Inexistant toute sa vie

J’aime manger seul au restaurant, et écouter d’une oreille les conversations de mes voisins. Hier, j’étais dans une brasserie du Havre, en attendant l’heure de ma séance de cinéma.

Le_havre_perretUne femme, la petite soixantaine, pas spécialement jolie mais grassouillette et avenante, dînait avec un couple du même âge, sans doute, mais d’apparence plus fatiguée. Elle parlait de son Jean-Claude, dont elle était à présent veuve, en disant de lui « c’est triste à dire mais il a été inexistant toute sa vie ». Elle reprochait à feu son époux de tout avoir donné à ses employeurs, sans avoir pris de temps pour lui-même et pour sa famille. Elle aurait aimé que sa fille porte son nom de jeune fille à elle : « c’est moi qui l’ai faite », mais à l’époque, rappelle-t-elle, « ça ne se faisait pas ». Elle est heureuse que sa petite fille ait un double patronyme. Je n’ai pas tout compris mais à un moment elle a utilisé le verbe « tilter » pour dire « comprendre ».
« Je veux vivre, m’éclater ! ». Il est clair dans le contexte qu’elle parle de sexe, peut-être même d’un sentiment de retard à rattraper dans le domaine. Son époux n’est sans doute pas mort depuis très longtemps, mais suffisamment pour qu’elle ait désormais envie de passer à une autre phase de sa vie et même, à une meilleure phase. Ses amis ne rebondissent pas directement sur ce qui était peut-être une proposition de partouzage, mais embrayent sur cette considération : ils n’auraient pas envie de vivre centenaires : « c’est beaucoup trop ». Elle, au contraire, s’y verrait bien, et même, c’est ce qu’elle se souhaite, à condition de rester « en bonne santé ».
Ils ont parlé de religion, aussi, enfin d’intrigues de paroissiens.

Tout le monde d’accord

Je vois fleurir des messages sur les réseaux sociaux qui affirment : « tout le monde est Charlie mais personne n’est Kenya », et autres pensées du même style qui pointent le fait que certaines tragédies pèsent plus que d’autres. Effectivement, le massacre des étudiants de l’université de Garissa ne semble pas avoir fait l’ouverture de beaucoup de journaux télévisés, tandis que l’attentat du musée du Bardo à Tunis avait eu plus d’effet médiatique : eh oui, pendant des heures on ne savait pas précisément combien de français étaient concernés !
Et bien entendu, l’exécution des membres de la rédaction de Charlie Hebdo avait été un choc brutal : ça se passait dans Paris, et on connaissait le visage et la voix de plusieurs des victimes. Je me souviens qu’il y a eu très tôt des gens pour râler parce qu’on parlait trop de Cabu, de Wolinski et de Charb mais pas des plus discrets Tignous, Maris et Honoré. Et puis on a râlé parce qu’on parlait trop des gens de la rédaction mais pas assez des policiers qui les défendaient, ni de l’agent de maintenance qui s’était trouvé là, etc. Et quand on a finalement parlé d’eux, que les « je suis Ahmed » ont fleuri, presque en opposition « je suis Charlie »1, d’autres se sont lamentés d’un supposé manque d’intérêt général pour les cinq morts de l’épicerie casher de la porte de Vincennes, et d’autres encore se sont plaint qu’on porte le deuil de policiers, finalement (entre temps ils se sont rappelés qu’ils n’aimaient pas les policiers), et les mêmes, souvent, ont fustigé l’apparente unité du pays : tous ces gens d’accord pour manifester leur émotion, c’était louche, forcément2.
Au secours !

...
Même le premier ministre est « Kenya ». Enfin kenyan. Donc on ne peut pas dire « personne ne s’y intéresse ».

Bien sûr, le « kilomètre affectif » est un phénomène bien connu : on s’inquiète plus pour ceux à qui on s’identifie immédiatement, on s’inquiète plus facilement pour les lieux que l’on connaît, fut-ce par l’imaginaire et les fictions3. Je suppose que l’espèce humaine n’existerait plus depuis longtemps sans cet intérêt un peu égoïste pour ce qui arrive dans son voisinage plutôt que pour ce qui se passe aux antipodes. Peut-être même qu’il est vaguement et honteusement rassurant, face à une histoire affreuse qui s’est produite en Afrique, de se dire « ça arrive là-bas et donc ça ne se passe pas chez nous ». Sans doute que « Je suis Charlie » avait, parmi ses mille et une significations, celle de dire : « Ça s’est passé chez moi, ça aurait pu être moi, j’ai peur ». Je trouve étrange que l’on réclame une égalité des morts : une personne anonyme tuée pour sa religion supposée et une personne publique tuée pour ses prises de positions, ont forcément un impact différent sur ceux à qui on transmet l’information.
Enfin je ne dis pas qu’il ne faut pas évoquer les iniquités, il est très bien de rappeler quand « tout le monde s’en fout », même si ce message là aussi est douteux, parce que d’une part il est partagé des centaines de milliers de fois sur Facebook4, et d’autre part, ce besoin de comparer une tragédie à une autre, de les soupeser, est plutôt étrange, à croire que pour certains, les Kenyans exécutés ne sont qu’un prétexte à se plaindre qu’on ait donné trop de place à d’autres exécutés. Mais enfin ce n’est pas un concours !
Chaque massacre ne doit pas servir de prétexte pour cracher avec mépris sur les victimes du massacre précédent !

