Suce mon doigt

Youtube. Pour une fois, j’ai laissé la réclame défiler. On me promettait que ça allait parler de rencontre, de partage et de nourriture, voire même d’amour, avec comme sujets d’expérience de vrais gens de la vraie vie, qui ont pour point commun d’être des célibataires aux abois. Une curiosité sans doute perverse, donc, m’a poussé à visionner le film pour constater le désastre.
Des gens jeunes et beaux aux physiques, à l’apparence vestimentaire, aux accents et aux phénotypes divers, sans doute un peu trop parfaits dans leurs genres respectifs pour qu’on croie qu’il ne s’agit pas d’acteurs, sont réunis par paire autour d’une table dressée qui contient les aliments qui les rassemblent, présentés d’une manière appétissante qui n’évoque pas vraiment l’annonceur (la marque de nourriture industrielle allemande Knorr). On apparie deux amateurs de viande, deux amateurs de plats pimentés, deux amateurs de poisson, deux amateurs de légumes, etc. Chaque membre du duo doit se faire nourrir par de celui ou celle qui partage sa table, qui a la charge de lui placer la nourriture dans la bouche.

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La suite est indescriptiblement cradingue : les uns jouent à se jeter de la nourriture comme on jette des sardines aux otaries pendant un numéro de cirque, et les autres se croient dans le film 9 semaines et demi, qui était déjà consternant en son temps, se bandant les yeux et miment plus ou moins des pratiques amoureuses : on ne se connaît que depuis deux minutes, mais suce mon doigt, je l’ai mis dans la sauce ! Des fois qu’on n’aurait pas compris que la frustration sexuelle peut se guérir par les briques de nourriture au bon goût de conservateurs. Chacun se dit ensuite charmé de l’expérience et ne rêve que de revoir la personne qui lui a donné la becquée.

La comm’ est capable de salir en une seule pub la rencontre, l’amour, la nourriture et le partage. Faut le faire, quand même. Ils sont forts. Ils tueront tout ce qui veut dire quelque chose, jusqu’à nous avoir rendu le monde aussi fade que ce qu’ils cherchent à nous vendre.

Italo Calvino à Cormeilles

Mon père possédait une toute petite salle dont il laissait l’usage à des associations de la ville, et principalement à l’association Plaisir de connaître, un cercle culturel sans subventions tenu par une mère et sa fille qui vivaient ensemble et semblaient n’exister que pour cette activité bénévole. Elles annonçaient leurs événements avec des affiches sérigraphiées dans le garage de leur pavillon1. Elles invitaient des conférenciers2 et projetaient des films3, dont les séances étaient suivies de débats érudits. Tout le monde clopait dans trente mètre carrés4, et l’endroit était un haut lieu de contestation au maire. Le mercredi, j’y faisais du théâtre, et notamment du théâtre de marionnettes.

En 1979, nous avons monté une adaptation en théâtre d’ombres des aventures de Marcovaldo, par Italo Calvino. L’auteur, qui vivait à Paris, à quinze kilomètres de chez nous, est venu en personne assister à la représentation, le 19 janvier 1980. J’étais excité comme une puce, je me souviens que j’avais tenté de faire de l’humour mais que j’avais été le seul à me comprendre. On transmet parfois mal son propos quand on a dix ans.

calvino

Il y a quelques heures, cherchant les légos de son enfance dans le grenier qui se trouve au dessus de mon bureau, mon frère a retrouvé un vieil album de photographies que je prenais avec mon premier appareil, un Kodak Instamatic pocket qui s’utilisait avec des films montés en cartouche, au format 110. Il reste six photos de cette soirée. On voit un peu le spectacle, on voit Calvino, et je reconnais deux jumelles qui étaient dans ma classe, dont le père était maréchal-ferrand, car ça existait encore. Je sais que les organisatrices ont pris d’autres photos, bien meilleures, dont une avec moi, mais elles sont mortes aujourd’hui.

