Le démon de la généalogie

« Abri de Piscine » m’envoie un e-mail, et mon premier réflexe est de me demander quel co-utilisateur de site de généalogie m’écrit. Eh oui, « de Piscine », ça ne sonne pas comme de la grande noblesse, mais il y a une particule, et la généalogie, c’est particuleux. Depuis que je suis inscrit sur des sites de ce genre, je reçois des e-mails de cousins lointains qui m’annoncent la publication d’un livre sur une branche de leur famille ou me demandent quoi penser de tel ou tel document.
Quand samedi mon charcutier m’a donné le choix entre le jambon de Savoie et le jambon d’Auvergne, j’ai ressenti une familiarité, au sens étymologique du mot : j’ai eu l’impression qu’on me parlait de ma propre famille, puisqu’il s’y trouve, lointainement, des comtes de Savoie et des comtes Auvergne.

Ma base de donnée d’ancêtres et de cousins contient deux milliers d’individus, et j’essaie de réaliser avec Processing un programme pour les représenter de manière intéressante. Pour l’instant, ça ne fonctionne pas très bien.

Depuis quelques semaines, d’abord mollement puis de manière soutenue et dernièrement déraisonnablement obsessionnelle, je me suis retrouvé possédé par le démon de la généalogie. Ça a commencé avec la mort de mon grand-père, qui m’a fait songer à la mort en général — mon grand-père est mort centenaire et j’approche la moitié de cet âge — et m’a poussé à relire les mémoires de mes arrière-grands parents paternels, qui m’a amené à la surprenante découverte du fait que l’acteur Daniel Craig et moi-même partageons de nombreux ancêtres — notre dernier ancêtre commun étant John Ezechiel Chamier, au XVIIIe siècle. J’ai au passage découvert l’existence de nombreux autres cousins et cousines hauts en couleur dans cette branche de huguenots émigrés en Angleterre et en Australasie, comme l’ingénieur et écrivain Néo-Zélandais George Chamier ou encore le pilote de la RAF Adrian Chamier et son épouse Edwina.

Adrian Chamier est un lointain cousin (descendant à la 4e génération d’un de mes ancêtres à la 6e génération. Edwina, son épouse, cousine par alliance, donc, est venue, jeune adulte, de son Canada natal pour devenir infirmière dans les tranchées en France pendant la grande guerre (je suis même tombé sur l’intégralité de son dossier militaire) et qui est bien plus tard devenue championne olympique de ski, et a à ce titre été longtemps détentrice du record de l’athlète la plus âgée à avoir participé à des jeux d’hiver. Il est un peu abusif de considérer ces personnes comme de la famille, mais c’est le genre de rencontres que l’on fait avec la généalogie, et qui prennent un sens assez touchant lorsque l’on aboutit à des photographies de ce genre : ils sont morts depuis un certain temps mais on peut imaginer des choses sur eux : leurs personnalités, leurs rapports, ce que l’un a apporté à l’autre, etc.

En soulevant le voile des nombreuses bases de données généalogiques que l’on trouve en ligne1, j’ai découvert que d’autres branches de ma famille paternelle, les Fressinaud Mas-de-Feix, les Font-Réaulx et les Beineix me menait assez loin, et faisait de moi un descendant de plusieurs rois de France, de Castille ou d’Angleterre, de ducs de Normandie (dont le viking Rollon), voire d’empereurs byzantins. Bien sûr, toutes les personnes dont la famille est européenne, nord-africaine ou proche-orientale depuis plusieurs générations partage de nombreux ancêtres « récents »2. À trente générations (huit cent à mille ans) chacun de nous a 230 ancêtres, soit un milliard, et à soixante générations (un peu moins de deux mille ans), nous disposons chacun de 260 ancêtres soit plus de 1000000000000000000 personnes, ce qui est un million de fois plus que le nombre estimé des humains qui sont un jour nés sur cette planète. Autant dire qu’il y a des doublons, notre généalogie ressemble sans doute bien plus à un filet qu’à un arbre. Tous cousins, donc, plus ou moins lointainement, mais tous cousins. Si le fait est banal, il est tout de même amusant ou émouvant de parvenir à reconstituer des fils théoriquement exacts dans cette maille d’ascendants.
Après ces semaines d’exploration, j’ai la tête farcie de patronymes. Subitement, tout me semble prendre un sens différent : les gisants de la cathédrale de Rouen ou ceux de la basilique de Saint-Denis, auxquels j’ai consenti un regard distrait, sont mes quadragintisaïeux ! Cet été j’ai contemplé Orthez depuis la tour Moncade, édifiée par Gaston VII de Béarn, et j’apprends que je descends de cet homme, tout comme je descendrais (au conditionnel, car là c’est moins certain) se son ennemi Edouard 1er d’Angleterre et (avec plus de certitude, car par de bien plus nombreux rameaux), du père de ce dernier, Henri III Plantagenêt. Et la prochaine fois que j’arpenterais les « bulles » du festival international de la bande dessinée, je me sentirai un peu V.I.P. puisqu’Isabelle d’Angoulême est mon ancêtre par soixante-et-onze branches issues des enfants qu’elle a eu avec l’un ou l’autre de ses deux époux, à vingt et quelques (selon la branche, justement) générations (ci-dessous un extrait).

