Une femme est allongée dans une entrée. Elle est emmitouflée dans un sac de couchage matelassé qui lui donne l’air d’une chenille. Avec un sourire d’enfant, elle fait glisser son index sur l’écran d’un smartphone.
(à côté de l’Avenue de l’Opéra, un peu après 23 heures, le 18 mars)
Sur Twitter, Gilles Klein a posté une bête image, une aquarelle d’Edward Hopper montrant une maison sur la côte Est des États-unis, à Gloucester, dans le Massachusetts.
Un peu de pigments et de gomme arabique, beaucoup d’eau, et le résultat parvient à me rendre nostalgique d’un endroit où je ne suis jamais allé, mais aussi, quand je m’attarde sur le bas de l’image, dans le sable et les rochers, à me donner envie de retourner sur la côte bretonne, à qui je n’ai pas rendu visite depuis des années.
Un texte assez intéressant signé par Rodolphe Töpffer, l’inventeur de la bande dessinée, en 1836. Il y compare le rapport qu’entretiennent la France et l’Angleterre au dessin politique.
La description des Français comme peuple des grandes idées inappliquées me semble avoir peu vieilli !
Les Français, quand ils proclament avec tant de complaisance qu’ils sont à la tête de la civilisation et de la liberté en Europe, disent une chose vraie et fausse, ridicule et grave tout à la fois. En tant que remuans, prêts à mettre en feu leur pays et l’Europe, susceptibles par leur bravoure, leurs ressources, leurs armées, d’une force d’action immense et en tant aussi que de toute crise de tout mouvement, de toute révolution, naît un progrès, oui c’est le peuple le plus avancé de l’Europe, celui de qui nous devons attendre le plus de biens ou de maux. C’est le pays où l’on se passionne le plus aisément pour les théories les plus belles, les plus folles, les moins applicables et les moins comprises, car un sentiment généreux mais irréfléchi et sans règle dans son action est l’un des traits, et l’un des traits aimables, du caractère de cette nation : toute étincelle peut mettre le feu à cette étoupe et produire avec de vastes flammes qui éclairent, un vaste incendie qui ravage. En ce sens, oui encore, les Français sont en tête des nations. Mais si par civilisation, si par liberté on entend des principes élaborés, définis, conquis, mis en sûreté, garantis par les lumières universelles, reconnus par tous et pour tous, se développant par eux mêmes sous le patronage de la raison commune et répandant leur bienfaisante clarté jusque dans les autres contrées ; si l’on entend des droits non pas seulement écrits dans une charte mais consacrés aussi par les lumières publiques, non pas dérivés récemment des institutions, mais plus forts que ces institutions mêmes, non pas seulement cités, prônés dans les gazettes, mais appliqués tous le jours et partout ; si l’on entend enfin une nation chez laquelle les lumières sont assez avancées, assez universellement répandues pour que les progrès politiques ou sociaux n’y puissent plus ni rétrograder ni périr, pour qu’ils y soient à l’abri des écarts de la nation comme des invasions du pouvoir, il faut alors, je le crains, quitter la France et passer le détroit, pour trouver cette nation là. Le bras peut-être de la civilisation est à Paris, mais sa tête est à Londres.
La vitrine d’Aubert, dans la galerie Véro-Dodat, devant laquelle les parisiens se précipitaient dès l’aube pour voir les derniers dessins des publications Philippon comme La Caricature et le Charivari.
(…) Le programme en question considère et avec raison que la principale littérature du petit peuple ce sont les estampes, dont le langage clair, intelligible pour tous, a une action directe sur les imaginations et tout particulièrement sur celles qui sont neuves, point encore blasées par l’habitude des jouissances ou des émotions qui dérivent des ouvrages de l’art. Ce genre de littérature très perfectionné en Angleterre l’est peu encore en France, où il a d’ailleurs été employé jusqu’ici bien plus à faire ressortir les ridicules, à battre en brèche les partis les renommées ou les mœurs, qu’à appuyer auprès des masses des idées favorables à leur bonheur ou à leur moralité. De plus, dans cette sorte d œuvres, les artistes français sont en général portés à outre-passer le but en voulant l’atteindre. S’ils se proposent de mettre en action un principe de vertu, de morale ou de conduite, ils nous montrent des personnages si niaisement parfaits ou si gratuitement monstrueux que le principe perd quelque chose à être présenté de la sorte ; et d’autre part, s’ils emploient le ridicule, c’est avec si peu de discernement et de retenue qu’en s’attaquant aux individus ils ébranlent les principes eux mêmes. À ne prendre pour exemple que le recueil très spirituel et très répandu de la Caricature1, qui ne conviendra que les lithographies de ce recueil ont au moins autant contribué à déconsidérer tout gouvernement toute autorité publique en général qu’à ridiculiser les membres actuels du gouvernement français ? En Angleterre, où les principes politiques et sociaux sont depuis long-temps universellement reconnus et en dehors de toute atteinte, où les partis combattent sur un terrain solide et limité, la caricature peut impunément se livrer aux plus hardies attaques contre les personnes ; mais en France, où tout est incertain, vacillant, où il y a plus de lumières que de principes établis, et plus de passions peut être que de lumières, ces représentations ne sont rien moins que propres à hâter les progrès de la nation2.
