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d’accord ?

« Si t’es pas d’accord, c’est le même prix »

Sans originalité, je fais partie du million et quelque de personnes qui ont signé la pétition contre le projet de réforme du code du travail (surnommée Loi El Khomri).
Pourtant, je vois bien que beaucoup des dispositions critiquées existent déjà dans le code du travail, et je dois aussi avouer que malgré ma méfiance envers le mot « réforme » — devenu synonyme de recul social —, je suis certain qu’une mise à plat des règles du monde du travail est à faire. Mais pas celle-là, pas comme ça, et pas maintenant.
Ce qui me frappe en lisant les diverses propositions de l’avant-projet, c’est le recours régulier à la notion d’accord (mot présent au moins deux cent fois dans le projet de loi) : telle ou telle chose est rendue possible, si il y a un accord. Mais la structure proposée est toujours la même : Après un accord, telle ou telle disposition favorable aux salariés pourra être supprimée.
Les accords dont il est question n’impliquent pas que les parties concernées (le salarié et l’employeur) s’accordent, elles signifient qu’une instance syndicale s’est mise d’accord, sur leur dos, avec l’entreprise. Et le résultat est à prendre où à laisser, comme avec l’article 13 du projet de loi qui explique qu’un salarié a totalement le droit de ne pas être d’accord avec l’accord qui modifie son contrat, mais que cela constitue aussitôt pour l’employeur une légitime « cause réelle et sérieuse » qui permettra de décider d’un licenciement pour « motif personnel » (mais pas encore pour « faute grave », heureusement).
L’accord est un peu unilatéral, donc, et la souplesse, un peu raide.

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oui, je me suis un peu moqué

Imposer ces hypocrites possibilités de négociation au moment où le chômage monte (merci à l’endettement sarkozyste comme au désendettement hollandiste) et où les gens se trouvent aux abois, effrayés par la peur de perdre le peu qu’ils ont, est aussi probe que d’attendre que quelqu’un se noie pour lui dicter ses conditions. Surtout si on est un peu suspect d’avoir jeté à l’eau la personne. Je ne pense pas que le gouvernement Valls ait un plan machiavélique en tête, et j’ai peur qu’il croie véritablement faire baisser le chômage, mais son manque de vision de l’avenir est triste : comment pourrait-on réduire le chômage en permettant aux entreprises d’augmenter le nombre d’heures travaillées par les employés ? Le marché de l’emploi ne va jamais s’améliorer : l’automatisation ne cessera jamais de progresser, la distribution des revenus et des biens ne pourra être ce qu’elle est1 que de manière toujours plus artificielle. L’économie de ce monde n’est plus vraiment soutenable, l’avantage de l’infime nombre favorisé ne tient que sur des mythes : l’abondance de ressources qui ne le sont pas, la rareté de choses abondantes, les promesses hasardeuses de futur2, et la prétention que nous avons de maîtriser notre environnement. Et bien sûr, les peurs soigneusement entretenues, qui finissent par s’auto-alimenter : terrorisme, violence gratuite, chômage. Pas besoin de paranoïa complotiste pour se dire que les gens qui sont en position d’avoir un peu de pouvoir sur ce monde sont rares à être spontanément enclins à le partager. Ils préféreront voir s’installer la misère, le fascisme, la guerre, ou les trois ensemble.

Les enjeux de l’époque sont immenses, les anciennes recettes ne fonctionneront plus, nous ne devrions pas en être à compter s’il faut que ceux qui travaillent aient le droit de travailler une heure de plus ou de moins, nous devrions essayer de changer de perspective, de mettre à plat notre fonctionnement pour créer une prospérité économique partagée et une richesse croissante dans les domaines du savoir et de la création.
Enfin je rêve tout haut, bien sûr.

  1. Sournoisement, l’accaparement des terres et des richesses au profit d’un petit nombre progresse : La moitié des terres en Europe est contrôlée par 3% de gros propriétaires (Bastamag) ;  Qui possède la terre ? (Témoignage chrétien) ; Les 1% les plus fortunés posséderont bientôt la moitié de la richesse mondiale (Le Monde) ;  Des riches toujours plus riches et des pauvres encore plus… pauvres (Le Figaro). [↩]
  2. Lire La privatisation de l’hyperstition, chez Grégory Chatonsky. [↩]

Trollons le grand prix

Les auteurs ont voté, les trois finalistes pour le grand prix de la ville d’Angoulême sont Alan Moore, Hermann et Claire Wendling. Même s’il n’est pas complètement inattendu (Moore et Hermann sont pressentis depuis longtemps, en tout cas), ce palmarès est étrange : les trois auteurs ont plus ou moins fait savoir qu’ils ne voulaient pas du prix (quoique Hermann semble avoir changé d’avis) et leurs œuvres sont difficilement comparables.

De gauche à droite : Watchmen (Moore/Gibbons), Jeremiah (Hermann) et, enfin, un pastel par Claire Wendling.

De gauche à droite : Watchmen (Moore/Gibbons), Jeremiah (Hermann) et, enfin, un pastel par Claire Wendling.

J’adore dire du mal d’Alan Moore, parce que c’est une vache sacrée de la bande dessinée des trente dernières années, ce qui est en soi une bonne raison, mais je dois dire pour être franc que j’en dis aussi du mal parce que j’en pense du mal. Ses scénarios sont érudits et intelligents, rien à redire là-dessus, mais je me sens presque invariablement repoussé par les dessinateurs qu’il embauche, qui sont, sauf exception1, des gens laborieux. Pas nécessairement de mauvais techniciens du dessin, au contraire, mais des gens dont le dessin est ennuyeux, et ne doit sa personnalité qu’à de mauvais tics. Il y a de grands dessinateurs dans le monde des comics, et il est arrivé à Moore de collaborer avec certains, mais en considérant sa carrière entière, on a l’impression que le sujet du trait ne l’intéresse pas. Or s’il faut toujours rappeler l’importance du scénario en bande dessinée, il ne faudrait pas négliger le dessin pour autant, non seulement pour le travail de mise en scène (cet aspect, chez Moore, est généralement au point), mais aussi comme langage à part entière, porteur d’un discours difficile à formuler verbalement : la drôlerie, la poésie, l’énergie ou d’autres qualités peuvent être véhiculées par le seul dessin. On me dit souvent : « mais pas du tout, regarde From Hell ! ». Je comprends l’exemple : le dessin de Campbell est intéressant, c’est du vrai dessin, pas juste l’outil d’un assommant pensum visuel. Par contre, cette fois (pour une fois, dirais-je), c’est le scénario de Moore et sa prétention littéraire, ajoutés au poids de l’objet, qui font que le livre me tombe des mains. Je connais plus d’un passionné de From Hell, et peut-être que j’ai tort, mais je n’ai absolument pas le courage de vérifier, de relire ce truc. Je le garde malgré tout pour le cas où j’aurais besoin de jeter un truc lourd sur quelqu’un. Je l’ai dit, j’adore taper sur Moore mais en faisant preuve d’un peu d’honnêteté intellectuelle, j’admets qu’il serait logique que ce soit à lui que le prix échoie.

