Archives de l’auteur : J.-N.

Sauvez-vous, madame Taubira !

L’affaire est classique : quelqu’un a lancé une idée en l’air — la déchéance de nationalité des terroristes, en l’occurrence —, et au lieu d’y réfléchir entre ministres, conseillers et juristes pour conclure que c’était une mauvaise piste, le projet a été évoqué à voix haute et est devenu une affaire médiatique.
Puisque les français ne sont pas des flèches, et je pèse mes mots, beaucoup ont soutenu l’idée sans réfléchir à ce qu’elle signifiait en pratique : veut-on par là affirmer que la nationalité française d’une personne binationale est accessoire, honorifique, factice, et peut être retirée en claquant des doigts ? Voulons-nous nous faire croire que le terrorisme est forcément venu d’ailleurs, et ainsi éviter de nous poser les questions qu’il faut sur l’état de la France ? Entendons-nous avalider le sentiment que certains français nés en France, et qui ont grandi en France, ont de ne pas être des français à part entière ? Sommes-nous assez mauvais voisins pour laisser aux pays du Maghreb (de loin les premiers concernés par la binationalité) la charge de récupérer les créatures de Frankenstein qu’a fabriqué notre société ?
Je doute que la mesure satisfasse durablement quiconque : très vite, les gens vont comprendre ses contradictions et constater son inefficacité vis-à-vis du but recherché, et les effets secondaires néfastes qu’elle entraîne. En attendant, cette disposition aura été inscrite dans la constitution ! Je remarque que personne n’a proposé de retirer leur nationalité aux gens qui placent le gros de leur fortune dans des paradis fiscaux.

chtaubira_tv_algerie

Le véritable problème que tout cela pose, c’est celui de Christiane Taubira. Je l’avais entendue dire une fois dans une interview qu’elle se sentait plus utile comme ministre, disposant d’un certain pouvoir, plutôt qu’en restant à râler vertueusement, mais sans responsabilités ni moyen d’action. Et cette position est défendable : être aux affaires, être dans le monde réel, c’est certes se compromettre, ça implique forcément de faire des concessions, mais c’est aussi l’occasion d’agir véritablement. Il est bien commode et assez peu risqué de dire ce qu’on ferait si on en avait le pouvoir lorsque l’on en a aucun.
Depuis quelque temps, Christiane Taubira réalise l’exploit de n’avoir ni le beurre ni l’argent du beurre : on sait qu’elle désapprouve beaucoup les décisions du gouvernement — dont elle reste pour l’instant solidaire —, et il lui arrive parfois de le sous-entendre fortement, mais elle semble n’avoir plus aucune marge de manœuvre pour mettre ses convictions en pratique, du moins au niveau où nous pouvons l’apprécier. Hier, elle a dit clairement que le projet de déchéance de nationalité punitive était idiot et affirmé qu’il serait abandonné. Aujourd’hui, le projet est maintenu.

decheance

J’aimerais qu’ils se trompent.

La haine dont l’accable la droite la plus pouacre prouve à quel point Christiane Taubira, elle, a de la dignité à revendre. Mais cela ne peut plus suffire. À moins qu’il y ait des choses que nous ne puissions pas connaître — nous, le public qui n’évolue pas entre les ors et le velours rouge du pouvoir républicain —, il semble que le pouvoir de Christiane Taubira au sein du gouvernement soit bien plus faible que celui de gens qui ne sont pourtant pas ministres : la famille Le Pen et Nicolas Sarkozy, notamment.
Si vous me lisez, madame Taubira, il est temps de fuir. Non pas pour faire plaisir aux Ciotti, Mariani, Dupont-Aignant, Philippot, Ménard et autres abrutis qui réclament votre démission et s’en feraient un trophée aussi pathétique que leurs personnes, mais juste pour vous, pour que ce que vous représentez — vous êtes une des rares personnes qui aient un peu de stature politique, de quel côté que l’on se tourne —, garde encore un peu de substance.
Ne démissionnez pas pour faire plaisir à ceux qui vous haïssent, sauvez-vous pour ceux qui vous apprécient.

PS : j’ai voté pour vous aux premier tour des présidentielles de 2002. Qu’est-ce que j’ai pris dans la figure à l’époque ! On m’a accusé, par ce vote, de faire le jeu du Front National. Dans le contexte actuel, je dois dire que je trouve ça assez ironique.

Good Cop21 Bad Cop21

L’ours polaire lêve la tête, dans une attitude sans doute conquérante, mais un niveau rouge le recouvre lentemet puis le submerge, accompagné d’indications de température : 1,5°, 1,6°, 1,7°, 1,8°, etc.

cop21_2

Le message final est : « Agissons ensemble contre le réchauffement climatique ».

cop21_1

L’annonceur est le World Wide Fund for nature, une ONG richissime qui cherche principalement à assurer la survie d’un groupe très select d’animaux sauvages, mais néanmoins nobles : dauphin, baleine, éléphant, tigre, rhinocéros, tortues, gorilles,…

cop21_3

Ce sont les animaux que n’importe quel enfant reconnaît, mais souvent aussi, les animaux que l’on chasse. Les philantropes attachés au WWF sont souvent des têtes couronnées, qui sont justement aussi des grands amateurs de chasse, comme le roi Juan Carlos d’Espagne, président d’honneur du WWF en Espagne, ou le prince Charles, qui dirige l’aile britannique de la fondation.

cop21_7

J’espère que le message envoyé par cette fondation n’est pas que les puissants de ce monde ont droit de vie (lorsqu’ils financent leur préservation) ou de mort (lorsqu’ils les chassent ou suppriment leur habitat) sur les espèces sauvages de notre planète. Enfin de leur planète, pas de la nôtre, cessons de nous mentir1.

cop21_8

Sur le même panneau « Numériflash », l’opérateur téléphonique Orange nous félicite de prendre le train, réputé moins gourmand en énergies fossiles que l’automobile, mais nous rappelle que nos ordinateurs consomment de l’énergie, et que chacun de nos e-mails fait empirer le phénomène du réchauffement climatique.

cop21_5

L’opération proposée par Orange est d’encourager les internautes à supprimer leurs e-mails inutles. On estime en effet que le stockage d’1Go d’e-mails pendant un an représente une consommation de 32kWH. Ce que ne dit pas cette publicité, c’est que chaque panneau Numériflash consomme environ 1000 watt.

cop21_6

Je ne sais pas s’ils sont éteints aux heures de fermeture de la gare, mais ces panneaux sont en tout cas animés de 4:00 à 1:00, soit vingt-et-une heures par jour. Pour une campagne de deux semaines affichée sur quarante panneaux, si je ne me trompe pas dans mes calculs, nous avons donc 23x40x2, soit 1840kWh.
Une publicité contre le gaspillage qui gaspille de l’énergie : belle démonstration !

  1. Et bientôt, c’est même le reste de l’univers qui pourra avoir des propriétaires, cf. l’article Le jour où l’espace a cessé d’être un bien commun, sur le blog de Lionel Maurel. []

Israël

Sur son blog Image sociale, André Gunthert a produit une analyse un peu « à chaud » des événements récents et de leurs causes, intitulée Dépasser Charlie. Il s’y interroge, je résume à la louche, sur le décalage qui existe entre l’art de vivre revendiqué par les Français — Liberté, égalité, fraternité et apéros dans des cafés parisiens —, et la réalité de toute une autre France, qui se juge légitimement victime d’un Apartheid social. André rapporte notre cas à ce qui a cours en Israël, pays qu’il présente comme la version extrême d’une situation comparable.
Cet exemple me parle.

J’ai connu une veille dame israélienne, enfin franco-américano-israélienne, qui passait une partie de l’année à Paris, pour voir sa famille, une autre à Miami, et qui le reste du temps vivait à Tel Aviv. Avant guerre, elle avait connu la pauvreté et le rejet, ses parents étaient venus de Pologne et en France, personne ne voulait d’eux, parce qu’ils étaient juifs sans doute, mais aussi et surtout parce qu’ils étaient pauvres. J’ignore ce qu’elle a vécu pendant la guerre, qui elle y a perdu, mais elle avait un tatouage sur l’avant-bras. À près de quatre-vingt ans, en tout cas, elle semblait avoir la belle vie, et elle avait encore une assez bonne santé pour en profiter, elle donnait l’impression d’être une touriste de profession, un peu comme une veuve grande bourgeoise de la fin du XIXe siècle qui se baladerait entre stations balnéaires et thermales, mais dont la fortune, dans son cas, aurait surtout été d’avoir une famille nombreuse, accueillante et soudée.
L’époque était celle de la première guerre des pierres en Israël, et j’en ai parlé avec elle. Elle n’avait rien contre les Palestiniens, elle ne leur souhaitait que de vivre comme elle estimait — et de fait, elle était une survivante — avoir gagné le droit de le faire. Mais je sentais que cette bonté était toute théorique, et qu’en fait, les arabes d’Israël, de Gaza et de Cisjordanie n’existaient pas vraiment dans son paysage mental, et leur futur, encore moins. Elle ne leur voulait pas de mal, mais elle ne voulait pas connaître vraiment leur situation ni savoir s’il y avait quelque chose à faire pour changer cette dernière.

