L’habit

La présence de Philippe Poutou lors du débat de mardi dernier a fait couler beaucoup d’encre : son naturel, a révélé le caractère artificiel de la posture de ceux qu’il refuse de nommer des « collègues », jusqu’à faire perdre à Jean-Luc Mélenchon l’image de bolchevique au couteau entre les dents que lui donnent les médias marqués à droite, et à faire apparaître le candidat de la France insoumise en présidentiable raisonnable et crédible — bel exemple de mathématique humaine où l’ajout d’un élément au comportement légèrement différent de ce qui est habituellement attendu modifie complètement le résultat obtenu. Je ne parle pas de mon ressenti de spectateur, je me fie aux tweets que j’ai vu ensuite, car à l’heure du débat j’étais au cinéma devant Lost City of Z, que je recommande, au passage.

Outre les propos de Philippe Poutou, ce sont son attitude, son langage familier et sa mise décontractée — tee-shirt et jeans — qui ont fait jaser. Certains s’en sont émerveillés, tel le britannique Luke Lewis sur Buzzfeed : « OMG and I’ve just noticed he’s wearing jeans. He’s amazing. You’d never get someone like that rising to this level of British politics ». Marion Maréchal Le Pen attribue le succès de Philippe Poutou à sa seule apparence« Je sais qu’il y a eu un enthousiasme généralisé parce qu’il est venu en pyjama et qu’il ne s’était pas rasé ». D’autres, comme les éditorialistes Anna Cabana et Bruno Jeudy, se sont indignés d’une attitude irrespectueuse, puisque le candidat à la présidentielle et ouvrier chez Ford ne se conformait pas à ce qu’ils jugent être la règle du jeu.

Dans ce registre, l’intervention qui me fascine est ce tweet de Luc Ferry :

Je ne suis pas spécialiste du vêtement, mais je note que Philippe Poutou n’était pas en Marcel, il portait un teeshirt à manche longue, boutonné devant, qui n’était « débraillé » que par la déformation produite par la fixation de micros. Un anglo-saxon, pour Buzzfeed, l’a décrit ainsi : « He looks like the guy you’d have a marvelous weekend affair with in the south of France ».

Mais peu importe, ce qui est intéressant c’est de voir qui en parle ! Luc Ferry se présente comme un philosophe, et il est bien philosophe de formation, il a enseigné la philosophie et écrit plusieurs livres sur de grands sujets philosophiques tels que le bonheur, l’amour, la sagesse, le beau ou la politique. Il a accédé à une certaine renommée au milieu des années 1980 en cherchant à déboulonner les idoles de la pensée française post-soixante-huitarde telles que Bourdieu, Deleuze, Derrida ou encore Foucault. Il est par la suite devenu ministre de l’Éducation nationale sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Pour l’anecdote, rappelons que ce soutien de François Fillon s’est, en son temps, vu reprocher d’avoir occupé un emploi fictif aux frais du contribuable1.

Ce que je remarque sur sa photo de profil, c’est qu’il est déguisé en pingouin :

Il porte le costume sombre et légèrement satiné du cadre ou du politicien. C’est son droit absolu, mais ce n’est pas comme ça que je me figure un philosophe, professionnel de la pensée que j’imagine soit totalement indifférent à la question, soit volontairement dédaigneux des apparences conventionnelles, soit capable d’en jouer. Ce costume, associé à une œuvre philosophique apparemment assez plate et à une carrière marquée par la compromission avec le monde politique dans ce qu’il a de plus navrant, me renvoie l’image un peu triste d’un philosophe dont l’unique rêve a toujours été de ressembler à un agent immobilier dont la fantaisie s’exprime par une la raie au milieu et un cheveu sagement fou.

Je comprends bien que dans certains quartiers, en France, au XXIe siècle, on ne soit pas autorisé à sortir habillé comme on veut sans se faire regarder d’un œil torve et traiter de tous les noms. C’est vrai, David Pujadas en parle souvent. C’est pourquoi, plutôt que de les accabler, il faut féliciter les gens qui, comme Philippe Poutou, osent se rendre à un débat de politique nationale sans porter de cravate et, fièrement, affirment que le ce n’est pas parce que l’on s’habille comme on en a envie que l’on ne mérite pas le respect. Bien entendu, il n’est pas question de forcer Luc Ferry à porter des pulls façon Gilles Deleuze ou à lui refuser de se présenter vêtu comme il l’entend dans l’espace public, il faut qu’il apprenne de lui-même à se libérer du carcan de la société traditionnelle qui lui impose son uniforme.

  1. Citons Wikipédia : « En juin 2011, Le Canard enchaîné et d’autres médias affirment que Luc Ferry, professeur à l’université Paris-Diderot, n’y assure aucun enseignement depuis quatorze ans et qu’il n’y est quasiment jamais présent : outre les périodes de fonctions ministérielles, où il était détaché et payé comme ministre, il a longtemps été dispensé, à sa demande, d’enseignement et mis à disposition afin d’accomplir diverses fonctions officielles. En 2010, avec l’autonomie financière, son université lui demande d’accomplir son service d’enseignement statutaire pour lequel elle le paye, ce qu’il ne fait pas ; l’université lui réclame donc le remboursement de ses rémunérations (environ 4500 euros mensuels selon la même source) ou d’assurer ces enseignements.
    Pour sa part, Luc Ferry, qui y voit les conséquences de ses propos tenus au Grand Journal [nota : Il avait accusé un ministre de pédophilie], déclare qu’il est en détachement de l’enseignement supérieur et qu’en l’absence de convention entre Matignon et l’université Paris-VII, cette dernière prend en charge son traitement de président du Conseil d’analyse de la société, comité rattaché aux services du Premier ministre. In fine, Matignon sera tenu de rembourser l’Université, conformément à la loi. Il décide alors de prendre sa retraite d’enseignant à la fin de l’année scolaire 2011″. []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.