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De la goujaterie

« Marre des goujats ! », titrait le Parisien du 22 avril dernier, annonçant un article ou un dossier sur le harcèlement dans la rue — je l’ignore, ne l’ayant pas lu, mais c’est en fait la « une » seule, et les réactions qu’elle a suscité qui m’intéressent.

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J’ai vu passer à cette occasion quelques commentaires défavorables sur Twitter ou ailleurs, et il existe même une pétition née en opposition à cette « une » et titrée STOP aux médias qui minimisent les violences de la rue faites aux femmes, on parle d’un phénomène de société grandissant !
Le reproche qui est fait à au gros titre du Parisien est en fait d’utiliser le mot « goujats » pour qualifier les gens qui se rendent coupables de harcèlement envers des femmes dans la rue. Certains semblent trouver que le mot relève d’un vocabulaire soutenu et/ou suranné (en réponse, quelqu’un tweetait « sus aux malotrus »), d’autres y voient un terme euphémistique (ce qui eût été franchement le cas avec « mufle », à mon avis).
Peut-être ces critiques sont-elles fondées, mais si c’est le cas, par quel mot remplacer ? « Relous » ? « Connards » ? Après tout, le mot « goujats » a une vertu qu’il ne faut pas négliger, c’est qu’il existe . Il a un sens assez précis : Homme mal élevé et grossier, en particulier avec les femmes (wiktionnaire) ; Homme grossier, mal élevé, manquant totalement de savoir-vivre (Larousse) ; Homme grossier dont les propos ou les manières sont volontairement ou involontairement offensantes (Cnrtl).
Le terme a connu une évolution, car il y a quelques siècles, il décrivait des militaires valets de soldats, mais ces jeunes hommes devaient être bien mal élevés car peu à peu leur nom est devenu péjoratif, jusqu’à ce que le sens premier se perde et que le sens actuel, seul, survive. Étymologiquement, le mot vient de gojat, qui signifie « jeune homme » en occitan.

Si on décide de se débarrasser du mot « goujat » parce qu’on le juge vieillot ou tiède, il n’y aura pas grand chose pour le remplacer. Un mot en moins, c’est un sujet qu’on aura plus de mal à désigner et donc à penser, ou en tout cas à penser collectivement, c’est un fait que l’on devra se contenter de percevoir et de ressentir individuellement et donc, qui sera moins accessible, moins compréhensible, par ceux qui n’en sont pas victimes. Bien sûr, le langage nous permet de nous en tirer par périphrases : « personne pratiquant le harcèlement de rue ». Mais les périphrases manquent parfois de souplesse, car si on peut en inventer à l’infini, elles sont toujours trop précises pour désigner un ensemble de comportements hétéroclites mais liés, dans le cas du mot « goujat », par une certaine manière de considérer les femmes.

Des conseils donnés aux femmes

À diverses occasions, dernièrement, j’ai vu passer des conseils donnés aux femmes victimes de goujats. Il y a notamment une page du site Hollawback! et une autre (inspirée du précédent) sur le projet crocodiles. Il s’agit globalement de stratégies comportementales : que répondre, à quel volume sonore répondre, comment ne pas culpabiliser, faut-il s’en tirer par des excuses, répondre aux insultes, partir, rester, discuter, se taire, etc. ? Bien entendu, tout ça est utile, mais à chaque nouvel article que je lis sur le sujet, je me dis qu’il est temps aussi pour les hommes de réfléchir à la question. Je ne parle pas des hommes qui pratiquent le harcèlement, mais des autres, des hommes qui ne se comportent pas en goujats.

Notez tout de même que si les coupables sont toujours des hommes, les victimes ne sont pas toujours des femmes. Pré-adolescent, je me suis retrouvé seul dans un train face à un type qui devait avoir la quarantaine, qui s’est masturbé devant moi, je ne comprenais pas complètement son geste, d’ailleurs, j’étais juste paralysé de terreur, j’ai passé un long trajet à faire semblant de ne rien voir. À présent que je mesure mon mètre quatre-vingt et quelques, que je pèse mes quatre-vingt dix kilos, que je suis barbu et sans doute beaucoup moins mignon qu’à douze ans, ça ne m’arrive plus. À peu près au même âge, j’ai été plusieurs fois accosté gare Saint-Lazare par des hommes mûrs qui me proposaient de l’argent en échange de prestations sexuelles. Je ne voyais pas ça comme une violence, mais ces rencontres fugaces m’ont malgré tout laissé, je m’en rends compte rétrospectivement, dans un petit état de choc, de vigilance, comme si mon niveau d’adrénaline avait monté en flèche pour me préparer à devoir faire face à une agression.

