Pushy

(Je décroche. Aucun son, c’est le petit blanc qui annonce qu’on est appelé par un call-center, ce que me confirme le léger accent du Maghreb de la femme qui me parle)

« — Monsieur Lafargue ?
— C’est ça. Mais je crois que je ne vais pas être intéressé.
— Vous croyez… vous croyez ce que vous voulez, mais monsieur Lafargue vous êtes intéressé !
— Je ne pense pas
— Je m’appelle… de la société… et j’ai de très bonnes nouvelles pour l’optimisation de votre contrat électricité
— Je vous confirme que je ne suis pas intéressé !
— Mais si, vous êtres intéressé ! Êtes-vous locataire ou bien propriétaire de votre logement ?
— Écoutez, je ne vais pas vous répondre.
— Ah ha ! Vous êtes propriétaire de votre logement, et c’est pour ÇA que vous êtes intéressé !
— Bon je raccroche.
— Répondez juste à cette question et ensuite c’est fini, est-ce que vous êtres propr… »

(shlong ! fait le combiné)

Philippe et le Belem

« — Philippe, y m’a jamais payé le coup !
— Pareil, il m’a jamais payé le coup, il me disait « ah toi, tu m’aimes pas, avec ton syndicat ».
— Hier je suis allé voir le Belem, ben tu pouvais pas l’approcher, y’avait des flics partout
— Hein, des flics pour le Belem ?
— Ben non, Philippe ! Faut arrêter, il est plus ministre !
— Mais c’était ouvert, le Belem ?
— Ah ben non, attends, c’est la meilleure, moi je savais pas, y’avait le machin, là, pour passer, alors je suis monté sur le bateau, et là y’a une mari… une euh… une femme marin, quoi, ben elle me dit « qu’est-ce que vous faites-là, c’est pas ouvert aujourd’hui ! », alors je lui ai dit que j’étais monté, quoi, que j’avais rien compris ! Elle m’a fait redescendre, forcément.
— Forcément.
— Non mais c’est exagéré, il est plus ministre, il est redevenu maire ! »

(au bistro, au Havre)

La truite

Le dimanche, j’aime bien manger des tranches de truite fumée. C’est bon, la truite, c’est moins gras que le saumon, c’est délicieux avec du citron. Ce matin, j’en ai acheté à la supérette. Un petit paquet de cent grammes. Deux euros et quelque.
La caissière, une très jeune femme qui je suppose n’est là que pour l’été, a le nez qui dépasse du masque. Elle scanne les articles et s’arrête sur la truite, qu’elle regarde avec un air suspicieux. Elle me regarde, re-regarde la truite, me re-regarde, re-re-regarde la truite, qu’elle approche de son nez et renifle avec une expression d’intense dégoût, perceptible malgré le masque. Ouille, cette truite a un problème. Elle inspirait pourtant confiance, bien orange, bien belle.

« Y’a un problème, ça sent hein, ça sent ! ». Elle croit qu’un truc a coulé, que ça poisse, et ses doigts, si ça veut dire quelque chose, ont l’air eux aussi d’exprimer une forme de de dégoût. L’emballage, une plaque sous vide, a l’air en très bon état mais la jeune femme insiste : « ça sent ! ».
Je dois dire que la truite qu’elle agite sous son nez avec répugnance me donne un peu moins envie qu’au moment où je l’ai prise dans son réfrigérateur. Enfin bon, je sors le nez de mon masque, j’approche, je renifle un grand coup. Est-ce que je suis enrhumé ? Trop éloigné ? Je trouve que ça ne sent rien du tout, aucune odeur suspecte, même pas de bonne odeur de truite fumée. Elle tourne la plaque, regarde la date : « Ah ben non, trois septembre, ça va ». Nathalie ne veut pas vérifier, elle a son masque, mais elle hasarde une explication : peut-être qu’un truc a coulé dans le frigo, que c’est pour ça que ça poisse… De mon côté, je parle de condensation, après tout l’objet sort du frigo. Bon. On paie pour nos courses, et la jeune femme nous explique « de toute façons, le poisson, je déteste ça ! ». Elle essaie de se rattraper ou d’être rassurante, enfin je n’ai pas bien compris, en ajoutant que tout ça n’est pas bien grave, que ça l’amuse elle-même de ne pas aimer le poisson. Il y a trente ans dans la même supérette, je me souviens d’une jeune femme qui tenait le rayon crèmerie mais qui détestait le fromage et le coupait, l’emballait et nous le tendait comme si on l’avait forcée à autopsier un rat mort depuis trois jours. Le rayon crèmerie a disparu.

