En politique, la foi soulève les montagnes mais garde la poussière sous le tapis. Un peu long comme titre, non ?

(vous pouvez passer le début si vous le trouvez ennuyeux, il sert juste à expliquer ma vision de la politique en général)

Pas convaincu

En 1988, j’ai voté pour François Mitterrand, non parce que j’avais foi en sa personne ou en son programme, mais parce que l’alternative était facile : si ce n’était pas lui, ç’allait être Chirac.

Il me semble que c’est la première élection pour laquelle j’aie voté. Curieusement je me rappelle surtout du débat télévisé et de la malice du président sortant face à son premier ministre.

Depuis, je n’ai jamais voté « pour » quiconque, mais bien « contre » quelqu’un d’autre. Bien sûr, il y a des programmes qui m’intéressent plus que d’autres, et des personnalités qui m’intéressent plus que d’autres, mais pour autant, je n’ai aucune forme de foi en politique, aucune capacité à l’adhésion, et certainement aucune forme de fidélité, sachant trop bien, dans ce domaine, comme le contenu d’une même boite peut varier sans que son emballage ne change. Et je dois dire que je ressens même un petit dégoût à cette idée et, désolé de le dire, une forme de pitié envers ceux qui s’y commettent. Je cherche « le moins pire » parmi des personnes dont les ambitions trahissent à mon avis une psychologie fondamentalement problématique.
On m’objectera que ne jamais s’engager est une belle excuse pour ne jamais rien faire, et ce n’est sans doute pas faux, mais je ne veux pas convaincre qui que ce soit que j’ai raison, j’explique mon fonctionnement personnel1. Qu’on ne croie pas que je manque de convictions, en tout cas, j’ai une conviction forte : les gens qui veulent décider de l’existence des autres, il y en a toujours eu, il y en aura toujours, alors il faut s’épargner les pires. C’est à ça que sert la démocratie.

Je ne suis pas de gauche

Je dis souvent que je ne suis « pas de gauche », et c’est vrai, mais il est vrai aussi que mes valeurs personnelles sont celles qui sont historiquement revendiquées par la gauche, comme le souci de justice sociale et d’égalité, de fraternité humaine, d’écologie et de liberté de pensée et d’action. Si je dois me coller une étiquette, ce sera celle d’anarchiste, non pas au sens commun — chaos et violence —, mais au sens que les idées libertaires ont de Proudhon à Bookchin en passant par Louise Michel ou Ivan Illich : le vœu d’un monde qui allie la liberté des individus, l’égalité des droits et la socialisation des moyens, où aucune position de pouvoir ne saurait aller de soi, être permanente ni échapper à l’examen et à la critique, et où personne ne pourrait être en mesure de se bâtir un confort démesuré sur la privation qu’il impose aux autres. Si je me rangeais derrière une tendance, ce serait l’anarchisme à la manière de William Morris : liberté, égalité, fraternité2, raison, beauté et utilité3.
Autant dire que je n’ai jamais voté « pour » un programme qui ressemble à mon idéal. Je ne vois même pas comment on peut le faire sans se faire croire à soi-même que ce que d’autres nous proposent, nous imposent, était justement ce qu’on voulait. Le procédé me semble aussi irrationnel que de se convaincre, dans le self d’une cantine d’entreprise, qu’un des trois plats proposés ce jour-là est justement ce dont on avait toujours rêvé.

Enfin bref, j’ai voté Mitterrand contre Chirac, j’ai voté Chirac contre Le Pen, j’ai voté Mélenchon contre Macron, puis Macron contre Le Pen, etc., et pour la prochaine élection, j’essaierai de déterminer le programme le moins néfaste parmi ceux qui se présenteront le moment venu, et je le ferai sans état d’âme.