Pendant ces mêmes années, j’avais comme camarade d’atelier à l’Académie Charpentier un très grand type incroyablement baraqué, physiquement intimidant, une espèce de Rambo qui semblait complètement décalé parmi tous les apprentis-artistes que nous étions. Je l’ai soigneusement évité, mais un jour, j’ai appris son histoire. Il était israélien, il avait passé cinq ou six ans à faire son service militaire, parce qu’il y était obligé mais aussi par amour sincère pour son pays et par peur pour son avenir. Et puis un jour il a craqué, il ne comprenait plus à quoi ça servait de piloter un char au milieu de gosses qui lui jetaient des cailloux et de femmes qui l’insultaient, il trouvait la situation trop absurde. Il est alors parti à Paris, comme étudiant, ce qui lui a permis d’interrompre son service. Son but était de devenir antiquaire en France, ce qu’était déjà une partie de sa famille. Par lui, j’avais appris que les tableaux anciens sur lesquels on voit des vaches se vendent moins cher que des paysages sans vaches exécutés par les mêmes peintres.

...

(un tableau de la grande Rosa Bonheur)

Quelques années plus tard, j’ai connu un palestinien, un mathématicien apparemment brillant (je ne saurais en juger, mais je sais qu’il avait passé très rapidement les échelons universitaires), qui lorsqu’on l’interrogeait sur le sujet disait qu’il voulait juste oublier les problèmes de sa terre natale, préoccupation qui le poursuivait en France. Il lui semblait que la plupart des acteurs de la situation étaient des débiles, qu’il y avait un énorme gâchis d’intelligence et de talent. Il rêvait de partir enseigner à Princeton.

Ce ne sont jamais que trois personnes, avec qui j’ai eu quelques discussions au début des années 1990 pour comprendre, et je ne doute pas qu’il existe bien d’autres façons que les leurs d’être israélien ou palestinien. Mais ces trois expériences directes m’avaient intéressé : une sorte de déni, de non-pensée, pour une personne, et une absence d’espoir, une fuite pour les deux autres. Dans tous les cas, aucun espoir de changement positif, aucune vision d’un avenir ou chacun aurait une place. La situation paraissait bien mal barrée. Quelques décennies plus tard, j’ai l’impression que tout ça a empiré, et j’ai même peur que le discours des uns et des autres aurait été moins bienveillant.

La France est un beau pays, les gens y râlent continuellement, mais il y fait vraiment bon vivre et bien manger. Du moins, pour un grand nombre de gens. Mais pas pour tous. Et il faut accepter de le voir. Il m’arrive certains jours de prendre mon train de banlieue de 5:00, et là, je le raconte souvent, je vois la réalité de la « France qui se lève tôt », et je constate que cette France parle surtout turc, arabe, serbo-croate ou quelque langue d’un pays d’Afrique que je n’identifie pas. J’imagine que les uns vont bosser dans la construction, les autres comme caristes dans des entrepôts, d’autres encore comme gardiens. Je parie qu’un grand nombre est employé au noir par des prestataires de prestataires, de ces boites qui disparaissent un jour sans verser les derniers salaires. Je suis juste sûr d’une chose : quand on prend le train à cette heure-là, c’est pour travailler.
Je vois que les femmes portent presque toutes le voile. Pas un voile qui véhicule un message de bravade adolescente, ni la coiffe étudiée et coquette de certaines, ni le look de bonnes sœur qu’ont d’autres, non, un fichu, un voile qui tient les cheveux et que personne ne pensera à leur reprocher quand elles passeront l’aspirateur dans les bureaux de la Défense, avant l’arrivée des employés de bureau.
Ce ne sont bien sûr pas ses gens-là qui deviennent terroristes, ils ont autre chose à faire. Mais il n’empêche : ils ont a priori une autre expérience de la vie en France que les gens qui étaient au café dans les X et XIe arrondissements vendredi soir. Ils sont invisibles, ignorés, non-pensés, non pris en compte. Et leurs enfants sont maltraités par un État qui ne se donne à aucun niveau (police, école, choix urbanistiques) les moyens d’être bienveillant et qui est le relais ou le vecteur d’une société passablement raciste1.
Alors que des gamins sont persuadés que leurs cheveux crépus et l’adresse de leur cité leur interdiront d’avoir du boulot, sont persuadés que la France n’est pas pour eux, est leur ennemie — alors qu’ils y sont nés et ne connaissent rien d’autre —, on a longuement débattu de savoir si on était d’accord pour que des femmes portent un foulard2 sur la tête — et au nom de la Liberté avec un grand L (mais il faut deux ailes pour être libre, non ?).
Ce qui est étrange, ce n’est pas que quelques gosses maltraités par la vie, souvent petits délinquants « rachetés » par des organisations religieuses, décident un jour de partir en Syrie.
Ce qui est miraculeux, c’est peut-être surtout qu’ils soient si peu nombreux à le faire dans le contexte d’une France qui soigne si mal ses enfants.
Bien sûr, il y a d’autres paramètres à prendre en compte : le fric qui finance le djihadisme, les méthodes d’embrigadement sectaire, la naïveté des révoltes adolescentes (rappelez-vous de vous-mêmes, vous m’en direz des nouvelles). Mais sur la justice de la société, en tout cas, il est possible d’agir. La question n’est pas d’obliger les barbus à se raser aujourd’hui, mais d’empêcher que dans quinze ans, des jeunes adultes trouvent l’idée de se faire exploser l’abdomen au milieu d’une foule plus désirable, plus glorieuse que de vivre.
Il faudrait cesser de se contenter de ne pas vouloir de mal aux gens, et commencer à se demander comment leur vouloir du bien, et surtout, comment faire pour que la République française leur veuille du bien et croit à leur avenir.

  1. Je cite André Gunthert : Un racisme qui n’a certes plus grand chose à voir avec celui de Gobineau, et qui se nourrit plutôt de rapports de force économiques. []
  2. Je comprends bien que l’on soit gêné par le foulard, lorsqu’on se souvient qu’il y a des pays où les femmes se le font imposer par la force. Mais je n’aimerais pas être dans un pays qui impose, par la force aussi, de ne pas porter tel ou tel couvre-chef. []

Circulez ! Y’a rien à lire.

Je tombe sur l’article Ne lisez surtout pas «Place Colette», atroce roman de pédophilie badine, publié par le critique musical Jean-Marc Proust sur le site Slate. Ce roman autobiographique raconte la liaison que Nathalie Rheims a entretenu avec un sociétaire de la Comédie Française plus vieux qu’elle d’une trentaine. Elle n’était elle-même âgée que de treize ans, ce qui, depuis 1945, peut envoyer l’adulte abuseur en prison1. Seulement voilà, quarante ans plus tard, la romancière se considère comme responsable : c’est elle qui avait sciemment voulu séduire l’homme en question, et elle se refuse à qualifier cette relation de viol.
Je vais sans doute suivre le conseil du critique et ne pas lire ce livre, car à vrai dire, le thème me soulève le cœur. Mais je suis étonné de l’angle de l’article qui, d’une certaine façon, impose à l’auteure la manière dont elle aurait dû écrire son roman pour qu’il lui semble moralement acceptable. Le début de l’article n’est pas ambigu : « Place Colette n’aurait pas dû être écrit. Pas écrit de cette façon-là ».
Il me semble que chacun de nous n’est vraiment propriétaire sur cette terre que de sa propre histoire, de ses sentiments et de ses souvenirs – qui sont déjà suffisamment volatils comme ça. Réclamer d’une personne qu’elle modifie ce qu’elle a vécu, comme elle l’a vécu et comme elle le vit à présent, afin qu’un jugement satisfaisant accompagne les faits rapportés, me semble une terrible erreur à tous les niveaux : c’est priver la personne du droit de s’approprier sa propre histoire, de la possibilité d’en faire l’examen selon les termes qui lui conviennent.
Je devine en filigrane la crainte paternaliste que le public ne sera pas à même de se faire une idée lui-même sur ce qu’il lit s’il n’est pas guidé, qu’il sera contaminé par l’indulgence de l’auteure envers celui qui a abusé de sa jeunesse. Et ne parlons pas de l’accusation d’avoir fait un « coup » bon pour les ventes. Un roman de ce genre, bon ou mauvais2, peut avoir au moins comme utilité publique de provoquer un débat, ou tout simplement une réflexion, mais à moi de reprendre les mots du critique : pas de cette façon-là. Pas en exigeant une réécriture qui garantisse que la morale soit sauve.

