Laisse tomber les figues

Un jour Jésus avait grand faim. Il aperçut un figuier de loin, mais quand il s’en est suffisamment approché, il a été forcé de constater que l’arbre n’avait pas de fruit, juste des feuilles. Et c’était tout à fait normal, car ce n’était pas du tout la saison des figues.
Alors le fils de Dieu maudit l’arbre en lui disant : « Que jamais fruit ne naisse de toi ! ». Le figuier s’est desséché et est mort quelques heures plus tard, ce qu’ont constaté les disciples lorsqu’ils sont repassés devant.
Le miracle les a bien épatés puisqu’il a été raconté par Marc et Mathieu1 et repris sous une autre forme par Luc2. Jésus a ajouté que cette destruction était la preuve que les prières sont écoutées et qu’il aurait aussi bien pu ordonner à la montagne de se jeter dans la mer, mais que ce jour-là il avait juste envie bouziller un pauvre arbre.

Comme de nombreux récits bibliques, celui-ci plait bien aux religieux qui y voient une preuve, vaguement assortie de menace, qu’il est important de leur donner du pognon au moment de la quête3.
J’y vois pour ma part une belle parabole décroissante : réclamer des fruits hors-saison fait du mal à la nature, qu’il faut apprendre à respecter, sous peine de la détruire.

  1. Lire : Évangile selon Marc, 11:12-14 et 11:20-24 ; Évangile selon Matthieu, 21:18-22. []
  2. Dans l’Évangile selon Luc (13:6-9), l’histoire devient une parabole sans épilogue. []
  3. C’est particulièrement vrai chez les pasteurs évangéliques, dont le ministère est une auto-entreprise en situation de féroce concurrence. Les mêmes aiment bien rappeler l’histoire d’Ananias et Saphira dans laquelle Saint-Pierre a zigouillé un couple de personnes âgées pour avoir leur argent, ou encore la Parabole des talents (Matthieu 14), qui rappelle que ceux qui ne rapportent pas d’argent à leur seigneur méritent la de tout perdre, et que ceux qui ne l’adorent pas doivent être tués (« amenez ici mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je régnasse sur eux, et tuez-les en ma présence »). []

Mange un thali,
finance un taliban.

Un peu par hasard nous sommes, quelques collègues et moi-même, entrés dans un grand restaurant de kébabs, de grillades halal et de nourriture indienne. J’aime bien les restaurants halal car ils m’épargnent toute tentation de boire un verre de vin ou de bière à midi — chose que je ne m’autorise à cette heure qu’au restaurant, justement. Cet établissement, qui remplace depuis quelques années un grand restaurant chinois disparu pendant l’épidémie de covid-19, ne m’avait jamais fait envie, avec son décor extérieur sombre et lourd, mais bon, ce jour là, l’excellent restaurant indien où nous avons nos habitudes était inexplicablement fermé, alors nous sommes allés dans le suivant.
À l’intérieur, le comptoir est surplombé par les menus, à la manière dont sont agencés les fast-foods. Les employés portent un uniforme, à la manière des gens qui font le service, une fois encore, dans les fast-foods. Derrière eux on peut voir une grande armoire réfrigérée qui contient toutes sortes de boissons gazeuses et sucrées parfois inconnues, comme un soda à la fraise que celui qui a eu la témérité de l’essayer a décrit comme ayant « goût chewing-gum à la fraise quand le goût est presque parti et commence à devenir désagréable ». J’arrive à imaginer.
Mes commensaux ont demandé leur plat, l’un après l’autre avant d’aller s’asseoir, puis mon tour est arrivé. J’ai demandé un « poulet Madras »1. Je ne voulais pas la formule avec boisson et pain naan, ce que la jeune femme qui tenait la caisse semblait avoir beaucoup de mal à comprendre. Elle avait en fait les yeux tellement vides que j’avais l’impression de pouvoir voir derrière elle. Pendant qu’elle se faisait expliquer ma commande par deux autres employés qui, contrairement à elle je crois, n’avaient pas le français comme langue maternelle, j’ai eu le temps d’observer mon environnement. Il y avait notamment, posé, un flyer publicitaire appelant à l’achat d’accessoires vestimentaires wahhabites en synthétoche, et juste à côté, un tronc cylindrique comme ceux de la Croix-rouge, qui réclamait l’aumône pour ce motif : « Mosquée-Afghanistan ».