Les méchants Lonistes

La campagne de l’élection présidentielle 2027 a déjà commencé, les candidats se déclarent les uns après les autres, ou déclarent être « prêts » à se faire prier (implorer qu’on vous supplie, quelle bizarrerie), et le degré d’énervement général commence à monter, mais je dois admettre, sans surprise cependant, que c’est avec les partisans de LFI que j’ai déjà le plus de mal à discuter. Sur plusieurs principes on pourrait s’accorder, mais il y a deux points qui coincent de mon côté : d’une part, la manière ; et d’autre part, le tropisme poutinien.
Par la manière, j’entends l’agressivité avec laquelle les mélenchonistes traitent non seulement leurs adversaires politiques, mais aussi et surtout les gens aux idées proches des leurs. Ce n’est pas unique à LFI, car comme dans tout commerce hautement concurrentiel, l’ennemi véritable en politique est celui qui se positionne sur le même segment de clientèle. Les amis d’hier sont traités en renégats, les alliés possibles sont méprisés et les médias agressifs et caricaturaux sont préférés à ceux qui posent des questions sérieuses : une vidéo dans laquelle Nathalie Saint-Cricq ou Franz-Olivier Giesbert posent une question partisane est bien plus exploitable qu’une vidéo qui traite en profondeur d’une question technique, comme par exemple le stockage et la distribution de telle source d’énergie alternative4. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de partisans de LFI5 sont, dans leur violence verbale, assez indiscernables des électeurs d’extrême-droite les moins futés, mais bon, admettons qu’ils ne sont pas représentatifs, on sait que les réseaux sociaux ne sont pas la vraie vie (y compris quand les personnes sont les mêmes). Je le constate d’une certaine manière parce que les gens que je fréquente qui votent LFI sont plutôt civilisés, et en fait, je n’ai dans mon cercle amical absolument aucun électeur de LFI qui ressemble à ceux que je croise sur les réseaux sociaux.
Reste que les insultes, les exclusions, le mépris, les dénigrements, le temps passé à disqualifier toute autre candidature que celle du leader auront un effet à long terme, car s’il est vrai qu’avec sa méthode Mélenchon a obtenu plus de voix que tout autre parti de gauche, il n’en est pas moins vrai que le nombre des gens pour qui Mélenchon est un épouvantail ne diminue pas6. Or pour remporter une élection, il vaut mieux avoir dix pour cent de partisans et soixante pour cent de « pourquoi pas » et de « au pire » que vingt-cinq pour cent de partisans et soixante-quinze pour cent de « jamais de la vie ». La stratégie de LFI est d’affirmer qu’il n’existe aucune autre voie à gauche, There is no alternative. Bof. Un chantage bien foireux.

Le tropisme poutinien

Le point qui me frappe en ce moment et qui est franchement rédhibitoire, c’est la constance du soutien implicite que Jean-Luc Mélenchon et ses mignons apportent à Vladimir Poutine, notamment pour son agression de l’Ukraine. Là encore il n’est pas le seul, il se retrouve en bonne compagnie avec François Fillon, Marine Le Pen, Gérard Depardieu, Philippe de Villiers, Luc Ferry et Donald J. Trump.

Clémence Guetté, sur RTL. Les sympathisants LFI l’entendent distinctement appeler à la diplomatie (« il ne faut pas arrêter de parler à des adversaires ») mais sont sourds à sa justification implicite de la guerre : « c’est toujours une erreur de faire des provocations, comme l’élargissement de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie ».

Face à cette question, les LFIstes avec qui j’en parle ont en gros trois réponses différentes :

  • « C’est vrai, sur la Russie et l’Ukraine je ne suis pas d’accord avec Mélenchon, c’est le point qui coince » (« mais c’est vraiment le volet social qui compte dans le programme »)
  • « Ce n’est pas vrai, Mélenchon a toujours dit qu’il n’était pas un ami de Poutine, qu’il lui tient tête. Il dit juste que c’est un interlocuteur qu’il faut traiter avec sérieux. Jamais il ne prendrait le parti de l’agresseur contre l’agressé ».
  • « C’est dommage que la Russie ait été obligée d’attaquer l’Ukraine, mais Zelensky/l’UE/l’OTAN/les US/l’Occident-tout-entier n’auraient pas dû provoquer/tromper/humilier Poutine/la Russie »

Aux premiers, je n’ai rien à dire, tout est une question de choix et de sensibilité, on peut juger que c’est une affaire périphérique, que ce qui compte est ailleurs. J’ai du mal à voir les choses comme ça, de même que j’aurais du mal à soutenir un programme qui, dans les marge, soutiendrait le droit d’Israël à raser Gaza et le Sud du Liban.

« Monsieur Zelensky dites-vous ? Vous plaisantez ! Il n’est président de rien ! » (août dernier). Jean-Luc Mélenchon explique qu’il faut discuter avec tout le monde et surtout avec Poutine, mais pas avec Zelensky, qui selon lui n’est pas légitime comme président ukrainien, son mandat étant arrivé à terme…. Le maintien en poste du président en cas de guerre est pourtant inscrit dans la constitution et peu de membres de l’opposition ukrainienne protestent. Au delà de ça, il n’a jamais été écrit nulle part qu’on ne puisse entretenir des relations diplomatiques qu’avec des dirigeants dont on valide la position.

