« Ils » trouveront toujours que vos combats sont mineurs, anecdotiques. Mais quand « ils » vous disent qu’il y a d’autres priorités, c’est que vous dérangez, et c’est que vous êtes sur la bonne voie. Alors ne lâchez rien, et chaque jour, posez la question, jusqu’à obtenir la réponse :
– Pourquoi une feuille de laitue cuite sous le steak haché dans les brasseries ?
– Pourquoi on me retire toujours le pain sans me demander si j’ai fini ? Il va être servi à une autre table ?
– Pourquoi certaines personnes envoient-elles systématiquement des e-mails dont l’objet est leur propre nom ?
– Pourquoi mettre trois moules et deux crevettes jamais épluchées (et pire, parfois, des langoustines !), dans la choucroute de la mer, au restaurant ? Si on voulait des moules, on aurait commandé des moules !
– Pourquoi ce minuscule traversin, sans oreiller, mais impossible à enlever du drap dans lequel il est entortillé, dans certains hôtels ?
– À quoi sert de recopier le mot de passe Wifi de vingt-quatre caractères, toujours à l’hôtel, si on sait très bien que la connexion ne sera jamais possible depuis le quatrième étage, où se trouve le client ?
– Pourquoi est-ce que le café est parfois fourni avec un petit chocolat, parfois avec un spéculoos, parfois avec rien, et parfois avec une fraise Tagada ? Pourquoi ils demandent pas ce qu’on préfère ?
Ce matin, je reçois un e-mail d’un collègue qui me dit :
Bonjour, Je ne te dérange pas j'espère. j'ai urgemment besoin de ton aide. Contacte moi par mail s'il te plaît c'est vraiment délicat. François
Là, pas de doute, c’est une arnaque : si je réponds, la personne m’expliquera qu’elle se trouve bloquée à l’étranger, sans argent (même si on s’est vus au Havre hier), dans un grand embarras qui l’empêche de faire appel à qui que ce soit d’autre que moi (même si le mail est adressé à « undisclosed-recipients ». Une heure ou deux plus tard, un message avertissait tous les enseignants de l’école du piratage de la boite mail de leur collègue.
Mais la journée n’est pas terminée ! Une amie, Géraldine, me demande en contact sur Facebook. L’opération m’étonne, puisque nous le sommes déjà, mais la photo est la même, et je ne remarque pas que le nom est légèrement différent — il y a deux « i » dans son prénom. En privé, elle m’explique qu’elle n’a plus accès à son ancien compte, l’ayant mal paramétré, et qu’elle a dû en créer un nouveau.
Comme Géraldine est assez geek et que je l’imagine mal se résigner après une erreur de paramétrage, je soupçonne rapidement une arnaque.
Conversation privée à une fausse Géraldine…
Pendant la conversation, j’ai écrit à la véritable Géraldine, en train de faire son jogging à dix-sept mille kilomètres de Paris mais qui m’a répondu aussitôt. Déjà dix de ses amis se sont abonnés au compte fallacieux, et une autre personne a déjà alerté la victime de l’usurpation. Signalé à Facebook, le compte est apparemment détruit moins de vingt minutes plus tard.
Je me demande quel était le but exact de la démarche, de quelle manière une carte de recharge orange allait permettre de commettre un acte délictueux et lequel (l’argent a priori, mais peut-être autre chose ?).
Quelqu’un a une idée ?
Quand Jacques Faizant est mort, Jean Plantu a repris le flambeau du dessin gauchistophobe lourdement allégorique — à ceci près qu’il prend le parti de Hollande dans Le Monde et non celui de Chirac dans le Figaro. La frontière est mince. Partant sans doute, comme toujours, d’un bon sentiment, Plantu nous a infligé hier un dessin qui en fait bondir plus d’un. J’espère qu’il ne cherchait pas à rendre un hommage à « l’esprit Charlie »…
Je dois dire que je trouve ce dessin passionnant à étudier, parce qu’il me met mal à l’aise sans que je comprenne bien pourquoi. Malgré l’outrance et l’absence de finesse du propos, le message pouvait constituer un regard défendable : le monde de la mode et la presse féminine contraignent et maltraitent le corps féminin. Pourquoi pas. Mais ici ça ne passe pas (et je ne suis pas le seul qui soit profondément gêné), alors j’aimerais bien comprendre quels détails rendent l’image problématique.
