Le reste du monde, ce lieu angoissant

Le film Jason Bourne (dont je reparlerai en détail ailleurs) s’ouvre sur une scène de boxe brutale située dans la ville grecque de Tsamantas, non loin de la frontière albanaise. Vieux pick-ups, routes de terre désertique et poussiéreuse, inquiétants orientaux qui ne savent s’exprimer que par des aboiements inintelligibles et semblent surexcités à l’idée de faire des paris illégaux sur des costaux qui battent torse-nus.

Dans tout le film, les foules ne s’expriment qu’en aboyant et en gesticulant de manière erratique, à la manière des personnages non-joueurs des jeux vidéo, qu’elles se trouvent à Tsamantas, Athènes, en Islande, à Berlin ou à Londres. À Las Vegas ou à Washington, en revanche, les humains sont doués du don de parole ou au moins capables d’agir autrement qu’en essaim1.

Je dois dire qu’un des points que j’ai apprécié dans les deux premiers (et seuls bons) films de la série Jason Bourne (La mémoire dans la peau/La mort dans la peau) était le rapport entre des espions paranoïaques qui s’affrontent et le commun des mortels, complètement inconscient de côtoyer ce monde parallèle. Mais dans celui-ci, la situation se renverse . Les espions n’y sont plus des automates2 lancés à la poursuite du héros au milieu d’une foule innocente, mais des individus libres, dotés de motivations individuelles (survivre, se venger, contrôler, aider, découvrir une vérité,…) traversant un monde hostile ou personne d’autre qu’eux ne semble capable de penser par soi-même.

Revenons au village de Tsamantas (Τσαμαντάς). Celui-ci existe bel et bien. Sa population ne dépasse pas la centaine de personnes. Depuis ses montagnes on aperçoit l’Albanie, mais aussi, à l’Ouest, l’île de Corfou. Les photographies de Tsamantas que l’on trouve en ligne renvoient une image passablement différente de celle qui est véhiculée dans le film :

On trouve des plateaux arides dans les Balkans, mais ces scènes du film Jason Bourne a plus vraisemblablement été tourné en Espagne ou dans le Nevada (les deux lieux ont servi au tournage). Quand à la ville d’Athènes et ses émeutes anti-finance (ahurissantes : chaque coin de rue est occupé par des gens dont l’unique occupation est de jeter des cocktails Molotov), elle a été « reconstituée » à Santa Cruz de Tenerife, dans les îles Canaries.

Voici un film qui ne nous apprend rien sur les pays que son héros est censé traverser et qui nous offre l’image d’un monde indéchiffrable, barbare et menaçant, où les seules personnes capables d’agir de manière individuelle sont des étasuniens3.
Bien entendu, les Étasuniens ne sont pas seuls à se faire des idées absurdes sur le reste du monde4, et sans doute aussi sur les États-Unis. Mais à l’ère du « village global », on pouvait espérer un peu mieux.

  1. J’ai été frappé aussi par une scène située en plein-air, à Paddington Plaza (Londres), où le déclenchement de deux sirènes d’alarme dans les immeubles suffit à provoquer un mouvement de panique assez absurde. [↩]
  2. Pour ceux qui ne sont pas familiers de la série, Jason Bourne fait partie d’un groupe d’agents spéciaux dont on a effacé la personnalité et la mémoire pour en faire des assassins aux capacités surhumaines et totalement dénués d’états d’âme. [↩]
  3. Notons aussi la présence d’un hacktiviste Français — j’imagine, vu son nom — nommé Christian Dassault. Cet espèce de Julian Assange est un défenseur fanatique de la transparence, mais même s’il a quelques lignes de dialogue au cours du film, sa manière de réfléchir n’est pas très logique : après avoir tenté de convaincre Jason Bourne de se rallier à sa cause, il profite de la première seconde d’inattention de ce dernier pour tenter de le tuer, sans arme à feu, alors qu’il pourrait deviner facilement que ce mouvement mènera inéluctablement à sa propre mort. [↩]
  4. Qu’on se rappelle de la guerre en Yougoslavie, illustrée au JT avec des vieux paysans des alpes dinariques montés sur leurs ânes… [↩]

Quelle photo officielle ?

