Il sera parmi nous

Daniel Schneidermann annonce sur Arrêt sur Images avoir mis la main sur le texte du discours à venir d’Emmanuel Macron. Il doit s’agir d’un pré-brouillon car la version que je tiens d’une source fiable est légèrement différente.

Françaises, Français, mes chers compatriotes,

J’ai décidé ce soir de m’adresser à vous car j’entends votre inquiétude, et si je le fais aujourd’hui vêtu du même gilet jaune que celui que vous portez1 dans votre quotidien, c’est pour que vous compreniez que je suis avec vous, parmi vous, que je partage votre colère face à la lenteur des réformes dont la France a besoin et qui ont été repoussées depuis trop longtemps. Comme on ne vous la fait pas, à vous, je sais que vous ne vous contenterez plus de mesurettes symboliques et technocratiques telles que la suppression de la suppression de l’Impôt sur la Fortune, je sais que vous attendez bien plus, que vous attendez que je frappe un grand coup, car la France a besoin d’un nouveau souffle, elle a besoin d’espérance, et c’est cette espérance que moi [pause : 2 secondes, regard face caméra], je veux vous amener. Je ne vais pas détailler la teneur des mesures que je m’apprête à prendre, car une telle énumération vous ennuierait vite et je ne voudrais pas que vous croyiez avoir face à vous, une fois de plus, un politicien qui cherche à vous embrouiller en profitant de votre faible capacité d’attention. Non, ces mesures, je veux que vous les compreniez avec le cœur, que vous ressentiez au tréfonds de votre être la bonne nouvelle qu’elles constituent2.

Le fonctionnaire de police qui a étranglé à Nantes le 17 novembre un gilet jaune portant un masque représentant mon visage sera mis à pied pour atteinte à l’image du président de la République.

Je tiens pour finir à remercier les forces de l’ordre qui ont fait preuve d’un sang-froid exemplaire face à des émeutiers pilotés par le Kremlin dans l’intention de tuer, et qui sont rentrés chez eux plus bleus que jaunes, bien fait ! Une enquête sera diligentée afin de comprendre comment Internet vous a manipulés et vous a fait croire que vous étiez à plaindre.

Si vous n’êtes pas contents, je vire Édouard Philippe et je mets Sarkozy à la place. C’est vraiment ce que vous voulez ? À bon entendeur, salut !

[Regard menaçant. Marseillaise, jouée lentement avec un orgue de type « paroisse de moins de 1000 âmes ». Cut, l’image du bureau du président est remplacée par une vieille photo de l’Élysée]

  1. Du fait de la rupture de stock des gilets jaunes réglementaires, celui-ci est une pièce à conviction du procès à venir de Julien Coupat, il a été prêté par la Préfecture. []
  2. Comme l’écrivait Saint-Exupéry, « Le mouton que tu veux est dans la boite ». Et comme le disait le physicien Erwin Schrödinger, reprenant approximativement une pensée du Cardinal de Retz sur les vertus de l’ambiguïté, « Vaut peut-être mieux pas ouvrir cette boîte ». []

Confusion en jaune

(zapping entre CNews, BFMTV, LCI et France Info. Sous les images, des petits bandeaux citent les déclarations de Nicolas Dupont-Aignan et annoncent les décès de George Bush père, ex-président des États-Unis, et de l’actrice Maria Pacôme)

