Il a été bon, Macron

Je n’avais pas envie de regarder l’allocution télévisée du président, hier à vingt heures. J’avais l’impression que c’était inutile, j’entendais d’avance le ton énervant qu’il prend quand il veut jouer l’autorité, un ton de curé, enfin le ton que prendrait quelqu’un qui aurait été au lycée dans un bahut privé pour la bonne bourgeoisie d’une ville de province. Je l’entendais par avance passer un savon aux français : « La liberté de manifester un est droit fondamental pour tous les français, mais la République ne to-lè-re-ra pas les débordements tels que ceux auxquels nous avons assisté ce soir. Des mesures seront prises, les coupables seront punis, blablabla… ».

Le soir venu, je remarque qu’il est vingt heures zéro une. Et je cherche où aller écouter le sermon présidentiel. Sur la chaîne Youtube de l’Élysée, la vidéo est en train de jouer, il y a écrit « diffusé il y a 1m ».
Forcément, puisque j’arrive avec une minute de retard.

Et là, surprise, il n’est question d’aucune poubelle incendiée, le président ne menace personne, ne donne pas de leçons, bien au contraire, il entre dans le gras, il parle de ce que personne ne veut voir mais qui est bien là : la guerre. La guerre d’agression de Poutine contre l’Ukraine, les manœuvres de Poutine dans l’aéroport de Leipzig, la guerre hybride, les provocations, tout un tas d’actions contre lesquels Vladimir Poutine, dit Emmanuel Macron, a tort de croire qu’elles sont sans conséquences, car l’Europe est solide. Il parle aussi de l’autre guerre, celle de Trump et Netanyahou en Iran, et ses conséquences sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Ces guerres que nous n’avons pas choisies ont des conséquences sur notre pouvoir d’achat, sur le prix du pétrole et du blé, et si de nombreux français souffrent de la vie chère — c’était l’objet de la manifestation nationale —, c’est à cause l’inconséquence de ces gens-là : Poutine, Trump et Netanyahou1.
Enfin bref, ça fait du bien d’entendre un président parler des questions concrètes, et en même temps, de prendre de la hauteur face à un phénomène qui s’inscrit dans des mouvements de l’Histoire plus larges2.

Pourtant, je suis le seul à l’avoir entendu comme ça, sur Bluesky tout le monde râle contre son appel à la fermeté face aux casseurs3, la séparation qu’il fait entre les « revendications légitimes » et « les violences », sans se poser aucune question qui ferait porter une responsabilité sur la politique de son gouvernement ou la gestion de la journée par son ministre de l’Intérieur4.

Je dois dire qu’à ce stade, je me suis senti un peu perdu : on n’a pas regardé la même vidéo, ou quoi ? J’ai peut-être été inattentif mais je n’ai pas entendu la moindre allusion aux manifestations. Un post de Marine Tondelier m’apporte la réponse : effectivement, on n’a pas regardé la même vidéo !

Le décor n’a rien à voir.
La vidéo que j’ai lancée sur Youtube ne datait pas d’une minute mais d’un mois. Ben oui, « diffusé il y a 1m » c’est une formule ambiguë, à vingt heures zéro-une.
C’est bête, il était pas mal, Macron, cette fois-là.
Ce matin, j’ai écouté la vidéo que tout le monde avait vue sauf moi, et j’admets qu’elle est aussi plate que prévu, avec des mots-clés attendus et creux (« ultra-gauche », c’est quoi, exactement ?), des super mesures qui sont d’ores et déjà prises pour aller à la rencontre des zzzzzzzzzz… on se croirait à l’époque des gilets jaunes.

  1. Il ne va cependant pas jusqu’à accuser des agents de Poutine d’avoir mis le feu à la mairie de Limoges, idée qui m’a traversé l’esprit, en apprenant que cet incendie avait été préparé, que ce n’est pas la conséquence d’un débordement erratique de manifestants excédés, mais le fruit d’une planification déterminée. Les désordres en marge des manifestations, qui font apparaître le manque de contrôle des autorités et épouvantent le téléspectateur sont aptes à favoriser la candidate de Poutine, Marine Le Pen. [↩]
  2. Je suis un peu désespéré quand j’entends des gens dire qu’on n’a pas les moyens de financer la guerre en Ukraine car les Français souffrent des prix sont prohibitifs : d’une part les deux sont liés, et d’autre part, si [↩]
  3. Au passage, j’ai remarqué que les médias abusaient de la formule « loi casseur-payeur » pour qualifier une loi à venir, sans remettre en cause son contenu. Or il est très malhonnête : la loi prévoit déjà que c’est au responsable d’une dégradation de payer, c’est le principe de l’individuation des peines. La loi dite « casseurs-payeurs » propose au contraire de faire payer non pas les auteurs de délits mais les gens qui se trouvent dans le périmètre au moment où le délit est commis. Cela devrait donc s’appeler « loi si-ce-n’est-toi-c’est-donc-ton-frère ». [↩]
  4. Je me suis toujours demandé ce qui se passerait si on n’envoyait pas de myrmidons masqués en ordre de bataille face aux cortèges de manifestants. Est-ce que ce simple dispositif n’induit pas une situation de confrontation qui explique tout ce qui se passe ensuite ? [↩]

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