Car j’ai l’intuition qu’un dessin très proche dans son thème, mais dû à un auteur différent, changerait tout : le trait rondouillard qui s’accommoderait mal d’un propos brutal ? La manière au fond curieuse, peut-être condescendante, de prendre la défense des femmes, passives si ce n’est consentantes de l’oppression qu’elles subissent ? Même avec un propos caricatural et grossier1, le dessin est une affaire fine, et un détail, le regard d’un personnage, peut faire basculer le propos.
Bien entendu, le problème peut justement être en premier lieu lié au fait que le dessinateur soit Plantu, qui est certes énervant quand il se veut gentil et consensuel, mais dont, comme les « mogwaï » du film « Gremlins », on redoute bien plus encore de connaître le vrai visage si d’aventure il buvait après minuit et se montrait violent, grossier, etc.
Je cite l’ami David Vandermeulen, sur un réseau social : « on traduirait la majorité des cartoons en mots, on arriverait à du populisme consternant ». [↩]
Tout le monde déteste Philippe Val, chansonnier gauchiste des années 1970-1980 devenu patron de presse et éditorialiste atlantiste aux accents néo-conservateurs. Il est haï si fort qu’on aurait presque envie de le défendre. Mais là, impossible ! Il faut cependant reconnaître que l’extrait qui suit, issu de son nouveau livre, a une vertu : il énonce ce que beaucoup de gens croient de bonne foi, et c’est donc un bon prétexte pour répondre à certains clichés.
Ici, Philippe Val fait des idées des « Lumières », et de tout ce qu’on met derrière ce nom, une propriété de « l’Occident ». C’est une grave erreur à deux titres. Tout d’abord, les principes « universels » n’ont de valeur que si ils appartiennent à tous ceux qui s’en réclament, quelle que soit leur origine géographique. Ensuite, si Montesquieu, Diderot, Rousseau, Voltaire, Locke, Hume, Kant ou Jefferson étaient effectivement « occidentaux », ils ne représentent ni les « occidentaux » de leur temps, ni ceux d’aujourd’hui ! Le fameux « occident » restera sans doute plus célèbre dans l’histoire pour avoir été le berceau du Nazisme que pour avoir été celui de la philosophie des Lumières.
Par ailleurs, si effectivement on trouve des gens pour rejeter, au nom de l’anticolonialisme, la démocratie (représentative ou non !), la laïcité, l’égalité, et autres valeurs associées aux droits de l’homme (je ne comprends pas bien ce que vient faire là la notion de « culture », mais passons), c’est bien parce que la colonisation n’a tenu aucune de ses promesses, elle a souvent utilisé les « Lumières » comme drapeau mais n’a semé que l’exploitation, l’oppression, le racisme.
Philippe Val commet une dernière erreur, mais il faut admettre qu’elle est souvent partagée par ses plus farouches adversaires. Et cette erreur, c’est de croire dur comme fer à la permanence des civilisations. Ce qui fait de ce défenseur de la « culture » un philosophe de l’histoire aussi avisé que Lorànt Deutsch. Mais on en parlera une autre fois.
J’aime manger seul au restaurant, et écouter d’une oreille les conversations de mes voisins. Hier, j’étais dans une brasserie du Havre, en attendant l’heure de ma séance de cinéma.
Une femme, la petite soixantaine, pas spécialement jolie mais grassouillette et avenante, dînait avec un couple du même âge, sans doute, mais d’apparence plus fatiguée. Elle parlait de son Jean-Claude, dont elle était à présent veuve, en disant de lui « c’est triste à dire mais il a été inexistant toute sa vie ». Elle reprochait à feu son époux de tout avoir donné à ses employeurs, sans avoir pris de temps pour lui-même et pour sa famille. Elle aurait aimé que sa fille porte son nom de jeune fille à elle : « c’est moi qui l’ai faite », mais à l’époque, rappelle-t-elle, « ça ne se faisait pas ». Elle est heureuse que sa petite fille ait un double patronyme. Je n’ai pas tout compris mais à un moment elle a utilisé le verbe « tilter » pour dire « comprendre ». « Je veux vivre, m’éclater ! ». Il est clair dans le contexte qu’elle parle de sexe, peut-être même d’un sentiment de retard à rattraper dans le domaine. Son époux n’est sans doute pas mort depuis très longtemps, mais suffisamment pour qu’elle ait désormais envie de passer à une autre phase de sa vie et même, à une meilleure phase. Ses amis ne rebondissent pas directement sur ce qui était peut-être une proposition de partouzage, mais embrayent sur cette considération : ils n’auraient pas envie de vivre centenaires : « c’est beaucoup trop ». Elle, au contraire, s’y verrait bien, et même, c’est ce qu’elle se souhaite, à condition de rester « en bonne santé ».