Mais je rappelle tout de même une chose : la Russie est un empire prédateur, engagé dans une guerre « de basse intensité » avec nous, et il est probable que si son armée de violeurs et d’alcooliques n’a pas franchi les frontières des pays Baltes, de la Finlande, de la Pologne, c’est peut-être du fait de leur appartenance à l’UE et à l’OTAN7. Et si la Moldavie est pour l’instant épargnée par la voracité impérialiste de Poutine, c’est peut-être parce que le front ukrainien tient bon. Je rappelle le titre d’un article paranoïaque et revanchard de la revue La Vie Internationale, organe officiel de la « diplomatie » russe : Tout brûler jusqu’à la Manche ?

Dans sa 150e « Revue de la semaine » (9 février 2022), Jean-Luc Mélenchon déroule un long chapelet poutiniste. Selon lui, si les pays baltes craignent l’invasion de l’Ukraine par la Russie (advenue quinze jours plus tard) c’est qu’ils sont « excités par un conflit millénaire » (c’est vrai quoi, quelle idée de prendre aussi mal tous ces siècles d’annexions, occupations, invasions, colonisations ?). La Russie, à le croire, est juste serviable, elle se « retrouve seule à devoir résoudre les problèmes posés par la fin de l’URSS ». Et si il faut discuter avec Poutine, ça ne doit pas être Emmanuel Macron, car celui-ci n’a « pas reçu de mandat pour ça » (il est juste président). Rappelons — et Dieu sait que ce n’est pas un macroniste qui le dit —, que le président de la République française a été le dernier à tenter de raisonner Poutine, qui l’a reçu, comme on le rappelle, d’une manière qui se voulait humiliante.

Aux derniers, ceux qui trouvent des justifications à l’agression russe, j’aimerais rappeler qu’ils ne font rien d’autre que ceux qui justifient une agression sexuelle par la jupe trop courte ou le maquillage voyant de la victime. Et pour pousser la métaphore, ceux qui justifient l’attaque par le fait que l’Ukraine appartient à la sphère d’influence russe ressemblent fort aux personnes qui défendent le viol conjugal. Et si j’utilise beaucoup le mot viol ici, c’est aussi parce que la question n’est pas que métaphorique : cela fait quatre ans que des ONGs lancent l’alerte au sujet de l’utilisation par l’armée russe du viol comme tactique militaire. Défendre l’agression russe, c’est défendre ça, aussi8.

En 2015, Boris Nemtsov est assassiné à Moscou. On dit désormais que cet événement a signé la fin du pluralisme politique en Russie. Pour Jean-Luc Mélenchon, la vraie victime de cet assassinat, c’est Vladimir Poutine, car tout le monde va croire qu’il est le coupable. Au moment de son assassinat, Boris Nemtsov préparait un rapport dénonçant une présence illicite de l’armée de son pays en Ukraine. Au cours d’une autre séquence télévisée, Jean-Luc Mélenchon avait qualifié Boris Nemtsov d' »odieux antisémite », le confondant a priori avec Alexeï Navalny,, avocat anticorruption nationaliste, lui aussi opposé à la guerre contre l’Ukraine, mort d’un malaise, à quarante-sept ans, en détention.

Quoi qu’il en soit, très concrètement, aujourd’hui, c’est l’Ukraine qui est attaquée, et c’est la Russie qui a le pouvoir d’arrêter cette guerre. Comme me le disait quelqu’un sur un réseau social : « si Poutine retire ses troupes, y’a plus de guerre. Si Zelensky retire ses troupes, y’a plus d’Ukraine ».
Poutine a déclenché cette guerre parce qu’il pensait qu’elle ne durerait que quelques jours. Il la continue, parce qu’il n’a aucune considération pour les morts qu’il cause, que ce soient ceux du « pays frère » qu’il tente d’annexer, ou ceux des militaires qu’il envoie. En ce moment, il meurt chaque mois deux fois plus de soldats russes que pendant la totalité de la guerre d’Afghanistan.

Vladimir Poutine n’est pas seul à pouvoir compter sur la complaisance de la « France Insoumise ». Dans une longue interview sur LCI, il explique que ce n’est pas parce qu’on n’approuve pas la manière dont quelqu’un est arrivé au pouvoir qu’on ne doit pas parler avec elle… On ne sait pas si cela montre un changement d’attitude vis à vis de Volodymyr Zelensky, car c’est de Xi Jinping qu’il est question : pour Jean-Luc Mélenchon, l’annexion programmée de Taïwan par la Chine n’est pas une question puisque « Taïwan c’est la Chine ». Une autre fois, le même avait réfuté le mot de génocide pour qualifier le traitement des Ouïghours et défendu l’annexion du Tibet au motif de son régime théocratique ignoble (vrai, mais ça date de près d’un siècle ! Rappelons-nous que l’argument de l’envahisseur-civilisateur a été beaucoup utilisé dans le cadre de la Colonisation).