Ce journal, créé par Charles Philippon, a été durement frappé par la censure de Louis-Philippe à partir de septembre 1835, soit moins de six mois avant la parution du texte de Töpffer. On considère généralement que l’âge d’or de la presse satirique française correspond aux cinq premières années d’existence de La Caricature. [↩]
Je ne suis pas sûr de ce que veut dire l’auteur avec cette dernière phrase, qui contredit un peu ce qui précède, enfin tout dépend de ce qu’il entend précisément par « les progrès de la nation ». [↩]
Bon alors donc on attend que Daesh n’existe plus pour sortir de l’état d’urgence et de ses lois d’exception (couvre-feu, assignations à résidence arbitraires, perquisitions illimitées, blocage de sites Internet,…).
On ne nous dit pas si ça sera avant les vacances de février, après les vacances de février, quand la France arrêtera de bombarder la Syrie ou quand les poules auront des dents. Mais ça finira sans doute par arriver.
La nouvelle a été annoncée sur BBC World. Effectivement, ce n’est pas la peine de le raconter aux Français, ça les intéresse pas, il est plus logique de s’exprimer sur la BBC. De toute façon de nos jours il faut penser anglais tu vois. Et même, penser en english.Wall Street english, tout ça.
Je défends souvent Charlie Hebdo, parce que les procès d’intention qui sont faits à ce journal me semble souvent injustes et/ou/car ignorants : Charlie Hebdo est héritier d’une longue tradition d’humour noir, de grossièreté et d’irresponsabilité, mais leur positionnement politique n’en est pas moins facile à percevoir : écologiste, gauchiste, anti-raciste, anti-religieux, avec des nuances selon les époques et les personnes, et malgré les tentatives de Philippe Val, Caroline Fourest ou encore feu Bernard Maris, d’utiliser le journal pour développer un propos politique qui suive un programme1.
On ne peut pas extraire de Charlie Hebdo un dessin maladroit, parmi des milliers publiés chaque année, et croire qu’il résume la vision politique de l’ensemble des membres de la rédaction, de l’ensemble des lecteurs du journal, voire de tous les gens qui ont manifesté le 11 janvier 2015. C’est pourquoi je n’avais vraiment pas envie de parler de ce dessin de Riss, car je l’ai juste trouvé mauvais :
Je n’ai aucune idée de la personne qu’est Riss dans la vie, il est peut-être très sympathique, mais chaque fois qu’un dessin de Charlie Hebdo me dérange, il se trouve que c’est un dessin de Riss. Je formule souvent l’hypothèse que ça peut être une question de trait, qu’un dessin un peu plus sensible (Luz ou Reiser, par exemple, deux rois du dessin expressif), un sens profond de l’absurdité du monde (Willem) ou un univers personnel et poétique (Gébé) saurait mieux faire passer les mêmes gags, mais je n’en sais rien.
Je ne fais pas partie des gens qui pensent qu’on doive se montrer sur-respectueux des tragédies, essayer de ne jamais blesser personne, de se mettre à la place de tout le monde : le papa du petit Aylan que l’on fait pleurer devant un dessin qui, en gros, dit qu’on le préfère mort que vif, bof, le procédé est douteux, on ne peut pas télescoper les contextes sans dommages, et, même si je comprends que c’est une façon de rappeler le dessinateur à la réalité concrète, je vois une dose de perversité malveillante dans une action pareille : « votre fils est mort, que pensez-vous de ce dessin ? ».