Si on lit les commentaires qui suivent les articles de blog consacrés au harcèlement ou au viol (comme l’effrayant Je connais un violeur, qui rappelle utilement que le viol, ce n’est pas l’affaire de l’inconnu du parking, que ça se définit juste par l’absence de consentement d’une personne dans un rapport sexuel), on remarque assez vite des hommes qui disent en substance « je ne suis pas comme ça ! ». Et ça irrite beaucoup de femmes, car le fait que tous les hommes ne soient pas des goujats, ce qui est une évidence, n’est qu’une maigre consolation et ne change rien au fait que la goujaterie soit un comportement unanimement masculin (on ne qualifie pas les femmes de « goujates »).
Le point de vue de ceux qui disent « je ne suis pas comme ça ! », qui veulent se démarquer, échapper à ce qu’ils voient comme un déterminisme sexuel, est compréhensible aussi : qui veut payer pour un crime qu’il n’a pas commis ? S’excuser du mal que font d’autres ? Ce serait une forme bien tordue de solidarité sexuelle !
Non, les hommes qui ne font rien de mal n’ont pas à se reprocher le mal que d’autres font. Mais ils peuvent tout de même se reprocher le mal qu’ils laissent faire.
À notre (nous les garçons civilisés) décharge, tous ces types qui demandent à une inconnue si elle est intéressée par telle pratique sexuelle puis la traitent de prostituée lorsqu’elle répond négativement ne le font pas forcément de manière franche. Ils profitent de l’isolement des passantes, et en dehors du cas des ouvriers des chantiers qui sifflent les jolies jambes qui passent (un classique, non ?), je crois bien ne jamais avoir été témoin direct de ce genre de scène.
J’ai déjà vu, en revanche, une fille s’énerver subitement de ce qu’un type venait de lui chuchoter. J’ai déjà vu une fille lancer « hé mais ça va pas ? » ou « ne me touchez pas ! » à un inconnu impossible à identifier dans la foule compacte d’une rame de métro.

Des conseils aux hommes

Je raconte souvent une expérience que j’ai eue à ce propos. Une fois, dans un long escalator, j’ai remarqué qu’un type portait son sac d’une manière bizarre et pas très pratique (trop haut, en fait), mais qui lui permettait de frôler de la main les fesses d’une femme qui se trouvait devant lui. Le geste manquait trop de naturel pour être innocent. Pourtant, l’air extraordinairement absent et détaché du type (cinquantaine bien tassée) avait abusé la jeune femme qui, en se retournant, a dû se dire qu’elle avait rêvé ce qu’elle croyait avoir perçu.
Pour une fois, j’ai fait quelque chose, j’ai fixé le type avec le regard le plus noir que j’ai pu me composer, un regard qui disait : « je t’ai vu, connard ». Et le type m’a vu lui aussi, il a, imperceptiblement, fait descendre sa main. Pendant cinq minutes, j’étais content de moi : j’avais chevaleresquement défendu l’honneur d’une demoiselle en détresse contre un malandrin qui, à défaut de trouver l’amour comme tout le monde, en se faisant aimable, avait décidé de se servir sur la bête, d’obtenir un peu de chaleur physique sans qu’on lui ait rien demandé et sans qu’on veuille de lui (quelle existence pathétique, au fait !). J’étais content de moi, fier d’avoir été une sorte d’ange gardien muet, pendant cinq secondes, en profitant du fait que je faisais une tête et vingt bons kilos de plus que le type. Puis j’ai réfléchi, je me suis dit que j’aurais pu faire plus. J’aurais pu faire un scandale, ne pas me contenter de faire remarquer à ce type que je l’avais vu, mais le faire savoir aux autres personnes de l’escalator, et en premier lieu, à la femme qu’il avait tenté de peloter. Elle aurait pu savoir qu’elle n’avait pas eu une hallucination tactile, mais aussi et surtout, qu’elle n’était pas toute seule.

