Télé-prospection poujadiste

— « Oui bonjour monsieur Lafargue je me présente je suis Dominique Lejeune du bureau NL je vous appelle au sujet de l’avis de passage que vous avez sans doute reçu en même temps que votre facture énergétique et que vous avez oublié de nous retourner dans les délais. »

— « Attendez, hein vous êtes qui ? Quoi ? »

— « Alors je vous réexplique, nous sommes le bureau NL et nous faisons le bilan énergétique des logements, nos techniciens sont sur votre commune en ce moment afin de vérifier si votre logement est bien isolé. En effet, si votre maison est bien isolée vous aurez un bonus mais si elle est mal isolée vous devrez payer une écotaxe à cause de madame Ségolène Royal, bienvenue en France monsieur Lafargue ! »

— « Vous travaillez avec quel fournisseur d’énergie, déjà ? »

— « Nous travaillons avec tous les fournisseurs d’énergie, mais nous ne sommes pas les seuls, dans d’autres régions ce sont d’autres sociétés. »

— « Et quel est mon fournisseur, dites-moi ? »

— « Euh… sauf erreur monsieur Lafargue, votre fournisseur est Engie [perdu !]. Vous êtes bien monsieur Lafargue propriétaire de votre logement rue *** à *** ? »

— « Bon, je n’ai reçu aucun papier à remplir avec ma dernière facture, je pense que je l’aurais remarqué. »

— « Ah pourtant vous devriez l’avoir reçu, la seule chose que je vois, c’est que la Poste a pu faire une erreur, ce serait pas la première fois que ça leur arrive, hein, vous savez ce que c’est ! »

— « Bon, je vous laisse, je pense que votre appel est de la publicité et j’ai plein d’autres choses à faire de ma journée, au revoir. »

Les béta-carotènes sont cuites

Panique mondiale : l’agent orange1 submerge l’Amérique. On s’est moqué de Donald Trump, on a dit que ses électeurs étaient arriérés et ignorants, mais voilà, on n’a jamais durablement rallié quelqu’un à l’opinion qu’il est un âne, même et surtout quand il en est un, puisqu’au mépris s’ajoute la vexation d’une vérité blessante.
Depuis ce matin, en France, les pires tocards de la classe politique sont unanimes à se considérer eux-mêmes comme le vote « utile » qui permettra de faire barrage aux barbares fascistes.
Ce chantage fonctionnera-t-il une fois de plus ?
Trump veut cesser de financer l’Otan, veut limiter ses interventions dans le monde à la seule lutte contre le terrorisme, veut revenir sur l’accord contre le réchauffement climatique qu’a signé son pays, dit régulièrement le mal qu’il pense de la France ou de l’Europe.
Espérons que son élection sera une occasion de redéfinir nos rapports à l’Empire américain.

donald_trump

Je me dis que cette élection marque la défaite unilatérale du mythe de la vertu intrinsèque de l’information2. Jamais dans l’histoire humaine on n’a eu autant de moyens de vérifier et de discuter des faits et des arguments, tout est à portée de clavier. Et pourtant, c’est le candidat qui a proféré les affirmations les plus absurdes et les plus mensongères qui l’a emporté. Peut-être la sur-information l’a-t-elle indirectement servi, du reste : contre le bombardement anxiogène et paralysant de chiffres et de dépêches émanant d’un monde toujours plus complexe, Trump a promis la simplicité, l’impulsivité,voire l’idiotie, et affirme que pour retrouver une grandeur qu’il estime perdue, son pays doit oublier l’existence du reste du monde.
Peut-être aussi qu’Internet a favorisé Trump, non parce que c’est un lieu de désinformation, mais parce que le fonctionnement de services tels que Facebook, Twitter, et même Google, permet à chacun de vivre avec l’illusion que le monde entier partage ses références culturelles et ses opinions, ce qui mène donc à rester dans une bulle confortable et familière, dans l’ignorance des autres. Lorsque la confrontation se produit, elle est trop violente, il est trop tard pour dialoguer et réfléchir.