640px-Necronomicon_prop

Le « Néconomicon » imaginé par Lovecraft, imaginé par un fan. Photographie de « Shubi » – Domaine public

Quelques minutes plus tard, je tombe sur : «Mein Kampf» : un historien répond à Mélenchon, une tribune publiée dans Libération par l’historien Christian Ingrao. Encore une affaire que j’avais ratée : le Mein Kampf d’Adolf Hitler va être publié par les éditions Julliard dans une nouvelle traduction, plus complète que celle qui est sortie en France du vivant de son auteur, et Jean-Luc Mélenchon a publié une lettre ouverte à l’éditrice Sophie Hogg pour lui demander de renoncer à ce projet éditorial. Le cas est un peu différent, eu égard aux enjeux historiques et à l’aura singulier du livre Mein Kampf, mais il me semble que la question est voisine et qu’il y a là une même crainte face au manque de discernement du public. Si Jean-Luc Mélenchon voulait que je ne risque plus jamais de voter pour lui, il a trouvé le moyen ! Refuser la publication d’un document historique me semble complètement irrationnel : une vérité ne saurait être déduite en fonction du tri préalable qu’ont préparé quelques beaux esprits.
J’ai lu Mein Kampf et ce livre m’a stupéfait à divers titres. J’ai d’abord découvert qu’il ne s’agissait en aucun cas d’une sorte de Necronomicon3,  qui transformerait ses lecteurs en zombies antisémites et dont l’existence, à elle seule, expliquerait toute l’horreur nazie.
Il me semble, à moi, que si ce livre avait massivement été diffusé avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler, il n’aurait été vu que comme ce qu’il est : les indigestes et soporifiques élucubrations paranoïaques d’un homme qui semble avant tout soucieux de justifier les différents échecs de sa propre biographie par toutes sortes d’ennemis : les français, les communistes, et, bien entendu, les juifs. Certes, une partie du programme d’Hitler tel qu’il l’a réalisé ensuite est contenue dans le livre, notamment le rattachement de tous les germanophones à l’Allemagne. Certes, Hitler y développe la croyance dans l’existence d’une « race aryenne » supérieure dont la pureté ne peut s’exprimer qu’avec la disparition des handicapés et qui a vocation à supplanter toute « race » jugée inférieure,…
Mais en admettant que ce livre ait pu être un outil de propagande ravageur en 1925 (je n’en suis pas sûr), il me semble absurde d’avoir peur qu’il le soit aujourd’hui : quelle que soit la raison pour laquelle quelqu’un lit Mein Kampf en 2015, ça sera en connaissance de cause, c’est à dire en sachant parfaitement à quel point la civilisation humaine, ou en tout cas l’Europe, s’est enfoncée dans une fange barbare et raciste. Un tel livre ne peut aujourd’hui convaincre que les convaincus (qui n’ont aucun mal à se procurer l’ouvrage, d’ailleurs), et, pour les autres, constituera un élément documentaire intéressant. Ce que j’en ai déduit pour ma part, c’est que les gens peuvent se rallier à un livre lorsqu’ils sont prêts à le faire — il n’ont alors nul besoin de le comprendre, voire même de le lire, ils n’ont besoin que de le brandir et d’en faire un objet de culte. Croire que c’est le livre qui fait le croyant est inverser la cause et l’effet : c’est le croyant qui fait le livre. En refusant que Mein Kampf soit disponible, on perpétue son aura de livre « magique ». Or non, je doute qu’il faille disposer d’un esprit particulièrement résistant à la suggestion hypnotique pour échapper aux idées contenues dans ce livre idiot et ennuyeux.

Dans l’un et l’autre cas, je vois chez les censeurs le refus de laisser le public se faire une idée par lui-même, motivé par la peur que ce public n’ait pas l’intelligence nécessaire pour ça. J’y vois l’injonction aux personnes concernées, fussent-elles les victimes, de construire leur propre histoire en fonction d’un jugement idéologique imposé par ceux qui savent. Mais quelle est la valeur d’une opinion que l’on n’a pas participé à constituer par soi-même ?

  1. Avant 1945, la majorité sexuelle était justement treize ans. []
  2. Je n’ai jamais rien lu de l’auteure, mais j’ai un bon souvenir de plusieurs livres de son père Maurice et d’un certain nombre de photographies de sa sœur Bettina. []
  3. Livre fictif imaginé par H.P. Lovecraft, censément écrit par un poète arabe du VIIIe siècle, relié en peau humaine, et ayant la réputation de rendre fous ceux qui le lisent. []

Le devoir de connivence

Emmanuel Macron, face à un parterre de hauts fonctionnaires, de dirigeants d’entreprise et de journalistes, a priori bienveillant à son endroit, s’est laissé aller à dire que le statut de fonctionnaire n’était plus « adéquat » pour certaines missions. Deux journalistes du brûlot gauchiste Challenges ont jugé les implications d’une telle prise de position de la part du ministre de l’économie un peu trop importantes pour êtres tues, et ont « brisé le off », c’est à dire qu’ils ont fait circuler l’information alors que celle-ci n’était pas censée quitter l’entre-soi. Interrogé par Le Monde, le cabinet du ministre a explicitement demandé que l’information ne soit pas reprise, car elle était « triple off » (?).

(en fabriquant un programme destiné à traiter les images, j'ai produit involontairement ce bug)

(en fabriquant un programme destiné à traiter les images, j’ai produit involontairement un bug que j’ai ensuite exagéré, et qui n’a ni intérêt ni sens particulier, si ce n’est que j’ai utilisé le visage du ministre de l’Économie)

Sur le statut des fonctionnaires, il y a à dire et à faire, c’est certain, et je suis assez partagé : est-il logique et souhaitable pour tous les corps de métiers ? De quelle manière travailleraient des enseignants, des policiers, des infirmières d’hôpitaux, qui ne penseraient pas que leur emploi est garanti à vie ? Dans quelle mesure la continuité de l’État et l’exercice de la démocratie sont-elles possibles si chaque changement politique fait courir aux agents le risque d’être remplacés par des amis ou des soutiens, c’est à dire si l’emploi public devient politique ? C’est ce problème spécifique qui a amené les États-Unis à créer un statut de fonctionnaires titulaires il y a plus d’un siècle, et à l’avoir conservé depuis. Oui, même les États-Unis1.
Mais on connaît le revers de la médaille : les cadres administratifs qui passent le clair de leur journée à préparer des concours plus qu’à faire leur métier, parce que c’est ce que le système favorise ; des concours parfois mal définis, inadaptés ; des situations où quelqu’un peut se voir refuser une évolution qui correspond pourtant à ses qualifications et à sa carrière, et ne devrait être qu’une formalité, parce qu’il est moins adapté aux concours qu’au métier pour lequel il concourt ; l’impossibilité de sanctionner un fonctionnaire qui refuse de fonctionner (ce qui n’est pas forcément courant mais n’est pas non plus un simple cliché et peut bloquer beaucoup de choses), et en même temps, l’impossibilité de garder en poste des non-fonctionnaires au delà d’une période définie…
Chacun de nous a de bonnes histoires sur le sujet, j’imagine. Bien que je travaille pour des organismes publics (université et école territoriale d’art) depuis bientôt vingt ans, mon réservoir d’histoires lamentables date surtout de mon service national au Ministère des affaires sociales, où j’ai constaté que je n’enviais pas le fonctionnariat tel qu’il y était le plus souvent pratiqué, une existence kafkaïenne où le seul moyen d’empêcher quelqu’un qui grippe la machine de nuire au fonctionnement général est de le « placardiser », et où, n’ayant droit à aucune forme de chômage s’ils abandonnent leur poste, peu de fonctionnaires prennent la décision de fuir l’administration par eux-mêmes, y compris lorsque c’est l’intérêt commun, et même, leur intérêt à eux. Je n’ai jamais cherché à être fonctionnaire, donc.
Après mes deux ans de ministère, les histoires pénibles dont j’ai été témoin concernaient surtout la manière dont l’État traite ses agents non-fonctionnaires2, faisant comme s’il existait deux catégories d’humains : ceux qui sont interchangeables, dont on peut se débarrasser en plein milieu d’une mission, à qui on ne doit rien, d’une part, et ceux qui veulent d’un bureau attribué jusqu’à leur mort ou à leur retraite, et dont parfois on n’attend rien.
Je caricature, je dois avoir l’air très négatif (alors qu’en fait je connais beaucoup de fonctionnaires conscients de leur rôle et irréprochables dans leur travail) je veux juste dire que c’est un sujet dont il est légitime de vouloir discuter.

bleu-blanc-rouge

Ce qui m’effare, ce n’est pas que le ministre réfléchisse à la pertinence du statut de fonctionnaire, après tout on ne peut pas dire que l’État fonctionne si idéalement qu’on puisse faire l’économie de ce genre de réflexion — même si à mon sens, le vrai problème vient plus de la globalité et de la rigidité d’un système qui maltraite beaucoup de gens (dedans ou dehors) que de l’emploi dit « à vie ». Il est peut-être même dommage que la manière dont la question a été évoquée du bout des lèvres puis aussitôt chassée (off, rumeur, démentis, condamnations, soutiens) empêche de poser le problème intelligemment.
Ce qui me gène aux entournures, c’est surtout qu’un ministre de la République pense que des journalistes présents pour l’écouter ont un devoir de connivence : ils doivent écouter, mais pas répéter. On fera la surprise aux Français.
Ce qui m’effraie, c’est d’imaginer que, habituellement, la règle est respectée, c’est à dire qu’il existe bel et bien une classe « politico-médiatique » qui décide de ce que le public est autorisé à entendre ou non, suivant un calendrier précis.
Mais voilà : quelle confiance avoir dans ce genre de représentants qui traitent ceux qu’ils administrent comme des enfants ? Quel type de démocratie peut se passer de débat franc ?