Nouveau président, nouvelle photo officielle. Comment renvoyer l’image d’un dirigeant moderne qui bouscule les codes et pousse mémé dans les orties en ruant dans les brancards ? J’ai quelques suggestions.
Si l’une d’entre elles est retenue, je veux percevoir des royalties :

– Photographe : Nan Goldin. Le président prend un bain, les yeux révulsés, l’air complètement défoncé. On devine qu’une femme est assise sur le bord de la baignoire.
– Photographe : Martin Parr. Le président mange un plat en gelée aux couleurs peu appétissantes dans un restoroute Jacques Borel. Le mobilier est en plastique moulé orange giscardien.
– Photographe : Charles Fréger. Déguisé en chamane traditionnel picard, le président se tient seul dans un champ de betteraves. Au loin, on devine la cathédrale d’Amiens.
– Photographe : Annie Leibovitz. Le président, habillé en Prince de contes de fées, se trouve sur un cheval blanc. Il y a de la brume, l’éclairage est artificiel et l’image abusivement retouchée.
– Photographe : David la Chapelle. Le président se tient debout, les bras en croix, vêtu d’une toge et augmenté d’une auréole.
– Photographe : Valérie Belin. Une série de photographies de sosies du président. Le spectateur ne sait s’il s’agit de véritables personnes ou de mannequins.

D’autres idées ?

Eurovision 2017

Pour vous, hier, j’ai regardé l’Eurovision.
Je déteste quatre vingt quinze pour cent de ce que j’y entends mais j’aime bien ce spectacle quand même, impossible de dire pourquoi. À titre professionnel, je m’intéresse au travail réalisé sur les décors, souvent très high-tech (mais plutôt moins impressionnants cette année que d’autres). Et pour je ne sais quelle raison, l’habitude, sans doute, la distribution finale des notes m’hypnotise.
Norway, one point. Norvège, un point.

Image faussement glitchée, masque de soudeur serti de diodes façon Daft Punk bricolé et mélodie pop sucrée,… La Norvège a tenté de faire quelque chose mais on ne comprend pas bien quoi, on a l’impression du résultat du travail de plusieurs personnes qui ne se seraient jamais consultées.

Un jour par an, on prend des nouvelles de tout un tas d’autres pays du continent (élargi à des contrées telles que l’Azerbaïdjan, Israël et l’Australie) qui malgré l’éloignement géographique et culturel s’avèrent capables de contribuer à une même culture musicale composée de chansons que (je crois) presque personne n’aurait l’idée de composer dans un autre cadre, où des bad boys tout droit sortis de publicités pour gels capillaires pédalent dans une soupe eurodance 1990 et où la chanteuse Azérie tente de ressusciter la new wave berlinoise d’avant la chute du mur sur une mélodie variétoche improbable. L’Eurovision est un lieu hors du temps ou les époques se télescopent et où chaque pays tente avec plus ou moins de succès de faire valoir son identité, parfois à coup de polyphonies folkloriques, de percussions traditionnelles ou de violons tziganes.
Je dois dire que quand la chanteuse roumaine au physique de Kylie Minogue, en duo avec un faux rappeur, s’est mise à lancer de virtuoses yodles tyroliens avec une voix à la Dolly Parton, sur des rythmes militaires, je me suis dit que j’aurais dû lire en détail le projet de Frexit de François Asselineau.

...
Freddy Mercury et Luciano Pavarotti ont enregistré un duo. Le chanteur qui représentait la Croatie parvient au tour de force d’incarner les deux chanteurs à lui tout seul, puisqu’il est leur synthèse physique, vocale et artistique — avec un petit quelque chose d’Elton John et la barbiche de George Michael. Il est célèbre pour son homophobie affirmée, puisqu’il a notamment dit que les gays et lesbiennes ne sauraient bénéficier des mêmes droits que les hétérosexuels car ce serait « un retour à Sodome et Gomorrhe ». Son pays, il faut le dire, n’est pas spécialement gay-friendly et a même changé sa constitution par référendum pour interdire par avance toute possibilité d’un mariage homosexuel. Avec la Russie, la Serbie (cf. l’excellent film La Parade) et l’horrible Tchétchénie, est-ce que tous les pays dits « de l’Est » ont cette même fixation malsaine et parfois mortifère ? (je me pose vraiment la question)