Signalons la malhonnêteté crasse d’une grande partie de la presse qui illustre la peine d’Abdullah Kurdi face au dessin de Riss en utilisant des photographies datant de plusieurs mois et prises juste après le décès de ses fils et de son épouse. En réalité, le père du petit Aylan n’a été contacté par l’AFP que par téléphone — je suis curieux de savoir sur quel support et par quelle voie lui a été transmis le dessin.
Mais ce dessin ne m’en est pas moins profondément antipathique, parce que je n’arrive pas à percevoir d’indice que les intentions de l’auteur soient autre que ce qui apparaît, et que je n’arrive pas à voir où cet auteur fait preuve de distance vis à vis des recoins les plus médiocres de l’inconscient collectif. Or si un dessinateur « bête et méchant » n’avait qu’un devoir, ce serait celui de moquer le discours ambiant, de relativiser, pas d’expliquer qu’un enfant de trois ans mort noyé a, en quelque sorte, mérité son sort puisqu’il est d’avance jugé coupable d’un crime potentiel. S’il était question de dénoncer les volte-faces du public, comme on me l’a dit, peut-être eût-il été avisé de ne pas les suivre aussi littéralement.
Un bon dessin d’humour noir parle de la désespérante absurdité de l’espèce humaine, il ne peut pas se contenter d’y contribuer.
La conversation qui m’a convaincu, malgré tout, d’écrire ce billet…
On le voit avec la conversation ci-dessus : pour les défenseurs de Riss, si on trouve un dessin mauvais, ce n’est pas qu’il l’est, c’est que l’on est un mauvais lecteur et que l’on cherche des prétextes pour s’attaquer au journal. Un peu facile, on dirait les arguments que produisent les religieux pour défendre leurs chapelles : vous critiquez parce que vous ne comprenez pas, et pour nous détruire ! Mais ça ne marche pas comme ça ! S’il est certain que l’on n’est jamais assuré d’être compris par tout le monde, il convient de s’inquiéter lorsque l’on n’est plus compris par ceux qui nous connaissent de longue date. Dans l’échec d’un dessin de presse, il peut y avoir beaucoup de paramètres — émetteur, destinataire, contexte et timing. L’échec peut être injuste, il peut y avoir des malentendus, des maladresses, des choses à expliciter, enfin tout est possible, mais la moindre des choses est de ne pas nier l’échec lui-même2.
Quelques articles plus anciens que j’ai publié sur le sujet :
Charlie Hebdo is not mocking a kid’s tragic fate – où je prenais (en anglais car il me semble que c’est là qu’il fallait le faire) la défense d’un précédent dessin de Riss consacré au petit Aylan.
Où est Charlie ? – où j’essayais de comprendre ce qui avait disparu de l’esprit de Charlie Hebdo tel que je l’avais apprécié.
Je ne dis pas que Val, Fourest ou Maris ont eu les mêmes opinions politiques, mais pour moi ils se distinguent de bien d’autres membres proéminents de la rédaction en ne se plaçant pas dans une posture irresponsable et en cherchant à convaincre les lecteurs de quelque chose. [↩]
D’accord, je ne réponds pas à la question que pose le titre de l’article. À vous d’y apporter votre propre réponse. [↩]
Wikipédia a été lancée le quinze janvier deux-mille un, c’est à dire il y a exactement quinze ans aujourd’hui. Pour ma part, j’ai commencé à contribuer en septembre deux-mille quatre, de manière très productive pendant quatre ans, et plus sporadiquement ensuite — j’ignore si ce qui m’a fait ralentir cette activité est le fait d’avoir créé un blog1, ou si c’est d’avoir ralenti mon activité sur Wikipédia qui m’a amené à créer un blog, mais les deux événements sont concomitants.
Le directeur de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques — fondée par Beaumarchais en 17772 — semble croire de bonne foi qu’à chaque fois qu’une émission consacrée à Wikipédia est diffusée, les contributeurs, paniqués, s’empressent de corriger toutes les informations qu’ils savent erronées. Terrible incompréhension du principe de l’encyclopédie collaborative.
Je me souviens de l’époque où on tentait de me convaincre que Wikipédia finirait forcément mal, que ça deviendrait une société privée, qu’on aurait bossé pour rien, ou qu’il serait impossible que le projet se perpétue sans la publicité. Et bien sûr, qu’il était scientifiquement impossible qu’un projet contributif aussi ouvert ne finisse par être un jour verrouillé et hiérarchisé.