Le malaise a monté. Cela fait longtemps que j’ai accepté le fait qu’une partie de mes congénères humains ont besoin de divinités et de religion2, alors si des gens croient que financer une mosquée leur apportera quelque chose, ma foi, grand bien leur fasse. Mais une mosquée en Afghanistan ? Les Afghans ont souffert de quatre décennies de guerres voulues par des puissances plus ou moins lointaines, et les pays qui y ont participé, dont la France, n’ont pas de quoi être fiers de ce qu’ils ont obtenu il y a trois ans : l’installation, plus solide que jamais, d’une théocratie rétrograde et violemment misogyne. Or donner son obole pour une institution religieuse en Afghanistan, qu’est-ce que ça peut être de plus qu’envoyer de l’argent à des gens qui, au nom de leur religion justement, donnent le fouet aux gens dont ils jugent les amours immorales, ou les pendent, qui retirent les petites filles des écoles et leurs grandes sœurs des universités, et qui détruisent les statues vieilles de mille-cinq cent ans qui rappelaient par leur présence que leur pays a une histoire plus longue et riche que ce que certains voudraient croire.
Est-ce qu’il existe des gens qui, depuis la France, jugent que les Afghans ne subissent pas assez le joug des Talibans ? Je n’ai pas posé de question. Je ne voyais pas comment entamer quelque chose qui ressemblerait à une discussion politique, géopolitique ou philosophique avec la fille aux yeux vides ni aux deux gars qui se trouvaient de son côté du comptoir. Sur le coup, je n’en ai même pas parlé aux gens de ma table qui, je pense, n’ont rien vu.

J’ai mangé, j’avais faim, mais j’ai mangé sans grand plaisir car le plat m’a semblé plus gras et copieux que goûtu. Deux jours plus tard, le plat pèse encore sur mon estomac. Il pèse même encore plus, car cette question tourne encore : est-ce qu’il existe des gens qui, depuis la France, confortablement, souhaitent tout le mal du monde aux femmes afghanes ?

  1. Je me sens lié à Madras — désormais Chennai — depuis que j’ai appris qu’une rue y a été nommée en honneur d’un de mes ancêtres, Chamiers road. []
  2. J’ai accepté l’idée que le besoin de croire procède de raisons philosophiques, spirituelles, ou surtout, sociales (ritualisation, constitution de groupes), et qu’il n’y avait rien à y faire, qu’on ne convainc personne en faisant des démonstrations énervantes de l’absurdité des croyances, car de telles démonstrations renforcent les préventions plus qu’elles ne font passer le jour : face à l’humiliation de comprendre qu’on se ment — car toute foi, par exemple politique ou religieuse dans laquelle on a investi et autour de laquelle on a organisé son existence impose à mon avis de combattre ses doutes, et donc de s’abuser —, on n’a généralement le choix qu’entre s’agripper, parfois en se faisant violence voire en exerçant des violences, ou au contraire accepter le doute, au prix d’une blessure narcissique et d’une remise en question de nombreux aspects de son existence.
    Ouais, j’écris que j’ai abandonné l’idée de convaincre, mais je ne peux m’empêcher de donner des arguments un peu condescendants… Je suis conscient du paradoxe. []

La belle armoire

L’armoire « fibre » à laquelle je suis raccordé est souvent ouverte, et on y voit un technicien affairé à en fourrager les câbles. Cette vision m’atteint physiquement, je sens un pincement le long de mon épine dorsale, ma respiration se bloque. Je me dis toujours que le gars est un sous-traitant de sous-traitant payé au lance-pierre par tel ou tel opérateur pour raccorder des voisins, et que peu importe pour lui si l’opération doit se faire au prix de la déconnexion d’un autre voisin. Et égoïstement, la seule chose qui me fait peur, c’est que cet autre voisin pourrait être moi, dont la vie professionnelle, sociale, politique et culturelle est liée à Internet depuis bientôt trente ans.