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Et voilà où je veux en venir : les hommes qui se comportent normalement n’ont pas à demander pardon pour les autres, ce serait bien un comble, mais ils n’en ont pas moins une responsabilité. Dire « moi je n’ai rien fait ! » (et n’avoir effectivement rien fait, ce qui n’est pas toujours le cas, certains minimisent leurs méfaits à leurs propres yeux, se font croire qu’il y a du jeu et de la séduction là où il n’y a que de l’agression) ne suffit pas. Il faut faire quelque chose. Il faut se montrer solidaire, concerné, attentif, parce que l’éducation, au sens large, c’est aussi quand l’ensemble de la société fait comprendre quel comportement elle juge acceptable et quel comportement elle juge inacceptable. Une société, ça se construit volontairement et c’est une affaire quotidienne.
Nous sommes habitués à être frileux, égoïstes, paralysés par l’audace du goujat, paralysés par la peur de la violence gratuite qu’on nous inculque à chaque édition du journal télévisé — cela dit sans vouloir rejeter la lâcheté générale et le manque de solidarité spontanée sur le seul Jean-Pierre Pernaud. Comme les ruminants grégaires, nous sommes habitués à nous abriter dans le nombre, à ne pas nous sentir concernés, à nous occuper de nos propres affaires.
Pourtant, escorter quelqu’un cent mètres, demander « y’a un problème ? » quand il y en a un, dire « ça va pas ? » quand ça va pas, etc., ça ne coûte pas cher et ce n’est pas très risqué.
« Je ne suis pas comme ça », disent beaucoup, et moi aussi d’ailleurs, mais ce n’est pas une raison pour fermer les yeux sur la situation, ni pour chercher, tant qu’on le peut, à y remédier.

lire ailleurs : réagir en tant que témoin (projet Crocodiles)

Article pour tous

Cet article enfonce les portes ouvertes, il sera bien heureusement inutile à beaucoup de gens. Au delà des questions de conviction (pour ou contre le mariage « pour tous »), ce qui m’intéresse c’est de comprendre (ou plutôt d’expliquer, car j’ai mon idée) pourquoi ce projet semble si révoltant pour certains, et de leur fournir quelques arguments pour leur permettre de passer ce cap et accepter d’autres modes de vie que le leur.

Je me souviens qu’à l’école primaire, l’insulte redoutée, c’était « pédé ». On ne savait pas ce que ça signifiait exactement, mais c’était mal vu, ça ne touchait que les garçons et ça avait un rapport avec la virilité. Dans la cour de récréation, les garçons « virils », ceux qui aimaient le football, les automobiles, et qui détestaient les filles, imitaient très bien les « pédés » en faisant des moulinets avec les mains et en roulant des fesses. Je ne sais pas si les choses ont beaucoup progressé, et je crois bien que « pédé » reste l’insulte suprême, mais au moins, les enfants sont un tout petit peu plus au courant de l’existence et de la nature de l’homosexualité.
Quand le mariage « pour tous » a commencé à être évoqué, ma fille, qui était en troisième à ce moment-là, a été scandalisée : comment est-il possible que ça ne soit pas déjà permis ? De quel droit on décrétait que ceux-ci pouvaient se marier et pas ceux-là ? Pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, ça ne devrait pas être une question, c’est une simple affaire d’équité. Ils voient l’homosexualité comme un cas particulier, mais pas comme une anomalie. Et ces mêmes jeunes ne comprennent pas l’hostilité dont font preuve certaines personnes.
Dans de nombreuses familles, la question du « mariage pour tous » a abouti à des discussions violentes et à la découverte de positions apparemment irréconciliables.
Par ailleurs, l’insistance médiatique sur le sujet excite ceux qui ressentent le besoin d’affirmer leur virilité en frappant, en meute bien sûr, ceux dont ils le mode de vie les perturbe.

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Wilfred de Bruijn, agressé par un groupe explicitement homophobe à Paris samedi 6 avril. C’est sa tête et la haine dont il porte les stigmates qui m’ont décidé à écrire le présent article.

On a longtemps fait souffrir les gauchers, parce que leur main était celle du « mal », celle du « diable », la main maladroite, la « sinistre ». Mais si la main gauche est mal adaptée à la vie quotidienne, ce n’est pas par essence, mais parce que 90% des gens sont naturellement droitiers, et que le monde est donc configuré par et pour les droitiers. La gaucherie n’est pas intrinsèquement mauvaise, elle est juste minoritaire et donc, maltraitée. Comme si ce handicap statistique (si les gauchers étaient majoritaire, ce sont les droitiers qui souffriraient) ne suffisait pas, on a longtemps tenté de « contrarier » la gaucherie, de forcer les gauchers à écrire de la main droite, on leur a demandé de se rééduquer, de se nier. Mais si le taux de gauchers dans la population ne variera jamais (environ dix pour cent), alors ce qui peut varier, c’est la manière dont une société traite les gauchers, et aujourd’hui cette manière a plutôt changé. Il en va de même des homosexuels : leur proportion ne variera pas, mais la manière dont ils sont traités, acceptés, visibles, elle, varie.