  1. Qui comme chacun le sait est plutôt brun. []
  2. Je suis conscient que cette phrase est un peu lourde. []

Ma pire radio, avec l’affreux Lorànt Deutsch et le gentil Cali

J’étais chaud. J’étais prêt.
J’avais passé les deux mois précédents à écumer les studios de radio et les plateaux de télévision, j’avais fait Ce soir ou jamais, j’avais été l’invité des cinq dernières minutes du Journal d’Élise Lucet, j’étais passé au Grand Journal, sur France 24, iTélé, Histoire, LCI, RFI, Europe 1, Radio Notre-Dame, partout ! Au début de la tournée médiatique de promotion de mes Fins du monde de l’antiquité à nos jours, je bredouillais, je réfléchissais quand on me parlait, je faisais des manières pour qu’on ne me maquille pas (« j’ai la peau sensible »). À la fin, j’étais tellement rôdé que même à la radio, j’attendais qu’on vienne me maquiller — ce qui n’arrivait pas, bien que les radios soient désormais filmées —, j’étais en forme, j’étais à l’aise.
Une émission n’arrêtait pas d’être reportée, et je pensais même ne jamais y passer, malgré son nom : On va tous y passer. Cette émission était animée par Frédéric Lopez sur France Inter. Une émission très importante, me disait l’attachée de presse de mon éditeur. Mon frère, qui écoute la radio, m’avait dit que le principe était de faire dialoguer un rigolo (un acteur, un humoriste) et quelqu’un de chiant. J’étais le chiant.
J’ai finalement été invité le 17 janvier 2013. Le direct se tenait dans un auditorium, en public. À mon arrivé, on m’a prévenu que ce serait une émission un peu spéciale : l’animateur Frédéric Lopez était remplacé par le chanteur Cali. Je ne connaissais ni l’animateur, ni le chanteur.
En revanche, je connaissais l’autre invité, puisqu’il s’agissait de l’affreux Lorànt Deutsch. J’ai dit à la personne qui m’avait accueilli (réalisateur ou producteur de l’émission ?) que je comptais bien asticoter l’auteur de Métronome à propos de son rapport passéiste à l’histoire de France, et le type m’a répondu qu’il ne fallait pas hésiter, que c’était une excellente idée.
Dans la loge, j’ai attendu en silence avec le groupe qui allait jouer en live, lorsque le monstre est entré. Survolté, il a salué tout le monde et s’est lancé dans une grande discussion (dont il était plus ou moins l’unique intervenant) pour savoir quels aliments il fallait manger pour être sûr que son enfant à naître soit un garçon, enfin quelque chose comme ça — impossible de dire s’il plaisantait, badinait, ou croyait réellement à la possible existence d’un aliment qui décide du sexe d’un enfant à venir. Impossible de dire aussi s’il imitait quelqu’un qui vient de prendre un rail de cocaïne, s’il était effectivement dans cette situation, ou s’il était juste naturellement mais anormalement excité.
Mentalement, j’ai pris la résolution de me défendre, et même, ce que je n’avais jamais essayé jusqu’ici sur un plateau, de vanner.

lorant_deutsch

Les quatre-vingt dix minutes qui ont suivi ont été parmi les plus longues de mon existence. L’animateur suppléant Cali m’avait pourtant accueilli gentiment en commençant son émission en me disant dans un cri du cœur incongru et avec des yeux bleus et doux qu’il me trouvait beau.