Presque au même moment, mais je ne sais plus dire si c’était avant ou après, un ami de ma grand-mère, Robert Rocard — l’oncle de Michel, pour la petite histoire —, m’a confié sa traduction d’un recueil de contes populaires italiens réunis par Calvino, et laborieusement tapée à la machine par ses soins. J’en ai éparpillé les pages, car celles-ci n’étaient pas reliées.
Des années plus tard, j’ai réellement découvert, et profondément aimé, la littérature à la fois cérébrale et sentimentale d’Italo Calvino. Et j’ai longtemps été peiné de ne pas retrouver de photographies de cette soirée là.

  1. Le dessin des sérigraphies n’était pas réalisé par insolation, mais directement avec une peinture au latex. []
  2. je me souviens de René Dumont, de Jean-Claude Guillebaud et de Raymond Depardon. []
  3. je me souviens vivement de Phase IV, le film fantastique de Saul Bass, et de deux films de Kurosawa qui m’ont marqué à jamais, Les Sept Samouraï et Dersou Ouzala. []
  4. Souvenir erroné de ma part, j’avais dix-onze ans, cf. le commentaire de ma mère plus bas. []

un commentaire par an

Je tombe sur un article et j’ai envie de lui répondre, car je le trouve juste sur certains points, mais pas sur d’autres. J’écris un long commentaire.
Le lendemain, je suis curieux de savoir si on m’a répondu. J’ai un mal fou à retrouver l’article mais j’y arrive. Et je découvre que l’article en question date d’un an, que je l’avais déjà lu, que je l’avais déjà commenté et que j’avais peu ou prou dit exactement les mêmes choses.
Je ne sais pas décider si ça signifie que j’ai de la suite dans les idées, si ça veut dire que je suis gâteux, ou si c’est les deux à la fois.

Aujourd’hui j’ai erré sur Internet

(nota : les liens présents sur cette page passent par une page intermédiaire, afin d’empêcher les propriétaires de ces contenus de remonter jusqu’à ce site)

Aujourd’hui sur Facebook, je vois passer une publicité qui m’intrigue.
On y voit une (fausse je pense) capture d’écran bilingue de CNN qui nous montre une carte postale de Paris, un slogan anxiogène, et une image de ce qui pourrait être le club des motards de Kaboul (le type porte des gants de moto, non ?) :

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Ce qui m’a semblé étrange, c’était le nom de l’annonceur : Travelvacationhotel.com, qui évoque les voyages d’agrément, pas tellement le terrorisme, sur lequel les agences de voyage, à ma connaissance, ne communiquent jamais.

Comme je ne comprends pas, je clique, et j’arrive sur une page Facebook, qui est encore plus dissonante : quatre Footballeurs d’équipes différentes sont rassemblés derrière le nom un peu vague « News article » et la ligne de présentation Équipement de la maison. L’avatar est un ventre de femme enceinte portant une robe lilas à pois blancs.

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La page est aimée par treize personnes et l’unique post accessible (sans inscription en tout cas) reprend le visuel et le texte de la publicité qui avait attiré mon attention. Pas d’argument, d’information, rien, si ce n’est les commentaires de plusieurs internautes. Le post a été partagé dix-huit fois :

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Toujours pour comprendre, je clique, et j’arrive sur une page du site Travelvacationhotel. Il s’agit d’un blog WordPress assez peu soigné, intitulé Travel Vacation! et sous-titré Tips for good travel, qui ne contient que quatre artlicles de conseils de tourisme, pris sur d’autres sites.
L’article lié à la page Facebook, intitulé Some secrets to traveling like a local, est entouré de publicités mais n’a pour contenu rédactionnel qu’une vidéo.

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Un site caché utilisé pour diffuser discrètement des messages de menaces ou de revendications d’attentats ? Pas vraiment.
La vidéo reprend un vieux sujet d’Euronews sur des menaces faites à la France, suivi de pages qui nous annoncent rien moins que l’imminence de la Révélation, du dévoilement de la vérité, c’est à dire de l’Apocalypse.