J’aime bien regarder la base de données Roglo me fascine particulièrement, car elle fait remonter la généalogie du grand-père de ma grand-mère paternelle à soixante-cinq générations, jusqu’à des rois Wisigoths, Parthes ou Perses du troisième siècle de l’ère commune, et même quelques empereurs romains d’occident et d’orient ! Ce serait formidable et extravagant si je n’arrivais pas aux mêmes ancêtres du côté de la mère de cette même grand-mère, ou encore du côté de mon grand-père paternel. En fait, en regardant la généalogie de bien d’autres gens, je constate qu’une fois mis sur les rails de familles aristocratiques documentées depuis quelques siècles, on aboutit toujours aux mêmes lointains ancêtres. Tous cousins, ça se confirme. J’ai cherché quelques noms au hasard : Honoré de Balzac ? cousin ! Armand Jean de Richelieu ? cousin ! Bertrand Du Guesclin ? Vingitisaïeul. Je suis même descendant d’Oldéric-Manfred de Turin, marquis de Suse, ce qui ne nous dit pas grand chose, mais qui est surtout cousin germain d’Hardouin d’Ivrée, éphémère roi d’Italie dont je ne connais l’existence que parce qu’il a donné son nom aux cartes Arduino, inventées dans l’école de design (elle aussi éphémère) d’Ivrea.
Curieusement, je n’ai réussi à établir aucune parenté, même lointaine, avec des gens célèbres portant le même patronyme que moi, tels le dramaturge Édouard Lafargue ou le socialiste Paul Lafargue3

Tout ça est distrayant mais si l’on regarde les choses en détail, on constate que de nombreuses filiations sont difficiles à établir avec certitude. L’enregistrement de l’État-civil n’est devenu systématique qu’au seizième siècle, sous François premier, et reste bien incomplet. Avant cette époque, ce sont surtout les gens ayant eu un peu de biens (et donc des procès, des héritages et autres actes juridiques) dont on retrouve la trace, et plus on remonte, plus il faut appartenir à de grandes maisons, éventuellement royales, pour que des documents soient disponibles. Descendu au premier millénaire, il n’est pas rare que les personnes citées ne soient connues que par une vague mention, un indice, sans qu’on puisse être certain de l’identité de leurs parents, sans savoir si on ne les confond pas avec des homonymes, etc. À ce stade là, à moins d’appartenir à une lignée royale (et encore, certaines sont bien obscures), les archives n’existent plus vraiment, et les personnages identifiés sont de plus en plus souvent des hypothèses d’historien : untel pourrait être le fils de… pourrait être le seigneur de… qui a participé à telle bataille… C’est peut-être ce qui est le plus intéressant avec la généalogie, même pratiquée de manière très amateure, comme je le fais : on constate progressivement la disparition des sources et la fragilité des certitudes.
Une chose me frappe : si les dates de naissance des ancêtres un peu lointains sont souvent estimées plus que connues, les dates de décès sont souvent plus certaines, de même que les dates d’épousailles, c’est à dire les deux moments de l’existence où l’argent entre en ligne de compte pour les autres : alliances entre familles et succession. Bien entendu, c’est la lignée des aînés mâles qui est généralement la mieux documentée, puisque ça a longtemps été celle qui hérite, mais on trouve aussi beaucoup de documents signés par des femmes… pour renoncer à leur héritage au profit de leur frère.

