Le dernier concert

Johnny, musicalement, c’était pas trop ma came, comme on dit. Que ce soit à ses débuts en tant qu’ersatz d’Elvis Presley dans une France d’après-guerre coupée de la musique anglo-saxonne ; comme yéyé-salut-les-copains ; comme ridicule faux-hippie à la fin des années 1960 — avatar qui lui a longtemps donné l’image d’une girouette ; comme rockeur beauf ensuite, ou enfin comme revenant au début des années 1980, sauvé par les poids-lourds de la variété de l’époque, Berger, Goldman, Bruel. Longtemps ringard, chanteur dont on disait que, si sa musique n’était pas terrible, il avait de l’énergie à revendre et savait tout donner lors de ses concerts, Johnny a fini par bénéficier d’une forme de prime à la longévité qui a achevé de faire de lui une institution.
Un personnage, un acteur assez correct et, si je me fie à la cérémonie (plutôt sans-façons pour des quasi-funérailles nationales), un bon camarade. Mais je ne peux m’empêcher de me sentir un peu extérieur à l’émotion qui, nous dit-on (sous peine de trahir la Nation !), est censée submerger le cœur de chaque français cette semaine.

Il va en tirer, une tête, le curé, quand il se rendra compte que ses enfants de chœur ont fait un dessin cochon sur sa chasuble et qu’il l’a arboré pendant toute la cérémonie et devant des millions de spectateurs.

En regardant (par quelle étrange curiosité !) cette cérémonie d’enterrement à la télévision, j’ai, comme toujours, été frappé par les réflexes pavloviens qu’activent chez moi les messes catholiques : je sais que quand le curé a dit « Le seigneur soit avec vous » je dois dire « et avec votre esprit » — enfin je ne le sais pas, c’est pire que ça, je le fais, malgré moi. Je sais quand dire « Amen ». Je connais le Notre-père (enfin plus ou moins, puisqu’il vient de changer). Je sais me lever ou m’asseoir en fonction des gestes du prêtre. Enfin je ne le sais pas, là encore, je le fais. Je le fais sur commande et sans qu’aucun ordre ait besoin d’être donnés : debout ! Assis !
J’ai beau être athée, et l’avoir en fait toujours été, j’ai beau ne plus avoir assisté à une messe dominicale depuis bientôt quarante ans, rien n’y fait, tout ça a été gravé, programmé.
Je l’évoque car ce que j’ai trouvé à la fois drôle et effrayant ces jours-ci c’est que, même en n’étant pas auditeur volontaire de Johnny, je sais ce qui va suivre l’intro de chacune de ses chansons, je peux fredonner les mélodies, dire les refrains, je sais le ton exact à prendre pour dire « Gabrielle » ; « retiens la nuit » ; « toute la musique que j’aime » ; « Diego, libre dans sa têêteu » ; « Oh marie » ; et autres « Optic deux-mi-hi-leu ».
C’est un peu pareil, finalement, que la messe : on a gravé tout ça dans mon cerveau plus ou moins malgré moi.

Eh non, « S’il me manque l’amour je ne suis rien » n’est pas du Johnny Hallyday mais du Paul de Tarse (première épître de Paul aux Corinthiens 13).

L’analogie ne se limite pas là : en écoutant les niaiseries bigotes issues des Évangiles qui ont été dites pendant la cérémonie, j’ai pensé aussi aux paroles des chansons de Johnny Hallyday. Les deux types de texte parlent tout le temps d’amour. Et pour dire le fond de ma pensée, je crois que le chanteur comme la religion doivent leur succès à beaucoup de malentendus. Et puis la foi, n’est-ce pas, comme dans la chanson de Johnny, l’envie d’avoir envie (de croire) ?
Lors de son homélie, le curé a eu l’idée curieuse de glisser des paroles de chansons de Johnny Hallyday entre deux versets des sacrés, ce qui, au fond, était plus troublant et dérangeant qu’autre chose car il n’était pas toujours facile de démêler une source de l’autre. Dans le Catholicisme, l’amour est une promesse un peu vague : Dieu en a plein à nous filer, de l’amour,  on nous assure qu’on sera très contents d’en être inondés quand on sera suffisamment morts pour le mériter, tellement contents qu’on n’aura plus jamais besoin de rien (est-ce bien ce que nous voulons ? Cette promesse d’être pour toujours privé de tout sentiment de besoin ou d’envie que font aussi le Bouddhisme et l’Islam n’est-elle pas juste une façon de dire qu’il n’y a en fait strictement rien après la mort ?), mais en attendant on ne sait pas trop de quoi il est question. L’amour selon Johnny Hallyday, au fond, est un peu plus concret.