  1. Hors armée, les fonctionnaires américains appartiennent aux agences fédérales (deux millions d’agents) et aux services postaux (un demi-million). J’ignore quel est le statut des agents publics locaux : communes, comtés, états. J’imagine, en vertu de la grande indépendance de chaque État, qu’ils varient selon les endroits. Par ailleurs, certains statut comme la tenure (titularisation) pour les universitaires n’implique pas une sécurité de l’emploi. []
  2. Je ne parle pas des profs contractuels en école d’art : nous sommes recrutés en tant que personnes (artistes, essayistes), pour nos qualités singulières. Même si les règles administratives qui nous affectent peuvent être dures (exemple : rater deux fois le concours pour être titularisé, et devoir quitter l’emploi que l’on occupait pourtant depuis quinze ans – enfin c’est la légende qui court, j’ignore si elle est fondée, je dois vérifier ça), au moins, nous sommes un peu plus que des numéros. []

Charlie Hebdo is not mocking a kid’s tragic fate

(This is only my second post in english, wich is not my first language. I hope that native english speakers won’t judge my unpracticed school english in a too harsh way).

...

The left image says « So close to the goal ». The poster showing some kind of Ronald MacDonald says « Bargain! Two children meals for the price of one ». The right cartoon states « evidence that Europe is christian. Christians walk on water. Muslim children sink ». Both drawings are a reference to the three years old boy Aylan Kurdi who died drowning while trying to cross the Mediterranean Sea with his parents, all the family fleeing far from Syria.

I guess I have to introduce myself first. I am a nearly 47 years old french arts teacher. Politicaly, I’d describe myself as an ecologist and an anarchist. This means in my case that I don’t support gods, kings, nations nor borders, and that I consider that our world is small, delicate, beautiful and important. I guess money, law and politics are useful tools but I’m not very satisfied of what they become when they stop beeing everyone tools to become oppressive powers. I don’t hate people of any category (beliefs, origins,…), but I can’t like people on such theorical basis either: I only can appreciate individual beings for who they are, not for what they are. For myself as for others, I love freedom, knowledge, reason and creativeness.
And I also love humor. And that’s my subject here.

...

I can’t understand why but on Twitter and on medias such as Morocco World News, The Independant, The Daily Mail, etc., is spread a fake cover of Charlie Hebdo with the Aylan/Ronald MacDonalds drawing. The actual cover of september the 9th issue (#1207) shows a filthy frenchman in a chair with a beer in the hand, using a migrant as a coffee-table and saying « make yourself at home ». The caption says « Welcome to migrants ». The two controversial drawings actualy come from the back page of the newspaper, and are surrounded of other drawings that mostly depict France and Europs as very selfish to the migrants.

There is a french saying stating that « Humour is the courtesy of despair ». (« L’humour est la politesse du désespoir » — the author of the sentence seems to be french movie director Chris Marker). Even though humour is many other things, I like this aphorism, it means to me that that humour is a way to fight sad events, and the sadest and hopeless one of all events: death.
People who just make fun of others, who mock others, don’t make very good humour, if any humour at all. Of course, a falling, a strange outfit, a funny face or a stupid action can make laugh, but this is not humour. A form of humour that just tries to make fun of others is, I think, never funny — or at least never funny as it intends to be.
Humour doesn’t work in the same way everywhere: it doesn’t cross borders very well. It’s a well-known fact, but it became possible to verify it quite well with the Internet: now, a french cartoon can be spread all over the world in a minute. And even though I know that people don’t laugh of the same things everywhere, the brutal international reaction to the two drawings displayed at the begining of this page was completely unexpected to me.

charlie_hebdo_tweets

See for instance  Charlie Hebdo Reopens Freedom Of Speech Debate With Cartoons Depicting Death Of Aylan Kurdi (the british Huffington Post) or Charlie Hebdo Mocks The Death of Syrian Child Aylan Kurdi (Morocco World News). Those papers, the tweets they reproduce and lots of the comments made after them seems to have understood that Charlie Hebdo’s team think that a kid’s tragic death can be considered as a funny thing, and that there would exist a miraculous superiority of Christians to Muslims.
As a french person, knowing Charlie Hebdo since thirty years at least, I don’t read these drawings this way at all. It is obvious to me that the first one is performing a crual visual oxymoron between a great unfortunate hope for a better living (or even for the right of beeing alive), and the pathetic artificial joy of consumerism. It tells that you have a very different life depending on the side of the sea you were born.
As Charlie Hebdo’s drawers are all more or less atheists and have always made fun of all religions, especially Christianism, showing Jesus walking on water is a mocking of bigotry. Of course, Christians don’t float while Muslims sink. But it’s not only about bigotry, as Christians with a deep faith also know they sink in water. It has a second meaning about an actual injustice: while thousands of Syrians (but also Erythreans, Sudanese, etc.) risk their life to cross the sea, this very same sea is, for most Europeans, a place for hollydays. So it is in a way true to say that this same place is not the same for all.

Three other cartoons from the same issue

Three other cartoons from the same issue. The left one shows Jean-Marie Le Pen, the senile founder of Front National, France main’s nationalist political party, who has been expelled from his own organization for beeing too obviously racist. Here, it is said « more and more racist, Jean-Marie Le Pen creates his (new) party », and the guy says « Bleu blanc rouge » (blue, white, red), that is the french flag’s colors, but can also remind the dead boy. The middle drawing shows two fat tourists and a voice asking them to move, attributed to a photographer who « ruins holliday ». The third drawing says « Welcome on Children island », refering to a 1970s french kind of Sesame Street called « Children island ». The two first drawings are criticizing something from France (fascism, tourism), and the last one just creates a gap between two kinds of childhood: television fun for the French and pain or death for the little Aylan.

I’m usually not very fond of Riss, the cartoonist, but I happen to think these two pecular drawings are quite good ones. I nonetheless can get why some people judge insensitive or disrespectful to recall a so terrible tragedy in a drawing intended to be funny. It seems that british people are very sensible to this decency question. But people who have never read Charlie Hebdo must know that it’s a normally gross and disrespectful newspaper with, very often, that kind of macabre humour. They must also be aware that it’s not a newspaper about Islam, they treat every news subject the same way, and they did that even about the life threats they received, and they even tried to stay funny while talking about their own tragedy of January 7th, 2015, when a part of their team has been murdered by some young french guys claming to kill in the name of the muslims of the whole world. As french newpapers talk very much about refugees, these days, Charlie Hebdo does the same. The following drawing shows the little Aylan boy in cover of any french paper:

...

(I had to cut the image in three parts, it was to high) The picture shown is each time the little Aylan Kurdi, but the titles makes fun of the newspapers usual subjects. For Instance, far-right magazine « Minute »‘s caption is « a 3 years old terrorist counteracted by the tide ».

So I understand why some get upset or uncomfortable about respect issues, even though I’d like to point out that what is actually awful is not drawings — a little bit of ink on paper —, but the real story it is about: thousand of refugees sunk in the sea while trying to get a better life.
I also can understand well why a lot of people don’t think it is funny, as what it is about is definitely not funny.

What I can’t understand at all is how the two controversial drawings could have been understood as anti-refugees, anti-Islam or racists. My very first feeling is to ask myself how it is possible to be that blind (I use the world blind not to be too rude or arrogant). I suppose there are two reasons for that. The first is that this kind of dark humour is quite common to most french people (Charlie Hebdo will turn 45 years old in a few weeks), but is quite far to today’s international political cartoons. It can remind, though, excesses and quite bad taste of some british satirists of the end of the XVIIIth century, as Thomas Rowlandson, Isaac Cruishank and James Gillray’s, for instance. For people who live in countries with no freedom of speech at all, where criticizing the dictator, religious people, or the army can lead to jail, Charlie Hebdo‘s existence must be quite impossible to comprehend.
Another reason I see is that the smear campain against this satirical paper had succeded: it is so easy to tell what is in a journal when it is not to people who can’t and won’t read it. To take a few drawings among hundreds and to say « See what this paper says against you ».

Some

Some of the few excessive reactions to the cartoons. Some call for a new murder, some say the murderers did well, some think that Charlie Hebdo is a jewish paper and it doesn’t seem to be a reason for love and understainding for them, I’m afraid. A lot think that the Jesus drawing is the more outrageous. A lot of people seem to believe that « Charlie Hebdo » is a person. Actualy, « Charlie » comes from « Charlie Brown », and « Hebdo » just means « Weekly ».
Among the commentaries, I also read people for all over the world saying that they couldn’t understand how people could understand these drawings as racist.

France has some deeply racist and insensitive persons, for sure. Those ones don’t make drawings about a three years old kid. They ask newspapers not to show his photography, not for decency but because they know it can change the audience’s mind about refugees. They tell the only fault is the boy’s father’s, who shouldn’t have put his life in jeopardy. Some even tell it is a conspiracy, that the boy didn’t exist, or that this boy’s father was not a refugee but a people smuggler. They think that Europe is much too generous and they say that refugees must be rejected as they are terrorists in disguise. Charlie Hebdo says nothing of that and, on the contrary, mocks these racist people.