« — Donc la police essaie de contenir dans les rues adjacentes ces gilets jaunes, enfin ce ne sont pas des gilets jaunes, ce sont des casseurs, des gens qui sont venus pour en découdre, n’est-ce pas monsieur truc du syndicat policier ?
— Oui oui ce ne sont pas des vrais gilets jaunes, car quand on vient à Paris avec un masque de plongée c’est qu’on veut aller à l’affrontement, clairement.
— Donc ce ne sont pas des vrais gilets jaunes mais ils portent des gilets jaunes, on voit qu’ils brûlent des voitures, alors monsieur bidule est-ce que vous condamnez ces violences ?
— Oui tout à fait, en tant que gilet jaune je suis venu ici pour soutenir ce mouvement mais je condamne les casseurs, nous sommes un mouvement pacifiste [sic] enfin en même temps faut comprendre que les gens sont à bout et qu’ils vont rien lâcher. Notez que je suis aussi directeur du syndicat des gros parieurs hippiques et…
— Hein ? Excusez-moi je n’ai pas bien compris
— Directeur du syndicat des gros parieurs hippiques et à ce titre j’aimerais dire que dans le monde hippique il y a des courses qui se passent d’une manière que je qualifierais de pas jolie-jolie
— Mais qu’est-ce que vous demandez exactement ?
— Eh bien on a beaucoup de revendications, ça concerne les jeunes, les retraités, les chômeurs, les paysans, le gouvernement doit céder
— Alors je vous coupe tout de suite, place au direct, donc Lionel on voit que des feux d’artifice sont lancés autour de l’Arc de Triomphe alors qu’un journaliste vient d’être pris à partie par des gilets jaunes. C’est bien ça ?
— Oui, des gilets jaunes nous ont apostrophés, ils nous ont traités de menteurs, mais c’est très grave car si on s’en prend à la presse on s’attaque à la démocratie.
— Ah là vous en voyez qui sont plus pacifistes [sic] ils nous montrent leurs fesses, c’est une manière plus sympathique d’exprimer leur colère.
— Mais ça c’est à Paris. En régions ça se passe d’un manière complètement différente. Donc  à Marseille tout se passe bien, je crois ?
— Oui, c’est très calme, il y a… bon parfois il y a des gens qui nous insultent, mais en règle générale tout est très calme, les gens sont en famille, ce n’est pas du tout comme à l’Arc de Triomphe. Alors monsieur bonjour, donc vous, vous manifestez pacifiquement ? Qu’est-ce que vous réclamez exactement ?
— Oui on est pacifistes [sic], tout ce qu’on demande, c’est que ce soient pas toujours les mêmes qui paient. Il y a des gens qui n’en peuvent plus, alors la matraque fiscale ça peut pas être toujours pour les mêmes, vous comprenez ?
— Mais qui doit payer ?
— Eh bien il y a trois cent milliards de paradis fiscal rien qu’en France, ça c’est pas possible. Et par exemple en ce moment, l’homme est en train d’être remplacé par des machines. Par exemple aux péages y’a plus personne, c’est que des machines. Mais qui est-ce qui paie pour ça ? Personne ! Qui est-ce qui cotise à la retraite ?

— Donc à Marseille ça se passe bien ! On revient à Paris, et donc machin, vous êtes le porte-parole des gilets jaunes pour l’île-de-France…
— Oui et accessoirement je suis agent sportif
— Ah comme ça on connaît tout votre Curriculum vitae. Qu’est-ce que vous pensez de ces personnes qui s’en prennent aux journalistes, comme on l’a vu toute à l’heure sur les Champs-Élysées ?
— Alors le mouvement des gilets jaunes est un mouvement pacifiste [sic] et nous condamnons toute violence envers des institutions, que ce soit la police ou bien des journalistes, ce que nous voulons c’est être écoutés alors c’est normal qu’il y en ait qui perdent leur calme, on aimerait pouvoir parler devant des caméras, dire ce qu’on pense vraiment.
— Mais là vous êtes ici, sur ce plateau, vous pouvez parler
— Oui je vous en remercie. Mais par exemple quand on est allés à Matignon…
— Vous faites partie de ces gilets jaunes qui voulaient rester anonymes ?
— Oui tout à fait. Ah non en fait. Enfin. Enfin on n’écoute pas ce qu’on a à dire, on est allés voir le premier ministre mais les médias n’ont pas dit de quoi on avait parlé, ce qu’on avait dit.
— Vous n’avez parlé de rien !
— Ah ça c’est ce que les gens disent mais ils savent rien !
— Mais… C’est vous qui n’avez pas accepté d’entrer à Matignon pour rencontrer Édouard Philippe, non ?
— Oui c’est vrai. Mais ce qu’on veut dire maintenant à Emmanuel et à Édouard c’est qu’il faut qu’ils cèdent.
— Pour que ce soit clair, vous voulez parler d’Emmanuel Macron, le président de la République et d’Édouard Philippe le premier ministre.
— Oui, et pour les gens qui prennent le journal en route, je suis machin, porte-parole des gilets jaunes pour l’Île-de-France, et agent sportif.
— Nous allons demander à monsieur bidule qui est sociologue ce qu’il faudrait faire pour sortir de cette crise. Tout à l’heure Jean-Michel Aphatie nous disait que c’était une configuration entièrement nouvelle, que c’était une chance mais en même temps un risque. Et Christophe Barbier disait que ça n’allait pas être facile de sortir de cette situation. Qu’est- ce que vous pensez qu’il faudrait faire ?
— Je pense qu’il faudrait s’inspirer des États-Unis. Là-bas il y a plusieurs milliardaires qui n’ont pas gardé leur argent, ils l’ont reversé, enfin ils en ont reversé une partie à des œuvres pour dire qu’ils se sentent solidaires.
— Mais ça ne peut pas vraiment régler les questions de pouvoir d’achat à l’échelle de toute la société…
— Non c’est vrai mais c’est un geste, symboliquement c’est un geste fort.
— Tout de suite, on fait le point avenue Foch, où il y a une accalmie je crois… »