Il y avait même Guy Gilbert, le curé des loubards.

Bizarrement, ou peut-être pas si bizarrement que ça, le seul beau texte qui ait été lu pendant cette cérémonie, c’est la Chanson des Escargots qui vont à l’enterrement d’une feuille morte, par l’anarchiste athée et anticlérical Jacques Prévert. Poème très bien lu par Jean Reno, et choisi par les deux plus jeunes filles d’Hallyday, Jade et Joy.

Lire ailleurs : Le problème avec Johnny, par André Gunthert

Des bonnes têtes de vainqueurs

Il faisait chaud dans la salle, je me demandais si je n’allais pas avoir soif : est-ce que ça allait être un problème pour parler ? Ma voix allait-elle me trahir ? Je trouvais ma déglutition gênée mais pas encore pénible. Mathieu, m’a dit plus tard qu’il avait eu plutôt froid. Sur le coup il m’a demandé s’il pouvait trouver quelque chose à grignoter car il avait subitement faim. L’un et l’autre nous étions semble-t-il victimes de trac, état qui produit ce genre de manifestations physiologiques incongrues.
Depuis quelque jours nous savions (avec défense absolue d’en parler) que notre livre Internet : au delà du virtuel était lauréat du Prix lycéen « Lire l’économie » spécial BD.

Je n’ai pas pu le faire pendant la cérémonie, mais je remercie les lycéens qui ont décidé de consacrer ce livre, ce qui est d’autant plus flatteur pour nous que la concurrence ne déméritait pas. Merci les jeunes !

J’avais insisté pour arriver en avance au ministère, où se déroulait l’événement, afin d’écouter les intervenants d’une table-ronde précédant la cérémonie et dont l’intitulé fleurait bon le camembert industriel pasteurisé : Quelle alternative européenne aux Gafa ?1. J’avais une bonne raison de vouloir assister à cette table-ronde : subir des discussions oiseuses et générales liées au sujet auquel j’ai consacré un livre ne pouvait que m’aider, par effet de contraste, à me sentir plus légitime dans mon rôle. Je n’ai pas été déçu sur ce point.

Mathieu a profité de quelques minutes libres pour avancer sur sa prochaine bande dessinée, qui va être vraiment géniale. Mais j’ai pas le droit d’en dire plus. Avec une éditrice super. Mais je n’ai pas le droit d’en dire plus. Et un projet étonnant.

Le déroulé de la cérémonie que l’on m’avait envoyé la veille était calé au poil près : à 16h46, une éditorialiste des Échos devait prendre le micro pour convoquer sur l’estrade une lycéenne en école hôtelière qui devait présenter les trois albums finalistes de la sélection « bande dessinée » ; à 16h47, une responsable du service presse d’EDF, partenaire de l’événement, devait surgir pour annoncer le nom des lauréats (nous !) et dire deux mots au sujet de leur (notre) livre. Enfin à 16h48, les lauréats (nous !) devaient prendre la parole. C’était la théorie. En pratique, tout le monde était en retard, et surtout le châtelain, dont l’absence était d’autant plus flagrante que sa chaise, vide, faisait face à la scène avec son nom écrit en gros : Bruno Le Maire.

L’imposant ministère de l’Économie, tout droit sorti du Brazil de Terry Gilliam, dessiné par Chemetov et Huidobro. L’entrée rappelle la sécurité des aéroports : effets personnels passés aux rayons X, portique qui bipe, agents qui nous scannent sous toutes les coutures, identité à donner,… Mais curieusement les agents de sécurité qui nous ont accueillis sont les personnes les plus chaleureuses que nous aurons rencontrées parmi les employés du ministère.

À un moment, nous avons entendu convoquer sur scène les lycéens du jury bande dessinée, mais aussi « Mathieu Burniat et Jean-Noël Lafargue » (encore nous) pour l’annonce des lauréats du prix. Nous avons échangé un regard circonspect : habituellement, on appelle les récipiendaires d’un prix après avoir annoncé leur succès, pas avant. Nous nous sommes levés timidement (et sans être remarqués, car on nous avait placés en périphérie) mais nous n’avons pas osé bouger vers l’estrade. La suite est un peu confuse, nous n’étions pas guidés, pas appelés, pas sûrs de ce que l’on attendait de nous, mais nous avons fini par monter sur scène et nous retrouver à faire tapisserie, peut-être pris pour des multi-redoublants, parmi une foule de lycéens décoratifs plantés derrière Marc Ladreit-Lacharrière2, puis derrière l’économiste lauréat du prix pas-bande-dessinée, et enfin derrière le ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer, qui dans un discours heureusement suffisamment soporifique pour que les lycéens n’entendent pas l’insulte, expliquait que les jeunes gens passés par les établissements dépendants de son ministère étaient bêtes à manger du foin, car ils n’avaient pas fait une dictée par jour. Il avait d’ailleurs lu une étude scientifique de tout premier plan qui démontrait par A et par B que les gens qui ne savent pas déchiffrer l’alphabet ont un mal fou à comprendre ce qu’ils lisent.