Chaque année, les commentateurs français se plaignent de voir que les points sont distribués par « blocs » : bloc slave, bloc adriatique, bloc caucasien, bloc balkanique, bloc scandinave, bloc anglo-saxon (désormais renforcé par l’Australie), bloc baltique, bloc Mitteleuropéen… Le bloc francophone n’est pas très soudé et il n’existe pas de bloc « crâneurs arrogants », alors la France se retrouve un peu isolée et n’a pas remporté la compétition depuis quarante ans. La dernière fois c’était l’année de la naissance d’Emmanuel Macron, avec la victoire de la franco-portugaise Marie Myriam. Moi qui n’ai pas de mémoire, je m’en souviens comme si c’était hier. Hier, justement, c’est le Portugal qui a gagné, avec une chanson atypique servie par la jolie voix retenue d’un jeune homme dont on nous a appris qu’il attendait une greffe cardiaque et que sa santé est si fragile que sa sœur a fait les répétitions à sa place.

Au moment de l’annonce des points remis par Israël, le présentateur a dit avec tristesse que cette quarante-quatrième participation de son pays à la compétition serait la dernière du fait de la décision du gouvernement de Benjamin Netanyahu de démanteler l’audiovisuel public israélien.

On ne parle généralement pas de politique à l’Eurovision. Mais cette année, la Russie s’est vue disqualifiée de la compétition puisque la chanteuse qui représentait l’empire avait donné des concerts en Crimée, territoire disputé par la Russie et par l’Ukraine, pays organisateur cette année. L’an dernier, l’Ukraine avait remporté le concours avec une chanson inhabituellement sombre qui évoquait la déportation des Tatars de Crimée en 1944.

Mon bilan de l’édition de cette année est globalement négatif, tout était assez mauvais, rien ne m’en reste, j’ai perdu une soirée à regarder des gens se dandiner sur de la mauvaise musique. La France avait envoyé un R’n’b vaguement orientalisant d’orchestre de mariage ou de bar mitzvah, plus facile à oublier que la chanson de l’année précédente, du même compositeur. J’ai tout de même bien aimé la voix de la chanteuse belge, celle, légèrement voilée, de sa collègue allemande, et peut-être bien aussi celle de leur concurrente polonaise mais je n’ai entendu qu’un extrait de sa chanson.
Oui, je sais, tout ça n’est pas très intéressant, mais il fallait que je le dise à quelqu’un. Et ce quelqu’un, ce fut toi, infortuné lecteur.

C’était Chloé F*

Le Havre. Mon train est à quai pour encore quelques minutes.
Une adolescente fluette d’une quinzaine d’années, aux cheveux très blonds, presque blancs, passe dans l’allée du wagon d’un pas décidé et lourd, étonnamment lourd, en fait, pour son gabarit, car je doute qu’elle atteigne quarante kilos. Je la vois sur la plate-forme qui crie quelque chose que je n’entends pas bien en direction d’une personne qui se trouve à l’extérieur. Elle passe le sas et continue à courir dans le wagon suivant. Je la perds de vue. Le train part. Quelques minutes plus tard, elle revient en sens inverse du même pas énergique et sonore et s’assoit juste derrière moi, devant les sièges d’une femme et de ses deux enfants. Elle leur parle, j’imagine qu’ils ont un lien peut-être familial. Je lis un peu puis je m’endors.