De Hermann, j’ai vanté le travail poétique et contemplatif avant de réaliser avec grand’honte que je le confondais avec Cosey. Cette méprise vient de loin, elle date de mon enfance, quand parmi les rayons bande dessinée des supermarchés j’étais également repoussé par les albums des séries Jérémiah et Jonathan (deux prénoms bibliques et anglo-saxons commençant par un « J »), Je n’ai lu ni l’une ni l’autre. Le point de départ de Jérémiah m’intéresse plutôt, mais à l’époque, le dessin dit « réaliste » me faisait fuir, ce qui fait par exemple que je n’ai jamais lu le moindre album de Blueberry : c’étaient les pages que je sautais dans le journal Pilote, comme je sautais Jonathan dans le journal de Tintin, et aujourd’hui encore, j’aurais du mal à me contraindre à les lire, même si je sans doute plutôt plus ouvert que je ne l’étais.
Bien plus tard, j’ai lu Hé, Nic, tu rêves ? de Hermann, dans Spirou, une espèce de Little Nemo qui me semblait plaisant à l’époque mais que je ne suis pas certain de vouloir relire à présent. Il faut en revanche que je lise Jérémiah. Quant à Cosey, qui n’a rien à voir, je l’ai lu plus tard et même si je m’ennuie un peu, comme je m’ennuie avec les œuvres de son homologue japonais Tanigushi, je trouve appréciable ce qu’il a amené à la bande dessinée. J’aurais donc préféré que Cosey soit proposé, plutôt qu’Hermann dont je ne pense rien — on ne peut pas tout connaître.

Claire Wendling, enfin, est un cas. Le fait qu’elle soit finaliste est sans doute moins le couronnement d’une œuvre que l’expression du regret d’une œuvre potentielle, d’une œuvre qui n’a pas suffisamment existé, puisque, depuis une bonne vingtaine d’années, Claire Wendling évolue à l’extérieur du monde de la bande dessinée et est désormais illustratrice à temps plein. Il faut que son talent ait impressionné pour que tant d’auteurs l’envisagent en grand prix malgré une bibliographie qui tient sur une feuille de papier à cigarette. N’est-ce pas un message, une forme d’appel à un grand retour ? Je le dis souvent : Will Eisner aussi avait abandonné la bande dessinée depuis vingt ans lorsqu’il a obtenu le grand prix d’Angoulême.
Claire Wendling appartient à une ligne « semi-réaliste » de la bande dessinée grand public, qui est surtout représentée par des auteurs qui sont souvent assez interchangeables et auto-satisfaits, aux exceptions notables de Régis Loisel2, dont la carrière est bien connue, et, donc, de Claire Wendling, au trait solide et presque académique, au bon sens du terme.
Claire Wendling a publié peu d’albums de bande dessinée, et, en vingt-cinq ans de carrière, peu de livres tout court (bien qu’elle dessine, je crois, du matin au soir). Elle a de quoi être flattée en constatant l’étendue de sa renommée, dont cette liste des trois finalistes est un exemple flagrant. Ce serait, bien sûr, une drôle d’idée de lui donner le prix, mais chaque année, à chaque grand prix d’Angoulême, on se dit que le choix était une drôle d’idée. Alors pourquoi pas ?

  1. Bill Sienkiewickz, par exemple, pour le projet inachevé Big Numbers. [↩]
  2. Et peut-être d’autres, j’avoue que je connais bien mal. [↩]

Service civique

Le président de la République veut étendre le service civique à la moitié d’une classe d’âge, puis, à terme, le généraliser. C’est à dire revenir au service national obligatoire, mais non-militaire. Par ailleurs, il est prévu que, depuis l’école primaire jusqu’à la sortie du lycée, les élèves se voient dispenser trois cent heures d’enseignement moral et civique. Sur ce dernier point, le fond de ma pensée se résume à gonfler ma joue d’air et à y appliquer de petites pressions avec l’index, afin d’évacuer l’air bruyamment : la citoyenneté n’est pas vraiment une affaire qui se chiffre en heures passées à s’en faire causer par des enseignants qui voient juste que cela empiète sur le programme. Je ne suis pas la bonne personne pour en parler, puisque je n’ai jamais vraiment cru à l’école, mais de toute façon je pense que l’école n’est pas l’endroit où l’on apprend le mieux la citoyenneté. Être citoyen ne s’apprend pas par cœur comme une récitation, ça passe par le fait de se sentir véritablement acteur du fonctionnement de l’État.

L’ensemble du projet, j’imagine, entend créer chez les jeunes un sentiment d’appartenance citoyenne qu’ils n’ont plus — s’ils l’ont jamais eu. Le service civique peut aussi donner à chaque jeune une première expérience professionnelle, ainsi que la possibilité aussi de passer son permis ou son BAFA (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) dans certains départements.
Enfin, cette activité est rémunérée : 573 euros chaque mois, soit environ la moitié du Smic. Envisageable si on vit chez ses parents.

....

Que l’inscription soit facile est un peu un minimum, mais bon, avec les services de l’État, j’imagine que ça mérite malgré tout d’être souligné…

Les missions proposées sont parfois gratifiantes : associations ou services de l’État dans les domaines humanitaire, éducatif, sportif, culturel, et il y a même des occasions de voir du pays : Tunisie, Cameroun, Italie, Tadjikistan,…
Sur le papier, ce n’est pas inintéressant, mais encore faut-il que ça soit bien organisé : comment trouver une occupation encadrée pour plus de 500 000 jeunes en même temps ? Le service militaire fonctionnait, parce qu’il était stupide : on enfermait les jeunes (enfin, les garçons) dans une caserne pendant un an, on les faisait courir, s’habiller tous pareil, faire leur lit, s’ennuyer, et enfin, développer une capacité à obéïr à des gens plus bêtes que soi qui peut se révéler utile tout au long de l’existence.

J’ai effectué, pour ma part, un service civil (« objection de conscience »), c’est à dire à peu près exactement la même chose que l’actuel service civique, à la différence qu’il durait deux ans au lieu d’un1. Je peux témoigner des inconvénients de la formule :

  • Tout d’abord, le service national était obligatoire. Pour moi, ces deux ans ont été un temps que l’on m’a volé de manière arbitraire. C’est cette expérience qui m’a amené à penser que l’État était une machine assez impitoyable, et que la citoyenneté, partant, n’avait aucun sens concret. Si j’ai cru à la bienveillance de l’État avant d’être contraint à lui donner deux ans de ma vie, toute forme de confiance a disparu ensuite. Et pourtant, philosophiquement, j’aime l’idée du bien commun et du service public, j’y participe d’ailleurs en tant qu’employé, mais ce que j’ai constaté à l’époque c’est que j’étais soumis à des règles sur lesquelles je n’avais jamais eu mon mot à dire2.
  • L’argent a constitué un véritable problème. Je gagnais, je crois, deux mille francs par mois, enfin à peu près la moitié du smic de l’époque. Tous les jours, je devais être à l’heure pour travailler au Ministère des Affaires sociales, sous peine que l’on m’envoie les gendarmes, mais à la même époque, j’étais papa d’une toute petite fille, tout était compliqué. Il existe des situations très diverses parmi les jeunes, et je n’oublierai jamaisle grand questionnaire destiné aux moins de vingt-six ans qu’avait proposé le gouvernement Balladur : on ne nous y demandait pas si nous étions parents et si nous travaillions, mais juste combien d’argent de poche nos parents nous donnaient chaque semaine.
  • J’ai eu la nette impression d’être un employé au rabais, c’est à dire de prendre la place de quelqu’un qui aurait dû occuper le même emploi (réparateur d’ordinateurs) pour un véritable salaire. Pire que moi, j’ai connu un jeune homme qui a passé ses deux années de conscription en passant huit heures quotidiennes à l’accueil et au standard du ministère, emploi ingrat et terriblement accaparant3.
    Si l’arrière-pensée du gouvernement est juste de réaliser des économies sur la masse salariale des services publics grâce à un vivier de jeunes que l’on peut, sous la contrainte (puisque « généralisé » signifie aussi « obligatoire »), sous-payer, c’est extrèmement malhonnête.