J’ai demandé à l’attachée de presse d’EDF qui était à côté de nous si elle savait ce que nous devions faire, dire, si nous allions tout de même avoir notre petit moment, et elle est obligeamment allée à la pêche aux infos, pour revenir nous chuchoter que nous allions finalement bien être présentés au public. Lorsque notre tour est venu nous avons avancé d’un pas, quand la dame au pupitre a dit quelque chose comme « et voici les auteurs qui ont fait la bande dessinée », ou quelque chose de plus vague encore, nous montrant du doigt sans nous regarder, avec un langage corporel qui ne nous engageait pas vraiment à nous approcher du micro à moins de deux mètres… Elle n’a pas ajouté « et maintenant cassez vous ! », mais je crois bien que c’est ce qu’elle pensait. Il n’y a donc pas eu de remerciements, on ne nous a pas donné de statuette ou de certificat attestant de notre prix (ni de chèque, le prix n’étant évidemment pas doté : c’est le ministère de l’Économie mais aussi des économies, je pense), nous n’avons pas bénéficié d’un geste poli, d’un sourire, d’un clin d’œil… Eh oui, quoi de plus inutile, de plus méprisable, de plus inintéressant, n’est-ce pas, que deux auteurs de bande dessinée ? J’ai eu un subit sentiment de lucidité : nous auteurs, le public lycéen, les jeunes adultes blondinets trop bien peignés à boutons de manchettes clones d’Emmanuel Macron, les personnalités du monde de l’économie, les organisateurs, les pauvres jeune femmes dédiées à l’accueil (malgré sans doute des études brillantes), tout ce monde n’était là que pour le ministre, mais le ministre, lui, n’était pas là3, provoquant un stress général.

Mathieu Burniat, né en 1984, est un jeune auteur de bande dessinée au grand talent, et qui en plus a une bonne tête (cf. photo). Passé par le design industriel, il a décidé de se lancer dans la bande dessinée avec la série de science fiction Shrimp, saluée par les amateurs mais passée sous le radar du public, puis avec La passion de Dodin-Bouffant, adaptation d’un roman gastronomique (une des passions de Mathieu). Son talent est enfin largement salué avec un best-seller, l’extraordinaire Mystère du monde quantique, écrit avec le physicien Thibault Damour. J’ai pas le droit de dire ce que sera son prochain livre mais il va vous étonner et vous passionner. Le dessin de Mathieu peut s’apparenter à celui de plusieurs auteurs des années folles, comme Gus Bofa.

Lorsque nous avons quitté la scène, ce n’étaient plus simplement des vieux notables qui se congratulaient de ci ou de ça, mais carrément un mort : Jean d’Ormesson, avec une vidéo filmée deux ans plus tôt au même endroit : « Quand on m’a demandé de faire un discours pour le prix du livre d’économie, ça m’a bien étonné car je ne connais rien à l’économie (rires) et d’ailleurs mes maîtres à l’école me parlaient de latin, de grec, et ils étaient souvent communistes (rires), ils ne parlaient pas d’économie… ». 

Ça fait deux jours que je cherche une contrepèterie à partir de « Jean d’Ormesson » qui mélangerait les paroles de la chanson Louxor j’adore de Philippe Katerine (« et je coupe le son… et je remets le son ») et la phrase « j’endors mémé ». Mais c’est dur. Le contrepet est une science.

À la descente de l’estrade, une seconde dame d’EDF m’a attrapé pour me serrer la main en me disant qu’elle était un peu navrée de la désorganisation générale, et en nous assurant qu’elle était très fière que notre livre ait été récompensé, ce qui, croyez le ou non, m’a fait chaud au cœur : dans sa position, elle ne pouvait pas le dire ainsi, mais elle semblait profondément désolée par la cérémonie. Ceux qui étaient restés assis — Sophie4, Nathalie5, David6 — fulminaient, car ce qu’ils avaient vu, avec le reste du public, était encore plus choquant que ce que nous avions vécu. Ils nous ont vus, un peu bêtes sur scène, subir une rebuffade scandaleusement humiliante. Ce qui aurait dû être une célébration a surtout apparu comme un camouflet méprisant.