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En cliquant sur le nom de l’utilisateur Youtube qui a posté la vidéo, je découvre ses goûts par les vidéos qu’il a « likées » (la musique de Men In Black, Mariah Carey, Skrillex, 4 non blondes, Blues Brothers, Whitney Houston, The Cranberries,…), mais surtout celles qu’il a réalisées lui-même, qui concernent la religion, l’Apocalypse, Jésus, Dieu, Daesh, l’Antéchrist, et qui contiennent parfois des théories scientifiques audacieuses :

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Sous les vidéos se trouvent des paragraphes obscurs : « Si vous voulez mettre un pouce rouge, ayez au moins le courage de me contredire, apportez des arguments, ne fuyez pas, je défis tout sages de me contredire. Et s’il vous plait, ne prenez pas une interprétation pour une preuve irréfutable, à moins que celle-ci soit basé sur des arguments solides » ; « Rare sont ceux qui se sanctifient dans la lumière, et non dans les ténèbres ! La doctrine de l’enlèvement de l’Eglise avant les tribulations à la rencontre du Seigneur, est renforcé par l’idée que, ce qui retient le Fils de l’Iniquité soit l’Eglise » ; « Bouc-M = Bouc émissaire. Je prends le risque d’annoncer…. Car cela m’a vraiment troublé, et c’est que depuis deux trois jours que je me suis rendu compte que les visions que j’avais eu depuis quelques mois concernaient cette courte période. J’avais également eu une vision dimanche dernier dans la nuit sur un événement qui ce passerait lundi ou mardi qui suivait, puis il y a eu les attentats à Bruxelles. Mais je n’avais pas pris le risque d’annoncer cela à l’avance, mais cette fois, je le prends ». Et ainsi de suite.

Au fil de la lecture, je me sens un peu mal à l’aise : je pensais rire devant les élucubrations d’une secte évangélique quelconque, mais je commence à réaliser que je suis plus vraisemblablement face aux délires d’une personne psychotique, stressée par les informations télévisées et obnubilée par la Bible, qui dépense sa pension en publicités sur Facebook. Et au fond ce n’est pas très drôle.

Le jour où je serai vraiment comme ça moi-même, pensez à me dire qu’il y a un truc qui cloche. Ce sera pour moi l’occasion de vous expliquer mes preuves que le temps de la grande tribulation approche.
Hrem.

Vive la République

Évadez-vous de votre gris quotidien, quittez la routine du métro-boulot-dodo, en glandant dans des casernes si vous avez de la chance.

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Et sinon, s’il en va de l’intérêt supérieur des taux d’intérêt, en tuant ou en vous faisant tuer pour le compte de Totareval.

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Et vive la République, vive la France.
Et sa maison du peuple si accueillante.

La magie des images

Sur Twitter, Gilles Klein a posté une bête image, une aquarelle d’Edward Hopper montrant une maison sur la côte Est des États-unis, à Gloucester, dans le Massachusetts.

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Un peu de pigments et de gomme arabique, beaucoup d’eau, et le résultat parvient à me rendre nostalgique d’un endroit où je ne suis jamais allé, mais aussi, quand je m’attarde sur le bas de l’image, dans le sable et les rochers, à me donner envie de retourner sur la côte bretonne, à qui je n’ai pas rendu visite depuis des années.

Les Français, les Anglais, et le dessin

Un texte assez intéressant signé par Rodolphe Töpffer, l’inventeur de la bande dessinée, en 1836. Il y compare le rapport qu’entretiennent la France et l’Angleterre au dessin politique.
La description des Français comme peuple des grandes idées inappliquées me semble avoir peu vieilli !