Primés

« — Alors quoi de neuf ?
— Eh bien ce week-end j’ai reçu un prix pour le li…
— Euh oui j’ai vu sur Facebook, j’ai vu. Et à part ça ?
— …vre que j’ai écrit avec Nathalie, Copain des..
— Oui oui tu en as parlé déjà
Geeks, chez Milan, et je…
— Bon allez salut hein, cool de t’avoir vu !
— …mais… Hey ! J’ai pas fini ! »

Le commentaire qui accompagne l’annonce du prix : « Séduisant tant par sa forme que son contenu, cet ouvrage très complet ouvre sur » l’arrière-boutique technologique » d’applications bien connues. Très instructif sur les plans historiques, langagier (vocabulaire technique), technologique, mais aussi applicatif, cette petite bible illustrée n’en aborde pas moins les questions sociétales sur le phénomène numérique qui bouleverse nos modes de vie et parfois même nos modes de pensée. Côté pratique les auteurs donnent de nombreux exemples de logiciels et d’applications variées. Apprendre avec envie et plaisir voilà ce que réussi à faire ce livre illustré destiné aux enfants mais qui ne manquera pas d’intéresser leurs aînés participant ainsi à la cohérence intergénérationnelle. »

Bon, bref, à présent vous savez quoi acheter pour votre nièce ou votre neveu, ou vos parents, à Noël.

Guerres de régions

Gare du Nord.

« — Bonjour, j’aimerais un aller pour Compiègne par le prochain train, et un billet ouvert pour le retour.
– Ce que vous appelez « billet ouvert », ça n’existe pas.
– Mais si !
– Mais non. Vous voulez un billet valable pendant sept jours et utilisable à n’importe quelle heure.
– Oui, voilà, c’est ce que je veux
– En bien ça existe en Intercités, mais pas en TER.
– Et qu’est ce que ça change ?
– Ce ne sont pas les mêmes trains.
– Mais c’est la même ligne, non ?
– Oui.
– Ben alors ?
– Alors les Intercités c’est la SNCF, tandis que les TER c’est privé. Enfin c’est financé par la région. Ce ne sont pas les mêmes horaires.
– Mais pour la Normandie je peux prendre un billet ouvert !
– Non monsieur, ce que je vous explique c’est que ça n’existe pas.
– J’en ai pris un la semaine dernière !
– C’était un Intercités.
– Ah.
– Vous êtes en Normandie sur Deauville ?
– Non, le Havre.
– Ah, tant mieux pour vous, parce que sur Deauville ils font n’importe quoi. Il y a des travaux mais ils savent jamais à l’avance alors une fois sur deux c’est fermé à la réservation. »

Je tends ma carte Grand voyageur

« — Ah, désolé, ça n’est pas comptabilisé pour les billets TER. Pareil avec une carte senior, la région n’est pas tenue de respecter les mêmes règles que la SNCF. »

Je paie

« — Je vous ai peut être expliqué trop de choses.
– Non non, c’est intéressant.»

Billet ouvert

Après mon histoire de e-billet, je me suis dit que j’allais acheter mon prochain aller-retour au guichet en spécifiant bien que je voulais, pour le retour, un billet dit « ouvert », c’est à dire un billet au tarif plein mais pouvant être validé dans n’importe quel train, ce qui était jusque récemment le billet standard. En faisant la queue, j’ai vu une affiche qui vantait le caractère pratique du « e-billet », pourtant si contraignant pour les usagers. La SNCF fait souvent croire que la régression d’une offre est une bonne nouvelle pour l’usager, ce qui est passablement malhonnête. Je me souviens, dans le registre, qu’on m’avait une fois envoyé une toute nouvelle carte « Grand voyageur » accompagnée d’une lettre qui me félicitait d’avoir vu mon offre évoluer de « Grand voyageur plus » à « Grand voyageur ». Ça signifiait juste que je rétrogradais, mais tel que c’était écrit, j’avais gagné le gros lot. Plusieurs grandes entreprises publiques d’autrefois (La Poste, la SNCF, EDF, GDF, France Télécom) me donnent cette déplaisante et triste impression de tenter de piéger leurs usagers à coup de nouveaux contrats à astérisques et mentions en corps 8 grâce auxquels ils s’extraient des réglementations politiques qui en faisaient jusqu’ici des services publics.
Le guichetier à qui j’ai demandé mon billet était bien de cet avis.