« écoute, j’ai pas vraiment pris de photos parce que les bras m’en sont littéralement tombés… alors bon j’ai pris ces chaises sans le vouloir » (Nathalie). David, lui, a commencé à filmer notre triomphe avant de s’arrêter face au fiasco.

David a eu du mal à desserrer les dents : il avait pris le train depuis Bruxelles, tout comme Mathieu, pour vivre cet instant pathétique — et du reste, moi aussi j’avais pris ma journée, abandonnant mes étudiants havrais. David a fini par dire qu’il devait sortir prendre l’air, d’un ton qui voulait surtout dire qu’il comptait sortir du ministère, et que ce serait tant pis pour le cocktail. Nous l’avons suivi7 pendant que sur l’écran, Jean d’Ormesson continuait à raconter à des lycéens indifférents les souvenirs qu’il avait des instituteurs de sa jeunesse — je me demande s’il y a eu une séquence avec Johnny Halliday ensuite8.

David, Mathieu, Nathalie, sur le départ.

À la sortie de la salle, Sophie a discuté un certain temps avec quelqu’un de l’organisation. Il faut dire que pour les éditions du Lombard, cette cérémonie avait constitué un vrai investissement : deux billets de Thalys, une personne mobilisée, l’impression de bandeaux qui n’ont pas servi… Il faut dire aussi que le ministère nous avait presque harcelés pour que nous soyons présents, laissant entendre que le prix ne serait tout simplement pas annoncé si nous n’étions pas présents pour le recevoir.
Nous nous sommes demandés ce qu’il fallait exiger du ministère en dédommagement et nous nous sommes finalement mis d’accord sur le fait que Bruno Le Maire devrait, pendant un mois, porter un tee-shirt faisant la publicité de notre livre.

Bruno Le Maire recommande « Internet : au delà du virtuel », éd. Lombard 2017, coll. Petite bédéthèque des savoirs. Dix euros seulement ! T’achètes un autre truc et hop, tu ajoutes ça au caddie, c’est quasi symbolique comme tarif, on le sent pas passer. Tu peux d’ailleurs en ajouter un autre, comme par exemple l’ahurissant Les Zombies (Charlier/Guérineau ), sorti récemment.

Nous sommes partis boire quelques bières dans le bar qui se trouve en face du palais omnisports de Bercy9.

Mathieu et moi avons alors appris que les lycéens avaient eux aussi été scandalisés de la manière dont on nous avait traités, ils avaient tous le livre en main, certains espéraient peut-être une dédicace, ou en tout cas échanger avec nous : ils ignoraient qu’ils étaient les faire-valoirs d’un pince-fesse ministériel, ils venaient rencontrer les auteurs !
Un peu désolé pour eux.
Mes amis belges auront eu la confirmation que la France est un pays de baltringues où le prix de la bière est anormalement élevé, et ils en ont été choqués, mais pas moi puisque je suis suffisamment imprégné d’identité nationale réelle (le fameux « pays réel ») pour ne pas pouvoir être surpris du manque de professionnalisme et de la grossière courtisanerie qui a cours lors des événements officiels10, du mépris institutionnel, ni du prix des bières.

Photo : Nathalie Mislov

« Ah il va nous manquer, Johnny », a dit le barman alors qu’on entendait le mythique interprète du jingle Wuopti-deumihileu chanter avec des choristes à la Elvis-Presley-période- Vegas son « wooooh fini, fini pour mwaah ». Voyant nos demi-ébauches de sourires polis et constatant que nous n’allions pas réagir de manière plus volubile à sa prédiction quant à l’effet de manque qu’allait à coup sûr produire l’absence de Johnny Halliday, il nous a demandé si nous voulions une autre bière.
Et nous en voulûmes.