Ma propre expérience me fait penser que, sauf à engager de vrais moyens pour que ce service civil soit utile à ceux qui l’effectuent comme au reste de la société, le rendre obligatoire risque surtout de constituer une énième démonstration de l’incapacité politique actuelle à prendre en charge la jeunesse du pays autrement que par une contrainte autoritaire de l’État sur ses sujets — et je dis bien sujets et non citoyens. Je n’arrive plus à avoir confiance. J’aimerais tellement croire à la citoyenneté, pourtant !
Le service civique n’est pas une mauvaise idée en soi, et même en restant facultatif, il rencontrerait un succès massif s’il était bien pensé, et s’il était rémunéré de manière un tant soit peu digne. J’ai du mal à être optimiste sur ces points.

  1. Doubler le temps du service était un des moyens pour décourager les jeunes d’effectuer un service civil, mais pas le seul : l’information était absente (et il était même interdit d’en faire la promotion), mais il fallait connaître un « sésame », enfin c’était complètement absurde. [↩]
  2. De plus, voir fonctionner un ministère de l’intérieur a ruiné toutes les illusions que je pouvais avoir sur l’État français : hors de la quinzaine ou de la vingtaines de personnes qui entourent un ministre, j’ai vu très peu de personnes qui aient eu la moindre conscience de leur mission. Pas très motivant. [↩]
  3. À côté de ça, j’ai vu des fonctionnaires faire grève parce que le bureau d’un d’entre eux déménageait d’un étage. Quelques autres indices font que j’ai, depuis, des doutes profonds sur l’honnêteté et la pertinence du syndicalisme dans la fonction publique. [↩]

L’argent du café

Lorsque l’on a un peu bu, il est déconseillé de tweeter, de rédiger un statut Facebook ou d’envoyer un e-mail. Mais il faut que le romancier et essayiste Thomas Clerc sache que, lorsqu’on a un peu bu, il faut aussi éviter d’envoyer sa tribune de la semaine à Libération.
Son article du 25 décembre 2015, intitulé Attentats : que Starbucks paie l’addition, est presque drôle, mais aussi un peu triste.

Le Starbucks de la gare Saint-Lazare, décoré pour Halloween.

Le Starbucks de la gare Saint-Lazare, décoré pour Halloween.

Sans doute lecteur en diagonale du No Logo de Naomi Klein, l’auteur met d’abord en parallèle la tradition parisienne des cafés et des restaurants, effectivement victime directe des attentats du 13 novembre dernier, et celle des chaînes qui standardisent la restauration et la physionomie des villes : Starbucks, McDonald’s ou encore Costa. On peut réfléchir à la manière dont des multinationales font perdre leur caractère propre aux lieux, et aux questions d’identification que cela pose : sans doute qu’il est moins dépaysant qu’il y a trente ans de passer de Los Angeles à Paris et de Milan à Dubaï. Je ne saurais le dire, je voyage peu, mais d’autres qui voyagent le disent. Ce n’est pas de ça que l’auteur parle, il commence d’ailleurs par s’en prendre au public des Starbucks :

Prenons Starbucks, qui fait pousser des boutiques à la vitesse d’une acné juvénile, et qu’apprécient du reste des jeunes qui ne sont pas les mêmes que ceux qu’on a massacrés. Est-ce qu’Emmanuel Todd va nous expliquer quelle est la sociologie des pratiquants de Starbucks ? Moi, je ne m’appuie pas, contrairement à lui, sur des chiffres ; ce sont des sensations qui me dirigent. Et j’ai remarqué que les gens qui fréquentaient les Starbucks étaient d’une intelligence inférieure à la moyenne.

Hmmm… On commence donc par l’insulte : les gens qui fréquente Starbucks sont moins intelligents que la moyenne ! Ce genre de chose est un peu difficile à estimer scientifiquement (l’auteur nous explique d’ailleurs qu’il méprise les chiffres), mais il faudrait tout de même fournir quelques arguments.
Je peux en offrir un à l’auteur du papier : parfois, parce que c’est commode, parce que c’est ce qu’il reste pour s’asseoir dans ma gare, parce qu’il y a des prises pour le chargeur de ma tablette, parce que le wifi est correct, parce j’y trouve le goût du café moins aléatoire qu’ailleurs1, il m’arrive d’aller dans un café Starbucks.
Or à chaque fois, en cherchant sur l’écriteau combien va me coûter mon expresso, je me dis qu’il est un peu cher et je me trouve idiot d’avoir fait le queue là.
Mais bon, le prix des produits n’est pas l’argument donné par l’auteur pour juger de l’imbécillité de la clientèle. Ce qui lui fait dire qu’il faut être bête pour entrer dans un Starbucks Coffee, c’est que la société Starbucks ne paie pas d’impôts sur les sociétés.
Les gens ne sont pas toujours avertis du statut fiscal des enseignes où ils consomment, et Thomas Clerc le suppose lui-même

(…) lorsque j’endosse mon rôle de performeur occasionnel, c’est-à-dire lorsque je demande aux gens attablés aux terrasses d’un Starbucks s’ils savent que Starbucks les lèse, que Starbucks tue le café d’en face ou que Starbucks défigure la rue Montorgueil qui était autrefois une rue typique et qui est à présent une rue pittoresque-mondialisée, aucun des nombreux consommateurs ne semble s’intéresser à ce que je leur raconte.

Je suis peut-être idiot moi-même mais j’avoue que quand un « performeur occasionnel » vient m’expliquer que je défigure la rue Montorgueuil et lèse les impôts en m’asseyant dans un Starbucks, j’ai tendance à être un peu sur mes gardes, à vérifier s’il n’a pas un couteau dans les mains et s’il faut que je lui réponde poliment, s’il faut que je m’apprête à me défendre d’un fou-furieux ou s’il faut que je m’enfuie.
L’auteur invoque ensuite Sartre2 pour qualifier les gens qui ne font pas le lien entre boire un café et financer Daesh de gens «sans importance collective». Car, dit-il, «Boire un café, ce n’est pas juste boire un café», et le nerf de la guerre, c’est l’argent :

Pourquoi risquons-nous (ce «nous» ne me pose aucun problème) de perdre la bataille contre le terrorisme ? Parce que le nerf de la guerre, c’est l’argent. En France, l’Etat n’a plus d’argent, depuis la politique néolibérale des années 80 qui s’est ingéniée, sans grande résistance de la part des Français, à corroder tout le tissu social. L’Etat français ne peut pas concurrencer Daech, parce que Daech est financé par de richissimes Saoudiens, et parce que ses ressources propres sont taries par des sociétés richissimes comme Starbucks – c’est curieux ils arborent les mêmes couleurs vertes et blanches.

Certes, boire un café, ce n’est pas juste boire un café : c’est aussi profiter du labeur notoirement mal payé de gens qui habitent tous très loin de la rue Montorgueuil. Je me souviens de Félix Houphouët-Boigny, le père de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, qui faisait du café un symbole fort des iniquités nord-sud, en rappelant qu’on buvait une tasse de café à Paris pour plus cher que ce que ses producteurs africains vendaient cinq kilos de grains.
Mais ce n’est toujours pas de ça qu’il est question, l’auteur de l’article effectue un calcul complexe : puisque Starbucks ne paie pas d’impôts sur les sociétés, l’État français est pauvre et ne peut donc se battre contre Daesh.
Je ne suis pas spécialiste mais il me semble assez évident que l’organisation des attentats du 13 novembre n’a pas coûté très cher, et que le budget militaire de la France, quatrième pays au classement mondial des dépenses militaires3 est plus riche que Daesh.
Je pense aussi qu’il est faux de dire que Starbucks ne paie pas d’impôts : cette société reverse sans aucun doute à la France des millions d’euros de TVA chaque année4. Et ce n’est pas tout : je doute que Starbucks enfreigne la loi. Que cette société détourne ou contourne la loi, recoure à tous les dispositifs légaux (je pense à la « franchise », qui permet à une enseigne internationale d’être soumise au droit sur les PME) pour payer le moins d’impôts possible, profite de son statut de multinationale pour placer l’argent là où ça lui coûtera le moins cher, c’est probable, et sans doute moralement condamnable. Mais ce n’est pas illégal, ça s’appelle l’optimisation fiscale, et ça n’est ni mieux ni pire que les gens de sociétés bizarres qui m’appellent pour me proposer d’échapper à l’impôt sur le revenu en installant des panneaux solaires inefficaces sur mon toit5.
C’est pourquoi, dans sa démonstration, l’auteur de l’article a tort d’imaginer que la question de la fiscalité de Starbucks peut se régler en appliquant la loi :

