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Le mauvais dessin

L’auteur de bande dessinée Marsault est une source d’embarras dans le monde de la bande dessinée, où l’on fait comme s’il n’existait pas, alors même que ses ventes sont très élevées, notamment sur Amazon où il est régulièrement en tête des classements. Son propos politique franchement réactionnaire, misogyne et paranoïaque, sous le masque d’un iconoclasme un peu facile, est bien sûr la cause de l’embarras qu’il suscite. Mais beaucoup de gens le défendent en minimisant ses positions, ou en lui concédant d’être drôle et bon dessinateur, Je ne peux pas parler de l’humour, je ne comprends quasiment que le mien. En revanche, le dessin de Marsault me semble très mauvais et je suis toujours surpris du talent graphique que certains lui prêtent. C’est sur ce point précis que je veux réagir ici.
Sujet anecdotique si on veut, tant il semble clair que ce sont à ses positions politiques toujours moins ambigument d’extrême-droite que Marsault doit son succès.

Le bon et le beau

Toute une période de la théorie de l’art a insisté sur l’idée que l’esthétique était politique, qu’un poème au sens obscur mais formellement révolutionnaire est plus subversif politiquement qu’un poème aux pieds bien comptés et aux rimes riches qui serait porteur d’un sens politique explicite. Marcel Aymé raille cette vision des choses d’une manière assez hilarante dans son essai Le Confort intellectuel. Pour ma part, je ne suis certain que d’une chose : on peut être gentil et sans talent comme on peut être affreux et bourré de talent, et je n’ai jamais eu peur de faire la part des choses entre un créateur, ses idées, et sa personne. Que Jean-Louis Forain et Caran d’Ache aient fondé le journal antidreyfusard Psst…! n’empêche ni l’un ni l’autre de faire partie des plus grand dessinateurs de l’histoire et le fait qu’Edgar Degas les ait activement soutenus ne retire pas un micromètre à l’altitude olympienne du piédestal où je l’élève. Inversement, je me trouve sympathique et je suis politiquement d’accord avec moi-même (comme tout le monde, je sais), mais je suis conscient d’être bien loin de dessiner comme je le voudrais, j’aimerais être Blutch ou Sempé mais je n’en ai pas les capacités. Or sans que ça soit mon métier, je dessine beaucoup, depuis un demi-siècle, et j’ai été formé au dessin, y compris par un immense professeur de morphologie, Jean-François Debord, dont j’ai passionnément suivi les cours magistraux pendant trois ans.

On peut être un fieffé réactionnaire et néanmoins un excellent dessinateur, comme le montrent les exemples de Caran d’Ache (gauche) et Jean-Louis Forain (droite).

Au passage, je dois signaler que l’idée que je me fais du bon dessin a beaucoup évolué avec le temps et s’est beaucoup élargie. Loin de l’intransigeance de mes vingt ans, je ne me focalise plus sur la justesse ou la virtuosité, et si un dessin parvient à faire passer ce qu’il cherche à exprimer, alors il a déjà cette qualité, quand bien même il serait malhabile, approximatif ou négligent. J’imagine que quand beaucoup de gens apprécient un dessin que j’ai tendance à juger médiocre, comme par exemple le dessin de la jeune Emma dont les bandes dessinées féministes intitulées Un autre regard sont en tête des ventes, c’est que ce dessin a une utilité, et que les maladresses de ce dessin ont une utilité. Peut-être qu’ils réduisent la distance entre auteur et lecteur, permettant à ce dernier de ne pas se sentir dominé par un talent inaccessible, de se sentir en résonance avec l’autrice, tout comme on peut être touché par le discours d’une personne qui parle avec des mots simples et comme on peut se sentir rabaissé par quelqu’un qui utilisere la langue d’une manière trop savante. Par ailleurs nous parlons ici de bande dessinée, où le dessin n’est qu’une partie du travail, que certains auteurs affectionnent que d’autres font passer loin derrière la séquence, la mise en page, le travail du texte ou le rapport texte-image.
Pour finir, dessiner comme un pied fait partie des droits-de-l’homme.
Mais donner son avis sur la qualité d’un dessin aussi.