  1. Les GAFA, ce sont Google, Amazon, Facebook et Apple, c’est une manière de décrire les géants technologiques californiens. Les intervenants étaient Frédéric Mazzella (Blablacar), Thierry Philipponnat (BlablaInstitutFriedland) et Valérie Rabault (BlablaPartiSocialiste). [↩]
  2. Qui fut directeur de la Revue des deux mondes, et à ce titre généreux employeur de Pénélope Fillon, qui est le fondateur d’une société de notation financière, mais qu’en tant qu’enseignant en art je connais surtout comme créateur de la Fondation Culture et diversité, dont j’ai pu voir les effets bénéfiques tangibles (mais qui me semble ralentir ses activités). [↩]
  3. Il paraît qu’il a fini par arriver mais je ne l’ai pas vu. [↩]
  4. Sophie de Saint-Blanquat, attachée de presse des éditions du Lombard. [↩]
  5. Nathalie Mislov, ma moitié et ma « plus un ». [↩]
  6. David Vandermeulen, directeur de La Petite Bédéthèque des savoirs. [↩]
  7. En fait c’est plus compliqué que ça. David et Mathieu ont fait tout le tour de la salle pour atteindre la porte par laquelle nous étions entrés, tandis que je me renseignais pour savoir si la porte qui se trouvait de notre côté était aussi une sortie. Elle l’était. Je l’ai empruntée en pensant être suivi par Nathalie et Sophie, mais pas du tout, elles avaient suivi les deux autres. Et pour tout arranger je me suis perdu parce que par cette sortie il a fallu que je fasse un détour impossible en changeant d’étage pour rejoindre mes amis. C’est intéressant comme anecdote, hein ? [↩]
  8. Pas loin ! On m’a appris depuis que Bruno Le Maire était passé dire bonsoir pour clore la séance, mais qu’il y avait en plus un authentique VIP : le youtubeur Cyprien, qui est d’ailleurs représenté dans notre bande dessinée. [↩]
  9. Non, Palais omnisports de Bercy, je ne t’appellerai pas de ton nouveau nom, qui sonne comme une mauvaise pub et qui ne me rappelle rien des bons moments que j’ai passé chez toi. Je pense tout particulièrement au concert de Prince pour la tournée Sign-o’the-times en 1987 et au concert de James Brown en 1986, concert incroyable où le public avait patienté une heure à écouter les musiciens chauffer la salle avant l’entrée en scène du godfather of soul : celui-ci s’était rattrapé en terminant la représentation bien après l’heure du dernier métro, forçant le banlieusard que je suis à marcher plusieurs heures dans la nuit, fatigué mais émerveillé. [↩]
  10. Ce n’est pas une fatalité. Il y a quelques mois, Nathalie et moi avons été invités pour un prix similaire (nous étions parmi les trois nommés) au ministère de l’Enseignement supérieur pour notre Copain des Geeks, et l’ambiance était, cette fois, très bonne, malgré une repas exclusivement à base de mousses (entrée, plat, dessert) qui ne donnaient pas envie avant la première bouchée, et encore moins après. Le chef, en revanche, s’y entendait en vin. [↩]

En kiosque cette semaine

Je sais ce qu’on peut me dire : de quoi je me mêle ?

Comment ça s’est passé ? Est-ce qu’il a découvert en même temps que nous sa tronche en plan rapproché sur la couverture, ou est-ce qu’il a eu son mot à dire, est-ce qu’il s’est assis autour d’une table avec des représentants de sa maison de disques pour choisir la meilleure photo ? Tout est possible, avec la presse. La seule chose certaine, c’est que la dernière fois qu’il a fait la couverture du magazine, visage en très gros plan, sourire timide et yeux de cocker malicieux, les ventes avaient battu des records, et on peut légitimement supposer que si la direction du journal a imposé cette image contre l’avis des journalistes de sa rédaction et au risque de provoquer un vrai malaise chez ces derniers, c’est en pensant aux ventes à venir.
Sur la photo de 2013, le gars semblait dire : « on a passé de bons moments, tu te rappelles ? Je peux revenir ? Je vais beaucoup mieux, tu sais ». Celle de 2017, prise comme une suite, semble dire « je suis fatigué, maintenant, ouvre cette porte, j’ai compris la leçon ! ».  Pathétique.
En 2021 est-ce qu’il se montrera en colère, un peu menaçant, avec l’air de dire que la plaisanterie a suffisamment duré ?
Geste d’humeur, acte manqué ou buzz orchestré, un employé du magazine a tweeté la couverture de la semaine en primeur, en y ajoutant une phrase que le chanteur n’a pas dite mais que la photographie semble signifier : « Dans toute cette affaire, la vraie victime, c’est moi… ». Le tweet, officiellement posté par accident, a été supprimé presqu’aussitôt.

