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Nouvelles de nulle part

avril 27th, 2024 Posted in Lecture

On vient de célébrer les cent quatre-vingt-dix ans de la naissance de William Morris1, immense personnalité de l’Histoire du design, sans doute longtemps un peu négligé en France, comme bien d’autres figures littéraires ou scientifiques britanniques du XIXe siècle, mais qui grâce aux éditeurs Libertalia et Aux Forges de Vulcain voit ses écrits enfin largement accessibles chez nous — qu’ils en soient remerciés
William Morris fait partie des voix les plus singulières de la Révolution industrielle. Sans être passéiste, il est allé chercher la modernité dans les formes médiévales et les formes de la nature. Socialiste révolutionnaire, il était autant répugné par les idées d’Edward Bellamy2 que par celles de Paul Lafargue3. Le premier imaginait un futur radieux où chaque humain serait ramené à sa fonction au service d’une société prospère, c’est une forme de socialisme qui glorifie le travail pour lui-même et traite chaque individu comme une pièce mécanique au sein d’une machine sociale ; le second considérait que la vocation des humains dans une utopie socialiste était d’atteindre l’état de paresse : se reposer sur les machines pour que plus personne n’ait rien à faire4.
Ce qui préoccupe William Morris, ce n’est pas seulement que chacun ait l’estomac rempli ou que personne n’exploite plus personne. Le futur dont il rêve est surtout un monde harmonieux esthétiquement et socialement, où chacun est libre de trouver comment donner un sens à son existence.

C’est ce monde qu’il décrit dans Nouvelles de nulle part (News from nowhere, sorti en 1890), paru en janvier 2024 dans une nouvelle traduction, chez Libertalia.

On peut analyser très en détail les références et les allusions que contient le roman, c’est ce que font avec grand talent Philippe Mortimer, auteur de la traduction, de la présentation et des nombreuses notes, et le goliard William Blanc dans sa postface érudite. Mais on peut aussi lire le livre sans connaître grand chose du contexte intellectuel et social dans lequel il est né et sans être conscient des textes médiévaux qu’il évoque, car les thèmes dont il est parcouru sont plus actuels que jamais.

Un londonien s’endort un soir d’hiver dans une Angleterre morne, enlaidie par l’exploitation capitaliste, la mécanisation et le mauvais goût des parvenus ; il se réveille dans le même pays, mais tout a changé, car tout est beau — le paysage, l’architecture, les objets, les vêtements, les gens — et on est en juin. Le narrateur (qui est visiblement William Morris lui-même) comprend vite qu’il se trouve des décennies ou des siècles au delà de son temps, et la suite du livre est la découverte graduelle d’une utopie socialiste et libertaire. Les gens qu’il rencontre sont charmants et serviables. Dans ce monde futur on ne s’appelle pas « camarade », mais « voisin ». La propriété privée a disparu, ce qui modifie totalement les rapports humains, et tout particulièrement les rapports amoureux : puisqu’il n’y a plus d’enjeux financiers aux mariages, chacun, chacune, est libre d’aimer, de se quitter, de se retrouver. L’amour reste néanmoins une des questions qui empêche cette société future d’être tout à fait exempte de violence, car les passions et la jalousie y perdurent, et semblent même être l’unique raison qui explique les rarissimes faits-divers qui entachent un monde qui, sinon, serait idyllique. C’est heureusement sans vilains sentiments que le narrateur tombe amoureux d’Ellen, une femme à l’esprit vif rencontrée au hasard de son périple, qu’il admire plus qu’il ne la convoite.
William Morris était nettement féministe, et pour lui, une femme accomplie ne saurait être passive (c’est Ellen qui choisit de rejoindre le narrateur), ne saurait être la propriété de quiconque, et doit avoir le loisir d’exprimer ses qualités, tant intellectuelles que sportives — sur la Tamise, Ellen rame plus vigoureusement que l’homme qui lui fait les yeux doux !