cali

J’ai vite compris le principe de l’émission : devant un public de personnes âgées apparemment abonnées au lieu depuis que la maison de la radio a été construite, des chroniqueurs font à tour de rôle des sketchs humoristiques pour chambrer leurs invités et peut-être un peu parler de l’actualité, je ne sais plus trop. Au fil de l’émission, j’ai remarqué que la présence de Lorànt Deutsch excitait beaucoup les chroniqueurs, puisqu’ils ne parlaient qu’à lui et que de lui. Apparemment plutôt indolent, le chanteur Cali s’est vite retrouvé dépassé par son équipe comme par son invité célèbre, et n’a pas pu faire grand chose pour que son invité non-célèbre — moi, donc — ait droit à une petite place sur le plateau. J’ai tenté un ou deux traits d’humour quand j’en ai eu l’occasion, mais ils étaient si peu attendus de ma part (puisque j’étais censé être l’invité ennuyeux) qu’ils n’ont pas été compris. Question de rythme, aussi, peut-être, je n’étais pas dedans, je courrais derrière. L’affreux Lorànt Deutsch n’arrêtait pas de couper la parole à tout le monde, et notamment à moi. En fait, ses interruptions ressemblaient à un bruit de basse-cour, sans grand sens. Il venait défendre une bande dessinée consacrée à l’histoire de France, mais je ne suis pas sûr qu’il ait eu grand chose à en dire, mon méchant moi s’est même demandé s’il l’avait lue. L’émission finie, des gens sont allés lui faire signer des autographes, et je suis resté seul dans mon coin. Le chanteur Cali m’a serré la main et dit un mot gentil que je n’étais plus en état d’entendre et je suis parti, penaud : je n’avais jamais participé à une émission radiophonique si longue, et je n’avais jamais aussi peu réussi à ouvrir la bouche.
Quelques jours plus tard, dans un salon du livre terriblement piteux lui aussi, dont je parlerai une autre fois, j’ai parlé de l’émission à plusieurs voisins de dédicace qui se sont avérés l’avoir entendu et avoir bien ri : apparemment, Deutsch avait été drôle et spirituel, et quant à l’autre invité, le pauvre garsAh c’était toi ?… Ah. Ah ben dis donc, ça a pas dû être marrant, hein. J’ai senti d’autres regards apitoyés chez ceux qui avaient écouté l’émission.

Deux mois plus tard, j’ai participé à une émission exactement aussi longue, sur Radio Libertaire, à l’invitation d’Adrien Genoudet, avec William Blanc, Étienne Rouillon, Patrick Peccate et Exomène. Deutsch a du avoir les oreilles qui sifflent, car William Blanc est un des trois auteurs du livre Les historiens de garde, qui vient tout juste d’être édité au format poche, et qui est sous-titré de Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national. Dix euros seulement.
Ce soir-là, en grignotant des chips, on a parlé bande dessinée et histoire dans une ambiance détendue, entre gens qui ont envie d’échanger vraiment.
Mais avec un émetteur qui a une portée de trente mètres.
On ne peut pas tout avoir.

Est-ce que c’est moi le méchant ?

(Conversation par mail avec un étudiant, entre hier et ce matin. Je remarque que je commence par le tutoyer mais que je passe au voussoiement dès que je comprends que son déficit de note n’est pas dû à une erreur de ma part mais au fait que je ne l’ai jamais vu ! est-ce que c’est moi le méchant ? Ça va m’empêcher de dormir)

Bonjour Monsieur Lafargue la situation est délicate le secrétariat ma informer qu'il me manquer qu'une seule note pour valider ma licence c'est celle de votre cour Atelier Multimédia du second semestre. Aujourd'hui compter comme absent même une note inférieur à 10 me permettrait de valider ma licence. Je vous remercie de m'envoyer une note par mail que je puisse l'envoyer au secrétariat. Bien à vous

Ah bizarre, tu peux me rappeler quel était ton boulot ?

je voulais réaliser un mini site interactif qui regroupe des artistes parisiens dont mes camarades de classe malheureusement il n'a pas aboutie faute de connaissance en code

ah, tu n’as fait aucun rendu ?