Ils ont parlé de religion, aussi, enfin d’intrigues de paroissiens.
Je vois fleurir des messages sur les réseaux sociaux qui affirment : « tout le monde est Charlie mais personne n’est Kenya », et autres pensées du même style qui pointent le fait que certaines tragédies pèsent plus que d’autres. Effectivement, le massacre des étudiants de l’université de Garissa ne semble pas avoir fait l’ouverture de beaucoup de journaux télévisés, tandis que l’attentat du musée du Bardo à Tunis avait eu plus d’effet médiatique : eh oui, pendant des heures on ne savait pas précisément combien de français étaient concernés !
Et bien entendu, l’exécution des membres de la rédaction de Charlie Hebdo avait été un choc brutal : ça se passait dans Paris, et on connaissait le visage et la voix de plusieurs des victimes. Je me souviens qu’il y a eu très tôt des gens pour râler parce qu’on parlait trop de Cabu, de Wolinski et de Charb mais pas des plus discrets Tignous, Maris et Honoré. Et puis on a râlé parce qu’on parlait trop des gens de la rédaction mais pas assez des policiers qui les défendaient, ni de l’agent de maintenance qui s’était trouvé là, etc. Et quand on a finalement parlé d’eux, que les « je suis Ahmed » ont fleuri, presque en opposition « je suis Charlie »1, d’autres se sont lamentés d’un supposé manque d’intérêt général pour les cinq morts de l’épicerie casher de la porte de Vincennes, et d’autres encore se sont plaint qu’on porte le deuil de policiers, finalement (entre temps ils se sont rappelés qu’ils n’aimaient pas les policiers), et les mêmes, souvent, ont fustigé l’apparente unité du pays : tous ces gens d’accord pour manifester leur émotion, c’était louche, forcément2.
Au secours !
Même le premier ministre est « Kenya ». Enfin kenyan. Donc on ne peut pas dire « personne ne s’y intéresse ».
Bien sûr, le « kilomètre affectif » est un phénomène bien connu : on s’inquiète plus pour ceux à qui on s’identifie immédiatement, on s’inquiète plus facilement pour les lieux que l’on connaît, fut-ce par l’imaginaire et les fictions3. Je suppose que l’espèce humaine n’existerait plus depuis longtemps sans cet intérêt un peu égoïste pour ce qui arrive dans son voisinage plutôt que pour ce qui se passe aux antipodes. Peut-être même qu’il est vaguement et honteusement rassurant, face à une histoire affreuse qui s’est produite en Afrique, de se dire « ça arrive là-bas et donc ça ne se passe pas chez nous ». Sans doute que « Je suis Charlie » avait, parmi ses mille et une significations, celle de dire : « Ça s’est passé chez moi, ça aurait pu être moi, j’ai peur ». Je trouve étrange que l’on réclame une égalité des morts : une personne anonyme tuée pour sa religion supposée et une personne publique tuée pour ses prises de positions, ont forcément un impact différent sur ceux à qui on transmet l’information.
Enfin je ne dis pas qu’il ne faut pas évoquer les iniquités, il est très bien de rappeler quand « tout le monde s’en fout », même si ce message là aussi est douteux, parce que d’une part il est partagé des centaines de milliers de fois sur Facebook4, et d’autre part, ce besoin de comparer une tragédie à une autre, de les soupeser, est plutôt étrange, à croire que pour certains, les Kenyans exécutés ne sont qu’un prétexte à se plaindre qu’on ait donné trop de place à d’autres exécutés. Mais enfin ce n’est pas un concours !
Chaque massacre ne doit pas servir de prétexte pour cracher avec mépris sur les victimes du massacre précédent !