Reste la catégorie de ceux qui se racontent que Jean-Luc Mélenchon ne soutient pas Poutine, qu’il fait juste de la realpolitik. Les propos rapportés ci-dessus contredisent une telle opinion, il me semble (ils vont systématiquement dans le même sens) et on peut augmenter le dossier d’une quantité invraisemblables d’indices.
J’aimerais que les soutiens de LFI aient l’honnêteté intellectuelle d’admettre l’existence d’un tropisme poutinien chez Jean-Luc Mélenchon9, idéalement pour le déplorer, mais à défaut, qu’ils renoncent au moins au déni, car refuser de voir ce qu’on a devant soi est le début de l’horreur en politique. Condamnez ou assumez, ne vous racontez pas d’histoires.
La foi, c’est à dire la croyance active, volontaire, peut amener ceux qui s’y tiennent à trahir leur propre perception, leurs propres valeurs. Et les partis politiques, comme l’expliquait Simone Weil10 trahissent systématiquement leurs principes fondateurs au profit de leur survie en tant qu’institution. Je comprends le besoin de croire, d’espérer, mais il me semble que si le prix à payer est de se trahir, plus rien n’a de sens.

« — mais tu proposes quoi ?
— rien, je voterai pour le moins pire. »

  1. Si je suis honnête, j’admets que je peux éprouver quelque chose qui ressemble à de la dévotion envers des artistes. Notamment des chanteuses. Mais ce n’est pas une dévotion aveugle, elle est liée aux œuvres. En dehors des artistes, les personnes envers lesquelles je suis fidèle sont des personnes avec qui j’ai mangé un morceau, bu un coup, travaillé, partagé des moments, pas des fantômes médiatiques ou mythologiques. []
  2. La devise de la nation française est plutôt anarchiste. La réalité du pays l’est nettement moins. []
  3. Lire par exemple son roman utopique Nouvelles de nulle part, où ses nombreux essais tels que Travail utile, fatigue inutile. []
  4. On peut parler aussi de la récente exclusion des médias « traditionnels » au profit des « nouveaux médias », formule un peu fourre-tout (et qui sonne bizarre pour un prof de « nouveaux médias ») pour décrire des médias complaisants. Cette méthode inspirée du second mandat de Trump permet de faire beaucoup parler mais elle n’apporte rien du tout au débat. []
  5. Partisans mais pas adhérents, rappelons que LFI est « un mouvement » qui n’a que trois membres (Panot, Bompard, Mélenchon) et non un parti (contrairement au Parti de Gauche). []
  6. Pas la peine de revenir sur les ambiguïtés autour de la question de l’antisémitisme, certes exagérées avec gourmandise par les contempteurs de LFI et les défenseurs de Netanyahou, mais pas imaginaires pour autant. []
  7. Lors des cérémonies du 9 mai, Vladimir Poutine a affirmé que si la Finlande (5,5 millions d’habitants) avait adhéré à l’OTAN après le déclenchement de sa guerre en Ukraine, c’était avec le projet d’envahir une partie de la Russie. Le même genre de justification que lorsque les États-Unis jouent à se faire croire que l’Irak, l’Iran, le Vénézuela ou Cuba comptent les envahir, pour justifier… De le faire eux. []
  8. Le Monde Diplomatique : L’arme du viol au banc des accusés ; La Chaîne parlementaire : Viols en Ukraine, documenter l’horreur ; Wikipédia : Violences sexuelles lors de l’invasion russe de l’Ukraine. []
  9. Ma théorie (charitable) est que contrairement au RN, Mélenchon n’est pas tenu financièrement, mais qu’il est juste bloqué dans une boucle anti-impérialisme-étasunien des années 1970 que je juge légitime, mais qui dont les effets méritaient un réexamen, au moment où Trump, Poutine et Xi Jinping rebattent les cartes de la géopolitique. Ce n’est pas parce qu’on combat un impérialisme qu’on doit en célébrer un autre ! []
  10. Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, 1950. []

Une réflexion sur « En politique, la foi soulève les montagnes mais garde la poussière sous le tapis. Un peu long comme titre, non ? »

  1. Rubens33

    « Aux derniers, ceux qui trouvent des justifications à l’agression russe, j’aimerais rappeler qu’ils ne font rien d’autre que ceux qui justifient une agression sexuelle par la jupe trop courte ou le maquillage voyant de la victime. Et pour pousser la métaphore, ceux qui justifient l’attaque par le fait que l’Ukraine appartient à la sphère d’influence russe ressemblent fort aux personnes qui défendent le viol conjugal.  »

    Le point Godwin n’est plus lié au Nazisme, mais au viol. Un grand merci Jean-No pour ce compliment qui me va droit au coeur.

    Je ne fais qu’entrer et sortir.

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