Ce n’est pas une métaphore, c’est exactement la même chose : lorsqu’une population est minoritaire, elle devient facilement victime du souci de « normalité » des populations majoritaires, qui non contentes d’être en force (et puisqu’elles le sont) ont une tendance naturelle à considérer la différence comme une anomalie et la force qu’ils exercent comme légitime. Ce n’est pourtant pas une fatalité.
Enfant, j’ai été profondément marqué par ce tract édité à l’occasion de la campagne présidentielle de Coluche :

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…Tout bêtement, il s’adressait (avec un populisme de bon aloi tout à fait approprié à l’enfant de douze ans que j’étais) à tous les gens « minoritaires », non pris en compte, voire méprisés, qui une fois mis dans un même sac, s’avèrent plutôt nombreux. L’énumération contient aussi « les Français », mais j’y voyais une manière habile de faire réfléchir, justement, au fait que la France est un pays dans lequel vivent des gens très divers.
Coluche n’est pas allé au bout de sa campagne, mais cette profession de foi tolérante était dans le sens de l’époque, et si le parti socialiste a amené quelque chose d’important en arrivant au pouvoir après l’élection de 1981, c’est bien d’avoir affirmé que la société française était diverse, notamment dans sa vie privée, et cela s’est ressenti notamment grâce à des émissions de radio et de télévision : Poubelle night, Moi, je, Psy show, Sexy folies, Lunettes noires pour nuits blanches, etc., mais aussi le célèbre Top 50, qui d’un seul coup a révélé aux français qui écoutaient Michael Jackson qu’ils n’étaient pas seuls et que les ventes de Michel Sardou et de Mireille Matthieu n’étaient pas si importantes que ça : c’est l’époque où les modes de vies, les goûts, ont cessé d’être « underground ». On peut discuter de la manière dont ils ont ensuite été récupérés par le commerce, normés, calibrés, etc., mais en attendant, pour avoir vécu l’époque, ça a été un bol d’air frais.
En tout cas, notre instinct grégaire et normatif peut évoluer, s’assouplir, il n’y a aucune fatalité de ce côté là.