Le propos politique

Avec le dessin de Marsault, je rencontre plusieurs problèmes. Son propos politique est dérangeant, bien sûr, et pas dérangeant comme lui ou ses fans le pensent : ce n’est pas parce qu’il heurte ma « bien-pensance », mon « tiers-mondisme » ou ma « bisounourserie » qu’il me pose problème : en lisant ses planches où il cogne (en dessins) les féministes, les écologistes, les pacifistes, etc., je ne me sens pas fragilisé personnellement. En revanche je me sens inquiet, car si sa peur des femmes et du reste du monde est aussi répandue que ses lecteurs sont nombreux, alors notre pays va bien mal. Sa grande cible, ce sont les gens qu’il juge angéliques car ils n’ont pas « compris qu’une société multiraciale ne peut mener qu’à une boucherie » et à qui il reproche de ne pas se préparer physiquement, psychologiquement et matériellement — je n’invente rien, c’est le propos qu’il développait dans un post récent.

Si je me fie à celles qui traînent sur le net, les dédicaces de Marsault ne sont pas d’une très grande variété. Les bandes dessinées ont elles aussi des scénarios assez répétitifs et on ne peut pas vraiment dire que le dessin se renouvelle souvent : mêmes postures, mêmes têtes,…

Nous sommes loin du simple défoulement contre les horripilants « social justice warriors » qui traquent les opinions « déviantes » sur les réseaux sociaux et s’enfoncent souvent dans des contradictions comiques. Non, on est face à quelqu’un qui a les mêmes opinions paranoïaques qu’un Renaud Camus ou qu’un Alain Soral, et qui diffuse celles-ci sous le masque de l’humour. Dans le statut Facebook qui a fait scandale cette semaine, il résumait sa vision des choses ainsi : « Nous sommes entourés de millions de gens qui nous haïssent (nous les blancs) et qui n’attendent qu’une autorisation gouvernementale pour faire légalement ce qu’ils font aujourd’hui, nous tuer et tout cramer« . Quand on en vient à une telle vision du monde, plus proche de l’Invasion des profanateurs de sépultures ou d’un film de zombies que d’autre chose, on doit vivre dans un certain état de souffrance (qui explique bien le besoin de violence défoulatoire), et je me contenterais d’avoir pitié si le personnage n’était pas suivi, et peut-être même politiquement suivi, par autant de lecteurs.
Mais si Marsault, malgré la répulsion que m’inspirent ses opinions, dessinait comme Hokusaï ou comme Toulouse-Lautrec, je pense que je n’aurais aucun mal à voir son talent — tout comme je reconnais le talent d’acteur et d’humoriste du pathétique Dieudonné.

Le dessin

(dessin publié sur Facebook par Marsault)

Bon, alors en quoi Marsault dessine-t-il mal ? Sur l’image ci-dessus, il y a pas mal d’exemples.
Il s’agit (ce n’est pas le seul registre graphique de l’auteur) d’un dessin de type « réaliste » comme on dit en bande dessinée, ce qui signifie qu’il cherche à avoir une perspective photographiquement juste et un respect académique de l’anatomie. Ça donne un dessin un peu raide mais quand l’artiste est vraiment doué (citons par exemple Paul Gillon, Vittorio Giardino, Milo Manara ou encore André Juillard…), les images peuvent être dynamiques et expressives malgré tout. Ce genre de dessin est assez exigeant puisque les fautes se voient vite,
Dans ce dessin d’une jeune femme en train de lire, je signalerais entre autres :
Le magazine est très mal dessiné (1), que ce soit pour sa perspective ou pour la forme de la feuille qui est levée. La tasse (2) se casse complètement la figure. Mais une cercle dont les rayons sont parallèles au sol donne une ellipse parallèle à l’horizon, sauf déformation optique sur les bords. Aucune raison que cela penche, même si l’angle de vue fait pencher l’arrête de la table. Les épaules (3)(9) me semblent mal disposées et proportionnées. Les bras (6)(10) sont atrophiés : le coude rentre dans la taille. L’attache du cou me semble un peu foireuse (4) mais j’admets que c’est léger. Je ne suis pas persuadé que la hauteur de la bouche par rapport au menton colle très bien. Enfin les mains (5)(7) sont assez curieuses.
Globalement, ce n’est pas du bon dessin « réaliste », on suppose qu’une partie est décalquée d’une photographie ou d’un dessin quelconque, mais sans grande compréhension de l’anatomie, et que les éléments ajoutés, comme la tasse, le magazine et les bras, sont bel et bien de l’auteur.

