ?
          Simplement cette question : pourquoi ?
          Comme élément de réponse, ce que certains suggèrent, c’est qu’une bonne part des enfants de la République ne voit pas ce que j’ai appelé plus haut le discours français comme une réalité tangible. Au contraire, leur réalité à eux serait tout autre que la perspective d’un mojito en terrasse suivi d’un concert de rock. Ce serait même une réalité à ce point différente que par comparaison un projet comme celui de Daesh ou d’Al-Qaïda en deviendrait préférable. Ne peut-on vraiment pas examiner cette possibilité ?

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          1. El Gato

            @Laurent « ce que certains suggèrent, c’est qu’une bonne part des enfants de la République ne voit pas ce que j’ai appelé plus haut le discours français comme une réalité tangible. Au contraire, leur réalité à eux serait tout autre que la perspective d’un mojito en terrasse suivi d’un concert de rock.  »
            Bien entendu, mais des tas d’enfants de la République ont d’autres perspectives que le mojito en terrasse suivi d’un concert de rock, sans devenir pour autant des terroristes. Parmi les terroristes, certains il y a peu n’avaient rien contre un mojito en terrasse suivi d’un concert de rock. Et l’on peut préférer le sport ou la prière aux mojitos sans vouloir nécessairement faire un carton sur les consommateurs de Mojito.
            Que la réalité des gens soit différente du modèle dominant, ça a toujours existé. L’Amérique est un des pays développés où c’est le plus difficile d’accomplir le rêve américain. La mobilité sociale est plus importante en Europe qu’aux Etats-Unis. http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2007-07-20-Mobilite-sociale Les gens ne se transforment pas pour pour autant en bombe humaine.

          2. Jean-no Auteur de l’article

            @El Gato : ce qui fait agir les gens ce ne sont pas les faits réels, c’est la représentation mentale qu’ils en ont. Les Américains croient à mon avis plus à l’étendue de leurs « possibles » que les Français, que ça soit fondé ou pas.

          3. Laurent

            Bon, je me réponds à moi-même parce que je ne vois pas de lien pour répondre à El Gato directement, mais c’est à lui que je m’adresse (peut-être en vain).
            Donc parce que tous les malheureux de France ne deviennent pas des terroristes, cela signifie que tous les terroristes ne sont pas malheureux ? Ou en tout cas que leur malheur n’entre pour rien du tout dans leurs décisions ? Je m’attendais à cet argument.
            Une réponse en forme de question : parce qu’une condition n’est pas suffisante, alors elle n’est pas non plus nécessaire ?
            S’il n’y a pas forcément une cause unique au passage à l’acte terroriste, il n’y a pas de raison d’exclure d’office l’explication sociologique.

          4. El Gato

            @Laurent Le fait social selon une grande partie des intervenants, c’est qu’une partie de la jeunesse française serait fascinée par Daesh parce qu’elle est victime de racisme et d’une plus grande exploitation économique que le reste de la population française.
            Je trouve que le nombre d’individus convertis par Daesh est faible et que tous les convertis ne correspondent pas nécessairement à cette définition d’une jeunesse victime du racisme et de l’exploitation économique. Bref je me demande si l’échantillon est suffisant pour que l’on puisse parler d’un fait social et si l’on est pas plutôt en présence d’une juxtaposition de destins individuels avec des histoires et des motivations différentes qui sont ensuite broyés dans un système totalitaire d’autant plus efficace qu’il n’y a pas de retour en arrière possible.
            Par contre, je suis convaincu que l’on est en présence d’un fait social dans cette volonté d’un très grand nombre d’intervenants d’interpréter de cette façon les attentats suicides. Pour paraphraser Bourdieu, l’interprétation des attentats terroristes qui est donnée par les uns et par les autres nous renvoie probablement directement au rapport que nous entretenons avec notre condition sociale.

        3. Gunthert

          « il est difficile de savoir s’il y a un courant de pensé ethnico-paupériste qui permettrait d’expliquer la fabrication d’un fou de Dieu » J’étais tellement abasourdi par la bêtise de cette formule que je suis retourné lire ce que j’avais écrit… 😉

          Le revoici: « L’ère post-coloniale reste structurée par un racisme aussi profond qu’inconscient à l’égard de peuples laissés à l’abandon ou soumis au pillage. Un racisme qui n’a certes plus grand chose à voir avec celui de Gobineau, et qui se nourrit plutôt de rapports de force économiques, mais qui établit de manière tout aussi inébranlable qu’il existe deux humanités, celle qui compte et celle qui ne compte pas. » Et plus loin: « cette politique de la ségrégation et de l’abandon, qui contredit les droits humains les plus élémentaires et nourrit partout l’injustice, la violence et la guerre. »

          Si quelqu’un a de bons arguments pour contredire cette assertion (et pas celles que je n’ai jamais formulées), je serai heureux de les connaître.

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          1. El Gato

            C’était une réponse à  » Je voudrais répondre à El Gato sur le paradoxe qu’il brandit pour décrédibiliser l’idée du racisme ethnico-paupériste: il y a bien des migrants qui viennent chez nous en masse! « 

          2. Gunthert

            Je ne comprends absolument plus ce que tu veux dire. Je ne suis même plus sûr de comprendre ce que j’ai écrit quand c’est relu par tes soins… 😉 En tout cas, tout le monde ici te répète la même chose, et toi, tu joues à déplacer chaque fois un peu le problème, en espérant noyer le poisson… Du El Gato, quoi… Thierry, reviens!

  5. Gunthert

    @El Gato. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Je sais très bien, et toi aussi, puisque tu utilises ton pseudo spécial troll, que tu forces le trait pour mieux te boucher les yeux. J’espère que ton intelligence te fera regretter ton ironie déplacée. Figure-toi qu’il y a aussi des réfugiés qui sont ici depuis des années, avec ce statut, et qui n’en dorment pas moins à la rue. En réalité, tous ceux qui se sont exprimés lors de la soirée de l’EHESS semblaient regretter un choix qui les a placés dans une impasse sans issue. Nous comprenons peut-être un peu mieux depuis vendredi comment la peur et l’insécurité peuvent pousser à la fuite. Mais réfugié, ce n’est pas une vie. Plutôt une vie brisée.

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  6. Gunthert

    A tout le moins, ceux qui me traitent ici de « caricature » ou se disent « gênés » (par leurs propres procès d’intention), doivent admettre que je ne suis pas seul sur ces positions:

    « Ce n’est pas en déclarant la guerre à Daech que cela s’arrangera. Cette déclaration n’est qu’une manière de se débarrasser de ses propres responsabilités en faisant porter le chapeau à des gens devenus extrêmement dangereux et que nous avons coproduit avec Daech.
    Ce n’est qu’en projetant un véritable avenir pour la planète que l’on pourra combattre Daech, c’est-à-dire le désespoir. »
    Bernard Stiegler, http://www.lemonde.fr/emploi/article/2015/11/19/bernard-stiegler-ce-n-est-qu-en-projetant-un-veritable-avenir-qu-on-pourra-combattre-daech_4813660_1698637.html

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  7. Jean-no Auteur de l’article

    Alexandre Laumonier (éditions Zones Sensibles) a publié un texte très intéressant sur la commune bruxelloises de Molenbeek-Saint-Jean, où il vit depuis sept ans, et qui est connue à présent comme vivier du djihadisme. Le titre de l’article est Molenbeek-Saint-Jean n’est pas un ghetto, mais passée cette affirmation (bien étayée), on comprend aussi que cette commune est très pauvre et n’évolue pas forcément de manière souriante.

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