Les victimes de Paris, Copenhague, Tunis, Garissa, sont liées. Elles doivent leur mort au même genre de meurtriers : des gens qui pensent que leur opinion à eux vaut plus cher que l’existence des autres.
Le « Je suis Charlie » a, lui-même, lassé très tôt, lassitude qui s’est surtout traduite par des milliers de messages de gens jamais fatigués de dire à quel point le slogan les lassait. [↩]
On a aussi entendu beaucoup râler, et à juste titre, contre les dispositifs sécuritaires installés ou proposés dans la foulée de l’attaque de Charlie Hebdo, mais le « coupable » ici n’est pas la je-suis-charlite du public, mais l’opportunisme des dirigeants. [↩]
Si l’on n’a vu ni l’une ni l’autre de ces villes, New York nous parle sans doute mieux que Khartoum. [↩]
En admettant comme préalable que ceux qui disent « tout le monde s’en fout du Kenya » ne se comptent pas dans l’ensemble des gens qui s’en fichent, leur nombre est loin d’être négligeable, et le « tout le monde » peut être atténué et changé pour « un grand nombre de gens ». [↩]
Certains croyants disent « Dieu va vous châtier ». Par impatience, peut-être, les mêmes n’hésitent parfois pas à se charger eux-mêmes de l’exécution du jugement divin. D’autres encore expliquent quels livres saints sont les seuls bons, expliquent ce qu’il faut comprendre aux phrases obscures des textes sacrés et s’efforcent de trouver un sens obscurs aux pensées les plus claires. Ils n’hésitent pas à jurer qu’il n’y aura jamais de nouveau livre, de révision, et donc que l’éternel ne changera plus jamais d’avis sur rien.
« toutes nos lignes sont occupées mais un opérateur va vous répondre. Dans un souci d’amélioration de nos services, cette conversation est susceptible d’être enregistrée. Coût de l’appel : 0,34 centimes la minute » –> on n’est jamais sûr de pouvoir parler directement à Dieu mais il a toujours besoin de fric et on trouve toujours des volontaires pour s’occuper de l’encaissement.
En affirmant savoir ce que l’entité divine pense, veut, va penser, voudra, fera, c’est à dire en dictant à Dieu sa conduite, ne sont-ils pas les plus grands blasphémateurs qui puissent être ? Ou plutôt, ne trahissent-ils pas le fond de leur pensée, consciente ou non, qui est qu’il n’est aucun Dieu, et que le mot « Dieu » n’est jamais qu’une manière de parler de soi ? « Dieu veut », « Dieu aime », « Dieu n’aime pas », sont autant de manières de dire « Je veux », « J’aime », « Je n’aime pas ». Ils n’exécutent pas la volonté de Dieu, ce qu’ils nomment Dieu n’a jamais été rien d’autre que le produit de leur volonté, et ce n’est donc pas un hasard si les ordres divins ne sont transmis qu’à un ou deux prophètes choisis, sans témoins.
Nota : Le titre fait référence au Talon de fer, dystopie de Jack London, publiée en 1908, et dans laquelle un pouvoir fasciste prenait le pouvoir aux États-Unis, contre la classe ouvrière.
Le mantra médiatique du jour semble être : « C’est une victoire personnelle pour Nicolas Sarkozy, qui a passé avec succès le test de la première élection importante, ce qui l’installe pour la primaire,… ».
Sa victoire, pourtant, il devrait la partager avec François Hollande, qui a fait perdre toute substance au parti nommé « socialiste » (pour des raisons historiques que personne ne comprendra plus, désormais), et avec le Front National, qui reste suffisamment repoussant pour ne remporter que les premiers tours d’élections.
Je dois admettre que Sarkozy est doué ! En un quinquennat, il a doublé la dette de la France, plaçant le pays dans une situation budgétaire si dramatique que le gouvernement en place, s’il tente de redresser la barre, ne pouvait que se faire durablement haïr : on préfère le marchand de crédit à la consommation aux huissiers qui défilent ensuite par sa faute.
J’ai entendu l’ancien président dire ce soir qu’il allait lutter avec énergie contre « l’assistanat, ce cancer de la France ». Entendez par là qu’il ne compte pas s’en prendre à la pauvreté, mais bien aux pauvres.