Pas envie de voir sa tronche

La justice est passée, la peine est purgée. On dit que le gars « a payé sa dette », mais la bonne formule devrait être qu’il est « en règle administrativement ». Grand bien lui fasse. À présent, il doit gagner le pardon des autres. Mon fond chrétien — il faut bien que ça serve à quelque chose — me pousse à souscrire à la mythologie de la rédemption, mais sortir un disque pour donner aux Anglais des leçons à deux sous sur le Brexit, ça semble plutôt indécent et décalé qu’autre chose. Pour l’instant et pour longtemps, peut-être pour toujours, rien de ce que le chanteur pourra chanter ou dire ne me sera supportable. Pourtant je comprends bien qu’il n’a pas tellement le choix, il est chansonnier, c’est son métier, son talent, il doit avoir du mal à imaginer quoi faire d’autre. Si on me demande mon avis, je proposerais qu’il devienne pompiste en Alaska ou gardien de phare sur l’île Clipperton. Ou au moins, tant qu’à rester musicien, qu’il passe en coulisses, qu’il évite d’exposer son visage ou sa personne. Il pourrait par exemple écrire pour Michel Sardou, qui fait peut-être des chansons de con de droite sexiste mais qui au moins n’a pas la fin de l’existence de quelqu’un sur la conscience. Mais ça ne se passera pas, Sardou ayant eu la sagesse, lui, de prendre sa retraite.
Je n’éprouve pas de haine envers l’assassin de Marie Trintignant — quoique, en spectateur, j’aimais beaucoup cette dernière, sa voix grave, son œil un peu éteint, au point de redouter de revoir des films où elle apparaît —, je n’aurais aucune légitimité à éprouver un tel sentiment, mais les tentatives de come-back du chanteur provoquent chez moi une puissante et irrépressible bouffée d’irritation, parce que son envie de faire comme si tout était derrière lui me laisse la désagréable impression qu’il a été le premier à se pardonner, à s’absoudre, à vouloir effacer le passé, alors qu’il aurait dû être le dernier à le faire.

Le démon de la généalogie

« Abri de Piscine » m’envoie un e-mail, et mon premier réflexe est de me demander quel co-utilisateur de site de généalogie m’écrit. Eh oui, « de Piscine », ça ne sonne pas comme de la grande noblesse, mais il y a une particule, et la généalogie, c’est particuleux. Depuis que je suis inscrit sur des sites de ce genre, je reçois des e-mails de cousins lointains qui m’annoncent la publication d’un livre sur une branche de leur famille ou me demandent quoi penser de tel ou tel document.
Quand samedi mon charcutier m’a donné le choix entre le jambon de Savoie et le jambon d’Auvergne, j’ai ressenti une familiarité, au sens étymologique du mot : j’ai eu l’impression qu’on me parlait de ma propre famille, puisqu’il s’y trouve, lointainement, des comtes de Savoie et des comtes Auvergne.

Ma base de donnée d’ancêtres et de cousins contient deux milliers d’individus, et j’essaie de réaliser avec Processing un programme pour les représenter de manière intéressante. Pour l’instant, ça ne fonctionne pas très bien.

Depuis quelques semaines, d’abord mollement puis de manière soutenue et dernièrement déraisonnablement obsessionnelle, je me suis retrouvé possédé par le démon de la généalogie. Ça a commencé avec la mort de mon grand-père, qui m’a fait songer à la mort en général — mon grand-père est mort centenaire et j’approche la moitié de cet âge — et m’a poussé à relire les mémoires de mes arrière-grands parents paternels, qui m’a amené à la surprenante découverte du fait que l’acteur Daniel Craig et moi-même partageons de nombreux ancêtres — notre dernier ancêtre commun étant John Ezechiel Chamier, au XVIIIe siècle. J’ai au passage découvert l’existence de nombreux autres cousins et cousines hauts en couleur dans cette branche de huguenots émigrés en Angleterre et en Australasie, comme l’ingénieur et écrivain Néo-Zélandais George Chamier ou encore le pilote de la RAF Adrian Chamier et son épouse Edwina.

Adrian Chamier est un lointain cousin (descendant à la 4e génération d’un de mes ancêtres à la 6e génération. Edwina, son épouse, cousine par alliance, donc, est venue, jeune adulte, de son Canada natal pour devenir infirmière dans les tranchées en France pendant la grande guerre (je suis même tombé sur l’intégralité de son dossier militaire) et qui est bien plus tard devenue championne olympique de ski, et a à ce titre été longtemps détentrice du record de l’athlète la plus âgée à avoir participé à des jeux d’hiver. Il est un peu abusif de considérer ces personnes comme de la famille, mais c’est le genre de rencontres que l’on fait avec la généalogie, et qui prennent un sens assez touchant lorsque l’on aboutit à des photographies de ce genre : ils sont morts depuis un certain temps mais on peut imaginer des choses sur eux : leurs personnalités, leurs rapports, ce que l’un a apporté à l’autre, etc.