À titre plus personnel, je suis époustouflé par la sédentarité d’une grande partie de mon ascendance : nombre de mes ancêtres d’il y a cinq siècles vivaient dans le rayon de vingt kilomètres où se situe le village où certains de mes cousins produisent actuellement leur fromage4, et où je possède (plutôt symboliquement, car je ne dispose pas de titre de propriété), avec eux une fraction de forêt. Cette sédentarité est certainement une illusion : ce sont les ancêtres les plus sédentaires qui, du fait même de leur sédentarité, sont les mieux documentés.
Ma famille française — le côté de mon père, puisque ma mère est norvégienne —, est en tout cas issue de la Creuse, de la Haute-Vienne et de Charente. Entre autres villes qui reviennent souvent, je note La Jonchère-Saint-Maurice, Sauviat-sur-Vige, Confolens, Saint-Junien (où se trouve le caveau familial), Saint-Yiriex, Oradour, Limoges, Angoulême.  Mon nom de famille vient quant à lui plutôt de Gironde, et notamment de Bègles. Ma famille huguenote, du côté de la mère de mon grand-père paternel, les Chamier, est originaire du Gard, de la Drôme et de l’Ardèche — mais a fini par émigrer en Angleterre puis dans ses lointaines colonies, notamment à Madras, Sydney et Auckland.

Le site Roglo fait remonter la généalogie d’un de mes arrière-arrière grands parents jusqu’à soixante-cinq génération. Ça semble un peu abusif de prétendre pouvoir faire remonter une lignée jusque là, du fait de l’absence de documents fiables. Et je ne parle que de lignée « légale », car pour ce qui est de la filiation biologique réelle, les incertitudes sont, forcément, très nombreuses.

S’il semble que tous les gens qui peuvent remonter leur généalogie sur cinq siècles puissent finir par se découvrir descendants du roi Wisigoth Alaric, beaucoup voient leur arbre généalogique s’arrêter bien tôt. Mais ça va changer, car le progrès de la numérisation des archives, de la mise à disposition en ligne de bases de données géantes et, enfin, les progrès (et surtout la baisse du coût) de l’identification génétique vont continuer de bouleverser ce domaine, et si vous ne pouvez pas établir aujourd’hui votre cousinage plus ou moins distant avec Conan Meriadec, avec Attila, avec Wu Zetian ou avec Njinga du Ndongo, vous le pourrez sans doute bientôt. En tout cas qu’on le sache ou non, qu’on choisisse sa légende ou qu’on amasse des documents sérieux, on vient toujours de quelque part.

  1. Une des bases de données qui m’amuse le plus est celle de Capedia, le site… des descendants d’Hugues Capet. Elle contient 700 000 individus. []
  2. Si l’on est issu d’Afrique subsaharienne, les contacts avec les populations du reste du monde ont été anecdotiques passée la désertification du Sahara, il y a cinq millénaires, et de la même manière, les populations pré-colombiennes des Amériques ou les aborigènes d’Australie ont vécu dans une certaine autarcie pendant des millénaires — ce qui, au passage, n’est pas grand chose au regard de l’âge de l’espèce humaine, dont l’homogénéité génétique est notoirement élevée. []
  3. Au hasard de mes recherches je suis tombé sur un paquet de lettres d’un Lafargue, négociant en vins bordelais, lui non plus sans rapport (a priori) qui raconte ses problèmes d’argent et les soucis que lui donnent les corsaires. []
  4. Le fromage en question est une tome nommée Le Joncheix. Je le recommande. []

La fin d’Albert Naef

En ce moment, j’effectue des recherches sur l’histoire des écoles d’art. J’épluche notamment les biographies d’anciens professeurs, et c’est ainsi que je découvre Albert Naef (1862-1936), qui enseigna l’archéologie à l’école des Beaux-Arts du Havre de 1890 à 1894 :

Albert Naef est né et mort à Lausanne, mais il n’a pas vécu que dans le canton de Vaud, puisqu’il s’est d’abord engagé dans la Marine impériale allemande avant de visiter l’Europe et d’entrer aux Beaux-Arts de Paris, ville où il s’est établi un temps avant d’être nommé professeur à l’école d’art du Havre puis, quatre ans plus tard, de retourner en Suisse où il s’est vu confier de prestigieux chantiers de restauration et des postes aux universités de Neuchâtel et de Lausanne.