Un autre dessin de Marsault que l’on m’a opposé pour me « prouver » qu’il sait y faire. Ce dessini est intéressant car en apparence, effectivement, il fonctionne, malgré quelques erreurs comme le lobe de l’oreille droite qui ne ressemble pas à grand chose de connu, la cigarette qui ne déforme pas la lèvre supérieure du fumeur (ce qu’un cylindre devrait faire) et est donc plate, ou encore la trame assez médiocre du vêtement, qui aplatit le tout. Le résultat m’évoque immédiatement la méthode infaillible qu’un prof de dessin que j’ai eu il y a bien longtemps proposait pour que n’importe qui puisse faire illusion en décalquant un visage : il fallait un visage de personne bien ridée, homme de préférence… Les petites rides font leur effet, et en apparence le résultat n’est pas honteux, on peut penser à certains dessins de Geoff Darrow ou de Frank Miller, mais dans le détail il ne faut pas y voir d’exploit et si vous vous sentez jaloux du dessinateur, recourez au protocole proposé par mon prof : prenez la photo d’un vieux paysan espagnol, mettez là sur une table lumineuse recouverte d’une feuille de papier, et dessinez les traits saillants. Vous obtiendrez le même résultat.

Reste le texte, qui est assez proprement calligraphié, et disposé de manière aérée dans les phylactères.  C’est l’aspect le plus « pro » de ce dessin, avec le trait lui-même.
Car Marsault fait des traits tout propres.
Mais dessiner ce n’est pas juste faire des traits propres. Ça c’est un autre métier. C’est fabriquant de traits propres. Pour bien dessiner, il faut essayer de comprendre le monde.

Comprendre le monde

Voilà peut-être où le dessin et la réflexion politique se rejoignent : dessiner, c’est chercher à comprendre ce qu’on voit, ce qu’on sait, et chercher ensuite à le restituer ou à l’exprimer. Si on ne fait pas l’effort de comprendre les choses, si on ne se rattache pas à une observation extérieure ou une expérience intérieure, on produit des images peu vivantes. Si on ne comprend pas un mécanisme on le dessinera mal. C’est vrai d’un système d’engrenages comme d’un corps humain.
Bien entendu, avant de pouvoir transcrire son expérience et sa compréhension des choses sur une feuille de papier Canson, il y a un autre filtre, un autre frein, qui est la capacité à manier une plume ou un crayon. Cette partie-là du métier n’est pas forcément la plus intéressante, mais elle épate facilement le public profane. Je pense que c’est sur ce point précis que certains croient voir en Marsault un dessinateur doué.
Marsault s’inspire, dit-il, de Uderzo, Morris, Reiser et Gotlib. Je comprends le lien avec le dessin un peu raide et semi-réaliste de Gotlib, mais ce dernier est d’un tout autre calibre. Quand aux trois autres, je les cherche en vain. Je serais étonné que Marsault n’ait pas comme autes influences des auteurs de mangas comme Akira Toriyama (Dr Slump, Dragon Ball) ou Tsukasa Hōjō (City Hunter), et ça transparaît même dans ses scénarios, à base de trucs qu’on envoie dans la figure des gens énervants.

Nicky Larson (City Hunter) parTsukasa Hōjō

Le dessin de Marsault reste lisible, et puis comme je l’écris plus haut, mal dessiner est un droit, tout comme apprécier un mauvais dessin est un droit, mais je m’étonne que tant de gens voient en ce triste sire un dessinateur talentueux.

Charlie Hebdo is not mocking a kid’s tragic fate

(This is only my second post in english, wich is not my first language. I hope that native english speakers won’t judge my unpracticed school english in a too harsh way).

...

The left image says « So close to the goal ». The poster showing some kind of Ronald MacDonald says « Bargain! Two children meals for the price of one ». The right cartoon states « evidence that Europe is christian. Christians walk on water. Muslim children sink ». Both drawings are a reference to the three years old boy Aylan Kurdi who died drowning while trying to cross the Mediterranean Sea with his parents, all the family fleeing far from Syria.

I guess I have to introduce myself first. I am a nearly 47 years old french arts teacher. Politicaly, I’d describe myself as an ecologist and an anarchist. This means in my case that I don’t support gods, kings, nations nor borders, and that I consider that our world is small, delicate, beautiful and important. I guess money, law and politics are useful tools but I’m not very satisfied of what they become when they stop beeing everyone tools to become oppressive powers. I don’t hate people of any category (beliefs, origins,…), but I can’t like people on such theorical basis either: I only can appreciate individual beings for who they are, not for what they are. For myself as for others, I love freedom, knowledge, reason and creativeness.
And I also love humor. And that’s my subject here.