(…) il faut dire à M. Olivier de Mendez, directeur général de Starbucks France : «Maintenant vous payez vos impôts ou nous fermons vos échoppes.» Bref, il faut faire un travail d’homme politique : y a-t-il encore ce genre d’homme-femme en France ? Au lieu de perdre son temps à vouloir déchoir de la nationalité française des gens qui se moquent bien de ce que signifie une nationalité, on peut au moins exiger des rentrées d’argent, juste appliquer la loi. Présenter l’addition à Starbucks. A combien s’élèvent les sommes impayées ? L’argent servira à équiper les services de renseignement, qui manquent d’hommes et de matériel. La police est obligée de mentir sur ses failles énormes, notamment dues à son sous-équipement. Surveiller des terroristes a son prix ; ne pouvoir le faire est hors de prix.

Il est probable que la loi soit appliquée, et si elle ne l’est pas, si Starbucks est dans l’illégalité, eh bien la solution est l’application de la loi et des règlements par les services fiscaux, et en aucun cas « faire un travail d’homme politique » (!?). Le « travail d’homme » (ou de femme, si on me demande mon avis) politique consiste à faire les lois, pas à les faire appliquer.

Pour finir, il est assez étonnant de penser que la lutte contre Daesh ne soit qu’une question de budget. Certes, il y a beaucoup d’argent dans la guerre, comme dans la communication qui l’entoure, mais l’argent de Daesh suffit-il pour « radicaliser » des jeunes gens qui ont grandi à Juvisy-sur-Orge ou à Molenbeek ? Même si tous les jeunes gens qui partent en Syrie ne sont pas issus de milieux défavorisés, ceux qui ont assassiné, chez nous, l’étaient souvent.
Et je remarque que Starbucks ou Macdonald’s, quoi qu’on pense de ces enseignes6, ont au moins pour vertu de donner des emplois à des jeunes des cités7. Et donner de l’emploi aux jeunes des cités, ou tout simplement leur dire qu’il existe des emplois qui ne leur sont pas inaccessibles, ne semble pas être la destination prioritaire de l’argent collecté par les impôts.

  1. C’est toute la puissance des chaînes standardisées : nous connaissons le rapport qualité/prix de leurs produits et de leur service. [↩]
  2. Mais la citation s’avérera être de Louis-Ferdinand Céline ! [↩]
  3. cf. Wikipédia. [↩]
  4. Certes, comme on me le fait remarquer, cette TVA n’est pas offerte par Starbucks mais collectée par Starbucks, puisque c’est le client qui la paie. Mais il existe des sociétés qui trichent sur le versement de la TVA, en ne l’appliquant pas aux produits qu’ils vendent afin de pouvoir gagner plus d’argent tout en ayant les mêmes tarifs que la concurrence — certes, cela ne peut s’appliquer qu’à peu de produits. [↩]
  5. Allez savoir, c’est peut-être aussi pour échapper à l’impôt que le milliardaire franco-israélien Patrick Drahi vit en Suisse. Ce discret et intéressant personnage est le propriétaire… du quotidien Libération. [↩]
  6. L’odeur d’un restaurant Macdonald’s me donne des hauts-le-cœur, personnellement. [↩]
  7. On remarque que le succès des enseignes multinationales ne vient pas que de leur côté « familier », il vient aussi du fait qu’elles ont l’air de s’adresser à tous les publics, on ne s’y fait pas prendre de haut selon son origine, ni en tant que client ni en tant qu’employé. Que par ailleurs les produits soient médiocres, la stratégie fourbe (tout le monde est exploité — client ou employé —, au profit d’une marque), etc., ne dispense pas de s’interroger sur ce point. [↩]

Le ver de l’exception dans le fruit de la loi

Les lois qui concernent les sujets « chauds » et aptes à suscité une vive réaction émotionnelle — parce qu’ils suivent un fait-divers atroce ou un attentat — ne sont pas seulement mal avisées, elles ont un effet secondaire fréquemment observé, celui d’être le ver dans le fruit, apparemment bénin, mais destiné à s’étendre.
Lorsque le Fichier national automatisé des empreintes génétiques a été créé, en 1998, il était censé ne concerner que quelques dizaines de violeurs récidivistes. Comment pourrait-on refuser à la police des moyens supplémentaires pour enquêter sur ce genre de crime, qui révolte viscéralement chacun de nous ?
Peu à peu, le fichier s’est étendu à toutes sortes de crimes, mais aussi de simples délts : crimes contre l’humanité, meurtres, mais aussi vols, extorsions, etc. La dernière proposition d’extension, en 2013, concernait les infractions au code de la route et les délits financiers. Elle n’est pas passée. Un esprit soupçonneux se demanderait si c’est par hasard que les infractions au code de la route et les délits financiers ont été proposés en même temps : il n’y a aucun rapport entre les deux, mais en les proposant ensemble, on est sûr qu’ils seront abandonnés ensemble, et c’est comme ça qu’une malversation financière n’amène pas son auteur au fichage génétique, tandis que participer à une manifestation ou voler un bonbon le permet. Ça tombe bien pour les membres de la classe politique, qui sont plus souvent inquiétés pour des crimes en col blanc que pour des vols à l’étalage.
Enfin peu importe, le résultat est là : après quinze ans d’existence, le fichier des empreintes génétiques contient bientôt trois millions de personnes (2,6 millions de personnes en 2014).
Je comprends qu’on défende ce fichier, j’imagine qu’il aide beaucoup les enquêtes (plus que les caméras de surveillance, c’est certain), mais il faut retenir ce fait : ce à quoi sert ce fichier n’est pas ce pour quoi il a été créé, et ce schéma est courant, pensons par exemple aux lois d’exception concernant la cybercriminalité, d’abord destinées à répondre à la peur des réseaux pédopornographiques (dont l’importance et l’existence réelle ne sont jamais évalués et semble sans commune mesure avec l’importance qu’ils occupent dans l’imaginaire collectif), mais qui aujourd’hui va punir des délits d’expression, voire de curiosité1, et bien sûr de partage de fichiers et même de cyberactivisme.