En soulevant le voile des nombreuses bases de données généalogiques que l’on trouve en ligne1, j’ai découvert que d’autres branches de ma famille paternelle, les Fressinaud Mas-de-Feix, les Font-Réaulx et les Beineix me menait assez loin, et faisait de moi un descendant de plusieurs rois de France, de Castille ou d’Angleterre, de ducs de Normandie (dont le viking Rollon), voire d’empereurs byzantins. Bien sûr, toutes les personnes dont la famille est européenne, nord-africaine ou proche-orientale depuis plusieurs générations partage de nombreux ancêtres « récents »2. À trente générations (huit cent à mille ans) chacun de nous a 230 ancêtres, soit un milliard, et à soixante générations (un peu moins de deux mille ans), nous disposons chacun de 260 ancêtres soit plus de 1000000000000000000 personnes, ce qui est un million de fois plus que le nombre estimé des humains qui sont un jour nés sur cette planète. Autant dire qu’il y a des doublons, notre généalogie ressemble sans doute bien plus à un filet qu’à un arbre. Tous cousins, donc, plus ou moins lointainement, mais tous cousins. Si le fait est banal, il est tout de même amusant ou émouvant de parvenir à reconstituer des fils théoriquement exacts dans cette maille d’ascendants.
Après ces semaines d’exploration, j’ai la tête farcie de patronymes. Subitement, tout me semble prendre un sens différent : les gisants de la cathédrale de Rouen ou ceux de la basilique de Saint-Denis, auxquels j’ai consenti un regard distrait, sont mes quadragintisaïeux ! Cet été j’ai contemplé Orthez depuis la tour Moncade, édifiée par Gaston VII de Béarn, et j’apprends que je descends de cet homme, tout comme je descendrais (au conditionnel, car là c’est moins certain) se son ennemi Edouard 1er d’Angleterre et (avec plus de certitude, car par de bien plus nombreux rameaux), du père de ce dernier, Henri III Plantagenêt. Et la prochaine fois que j’arpenterais les « bulles » du festival international de la bande dessinée, je me sentirai un peu V.I.P. puisqu’Isabelle d’Angoulême est mon ancêtre par soixante-et-onze branches issues des enfants qu’elle a eu avec l’un ou l’autre de ses deux époux, à vingt et quelques (selon la branche, justement) générations (ci-dessous un extrait).

J’aime bien regarder la base de données Roglo me fascine particulièrement, car elle fait remonter la généalogie du grand-père de ma grand-mère paternelle à soixante-cinq générations, jusqu’à des rois Wisigoths, Parthes ou Perses du troisième siècle de l’ère commune, et même quelques empereurs romains d’occident et d’orient ! Ce serait formidable et extravagant si je n’arrivais pas aux mêmes ancêtres du côté de la mère de cette même grand-mère, ou encore du côté de mon grand-père paternel. En fait, en regardant la généalogie de bien d’autres gens, je constate qu’une fois mis sur les rails de familles aristocratiques documentées depuis quelques siècles, on aboutit toujours aux mêmes lointains ancêtres. Tous cousins, ça se confirme. J’ai cherché quelques noms au hasard : Honoré de Balzac ? cousin ! Armand Jean de Richelieu ? cousin ! Bertrand Du Guesclin ? Vingitisaïeul. Je suis même descendant d’Oldéric-Manfred de Turin, marquis de Suse, ce qui ne nous dit pas grand chose, mais qui est surtout cousin germain d’Hardouin d’Ivrée, éphémère roi d’Italie dont je ne connais l’existence que parce qu’il a donné son nom aux cartes Arduino, inventées dans l’école de design (elle aussi éphémère) d’Ivrea.
Curieusement, je n’ai réussi à établir aucune parenté, même lointaine, avec des gens célèbres portant le même patronyme que moi, tels le dramaturge Édouard Lafargue ou le socialiste Paul Lafargue3

