Le camp des étourneaux

«La réflexion, ça ralentit le gendarme»
Michel Galabru dans Le Gendarme de Saint-Tropez (1964)

L’article Le Camp des crocodiles, du par ailleurs estimable André Gunthert, m’avait mis un peu mal à l’aise à sa publication, car son argument, pour défendre le fait que tous les hommes représentés dans le « projet crocodiles » aient systématiquement des têtes de sauriens était, en substance, que tout sujet « clivant » est, par définition, amené à forcer à se positionner au sein d’une « logique de camps » : on sera ici ou bien là, mais nulle part ailleurs1.

Il existe de nombreuses variantes : « Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Jésus), « Si tu n’es pas avec moi, alors tu es mon ennemi » (Dark Vador), « Tout homme doit choisir entre rejoindre notre camp et rejoindre le camp adverse » (Vladimir Ilyich Lenin), « O con noi o contro di noi » (Benito Mussolini), « Si vous ne faites pas partie de la solution c’est que vous faites partie du problème » (Eldridge Cleaver, mal cité), « Si tu n’es pas un d’entre nous, tu es un d’entre eux » (Morpheus, dans The Matrix), « Ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi et j’écraserai tous ceux qui sont contre moi » (The Shredder, dans : Teen mutant ninja turtles)

La « logique des camps » me met mal à l’aise, parce que si je vois sans difficultés qu’elle opère constamment, il ne me semble pas qu’elle soit quelque chose de vraiment positif, bien au contraire. Son efficacité explique bien son existence : les camps permettent de se rassembler et donnent donc une force aux idées qu’ils portent, mais d’une part, qu’ils la suscitent ou en soient une conséquence, ils impliquent une logique d’affrontement : plus question de progresser tous ensemble, de convaincre, de faire réfléchir, il n’y a plus de place que pour des alliés inconditionnels d’un côté, et face à eux, des ennemis. Cette partition, paradoxalement, fait que les deux camps se trouvent finalement les alliés objectifs d’une même vision du monde, et ce que les uns et les autres combattent souvent avec le plus d’acharnement, ce sont tous ceux qui décident de ne choisir ni l’un ni l’autre des camps, ceux qui veulent se placer complètement ailleurs, ou même seulement un peu ailleurs2.

Se rallier à une faction, et c’est particulièrement vrai le temps d’une lutte, impose une abdication temporaire du droit à penser par soi-même : tous doivent se ranger sous un même drapeau, c’est le fameux « Soit vous êtes avec nous soit vous êtes contre nous » dont le corollaire logique est que si l’on veut appartenir à ce « nous », on doit s’interdire de s’écarter du courant dominant. Et ce courant est parfois bien exigeant, puisqu’il impose non seulement un but commun, mais aussi de s’entendre sur des moyens d’action communs, d’avoir une appréciation commune de la situation, de souscrire à un récit commun, d’avoir des références et un vocabulaire communs, et de subir tout un assortiment de totems et de tabous que l’on est sommé d’accepter également en lot et sans discussion.
Dans le commerce, on nomme ça de la vente liée3.

etourneau

Solitaire, l’étourneau est un oiseau d’une très grande bêtise. En groupe, pareil, mais plus nombreux, donc plus fort.

Qui décide de ce que doit être l’avis dominant ? En général, celui-ci est incarné par des personnes qui imposent leur autorité à coup d’intimidations et de menaces, en jouant sur leur réputation et leurs états de service, ou, s’ils ne sont en position de faire ni l’un ni l’autre, en étant toujours celui qui défendra la position la plus extrême, ou plutôt, qui défendra la version la plus extrême de l’idée du moment. Ces personnes qui incarnent l’opinion générale ne sont pas nécessairement maîtresses de leurs propres opinions, ils n’est pas rare que ce soit elles qui se conforment à l’avis de la foule, dans le but je pense de laisser croire que ce sont elles qui dirigent. Je ne connais pas les règles de la constitution de l’opinion d’un groupe, mais je doute que celle-ci soit jamais le fruit d’une négociation rationnelle ou qu’elle soit représentative de la somme des opinions ou des intérêts particuliers (pas plus que généraux, d’ailleurs) de ceux qui se l’imposent.

J’ai l’impression que l’opinion d’un groupe se façonne un peu comme les vols d’étourneaux. Les vols d’étourneaux sansonnets, qui produisent d’impressionnants nuages de points (et des tonnes de fiente), se meuvent et se transforment sans centre de décision, juste parce que chaque individu qui les compose a besoin du groupe pour vivre. La direction de chacun dépend du vent, des mouvements de panique, ou suit celui qui a l’air de savoir où il va, que ce soit vrai ou pas. En vérité, tout le monde suit tout le monde, et le résultat tient souvent de la dérive, mais la cohésion du groupe permet d’intimider les rapaces et de ravager les champs.

etourneaux

L’outil interne le plus horripilant de la dictature de ce groupe sans tête, ce sont les Thought terminating clichés, c’est à dire poncifs bloqueurs de réflexion, qui sont des mots minés, des locutions, des notions, des références, qui permettent comme par magie à celui qui les dit de cesser de penser. Car si penser par soi-même représente un effort important, s’interdire de penser pour bien s’intégrer au groupe réclame encore plus de sacrifices.

Mais bon, il est 21:12, j’ai froid, j’ai faim, j’ai sommeil, je raconterai tout ça une autre fois.

  1. Je défends moi aussi le fait que tous les hommes soient des « crocodiles » dans l’album, mais plutôt pour des raisons pragmatiques, parce que je ne vois pas comment, une fois le principe de l’animalisation établi, épargner une partie des hommes : ce dont parle l’album ce n’est pas du fait que tous les hommes seraient des affreux, mais du fait que toutes les femmes sont contraintes, dans d’innombrables situations, à être sur leurs gardes, et cette bande dessinée l’exprime parfaitement. []
  2. Les débats manichéens, où l’on doit choisir entre le bien et le mal (féminisme, racisme et questions sociales ou sociétales diverses) se prêtent malheureusement naturellement à ce genre de dilemmes forcés, et ils le font de manière d’autant plus aveuglément injuste que la cause est indéniablement juste : qui veut être dans le camp des salauds ? Une victoire qui se ferait au prix de l’exclusion des personnes et de leurs questions aurait pourtant pour moi un arrière-goût de défaite. []
  3. La vente liée, le saviez-vous, a été légalisée en France en 2011 sous prétexte d’harmonisation du droit européen et de simplification et d’amélioration qualitative du droit français. À la date de cette loi, les médias se concentraient sur la question de la remise en liberté de Dominique Strauss-Kahn et sur l’éjection de Lars Von Trier du festival de Cannes. []

2 réflexions sur « Le camp des étourneaux »

  1. Philippe Richard

    Bonjour,
    D’où vient cette belle photo d’étourneaux ?
    Sinon, merci pour vos réflexions, qui dépassent largement le cadre de cette polémique d’actualité.

    Répondre
    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Philippe Richard : Alors je dois dire que là où je l’ai trouvée, elle n’était pas créditée, et je n’ai pas cherché loin, mais je viens de faire une enquête avec Tineye qui m’apprend que le photographe se nomme Owen Humphreys, et que le cliché a été pris à la frontière de l’Écosse.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.