je nai pas rendu mon projet car il n'etait pas fini

Bon, ben je suis désolé, mais je ne peux rien pour vous !
Je ne demande aux étudiants ni d’avoir des compétences en connaissance du code, ni de finir les choses, mais d’y travailler régulièrement. Je ne suis vraiment pas embêtant, mais là je ne comprends même pas comment vous pouvez imaginer que ça passe ! Évidemment que je ne peux pas vous noter, voyons.

mettais zero s'il vous plait

Déjà je n’ai pas envie de faire ça, ça me semble absurde, mais en plus pour donner des notes si longtemps après l’arrêt des notations, il faut remuer ciel et terre, se faire engueuler par le secrétariat, et tout ça pour mettre un zéro !
Personne ne vous force à faire des études, personne ne vous forcera à les terminer, vous êtes seul responsable de vous-mêmes et de vos choix !

Tornade (1977)

En 1975, Len Wein, Chris Claremont et Dave Cockrum ont repris une série délaissée par les éditions Marvel : X-Men. Ils y ont introduit quelques personnages marquants : Colossus, Diablo, Wolverine, et Storm — appelée Tornade, en Français. Je lisais déjà les aventures des X-Men dans Special Strange, il est curieux que j’aie eu envie de donner le nom Tornade à mon super-héros. Quelqu’un a écrit 77 au crayon sur le cahier.

tornade_comics

J’avais créé un autre super-héros, nommé Super Ware, dont les pouvoirs assez difficiles à expliquer étaient liés aux emballages Tupperware. Dans le civil, Super Ware s’appelait Harry Cover. Mes jeux de mot me semblaient particulièrement astucieux.

Premier fanzine (comment j’ai inventé l’Inspecteur Gadget)

J’ai dix ans, je suis en cours moyen 2, et je décide de me lancer dans un journal avec ma sœur Caroline, mon copain Fabrice de L. et son frère Marc. Je ne connaissais pas le mot fanzine, j’avais l’ambition de devenir un magnat de la presse locale. Je suis allé chez un imprimeur qui se trouvait dans la grand’rue, pour lui demander combien coûterait de tirer cent exemplaires du le journal. Sa femme et lui ont trouvé le projet attendrissant, et ils ont photocopié les pages deux à deux en cinquante exemplaires, avant de les séparer avec un massicot géant qui a taillé dans la ramette avec la même facilité que si c’était du beurre.
J’avais un peu peur du tarif, puisqu’on n’avait pas répondu à ma question à ce sujet, mais (ouf !), c’était un cadeau.

journal_de_cormeilles

L’imprimeur n’avait pas bien réfléchi à la question de la reliure, et avec les autres, j’ai dû coller toutes les feuilles deux à deux avant d’agrafer les cahiers complets. Je n’ai pas retrouvé le second numéro, au tirage plus confidentiel encore, qui était imprimé à la « pierre humide », un système d’impression autographique. Il n’y a pas eu de troisième numéro.

En le relisant, je réalise que Jean Chalopin n’est pas allé chercher très loin son Inspecteur Gadget (sorti quatre ans plus tard !) : il devait avoir lu les pages consacrées à l’agent 000000,00123 dans Le Journal de Cormeilles, il n’y a pas d’autre explication crédible !

Le Ciottigate (et moi, et moi, et moi)

Éric Ciotti était déjà un champion du faites-ce-que-je-dis-pas-ce-que-je-fais en matière de laïcité1, on apprend qu’il en est de même en termes de service national, puisqu’il réclame le rétablissement de cette institution alors qu’il a fait en son temps des pieds et des mains pour en être exempté.
Bien entendu, rien ne dit qu’on n’ait pas le droit de changer d’opinion ni que l’on doive avoir vécu quelque chose pour le souhaiter à autrui, mais bon, comme chantait Boris Vian, S’il faut donner son sang (ou ici, surtout, son temps) / Allez donner le vôtre / Vous êtes bon apôtre / Monsieur le Président (du Conseil général). On peut néanmoins soupçonner nombre de membres de la classe politique de ne pas se sentir tout à fait solidaires des Français dont ils régentent l’existence, il suffit pour s’en convaincre de comparer l’évolution du droit du travail toute en « souplesse » que promeuvent pour le commun des mortels Les Républicains tout autant que le Parti Socialiste, avec la qualité du traitement que s’appliquent à eux-mêmes les élus d’un certain niveau, qui se serrent les coudes pour s’octroyer des avantages sociaux généreux et une pérennisation de revenus qui amortissent confortablement tous les aléas du vote populaire.