Dernièrement, pendant la journée en tout cas, l’armoire était constamment ouverte. Le technicien, toujours le même, équipé d’un sécateur, plongeait les deux mains dans un amoncellement de câbles, et avait l’épaule haussée haussée en permanence pour tenir un téléphone mobile dans lequel il discutait en arabe.
Parfois il installait un parapluie au dessus de sa tête, et un temps il a même travaillé caché dans une tente :

Il semblait clair qu’il était là pour du gros-œuvre, et je me suis attendu chaque jour à ce que ma connexion soit coupée, au moins temporairement, comme on me coupe l’eau lorsque les canalisations de la rue sont révisées. Mais non, une bonne semaine a passé sans incident.
Et puis finalement, alors que j’étais en train de poster quelque chose d’incroyablement important1, mon commentaire a refusé de partir. Bizarre. Et puis ça a duré, c’est devenu bizarre-inquiétant. Et puis j’ai interrogé Google, qui ne fonctionnait plus non plus. Argh. L’afficheur du routeur me confirme le problème : « connexion perdue ». Je me suis connecté à l’engin pour lui parler (on peut faire ça avec sa « box » figurez-vous), je lui ai fait effectuer des tests, qui ont tenté de me convaincre que j’avais dû débrancher quelque chose, mais bon, non, évidemment que non, j’ai rien touché, c’est pas moi le problème. Il y avait un numéro à appeler. Mais je n’avais plus le téléphone, puisque je n’avais plus Internet ! Rhah. Plutôt que trépigner, j’ai décidé de partir acheter du pain. Sur le passage, j’ai vu le technicien, toujours dans son armoire. Il discutait avec un voisin, qui était plutôt détendu puisque lui venait juste de retrouver connexion. Rhah. Et la mienne, alors, de connexion ?

Je demande au technicien quand il aura terminé, car je suis bien embêté de ne plus être connecté, et il me dit avec la fièreté2 de l’artisan qui a bien travaillé, qu’il vient juste de terminer, et que tout est beau et propre et bien rangé, et je dois admettre que c’est exact, l’armoire n’a jamais été si belle et ordonnée. Je le félicite et je prends même une photo, mais bon, et moi alors, et ma connexion ? Devant moi il compte tous les fils, un par un, pour me convaincre que le problème ne vient pas de lui. Il me dit du mal des prestataires qu’il a vu passer et qui font un travail de sagouins. Et je suis bien d’accord avec lui mais bon, et ma connexion alors ? Non, vraiment, c’est désolant mais il ne peut rien pour moi. Il m’explique au passage que comme je suis chez Orange, chaque câble a un emplacement précis, contrairement aux opérateurs concurrents, ce qui est plutôt une garantie de pérennité, et c’est bien, sauf que là, ça ne marche pas.
Le gars aimerait bien me faire plaisir, il me redit plusieurs fois que son armoire est vraiment très belle, et qu’heureusement qu’il était là, et je lui redis que je suis vraiment d’accord…
Il finit par s’en aller.