...

I can’t understand why but on Twitter and on medias such as Morocco World News, The Independant, The Daily Mail, etc., is spread a fake cover of Charlie Hebdo with the Aylan/Ronald MacDonalds drawing. The actual cover of september the 9th issue (#1207) shows a filthy frenchman in a chair with a beer in the hand, using a migrant as a coffee-table and saying « make yourself at home ». The caption says « Welcome to migrants ». The two controversial drawings actualy come from the back page of the newspaper, and are surrounded of other drawings that mostly depict France and Europs as very selfish to the migrants.

There is a french saying stating that « Humour is the courtesy of despair ». (« L’humour est la politesse du désespoir » — the author of the sentence seems to be french movie director Chris Marker). Even though humour is many other things, I like this aphorism, it means to me that that humour is a way to fight sad events, and the sadest and hopeless one of all events: death.
People who just make fun of others, who mock others, don’t make very good humour, if any humour at all. Of course, a falling, a strange outfit, a funny face or a stupid action can make laugh, but this is not humour. A form of humour that just tries to make fun of others is, I think, never funny — or at least never funny as it intends to be.
Humour doesn’t work in the same way everywhere: it doesn’t cross borders very well. It’s a well-known fact, but it became possible to verify it quite well with the Internet: now, a french cartoon can be spread all over the world in a minute. And even though I know that people don’t laugh of the same things everywhere, the brutal international reaction to the two drawings displayed at the begining of this page was completely unexpected to me.

charlie_hebdo_tweets

See for instance  Charlie Hebdo Reopens Freedom Of Speech Debate With Cartoons Depicting Death Of Aylan Kurdi (the british Huffington Post) or Charlie Hebdo Mocks The Death of Syrian Child Aylan Kurdi (Morocco World News). Those papers, the tweets they reproduce and lots of the comments made after them seems to have understood that Charlie Hebdo’s team think that a kid’s tragic death can be considered as a funny thing, and that there would exist a miraculous superiority of Christians to Muslims.
As a french person, knowing Charlie Hebdo since thirty years at least, I don’t read these drawings this way at all. It is obvious to me that the first one is performing a crual visual oxymoron between a great unfortunate hope for a better living (or even for the right of beeing alive), and the pathetic artificial joy of consumerism. It tells that you have a very different life depending on the side of the sea you were born.
As Charlie Hebdo’s drawers are all more or less atheists and have always made fun of all religions, especially Christianism, showing Jesus walking on water is a mocking of bigotry. Of course, Christians don’t float while Muslims sink. But it’s not only about bigotry, as Christians with a deep faith also know they sink in water. It has a second meaning about an actual injustice: while thousands of Syrians (but also Erythreans, Sudanese, etc.) risk their life to cross the sea, this very same sea is, for most Europeans, a place for hollydays. So it is in a way true to say that this same place is not the same for all.

Three other cartoons from the same issue

Three other cartoons from the same issue. The left one shows Jean-Marie Le Pen, the senile founder of Front National, France main’s nationalist political party, who has been expelled from his own organization for beeing too obviously racist. Here, it is said « more and more racist, Jean-Marie Le Pen creates his (new) party », and the guy says « Bleu blanc rouge » (blue, white, red), that is the french flag’s colors, but can also remind the dead boy. The middle drawing shows two fat tourists and a voice asking them to move, attributed to a photographer who « ruins holliday ». The third drawing says « Welcome on Children island », refering to a 1970s french kind of Sesame Street called « Children island ». The two first drawings are criticizing something from France (fascism, tourism), and the last one just creates a gap between two kinds of childhood: television fun for the French and pain or death for the little Aylan.

I’m usually not very fond of Riss, the cartoonist, but I happen to think these two pecular drawings are quite good ones. I nonetheless can get why some people judge insensitive or disrespectful to recall a so terrible tragedy in a drawing intended to be funny. It seems that british people are very sensible to this decency question. But people who have never read Charlie Hebdo must know that it’s a normally gross and disrespectful newspaper with, very often, that kind of macabre humour. They must also be aware that it’s not a newspaper about Islam, they treat every news subject the same way, and they did that even about the life threats they received, and they even tried to stay funny while talking about their own tragedy of January 7th, 2015, when a part of their team has been murdered by some young french guys claming to kill in the name of the muslims of the whole world. As french newpapers talk very much about refugees, these days, Charlie Hebdo does the same. The following drawing shows the little Aylan boy in cover of any french paper:

...