Les victimes de Paris, Copenhague, Tunis, Garissa, sont liées. Elles doivent leur mort au même genre de meurtriers : des gens qui pensent que leur opinion à eux vaut plus cher que l’existence des autres.

  1. Le « Je suis Charlie » a, lui-même, lassé très tôt, lassitude qui s’est surtout traduite par des milliers de messages de gens jamais fatigués de dire à quel point le slogan les lassait. []
  2. On a aussi entendu beaucoup râler, et à juste titre, contre les dispositifs sécuritaires installés ou proposés dans la foulée de l’attaque de Charlie Hebdo, mais le « coupable » ici n’est pas la je-suis-charlite du public, mais l’opportunisme des dirigeants. []
  3. Si l’on n’a vu ni l’une ni l’autre de ces villes, New York nous parle sans doute mieux que Khartoum. []
  4. En admettant comme préalable que ceux qui disent « tout le monde s’en fout du Kenya » ne se comptent pas dans l’ensemble des gens qui s’en fichent, leur nombre est loin d’être négligeable, et le « tout le monde » peut être atténué et changé pour « un grand nombre de gens ». []

Croyants, mon œil

Certains croyants disent « Dieu va vous châtier ». Par impatience, peut-être, les mêmes n’hésitent parfois pas à se charger eux-mêmes de l’exécution du jugement divin. D’autres encore expliquent quels livres saints sont les seuls bons, expliquent ce qu’il faut comprendre aux phrases obscures des textes sacrés et s’efforcent de trouver un sens obscurs aux pensées les plus claires. Ils n’hésitent pas à jurer qu’il n’y aura jamais de nouveau livre, de révision, et donc que l’éternel ne changera plus jamais d’avis sur rien.

"toutes nos lignes sont occupées mais un opérateur va vous répondre"
« toutes nos lignes sont occupées mais un opérateur va vous répondre. Dans un souci d’amélioration de nos services, cette conversation est susceptible d’être enregistrée. Coût de l’appel : 0,34 centimes la minute » –> on n’est jamais sûr de pouvoir parler directement à Dieu mais il a toujours besoin de fric et on trouve toujours des volontaires pour s’occuper de l’encaissement.

En affirmant savoir ce que l’entité divine pense, veut, va penser, voudra, fera, c’est à dire en dictant à Dieu sa conduite, ne sont-ils pas les plus grands blasphémateurs qui puissent être ? Ou plutôt, ne trahissent-ils pas le fond de leur pensée, consciente ou non, qui est qu’il n’est aucun Dieu, et que le mot « Dieu » n’est jamais qu’une manière de parler de soi ? « Dieu veut », « Dieu aime », « Dieu n’aime pas », sont autant de manières de dire « Je veux », « J’aime », « Je n’aime pas ». Ils n’exécutent pas la volonté de Dieu, ce qu’ils nomment Dieu n’a jamais été rien d’autre que le produit de leur volonté, et ce n’est donc pas un hasard si les ordres divins ne sont transmis qu’à un ou deux prophètes choisis, sans témoins.

La talonnette de fer

Nota : Le titre fait référence au Talon de fer, dystopie de Jack London, publiée en 1908, et dans laquelle un pouvoir fasciste prenait le pouvoir aux États-Unis, contre la classe ouvrière.

Le mantra médiatique du jour semble être : « C’est une victoire personnelle pour Nicolas Sarkozy, qui a passé avec succès le test de la première élection importante, ce qui l’installe pour la primaire,… ».
Sa victoire, pourtant, il devrait la partager avec François Hollande, qui a fait perdre toute substance au parti nommé « socialiste » (pour des raisons historiques que personne ne comprendra plus, désormais), et avec le Front National, qui reste suffisamment repoussant pour ne remporter que les premiers tours d’élections.

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Je dois admettre que Sarkozy est doué ! En un quinquennat, il a doublé la dette de la France, plaçant le pays dans une situation budgétaire si dramatique que le gouvernement en place, s’il tente de redresser la barre, ne pouvait que se faire durablement haïr : on préfère le marchand de crédit à la consommation aux huissiers qui défilent ensuite par sa faute.