« — [appelant sa voisine :] Rhalala, je me rappelle plus, c’est quoi le code pour les billets ouvert maintenant ?
— En « Grand voyageur » tu veux dire ? 
— Oui c’est ça
— Euh, attends voir, il faut que tu tapes F46 [j’invente, je me souviens juste que ça commençait par F]
— Ils sont chiants ! [puis s’adressant à moi :] Non parce qu’ils veulent plus des billets ouverts, ils font tout pour que ça soit dur à faire, ils changent les codes tout le temps ! Et ça n’a rien à voir avec la concurrence, hein, faut pas croire ce qu’ils disent, en fait c’est les régions et la SNCF qui se tirent la bourre, parce que c’est des lignes pas rentables. Enfin pas rentables en termes d’argent, ça fait pas de bénéfices, mais c’est pour ça qu’on paie nos impôts, non ? Ça sert à quelque chose, c’est rentable autrement, c’est rentable parce que ça rend un service, les gens prennent le train. Non ? 
—  Si si !
— Avant on prenait le billet à l’avance, il était valable deux mois ! Ça a beaucoup changé tout ça.

[je paie, il glisse le retour « ouvert » et l’aller imminent dans une pochette qu’il me tend]
—  Voie dix-neuf, vous avez cinq minutes ! »

Tu les trouves où, tes data scientists ?

(Dans un café parisien, à midi. Trois hommes, deux sont grands et corpulents, l’un porte un costume, le second une chemise.  Le troisième en impose moins physiquement, vestimentairement et oralement, car je n’ai entendu sa voix qu’à la toute fin. J’imagine qu’ils approchent soixante ans)

« — Mais tu les trouves où tes data-scientists ?
— Peu importe ! On est à un moment où il y a une demande.
— Mais concrètement, comment tu t’assures que c’est des bons ?
— C’est pas important ça ! C’est pas un service qu’on achète, c’est un service qu’on vend. C’est le bon moment. Les commerciaux sont à fond. Ils attendent, ils sont fous.
(…)
— Bon mais toi tu as un réseau
— Oh, un réseau, c’est vite dit hein.
— Mais non, tu es connu comme le loup blanc, enfin tout le monde sait qui tu es !
(…)
— Une autre solution ça serait de voir directement avec Balkany [je me demande s’il s’agit du Balkany qu’on connaît], il est en pleine ascension [?!].

Fin du repas, l’homme qui n’a rien dit jusqu’ici annonce qu’il va payer l’addition pour tout le monde. Les deux autres font des manières, avant de promettre chacun d’être celui qui paiera la tournée la prochaine fois.
Je me demande bien dans quel domaine ces gens travaillent.

La rencontre (1908)

Un extrait croisé des mémoires de mes arrière grand-parents paternels, Jean « Daddy » Lafargue (1884-1974) et Florence « Mummy » Chamier (1884-1972).