Coton-tige Silver Spoon

Coton-tige (Silver Spoon, CC)

Les sujets qui heurtent et révoltent chacun de nous, comme le viol pédophile et les meurtres aveugles — en premier lieu les attentats terroristes —, sont souvent utilisés comme prétexte à des exceptions à la loi, exceptions qui seront ensuite tranquillement amenées à être étendues.
Aujourd’hui, le ver dans le fruit, c’est la déchéance de nationalité. Avec cette proposition consternante, le gouvernement introduit l’idée que la nationalité peut être une chose précaire, réversible, arbitraire. Aujourd’hui, cette proposition d’une possible déchéance de nationalité concerne une douzaine de jihadistes fous dont personne ne songerait à prendre la défense et dont on cherche apparemment à oublier qu’ils sont précisément français. Mais demain, la loi concernera tous les français disposant d’une double-nationalité, c’est à dire cinq pour cent de la population. Je connais beaucoup de gens concernés : les époux et épouses, qui ont demandé à être français puisque c’est ici qu’ils vivent, et ont voulu conserver leur nationalité d’origine, puisque c’était possible. C’est le cas, par exemple, de ma propre mère. Il y a le cas des enfants d’immigrés qui ont conservé le passeport du pays de leurs parents pour faire plaisir à ces derniers (je connais plusieurs marocains dans ce cas) ; dans ma génération, je connais des enfants d’algériens, mais aussi je crois d’espagnols ou de portugais,qui ont fait de leur double-nationalité une combine pour échapper à leur service militaire2 : en France ils étaient dispensés, et dans leur autre pays, ils étaient déserteurs. Ma femme songe à prendre une double-nationalité pour régler de bêtes problèmes de succession. Et je connais un artiste, Matthieu Laurette, qui s’est lancé dans une collection de passeports avec son Citizenship project, commissionné par le Ministère de la Culture français !
Affectives, pragmatiques, artistiques,… Il existe sans doute d’innombrables raisons de disposer d’une double-nationalité. Puisque l’État français ne l’empêche pas, pourquoi pas ?
La modification de la constitution qui est proposée introduit l’idée qu’il est suspect d’être français en même temps que d’avoir une autre nationalité. Elle laisse croire qu’être français est un privilège, qu’être non-français est une punition, qu’il existe des vrais français et des demi-français,… Quel que soit le sens dans lequel on tourne la question, rien ne justifie cette disposition qui, certes, pose bien trop de problèmes pratiques pour être autre chose que symbolique, mais qui justement, établit un symbole des plus fâcheux. Je n’arrive pas à comprendre s’il s’agit de malice ou de maladresse.

  1. Rappelons-nous du projet de Nicolas Sarkozy, réaffirmé cette année : « Pourquoi n’a-t-on d’ores et déjà pas mis en oeuvre le délit de consultation d’un site jihadiste? Lorsqu’on consulte des images de pédophilie, on est un pédophile. Lorsqu’on consulte des images d’un site jihadiste, on est un jihadiste, et on doit être traité comme tel » (meeting du 30 novembre 2015 à Rouen). [↩]
  2. À de rarissimes exceptions, nous voulions tous échapper à la conscription : qui veut vraiment passer un an à se faire donner des ordres sans logique par des gens moins intelligents que soi ? Personnellement, j’ai préféré faire deux ans en tant qu’objecteur de conscience plutôt que de vivre un an dans une caserne. Aujourd’hui, je considère toujours que ce temps m’a été volé. [↩]

Sauvez-vous, madame Taubira !

L’affaire est classique : quelqu’un a lancé une idée en l’air — la déchéance de nationalité des terroristes, en l’occurrence —, et au lieu d’y réfléchir entre ministres, conseillers et juristes pour conclure que c’était une mauvaise piste, le projet a été évoqué à voix haute et est devenu une affaire médiatique.
Puisque les français ne sont pas des flèches, et je pèse mes mots, beaucoup ont soutenu l’idée sans réfléchir à ce qu’elle signifiait en pratique : veut-on par là affirmer que la nationalité française d’une personne binationale est accessoire, honorifique, factice, et peut être retirée en claquant des doigts ? Voulons-nous nous faire croire que le terrorisme est forcément venu d’ailleurs, et ainsi éviter de nous poser les questions qu’il faut sur l’état de la France ? Entendons-nous avalider le sentiment que certains français nés en France, et qui ont grandi en France, ont de ne pas être des français à part entière ? Sommes-nous assez mauvais voisins pour laisser aux pays du Maghreb (de loin les premiers concernés par la binationalité) la charge de récupérer les créatures de Frankenstein qu’a fabriqué notre société ?
Je doute que la mesure satisfasse durablement quiconque : très vite, les gens vont comprendre ses contradictions et constater son inefficacité vis-à-vis du but recherché, et les effets secondaires néfastes qu’elle entraîne. En attendant, cette disposition aura été inscrite dans la constitution ! Je remarque que personne n’a proposé de retirer leur nationalité aux gens qui placent le gros de leur fortune dans des paradis fiscaux.

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Le véritable problème que tout cela pose, c’est celui de Christiane Taubira. Je l’avais entendue dire une fois dans une interview qu’elle se sentait plus utile comme ministre, disposant d’un certain pouvoir, plutôt qu’en restant à râler vertueusement, mais sans responsabilités ni moyen d’action. Et cette position est défendable : être aux affaires, être dans le monde réel, c’est certes se compromettre, ça implique forcément de faire des concessions, mais c’est aussi l’occasion d’agir véritablement. Il est bien commode et assez peu risqué de dire ce qu’on ferait si on en avait le pouvoir lorsque l’on en a aucun.
Depuis quelque temps, Christiane Taubira réalise l’exploit de n’avoir ni le beurre ni l’argent du beurre : on sait qu’elle désapprouve beaucoup les décisions du gouvernement — dont elle reste pour l’instant solidaire —, et il lui arrive parfois de le sous-entendre fortement, mais elle semble n’avoir plus aucune marge de manœuvre pour mettre ses convictions en pratique, du moins au niveau où nous pouvons l’apprécier. Hier, elle a dit clairement que le projet de déchéance de nationalité punitive était idiot et affirmé qu’il serait abandonné. Aujourd’hui, le projet est maintenu.

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J’aimerais qu’ils se trompent.

La haine dont l’accable la droite la plus pouacre prouve à quel point Christiane Taubira, elle, a de la dignité à revendre. Mais cela ne peut plus suffire. À moins qu’il y ait des choses que nous ne puissions pas connaître — nous, le public qui n’évolue pas entre les ors et le velours rouge du pouvoir républicain —, il semble que le pouvoir de Christiane Taubira au sein du gouvernement soit bien plus faible que celui de gens qui ne sont pourtant pas ministres : la famille Le Pen et Nicolas Sarkozy, notamment.
Si vous me lisez, madame Taubira, il est temps de fuir. Non pas pour faire plaisir aux Ciotti, Mariani, Dupont-Aignant, Philippot, Ménard et autres abrutis qui réclament votre démission et s’en feraient un trophée aussi pathétique que leurs personnes, mais juste pour vous, pour que ce que vous représentez — vous êtes une des rares personnes qui aient un peu de stature politique, de quel côté que l’on se tourne —, garde encore un peu de substance.
Ne démissionnez pas pour faire plaisir à ceux qui vous haïssent, sauvez-vous pour ceux qui vous apprécient.

PS : j’ai voté pour vous aux premier tour des présidentielles de 2002. Qu’est-ce que j’ai pris dans la figure à l’époque ! On m’a accusé, par ce vote, de faire le jeu du Front National. Dans le contexte actuel, je dois dire que je trouve ça assez ironique.

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L’ours polaire lêve la tête, dans une attitude sans doute conquérante, mais un niveau rouge le recouvre lentemet puis le submerge, accompagné d’indications de température : 1,5°, 1,6°, 1,7°, 1,8°, etc.

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Le message final est : « Agissons ensemble contre le réchauffement climatique ».

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L’annonceur est le World Wide Fund for nature, une ONG richissime qui cherche principalement à assurer la survie d’un groupe très select d’animaux sauvages, mais néanmoins nobles : dauphin, baleine, éléphant, tigre, rhinocéros, tortues, gorilles,…

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Ce sont les animaux que n’importe quel enfant reconnaît, mais souvent aussi, les animaux que l’on chasse. Les philantropes attachés au WWF sont souvent des têtes couronnées, qui sont justement aussi des grands amateurs de chasse, comme le roi Juan Carlos d’Espagne, président d’honneur du WWF en Espagne, ou le prince Charles, qui dirige l’aile britannique de la fondation.