Quinze ans plus tard, les critiques existent toujours, la presse adore se faire l’écho de ses problèmes (le ralentissement du nombre de nouveaux contributeurs, par exemple), mais Wikipédia n’en fait pas moins partie du paysage, nous l’utilisons chaque jour pour voir dans quel film a joué tel acteur, combien de gens vivent au Tadjikistan, et qui sont les natifs célèbres de Pornichet. Parfois nous tombons sur un paragraphe pas clair, parfois nous nous étonnons qu’un grand artiste soit si mal documenté et qu’un inconnu ait droit à une page interminable, mais au fond, chacun de nous, contributeur ou non, sait se servir de cet outil. Et moi, qui pourtant y étais, je peine à me rappeler comment on faisait avant. Un bel outil et une expérience plus ou moins libertaire passionnante à observer — il y a des enseignements à en tirer en termes d’autonomie de l’apprentissage, de générosité, d’organisation de la liberté, et de bien d’autres sujets connexes —, un succès, donc !
Les malheureux Charb, Tignous et Cabu se sont fait imposer cette semaine une légion d’honneur dont beaucoup pensent qu’ils l’auraient refusée de leur vivant. Ce geste autoritaire de la part de l’État est assez banal : d’innombrables gens morts dans les tranchées où on les avait envoyés contre leur gré, souvent contre leurs convictions personnelles, en sont revenus médaillés. Il n’en reste pas moins un peu malhonnête de laisser entendre que les journalistes de Charlie Hebdo sont « morts pour la France », comme il est malhonnête, du reste, de décider qu’un français terroriste n’est plus français. Je crois que, parmi les survivants — c’est à dire ceux qui pouvaient refuser ou accepter leur médaille —, seul l’urgentiste Patrick Pelloux (et je n’ai rien à y redire, ce n’est pas une critique) a reçu la décoration qui fait de lui, je le cite, «chevalier de la légion du bonheur d’être en France».
Pour la couverture du numéro anniversaire, Riss, qui, rappelons-le, a pris une balle dans l’épaule le 7 janvier, désigne le dieu monothéiste comme coupable :
J’apprends que cette image chagrine le président du Conseil français du culte musulman, Anouar Kbibech, qui dit dans Le Parisien :
«Globalement, nous avons besoin de signes d’apaisement, de concorde. Manifestement, cette caricature n’y contribue pas au moment où l’on a besoin de se retrouver côte à côte. Elle vise l’ensemble des croyants des différentes religions. Il faut respecter la liberté d’expression pour les journalistes mais aussi la liberté d’expression des croyants»
J’essaie de comprendre le message de manière un tant soit peu positive, mais ce que je lis en fait, c’est une mise en balance étrange : la liberté d’expression pour les journalistes, d’une part, et la liberté d’expression des croyants d’autre part, comme si ces deux libertés s’excluaient mutuellement. À moins de considérer le meurtre de journalistes comme une liberté d’expression des croyants, il n’y a pas de raisons que ces deux libertés soient incompatibles. Aucun journaliste de Charlie Hebdo n’a jamais réclamé la censure d’un curé ou d’un imam, critiquer les religions ne revient pas à leur interdire de s’exprimer, et la liberté des religions ne dont pas consister à nier la liberté des athées.
Enfin, ne devrait pas, puisque nous savons que dans bien des lieux et des époques il en va autrement. J’espère que le président français du Culte musulman proteste (au moins de manière intérieure — car après tout ce n’est pas spécialement son rôle) lorsque l’Arabie saoudite décapite des gens qui ont renoncé à leur religion.
Soyons honnête, une fugace bouffée de haine m’a envahi lorsque j’ai lu ces mots. Mais c’est vite passé, je me doute que cette personne ne comprend pas à quel point il est inacceptable pour ceux qui aiment la liberté d’imaginer que la paix se fasse au prix de l’interdiction de parler. Et puis je sais aussi que lors d’une interview, on peut être maladroit et mal inspiré, formuler son propos de manière à dire autre chose que ce qu’on voudrait si on avait eu un peu plus de temps pour le faire.