Les Français, quand ils proclament avec tant de complaisance qu’ils sont à la tête de la civilisation et de la liberté en Europe, disent une chose vraie et fausse, ridicule et grave tout à la fois. En tant que remuans, prêts à mettre en feu leur pays et l’Europe, susceptibles par leur bravoure, leurs ressources, leurs armées, d’une force d’action immense et en tant aussi que de toute crise de tout mouvement, de toute révolution, naît un progrès, oui c’est le peuple le plus avancé de l’Europe, celui de qui nous devons attendre le plus de biens ou de maux. C’est le pays où l’on se passionne le plus aisément pour les théories les plus belles, les plus folles, les moins applicables et les moins comprises, car un sentiment généreux mais irréfléchi et sans règle dans son action est l’un des traits, et l’un des traits aimables, du caractère de cette nation : toute étincelle peut mettre le feu à cette étoupe et produire avec de vastes flammes qui éclairent, un vaste incendie qui ravage. En ce sens, oui encore, les Français sont en tête des nations. Mais si par civilisation, si par liberté on entend des principes élaborés, définis, conquis, mis en sûreté, garantis par les lumières universelles, reconnus par tous et pour tous, se développant par eux mêmes sous le patronage de la raison commune et répandant leur bienfaisante clarté jusque dans les autres contrées ; si l’on entend des droits non pas seulement écrits dans une charte mais consacrés aussi par les lumières publiques, non pas dérivés récemment des institutions, mais plus forts que ces institutions mêmes, non pas seulement cités, prônés dans les gazettes, mais appliqués tous le jours et partout ; si l’on entend enfin une nation chez laquelle les lumières sont assez avancées, assez universellement répandues pour que les progrès politiques ou sociaux n’y puissent plus ni rétrograder ni périr, pour qu’ils y soient à l’abri des écarts de la nation comme des invasions du pouvoir, il faut alors, je le crains, quitter la France et passer le détroit, pour trouver cette nation là. Le bras peut-être de la civilisation est à Paris, mais sa tête est à Londres.

...
La vitrine d’Aubert, dans la galerie Véro-Dodat, devant laquelle les parisiens se précipitaient dès l’aube pour voir les derniers dessins des publications Philippon comme La Caricature et le Charivari.

(…) Le programme en question considère et avec raison que la principale littérature du petit peuple ce sont les estampes, dont le langage clair, intelligible pour tous, a une action directe sur les imaginations et tout particulièrement sur celles qui sont neuves, point encore blasées par l’habitude des jouissances ou des émotions qui dérivent des ouvrages de l’art. Ce genre de littérature très perfectionné en Angleterre l’est peu encore en France, où il a d’ailleurs été employé jusqu’ici bien plus à faire ressortir les ridicules, à battre en brèche les partis les renommées ou les mœurs, qu’à appuyer auprès des masses des idées favorables à leur bonheur ou à leur moralité. De plus, dans cette sorte d œuvres, les artistes français sont en général portés à outre-passer le but en voulant l’atteindre. S’ils se proposent de mettre en action un principe de vertu, de morale ou de conduite, ils nous montrent des personnages si niaisement parfaits ou si gratuitement monstrueux que le principe perd quelque chose à être présenté de la sorte ; et d’autre part, s’ils emploient le ridicule, c’est avec si peu de discernement et de retenue qu’en s’attaquant aux individus ils ébranlent les principes eux mêmes. À ne prendre pour exemple que le recueil très spirituel et très répandu de la Caricature1, qui ne conviendra que les lithographies de ce recueil ont au moins autant contribué à déconsidérer tout gouvernement toute autorité publique en général qu’à ridiculiser les membres actuels du gouvernement français ? En Angleterre, où les principes politiques et sociaux sont depuis long-temps universellement reconnus et en dehors de toute atteinte, où les partis combattent sur un terrain solide et limité, la caricature peut impunément se livrer aux plus hardies attaques contre les personnes ; mais en France, où tout est incertain, vacillant, où il y a plus de lumières que de principes établis, et plus de passions peut être que de lumières, ces représentations ne sont rien moins que propres à hâter les progrès de la nation2.

Rodolphe Töpffer, Réflexions à propos d’un programme, in Bibliothèque universelle de Genève, janvier 1836

  1. Ce journal, créé par Charles Philippon, a été durement frappé par la censure de Louis-Philippe à partir de septembre 1835, soit moins de six mois avant la parution du texte de Töpffer. On considère généralement que l’âge d’or de la presse satirique française correspond aux cinq premières années d’existence de La Caricature. []
  2. Je ne suis pas sûr de ce que veut dire l’auteur avec cette dernière phrase, qui contredit un peu ce qui précède, enfin tout dépend de ce qu’il entend précisément par « les progrès de la nation ». []

L’urgence qui dure

Bon alors donc on attend que Daesh n’existe plus pour sortir de l’état d’urgence et de ses lois d’exception (couvre-feu, assignations à résidence arbitraires, perquisitions illimitées, blocage de sites Internet,…).
On ne nous dit pas si ça sera avant les vacances de février, après les vacances de février, quand la France arrêtera de bombarder la Syrie ou quand les poules auront des dents. Mais ça finira sans doute par arriver.