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J’espère que le message envoyé par cette fondation n’est pas que les puissants de ce monde ont droit de vie (lorsqu’ils financent leur préservation) ou de mort (lorsqu’ils les chassent ou suppriment leur habitat) sur les espèces sauvages de notre planète. Enfin de leur planète, pas de la nôtre, cessons de nous mentir1.

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Sur le même panneau « Numériflash », l’opérateur téléphonique Orange nous félicite de prendre le train, réputé moins gourmand en énergies fossiles que l’automobile, mais nous rappelle que nos ordinateurs consomment de l’énergie, et que chacun de nos e-mails fait empirer le phénomène du réchauffement climatique.

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L’opération proposée par Orange est d’encourager les internautes à supprimer leurs e-mails inutles. On estime en effet que le stockage d’1Go d’e-mails pendant un an représente une consommation de 32kWH. Ce que ne dit pas cette publicité, c’est que chaque panneau Numériflash consomme environ 1000 watt.

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Je ne sais pas s’ils sont éteints aux heures de fermeture de la gare, mais ces panneaux sont en tout cas animés de 4:00 à 1:00, soit vingt-et-une heures par jour. Pour une campagne de deux semaines affichée sur quarante panneaux, si je ne me trompe pas dans mes calculs, nous avons donc 23x40x2, soit 1840kWh.
Une publicité contre le gaspillage qui gaspille de l’énergie : belle démonstration !

  1. Et bientôt, c’est même le reste de l’univers qui pourra avoir des propriétaires, cf. l’article Le jour où l’espace a cessé d’être un bien commun, sur le blog de Lionel Maurel. [↩]

Israël

Sur son blog Image sociale, André Gunthert a produit une analyse un peu « à chaud » des événements récents et de leurs causes, intitulée Dépasser Charlie. Il s’y interroge, je résume à la louche, sur le décalage qui existe entre l’art de vivre revendiqué par les Français — Liberté, égalité, fraternité et apéros dans des cafés parisiens —, et la réalité de toute une autre France, qui se juge légitimement victime d’un Apartheid social. André rapporte notre cas à ce qui a cours en Israël, pays qu’il présente comme la version extrême d’une situation comparable.
Cet exemple me parle.

J’ai connu une veille dame israélienne, enfin franco-américano-israélienne, qui passait une partie de l’année à Paris, pour voir sa famille, une autre à Miami, et qui le reste du temps vivait à Tel Aviv. Avant guerre, elle avait connu la pauvreté et le rejet, ses parents étaient venus de Pologne et en France, personne ne voulait d’eux, parce qu’ils étaient juifs sans doute, mais aussi et surtout parce qu’ils étaient pauvres. J’ignore ce qu’elle a vécu pendant la guerre, qui elle y a perdu, mais elle avait un tatouage sur l’avant-bras. À près de quatre-vingt ans, en tout cas, elle semblait avoir la belle vie, et elle avait encore une assez bonne santé pour en profiter, elle donnait l’impression d’être une touriste de profession, un peu comme une veuve grande bourgeoise de la fin du XIXe siècle qui se baladerait entre stations balnéaires et thermales, mais dont la fortune, dans son cas, aurait surtout été d’avoir une famille nombreuse, accueillante et soudée.
L’époque était celle de la première guerre des pierres en Israël, et j’en ai parlé avec elle. Elle n’avait rien contre les Palestiniens, elle ne leur souhaitait que de vivre comme elle estimait — et de fait, elle était une survivante — avoir gagné le droit de le faire. Mais je sentais que cette bonté était toute théorique, et qu’en fait, les arabes d’Israël, de Gaza et de Cisjordanie n’existaient pas vraiment dans son paysage mental, et leur futur, encore moins. Elle ne leur voulait pas de mal, mais elle ne voulait pas connaître vraiment leur situation ni savoir s’il y avait quelque chose à faire pour changer cette dernière.

Pendant ces mêmes années, j’avais comme camarade d’atelier à l’Académie Charpentier un très grand type incroyablement baraqué, physiquement intimidant, une espèce de Rambo qui semblait complètement décalé parmi tous les apprentis-artistes que nous étions. Je l’ai soigneusement évité, mais un jour, j’ai appris son histoire. Il était israélien, il avait passé cinq ou six ans à faire son service militaire, parce qu’il y était obligé mais aussi par amour sincère pour son pays et par peur pour son avenir. Et puis un jour il a craqué, il ne comprenait plus à quoi ça servait de piloter un char au milieu de gosses qui lui jetaient des cailloux et de femmes qui l’insultaient, il trouvait la situation trop absurde. Il est alors parti à Paris, comme étudiant, ce qui lui a permis d’interrompre son service. Son but était de devenir antiquaire en France, ce qu’était déjà une partie de sa famille. Par lui, j’avais appris que les tableaux anciens sur lesquels on voit des vaches se vendent moins cher que des paysages sans vaches exécutés par les mêmes peintres.

...

(un tableau de la grande Rosa Bonheur)

Quelques années plus tard, j’ai connu un palestinien, un mathématicien apparemment brillant (je ne saurais en juger, mais je sais qu’il avait passé très rapidement les échelons universitaires), qui lorsqu’on l’interrogeait sur le sujet disait qu’il voulait juste oublier les problèmes de sa terre natale, préoccupation qui le poursuivait en France. Il lui semblait que la plupart des acteurs de la situation étaient des débiles, qu’il y avait un énorme gâchis d’intelligence et de talent. Il rêvait de partir enseigner à Princeton.

Ce ne sont jamais que trois personnes, avec qui j’ai eu quelques discussions au début des années 1990 pour comprendre, et je ne doute pas qu’il existe bien d’autres façons que les leurs d’être israélien ou palestinien. Mais ces trois expériences directes m’avaient intéressé : une sorte de déni, de non-pensée, pour une personne, et une absence d’espoir, une fuite pour les deux autres. Dans tous les cas, aucun espoir de changement positif, aucune vision d’un avenir ou chacun aurait une place. La situation paraissait bien mal barrée. Quelques décennies plus tard, j’ai l’impression que tout ça a empiré, et j’ai même peur que le discours des uns et des autres aurait été moins bienveillant.