ciottigate

Ce qui est choquant dans le « Ciottigate », c’est justement la solidarité parlementaire : Estrosi demande à Fillon de demander au ministre de la Défense de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, de dispenser son attaché parlementaire (il n’est pas indifférent qu’il signale ce statut) d’avoir à donner douze mois de son existence à la Patrie. Estrosi et Fillon étaient membres du RPR, et Chevènement, membre du Parti Socialiste. On remarque au passage que la lettre est arrivée sur le bureau du ministre un jour avant qu’il quitte ses fonctions. Je n’ai rien contre le fait que des gens issus de partis différents soient capables de collaborer les uns avec les autres, ça devrait même être comme ça que fonctionne la démocratie, mais il est dommage qu’ils ne semblent y arriver que lorsqu’il est question de se protéger en tant que membres d’une même classe.

Bref. Fillon dit à présent que « la pratique était courante » (mais n’allez pas croire qu’elle a disparu du fait d’une moralisation des pratiques des parlementaires, elle a disparu… avec le service national), et n’a pas de souvenir particulier de ce cas. Ciotti dit découvrir le fait et explique avoir été exempté (apparemment in extremis : l’incorporation était prévue pour le mois de février, la lettre date de janvier) au titre de « soutien de famille », car son épouse venait justement de tomber enceinte.
C’est là que cette histoire me parle personnellement.
En effet, à l’époque, j’essayais moi-même d’échapper au service national. Ma femme ne venait pas de tomber enceinte, j’étais déjà père d’une petite fille ! Je serais mal placé pour faire la leçon à ceux qui n’étaient pas plus tentés que moi par l’idée de s’acquitter de leurs obligations patriotiques sexistes car j’avais moi-même tout tenté pour y couper, et notamment, bien sûr, de dire que j’étais « soutien de famille », puisque j’étais bel et bien père !2 Si les textes disaient qu’il fallait avoir trois enfants, et non un, pour être exempté, ils ajoutaient qu’il était néanmoins possible d’assouplir la règle dans les cas « d’une exceptionnelle gravité ». Je trouvais ma situation exceptionnellement grave, évidemment, puisque c’était la mienne, alors je suis passé devant le Tribunal Administratif pour m’en expliquer3. J’ai assisté à une matinée d’audiences étranges (des gens un peu largués faisant face à des interdictions de chéquiers à la Poste ou des coupures EDF ou PTT), et lorsque mon tour est arrivé, j’ai raconté ma situation.
Le juge a pris un air commisérant et m’a assuré qu’il était bien désolé pour moi mais que la loi était claire comme de l’eau de roche : je devais effectuer mon service, je n’avais pas trois enfants. J’ai posé la question des cas « d’une exceptionnelle gravité », et le juge m’a fait comprendre (sans me demander ce que ma situation avait de dramatique) que cette mention n’était pas destinée aux gens comme moi.
Je sais désormais à qui elle l’était !