Je dois dire que je n’ai eu vraiment confiance en cette truite qu’une fois que j’ai eu fini de la manger, noyée dans le citron.

Jeu éducatif pour l’été

QUIZZ : Saurez-vous reconnaître les régions auxquelles correspondent les costumes traditionnels que voici ?

Quelques indices :

  1. les cigognes y nichent.
  2. c’est le nom d’une péniche dans un feuilleton de l’ORTF.
  3. la boisson emblématique est le cidre.
  4. la boisson emblématique est le cidre.
  5. les gens ne sont pas très sympas.
  6. célèbre pour son gendarme.
  7. Je croyais que c’était le département avec le plus de stations de ski mais en fait non. En tout cas on y trouve plus de remonte-pentes qu’en Loire-Atlantique (point culminant : 34 mètres).
  8. le seigneur du lieu a été décapité sur ordre du roi Philippe VI qui l’avait attiré dans un traquenard. Pour se venger, son épouse est devenue piratesse et a terrorisé la région en massacrant les navires le long de la côte.
  9. connu pour la délicatesse de sa porcelaine et pour ses tapisseries.
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« Le covid », ou « la covid » ?

Doit-on dire « la covid » ou « le covid » ? Pendant vos vacances, ne commettez pas d’impair ! Une infographie exclusive.

Depuis la publication de cette infographie, de nombreux bénévoles issus des régions m’ont signalé quelques erreurs. En créole réunionnais on dira covid, sans article (par exemple dans la phrase : « ma la pa gingn covid »). En créole antillais, on me propose kovid-la1. En Artois et en Picardie on dira ch’covid ; en flandre flamingante, de koveed ; dans le grand Est on dira ‘s covid, die covid, d’r kovit’ ou deh’ cooooôôvid ; en Vaucluse on dira lou couvidou ; dans les Alpes-de-Haute-Provence, Lou covidou, et en pays aixois, Lou couvido. Au pays basque kovid-a ; en Corse, on me propose u cov’, u covid, u govid, ou encore le mal continental. En Bretagne soit ar c’hovid, ar gaoued ou ar govid, sauf en pays Gallo ou ça sera la covid. En Catalogne el covid ou la covid ; en occitan pyrénéen, eth covid ; en occitan toulousain ou en audois, lé covid ; en grassois sou covid, tandis qu’en mentonasque, ce sera ou covid.
Zut il faudrait que je redessine tout !

  1. On me précise : « Il n’y a pas de genre en créole : kovid-la ce n’est pas féminin, c’est neutre (wonm-la veut dire « le rhum » par exemple) ». []

La chambre chinoise et le football

(Si la dernière partie de ce billet de blog vous semble vaseuse, c’est normal)

Soirée au restaurant, au Havre, avec les membres de mon jury.
L’un d’entre nous, Aurélien, est partagé entre notre conversation et la consultation, sur son écran de téléphone, du match France-Portugal. Il n’est pas le seul à se sentir concerné par cette manifestation sportive. Les serveurs du restaurant en font autant entre deux plats, et à l’extérieur on entend régulièrement des clameurs liées aux buts et aux penaltys. Régulièrement, mais avec de curieux effets de différés, car personne n’assiste au match au même moment, du fait des différents délais liés à la transmission. Nous apprendrons plus tard que des gens de l’immeuble ont fini par descendre regarder le match dans un bar, excédés d’être avertis des buts par d’autres spectateurs une minute avant de pouvoir les voir.
Je ne connais pas grand chose au football. Aurélien m’explique que ce match n’a pas d’enjeu critique car la France est qualifiée quoiqu’il advienne, en mentionnant une histoire de poules au sujet de laquelle je n’ai pas osé poser de question.
Pourtant, précisait-t-il, il vaut mieux que la France l’emporte, car, je le cite, « Sinon on va se retrouver contre les Anglais à Wembley ».
Par « Les Anglais », je pense qu’Aurélien voulait dire « l’équipe anglaise de football », et quant à Wembley, ça, je connais, c’est un grand stade des environs de Londres, où j’ai d’ailleurs eu la chance d’assister à UK Fresh (1986), un concert de légende qui réunissait la crème du Hip-hop de l’époque — notamment Run DMC, Afrika Bambaataa, Grandmaster Flash, et (déjà !), Dr Dre (mais je n’ai aucun souvenir de lui). Ce n’était pas le même stade de Wembley, cependant. Celui qui a accueilli le concert dont je parle a été rasé il y a une vingtaine d’années pour pouvoir construire à son emplacement un stade plus moderne, où nous risquons de devoir affronter les Anglais en cas de défaite contre les Portugais.
À la manière dont Aurélien en parlait, j’ai supposé que « les Anglais » était une équipe qu’il n’était pas souhaitable de rencontrer, qui était potentiellement difficile à défier, voire notoirement meilleure que l’équipe française. Je n’ai jamais bien compris pourquoi les équipes s’affrontent si l’une des deux est connue pour être supérieure à l’autre : donner d’entrée de jeu le point à la meilleure équipe ferait économiser beaucoup de temps, d’argent et d’énergie à tout le monde. Mais comme je le disais, je ne comprends pas grand chose aux subtilités de ce sport. Dans les grandes lignes ça va, hein, mais dans le détail je n’y comprends rien.