Tout ça est distrayant mais si l’on regarde les choses en détail, on constate que de nombreuses filiations sont difficiles à établir avec certitude. L’enregistrement de l’État-civil n’est devenu systématique qu’au seizième siècle, sous François premier, et reste bien incomplet. Avant cette époque, ce sont surtout les gens ayant eu un peu de biens (et donc des procès, des héritages et autres actes juridiques) dont on retrouve la trace, et plus on remonte, plus il faut appartenir à de grandes maisons, éventuellement royales, pour que des documents soient disponibles. Descendu au premier millénaire, il n’est pas rare que les personnes citées ne soient connues que par une vague mention, un indice, sans qu’on puisse être certain de l’identité de leurs parents, sans savoir si on ne les confond pas avec des homonymes, etc. À ce stade là, à moins d’appartenir à une lignée royale (et encore, certaines sont bien obscures), les archives n’existent plus vraiment, et les personnages identifiés sont de plus en plus souvent des hypothèses d’historien : untel pourrait être le fils de… pourrait être le seigneur de… qui a participé à telle bataille… C’est peut-être ce qui est le plus intéressant avec la généalogie, même pratiquée de manière très amateure, comme je le fais : on constate progressivement la disparition des sources et la fragilité des certitudes.
Une chose me frappe : si les dates de naissance des ancêtres un peu lointains sont souvent estimées plus que connues, les dates de décès sont souvent plus certaines, de même que les dates d’épousailles, c’est à dire les deux moments de l’existence où l’argent entre en ligne de compte pour les autres : alliances entre familles et succession. Bien entendu, c’est la lignée des aînés mâles qui est généralement la mieux documentée, puisque ça a longtemps été celle qui hérite, mais on trouve aussi beaucoup de documents signés par des femmes… pour renoncer à leur héritage au profit de leur frère.

À titre plus personnel, je suis époustouflé par la sédentarité d’une grande partie de mon ascendance : nombre de mes ancêtres d’il y a cinq siècles vivaient dans le rayon de vingt kilomètres où se situe le village où certains de mes cousins produisent actuellement leur fromage4, et où je possède (plutôt symboliquement, car je ne dispose pas de titre de propriété), avec eux une fraction de forêt. Cette sédentarité est certainement une illusion : ce sont les ancêtres les plus sédentaires qui, du fait même de leur sédentarité, sont les mieux documentés.
Ma famille française — le côté de mon père, puisque ma mère est norvégienne —, est en tout cas issue de la Creuse, de la Haute-Vienne et de Charente. Entre autres villes qui reviennent souvent, je note La Jonchère-Saint-Maurice, Sauviat-sur-Vige, Confolens, Saint-Junien (où se trouve le caveau familial), Saint-Yiriex, Oradour, Limoges, Angoulême.  Mon nom de famille vient quant à lui plutôt de Gironde, et notamment de Bègles. Ma famille huguenote, du côté de la mère de mon grand-père paternel, les Chamier, est originaire du Gard, de la Drôme et de l’Ardèche — mais a fini par émigrer en Angleterre puis dans ses lointaines colonies, notamment à Madras, Sydney et Auckland.

Le site Roglo fait remonter la généalogie d’un de mes arrière-arrière grands parents jusqu’à soixante-cinq génération. Ça semble un peu abusif de prétendre pouvoir faire remonter une lignée jusque là, du fait de l’absence de documents fiables. Et je ne parle que de lignée « légale », car pour ce qui est de la filiation biologique réelle, les incertitudes sont, forcément, très nombreuses.

S’il semble que tous les gens qui peuvent remonter leur généalogie sur cinq siècles puissent finir par se découvrir descendants du roi Wisigoth Alaric, beaucoup voient leur arbre généalogique s’arrêter bien tôt. Mais ça va changer, car le progrès de la numérisation des archives, de la mise à disposition en ligne de bases de données géantes et, enfin, les progrès (et surtout la baisse du coût) de l’identification génétique vont continuer de bouleverser ce domaine, et si vous ne pouvez pas établir aujourd’hui votre cousinage plus ou moins distant avec Conan Meriadec, avec Attila, avec Wu Zetian ou avec Njinga du Ndongo, vous le pourrez sans doute bientôt. En tout cas qu’on le sache ou non, qu’on choisisse sa légende ou qu’on amasse des documents sérieux, on vient toujours de quelque part.

  1. Une des bases de données qui m’amuse le plus est celle de Capedia, le site… des descendants d’Hugues Capet. Elle contient 700 000 individus. [↩]
  2. Si l’on est issu d’Afrique subsaharienne, les contacts avec les populations du reste du monde ont été anecdotiques passée la désertification du Sahara, il y a cinq millénaires, et de la même manière, les populations pré-colombiennes des Amériques ou les aborigènes d’Australie ont vécu dans une certaine autarcie pendant des millénaires — ce qui, au passage, n’est pas grand chose au regard de l’âge de l’espèce humaine, dont l’homogénéité génétique est notoirement élevée. [↩]
  3. Au hasard de mes recherches je suis tombé sur un paquet de lettres d’un Lafargue, négociant en vins bordelais, lui non plus sans rapport (a priori) qui raconte ses problèmes d’argent et les soucis que lui donnent les corsaires. [↩]
  4. Le fromage en question est une tome nommée Le Joncheix. Je le recommande. [↩]