Épilogue

Je rentre chez moi. J’ai emprunté un téléphone pour appeler l’assistance technique. J’ai une femme au bout du fil, de l’autre côté de la Méditerranée, j’imagine. Elle m’annonce que mon problème est connu, qu’il sera réglé mardi. On est vendredi. C’est long. Elle me dit qu’Orange peut faire un geste commercial, mais je ne veux pas de geste commercial, je veux ma connexion. Elle me propose d’utiliser mon téléphone mobile pour le connecter et m’offre pour ça des gigas de données. Mais je n’ai pas de téléphone, ce n’est pas avec le mien que j’appelle. D’un abord sympathique et bienveillant, mon interlocutrice semble un peu choquée que je n’aie pas de téléphone. Elle me propose de me rendre dans une boutique Orange pour récupérer une clef qui permettra de connecter mon ordinateur portable. Mais quand même, ça la travaille, je n’ai pas de téléphone ? C’est sûr ? Je lui demande quelles boutiques Orange j’ai dans les environs. Elle me trouve celle d’Ermont, mais pour aller à Ermont je dois faire des changements,… à vol d’oiseau c’est peut-être proche mais je ne suis ni un oiseau ni un automobiliste. « Mais si vous voulez appeler votre femme, vous faites comment, sans téléphone ? — ben, je l’appelle sur le fixe. Et puis de toute façon j’appelle pas, je lui envoie un mail ». Elle cherche d’autres villes, mais elle ne peut trouver que si je connais un code postal. Finalement elle me trouve quelque chose près de la gare Saint-Lazare. Je me résigne donc à aller à la capitale pour récupérer mon kit de connexion de secours. Vingt minutes à pied et vingt-minutes en train à l’aller, pareil au retour. Mais au moins je serai connecté. Elle me donne un code à transmettre aux gens de la boutique. Avant de raccrocher, elle me fait la morale : « Vous savez, ce n’est pas bien de ne pas avoir de téléphone, on ne sait jamais ce qui peut arriver ».

À Paris, je trouve la boutique, on m’y confie le kit de connexion sans grandes difficultés, la procédure est apparemment courante. Et une fois rentré à la maison, évidemment, Internet était revenu. Mais ce n’est pas grave, me promener un peu est moins pénible qu’attendre.

  1. Je ne sais plus quoi ; peut-être que j’expliquais à quelqu’un que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam, sur un réseau social, qu’on ne doit pas écrire « 3ème » mais « 3e« . []
  2. Je sais qu’on écrit désormais « fierté » mais je trouve ça moche, je préfère la forme qu’employaient Balzac et Eugène Sue. []

Critique cinéphile

Dans ma banlieue, en sortant du centre commercial je vais vers l’arrêt de bus. Deux types me précèdent. Ils ont la quarantaine. L’un des deux a le dos tout tordu. Arrivés à destination, ils discutent, ils cherchent à se rappeler d’un film.
Un troisième quidam qu’ils ne connaissent pas intervient spontanément

« — C’est Je suis une légende. Le film que vous cherchez, c’est Je suis une légende, c’est avec Will Smith, c’est lui qui jour dedans.
— Ah ouais c’est ça c’est avec Will Smith, il est bien dedans, et c’est une histoire vraie hein. Moi je préfère ça, les histoires vraies [note : I am Legend raconte l’histoire d’un homme, dernier survivant d’une Terre peuplée d’entités à mi-chemin entre zombies et vampires].
— Il était dans Independance days, Will Smith aussi
Independance days (il marque le s)
— Ah oui
— Enfin les films qui racontent des histoires vraies c’est mieux
— C’est comme Black Widow avec Scarlett Johansson
— C’est Black Panther en fait.
— Ah oui, ben ça j’ai aimé parce que c’est plus réaliste que les Marvel
— C’est un Marvel
— Ah oui mais c’est mieux, c’est comme les X-Man quoi
— C’est aussi des Marvel
— Oui oui mais c’est pas pareil… »

Un bus arrive, pas le mien, ils montent tous dedans.
Je ne saurai jamais la suite.

Faire vieux

Dans le bus, debout. Une jeune femme me signale, si ça m’intéresse, qu’elle libère sa place. Échange de sourires polis. Je prends !
Mais à l’arrêt, elle ne descend pas.
Ni au suivant.
Ni après.
Ni jamais.
ELLE A CRU QUE J’ÉTAIS UNE PERSONNE ÂGÉE !

Quelques jours plus tard, une amie m’explique le problème :
« Tu es vieux, et tu FAIS vieux ! »
On a beau savoir qu’on a toujours quinze ans, ce n’est pas si facile d’en convaincre les autres. Et puis je lis dans leurs yeux comme ils me voient. Et parfois, en plus d’être vieux et de faire vieux, je me sens vieux. N’insistons plus.