à Yvetot je suis réveillé par du chahut et beaucoup de confusion. Un bref cri de douleur, un « hé ! » ou un « aïe ! », et des insultes : « connasse ! pouffiasse ! t’es précoce ! ». L’adolescente fonce dans l’allée en faisant un doigt d’honneur, tournant finalement la tête pour crier « t’es une salope ! ». Elle sort du train qui repart presque aussitôt. J’essaie de l’apercevoir sur le quai mais elle a disparu.
En passant, elle a frappé la tête de la jeune fille qui se trouve derrière moi. Sa mère se demande surtout ce qu’elle a jeté : « C’est un papier ? C’est quoi ? Oh, c’est un préservatif ! Elle t’a jeté un préservatif ! ». Le fils, maigrichon avec une houpette blonde, des taches de rousseur et un survêtement noir synthétique, regrette son manque de présence d’esprit, il explique qu’il aurait pu faire un croche-pattes à la jeune malpolie, pour qu’elle tombe. Ni sa sœur ni sa mère ne relèvent son propos, alors il le répète plusieurs fois. La mère répète : « un préservatif ! ». Sa fille explique : « C’est Chloé F*, c’est une cassos, l’autre jour elle m’a traitée de cassos ! ».
« — Bon, vas sur Facebook ! Ça me plait pas trop, cette histoire ! Elle va voir ! Je ne vais pas en rester là, c’est moi qui te le dis ! Je vais la défoncer, j’ai pas dit mon dernier mot ! ».
Apparemment, Facebook ne fonctionne pas : entre Yvetot et Rouen on capte pas bien. Le garçon continue de regretter à voix haute de ne pas avoir pensé à faire un croche-pattes. À Rouen, la petite famille descend.

Nous les petits, les sans-grade

Je dois voter pour quelqu’un que j’aime pas afin de faire barrage à quelqu’un qui ne va pas passer. Donc je me dis bon okay cette élection c’est vraiment de la drouille, alors dimanche, oui, je vote comme on m’oblige, pour le bien de la démocratie, mais je noie mon chagrin dans l’alcool. Je précise que je suis un alcoolique léger, je ne bois jamais d’alcools forts. Enfin cette semaine j’ai trempé mes lèvres dans de la vodka à cause d’un concours de circonstances. On m’avait dit « goûte ! », alors j’ai goûté, pour la convivialité, pour avoir l’air cool, pour faire genre le mec qui a déjà bu de l’alcool fort, que ça fait pas tousser. Mais bon hein normalement je m’arrête au Porto ou au Martini. Et généralement c’est Martini (Rosso), plutôt, mais le Porto est très bien aussi, enfin certains sont un peu forts, faut dire ce qui est. Beaucoup de gens me disent : « le Martini, okay, mais le blanc ». Mais moi pas du tout. Je ne déteste pas le blanc, attention (sans vodka, par contre) mais je préfère nettement le rouge.
Alors l’autre jour je passe à Simply, et en prévision de dimanche, donc, je me dis : « Tiens je vais acheter une bouteille ». Seulement ils n’avaient que des bouteilles de 50 centilitres, apparemment tout le monde avait eu la même idée que moi. Forcément. C’est aussi ça la démocratie, tout le monde pense le même truc en même temps. Ébranlé par cette situation inattendue, et de peur que le lendemain j’aie encore moins le choix, je prends ce qu’on m’a laissé (on ne peut pas dire qu’on ait le choix de grand chose ces temps-ci, dis-donc), c’est à dire la petite bouteille. Ça me coûte six euros et quelques.

Cette image n’a aucun rapport. Ce sont les bulles produites par le lavabo du premier wagon du du train Intercités 3101 que je prends tous les mardis matin. Si vous cliquez vous verrez la vidéo.

Trois jours plus tard, c’est à dire aujourd’hui, je retourne à Simply mais pour complètement autre chose. Je ne vais pas rentrer dans les détails car ça a très peu d’intérêt dans mon récit, mais bon je passe souvent à Simply (chez Simply ? au Simply ?) quand je remonte de la gare car c’est sur le chemin. Ce n’est pas que je milite pour cette chaîne, j’y vais parce que c’est sur ma route, j’y allais déjà quand ça s’appelait Atac, et, il y a encore plus longtemps, à l’époque où ça s’appelait Unimag. Par curiosité, espérant voir qu’il n’y avait plus de bouteilles du tout (j’aurais pu me dire « j’ai été bien avisé d’être prévoyant » et sourire intérieurement en pensant aux autres qui n’auront pas eu ma sagesse), je passe quand même inspecter le rayonnage des apéritifs et là je vois qu’ils ont fait du réassort en Martini Rosso, et conditionné au litre, s’il vous plait ! Et au prix de huit euros et quelque, pour couronner le tout ! Si le prix au litre avait été le même quel que soit le conditionnement, la petite bouteille aurait dû être vendue quatre euros, ou la grande douze euros, mais là c’est n’importe quoi c’est pas cohérent, enfin c’est pas le même prix au litre, quoi. Inutile d’avoir fait polytechnique pour constater que je me suis bien fait avoir. Tout ça parce que j’avais cru à une pénurie, que je m’étais montré prévoyant. Puni d’avoir voulu trop bien faire.
« Trop bon trop con », comme disait le Mahatma Gandhi.