Le pays des droits de l’homme et de la crevardise

Je me souviens d’un couple de boulangers qui, le matin de l’ouverture de leur commerce, avant d’avoir vendu leur première baguette, ont accroché, bien en vue derrière le comptoir, un écriteau qui disait :

« La maison ne fait plus crédit ».

Ils étaient à peine installés, donc, qu’ils soupçonnaient déjà les gens de vouloir abuser de leur immense générosité, une générosité virtuelle, puisque n’ayant jamais été mise à l’épreuve. Tout le sel de la formule se trouve dans ce « plus », qui suggère une bonne volonté découragée par l’expérience. S’il existe une identité nationale, une spécificité française, elle me semble se trouver dans cet esprit crevard1.

Ce matin, le premier ministre a tweeté ceci :
valls_agir

Il a aussitôt reçu des tombereaux de remarques sarcastiques ou insultantes2, beaucoup jugeant se déclaration hypocrite puisque, du fait de sa position, il est mieux placé pour agir que pour exhorter à l’action.
De mon côté, même s’il me semble dommage de s’abriter une fois de plus derrière une « réponse européenne » et si j’ai envie au passage de faire remarquer que l’on ne perd pas son nom en mourant (cet enfant s’appelle toujours Aylan Kurdi3!), je trouve encourageant que le premier ministre affirme qu’il est urgent d’agir, parce qu’en le faisant il s’engage et le fait même en prenant un authentique risque politique. En effet, un sondage paru hier nous apprend que les Français jugent très majoritairement que leur pays ne doit accueillir aucun réfugié.

Sur la page de l’article qui rapporte ce sondage, on voit une fois de plus les commentateurs anonymes sont nombreux à juger qu’ils sont, dans l’affaire, les plus à plaindre, et à se considérer eux-mêmes comme les lymphocytes blancs de leur « identité » chrétienne4 :

commentaires_bfm

En parlant de BFMTV, j’ai été témoin d’une séquence proprement ahurissante sur cette chaîne : dans une bande-annonce qui présentait les sujets de la prochaine édition du journal, le commentaire en voix off parlait de l’afflux des réfugiés, tandis qu’à l’image, on voyait le portrait d’Ayoub El-Khazzani, l’homme qui était monté avec des intentions meurtrières, dans le Amsterdam-Paris du 21 août dernier. Comment peut-on justifier un télescopage aussi tendancieux ? Incompétence pure ? Image subliminale malveillante ? Expression de l’inconscient du réalisateur du montage ? Je ne parviens pas à imaginer de raison pardonnable.

Pour revenir à mes boulangers (qui ont fini par passer la main à un autre couple, d’un abord plus sympathique et faisant un meilleur pain), il s’est avéré, les années passant, qu’ils n’étaient pas si mauvais bougres : une fois qu’ils ont commencé à bien connaître leur clientèle, ils n’ont plus été ni méfiants, ni revêches, ni racistes, même si je dois dire que je préfère ne pas savoir ce qu’ils votent. J’imagine que c’est là que se trouve l’espoir : un premier réflexe égoïste n’empêche pas, une fois rassuré sur la durabilité de son petit confort, de se montrer plus généreux et plus humain et de ne pas refuser de donner quoi que ce soit avant même que cela ait été demandé.

Les larmes de crocodile d'Éric Ciotti

En haut à gauche, les larmes de crocodile d’Éric Ciotti. Un progrès, ou bien ne verra-t-il pas le manque de cohérence avec ses autres prises de positions récentes sur le même sujet ? (posté sur Twitter par @Coexister75)

En ce moment, mon fils donne des cours de français à des migrants réfugiés en région parisienne qui viennent, eux, de Somalie, du Soudan et d’Érythrée. Je dois dire que je suis très fier de lui. De mon côté, je n’ai pas de leçons à donner, je n’ai pas fait grand chose sinon signer cette pétition.

  1. Je mérite mon point Godwin en le disant, mais je pense que la période de l’Occupation se serait passée bien différemment si la mentalité française avait été un peu différente. []
  2. J’aime beaucoup Twitter pour l’usage que j’en fais, mais j’ai peur que l’horizontalité des rapports (une horizontalité technique : tout le monde a le même droit à écrire, quelle que soient ses revenus, ses diplômes, sa profession,…) soit souvent accompagnée d’une grande violence envers toute personne dotée d’une petite notoriété, et plus encore envers les gens qui représentent l’État ou le monde politique : chacun de leurs tweets est suivi d’injures (ou de flatteries, d’ailleurs), enfin de réactions qui ne doivent pas vraiment donner envie d’interagir en bonne intelligence. J’admire ceux qui le font tout de même. []
  3. Enfin très exactement Aylan Shenu, rebaptisé Kurdi en Turquie du fait de son origine ethnique. []
  4. Les réfugiés syriens sont souvent chrétiens.
    Il faut dire que « Chrétien », ici, n’est pas une religion ni une idéologie politique (j’ai beaucoup de choses à reprocher aux religions mais les Évangiles parlent sans ambiguïté de partage et d’accueil de l’étranger,…), mais une « identité ». []

Faut-il montrer les morts ?

(suite à un débat sur Twitter)

Je ne vais pas le faire, je ne vais pas montrer les photos d’enfants retrouvés noyés au large de Zuwara, en Libye, après le naufrage du navire qui les transportait. Je vous laisse décider si vous voulez, si pouvez ou si vous devez les voir, une simple recherche sur Google vous y amènera sans aucun doute. Je ne décide pas pour vous, mais pour ma part, ce sont des images que j’ai regardées et qui ne me semblent pas inutiles. Je ne les ai pas non plus trouvées « gore » : il me semble (qu’on m’excuse d’en parler avec une apparente distance) que les photos de gens récemment noyés sont toujours terriblement tristes, mais pas exactement répugnantes. Elles dégagent généralement quelque chose d’apaisé qui contredit la violence que l’on peut imaginer aux conditions de la noyade.
Je comprends tous les arguments que l’on m’oppose : montrer des morts, c’est les utiliser, les instrumentaliser, les transformer en images, c’est à dire en objets. C’est produire de l’émotion facile, apte à court-circuiter l’émotion : on voit les cadavres, et cette vision nous émeut, mais nous empêche de mettre leur existence en perspective, nous fait oublier de nous demander pourquoi ils sont là. Et paradoxalement, c’est aussi habituer le public à la vision de l’horreur, jusqu’à ce qu’elle devienne banale et que ceux qui assistent au macabre spectacle ne ressentent plus rien.

mer_mediterranee

Non seulement je comprends ces arguments, mais je pense qu’ils sont fondés.
Et pourtant, je pense que les arguments contraires sont fondés eux aussi. Lorsque l’on nous dit que deux-mille cinq cent personnes sont mortes en Méditerranée depuis le début de l’année, ces personnes ne sont q’un nombre. On peut même en faire une statistique et dire que les morts ne représentent qu’un pour cent des migrants qui ont tenté la traversée, puisque c’est vrai. Il n’y a pas beaucoup de différences entre des nombres, ils sont tous faits de chiffres et, au delà d’une certaine limite, deviennent complètement abstraits et interchangeables. Inversement, quatre photos d’enfants noyés, ce sont quatre personnes qui ont vécu et qui sont mortes au nom de nombres, justement : au nom de quotas officieux ou officiels d’accueil de réfugiés, au nom de la différence de revenus entre les habitants de chaque rive de la mer et de tout ce qui en découle : guerres ou espoirs. Montrer par l’image les effets d’une situation nous y confronte de manière un peu plus concrète.
Montrer des photographies, ce n’est pas un manque de respect et de considération, enfin ça peut être tout aussi bien le contraire, ça peut servir à rappeler que les gens ont un visage, sont des individus, ont existé. Exister un tout petit peu dans les mémoires, même anonymement, par une dernière image — peut-être l’unique image, pour certains —, ça ne console de rien, ça ne répare rien, mais ça n’est pas non plys une dégradation ou une perte de dignité, en tout cas pas celle des morts. C’est une manière de montrer qu’une vie a été fauchée, et si le fait de s’en sentir ému ne rend pas intelligent, ça ne rend pas forcément méchant, d’autant que chacun nous connaît sa responsabilité diffuse ici.

#telAvivSurSeine

J’ai posté plein de bêtises ces derniers jours, alors redevenons sérieux.
Je ne me suis pas trop intéressé à la polémique entourant la manifestation « Tel Aviv sur Seine », mais j’ai fini par le faire en lisant un étrange article qui affirme que le battage médiatique autour de « Tel Aviv sur Seine » est artificiel et a été sciemment provoqué par un groupuscule d’utilisateurs de Twitter qui ont utilisé la technique dite « de l’Astroturfing »1 afin de sembler constituer une masse innombrable alors qu’ils n’étaient, selon les estimations de l’auteur, qu’une dizaine de milliers, parfois arrivés sur Twitter récemment, et souvent liés les uns aux autres par leurs idées politiques — ce qui n’est pas vraiment rare sur Twitter ! J’ai trouvé cette manière de disqualifier l’opinion un peu légère : dix mille personnes, ça me semble plus légitime en tant que mouvement spontané que les polémiques auto-engendrées autour d’une petite phrase par deux ou trois journalistes qui lui donnent une existence en prétendent se contenter de la rapporter. L’auteur de l’article est un chercheur de l’Université de Louvain : est-ce que les tensions autour d’Israël sont moins exacerbées en Belgique qu’en France, pour que cette personne n’arrive pas à imaginer l’effet produit par « Tel Aviv sur Seine » un an seulement après une guerre à Gaza ?