En 1890, l’année de sa prise de fonctions au Havre, il a épousé Fanny Anna Brandt, née en 1865, avec qui il a eu trois enfants. En 1932, Fanny meurt et, aussitôt, Albert Naef qui est alors septuagénaire épouse Berthe Delapierre, sa cadette de quarante-quatre ans. Il avait embauché Berthe comme sténodactylo en 1924 et lui avait donné un fils en 1927 — enfant qui sera placé dans une autre famille et ne sera légitimé qu’après le mariage. Mais voilà, Berthe et Albert se querellent beaucoup, et le 8 janvier 1936, l’épouse tue son mari. Elle a dit plus tard que celui-ci l’avait brutalisée, et que pour l’effrayer elle l’avait menacé avec un revolver. Albert lui aurait saisi les mains, faisant accidentellement partir le coup.

Après la mort de son mari, Berthe est complètement paniquée. Elle dépose un mot sur la porte pour indiquer au laitier de ne pas faire de livraison dans les jours qui suivent et emmène son fils, qui jouait dans le jardin au moment tragique, avec l’intention de ne pas revenir. Elle erre dans la région, songeant au suicide, puis revient à Lausanne. Sa mère et le médecin de cette dernière la convainquent de se dénoncer aux autorités, ce qu’elle ne fera que neuf jours après le décès de son époux, dont le corps est en putréfaction avancée.

Le coup était-il accidentel ? Le légiste a estimé qu’il avait été tiré à un mètre de distance — un peu long pour un coup à bout portant —, et le médecin de famille a fait remarquer qu’Albert ne pesait que 46 kilos le jour de sa mort, était bien affaibli par l’âge et n’avait donc pas une constitution suffisamment vigoureuse pour « soutenir un corps à corps avec une femme beaucoup plus jeune que lui ». Constatant que des retraits d’argent avaient été effectués au nom d’Albert après la date de son décès, sa banque a mené une enquête et découvert que Berthe avait imité la signature de son mari quarante-trois fois dans le but de retirer de l’argent de son compte — 9000 francs au total dont, a dit la presse de l’époque, elle faisait profiter des amies que Le Temps décrit comme « extrêmement douteuses », précisant de manière sybilline que « Madame Naef [en] faisait sa compagnie de prédilection »La Tribune, plus directe, avait à l’époque résumé la situation comme ceci : « L’accusée est une homosexuelle dévoyée, dissimulée, sinistre ».

Albert Naef a été décrit par son avocat comme un presque saint, un homme comblé d’honneurs, un mari attentif et prévenant mais aveugle aux manigances de son épouse et croyant naïvement cette dernière, par exemple, lorsqu’elle s’attribuait la paternité d’articles parus dans la presse locale. Il a même précisé que la jeune épouse se plaisait, sans en avoir le droit, à arborer une décoration. Heureusement pour Berthe, les témoins qui ont pris part au procès ont peu à peu dressé un portrait assez peu reluisant de son mari : avare et égoïste, autoritaire et intransigeant, tyrannique et antipathique, il n’avait plus d’amis et il était détesté au point que dans une lettre, un de ses anciens assistants a même écrit à son sujet : « il est mort comme il a vécu, en charogne ».
On a finalement cru à la bonne foi de Berthe, qui a tout de même été envoyée en prison pour sept ans et privée de ses droits civiques dix ans.

Le respect

Clay Higgins, député américain (en fait un membre de la Chambre des représentants), a tourné une vidéo pour Youtube depuis une chambre-à-gaz du camp d’Auschwitz-Birkenau, où il explique que l’ambiance du lieu le conforte dans l’idée que l’armée américaine se doit être invincible…
Choquant et irrespectueux. Mais j’ai eu du mal à lire l’article sur le site de RTL : une publicité située en haut de la page se déplie pour recouvrir la moitié supérieur de l’article. Quand je monte le curseur de la souris dans l’espoir de trouver où fermer cette annonce intempestive pour une boutique chinoise, elle disparait et c’est en bas de la page qu’une autre apparaît.