Est-ce que j'avais une tête à vouloir faire mon service militaire ? J'ai longtemps cru que pour les gens de mon âge, c'était une idée insoutenable, mais c'est justement dans les Alpes-Maritimes (aujourd'hui dirigées par Éric Ciotti), à Auribeau-sur-Siagne, que j'ai rencontré pour la première fois des jeunes pour qui effectuer son service militaire était non seulement une évidence, mais qui voyaient tout projet d'y échapper comme une preuve qu'on n'est "pas un homme" (fameux renversement : on se fait soumettre à un bizutage malsain en fonction de son sexe et il devient une preuve qu'on "mérite" ce qu'on n'a entre les jambes que par un coup du sort chromosomique). Nous étions ciinq parisiens (Bobo, Banga, KayOne, moi-même, et enfin Megaton - qui deviendra bien plus tard le réalisateur de blockbusters que l'on sait)
Est-ce que j’avais une tête à vouloir faire mon service militaire ?
J’ai longtemps cru que pour les gens de mon âge, c’était une idée insoutenable, mais c’est justement dans les Alpes-Maritimes (aujourd’hui dirigées par Éric Ciotti), à Auribeau-sur-Siagne, que j’ai rencontré pour la première (et dernière) fois des jeunes pour qui effectuer son service militaire était non seulement une évidence et un devoir, mais qui voyaient tout projet d’y échapper comme une preuve qu’on n’est « pas un homme » (fameux renversement : on se fait soumettre à un bizutage malsain en fonction de son sexe et il devient une preuve qu’on « mérite » ce qu’on n’a pourtant entre les jambes que par un coup du sort chromosomique). Nous étions cinq parisiens venus, à la demande du maire, peindre une fresque (Bobo, Banga, KayOne, moi-même, et enfin Megaton – qui deviendra bien plus tard le réalisateur de blockbusters que l’on sait), et pour nous, ce décalage entre la vision qu’on avait de l’absurdité de la vie de chambrée à Paris et le discours viriliste des villageois de notre âge de l’arrière-pays cannois a constitué une grande source d’étonnement.

Me faire engueuler dans une caserne par des petites brutes à la coupe en brosse ne me tentait pas plus que ça, j’ai choisi d’effectuer un service civil, d’être « objecteur de conscience ». Ce statut était mystérieux, car il était interdit d’en parler, de le conseiller, et aucune brochure de l’armée n’en parlait. Il fallait connaître une phrase magique (« Je refuse de porter les armes pour motif de conscience », ou quelque chose comme ça) que personne n’avait droit de vous souffler (mais qu’une fonctionnaire en uniforme d’un bureau militaire m’avait écrit sur un papier — elle n’avait pas le droit de la dire à haute voix).
J’ai ensuite passé vingt longs mois (le service civil était deux fois plus long que le service costumé) à travailler au Ministère des affaires sociales et de la santé, à réparer les ordinateurs dans un service informatique particulièrement inefficace où les rares à avoir un peu de goût et de compétence pour le métier étaient un contractuel privé et moi-même — l’objecteur payé une misère pour pallier des fonctionnaires dysfonctionnels. J’y ai appris des choses, et notamment, que je ne travaillerais jamais pour une administration kafkaïenne de ce genre, où, à l’exception de la garde rapprochée de la personne qui occupe le bureau ministériel (j’y ai connus Bernard Kouchner, Simon Veil et Philippe Douste-Blazy), presque personne n’a la moindre conscience de ce à quoi il sert. Un jour je raconterai cette parenthèse absurde.

Tout ça pour dire que, considérant les délais, et considérant la réalité du statut de « soutien de famille », je dois informer Éric Ciotti que c’est probablement bien son piston qui a joué un rôle déterminant pour lui permettre de se soustraire à la conscription. Et s’il a tout mon soutien dans cette démarche passée, je ne le juge pas bien placé pour réclamer une réhabilitation du service national, et je considère que cette affaire en dit surtout long sur le monde auquel il appartient depuis ses jeunes années, un monde qui n’est clairement pas celui du vulgaire.