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La nouvelle a été annoncée sur BBC World. Effectivement, ce n’est pas la peine de le raconter aux Français, ça les intéresse pas, il est plus logique de s’exprimer sur la BBC. De toute façon de nos jours il faut penser anglais tu vois. Et même, penser en english. Wall Street english, tout ça.

Doit-on faire l’exégèse de l’humour bête et méchant ?

Je défends souvent Charlie Hebdo, parce que les procès d’intention qui sont faits à ce journal me semble souvent injustes et/ou/car ignorants : Charlie Hebdo est héritier d’une longue tradition d’humour noir, de grossièreté et d’irresponsabilité, mais leur positionnement politique n’en est pas moins facile à percevoir : écologiste, gauchiste, anti-raciste, anti-religieux, avec des nuances selon les époques et les personnes, et malgré les tentatives de Philippe Val, Caroline Fourest ou encore feu Bernard Maris, d’utiliser le journal pour développer un propos politique qui suive un programme1.

On ne peut pas extraire de Charlie Hebdo un dessin maladroit, parmi des milliers publiés chaque année, et croire qu’il résume la vision politique de l’ensemble des membres de la rédaction, de l’ensemble des lecteurs du journal, voire de tous les gens qui ont manifesté le 11 janvier 2015. C’est pourquoi je n’avais vraiment pas envie de parler de ce dessin de Riss, car je l’ai juste trouvé mauvais :

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Je n’ai aucune idée de la personne qu’est Riss dans la vie, il est peut-être très sympathique, mais chaque fois qu’un dessin de Charlie Hebdo me dérange, il se trouve que c’est un dessin de Riss. Je formule souvent l’hypothèse que ça peut être une question de trait, qu’un dessin un peu plus sensible (Luz ou Reiser, par exemple, deux rois du dessin expressif), un sens profond de l’absurdité du monde (Willem) ou un univers personnel et poétique (Gébé) saurait mieux faire passer les mêmes gags, mais je n’en sais rien.
Je ne fais pas partie des gens qui pensent qu’on doive se montrer sur-respectueux des tragédies, essayer de ne jamais blesser personne, de se mettre à la place de tout le monde : le papa du petit Aylan que l’on fait pleurer devant un dessin qui, en gros, dit qu’on le préfère mort que vif, bof, le procédé est douteux, on ne peut pas télescoper les contextes sans dommages, et, même si je comprends que c’est une façon de rappeler le dessinateur à la réalité concrète, je vois une dose de perversité malveillante dans une action pareille : « votre fils est mort, que pensez-vous de ce dessin ? ».

Soulignons la malhonnêteté crasse
Signalons la malhonnêteté crasse d’une grande partie de la presse qui illustre la peine d’Abdullah Kurdi face au dessin de Riss en utilisant des photographies datant de plusieurs mois et prises juste après le décès de ses fils et de son épouse. En réalité, le père du petit Aylan n’a été contacté par l’AFP que par téléphone — je suis curieux de savoir sur quel support et par quelle voie lui a été transmis le dessin.

Mais ce dessin ne m’en est pas moins profondément antipathique, parce que je n’arrive pas à percevoir d’indice que les intentions de l’auteur soient autre que ce qui apparaît, et que je n’arrive pas à voir où cet auteur fait preuve de distance vis à vis des recoins les plus médiocres de l’inconscient collectif. Or si un dessinateur « bête et méchant » n’avait qu’un devoir, ce serait celui de moquer le discours ambiant, de relativiser, pas d’expliquer qu’un enfant de trois ans mort noyé a, en quelque sorte, mérité son sort puisqu’il est d’avance jugé coupable d’un crime potentiel. S’il était question de dénoncer les volte-faces du public, comme on me l’a dit, peut-être eût-il été avisé de ne pas les suivre aussi littéralement.
Un bon dessin d’humour noir parle de la désespérante absurdité de l’espèce humaine, il ne peut pas se contenter d’y contribuer.

