Lettre-type

Très cher monsieur le préfet de [Département]

Je vous écris, en qualité de simple citoyen anonyme soucieux d’unité nationale pour vous signaler que je sais de source sûre que mon voisin, M. [Nom], résidant [Numéro, rue, code postal, ville] n’a pas vraiment l’esprit 11 janvier. Je lui trouve même l’air un peu 7 janvier. En effet, j’ai eu beau surveiller ses allées et venues pendant plusieurs semaines, il me semble qu’il n’est pas allé acheter le numéro « tout est pardonné » de Charlie Hebdo. J’ai vérifié son courrier, il ne se l’est pas fait livrer non plus. Par ailleurs, il a tenu des propos sur la Marseillaise et le drapeau bleu-blanc-rouge, affirmant que, je cite, « ce n’est pas ce que Cabu aurait voulu ». Enfin, il s’est moqué de l’allégorie de Plantu parue dans le journal Le Monde, où des hommes armés de simples stylos sont tués par des méchants terroristes sous le regard d’une colombe de la paix qui pleure. Ce manque de sensibilité est suspect.

En attendant que vos services se chargent de le châtier, j’ai pris l’initiative de crever les pneus de son automobile. Or ce monsieur m’a accusé sans preuve (il est impossible qu’il m’ait vu) d’être le responsable de l’état de ses pneus, et a porté plainte contre moi.
C’est pourquoi je me tourne aujourd’hui vers vous, sachant que vous saurez faire la part des choses et prendrez mon parti. Après tout, nous sommes Charlie !

[Date, Lieu, Signature]

Une réflexion sur « Lettre-type »

  1. Texte drôle et sarcastique qui pose de fait bien un des aspects du problème, néanmoins sans concession avec le sentiment de parano des français du fait des événements tragiques récents. Par contre coup on assiste a une violence d’état et interpersonnelle contre la liberté d’expression, qui est une façon maladroite de déplacer le problème du clair obscur des marges de la société en un territoire plus institutionnel, avec une sorte de cristallisation de la fermeté républicaine qui se met en/a l’avant scène, en prétendant éclairer un objet obscur dont elle brouille en réalité la lisibilité. Toutefois, en tirant les leçons du 11 Sept., la France ne s’est pas lancée dans une nouvelle aventure militaire au Niger (les drones du prix Nobel de la Paix se sont d’ailleurs chargés d’en éliminer le commanditaire des attaques). L’erreur étant qu’en déclarant la guerre militairement, on donne a des thugs/terroristes une légitimité presqu’égale a une armée régulière. Il n’en reste pas moins qu’au lieu d’une « war on terror », nous devons mener un « fight on terror », ce qui suppose l’intelligence d’écouter ce que l’autre a a nous dire, car son message est aussi constitutif de ce que nous sommes collectivement. Et au moins on sait ce qu’il pensent pour lui répondre, a bon escient, sans concession. Ainsi l’on aurait toutes les armes dans notre arsenal, réunies en bonne intelligence, et non par dénonciation anonyme.

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