Bref.
Un des serveurs du restaurant passe, échange trois mots avec Aurélien au sujet de la diffusion du match, et affirme en passant qu’il ne sert à rien de trop se passionner, car ce match ne sera pas forcément passionnant. Je comprends à son expression dédaigneuse qu’il fait lui aussi allusion au fait que le match n’a pas d’enjeu fort. Je dois dire que je ne comprends pas trop pourquoi on joue un match s’il n’a pas d’enjeu, ça me semble une terrible perte de temps, une fois encore.
Mais dans un éclair de génie, j’apostrophe le serveur : « Ouais mais si on perd, on va se retrouver contre les Anglais à Wembley ! ». Je ne le dis pas très bien, il est surpris, il ne comprend pas, je commence à redouter l’échec, mais j’insiste : « Si on perd on va se retrouver contre les Anglais à Wembley ! ». Cette fois il comprend.

L’homme marque une pause, me fixe d’un air concentré, semblant réaliser la profonde justesse de mon observation, et il me répond un « ouais ! » aussi bref qu’intense, un « ouais ! » qui claque, dit à un volume sonore légèrement inapproprié à une discussion dans un restaurant. Puis il tourne les talons et reprend son service comme si, d’une certaine manière, j’avais dit tout ce qu’il y avait à dire.
Pendant une fraction de seconde, je me suis trouvé en communion avec un supporteur. J’ai été comme quelqu’un qui parle de football en comprenant de quoi il parle. Et du reste je pense que j’ai compris, dans les grandes lignes. Et j’ai savouré tout le plaisir de cet échange, j’ai ressenti un shoot de dopamine inonder mes circuits neuronaux de la récompense. C’était vraiment super. Je ne pense pas réessayer, de peur d’y prendre goût ou de peur de ne pas réussir aussi bien une autre fois (j’imagine que la phrase doit être adaptée au déroulement du tournoi et aux équipes en lice), mais ce fut une expérience très intéressante, un de ces moments forts dont, au soir de sa vie, on caresse le souvenir. Comme la fois où une grande philosophe que la modestie m’interdit de nommer avait dit devant une large assemblée qu’elle avait beaucoup aimé un de mes textes.

Tout ça m’amène aux théories du philosophe étasunien John Searle1 qui affirmait dans les années 1980 qu’un programme informatique ne saurait jamais être capable de penser véritablement, et qui pour le prouver avait proposé une métaphore, ou plutôt une expérience de pensée, connue sous le nom de Chambre chinoise. Si une personne non-sinophone applique parfaitement les règles syntaxiques du chinois pour déchiffrer des questions et y répondre, explique Searle, cette personne pourra simuler la compréhension de la langue chinoise pour la personne qui échange des messages avec elle, mais elle n’accédera pour autant pas à une compréhension véritable de cette langue2.
Reste que je me demande si ma participation à une conversation sur le football n’est pas la preuve que Searle avait raison de dire qu’être capable de répondre à un message ne démontre pas qu’on en comprend le sujet ou en tout cas, qu’on s’y intéresse, mais qu’il avait tort de croire qu’une telle incapacité ne concerne que les conversations avec des machines.

  1. Qui s’est récemment révélé être un sale type, après qu’une subordonnée l’a accusé d’avoir diminué son salaire en punition d’avoir refusé ses avances, événement qui a ouvert la boite de Pandore d’une série d’accusation similaires de la part d’anciennes étudiantes. []
  2. Il me semblait qu’Alan Turing avait plus ou moins balayé le problème par avance en rappelant qu’il était délicat de définir la pensée, et que si une imitation artificielle de l’intelligence produit des réponses indiscernables de celles produites par une intelligence naturelle, alors on doit pouvoir dire que la machine pense, car après tout, lorsque nous disons que nous pensons, nous ne faisons que constater que nous effectuons une action qui ressemble à ce que nous nommons penser. Je raconte peut-être mal. []