Le récit de Daddy

C’est alors qu’une jeune fille, que j’admirais de loin depuis un certain temps déjà, telle une bonne fée, se pencha sur moi… Nous habitions le même immeuble et j’avais parfois eu l’occasion de la voir au cour des visites qu’elle rendait à ma mère, par charité je crois, pour distraire la malade. A cette époque, les jeunes filles de mon milieu étaient terriblement guindées. Elles ne sortaient généralement qu’escortées de leurs parents ou, pour les plus riches, d’une domestique, voire d’une gouvernante anglaise ou allemande. Elles croyaient être cultivées, n’étaient que des poseuses. Pour la plupart, la scolarité s’achevait avec le brevet élémentaire. Rarement elles allaient jusqu’au brevet supérieur, équivalent au baccalauréat moderne. Leur conversation était, pour l’essentiel, un petit bavardage sur des questions de mode. Elles étaient très conventionnelles et souvent hypocrites. Par exemple, elle feignaient de ne pas comprendre les allusions faites au cours des conversations d’adultes sur ces sujets censés être interdites aux jeunes filles bien élevées alors que bien souvent elles lisaient sous leur traversins de terribles Zola ou des contes d’Anatole France, tenaient entre elles des propos fort osés et n’avaient même, pour certaines, aucun scrupule à se faire consciencieusement tripoter par leurs jeunes amis, loin des regards maternels.
La jeune fille dont je voudrais parler était toute autre. Vive, gracieuse, naturelle, spontanée, souriante, svelte, souple, pétillante d’intelligence, habillée avec beaucoup de goût et souvent même avec originalité, elle m’apparaissait comme un être merveilleux, un esprit de l’air, un souffle purifiant. J’ignorais sa nationalité exacte, mais elle tenait ses propos, toujours très spirituels, avec un accent anglais très doux et très agréable. Je l’admirais dans l’ombre et le silence, et je ne crois pas qu’avant la mort de ma mère, j’aie pu envisager un seul instant qu’un jour je pourrais essayer d’attirer son attention sur moi : elle m’était tellement supérieure ! Or un jour vint où, pour assister au mariage de ma sœur Hélène qui devait avoir lieu à Angoulême, cette jeune fille accepta de m’y accompagner. Elle séjourna quelques temps dans ma famille, comprit les sentiments que j’avais pour elle, et lorsqu’elle revint à Paris, elle m’était fiancée… Elle s’appelait Florence. Souvent depuis lors, j’ai cherché à m’expliquer comment un tel miracle avait pu avoir lieu, comment elle, dotée de tous les dons de la nature, elle qui était fêtée dans des milieux d’artistes, d’intellectuels raffinés, elle qui était venue seule des antipodes de la France, qui avait voyagé en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie avant de séjourner plusieurs années à Paris où elle fréquentait des esprits d’élite, avait pu s’intéresser au pauvre garçon que j’étais, à ce petit ingénieur sans situation, à peine sorti de l’école et qui ne connaissait rien du monde, rien même de la vie à Paris. Pourtant, et aussi incroyable que cela puisse paraître, il en fût bien ainsi : c’est en février 1909, à l’Église Saint François de Sales (ou plus exactement à la chapelle Sainte Chantal, hors de l’autel, car Florence était protestante) que fut célébrée notre union pour le meilleur et pour le pire. Un avenir de bonheur s’ouvrait devant moi après ces moroses et pénibles années de ma jeunesse, et aujourd’hui, après cinquante sept années de mariage, notre union se maintient dans une intimité qui n’a jamais été altérée, bien que chacun de nous ai conservé sa personnalité, je dirais même sa liberté. Aucune décision, de quelque importance que ce soit, n’a été prise, au cours de notre vie commune, sans un accord parfait.

Une ère nouvelle commença pour moi qui m’étais toujours senti isolé, incompris, car j’avais à présent à mes côtés une merveilleuse compagne, compréhensive, affectueuse, capable de me donner cette confiance en moi qui m’avait jusque là fait défaut et cela non simplement par des mots mais par l’atmosphère que créaient, tout naturellement, son charme et son bon sens. Nous trouvâmes un petit nid d’amour rue du Hameau, à Auteuil, face à des hôtels particuliers et aux arbres du parc Montmorency.