Afin de concurrence Tel Aviv sur Seine et d'améliorer l'image

Afin de concurrence Tel Aviv sur Seine et d’améliorer l’image quelque peu négative dont pâtit l’État Islamique, je propose de lancer une manifestation nommée Mossoul à la Mer de sable
Oui, je sais, c’est vraiment de très mauvais goût mais j’ai pas pu m’empêcher.

Pour ceux qui liront cet article dans trois mois, quand tout sera oublié, je résume : dans le cadre de « Paris-plage », la mairie de Paris a eu l’idée incongrue de nouer un partenariat  culturel avec une ville qui pour certains est une simple station balnéaire méditerranéenne, pour d’autres la ville moyen-orientale de la nightlife musicale, arty, gay-friendly, anti-Likoud, moderne,… et pour d’autres encore, la capitale d’Israël2.
Il paraît que le but de l’opération était de redorer l’image d’Israël, un nom que l’opinion publique associe surtout à des conflits territoriaux et qui a donc bien besoin de changer d’image publique. Je dois l’avouer, même si je sais que ce pays est bien d’autres choses que ça, ma catégorie mentale « plage + Israël » ne convoque pas des images de vacances, de baraques à falafels, de fête et de tolérance, mais juste le souvenir des quatre enfants morts il y a un an sur une plage de Gaza où ils jouaient3, et où ils ont été victimes d’une frappe aérienne de Tsahal, qui au même moment vantait l’humanité et la précision de ses attaques : seules les cachettes des combattants adverses étaient visées, et lesdits combattants avaient tout le temps de se mettre à l’abri puisqu’ils étaient prévenus à l’avance des bombardements grâce à des coups de téléphone, des SMS, des tracts, et, pour finir, des sommations explicites à coup de bombes assourdissantes. Des précautions pour minimiser les pertes civiles qui, selon le site officiel de l’armée israélienne, je cite, « prouvent le déséquilibre moral entre Tsahal et le Hamas ». Il y a une certaine poésie dans cette fable absurde d’une armée qui dirait à ses cibles de se pousser un peu pour qu’elle puisse bombarder l’endroit où ils ne seront plus. Mais ce n’est pas une forme de poésie très sympathique, car forcer les gens à se positionner vis à vis d’une absurdité, c’est aussi les forcer à choisir un camp en court-circuitant leurs capacités cognitives, en se situant par-delà la logique, en fonction de ce en quoi ils ont envie de croire pour rentabiliser leurs investissements affectifs4. C’est ce que font presque invariablement les religions, les partis politiques, les armées et les nationalismes5 : imposer à ceux qui s’y rallient d’abdiquer une part considérable de leur intelligence en échange de l’illusion de disposer de la force du nombre — illusion puisque si le nombre est puissant, c’est en supprimant la volonté propre de ceux qui le constituent. Autour de la question d’Israël, la chose se pose de manière assez terrifiante, lorsque quelqu’un qui a des attaches en Israël vous soutient que les Palestiniens qui meurent l’ont fait exprès pour se faire plaindre et qu’ils méritaient donc bien les bombes qu’ils ont reçues. Et on s’étouffe aussi lorsque la même personne vous explique que toute critique d’Israël est forcément antisémite, que ce soit consciemment ou pas6, et quand bien même on serait juif soi-même, ce qui constituerait alors au mieux une démonstration de haine de soi, et au pire, une trahison des siens.

à gauche, l'avocat Arno Klarsfeld  Photos Louis Witter / l"Obs"

À gauche, l’avocat Arno Klarsfeld, connu pour s’être brièvement engagé dans l’armée israélienne, comme garde-frontière, profite de l’événement pour exhiber ses pectoraux. À droite, une militante de la cause palestinienne
Photos Louis Witter / l »Obs »

Ces questions sont tristement banales, bien connues, chacun a son propre avis (ou en tout cas ses réflexes) à leur sujet, alors je me dis à présent que « Tel Aviv sur Seine » n’est pas une manifestation idiote qui aurait provoqué de l’hostilité en tentant maladroitement une opération de communication destinée au contraire à se faire apprécier. J’ai peur qu’elle n’ait un but bien plus cynique, qui semble avoir été en partie atteint : forcer les gens à se positionner, à être pro-Israël ou anti-Israël, et notamment à pousser encore un peu plus les Français juifs à croire qu’ils sont haïs dans le pays dont ils ont la nationalité, et à les convaincre qu’il faudra bien un jour qu’ils le quittent pour aller vivre en Israël, censément refuge pour tous les juifs du monde. Et en face, bien sûr, les pro-palestiniens se mobiliseront contre ce qu’ils jugeront être une provocation obscène, renforcés dans cette idée par les gens (nombreux ou alors bien médiatisés, je ne saurais dire) qui se rendent à Paris-plage pour manifester leur soutien non seulement à Tel Aviv sur Seine, mais à la politique israélienne actuelle en général.

Est-ce que ça a fonctionné sur toi, ami lecteur ? Est-ce que ton niveau de peur de l’avenir ou de détestation de ce qu’on te présente comme camp adverse a augmenté ? Est-ce que tu t’en moques ? À chacun de se poser ces questions à lui-même.

  1. Astroturf est en fait une marque américaine de pelouse artificielle. J’ignorais qu’il existait un mot pour désigner le phénomène. Effectivement, les moyens d’expression en ligne permettent de créer des effets de groupe qui s’avèrent factices, mais je ne suis pas certain que la méthodologie mise en œuvre par Nicolas Vanderbiest pour révéler et étudier le phénomène tienne vraiment la route. []
  2. Sauf pour… Israël, qui revendique Jérusalem comme sa capitale. []
  3. Manque de chance, la tragédie s’est déroulée à deux cent mètres d’un hôtel où séjournaient de nombreux journalistes dont beaucoup ont assisté à la scène et se sont même occupé des enfants blessés. Ils étaient trop impliqués, trop directement témoins pour accepter de croire, cette fois, que les enfants en question avaient été placés là exprès pour devenir des martyrs. []
  4. J’entends par là que choisir une position qui n’est pas celle du camp que l’on a choisi a un coût : risque de rupture au sein de la communauté à laquelle on s’identifie, ou, à titre plus individuel, disparition d’une partie des fondations de sa vision du monde. []
  5. Je ne suis pas naïf, je sais bien que les compromissions avec sa propre intelligence sont indispensables à la vie en société, et je constate en m’observant moi-même que la décision fonctionne souvent comme un interrupteur, et particulièrement dans les cas d’indécision. Pour rester intelligent et juste, il faudrait, à chaque instant s’en souvenir et résister aux automatismes culturels et affectifs. Mais la seule rétribution certaine de l’intelligence est la solitude, car chacun a besoin de s’assurer du soutien et de la fidélité de ceux qui l’entourent plutôt que de leur sens de la justice et de leur sagacité. []
  6. C’est commode, l’inconscient : comme Dieu on peut lui faire dire un peu ce qu’on veut, mais en plus, en faisant douter la personne de ses propres sentiments et intentions. []

La philosophie dans le Drakkar

Le Point
Le Point, invité dans le magazine Onfray. Ou le contraire.

Non non non je ne fais pas une fixation sur Michel Onfray, je m’en fiche un peu. Mais depuis mon article d’hier, j’ai beaucoup échangé avec ses nombreux détracteurs comme avec ses nombreux défenseurs. Je note que ses partisans semblent motivés par un attachement affectif à Onfray, et que leurs arguments portent rarement sur le terrain des idées, mais plutôt sur le statut du personnage : il est en dehors du circuit académique ; il ne s’adresse pas à une élite intellectuelle ; il ose s’attaquer aux vaches sacrées ; etc. Ces éléments, qui sont avérés, sont tout à son honneur, nous sommes d’accord. En revanche, je m’étouffe un peu lorsque l’on m’en parle comme d’une sorte de victime que l’on voudrait faire taire : chouchouté par Le Point, diffusé chaque été depuis plus de dix ans par France Culture, bon client des médias, conférencier très actif et auteur régulier de succès de librairie, Onfray ne manque pas de tribunes où s’exprimer. Il est tout à fait incroyable que des gens tels que lui se présentent eux-mêmes régulièrement comme les victimes d’affreux universitaires pourtant sans accès aux médias et aux revenus nettement plus chiches. D’ailleurs Onfray est bien conscient du pouvoir que lui confère le label « vu à la télé », ainsi qu’il l’a montré en 2013 aux Rencontres du livre et du vin de Balma, qu’il avait menacé de quitter à cause de la présence de Michael Paraire, auteur d’un livre intitulé Michel Onfray, une imposture intellectuelle. Après que le jeune homme a été exclu d’un débat sur Camus par le maire de la ville, Onfray avait fait ce commentaire plutôt cynique — cynique au sens le moins philosophique qui soit, malheureusement :
« Qui remplit la salle, eux ou moi ? Ils sont rien (…) ils pissent sur des trucs pour pouvoir exister »1.
Onfray est en marge de l’institution universitaire, certes, mais n’est jamais loin des micros, des caméras ou des projecteurs, c’est à dire là où se trouve le véritable pouvoir.