Le monsieur m’a finalement amusé :
«Je ne me reconnais pas dans cette image de Dieu contraire aux valeurs véhiculées par les religions monothéistes. Dieu est pour moi symbole de miséricorde. Un Dieu miséricordieux, c’est un Dieu qui incarne des valeurs de paix, de fraternité»
Bien sûr, le body-count de quelques millénaires d’existence du Dieu miséricordieux contredit un peu son penchant pour la paix et la fraternité, mais ce qui m’amuse le plus dans cette citation, c’est le début de la première phrase : se reconnaître dans une image de Dieu, voilà qui semble assez présomptueux, mais que j’interprète comme l’aveu implicite de ce que ne sont pas les Dieux qui font les hommes, mais les hommes qui font les Dieux. N’est-il pas étrange, au fait, de se demander si un croyant doit souscrire à la vision qu’un athée donne de Dieu ? Il est évident que ce n’est pas de Dieu lui-même que veut parler Riss, mais bien de ceux qui prétendent être son bras armé.
Enfin, espérant peut-être donner le coup de grâce, l’interviewé termine en jugeant le dessin de Riss «médiocre sur le plan artistique». Eh bien voilà, on y arrive : ça c’est de la liberté d’expression ! La liberté d’expression des uns ne consiste pas à obliger les autres à se taire, ce n’est pas d’interdire un dessin, c’est le droit de donner son avis, y compris lorsqu’il porte sur un sujet aussi subjectif que l’appréciation d’un dessin.
Lorsqu’il a fallu nommer le nouveau théâtre de ma ville, les habitants ont fait leurs suggestions. Le nom le plus populaire a été celui d’un chanteur vivant : Michel Delpech, natif de la ville.
Ce n’est pas ce qui a été finalement retenu, mais le chanteur de Wight is Wight, pas rancunier pour un sou (mais correctement rémunéré, m’a-t-on dit) est tout de même venu donner un concert dans notre théâtre — je me demande même si ce n’est pas lui qui a inauguré la salle. Si son nom n’avait pas été retenu, c’est notamment parce qu’entre temps il avait été constaté que le chanteur de Pour un flirt avec toi n’était absolument pas natif de la ville. Il semble qu’il y ait vécu quelques années de son adolescence, et que ça ait suffi à faire de lui un citoyen d’honneur semi-légendaire que tout le monde se vantait d’avoir presque eu comme camarade de classe dans tel ou tel établissement scolaire de la ville.
Je me demande si beaucoup de villes françaises se considèrent elles aussi un peu propriétaires de Michel Delpech. Je me demande dans combien d’endroit il a été invité à donner des concerts parce que la population se sentait liée à lui. J’aimerais bien écrire l’histoire d’une ancienne célébrité de la chanson dont le business-model aurait consisté à faire croire aux gens qu’il a vécu parmi eux et que s’ils ne l’ont pas personnellement connu, ils l’auraient pu.
Michel Delpech est mort hier, à l’âge de soixante-neuf ans.
Dans sa chanson Inventaire 66, Delpech raconte tout ce qui se passait à l’époque, et terminait de manière comique chaque couplet par ce qui ne changeait pas : « Et toujours… le même président ». Quand j’étais enfant, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, j’avais la même impression en regardant la télévision : toujours les mêmes chanteurs. Chaque jour à midi chez Danièle Gilbert, chaque samedi soir dans Numéro 1, on subissait Claude François, Sylvie Vartan, Michel Sardou, Mireille Mathieu, Joe Dassin,… etc., etc., et bien sûr, Michel Delpech. Tous ces chanteurs de variété ont quasiment disparu du jour au lendemain avec l’arrivée des radios privées et du Top 50, qui nous faisaient entendre ce que nous écoutions vraiment, et pas ce que la télévision et la radio publiques jugeaient bon pour nos oreilles. Dans mon paysage musical personnel, Michel Delpech est resté associé à ces chanteurs de variété que nous avions vu disparaître du paysage audiovisuel avec un certain soulagement, comme le génération Michel Delpech s’était sans doute sentie victorieuse en voyant le Général De Gaulle abandonner le pouvoir.
De temps en temps, à présent, je réécoute Michel Delpech, ou plutôt, je l’écoute, car beaucoup de ses chansons m’étaient plus ou moins inconnues. Les deux titres qui m’avaient marqué, jusqu’ici, étaient Le Loir et Cher et Pour un flirt avec toi, que je n’aimais pas et que je n’aime pas plus à présent. Mais je comprends à présent ce que sa voix, sa bonne tête et ses ritournelles ont de plaisant. Pour aucune raison explicable, j’aime particulièrement Le Chasseur, et je ne déteste pas des tubes tels que Que Marianne était jolie, Wight is Wight et Quand j’étais Chanteur.