Objets intelligents (2015)

(Nouvelle publiée dans le 194e numéro de la revue Solaris. Version légèrement révisée)

   Mon appareil photo est le plus intelligent du monde. On me l’a vendu comme ça. Il est tellement futé qu’il sait avant moi quelle photo j’ai envie de faire. Il sait si une photo est ratée et, si c’est le cas, il la jette aussitôt. Il est si intelligent que, quand il prend un cliché, il reconnaît les personnes qui sont dessus et il rend leurs visages flous si ce sont des gens qu’on n’a pas le droit de montrer pour une raison ou pour une autre. Il sait qu’un bâtiment de l’armée ou le yacht de tel milliardaire russe n’ont pas le droit d’être photographiés. Il les remplace par des formes noires qui font une découpe mystérieuse dans l’image. C’est assez joli. Mon appareil est tellement intelligent qu’il me dénoncerait si je me trouvais là où je n’ai pas à me trouver et si mon téléphone n’avait pas donné l’alerte avant lui. Il y a une petite compétition entre mon téléphone et mon appareil photo, en fait. Une compétition amicale, mais une compétition tout de même.
   Il faut dire que l’un et l’autre ont plus ou moins les mêmes fonctions, mais pas dans le même ordre, et chacun sait qu’il pourrait être remplacé par son collègue.
   Mon téléphone est très intelligent, mais il travaille peu pour moi. Il passe son temps à envoyer des trucs à Dieu sait qui : il signale où il se trouve, vers quoi il est orienté, quelles bornes, quels téléphones ou quelles puces RFID passent à sa portée. Il écoute tout ce qui se dit et il signale à qui de droit les mots-clés suspects tels que « terrorisme », « attentat », « anarchie », et aussi la plupart des mots de plus de trois syllabes, qui sont, dit-on, plus fréquents dans la bouche des gens qui préparent de mauvais coups. On a crié au flicage, on a protesté contre la suppression du mode « avion » et contre le droit d’enlever la batterie d’un téléphone, ou de le placer dans une pochette anti-ondes, mais quel est le problème ? Grâce à la surveillance autonome mobile généralisée, il n’y a pas plus qu’un attentat par semaine dans le métro : ce monde est dangereux, et il faut bien faire quelque chose pour qu’il reste sous contrôle, non ? Moi, je n’ai rien à me reprocher. Et vous ?
   Ma porte d’entrée est intelligente. Au centième de seconde, elle reconnaît celui qui veut l’utiliser et elle s’ouvre ou ne s’ouvre pas selon le droit de passage dont dispose le gars. Elle est capable d’électrocuter une personne qui chercherait à la forcer, mais elle tient quand même à la vie, enfin à la sienne, et la dernière fois que des cambrioleurs ont menacé de la torturer avec un chalumeau, elle a préféré s’ouvrir sans résistance que de souffrir. Elle m’a tout raconté ensuite. Elle n’est pas seulement intelligente, elle est sensible, et je ne lui en ai pas voulu de s’être montrée lâche : j’aurais fait pareil à sa place, comme elle me l’a si bien dit. Reste que mes cambrioleurs ont emporté avec eux la plupart des objets non intelligents qui me restaient.
   Ma voiture est intelligente. Quand j’entre dedans en rampant parce que j’ai trop bu et que je dis « à la maison », elle me ramène à la maison, toute seule. J’ai déjà essayé la même chose avec un taxi, autrefois, et ça n’avait pas du tout fonctionné. Enfin les taxis actuels, peut-être, sauraient le faire, ils peuvent toujours scanner leur passager pour savoir où se trouve sa baraque. Mais les taxis d’autrefois, avec un chauffeur, non, ils ne savaient pas le faire, ils se contentaient de laisser tourner le compteur tout le temps qu’on cuvait son alcool.
   Ma voiture sait où j’ai le droit d’aller, elle sait rendre ses vitres transparentes lorsque je veux profiter de la lumière du jour, ou les opacifier si les ultraviolets sont déchaînés, si je ne veux pas voir le paysage ou si je n’ai pas le droit de le voir. En ce moment, ma voiture a une voix de fille à la fois sexy et maternelle, elle me raconte des histoires drôles ou me donne les derniers résultats sportifs. Je me sens bien avec elle.
   Mon livre est intelligent. Il me propose des centaines de milliers de romans, d’essais ou de films que je peux consulter chaque fois que j’en ai envie. Il n’est pas, comme les livres de mon enfance, imprimé une fois pour toutes, mais il a tout de même l’odeur, l’aspect et le grain d’un livre imprimé. Mon abonnement à la bibliothèque est parfait : je n’ai rien à payer, je dois juste accepter que des noms de marques soient insérés dans les textes. La plupart du temps on ne le remarque pas, mais il y a quelques semaines, Coca Cola et Pepsi Co sont entrés dans une guerre publicitaire totale, ils ont claqué pour des milliards de crédits d’annonces dans les livres ou dans les films. L’amitié virile d’Achille pour Patrocle, les bordels des nouvelles de Maupassant, le Robin des bois d’Errol Flynn, le Journal d’Anne Frank et le parc d’attractions jurassique étaient saturés de références à des canettes de sodas.