...
Comment Michel Onfray a fait interdire à Michael Paraire de débattre sur Albert Camus, tout en lui disant qu’il a tout à fait le droit de s’exprimer et en expliquant que c’est lui la victime.

Enfin bref, au fil de mes lectures, je suis tombé sur la chronique de Michel Onfray numéro 122, datée de juillet 2015, c’est à dire son dernier article. Le titre en est Viking & juif, donc français.

En introduction, l’auteur ironise sur le fait que l’Assemblée nationale a supprimé le mot « race » de la législation française2. Il ne reste plus, explique-t-il, qu’à supprimer les mots « cancer », « guerre », « meurtre » et « crime » pour que toutes ces choses disparaissent. Puis il conclut : « Pour quelques cerveaux fantasques, le réel devrait obéir aux mots. Hélas, pour un cerveau normal, ce sont les mots qui obéissent au réel. Ça n’est pas la race qui fait le raciste et c’est le raciste qu’il faut combattre, pas la race ».
Une seule chose est très exacte dans ce propos : le crime, c’est bien le racisme. En effet, que l’on juge le concept de « race » valide ou non, ce sont bien les hiérarchies ou les exclusions racistes qui constituent un crime. Imaginons qu’un despote décrète que les gauchers ne doivent pas avoir les mêmes droits que les droitiers : c’est bien la hiérarchie qui est à combattre, et pas l’utilisation des mots « gaucher » et « droitier ».
Pour ce qui est de la subordination des mots au réel, en revanche, on peut discuter, et deux-mille cinq cent ans de philosophie, puis plus récemment la psychologie, la neurologie et les cultural studies, se sont penchés sur le sujet : oui, les mots, ou plus généralement les représentations, façonnent notre rapport au réel et peuvent même créer le réel : quand un juge du Texas annonce à un homme qu’il le condamne à mort, ses mots n’ont beau être que des mots, leur contenu n’en sera pas moins très concret pour celui à qui ils sont dits. Et la science, dont Onfray se réclame régulièrement, ne fait pas grand chose d’autre que de trouver des mots, des nombres et des théories pour rendre le réel intelligible, puis pour agir sur lui.

de_race_normande
La normande est une vache de taille moyenne à la robe blanche avec plus ou moins de taches brunes ou bringées. Sa viande est de qualité et son lait adapté à la production fromagère. Certains pensent qu’elle trouve ses origines chez les bovins amenés par les Vikings, mais elle est surtout apparentée à d’autres races anglo-normandes comme la jersiaise, elle-même issue de la fusion très récente de races régionales telles que la cotentine et l’augeronne. Les plus grands drakkars pouvaient, certes, transporter des (petits) chevaux, utiles à la guerre, mais on voit mal l’intérêt de braver les mers en transportant des troupeaux entiers de bovidés vers un pays qui ne manquait pas de bétail.
(photo de Ben23 sur Wikimédia Commons)

Onfray explique que l’université britannique de Leicester et le Centre de Recherches Archéologiques et Historiques Anciennes et Médiévales de l’université de Caen effectuent actuellement des recherches sur les normands qui ont un patronyme nordique et dont les quatre grands parents sont originaires d’un périmètre restreint, dans le but de chercher, dans leur ADN, des marqueurs génétiques qui établiraient une parenté entre ces sujets et des scandinaves, afin de comprendre les effets du peuplement viking aux IXe et Xe siècles.
Ce genre d’étude sert à vérifier les mouvements de population qui ont pu avoir lieu en des temps mal documentés, et il sera très intéressant de savoir ce qui ressort de cette recherche : les hommes du Nord qui ont donné son nom à la Normandie l’ont-ils massivement peuplée, comme aiment à le croire les habitants de l’actuelle Normandie, ou bien se sont-ils contentés, comme le suggère la faible quantité de transferts culturels et d’indices archéologiques significatifs, de lui donner son premier duc, Rollon, et de l’exploiter comme les Français ont colonisé tel ou tel territoire africain dix siècles plus tard ? Après un millénaire, il est extrêmement difficile d’évaluer tout ça et la génétique est un excellent outil pour le faire.

Onfray résume tout ça avec une formule digne de la vulgarisation scientifique par la presse généraliste : « Autrement dit : isoler le sang viking ».
J’imagine que c’est un peu l’inverse, que l’on a déjà isolé les marqueurs génétiques fréquemment retrouvés chez les actuels danois (la principale origine des vikings de Normandie), et que l’on veut voir si on les retrouve dans le patrimoine génétique des actuelles populations normandes. Il ne s’agit pas de découvrir le « gène viking » chez des habitants du Cotentin, mais de savoir à quel point les vieilles familles normandes partagent des gènes avec les scandinaves.
Onfray, découvrant apparemment ce genre d’enquête qui me semble somme toute banale, interroge alors un de ses amis bordelais qui dirige un laboratoire de recherche d’ADN et qui lui confirme que, je cite : « on peut, effectivement, via l’ADN, savoir si l’on a du sang viking, bien sûr, mais également toute autre trace d’une autre origine. Ainsi, on peut déterminer si l’on a du sang Juif, s’il est ashkénaze ou séfarade, et en quelle proportion ! Des Juifs intégristes y recourent même pour certifier, comment dire ? la pureté de leur race. ». L’ami bordelais en question aurait aussi bien pu parler des émissions telles que Finding your roots, Faces of America et African American Lives, qui explorent le patrimoine génétique des américains afin d’en mesurer la diversité et d’établir des rapprochements inattendus, qui complètent les nombreuses émissions de généalogie classique aux États-Unis — celles qui ont par exemple permis de prouver que Barak Obama avait des ancêtres communs avec George Bush et Brad Pitt. L’ami bordelais aurait pu raconter aussi que c’est l’étude de l’ADN mitochondrial (qui ne porte que sur la filiation maternelle, au passage) qui a permis de confirmer une origine commune pour toute l’actuelle espèce humaine, en Afrique il y a 150 000 ans, et de comprendre selon quelle chronologie et selon quels circuits se sont produites les migrations3.

Les migrations
Les migrations humaines, depuis la vallée du grand rift l’Afrique jusqu’à l’Amérique du Sud.

Récapitulons : Onfray nous dit qu’il ne suffit pas de supprimer le mot « race » de la loi pour supprimer les races, puis nous apprend qu’on peut enquêter sur l’ADN et qu’il existe des services commerciaux qu’utilisent des juifs pour déterminer une soi-disant pureté raciale. Le lien entre ces différentes informations n’est pas explicité par l’auteur du texte, qui semble confusément penser et vouloir laisser penser que l’ADN démontre la validité biologique du concept de race. À aucun moment, Onfray n’explique ce qu’il entend par « race », un mot aux multiples acceptions. Le mot « race » peut être compris comme synonyme de lignée familiale (« la race des Bourbon »), comme synonyme de groupe ethnique, comme synonyme d’espèce en heroïc-fantasy, ou encore et surtout, comme sous-espèce animale produite par sélection (généralement) artificielle : bichon à poil frisé, bœuf charolais, mouton mérinos, poney shetland, poule chantecler, chat persan4. Le problème du concept de « race », appliqué aux groupes humains en fonction de caractères extérieurs (couleur de la peau, forme caractéristique des yeux,…), c’est qu’il sous-entend l’existence d’une possible intégrité raciale, d’un modèle de référence, et que tout entre-deux relève de la bâtardise, de l’impureté, ou, pour prendre un terme qui n’est (ici et maintenant) plus utilisé comme insulte, du métissage. C’est un mot chargé, à manipuler avec des pincettes, et que les scientifiques eux-mêmes aujourd’hui réfutent, préférant en employer de plus précis pour décrire les caractéristiques qui sautent aux yeux de tout un chacun telles que la pigmentation de l’épiderme, la nature du cheveu ou la forme d’éléments du visage tels que les yeux, le nez ou la bouche. Notons qu’Onfray ne prône à aucun moment la pureté raciale, d’autant qu’il se présente lui-même, on va le voir, comme le fruit d’un métissage. Mais cette idée n’en est pas moins contenue dans le terme depuis le Comte de Gobineau, du moins lorsqu’on l’emploie dans son acception biologique.