J’ai miraculeusement réussi à faire une capture d’écran dans laquelle on ne voit aucune des deux publicités.
Arrivé au milieu de l’article, on me recommande de lire aussi un article sur un américain qui a avalé soixante-douze hot-dogs en dix minutes.
Visuellement bruyant, rempli de publicités très diverses, le site de RTL n’est pas vraiment un lieu de recueillement.

Comment terminer ses mails

Cela s’est produit mille trois cent quatre-vingt cinq ans après la mort du prophète Mahomet, mille deux cent vingt quatre ans après le début des raids vikings en Northumbrie,  deux-cent vingt-trois ans après l’instauration du culte de l’être suprême par Maximilien Robespierre, soixante-huit ans après la parution initiale du Nineteen Eighty Eour de George Orwell et quarante ans après la naissance du chanteur Kanye West. Ce jour-là, donc, c’était le 8 juin 2017, c’est à dire aujourd’hui. Je venais d’atteindre la dernière ligne d’un e-mail administratif lorsqu’une abréviation a attiré mon attention : « cdt ».
Cela fait des années que je lis ces trois lettres en me demandant pourquoi les gens tiennent à associer leur signature à un grade militaire, ou s’ils pensent me faire plaisir en évoquant mon grade militaire (ce qui serait erroné puisque je n’ai pas de grade). Comme chacun sait, en effet, « cdt » est l’abréviation de « commandant ».
Certains emploient aussi ces trois lettres comme acronyme de Carboxy Deficiente Transferase, un test permettant d’évaluer si une personne est dépendante à l’alcool, mais cet usage n’est pas très répandu. Il est curieusement moins répandu que l’alcoolisme lui-même, d’ailleurs.
Pour revenir à mon histoire, c’est aujourd’hui, donc, que j’ai subitement compris : ce « cdt » est en fait l’abréviation de « cdlt », parfois aussi « cdlmt » voire « cdlmnt », qui sont autant d’abréviations du mot « cordialement ».
Le mot m’a toujours un peu irrité : « cordialement », ça signifie « avec le cœur », et cette origine étymologique m’a toujours parue en décalage avec l’usage, puisque « cordialement » conclut souvent les courriers administratifs les plus froids et les plus impersonnels, à tel point que, venant d’une personne dont on est proche, c’est désormais l’annonce d’une rupture. C’est un mot que je trouve un peu suspect, donc, mais tant qu’à l’écrire, pourquoi ne pas l’écrire en employant la totalité des douze pauvres lettres dont il est composé ?
On me faisait remarquer que le mot s’était trouvé un usage depuis l’e-mail : il s’est imposé comme moyen de ne pas se mouiller, de terminer le message sans être ni impoli ni obséquieux, ni familier.

Pour ma part, je n’emploie que trois méthodes pour terminer mes e-mails. Si je compte revoir la personne, je finis par « à bientôt ! » (ou une formule équivalente) ; si je n’ai pas du tout envie de revoir la personne, j’écris « crève ! », ou une formule de politesse équivalente ; enfin, si je ne suis pas déterminé quant à mon envie de revoir ou non la personne, ou bien si c’est le trois ou quatrième mail que je lui ai envoyé, je ne mets aucune formule de politesse.

Le meilleur mémoire que j’aie lu

Je ne me suis pas montré bien charitable dans mon article d’hier. Je venais de lire le mauvais mémoire de trop, et par découragement, par épuisement, je me suis moqué d’une prose et d’un propos indigents. J’ai fait rire plein de gens — et cela m’a réjoui puisque faire rire est un des deux ou trois buts que je me suis fixé très tôt dans la vie — , mais pas tout le monde, car certains se sont mis à la place de l’étudiant, se sont demandé quels seraient ses sentiments face à une exposition publique (quoique anonyme) de ses difficultés et de ses erreurs, ou m’ont fait remarquer que selon eux je rompais un contrat de confiance. Ces objections sont bien sûr recevables et sans doute aurais-je dû faire preuve de sagesse et m’abstenir. Du reste, la situation est plus pathétique qu’amusante. Mais le reproche le plus important que j’aurais tendance à me faire à moi-même est surtout de ne pas m’être montré très positif : je ne propose pas de porte de sortie à cet étudiant, et je fais un portrait assez peu reluisant de l’Université, puisque je constate qu’on peut y soutenir des travaux sans queue ni tête jusqu’à un niveau assez élevé1.
Pour me racheter j’ai décidé de répondre à cette question que l’on m’a posé ce matin :