   Boule de suif se servit un Coca et poussa un ahhh… de contentement : « C’est rafraîchissant ! Quand je pense qu’il y a des imbéciles qui préfèrent le Pepsi ! » Les puristes râlent, mais je trouve que ça modernise les textes. Mon livre sait ce que je lis ou ce que je visionne, il m’observe, et il peut même me donner des conseils : Tes yeux se ferment tout seuls, la fatigue te gagne, tu devrais peut être faire une pause et aller te servir un Coca. Quand il sait que je ne connais pas un mot, il le remplace par un autre que je connais. Et quand je trouve une phrase trop longue, il la raccourcit. Les anciens livres ne faisaient rien de tout ça.
   Ma télévision est intelligente, elle me montre ce que je veux voir. Si je veux un talk-show idiot dans lequel on humilie les invités, elle me le montre, et s’il n’en passe sur aucune chaîne, elle m’en fabrique un rien que pour moi à partir d’archives d’émissions qui m’ont plu. Si le film me semble trop long, elle accélère les scènes. Si je suis frustré, elle ajoute des séquences qui vont me plaire. Si je n’aime pas l’histoire, parce qu’elle est trop déprimante, par exemple, ma télévision se dépêche de changer le récit. Il paraît que ça déplaît aux auteurs, qui disent que leur œuvre est dénaturée… bon, mais il faut voir le point de vue du consommateur, aussi.
   Mon ordinateur est intelligent. Avec lui, je peux retoucher mes photos sans aucun effort, je n’ai qu’à lui demander d’arranger l’image, et il le fait. Parfois il me présente plusieurs propositions et je n’ai qu’à choisir, mais en général il se débrouille très bien sans que j’aie à décider de rien. Après tout, c’est lui le professionnel, pas moi. Mon ordinateur sait ce que je pense, et il écrit mes courriers sans avoir besoin de mon aide. Il sait quelles formules il faut utiliser pour s’adresser à une administration et quels mots il faut choisir pour écrire une lettre d’amour ou un poème.
   Mon ordinateur effectue ma comptabilité, il me propose des placements pépères sans risque ou d’autres un peu plus audacieux, plus périlleux mais peut-être plus lucratifs. Parfois, il ne me demande pas mon avis et il achète des actions ou il contracte des emprunts parce qu’il sait que c’est ce qui est le mieux pour moi à ce moment-là.
   Quand j’ai fini d’inspecter mes comptes, dans lesquels je ne trouve rien à redire, mon ordinateur me suggère souvent d’aller boire un Coca.
   Ma douche est intelligente. Elle vise chaque partie de mon corps, pour être sûre que rien n’est oublié. Elle y envoie le savon, le shampoing, l’après-shampoing ou la crème hydratante qu’il faut. La température est toujours idéale, les parfums qui sont vaporisés sont toujours agréables et l’ambiance sonore, impeccable. Ma cuvette de w.-c. est intelligente aussi, elle analyse tout ce que je lui envoie et prévient mon frigo si je montre le moindre signe de diabète ou de dérangement intestinal. Parce que mon frigo, bien sûr, est aussi intelligent que tous mes autres objets. Il sait ce que je mange, ce que j’aime, ce qui me manque. S’il faut faire du réassort en lait, en beurre ou en soda, il le dit aussitôt à la centrale d’achat, qui le livre en quelques heures. Chaque fois que j’ouvre mon frigo, il voit ce que je prends et débite mon compte en banque de la somme correspondante. Si je ne mange pas certains aliments, il les envoie à la poubelle et décide d’en commander moins souvent à l’avenir. S’il voit que j’oublie de consommer des produits qu’il juge appropriés à mon mode de vie, il me rappelle leur présence. Mon frigo me fait fréquemment découvrir des produits que je ne connais pas et organise des semaines commerciales à thème : nourriture asiatique ou mexicaine, par exemple.
   Hier, le temps a été très chaud et il y a eu un orage. Ma maison ne reçoit plus d’électricité ni de réseau et, par malchance, le générateur d’appoint semble incapable de démarrer. Ma porte ne peut plus s’ouvrir, et je n’ose pas la démolir, d’autant que je n’ai aucun outil pour cela. Mon portable intelligent est au garage, sur le pare-brise de ma voiture intelligente. Ma douche et mes w.-c. ne fonctionnent plus. J’ai demandé à mon livre et à mon appareil photo de prévenir quelqu’un que j’étais enfermé chez moi, mais ils disent que ce n’est pas leur rôle de s’occuper de ça. Pas sympa. Enfin, tant pis pour eux, leurs batteries seront bientôt vides, puisque je ne peux plus les recharger. Ils ne manquent pas complètement de fair-play puisqu’ils acceptent d’enregistrer mes réclamations au sujet de leur attitude, tout en me laissant entendre que je ne risque pas d’avoir gain de cause.
   J’espère que la centrale d’achat remarquera vite que mon frigo a cessé de lui passer des commandes. 