Dans sa postface, William Blanc propose l’idée que le personnage d’Ellen a un lien avec Elaine d’Astolat, dite The Lady of Shalott (ci-dessus par William Waterhouse), qui, rongée par sa passion pour le chevalier Lancelot, a décidé de rejoindre celui-ci en barque, mais est morte avant d’avoir atteint Camelot. Elle est métaphoriquement punie de son audace, de sa liberté, d’avoir écoute son désir. Ellen en est l’inverse, puisqu’elle aussi part à la recherche de l’homme qui l’intéresse, mais n’est pas punie pour autant. On se rappellera que dans sa jeunesse, Morris a écrit un long poème consacré l’adultère de la reine Guenièvre : La Défense de Guenièvre.

Morris était aussi écologiste. Le mot est un peu anachronique, ce n’était pas une notion politique à l’époque5, mais il est pourtant clair qu’un des reproches que l’auteur fait à l’industrie de son temps, aux machines et à la course au rendement nés du besoin de s’enrichir, c’est de détruire la nature. Et pas seulement la nature, ou le rapport des humains à la nature, mais aussi le rapport des humains au travail et les rapports des humains entre eux. Dans le monde idéal de Morris, les travaux agricoles saisonniers exécutés en commun (et dans des vêtements à la fois adaptés et beaux) sont une fête, un plaisir partagé et une activité physique saine que chacun est impatient d’accomplir. Il les oppose à l’agriculture mécanisée et misérable, où le corps est contraint et où l’argent économisé en termes de main d’œuvre est englouti par l’achat des machines qui servent à remplacer ladite main d’œuvre6 et font perdre aux agriculteurs la maîtrise et la compréhension de leur métier.

Car en ce temps-là, nous précisa le vieil homme, presque toutes les tâches étaient réalisées à l’aide de machines perfectionnées, que les ouvriers agricoles utilisaient sans en comprendre le fonctionnement, comme étant de simples rouages eux-mêmes7.

Il considère que l’industrie multiplie les objets laids à bas coût tout en privant l’ouvrier du plaisir de l’ouvrage, elle dévalue donc tout à la fois les objets, les personnes et le lien social. Ainsi qu’il l’a écrit dans d’autres textes8, Morris pensait que tout travail peut être bien fait, et que le travail bien fait apporte du plaisir à celui qui œuvre. Ainsi, il vaut mieux produire lentement de beaux objets qui seront un plaisir à faire et qui seront aimés de ceux qui les utilisent, que de gaspiller des ressources et de maltraiter des ouvriers pour produire au plus faible coût des objets médiocres. J’ai parlé d’écologie, je pourrais employer la notion, plus anachronique encore, de « décroissance », voire même l’idée de « sobriété volontaire »9.

Quand un vieil homme féru d’Histoire raconte au narrateur la révolution10 qui a permis à la société anglaise de se rallier comme un seul homme à l’idée d’égalité et de bonheur partagé, le lecteur du XXIe siècle, qui se rappelle l’échec de nombreuses révolutions passées et qui sait aussi avec quelle facilité les trésors sont dilapidés par ceux en héritent11, lèvera peut-être un sourcil sceptique. Mais du reste, l’épilogue laisse penser que Morris lui-même n’est pas sûr que son rêve puisse être autre chose qu’un rêve, mais il n’empêche, la balade, qui reste plaisante malgré son but pédagogique assumé, a de quoi faire réfléchir.
Au cours du récit, le narrateur et ses amis remontent la Tamise jusqu’à Kelmscott, où se trouve une charmante maison qui n’est autre que celle où William Morris avait écrit le livre. Cette remontée du fleuve dans une Angleterre future est aussi un retour à une Angleterre médiévale rêvée, sans seigneurs, sans évêques, libre, égalitaire et heureuse.