C’est vraiment horrible ce qu’on subit, nous les gens normaux. Et tout ça, les froids technocrates de Bruxelles qui nous voient comme des chiffres, comme du chômage, comme du PIB, comme de la confiance des ménages, ils s’en moquent bien de ce qu’on vit ! Ah ça, si elle passe, Le Pen, faudra peut-être pas s’étonner ! Je vous le dis ! Bon et d’ailleurs faut que je rachète une bouteille parce que là je viens de la terminer.

L’évolution de la situation, minute par minute

« — … Donc tout de suite sur place nous retrouvons notre envoyé spécial Jean-Claude Molineau. Donc Jean-Claude vous êtes sur place, vous vous trouvez précisément dans la rue où ça s’est passé, vous me confirmez que c’est bien ça ?

—  Oui Richard, je suis dans la rue où le suspect a été arrêté par la brigade d’intervention ce matin à l’aube et c’est la cinquième fois que nous sommes en duplex pour que je vous le répète.

—  D’accord, donc vous êtes à l’endroit exact où ça s’est passé. Qu’est-ce que vous voyez dans la rue, qu’est-ce qu’il se passe ?

—  Là, je ne vois pas grand chose car je regarde en direction de la caméra. Derrière la caméra il y a le cadreur et derrière le cadreur il y a un mur. La caméra pointe vers l’immeuble où tout s’est passé, vous devez en voir beaucoup plus que moi juste derrière mon épaule. Si je vous bouche le champ je peux aller prendre un café pour que vous puissiez bien regarder.

—  Et donc vous ne pouvez pas vous approcher plus ?

—  Si je m’approche vous verrez mon visage en trop gros plan, ça fera vraiment bizarre à l’écran, croyez-moi. Le cadreur préfère que je reste à cette distance, quand je m’approche trop il fait un petit moulinet avec la main pour me faire comprendre que je dois reculer.

—  D’accord, et est-ce que vous avez parlé aux riverains, est-ce que vous avez des détails sur le déroulement des opérations ?

—  Oui, j’ai parlé à un voisin, il habitait l’appartement d’à côté et les policiers l’ont réveillé à cinq heures pour mener l’opération en passant par sa fenêtre, ils lui ont dit de sortir de chez lui. Il m’a raconté qu’il avait eu très peur.

— Donc il ne peut pas encore regagner son appartement ?

— Son appartement est encore réquisitionné pour les besoins de l’enquête. Comme il est resté en pyjama, il a été placé sous une couverture de survie, même s’il ne fait pas vraiment très froid.

—  Est-ce qu’il se doutait de ce qui se passait dans l’appartement du dessus ? Il connaissait ses voisins ?

—   Il connaît certainement une partie de ses voisins mais sans doute pas tous car c’est un grand immeuble. Je ne lui ai pas demandé son avis à propos de l’appartement du dessus, je lui ai juste demandé s’il se doutait de ce qui se passait dans l’appartement d’à côté, où a eu lieu l’intervention. Il m’a répondu qu’il ne se se serait jamais douté, qu’il n’aurait jamais cru.

—  Donc c’est un quartier calme, habituellement ?

—  Oui c’est un quartier très tranquille, il ne se passe jamais rien et d’ailleurs tous les riverains avec qui j’ai parlé m’ont dit que ça n’était jamais arrivé avant, qu’ils ne se seraient jamais douté, et donc, qu’ils étaient très surpris.