Je serais bien en peine de désigner « le » meilleur mémoire, car si un mémoire est bon selon mon goût, c’est qu’il est singulier, et que dès lors il ne peut pas être comparé à d’autres, ne peut pas être placé sur une même échelle. Je triche un peu en disant ça puisqu’à la fin, le mémoire sera noté et sera donc de facto placé sur la même échelle que tous les autres. Reste que si le mémoire est du meilleur niveau, c’est qu’il est unique.
Il existe pour moi deux approches du « meilleur mémoire », deux types différents. Il y a le mémoire qui est bon pour son lecteur, parce qu’il lui apporte des choses (plaisir de la lecture, informations et mise en perspective inattendues), et celui qui est bon pour son auteur, parce qu’il rend compte d’un progrès, qu’il est le fruit d’un travail d’enquête et qu’il a permis l’approfondissement d’un sujet. C’est ce second type de « meilleur mémoire » que mon excellente collègue Vanina Pinter parvient à faire produire à nos étudiants de second cycle à l’école d’art et de design du Havre. Puisque les mémoires d’école d’art son liés à la production plastique des étudiants, ils sont pour eux l’occasion d’un travail introspectif, non pas au sens psychologique (quoique un peu, parfois), mais au sens d’une réflexion menée sur ses propres motivations en tant que créateur.
Bien entendu, la qualité finale des mémoires varie : tous les étudiants n’ont pas la même familiarité avec l’écriture, mais en tout cas, lorsque l’exercice est fait honnêtement (vis à vis de son propre auteur, je ne parle pas de questions morales), alors il est réussi. Bien entendu, certains de ces mémoires sont de qualité tout à fait exceptionnelle et pourraient constituer des Masters universitaires du plus haut niveau.

Moisson du semestre : une quinzaine de mémoires à lire.

Pour ce qui est des Masters universitaires (« Master 2 »), à présent, mon critère pour déterminer leur qualité est très simple : si le texte n’a pas été fait dans le simple but d’obtenir une note suffisante pour être diplômé, s’il est le fruit d’une recherche originale et personnelle, s’il est un bon exercice de synthèse, s’il est écrit d’une manière agréable, alors, comme dans le cas d’un mémoire en école d’art, il me semble réussi, car il a apporté quelque chose à celui qui l’a produit. Pour atteindre l’excellence, il faut en outre que le lecteur juge que le texte mériterait d’être publié, ou au minimum, qu’il a envie de le conserver (je dois l’avouer, une part non négligeable des kilos de mémoires que je lis chaque année finit dans la benne du recyclage de l’université). Il m’arrive parfois de tomber sur un mémoire que je serais susceptible d’acheter s’il était vendu en librairie. Ça, c’est le graal. Voilà ce qu’est un très bon mémoire universitaire pour moi. Et bien heureusement, ça existe.

Pour quelques années encore2 l’enseignement supérieur restera à peu près gratuit et ouvert à tous. Il est vraiment dommage de ne pas profiter de ce moment d’autonomie et de liberté, situé entre l’enseignement secondaire et la vie active, pour réfléchir par et pour soi-même, en profitant d’une structure institutionnelle dédiée à cet usage et des rencontres (avec des personnes ou des idées) que l’on peut y faire.

  1. Et alors même que je commence à écrire un article positif, paf!, je reçois un e-mail de collègue, lui aussi en train de corriger des mémoires, qui s’alarme d’une recrudescence des plagiats, après quelques années de recul de cette pratique… Misère. []
  2. Le documentaire Étudiants, l’avenir à crédit, récemment diffusé sur Arte, laisse supposer que tout se met en place pour un sombre bouleversement de l’enseignement supérieur, appelé à devenir ruineux et à fonctionner comme un investissement proposé à une clientèle, et non plus un moyen pour s’ouvrir et se construire. []