  1. Il prend régulièrement parti pour une extension de la laïcité pour les musulmans, mais réclame qu’on inscrive les « racines chrétiennes » de la France dans la constitution — on ne pourra pas y inscrire ses racines de cheveux, je pensais qu’il était bouddhiste, d’ailleurs. Ou Bruce Williste ? Ou bien Tondu-à-la-libérationniste ? []
  2. Ma fille avait déjà deux ans lorsque j’ai été incorporé. Je n’étais en revanche pas exactement « soutien », puisque j’étais encore étudiant, mais je voulais travailler… Or faire son service national ne m’apportait que 24 francs par jour et l’obligation de rester prisonnier d’une caserne : ce ne sont pas ces 24 francs qui allaient permettre à ma compagne et à ma fille de vivre correctement. []
  3. J’avais déjà commencé mon service depuis quelques mois lorsque j’ai été convoqué, deux ans après en avoir fait la demande, les procédures sont plus longues pour les gens qui ne sont pas attachés parlementaires, il faut croire. []

Êtes-vous un agent de la CIA sans le savoir ?

sabotageLa CIA a »déclassifié » le manuel de sabotage mis au point par son ancêtre l’OSS en 1944, et dont les conseils sont toujours pratiqués aujourd’hui.
Il contient une section entière sur la manière d’organiser le travail et les réunions :

  • Toujours suivre la voie hiérarchique, ne jamais permettre que celle-ci soit court-circuitée
  • Se lancer régulièrement dans d’interminables discours, avec anecdotes personnelles et commentaires patriotiques
  • Chaque fois que possible, reporter les décisions en attente d’un supplément d’information et de réflexion
  • Élargir toutes les réunions à un grand nombre de personnes — jamais moins de cinq
  • Chaque fois que possible, amener des questions non-pertinentes
  • Chicaner en permanence sur le vocabulaire précis à employer pour les communiqués, rapports, compte-rendus
  • Revenir sur des questions tranchées lors des précédentes réunions, et sur le bien fondé des décisions passées
  • Conseiller d’éviter la hâte, de se montrer raisonnable
  • S’inquiéter de savoir à qui appartient telle ou telle décision, se demander si elle appartient à un groupe, ou si elle peut entrer en conflit avec le règlement d’un échelon supérieur
  • Demander des ordres écrits, les comprendre de travers, poser des questions sans fin à leur sujet
  • Tout faire pour reporter l’exécution des ordres, ne rien fournir avant d’avoir totalement terminé
  • Ne pas demander de fournitures avant d’avoir épuisé son stock
  • Demander du matériel de haute qualité et difficile à se procurer, expliquer que le matériel médiocre fait faire un travail médiocre
  • En confiant des tâches, toujours commencer par ce qui n’a pas d’importance, et confier les travaux importants aux travailleurs inefficaces et mal équipés
  • Réclamer la perfection sur les tâches sans grande importance, renvoyer toute réalisation imparfaite, mais accepter les productions dont l’imperfection n’est pas apparente
  • Faire des erreurs d’acheminement, afin que le matériel ne se trouve jamais au bon endroit
  • En formant de nouveaux travailleurs, leur donner des instructions incomplètes ou pouvant les induire en erreur. Cajoler les médiocres, leur donner des promotions, brimer les bons, se plaindre injustement de leur travail
  • Imposer des réunions alors qu’il y a des tâches plus urgentes
  • Démultiplier la paperasse, faire des doublons
  • Multiplier les procédures et les autorisations à tous les niveaux. Se débrouiller pour que chaque décision soit approuvée par trois personnes là où une suffirait
  • Suivre les règlements à la lettre
  • Se tromper dans les quantités, les noms, les adresses
  • Tenir de longues correspondances avec des autorités
  • Mal ranger les documents
  • Lors d’un appel important, affirmer que le supérieur est occupé
  • Faire de la rétention de courrier
  • Diffuser des rumeurs dérangeantes qui ressemblent à des secrets d’initiés
  • etc.

J’ai peur que la CIA soit infiltrée dans toutes les administrations françaises. J’ai même peur que chacun d’entre nous soit parfois un peu un agent de la CIA.