Il est normal, selon la génération à laquelle on appartient, selon le milieu dont on est issu, et selon l’image qu’on se fait des homosexuels en fonction des informations dont on dispose, de s’interroger : le mariage pour tous est un vrai changement. Mais une fois que la question est posée, et une fois qu’on accepte de confronter ses préjugés aux faits (l’expérience des autres pays, par exemple), peut-on vraiment continuer à refuser le mariage pour tous ? Qu’une majorité s’oppose à l’égalité des droits d’une minorité (et qui le restera toujours), ça n’est tout simplement pas juste.
Alors évidemment, les détracteurs du projet de loi expliquent (souvent) qu’ils n’ont pas de problèmes avec le couple homosexuel, ni même avec le mariage (en tant que moyen de constituer un foyer institutionnel et fiscal) mais que si des homosexuels peuvent avoir ou adopter des enfants, alors ce sont ces parents homosexuels qui décident pour d’autres, pour leurs enfants. Cet argument ne tient pas la route : quand et où est-ce que des enfants ont choisi de vivre, ont choisi leur famille ? Ça n’est jamais arrivé et ça n’arrivera jamais, c’est le principe même du fait d’être un enfant. Il en va de même du « droit à l’enfant » opposé au « droit de l’enfant » par les « anti » : décider d’avoir un enfant, qu’on l’adopte ou non, relève évidemment du plus suprême égoïsme et de la plus grande inconséquence — mais se mue ironiquement, par la force des choses, une fois que l’on comprend que l’enfant est une autre personne, en altruisme et en responsabilité.
Si l’on veut savoir s’il est problématique que des homosexuels aient des enfants, il ne faut pas rapprocher les images mentales que l’on a de « homosexuel » et de « enfant », mais se renseigner : apparemment, des tas des gens ont grandi avec un couple homosexuel et ne s’en sont pas plus mal tirés que d’autres. Apparemment, dans les pays où ce genre de loi est passée, il y a plus de problèmes qui sont résolus (le statut du parent non biologique dans le cadre d’un couple de femmes par exemple) qu’autre chose. En fait, ceux que l’idée angoisse le plus semble être les gens qui ont eu un père hétérosexuel violent, volage ou absent, comme le « pédiatre super-star » Aldo Naouri qui considère la parentalité homosexuelle comme une « ineptie » et pense qu’une femme amoureuse d’une autre risque d’être « détournée de sa fonction maternelle », conseille aux femmes qui vivraient malgré tout en couple homosexuel avec enfants de dormir dans deux lits doubles, afin que la place symbolique du père soit garantie dans le foyer1. Stratégie « psychologique » dont on voit mal ce qu’elle pourrait clarifier dans le rapport d’une personne envers ceux qui l’élèvent. Le nombre d’anti-mariage pour tous qui se justifient en racontant leur souffrance au sein d’une famille hétérosexuelle montre bien à quel point la manière dont la question est posée par certains manque de rationalité.
Dans certaines espèces animales, par exemple chez certains oiseaux ou chez certains marsupiaux me souffle-t-on, il est impossible qu’un petit soit élevé par un autre individu que son parent biologique. Chez l’humain, ce n’est pas le cas, on peut adopter les orphelins, on peut élever un enfant seul, on peut élever un enfant en couple, ou au sein d’un groupe plus grand, comme on le voit dans certaines tribus ou ici, depuis l’institutionnalisation du divorce, avec les familles dites « recomposées » où un enfant peut être élevé par quatre parents dont deux sont ses parents biologiques. Un enfant humain peut boire le lait d’une femme qui n’est pas la sienne, ou grandir avec ses grands parents, enfin tout est possible et surtout, tout existe, tout a été fait, et rien ne semble garantir à coup sûr ni succès ni séquelles. Ce qui semble important pour le développement d’un enfant, ce n’est pas de savoir s’il grandit au sein du modèle dominant, mais de savoir s’il est bien entouré, aimé, choyé, éduqué.

S’il y a tant de gens (presque la moitié de la population) pour refuser l’adoption2 par des homosexuels (plus que le mariage, qui ne révolte apparemment qu’une petite partie des gens), ce n’est pas en fonction d’un raisonnement et d’informations liés à la psychologie, c’est pour une question d’image des homosexuels. Certains d’entre nous sont nés à une époque, dans un pays, dans un milieu où l’homosexualité était/est un crime, d’autres à une époque où elle était/est une maladie psychiatrique (l’OMS n’a retiré l’homosexualité de la liste des maladies qu’il y a un peu plus de vingt ans), ou confondue avec la pédophilie, ou considérée comme une manie un peu sale et secrète, ou comme une perversion, ou comme un mode de vie réservé aux milieux artistiques,… Et selon ces paramètres, et selon la capacité que chacun peut avoir à prendre en compte de nouvelles informations (ce qu’on appelle l’intelligence), il est plus ou moins difficile d’imaginer que des enfants grandissent normalement dans un autre contexte que celui de la famille nucléaire.

Vendredi dernier à Saint-Étienne

Vendredi dernier à Saint-Étienne, des « nationalistes » sont venus empêcher Erwan Binet, rapporteur de la loi sur le mariage pour tous, de s’exprimer. On imagine qu’ils veulent se prouver quelque chose en termes de virilité, mais il n’est pas certain qu’ils puissent faire de bons papas.

Combien de tragédies, de drames affreux ou de souffrances quotidiennes sont nées du rejet de l’homosexualité ? Infiniment plus que de son acceptation, c’est une évidence.
Il est peut-être temps de laisser les gens vivre et de leur faire confiance pour chercher à devenir des parents acceptables, non ?

Bon, j’enfonce les portes ouvertes, j’avais prévenu en introduction, mais j’avais quand même envie de dire tout ça.