Le conflit est partout !

Les gens sont obsédés par le conflit israélo-palestinien.

Ce matin, au marché, je vois à l’autre bout de l’allée une femme avec un sac rouge sur lequel est écrit en blanc le mot « Palestine ». Il y a d’autres choses, d’autres mots, je vois une main schématique qui fait le signe de la victoire… Mais bon, à quarante mètres, je lis mal, et comme on va me servir, évidemment, je ne peux pas m’approcher, car si je bouge je risque de me faire voler mon rang. Donc de loin je fixe le sac, j’essaie de comprendre. Ma file avance, la file de la dame aussi dans l’autre sens, donc on se rapproche l’un de l’autre, et je peux lire un peu plus, je vois écrit « Fier de ne pas être en Palestine ».
Quel curieux slogan.

Donc elle n’affirmerait donc pas pas son soutien aux Palestiniens, mais son satisfecit de ne pas vivre parmi eux ? Dans quel sens ? Je me demande quel genre de personne elle est, je tente de comprendre son profil. La trentaine, une frange, des cheveux très bruns, grande, une certaine élégance, mais aussi, je crois, un anneau dans le nez.
Et puis elle finit ses courses et elle passe devant moi. Cette fois je peux déchiffrer le message : « Fier de ne pas être en plastique ». C’est le sac qui parle, il est content d’être un tote-bag, quoi.

Enfin on ne m’ôtera pas de l’idée que les gens sont obsédés par le conflit israélo-palestinien.

L’uniforme ? pourquoi pas !