—  Bien, merci Jean-Claude, nous serons en duplex toutes les demi-heures pour connaître l’évolution de la situation au fur et à mesure, merci Jean-Claude. »

Fiche métier : Assistant parlementaire fictif

Nature du travail

Des tâches aussi variées que floues

L’Assistant parlementaire fictif n’est pas astreint à des tâches précises et doit, lorsqu’on l’interroge sur le sujet, savoir rester évasif et n’évoquer que des faits invérifiables, tels que l’assistance au tri des courriers importants, la relecture de discours, le visionnage d’émissions télévisées, l’accompagnement au restaurant ou le soutien moral.

Invérifiabilité

Faire régulièrement acte de présence à des événements officiels est important, quand bien même les témoins ne se rappelleraient avoir vu l’assistant parlementaire fictif que collé au buffet. Cela lui permettra, en cas d’enquête, de laisser entendre qu’il était, avec une discrétion qui confine à la modestie, en train de travailler : « tout en mangeant des olives, j’écoutais les conversations, je prenais le pouls de l’opinion ».

Compétences

Savoir faire preuve d’organisation

L’Assistant parlementaire fictif doit disposer d’un Relevé d’Identité Bancaire, qui permettra à son employeur de lui faire parvenir ses salaires. Si l’assistant parlementaire fictif doit rétrocéder une partie des sommes perçues au parlementaire, il devra tenir une double-comptabilité.

Ne pas avoir le goût du travail en équipe

« Pour vivre fictif, vivons caché », telle pourrait être la devise de l’Assistant parlementaire fictif. En effet, avoir des collègues non-fictifs peut causer des désagréments divers, tels que la jalousie et la rancœur : « pourquoi cette personne que l’on n’a jamais vu travailler est-elle payée dix fois plus que moi qui suis sur le pont cinquante heures par semaine ? ».

Faire partie de la France qui se lêve tôt

En cas d’enquête, les perquisitions peuvent commencer à 6:00 du matin. Savoir régler son réveil est donc une compétence indispensable à la profession d’assistant parlementaire fictif.

Entretenir des rapports distants avec la presse

On dit souvent que les journalistes sont les laquais du grand capital et les auxiliaires du pouvoir, mais il ne faut pas se fier à cette vision idyllique, certains se montrent au contraire soupçonneux et entêtés. Il ne faut donc pas leur parler, ni laisser leur parler toute personne parmi vos proches qui serait susceptible de les informer.

Lieux d’exercice

Un métier sédentaire

Le télétravail est à la mode : pour un assistant parlementaire fictif, nul besoin de se rendre à l’Assemblée, dans une permanence ou dans quelque autre lieu. On exercera cette profession depuis chez soi.

Le plus souvent en pyjama

En travaillent à domicile, on évite les frais de déplacement, mais aussi les frais de représentation : nul besoin de s’offrir des costumes ou des tailleurs, on peut rester en robe de chambre et en pantoufles toute la journée, quand bien même on serait censé exercer son activité d’assistant au parlement européen.

Accès au métier

Niveau d’études et cooptation

Le niveau d’études pour accéder au statut d’Assistant parlementaire fictif est variable. Ce sont avant tout les relations, et notamment les relations familiales, qui entrent en ligne de compte.

Salaire

Salaire du débutant

Les revenus d’un assistant parlementaire fictif sont très variables. Autrefois, ils pouvaient atteindre l’intégralité de l’enveloppe financière allouée au parlementaire (soit 9561 euros mensuels à l’Assemblée nationale ou 7593 euros au Sénat), y compris pour des membres de sa famille. Malheureusement, les lois sur la transparence de la vie politique imposent désormais de déclarer l’identité des bénéficiaires de ces salaires, leqquels ne peuvent excéder, pour les conjoints ou les enfants du parlementaire, 4700 euros à l’Assemblée et 2516 euros au Sénat. Par ailleurs, si le parlementaire doit avoir des assistants non-fictifs, il faudra qu’il pense à céder à ceux-ci une part symbolique du pécule.