(I had to cut the image in three parts, it was to high) The picture shown is each time the little Aylan Kurdi, but the titles makes fun of the newspapers usual subjects. For Instance, far-right magazine « Minute »‘s caption is « a 3 years old terrorist counteracted by the tide ».

So I understand why some get upset or uncomfortable about respect issues, even though I’d like to point out that what is actually awful is not drawings — a little bit of ink on paper —, but the real story it is about: thousand of refugees sunk in the sea while trying to get a better life.
I also can understand well why a lot of people don’t think it is funny, as what it is about is definitely not funny.

What I can’t understand at all is how the two controversial drawings could have been understood as anti-refugees, anti-Islam or racists. My very first feeling is to ask myself how it is possible to be that blind (I use the world blind not to be too rude or arrogant). I suppose there are two reasons for that. The first is that this kind of dark humour is quite common to most french people (Charlie Hebdo will turn 45 years old in a few weeks), but is quite far to today’s international political cartoons. It can remind, though, excesses and quite bad taste of some british satirists of the end of the XVIIIth century, as Thomas Rowlandson, Isaac Cruishank and James Gillray’s, for instance. For people who live in countries with no freedom of speech at all, where criticizing the dictator, religious people, or the army can lead to jail, Charlie Hebdo‘s existence must be quite impossible to comprehend.
Another reason I see is that the smear campain against this satirical paper had succeded: it is so easy to tell what is in a journal when it is not to people who can’t and won’t read it. To take a few drawings among hundreds and to say « See what this paper says against you ».

Some

Some of the few excessive reactions to the cartoons. Some call for a new murder, some say the murderers did well, some think that Charlie Hebdo is a jewish paper and it doesn’t seem to be a reason for love and understainding for them, I’m afraid. A lot think that the Jesus drawing is the more outrageous. A lot of people seem to believe that « Charlie Hebdo » is a person. Actualy, « Charlie » comes from « Charlie Brown », and « Hebdo » just means « Weekly ».
Among the commentaries, I also read people for all over the world saying that they couldn’t understand how people could understand these drawings as racist.

France has some deeply racist and insensitive persons, for sure. Those ones don’t make drawings about a three years old kid. They ask newspapers not to show his photography, not for decency but because they know it can change the audience’s mind about refugees. They tell the only fault is the boy’s father’s, who shouldn’t have put his life in jeopardy. Some even tell it is a conspiracy, that the boy didn’t exist, or that this boy’s father was not a refugee but a people smuggler. They think that Europe is much too generous and they say that refugees must be rejected as they are terrorists in disguise. Charlie Hebdo says nothing of that and, on the contrary, mocks these racist people.

Les crocodiles, le point sur les objections

La bande dessinée Les Crocodiles, de Thomas Mathieu, qui est la version imprimée (et contextualisée par un avant-propos de l’auteur et de quatre postfaces1 qu’il me tarde de lire) du site Projet Crocodiles, est parue hier aux éditions du Lombard. Souhaitons tout le succès possible à cet album salutaire qui montre aux hommes une réalité qu’ils ignorent, le harcèlement de rue. Quand je dis que les hommes l’ignorent, c’est parce que les sifflets, les compliments agressifs, les intimidations et les propositions sexuelles insistantes non sollicitées ne visent pas les filles accompagnées, car leurs courageux auteurs attendent que les femmes soient isolées pour en faire les proies de leur goujaterie. Mais puisque ce sont aussi des hommes qui se rendent coupables de ces pratiques, l’ignorance est parfois active : il y a ce qu’on ne voit pas parce qu’on ne pourrait pas le voir, et ce qu’on ne voit pas, parce qu’on ne veut pas voir, et qu’on ne veut surtout pas se voir soi-même comme un méchant. crocodiles J’ai eu une longue discussion sur Facebook à propos de cet album, avec les points de vue parfois antagonistes de gens très divers. J’ai lu d’autres fils de discussion, où les mêmes arguments revenaient souvent. Je ne vais pas citer untel ou untel car le sujet est sensible et il est vite fait de caricaturer les propos ne serait-ce qu’en les extrayant de leur contexte. Mais je vais énumérer quelques unes des objections exprimées vis à vis du projet et y répondre.

Première objection : même quand c’est pour parler des filles, c’est encore un mec qui s’en charge. Une fille qui aurait proposé ce projet aurait essuyé un refus.