  1. Ce brave homme conseille par ailleurs aux hommes qui se sentent délaissés par leur épouse après que cette dernière vient d’accoucher, de la violer. Il dit ça « pour rire » mais assure que la femme du couple à qui il a donné ce conseil « provocateur » s’est, je le cite, « illuminé ». []
  2. Précisons que la « gestation par autrui » – les mères porteuses – n’est pas autorisée par le code civil actuel et n’est pas non plus autorisé par la loi Taubira, c’est une question qui n’a strictement rien à voir. []

Filles nues

Des activistes féministes qui exposent leur poitrine comme symbole d’un corps assumé et sans entraves s’inscrivent dans une certaine tradition et véhiculent une symbolique qui ne peut-être que positive ; douceur, amour, maternité, fragilité, nature, et bien entendu séduction,… Et puis, comme l’a dit Louis Scuternaire, « Les femmes nues n’ont jamais fait de mal à personne ».
Par ailleurs, on ne me soupçonnera pas de complaisance envers les religions, je n’en respecte aucune — mais je respecte, malgré tout, finalement (ce n’est pas mon premier réflexe, je l’avoue), les croyants, car il me semble que leur foi ne relève pas réellement d’un libre-choix, elle semble irrésistible à ceux qui en sont victimes, ils éprouvent un besoin vital de croire, comme on peut devenir tabagique ou alcoolique.

La première fois que j’ai entendu parler des Femen, féministes et anti-religieuses, ma sympathie leur était acquise d’office. Mais à chaque nouvelle apparition depuis leur acclimatation parisienne, je comprends moins la manière dont elles fonctionnent : quelle que soit la cause défendue (il y en a beaucoup), le but final semble être d’obtenir des photographies où l’on voit de très jolies filles topless se faisant frapper par des hommes. Cette semaine, elles sont venues devant la Grande Mosquée de Paris brûler un drapeau orné de la profession de foi de l’Islam, que les médias ont un peu vite qualifié de « salafiste ». Je n’ai pas vu de vidéo de l’évènement, donc j’ignore dans quel ordre exact s’est déroulée l’action, mais les photos prises constituent une séquence un peu burlesque :

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…Deux vigiles de la Mosquée tentent d’empêcher l’action, et l’un, qui n’est visiblement pas tout jeune, tente de chasser les jeunes femmes à coup de cageots et de bouteilles en plastique, avant d’envoyer un coup de pied aux fesses à l’une d’elles, coup de pied qui deviendra l’événement Femen de la semaine pour plusieurs médias. Si des jeunes femmes étaient venues, seins nus, brûler un drapeau rasta devant l’entrée de Disneyland, je pense que des vigiles auraient également tenté de l’empêcher, sans arrières-pensées politiques ou religieuses, mais pas forcément avec moins de vigueur. L’action était cette fois destinée à soutenir la jeune Femen tunisienne Amina qu’on dit être à demi-séquestrée par sa famille depuis ses prises de position contre le contrôle de son corps par la morale religieuse.
La cause est juste, peut-être urgente, mais que prouve cette action ? Pourquoi choisir la Grande Mosquée de Paris, qui a plutôt la réputation de promouvoir un islam intégré à la société française et dont le recteur est souvent critiqué par les défenseurs de l’islam « fondamentaliste » ? On sent que ce qui compte, c’est moins d’être juste que de produire des images irrésistibles pour les médias, des images où des mondes apparemment incompatibles se télescopent avec une petite dose de violence. Et tant pis pour la subtilité.

...

Dans « Monty Python : Meaning of life » (1983). Arthur Jarrett, condamné à mort pour le crime au premier degré d’avoir mis des plaisanteries sexistes gratuites dans un film, a choisi les conditions de son exécution : il est poursuivi par des jeunes femmes presque nues jusqu’au bord d’une falaise d’où il fait une chute qui l’amène directement dans sa tombe, autour de laquelle sont rassemblés ses proches, prêts à le pleurer. J’ai hésité à placer cette séquence dans l’article hier mais je l’ai finalement fait, car elle est drôle.

Jouer des médias et de leurs faiblesses, pourquoi pas : on n’y a pas toujours accès autrement. Mais je trouve malgré tout le résultat irresponsable, au sens où les images qui restent de chacun de ces happenings font moins réfléchir que réagir : on doit être pour, ou bien contre, ami ou ennemi, on n’est pas censé avoir le droit de débattre, ni d’étudier les points de vue des uns et des autres, ni réfléchir aux moyens employés, il faut accepter ou refuser, y compris quand les causes défendues, comme l’abolition de la prostitution ou de la pornographie, sont extrêmement complexes.
Je comprends la sympathie qu’on peut éprouver pour les Femen mais j’espère que, à présent qu’elles ont été vues et revues, leur façon de s’attaquer à telle ou telle grande cause se fera un peu moins dans l’affrontement et un peu plus dans la réflexion et même, le dialogue.