La France est un beau pays, les gens y râlent continuellement, mais il y fait vraiment bon vivre et bien manger. Du moins, pour un grand nombre de gens. Mais pas pour tous. Et il faut accepter de le voir. Il m’arrive certains jours de prendre mon train de banlieue de 5:00, et là, je le raconte souvent, je vois la réalité de la « France qui se lève tôt », et je constate que cette France parle surtout turc, arabe, serbo-croate ou quelque langue d’un pays d’Afrique que je n’identifie pas. J’imagine que les uns vont bosser dans la construction, les autres comme caristes dans des entrepôts, d’autres encore comme gardiens. Je parie qu’un grand nombre est employé au noir par des prestataires de prestataires, de ces boites qui disparaissent un jour sans verser les derniers salaires. Je suis juste sûr d’une chose : quand on prend le train à cette heure-là, c’est pour travailler.
Je vois que les femmes portent presque toutes le voile. Pas un voile qui véhicule un message de bravade adolescente, ni la coiffe étudiée et coquette de certaines, ni le look de bonnes sœur qu’ont d’autres, non, un fichu, un voile qui tient les cheveux et que personne ne pensera à leur reprocher quand elles passeront l’aspirateur dans les bureaux de la Défense, avant l’arrivée des employés de bureau.
Ce ne sont bien sûr pas ses gens-là qui deviennent terroristes, ils ont autre chose à faire. Mais il n’empêche : ils ont a priori une autre expérience de la vie en France que les gens qui étaient au café dans les X et XIe arrondissements vendredi soir. Ils sont invisibles, ignorés, non-pensés, non pris en compte. Et leurs enfants sont maltraités par un État qui ne se donne à aucun niveau (police, école, choix urbanistiques) les moyens d’être bienveillant et qui est le relais ou le vecteur d’une société passablement raciste1.
Alors que des gamins sont persuadés que leurs cheveux crépus et l’adresse de leur cité leur interdiront d’avoir du boulot, sont persuadés que la France n’est pas pour eux, est leur ennemie — alors qu’ils y sont nés et ne connaissent rien d’autre —, on a longuement débattu de savoir si on était d’accord pour que des femmes portent un foulard2 sur la tête — et au nom de la Liberté avec un grand L (mais il faut deux ailes pour être libre, non ?).
Ce qui est étrange, ce n’est pas que quelques gosses maltraités par la vie, souvent petits délinquants « rachetés » par des organisations religieuses, décident un jour de partir en Syrie.
Ce qui est miraculeux, c’est peut-être surtout qu’ils soient si peu nombreux à le faire dans le contexte d’une France qui soigne si mal ses enfants.
Bien sûr, il y a d’autres paramètres à prendre en compte : le fric qui finance le djihadisme, les méthodes d’embrigadement sectaire, la naïveté des révoltes adolescentes (rappelez-vous de vous-mêmes, vous m’en direz des nouvelles). Mais sur la justice de la société, en tout cas, il est possible d’agir. La question n’est pas d’obliger les barbus à se raser aujourd’hui, mais d’empêcher que dans quinze ans, des jeunes adultes trouvent l’idée de se faire exploser l’abdomen au milieu d’une foule plus désirable, plus glorieuse que de vivre.
Il faudrait cesser de se contenter de ne pas vouloir de mal aux gens, et commencer à se demander comment leur vouloir du bien, et surtout, comment faire pour que la République française leur veuille du bien et croit à leur avenir.

  1. Je cite André Gunthert : Un racisme qui n’a certes plus grand chose à voir avec celui de Gobineau, et qui se nourrit plutôt de rapports de force économiques. [↩]
  2. Je comprends bien que l’on soit gêné par le foulard, lorsqu’on se souvient qu’il y a des pays où les femmes se le font imposer par la force. Mais je n’aimerais pas être dans un pays qui impose, par la force aussi, de ne pas porter tel ou tel couvre-chef. [↩]

Circulez ! Y’a rien à lire.

Je tombe sur l’article Ne lisez surtout pas «Place Colette», atroce roman de pédophilie badine, publié par le critique musical Jean-Marc Proust sur le site Slate. Ce roman autobiographique raconte la liaison que Nathalie Rheims a entretenu avec un sociétaire de la Comédie Française plus vieux qu’elle d’une trentaine. Elle n’était elle-même âgée que de treize ans, ce qui, depuis 1945, peut envoyer l’adulte abuseur en prison1. Seulement voilà, quarante ans plus tard, la romancière se considère comme responsable : c’est elle qui avait sciemment voulu séduire l’homme en question, et elle se refuse à qualifier cette relation de viol.
Je vais sans doute suivre le conseil du critique et ne pas lire ce livre, car à vrai dire, le thème me soulève le cœur. Mais je suis étonné de l’angle de l’article qui, d’une certaine façon, impose à l’auteure la manière dont elle aurait dû écrire son roman pour qu’il lui semble moralement acceptable. Le début de l’article n’est pas ambigu : « Place Colette n’aurait pas dû être écrit. Pas écrit de cette façon-là ».
Il me semble que chacun de nous n’est vraiment propriétaire sur cette terre que de sa propre histoire, de ses sentiments et de ses souvenirs – qui sont déjà suffisamment volatils comme ça. Réclamer d’une personne qu’elle modifie ce qu’elle a vécu, comme elle l’a vécu et comme elle le vit à présent, afin qu’un jugement satisfaisant accompagne les faits rapportés, me semble une terrible erreur à tous les niveaux : c’est priver la personne du droit de s’approprier sa propre histoire, de la possibilité d’en faire l’examen selon les termes qui lui conviennent.
Je devine en filigrane la crainte paternaliste que le public ne sera pas à même de se faire une idée lui-même sur ce qu’il lit s’il n’est pas guidé, qu’il sera contaminé par l’indulgence de l’auteure envers celui qui a abusé de sa jeunesse. Et ne parlons pas de l’accusation d’avoir fait un « coup » bon pour les ventes. Un roman de ce genre, bon ou mauvais2, peut avoir au moins comme utilité publique de provoquer un débat, ou tout simplement une réflexion, mais à moi de reprendre les mots du critique : pas de cette façon-là. Pas en exigeant une réécriture qui garantisse que la morale soit sauve.

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Le « Néconomicon » imaginé par Lovecraft, imaginé par un fan. Photographie de « Shubi » – Domaine public

Quelques minutes plus tard, je tombe sur : «Mein Kampf» : un historien répond à Mélenchon, une tribune publiée dans Libération par l’historien Christian Ingrao. Encore une affaire que j’avais ratée : le Mein Kampf d’Adolf Hitler va être publié par les éditions Julliard dans une nouvelle traduction, plus complète que celle qui est sortie en France du vivant de son auteur, et Jean-Luc Mélenchon a publié une lettre ouverte à l’éditrice Sophie Hogg pour lui demander de renoncer à ce projet éditorial. Le cas est un peu différent, eu égard aux enjeux historiques et à l’aura singulier du livre Mein Kampf, mais il me semble que la question est voisine et qu’il y a là une même crainte face au manque de discernement du public. Si Jean-Luc Mélenchon voulait que je ne risque plus jamais de voter pour lui, il a trouvé le moyen ! Refuser la publication d’un document historique me semble complètement irrationnel : une vérité ne saurait être déduite en fonction du tri préalable qu’ont préparé quelques beaux esprits.
J’ai lu Mein Kampf et ce livre m’a stupéfait à divers titres. J’ai d’abord découvert qu’il ne s’agissait en aucun cas d’une sorte de Necronomicon3,  qui transformerait ses lecteurs en zombies antisémites et dont l’existence, à elle seule, expliquerait toute l’horreur nazie.
Il me semble, à moi, que si ce livre avait massivement été diffusé avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler, il n’aurait été vu que comme ce qu’il est : les indigestes et soporifiques élucubrations paranoïaques d’un homme qui semble avant tout soucieux de justifier les différents échecs de sa propre biographie par toutes sortes d’ennemis : les français, les communistes, et, bien entendu, les juifs. Certes, une partie du programme d’Hitler tel qu’il l’a réalisé ensuite est contenue dans le livre, notamment le rattachement de tous les germanophones à l’Allemagne. Certes, Hitler y développe la croyance dans l’existence d’une « race aryenne » supérieure dont la pureté ne peut s’exprimer qu’avec la disparition des handicapés et qui a vocation à supplanter toute « race » jugée inférieure,…
Mais en admettant que ce livre ait pu être un outil de propagande ravageur en 1925 (je n’en suis pas sûr), il me semble absurde d’avoir peur qu’il le soit aujourd’hui : quelle que soit la raison pour laquelle quelqu’un lit Mein Kampf en 2015, ça sera en connaissance de cause, c’est à dire en sachant parfaitement à quel point la civilisation humaine, ou en tout cas l’Europe, s’est enfoncée dans une fange barbare et raciste. Un tel livre ne peut aujourd’hui convaincre que les convaincus (qui n’ont aucun mal à se procurer l’ouvrage, d’ailleurs), et, pour les autres, constituera un élément documentaire intéressant. Ce que j’en ai déduit pour ma part, c’est que les gens peuvent se rallier à un livre lorsqu’ils sont prêts à le faire — il n’ont alors nul besoin de le comprendre, voire même de le lire, ils n’ont besoin que de le brandir et d’en faire un objet de culte. Croire que c’est le livre qui fait le croyant est inverser la cause et l’effet : c’est le croyant qui fait le livre. En refusant que Mein Kampf soit disponible, on perpétue son aura de livre « magique ». Or non, je doute qu’il faille disposer d’un esprit particulièrement résistant à la suggestion hypnotique pour échapper aux idées contenues dans ce livre idiot et ennuyeux.