L’accusation de « mansplaining » est à mon avis assez injuste : Thomas Mathieu a recueilli des témoignages de femmes, qu’il met en images sans emphase, et il assume de le faire en tant qu’homme qui prend conscience d’une réalité. Il est assez absurde de refuser à un homme de chercher à se mettre à la place des femmes. Le second point est un peu difficile à démontrer, mais il est peut-être vrai. Ceci dit on se souviendra que Chantal Montellier a publié il y a trente ans un album intitulé Odile et les crocodiles, qui traitait aussi de thèmes féministes et qui a été réédité depuis. Si je doute que le féminisme soit interdit aux femmes par les éditeurs, je constate que les éditeurs mainstream ont souvent des réticences assez nettes vis-à-vis de la bande dessinée politiquement ou socialement engagée, mais peut-être que ça change : les Pinçon-Pinçon-Charlot (et Marion Montaigne) chez Dargaud, les Crocodiles chez le Lombard, Et le problème de tous ces éditeurs qui fuient la politique, c’est qu’ils ne se rendent pas compte que les albums « apolitiques » qu’ils publient ne sont pas apolitiques du tout, mais enfoncent des clous déjà bien plantés. Tout est politique, comme disait l’autre. D’un autre côté, bien entendu, les discours un peu trop pontifiants peuvent effrayer les lecteurs car personne n’aime recevoir des leçons. Même méritées.

Seconde objection : l’auteur profite du malheur des femmes pour gagner de l’argent. Et l’éditeur a des partenariats avec la presse féminine-pas-féministe.

Il s’agit d’un malentendu courant : l’auteur gagne bien de l’argent (chez un gros éditeur, l’avance sur droits est généralement correcte, quand bien même pas un seul exemplaire du livre ne serait vendu), mais pas sur un sujet, il gagne de l’argent pour un travail qu’il a effectué. Pour des centaines de dessins, pour un travail de scénarisation, d’écriture, de recueil d’anecdotes. Et qui plus est, pour parler d’un sujet qui fait débat et qui n’a rien d’évident. Les artistes se font souvent reprocher l’argent qu’ils gagnent, parce que bien des gens ont des métiers ennuyeux et considèrent que c’est en échange de cet ennui qu’il sont rémunérés, que c »est la corvée en tant que corvée qui est récompensée, et non le travail effectué. Alors ils jalousent les gens qui ont l’air de faire des choses intéressantes, lesquels prennent d’ailleurs souvent un malin plaisir à dire « je fais ce que j’aime et en plus je suis payé pour… ». crocodiles Mais voilà, le travail plaisant n’a rien d’une impossibilité, et le talent n’est pas une injustice, c’est aussi du travail, même si les artistes s’efforcent souvent de faire semblant de ne pas faire d’efforts. Quand aux partenariats avec le magazine Elle, ou autre2, c’est une question difficile, car s’il est vrai que s’associer à des journaux qui n’ont (plus) rien de féministe peut permettre de donner à ces derniers une patine progressiste non-méritée, pourquoi refuser de prêcher la bonne parole auprès d’un média qui a près d’un demi-million de lectrices ? Vivre sans compromission, dans l’entre-soi, en ne s’adressant qu’aux amis et aux  convaincus, est confortable, mais ne change pas forcément le monde. En fait, un partenariat avec un magazine pour hommes comme FHM ou Lui aurait peut-être été encore plus intéressant (mais nettement moins envisageable ?).

Troisième objection : l’auteur mélange tout, du plus bénin au plus grave

C’est exact et c’est une des forces du livre ! Les témoignages vont de la petite réflexion sexiste dans une discussion au viol conjugal en passant par les insultes et les intimidations. L’auteur ne dit nulle part que tout cela est égal, et aucun lecteur ne pense que c’est égal. En revanche, tout cela participe à créer un portrait désastreux et malheureusement fondé des rapports entre hommes et femmes dans nos sociétés. N’appuyer que sur ce que personne ne peut défendre, comme le viol et autres violences, serait un peu facile, et viendrait trop tard : c’est toute une ambiance, parfois faite de petites touches, qui mène finalement à ces excès si flagrants que personne ne les revendiquera. Lorsque les anecdotes racontées semblent banales, relèvent, disent certains, de la simple « drague maladroite », c’est là qu’il faut se demander pourquoi les histoires ont marqué et heurté celles qui les racontent.