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La conversation qui m’a convaincu, malgré tout, d’écrire ce billet…

On le voit avec la conversation ci-dessus : pour les défenseurs de Riss, si on trouve un dessin mauvais, ce n’est pas qu’il l’est, c’est que l’on est un mauvais lecteur et que l’on cherche des prétextes pour s’attaquer au journal. Un peu facile, on dirait les arguments que produisent les religieux pour défendre leurs chapelles : vous critiquez parce que vous ne comprenez pas, et pour nous détruire ! Mais ça ne marche pas comme ça ! S’il est certain que l’on n’est jamais assuré d’être compris par tout le monde, il convient de s’inquiéter lorsque l’on n’est plus compris par ceux qui nous connaissent de longue date. Dans l’échec d’un dessin de presse, il peut y avoir beaucoup de paramètres — émetteur, destinataire, contexte et timing. L’échec peut être injuste, il peut y avoir des malentendus, des maladresses, des choses à expliciter, enfin tout est possible, mais la moindre des choses est de ne pas nier l’échec lui-même2.

Quelques articles plus anciens que j’ai publié sur le sujet :

  1. Je ne dis pas que Val, Fourest ou Maris ont eu les mêmes opinions politiques, mais pour moi ils se distinguent de bien d’autres membres proéminents de la rédaction en ne se plaçant pas dans une posture irresponsable et en cherchant à convaincre les lecteurs de quelque chose. []
  2. D’accord, je ne réponds pas à la question que pose le titre de l’article. À vous d’y apporter votre propre réponse. []

Quinze ans de Wikipédia

Wikipédia a été lancée le quinze janvier deux-mille un, c’est à dire il y a exactement quinze ans aujourd’hui. Pour ma part, j’ai commencé à contribuer en septembre deux-mille quatre, de manière très productive pendant quatre ans, et plus sporadiquement ensuite — j’ignore si ce qui m’a fait ralentir cette activité est le fait d’avoir créé un blog1, ou si c’est d’avoir ralenti mon activité sur Wikipédia qui m’a amené à créer un blog, mais les deux événements sont concomitants.

...
Le directeur de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques — fondée par Beaumarchais en 17772 — semble croire de bonne foi qu’à chaque fois qu’une émission consacrée à Wikipédia est diffusée, les contributeurs, paniqués, s’empressent de corriger toutes les informations qu’ils savent erronées. Terrible incompréhension du principe de l’encyclopédie collaborative.

Je me souviens de l’époque où on tentait de me convaincre que Wikipédia finirait forcément mal, que ça deviendrait une société privée, qu’on aurait bossé pour rien, ou qu’il serait impossible que le projet se perpétue sans la publicité. Et bien sûr, qu’il était scientifiquement impossible qu’un projet contributif aussi ouvert ne finisse par être un jour verrouillé et hiérarchisé.
Quinze ans plus tard, les critiques existent toujours, la presse adore se faire l’écho de ses problèmes (le ralentissement du nombre de nouveaux contributeurs, par exemple), mais Wikipédia n’en fait pas moins partie du paysage, nous l’utilisons chaque jour pour voir dans quel film a joué tel acteur, combien de gens vivent au Tadjikistan, et qui sont les natifs célèbres de Pornichet. Parfois nous tombons sur un paragraphe pas clair, parfois nous nous étonnons qu’un grand artiste soit si mal documenté et qu’un inconnu ait droit à une page interminable, mais au fond, chacun de nous, contributeur ou non, sait se servir de cet outil. Et moi, qui pourtant y étais, je peine à me rappeler comment on faisait avant. Un bel outil et une expérience plus ou moins libertaire passionnante à observer — il y a des enseignements à en tirer en termes d’autonomie de l’apprentissage, de générosité, d’organisation de la liberté, et de bien d’autres sujets connexes —, un succès, donc !

  1. Toutes mes statistiques se trouvent sur Wikiscan. On peut voir la liste des articles que j’ai créés ici. []
  2. Selon son site, en tout cas, car d’autres datent la fondation de l’actuelle SACD à l’année 1829. []