Dans l’un et l’autre cas, je vois chez les censeurs le refus de laisser le public se faire une idée par lui-même, motivé par la peur que ce public n’ait pas l’intelligence nécessaire pour ça. J’y vois l’injonction aux personnes concernées, fussent-elles les victimes, de construire leur propre histoire en fonction d’un jugement idéologique imposé par ceux qui savent. Mais quelle est la valeur d’une opinion que l’on n’a pas participé à constituer par soi-même ?

  1. Avant 1945, la majorité sexuelle était justement treize ans. [↩]
  2. Je n’ai jamais rien lu de l’auteure, mais j’ai un bon souvenir de plusieurs livres de son père Maurice et d’un certain nombre de photographies de sa sœur Bettina. [↩]
  3. Livre fictif imaginé par H.P. Lovecraft, censément écrit par un poète arabe du VIIIe siècle, relié en peau humaine, et ayant la réputation de rendre fous ceux qui le lisent. [↩]

Le devoir de connivence

Emmanuel Macron, face à un parterre de hauts fonctionnaires, de dirigeants d’entreprise et de journalistes, a priori bienveillant à son endroit, s’est laissé aller à dire que le statut de fonctionnaire n’était plus « adéquat » pour certaines missions. Deux journalistes du brûlot gauchiste Challenges ont jugé les implications d’une telle prise de position de la part du ministre de l’économie un peu trop importantes pour êtres tues, et ont « brisé le off », c’est à dire qu’ils ont fait circuler l’information alors que celle-ci n’était pas censée quitter l’entre-soi. Interrogé par Le Monde, le cabinet du ministre a explicitement demandé que l’information ne soit pas reprise, car elle était « triple off » (?).

(en fabriquant un programme destiné à traiter les images, j'ai produit involontairement ce bug)

(en fabriquant un programme destiné à traiter les images, j’ai produit involontairement un bug que j’ai ensuite exagéré, et qui n’a ni intérêt ni sens particulier, si ce n’est que j’ai utilisé le visage du ministre de l’Économie)

Sur le statut des fonctionnaires, il y a à dire et à faire, c’est certain, et je suis assez partagé : est-il logique et souhaitable pour tous les corps de métiers ? De quelle manière travailleraient des enseignants, des policiers, des infirmières d’hôpitaux, qui ne penseraient pas que leur emploi est garanti à vie ? Dans quelle mesure la continuité de l’État et l’exercice de la démocratie sont-elles possibles si chaque changement politique fait courir aux agents le risque d’être remplacés par des amis ou des soutiens, c’est à dire si l’emploi public devient politique ? C’est ce problème spécifique qui a amené les États-Unis à créer un statut de fonctionnaires titulaires il y a plus d’un siècle, et à l’avoir conservé depuis. Oui, même les États-Unis1.
Mais on connaît le revers de la médaille : les cadres administratifs qui passent le clair de leur journée à préparer des concours plus qu’à faire leur métier, parce que c’est ce que le système favorise ; des concours parfois mal définis, inadaptés ; des situations où quelqu’un peut se voir refuser une évolution qui correspond pourtant à ses qualifications et à sa carrière, et ne devrait être qu’une formalité, parce qu’il est moins adapté aux concours qu’au métier pour lequel il concourt ; l’impossibilité de sanctionner un fonctionnaire qui refuse de fonctionner (ce qui n’est pas forcément courant mais n’est pas non plus un simple cliché et peut bloquer beaucoup de choses), et en même temps, l’impossibilité de garder en poste des non-fonctionnaires au delà d’une période définie…
Chacun de nous a de bonnes histoires sur le sujet, j’imagine. Bien que je travaille pour des organismes publics (université et école territoriale d’art) depuis bientôt vingt ans, mon réservoir d’histoires lamentables date surtout de mon service national au Ministère des affaires sociales, où j’ai constaté que je n’enviais pas le fonctionnariat tel qu’il y était le plus souvent pratiqué, une existence kafkaïenne où le seul moyen d’empêcher quelqu’un qui grippe la machine de nuire au fonctionnement général est de le « placardiser », et où, n’ayant droit à aucune forme de chômage s’ils abandonnent leur poste, peu de fonctionnaires prennent la décision de fuir l’administration par eux-mêmes, y compris lorsque c’est l’intérêt commun, et même, leur intérêt à eux. Je n’ai jamais cherché à être fonctionnaire, donc.
Après mes deux ans de ministère, les histoires pénibles dont j’ai été témoin concernaient surtout la manière dont l’État traite ses agents non-fonctionnaires2, faisant comme s’il existait deux catégories d’humains : ceux qui sont interchangeables, dont on peut se débarrasser en plein milieu d’une mission, à qui on ne doit rien, d’une part, et ceux qui veulent d’un bureau attribué jusqu’à leur mort ou à leur retraite, et dont parfois on n’attend rien.
Je caricature, je dois avoir l’air très négatif (alors qu’en fait je connais beaucoup de fonctionnaires conscients de leur rôle et irréprochables dans leur travail) je veux juste dire que c’est un sujet dont il est légitime de vouloir discuter.

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Ce qui m’effare, ce n’est pas que le ministre réfléchisse à la pertinence du statut de fonctionnaire, après tout on ne peut pas dire que l’État fonctionne si idéalement qu’on puisse faire l’économie de ce genre de réflexion — même si à mon sens, le vrai problème vient plus de la globalité et de la rigidité d’un système qui maltraite beaucoup de gens (dedans ou dehors) que de l’emploi dit « à vie ». Il est peut-être même dommage que la manière dont la question a été évoquée du bout des lèvres puis aussitôt chassée (off, rumeur, démentis, condamnations, soutiens) empêche de poser le problème intelligemment.
Ce qui me gène aux entournures, c’est surtout qu’un ministre de la République pense que des journalistes présents pour l’écouter ont un devoir de connivence : ils doivent écouter, mais pas répéter. On fera la surprise aux Français.
Ce qui m’effraie, c’est d’imaginer que, habituellement, la règle est respectée, c’est à dire qu’il existe bel et bien une classe « politico-médiatique » qui décide de ce que le public est autorisé à entendre ou non, suivant un calendrier précis.
Mais voilà : quelle confiance avoir dans ce genre de représentants qui traitent ceux qu’ils administrent comme des enfants ? Quel type de démocratie peut se passer de débat franc ?

  1. Hors armée, les fonctionnaires américains appartiennent aux agences fédérales (deux millions d’agents) et aux services postaux (un demi-million). J’ignore quel est le statut des agents publics locaux : communes, comtés, états. J’imagine, en vertu de la grande indépendance de chaque État, qu’ils varient selon les endroits. Par ailleurs, certains statut comme la tenure (titularisation) pour les universitaires n’implique pas une sécurité de l’emploi. [↩]
  2. Je ne parle pas des profs contractuels en école d’art : nous sommes recrutés en tant que personnes (artistes, essayistes), pour nos qualités singulières. Même si les règles administratives qui nous affectent peuvent être dures (exemple : rater deux fois le concours pour être titularisé, et devoir quitter l’emploi que l’on occupait pourtant depuis quinze ans – enfin c’est la légende qui court, j’ignore si elle est fondée, je dois vérifier ça), au moins, nous sommes un peu plus que des numéros. [↩]