Quatrième objection : tous les hommes sont mis dans le même panier, tous ont une tête de crocodile

C’est vrai, moi même ça m’a peiné de voir que tous les hommes sont représentés comme des crocodiles. Je ne me vois pas comme ça et la plupart des gens, même quand il le faudrait, du reste, refusent de se voir comme des salauds. Certains voudraient qu’il y ait des degrés, qu’il y ait des vrais crocodiles pleins de dents et de gentils lézards3, et c’est d’ailleurs un peu le cas même si le dessin n’est pas systématique, d’autres voudraient une distinction claire entre les gentils et les méchants hommes. pas_tous_crocodiles Mais voilà, le parti pris par l’auteur est d’une part de pointer des problèmes qui concernent absolument toute la société, et d’autre part, surtout, d’adopter le point de vue des femmes, qui ne font pas de statistiques : si elles croisent un type dans une rue sombre la nuit, et que le type les dépasse sans les agresser, elles ne se disent pas « ah il y a des mecs sympas dis donc », car elles le savent déjà. Elles sont juste soulagées, temporairement, mais elles doivent rester sur leurs gardes. Quelques anecdotes dites par des filles, des femmes, que je connais, m’ont fait comprendre assez tardivement à quel point les femmes étaient contraintes à tenir leur garde. Et c’est ça, le sujet du livre, et c’est pour ça qu’il est important. En donnant à chaque homme présenté une tête de crocodile, l’auteur fait une chose importante : il ne s’exclut pas de la critique. Il ne se pose pas en juge, il prend sa part. Personnellement, je ne me vois pas en « crocodile », mais est-ce que je peux me vanter de ne l’avoir jamais été ? De ne pas avoir émis de réflexion sexiste ? Homophobe ? Certainement pas, il faudrait, pour avoir un passé sans tâche, ne jamais avoir été un petit garçon dans une cour de récréation, pour commencer. Alors oui, la généralisation me semble justifiée, plus justifiée en tout cas que des distinctions byzantines… On notera par ailleurs que toutes les femmes n’ont pas le beau rôle, dans « Les crocodiles » : certaines font des réflexions sexistes envers d’autres femmes, par exemple. Il n’y a pas un discours univoque qui distinguerait les humains entre le « gentil sexe » et le « méchant ».
Et enfin, l’auteur est lui-même un homme. S’il distinguait les hommes « gentils » des autres, il s’exclurait de ce qu’il dénonce et se poserait en donneur de leçons.

Cinquième objection : l’animalisation d’une catégorie de la population n’est pas quelque chose d’innocent

Il y a des précédents terribles, il est vrai. Pendant la dernière guerre, les japonais n’ont plus été représentés (dans les discours, plutôt qu’en dessin), aux États-Unis, que comme des singes, des serpents, des rats ou des cafards à exterminer… Et le jour où Hiroshima a été rayé de la carte avec cent mille hommes, femmes et enfants, personne n’a versé de larme et la presse a salué la prouesse scientifique (les Américains ne se sont inquiétés de la menace atomique qu’en 1949, lorsque l’URSS a été, à son tour, équipé de la bombe). Avoir représenté des personnes comme des non-humains a installé la possibilité « morale » de faire disparaître lesdits humains. Il existe bien des précédents : les Allemands représentés en cochons pendant la première guerre mondiale, les juifs représentés comme des pieuvres, serpents, araignées,… Même quand en France on comparait, au cours des années 1980, les japonais à des fourmis, c’était une manière de les extraire de l’humanité. On doit pouvoir trouver pas mal d’exemples : guerres, colonisations, exclusions diverses,… animalisation Mais il faut faire la distinction entre ces exemples, tout de même, car tous n’ont pas le même sens ni la même portée. Certains relèvent du procédé stylistique (Calvo, Spiegelman) avant tout destiné à faciliter la lecture : dans Maus, on sait qui sont les juifs car ces derniers sont représentés comme des souris, mais chaque protagoniste n’en a pas moins sa personnalité, ses qualités et ses défauts, son égoïsme ou son courage, etc. Mais quelles que soient les distinctions qu’on peut faire (il y a eu de gentils allemands), pendant la seconde guerre mondiale, être juif n’était pas une position sociale confortable, c’était un danger vital. Quoi que l’on pense de l’animalisation comme procédé visuel, nos crocodiles ont une particularité : ils n’appartiennent pas à un groupe religieux ou ethnique, ils ne seront jamais ostracisés et encore moins envoyés dans des camps de la mort, car les hommes et les femmes vivent ensemble et vivront toujours ensemble, il ne peut pas y avoir de projet d’extermination derrière cette animalisation.