L’église Saint-François de Sales à Paris

Le récit de Mummy

Un jour vint où mon amie m’annonça que je fus invitée à Cognac pour tenir compagnie à une jeune fille que je connaissais bien, dont la mère venait de mourir, et qui devait se marier prochainement. J’acceptai l’invitation, mais au moment de partir mon amie m’informa qu’il fut question d’un autre projet. Il s’agissait du frère de la dite jeune fille qui soumis à des interrogations en vue du mariage persistait à dire non. Mon nom fut enfin prononcé et sa réponse fut « Elle ne voudra jamais ». Dans ces conditions ma réplique fut « Je ne pars pas ». Émotion dans mon entourage puis des supplications suivies d’un tollé d’éloges sur la perfection du jeune homme en question qui n’ont fait que m’agacer d’avantage. Enfin on me fit sentir que l’heure pressait et qu’un recul de ma part serait mal élevé étant donné toutes les dispositions prises pour ce voyage. Me voilà donc partie pour la gare d’Austerlitz si j’ai bonne mémoire.
Je tombe évidemment sur le jeune homme en question, lui aussi part pour Cognac.
Nous faisons donc route ensemble et nous partageons un petit repas froid. Arrivés à Angoulême une auto devait nous conduire à Cognac. A l’arrivée pas d’auto à l’horizon. Après un moment de réflexion, mon compagnon décide que la seule solution possible était de me conduire chez ses grands parents qui habitaient cette ville en attendant la venue de sa sœur. Étonnement évident de voir arriver leur petit-fils accompagné d’une jeune fille et encore d’une étrangère. Inutile de vous dire que ma confusion fut à son comble. La nuit venue pas encore d’auto. Il ne resta qu’une solution : passer la nuit sous ce toit, malgré tout très hospitalier. Enfin le lendemain matin l’auto tant attendue stoppa devant la porte et nous prîmes enfin la route de Cognac où j’ai trouvé ma jeune amie installée chez sa sœur Marie. L’atmosphère fut cordiale et nous attendîmes le grand jour du mariage célébré dans l’intimité à cause du récent deuil de sa mère. Une fois que les mariés s’éclipsèrent, je pensai naturellement à mon retour mais mes hôtes me retinrent. Leur frère ressentait vivement la dispersion de son foyer et redoutait le vide apparu si brutalement dans sa vie. Je me trouvai dans une situation assez fausse n’étant aucunement possédée de l’idée du mariage à l’époque. Enfin je me trouvai en contact tous les jours avec le frère de mes amies et dans un beau jardin nous échangions nos idées et la lecture à haute voix de sa part, alimentait la conversation parfois très animée. Je fus frappée du tour sérieux de son esprit et surtout de l’absence totale de confiance en lui-même et en son avenir. Une telle conception de la vie à 24 ans me parut impensable. Pour moi, la vision des choses fut toute autre. Depuis toujours la joie de vivre jaillissait du plus profond de mon être. Je croyais en l’humanité, au bonheur et en toutes les manifestations de la nature si riches et variées. Ces points de vue si extrêmes furent le début d’un attachement naissant. Puis l’amour, telle une herbe folle s’empara de nos deux êtres les liant corps et âme tout en les fondant en un seul, pour une très longue vie. Au bout de deux mois notre union fut sacrée par le mariage.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

S’habituer à la concurrence

Le Havre. J’avais un billet pour rejoindre Paris par le train de 18 heures, mais je pouvais embarquer dès 17 heures. Mon billet n’est pas un billet à tarif spécial, c’est un billet normal, que je peux à tout moment échanger. Mais encore faut-il en avoir le temps. Voyant les contrôleurs à l’entrée du quai, j’ai couru leur demander si je pouvais monter dans le train avec un billet pour le train d’après (que j’avais déjà composté).
« — Nous sommes encore un service public, je n’ai pas le droit de vous empêcher de montrer dans le train.
— D’accord… ?
— Mais une fois en route, je serais en droit de vous demander de régler un supplément de quinze euros.
— Ah. Mais pourtant c’est un billet normal, pas un billet « preum’s », hein, regardez… C’est exactement pareil, finalement.
— Ah non, ce n’est pas pareil, c’est e-billet.
— Mais pas du tout, je l’ai acheté en gare !
— Mais si, mais si, regardez, c’est un e-billet.

— Ah oui. C’est marqué. Mais qu’est-ce que ça veut dire ?
— En fait c’est pour vous habituer à la concurrence. Parce que là c’est la SNCF, mais un jour, selon les horaires, ça sera peut-être un train allemand, ou italien. »

J’ai eu le temps de changer mon billet et de prendre ce train. Mais je me rappelle de l’époque où un billet « Intercités » était valable trois semaines après sa date de départ prévu, puis une semaine seulement. Et il y a encore quelques mois les contrôleurs disaient (règlement ou tolérance de leur part, je ne sais pas) qu’on pouvait sans problème prendre le train d’avant ou d’après.
Et à présent, puisqu’il est « e-« , quoique ça veuille dire1, le billet n’est valable que pour l’horaire prévu, même dans un train vide. Tout ça pour nous préparer à l’usine à gaz que promet d’être train ouvert à la concurrence.

  1. Selon le Wiktionnaire, e- signifie (Électronique) Lié à l’électronique et en particulier à Internet. []