Une récente étude statistique du Huffington Post montre de manière non-équivoque que les personnes de plus de cinquante-cinq ans sont massivement favorables au projet de port de l’uniforme de Gabriel Attal1. L’argument avancé est que le port d’un uniforme permet de placer tout le monde à égalité, car une fois que tous, sans exception, portent le même vêtement, on ne sait plus dire qui est riche ou qui pauvre, et l’élève scolarisé dans un quartier défavorisé de Seine-Saint-Denis devient en quelque sorte symboliquement l’égal de son homologue scolarisé au collège Stanislas à Paris.
Enfin la différence devient plus difficile à voir.
L’habit ne fait pas le moine mais il y contribue.

On pourrait d’ailleurs imaginer aller plus loin que les pratiques habituelles en imposant comme uniforme des combinaisons intégrales qui masqueraient le visage de celles et ceux qui les porteraient, qui dissimuleraient leur morphologie et qui, partant, permettraient d’ignorer non seulement ce qui sépare économiquement les élèves (les marques de vêtements), mais aussi d’ignorer leur genre, leur phénotype, la qualité de leur coupe de cheveux, ou encore la qualité de leur peau (que d’inégalités entre les adolescents en termes d’acné !). Car tous ces éléments sont autant de motifs potentiels de distinction.
L’uniforme a d’autres avantages. Il permet de diminuer les achats de vêtements par les adolescents, soulageant le budget de leurs parents et réduisant l’impact écologique de la fast-fashion. De plus, porter le même uniforme chaque jour permet, sans que cela se remarque, de ne pas se changer pendant des semaines entières.

J’imagine que, par tropisme nippo-coréen, un certain nombre de jeunes personnes potentiellement affectées par un éventuel port de l’uniforme y sera favorable, mais les sondages ne permettent pas de le vérifier, car seules sont interrogées des personnes majeures qui, sauf grands redoublants, ne sont pas concernées par l’introduction en France métropolitaine2 de cette pratique vestimentaire aux niveaux primaire et secondaire :

(extrait de l’article du Huffington Post)

Il est néanmoins logique de ne pas demander leur opinion aux jeunes considérant que ces personnes ne votent pas. Puisqu’il est clair que ce sont les « seniors » qui se révèlent être les plus enthousiastes à l’idée de l’introduction de cette pratique qu’ils semblent regretter de ne pas avoir vécue eux-mêmes, il me semble que l’on pourrait imaginer un dispositif qui leur plaise : que eux aussi aient à porter un uniforme !
Les retraités, c’est bien connu, vivent dans une grande variété de réalités socio-économiques, et si leur niveau de vie moyen est légèrement supérieur à celui des actifs, un demi-million d’entre eux ne perçoivent comme pension que le minimum vieillesse, lequel est inférieur à neuf cent euros ! Qui peut vivre avec si peu ? Cette disparité de revenus crée de l’exclusion parmi les retraités, alors on imaginera sans peine comment y pallier : pourquoi ne pas imposer un uniforme spécifique aux personnes qui ont quitté la vie active ? Il n’y aura même pas lieu de les convaincre, leur enthousiasme à ce sujet ne fait pas débat !

Dans un second temps, j’aimerais proposer un Service National Vieux, calqué sur le Service National Jeune, et aussi, ainsi qu’on le propose actuellement pour les allocataires du Revenu de solidarité active, l’obligation d’effectuer une quinzaine d’heures hebdomadaires de corvée au profit de la communauté pour les retraités qui, rappelons-le, perçoivent une pension sans trop se casser l’os !
Mais chaque chose en son temps, commençons par l’uniforme obligatoire pour les retraités, mesure qui résoudra à coup sûr les innombrables problèmes sociaux auxquels nos aînés doivent faire face.

  1. Pour éviter toute ambiguïté à ce stade, il faut préciser qu’il ne s’agit pas de savoir si le ministre de l’éducation doit s’habiller en scout, en policier ou en sapeur-pompier lorsqu’il se rend dans des écoles, c’est le port de l’uniforme par les écoliers, qu’il défend et non pas le port de l’uniforme par lui-même. []
  2. Dans plusieurs départements d’Outre-mer, il n’est pas rare que le règlement intérieur des écoles privées mais aussi publiques impose une tenue réglementaire aux écoliers. []