Objection aux objections : si tu es pas d’accord avec chaque aspect de ce livre, tu es un salaud, un masculiniste enragé

J’ai lu plusieurs fois cette réfutation : il faut être d’accord avec tout, et sinon, c’est qu’on est dans le camp des méchants. On n’a pas le droit de questionner les choix visuels, on n’a pas le droit de mettre en cause l’animalisation ou la généralisation, on n’a pas le droit de râler à propos du partenariat avec tel journal, ou le fait que ça soit publié par un gros éditeur, etc., etc., car les critiquer revient à refuser l’existence du harcèlement de rue, et dire « je ne suis pas comme ça », c’est faire son « male in tears ». Bon.
Je trouve une telle objection plutôt irrecevable, parce qu’elle relève du terrorisme intellectuel : la cause est juste, donc on n’a pas le droit d’avoir un avis. Et le plus absurde c’est qu’il s’agit d’une œuvre destinée à amener les gens à porter un regard différent sur la société, à faire prendre conscience de ses défauts, il faut donc admettre par avance que tout le monde ne sera pas d’accord sur tout. Et que l’on peut être d’accord sur les principes mais se poser des questions sur la réalisation : je parie que l’auteur lui-même s’est posé des questions quant à ses parti-pris formels, et en tout cas on ne lui reprocherait pas d’y avoir réfléchi, pourquoi les lecteurs n’aurait-ils pas le droit de discuter aussi ? Et bien entendu qu’en tant qu’homme on a le droit de se sentir vexé d’être mis « dans le même panier » que des gens que l’on considère comme des salauds. Que ce soit mérité ou pas, c’est vexant. Mais on ne doit pas réagir à cette vexation en réclamant une forme d’équité assez absurde (« et les filles qui commettent des viols, ça existe hein ! ») ni niant, ni en autoflagellant, mais bien en améliorant le monde au niveau où on peut le faire.

questions

En temps de guerre, interdiction de penser, chacun doit connaître sa place.

La terreur intellectuelle est contre-productive et fait du mal aux mouvements progressistes, quels qu’ils soient, parce qu’ils disent, en gros : « vous devez penser comme moi, ou au moins faire semblant ». Une telle injonction ne peut mener qu’à l’hypocrisie, certainement pas au progrès. Le progrès, c’est aussi un pari, ça implique un minimum de confiance dans le genre humain, se dire que les gens peuvent être blessants ou injustes par ignorance ou par habitude, mais que si ce n’est pas exprès, ce n’est pas irrémédiable. Car si c’était irrémédiable, d’ailleurs à quoi bon discuter ? Sur certains débats, on voit les gens devenir littéralement fous pour un mot d’humour mal reçu, la méconnaissance d’un vocabulaire, l’ignorance d’une situation quelconque4, ou simplement le fait de ne pas être tout à fait d’accord. Entre ma pratique des forums au milieu des années 1990 et aujourd’hui, j’ai l’impression d’une sorte de déclin du principe même de conversation, où toute contradiction est vécue de manière immature : dire « mais » fait de vous un ennemi à la mode bushiste : « si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous ». Et ça se retrouve ailleurs que sur les réseaux sociaux : nos politiques, par exemple, pensent que si on n’aime pas quelque chose (le voile islamique, les clowns agressifs, les tweets grossiers, ou ce que vous voudrez), alors il faut l’interdire. On comprend que plus personne ne croie plus en la démocratie si les confrontations d’opinions sont devenues nerveusement insupportables.

  1. Les postfaces sont signées par Irene Zeilinger, l’association Stop-Harcèlement-de-Rue, Lauren Plume et enfin Anne-Charlotte Husson. []
  2. On me précise qu’en France, le partenariat est fait avec Causette, et en Belgique, avec l’édition belge de Elle, journal plus préoccupé par la cause féministe que son homologue français. []
  3. Je pense subitement à l’excellent Vaughn Bode et à son univers fait de femmes plantureuses et de lézards un peu idiots… []
  4. cf. le blog Lesquestionscomposent, dont l’auteur explique quitter Twitter notamment pour avoir appelé « mec » une personne qui s’est révélée être une femme transsexuelle si j’ai bien compris… []