Sur la biologie, justement, Onfay poursuit :

« La mode est au refus de la biologie, de l’anatomie, de la physiologie, et, pour tout dire, de la nature. Bien penser, c’est croire que nous ne sommes que des produits de la culture. Nous serions une cire vierge à la naissance et nous deviendrions ce que la société ferait de nous. La gauche, qui (souvent) le croit, a tort.
Le contraire est tout aussi faux : nous ne sommes pas des produits d’une nature qui nous déterminerait absolument à être ceci plutôt que cela – les fameux gêne du pédophile, de l’homosexuel et du délinquant isolés par Nicolas Sarkozy dans un entretien que j’eus avec lui pour Philosophie-Magazine. La droite, qui (souvent) le pense, a elle aussi tort. »

On admirera ici la philosophie « normande », c’est à dire une philosophie du « p’tèt ben qu’oui, p’tèt ben qu’non », qui permet de mettre dos-à-dos deux idéologies et de s’en improviser l’arbitre. Deux idéologies qui n’existent pas forcément, d’ailleurs. Si la sociologie, et pas seulement gauchiste, s’intéresse à la manière dont se construit socialement l’identité, je doute qu’elle nie l’existence du corps, des hormones, des gènes, de la pigmentation, des organes de reproduction,… Elle essaie juste de placer adéquatement le curseur entre inné et acquis, biologique et sociologique, en portant, puisque c’est son champ d’étude, un intérêt tout particulier à la question des structures sociales. Tout ce que j’en sais, en tout cas, c’est qu’une personne née seule au monde sur cette Terre ne saurait jamais qu’elle est femme, homme, blanche, noire, grande ou petite. C’est l’interaction entre personnes, entre groupes, qui donne un sens à ces notions et qui peut, par exemple, transformer des faits biologiques sans importance en raison d’opprimer. Et s’il existe ici ou là des « communautés » gay, noires, juives, musulmanes, chrétiennes, végétariennes,.. ce n’est pas tant par une irrésistible propension biologique à se rassembler, c’est parce que les gens qui se sentent brimés pour une même raison ont tendance à s’unir pour se défendre et s’entre-aider5.

En
Lorsqu’il parle de biologie, on peut supposer qu’Onfray cible implicitement la « Théorie du genre », locution qui décrit les études de genre et qu’utilisent surtout leurs détracteurs, dont Onfray fait partie. L’hypothèse qui fonde l’étude du « genre », qui est facile à vérifier, montre que nous avons un sexe biologique et un sexe culturel, qui ne sont pas toujours aussi étroitement liés qu’on pourrait s’y attendre.
Le genre est surtout étudié à partir du lycée, en cours de sciences économiques et sociales, mais il est pratiqué dès le premier jour d’école maternelle par tous les enfants, lorsque ceux-ci apprennent que l’agressivité masculine est positive et que ce sont ses victimes qui sont méprisables, lorsque ceux-ci se font inculquer que les pratiques sexuelles sont par essence passives et dégradantes lorsqu’elles sont le fait de femmes ou d’homosexuels, que toute éventualité de désir féminin ou homosexuel doivent être réprimés par des insultes diverses : « salope », « pute », « pédé », et j’en passe. Nous sommes tous des messieurs-dames Jourdain du « djendeur », nous le vivions sans le savoir… Et il ne suffit pas de supprimer le mot pour que ça n’existe pas6.

La fin du texte me passionne, car elle me semble éclairante sur le personnage lui-même, et le rend même un peu attendrissant :

« Quand l’idéologie ne fait plus la loi, mais le réel, on doit penser ce fait. Que dit le sang pour l’homme de gauche que je suis ? Moi qui suis viking par mon père et probablement Juif par ma mère, j’aime pouvoir dire que l’ADN prouve que la France est faite de sangs mêlés. Il ne faut pas avoir peur du réel. Car c’est quand on dit qu’il n’existe pas qu’il nous mord la main. »

Après une démonstration vaseuse qui tente de justifier le « bon sens » par son ennemie la science, donc, Onfray nous explique qu’il est « viking par son père » et « probablement juif par sa mère ». Il le dit pour ensuite se féliciter de la diversité du patrimoine génétique des français, ce qui est plutôt positif et bienveillant, mais qui, dans le cas, est avant tout la démonstration du caractère essentiellement imaginaire de l’identité : son père, brave ouvrier agricole normand, qui n’a jamais quitté son village natal et « n’a jamais manifesté de désirs, d’envies, de souhaits », devient un viking, c’est à dire un de ces marins, explorateurs, que Charlemagne avait violemment chassé de l’Europe chrétienne alors qu’ils y venaient en paisibles commerçants7, et qui y sont ensuite revenus en navires de guerre, terrorisant les populations du long de la Seine et pillant les trésors des édifices religieux qu’ils trouvaient sur le fleuve. Le nom qu’ils se sont donnés, Vikings, signifie « pirates ». Quant à sa mère, enfant trouvée, j’ignore sur quels éléments Onfray s’appuie pour émettre la supposition de sa judéité, mais cette seconde ascendance est tout aussi glorieusement fantasmatique que la première : les Juifs étaient déjà un peuple ancien quand les Romains ont envahi leur pays, ils sont les inventeurs du Dieu unique, ou en tout cas sont tenus pour tels par la plupart des gens8, ils sont aussi le peuple des tragédies, mais encore celui qui a survécu aux tragédies, qui a survécu à la déportation à Babylone, à l’exil après la destruction du temple de Jérusalem, à l’ostracisme, aux pogroms, à la Shoah. C’est aussi le peuple de la Diaspora, le peuple sans terre, sans autre ancrage que le désir de continuer d’exister.
Victimes ultimes, survivants ultimes, voyageurs ultimes.

John McTiernan,
Le 13e guerrier, film de John McTiernan, d’après un roman de Michael Crichton. Un ambassadeur arabe, interprété par un acteur espagnol, devient un guerrier viking pour le compte du roi Goth-scandinave Beowulf, quant à lui interprété par un acteur Tchèque.

Quand les gens participent à des expériences parapsychologiques (transes, oui-ja, voyance…) pour remonter dans leurs « vies antérieures », ils ne tombent jamais sur une « Jeanne, cantinière » ou un « Martin, laboureur », mais sur une « Néfertiti, reine d’Égypte », et un « Napoléon, empereur des Français ». S’inventer un « sang » judéo-viking me semble un peu de même ordre : une évasion par l’imaginaire9.
Et pourquoi pas, d’ailleurs ? Peut-être faut-il s’être convaincu que son père est un vaillant viking et que sa mère est une juive mystère pour passer, comme l’a fait Onfray (qui a de quoi en être extrêmement fier), du statut de fils d’un employé de ferme et d’une femme de ménage issue de l’assistance publique, envoyé par ses parents dans un pensionnat qu’il nomme à présent orphelinat10, à celui de philosophe et essayiste médiatique.

  1. De la part de quelqu’un qui fait sa carrière sur le fait de déboulonner des idoles, c’est assez drôle. []
  2. Proposition de loi tendant à la suppression du mot « race » de notre législation, session du 16 mai 2013. []
  3. C’était le sujet d’un excellent documentaire, diffusé sur Arte il y a quelques semaines, l’ADN, nos ancêtres et nous. []
  4. On note que les races animales se façonnent par appauvrissement génétique, aboutissant à des pathologies redondantes et à une moindre longévité. []
  5. En me relisant dix ans plus tard, je me trouve un peu péremptoire, les deux peuvent être vrais à la fois, l’idée même de se regrouper semble (pour utiliser une métaphore informatique dont je n’ignore pas les limites) gravée en dur dans la psyché humaine et donc, si des gens soumis à une même pression se regroupent, c’est probablement dû à une cause biologique. []
  6. On note au passage qu’Onfray fustige l’apprentissage de la programmation informatique à l’école, qui est pourtant bien rare et qui, figurez-vous, force à lire, écrire, compter et penser, activités qui ne sont, par ailleurs, pas devenues facultatives dans les programmes scolaires, a priori. []
  7. Charlemagne était persuadé d’avoir pour mission de christianiser l’Europe en en chassant les païens. Rappelons par exemple le massacre de Verden, en l’an 782, lorsque l’empereur franc a décapité 4500 personnes et déporté 12000 femmes et enfants qui refusaient le baptême chrétien. []
  8. La plus ancienne religion persistante à avoir épousé l’idée du Dieu unique (mais aussi celle d’une résurrection et d’une rétribution), sont les Zoroastiens. Le judaïsme s’en est inspiré. []
  9. Mise-à-jour 01/08 : Comme on me l’a fait remarquer ailleurs, il est extrêmement probable que Michel Onfray, comme vous et moi, ait de nombreux gènes venus d’anciens scandinaves ou de juifs. Chaque personne hérite des gènes de ses parents, à égalité (mais la moitié seulement de ces gènes seront exprimés, ce qui explique que nous ne soyons pas les sosies de nos frères et sœurs), donc à chaque génération, le nombre de gens dont nous pouvons hériter génétiquement est doublé. Si on compte quatre générations par siècle, nous sommes séparés de l’époque des vikings par quarante générations, ce qui nous donne 2 puissance 40 ancêtres ayant vécu en l’an mil. Soit 1.099.511.627.776, mille milliards ! Bien plus de gens qu’il n’en a jamais vécu sur cette planète, ce qui implique beaucoup de doublons. []
  10. Lire Les souvenirs d’enfance de Michel Onfray, par Patrick Peccatte, qui confronte ses propres souvenirs du pensionnat catholique de Giel à ceux d’Onfray. []