Si les idées de William Morris font écho à des préoccupations fort actuelles — écologie, féminisme, solidarité, et quête de sens existentiel —, le père du mouvement Arts and Crafts amène un élément nettement moins présent dans le discours actuel, qui est l’idée que la beauté est bonne (et que ce qui est bon est beau), que nos vies n’ont de sens que si nous aimons ce qui est beau.

  1. Peintre, dessinateur, designer, architecte, imprimeur, poète, fondateur de la Socialist League, fondateur du mouvement Arts & crafts, membre de la confrérie préraphaélite, essayiste, on considère aussi William Morris (1834-1896) comme le premier auteur de Fantasy — il a influencé C.S. Lewis et J.R.R. Tolkien —, et il a même écrit de la science-fiction, avec Nouvelles de nulle part et Un rêve de John Ball. Dans un cas comme dans l’autre il ne s’agit pas de science-fiction au sens d’une réflexion prospective sur l’effet des technologies, mais plutôt de l’utilisation de l’idée du voyage temporel pour comparer notre présent à ce qui fut et à ce qui pourrait être. []
  2. Edward Bellamy est l’auteur d’une utopie très influente du XIXe siècle, Looking Backwards, sorti en 1888, qui a suscité la création de groupes politiques nommés « Nationalist clubs » — où le mot « nationalist » vient de « nationalisation ». Bellamy n’utilisait jamais le mot « socialisme », ce qui a permis à ses idées d’obtenir un certain écho aux États-Unis. []
  3. Gendre de Marx, Paul Lafargue est l’auteur du Droit à la paresse, en 1883. Et puisque vous vous posez la question : j’ignore dans quelle mesure je suis ou non apparenté à ce monsieur. En effet, sa famille venait des Caraïbes, où il est né, et est « retournée » à Bordeaux, dans une famille de négociants en vin. La généalogie de sa famille se perd, mais les Lafargue de mon ascendance étaient eux aussi des négociants en vin bordelais,… []
  4. On trouve aussi cette idée au début de la révolution d’octobre chez Kazimir Malevitch, dans son texte La paresse comme vérité effective de l’homme. Pour lui, la machine permettra à l’humain, comme Dieu, de se reposer éternellement. []
  5. Ernst Haeckel avait inventé le mot « écologie » quelques années auparavant, mais ce mot décrivait une réalité biologique, il a fallu près d’un siècle pour qu’il devienne un projet politique. []
  6. À rapprocher de la notion de contre-productivité chez Ivan Illitch, qui avait calculé avec Jean-Pierre Dupuy que le temps que faisait gagner l’automobile à son propriétaire servait à financer l’achat de ladite automobile.
    Toujours en lien avec Illitch, William Morris imagine une société où l’école n’existe plus du tout et où l’on n’apprend, de manière assez naturelle, que parce qu’on a envie d’apprendre. []
  7. On n’est pas loin, ici, des considérations sur les machines développées par Samuel Butler dans Darwin parmi les machines (1863) et Erewhon (1870), ouvrage dont William Morris avait été un lecteur enthousiaste. []
  8. Lire : L’Art et l’Artisanat, éd Rivage poche, 2011, texte de 1889). []
  9. Il serait amusant de comparer ce texte au Yankee à la cour du roi Arthur, publié par Mark Twain un an avant News from Nowhere, et qui en est un peu l’inverse : un capitaliste étasunien, profite de ses connaissances avancées pour amener l’Angleterre du Haut-Moyen âge, où il a été inexplicablement projeté, à l’ère industrielle. []
  10. On pense un peu au Talon de fer de Jack London (1919)… aussi publié par Libertalia ! []
  11. J’écris ça en pensant à tous les gens aux mentalités d’enfants gâtés qui semblent aujourd’hui prêts à renoncer aux progrès politiques véritables amenés par leurs prédécesseurs. Je pense à la facilité dont certains utilisent la liberté chèrement acquise avant eux pour forger les chaînes qui vont les entraver. Je me comprends. []

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