J’ai entendu l’ancien président dire ce soir qu’il allait lutter avec énergie contre « l’assistanat, ce cancer de la France ». Entendez par là qu’il ne compte pas s’en prendre à la pauvreté, mais bien aux pauvres.

A voté

J’ai vu, cette nuit, devant mes yeux, l’horloge de mon ordinateur passer sans transition de 01:59 à 03:00. Je venais de me faire voler une heure par Valéry Giscard d’Estaing, comme chaque année depuis trente-neuf ans. Bien  sûr, cette heure me sera rendue en hiver, mais sans les intérêts. Autant dire que c’est une escroquerie. Après une nuit trop courte d’un sommeil médiocre, je me suis réveillé pour constater qu’il pleuvait. Ah oui, c’est vrai, on vote, aujourd’hui.
Et j’ai le choix entre un parti bien à droite et un parti encore plus à droite du parti déjà bien à droite.
Le choix ?

a_vote

J’en connais qui ne seront pas allés voter du tout, pas même pour gribouiller un gros mot ou une croix gammée sur un bulletin choisi, faire un joli dessin ou ne rien mettre du tout dans l’enveloppe.
Je les comprends bien, le choix ne donne pas envie, et tout anti-vote est ignoré si ce n’est dans les chiffres de participation.
Mais je suis allé mettre mon bulletin dans l’urne malgré tout, parce l’idée que le parti bleu-marron finisse par avoir des compétences sur mon département en matière d’aide sociale, de protection de l’enfance ou des personnes âgées, de handicap, de gestion sanitaire, de voirie, de transports, de restauration scolaire, et même un peu de culture (certaines bibliothèques, certains musées, les archives,…), ne me semble pas spécialement avisé.
La démocratie telle qu’on l’entend sous la cinquième république, ce n’est pas de choisir le meilleur candidat, disait un de mes profs, c’est de choisir le moins pire.
Dont acte.

Soirée électorale

J’écoute, de la pièce d’à côté, les politiques qui défilent sur les plateaux pour vendre leur soupe, faire croire qu’ils ont gagné, ou, s’il est vraiment impossible de tordre les faits et les chiffres à leur avantage, expliquer pourquoi ils ont perdu, pointer des responsabilités, se défausser. Ils donnent des leçons pour laisser croire qu’ils sont, quels que puissent être les résultats, les maîtres du jeu.

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Je ne sais pas qui parle, quelle célébrité de la politique à présent réduite à hanter les plateaux pour commenter des scrutins dont elle est exclue — puisque souvent ceux qui parlent sont justement ceux qui ne se présentent pas. J’ignore qui a gagné, qui a perdu, mais le son est très reconnaissable, curieusement mou, faussement apaisé : il ne faut ni s’énerver, ce qui serait ridicule, ni laisser les adversaires occuper tout le temps d’antenne, ni laisser paraître que l’on n’est pas spécialement convaincu des « éléments de langage » qu’on est venu ânonner.

« Le piratage, c’est du vol »

Bon, alors j’achète un DVD. Dessus il y a un film, mais ce n’est pas tout, il y a aussi un papier sur lequel est inscrit un code qui me permet de regarder le film en ligne. Je ne fais pourtant pas vraiment partie des gens qui ont besoin de voir le film en le téléchargeant sur Internet puisque j’en ai acheté une copie physique.

"Le piratage, c'est du vol",
« Le piratage, c’est du vol », séquence que connaissent par cœur tous les gens qui achètent des DVDs… Mais que ceux qui piratent ne voient jamais.

Sur le disque lui-même, outre le film, il y a une petite séquence qui se déclenche automatiquement et que je n’ai pas le droit d’éviter qui m’explique avec une typo destroy que « Pirater c’est du vol ». A priori, je ne comptais pas pirater le film, puisque je viens de payer pour le visionner.

Parfois, et même souvent, en fait, la manière dont les gens réfléchissent est trop compliquée pour moi.

Le bouleau et moi

« Qui a planté l’arbre ne le verra pas grand », dit-on.
Moi, l’arbre, je l’ai planté quand j’avais huit ou neuf ans et je l’ai vu grand. C’était un bouleau. Je ne sais pas si je l’ai vraiment planté moi-même, sans doute que non, mais j’étais là.
Il était placé à trois mètres de la maison, seulement, alors trente ans plus tard il était si haut qu’il bouchait la vue aux trois étages. Et le bouleau, ça donne des allergies. Et on l’a coupé.

leboulot

Tout à l’heure, j’ai remarqué que le pied de l’arbre était devenu creux, qu’il y avait dedans une matière bleue-gris, un champignon, je crois, et dessus, de la mousse. J’imagine qu’il y vit quelques insectes, des cloportes, des fourmis, je n’ai pas vérifié.
Je ne trouve pas de moralité philosophique existentielle à cette histoire.