Comment j’ai participé à faire courir la rumeur du décès d’Albert Jacquard

J’étais tranquillement devant mon mur Facebook lorsque je vois qu’un article du Point, partagé par deux amis, annonce la mort d’Albert Jacquard. Je clique, je vois la date : le 12 septembre à 12:33. Nous sommes le 13. Je vérifie sur Wikipédia qui confirme que le décès date du 11 septembre. Cela me rappelle aussitôt une anecdote sans intérêt que je m’empresse de partager sur Twitter :

albert_jacquard_death

J’annonce la nouvelle à Nathalie : Albert Jacquard est mort. Elle veut le partager sur Facebook mais se refuse, contrairement à moi qui n’ai pas eu tant de scrupules, à le faire avec un article du Point. Elle se rend donc sur Google News à la recherche d’un article sur le sujet qui émanerait d’un média moins pouacre, mais impossible, personne n’en parle !
Ni une ni deux, je me rue sur Twitter pour me plaindre de l’algorithme de Google.

albert_jacquard_death_troubleshootingEt là, évidemment, tout le monde se paie ma tête, Albert Jacquard étant mort non pas il y a deux jours mais il y a deux ans et deux jours.
Du reste, je le savais, puisque j’en avais parlé sur Twitter à l’époque. On remarque que j’avais sorti la même anecdote et que Duncan m’avait répondu exactement la même chose :

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Parfois, Twitter, c’est un peu Un jour sans fin. Non pas parce qu’on se répète, car ça on le fait aussi dans nos conversations de tous les jours, mais parce que ce qu’on a dit, répondu, pensé tout haut, reste gravé dans le marbre de quelque data center lointain, et pourra être retrouvé : on peut oublier des choses soi-même, mais elles nous seront rappelées.

À présent, la rumeur de la mort toute récente d’Albert Jacquard va continuer à être diffusée, par ma faute, et ceux qui la propageront seront à leur tour raillés pour leur manque d’attention1. Je ne me souviens plus avec quelles personnalités mais ça m’était déjà arrivé. En fait, il m’arrive de temps en temps d’oublier que quelqu’un que j’ai connu, dont j’ai parfois été proche, dont j’ai parfois vu l’enterrement, est mort. La mort est une expérience un peu irréelle, on ne peut par définition jamais la vivre soi-même, et si on est capable d’accepter qu’une personne continue d’exister lorsqu’elle est sortie de la pièce où nous nous trouvons, pourquoi ne continuerait-elle pas d’exister après le jour où sa famille nous a envoyé son faire-part de décès ?

albert_jacquard

Bon, ben, au revoir Albert Jacquard ! Désolé d’avoir participé à faire courir le bruit de votre décès, même si ça ne change pas grand chose.
Et une petite pensée pour les scientifiques humanistes de la télévision de mon enfance, les Tazieff, Jacquard, Cousteau, Bombard, Lévi-Strauss, qui nous disaient que le monde était grand, beau, mais aussi très fragile, et qui ont été remplacés dans le poste par des philosophes polémistes nationalistes mesquins pour qui il est urgent que chacun rétrécisse son horizon, ferme ses frontières et agite fièrement le drapeau de son minuscule pays.

  1. Mise-à-jour 13/09/2015 à 18:21 : parmi bien d’autres, le journal Sud-Ouest ou encore Michel Field ont fait la même erreur. Slate a écrit un article à ce sujet, j’y suis même cité !
    Mise-à-jour 15/09/2015 à 09:48 : 20 Minutes me cite aussi, mais vraiment de travers. Enfin, le grand quotidien belge Le Soir a consacré une page à l’affaire, et j’y suis même interviewé ! []

7 réflexions au sujet de « Comment j’ai participé à faire courir la rumeur du décès d’Albert Jacquard »

    1. @Mrique : il a fini un peu misanthrope, par désespoir écologiste, et il a beaucoup choqué en disant qu’il y avait quatre ou cinq fois trop d’humains sur Terre (ce qui est pourtant assez exact). Mais attention, beaucoup de choses qu’on a dites sur lui à l’époque étaient de l’ordre de la rumeur (notamment le fait qu’il aurait été collabo : c’est son frère qui a été condamné pour ça, mais lui a été décoré comme résistant). On a aussi dit que c’était un businessman rusé, etc., mais ça aussi ce n’est pas très défendable : il a jonglé avec beaucoup d’argent mais je ne pense pas que ça ait servi à autre chose qu’à autofinancer ses explorations.
      Pour moi, montrer la planète, la nature, dans leur grandeur et leur beauté, c’est un projet assez humaniste, ça fait relativiser les nations, les racismes, etc. Mais je comprends que ça soit une idée difficile à vendre.

      1. …sur Cousteau

        Le Monde du silence, un film naïvement dégueulasse

        (en accès libre grâce aux Abonné Modestes et Géniaux)
        Il a fallu 60 ans pour que Gérard Mordillat trouve un moment pour voir le chef-d’œuvre du commandant Cousteau. La conscience écologique s’est développée dans les années 1960, mais en voyant ce film personne n’avait rien vu ?

        « Le Monde du silence, un film naïvement dégueulasse », une chronique de Gérard Mordillat à voir en vidéo (05’18) sur : la-bas.org/la-bas-magazine/videos/le-monde-du-silence-un-film-naivement-degueulasse

        1. @Cate : Oui oui, j’ai vu tout ça cet été. Mais Le Monde du silence date du milieu des années 1950 ! Cousteau a travaillé un peu plus proprement ensuite.

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