Niveau supérieur : Strasbourg et Bruxelles

C’est comme député européen que l’on se fait allouer le plus de fric pour rémunérer ses assistants parlementaires : 21 379 euros mensuels. Autant dire qu’avec une telle somme, il y a moyen d’arroser largement sa famille mais aussi ses amis ou des gens employés à d’autres tâches que celles pour lesquelles elles palpent. Les rémunérations des assistants vont de 500 euros mensuels, pour les véritables assistants parlementaires, à plusieurs milliers, pour les gens à qui on souhaite vraiment faire plaisir.
Il n’est pas nécessaire d’adhérer au projet de l’Union Européenne pour être député européen, on peut même faire une carrière de député européen en proposant un programme anti-européen, mais il est important de rester discret car c’est pas des rigolos.

Savoir rédiger des lettres de menaces destinées à être adressées à des journalistes ou des juges peut être une compétence utile au métier d’assistant parlementaire fictif. Être capable d’effectuer une sélection parmi les images de type « clip art » pour illustrer ces courriers et améliorer leur impact visuel est un « plus » appréciable.

Évolution de carrière

La médaille du travail

Comme dans toute autre profession salariée, les assistants parlementaires fictifs peuvent solliciter le ministère du travail pour se voir décerner la médaille d’honneur du travail. Pour figurer dans la promotion du 1er janvier, il faut déposer son dossier en préfecture avant le 15 octobre. Pour figurer dans la promotion du 14 juillet, il faut le faire avant le 1er mai. Il existe plusieurs médailles : argent (20 ans d’ancienneté), vermeil (30 ans), or (35 ans) et grande médaille d’or (40 ans). Bien que ça ne soit pas une obligation pour lui, l’employeur peut profiter de cette occasion pour gratifier le salarié d’une prime bien méritée.

Un métier en péril

Juges rouges, fouille-merdes des médias, inflation du nombre de lois liées à la transparence politique, condamnations, déontologie, bonnes pratiques… tout ceci donne une piètre réputation à la profession d’assistant parlementaire fictif et décourage les vocations. Il ne suffit plus d’affirmer avoir une moralité sans faille ou de traiter de populistes ceux qui signalent les magouilles, le monde est en mutation et il faut en tenir compte.
Les parlementaires, qui rappelons-le, font les lois, devront à l’avenir mettre au point de nouveaux dispositifs pour détourner les fonds publics, faute de quoi l’élite de la nation se détournera de la vie publique et risque peu à peu de perdre le goût de l’exercice du pouvoir.

François Fictif

Journal de François Fillon

Le 6 avril
Le réveil de Penelope sonne à 6h30, car elle veut être bien coiffée au moment de la prochaine perquisition — qui arrivera certainement puisque tant qu’aucune preuve d’emploi effectif n’aura été trouvée, il faudra que les enquêteurs cherchent, et ils vont chercher longtemps. Je n’ose lui apprendre que la vraie heure légale est 6h00, elle serait fichue de me lever une heure plus tôt. Je me vengerai, j’ai noté toutes les heures et tous les noms. Un peu plus tard, à France Inter, Vanhoenacker et Meurice me chambrent. Pourquoi je vais à ces trucs ? Je me vengerai, j’ai noté toutes les heures, tous les noms. Fin d’après-midi à Strasbourg : un gars vêtu d’un tee-shirt « Jeunes avec Fillon » s’approche de moi. Il n’a pas l’air très jeune mais je n’ai pas le temps de m’inquiéter, il me gueule un truc et me projette un paquet de farine sur la figure. Je voulais être blanchi, et voilà que je me retrouve à ressembler à Tony Montana à la fin de Scarface. Mes yeux sont protégés par mes sourcils et j’improvise une vanne : « J’espère qu’elle est française, cette farine ! ». Fair-play et chauvin à la fois, les Français aiment le fair-play et ils sont chauvins. Je suis fair-play, mais je me vengerai, j’ai noté toutes les heures et tous les noms. J’allume BFM, mais trop tard pour écouter Ruth Elkrief dire du bien de moi. Ça me fait toujours un bien fou.

Penelope a armé son réveil. Dehors, j’entends le cri d’une chouette effraie, j’ai l’impression de l’entendre dire « rends l’argent ! ».
Demain sera un autre jour.