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I am the walrus
Il sera parmi nous
Daniel Schneidermann annonce sur Arrêt sur Images avoir mis la main sur le texte du discours à venir d’Emmanuel Macron. Il doit s’agir d’un pré-brouillon car la version que je tiens d’une source fiable est légèrement différente.

Françaises, Français, mes chers compatriotes,
J’ai décidé ce soir de m’adresser à vous car j’entends votre inquiétude, et si je le fais aujourd’hui vêtu du même gilet jaune que celui que vous portez1 dans votre quotidien, c’est pour que vous compreniez que je suis avec vous, parmi vous, que je partage votre colère face à la lenteur des réformes dont la France a besoin et qui ont été repoussées depuis trop longtemps. Comme on ne vous la fait pas, à vous, je sais que vous ne vous contenterez plus de mesurettes symboliques et technocratiques telles que la suppression de la suppression de l’Impôt sur la Fortune, je sais que vous attendez bien plus, que vous attendez que je frappe un grand coup, car la France a besoin d’un nouveau souffle, elle a besoin d’espérance, et c’est cette espérance que moi [pause : 2 secondes, regard face caméra], je veux vous amener. Je ne vais pas détailler la teneur des mesures que je m’apprête à prendre, car une telle énumération vous ennuierait vite et je ne voudrais pas que vous croyiez avoir face à vous, une fois de plus, un politicien qui cherche à vous embrouiller en profitant de votre faible capacité d’attention. Non, ces mesures, je veux que vous les compreniez avec le cœur, que vous ressentiez au tréfonds de votre être la bonne nouvelle qu’elles constituent2.

Je tiens pour finir à remercier les forces de l’ordre qui ont fait preuve d’un sang-froid exemplaire face à des émeutiers pilotés par le Kremlin dans l’intention de tuer, et qui sont rentrés chez eux plus bleus que jaunes, bien fait ! Une enquête sera diligentée afin de comprendre comment Internet vous a manipulés et vous a fait croire que vous étiez à plaindre.
Si vous n’êtes pas contents, je vire Édouard Philippe et je mets Sarkozy à la place. C’est vraiment ce que vous voulez ? À bon entendeur, salut !
[Regard menaçant. Marseillaise, jouée lentement avec un orgue de type « paroisse de moins de 1000 âmes ». Cut, l’image du bureau du président est remplacée par une vieille photo de l’Élysée]
- Du fait de la rupture de stock des gilets jaunes réglementaires, celui-ci est une pièce à conviction du procès à venir de Julien Coupat, il a été prêté par la Préfecture. [↩]
- Comme l’écrivait Saint-Exupéry, « Le mouton que tu veux est dans la boite ». Et comme le disait le physicien Erwin Schrödinger, reprenant approximativement une pensée du Cardinal de Retz sur les vertus de l’ambiguïté, « Vaut peut-être mieux pas ouvrir cette boîte ». [↩]
Je le voyais déjà en haut de l’affiche
Le gars devait avoir la quarantaine, et une dégaine de rescapé des années 1970, avec moustache, cheveux longs, jean’s fatigué, bottes et guitare.
On était en 1985. Il est entré dans le métro, dans une station aérienne de la ligne Charles-de-Gaulle-Nation-Sud. La Motte-Piquet, peut-être. Je ne sais plus.
Il a commencé à chanter.
Il nous parlait d’un temps que les moins de vingt ans ne pouvaient pas connaître, ce temps où Montmartre accrochait ses lilas jusque sous les fenêtres. Une belle histoire, lui qui passait des nuits à son chevalet à retoucher le galbe d’un sein, elle qui posait nue, ils crevaient de faim mais hé, ils avaient l’amour, et au matin, ils s’asseyaient enfin devant un café-crème.
Fallait-il qu’ils s’aiment et qu’ils aiment la vie !

J’ai trouvé cette chanson merveilleuse, incroyablement bien écrite, émouvante, nostalgique, forte. Moi aussi je trouvais qu’aujourd’hui Montmartre semblait triste avec ses lilas morts, ses touristes et ses junkies.
Quand ce chanteur de métro, un gars tout simple ma foi, a fini de chanter, je suis allé lui donner une pièce : dix francs. C’est ce que j’avais sur moi, et ça me coûtait vraiment, je me privais de mes gauloises et de mon repas de midi, mais je n’avais pas de monnaie et j’avais vraiment aimé sa chanson.
Longtemps j’ai espéré le revoir, pour lui dire qu’il avait assez usé ses bottes dans le métro, pour essayer de le convaincre d’aller tenter sa chance auprès des maisons de disques.
Les jeunes sont de plus en plus bêtes
Comme ça, sans raison, j’ai allumé la télévision. C’était le journal de vingt heures sur TF1, et le sujet était la baisse du quotient intellectuel : allons-nous vers Idiocracy ? (cité au cours du documentaire).

Le sujet s’ouvre sur une conversation de membres du club Mensa (le club des gens qui ont un QI supérieur à 130 et qui veulent être membres du club des gens qui ont un QI supérieur à 130).
On commence par nous dire qu’ils parlent tous en même temps, très vite, que c’est normal si on se sent perdus, nous les simples spectateurs de TF1. Pourtant leur conversation ressemble surtout à une conversation, et si elle n’est pas intelligible c’est sans doute avant tout parce que la voix off couvre les voix. Les membres du club expliquent qu’avec eux tout va très vite, qu’ils ont une pensée très très divergente, que ça fuse dans tous les sens.
À ce stade, je crois, le spectateur est déjà écrasé : ça a l’air bien fatiguant, d’être plus intelligent que la moyenne. On ne se sent pas tellement concerné, donc, lorsque la séquence est conclue par cette question : le club Mensa parviendra-t-il toujours à recruter dans le futur ?
C’est le moment de demander à des gens qui travaillent en blouse blanche, à des chercheurs et à des universitaires, en commençant par ceux qui vont nous donner un petit frisson d’angoisse en nous expliquant que les perturbateurs endocriniens qui sont partout agissent sur le développement des neurones et sont susceptibles de l’altérer. Les schémas nous rassurent cependant immédiatement : on voit le ventre d’une femme enceinte, on voit un enfant, mais pas d’adultes en âge de regarder le JT de TF1 : la baisse des capacités intellectuelles, c’est les jeunes, hé, c’est pas nous !

On se sent encore plus rassuré lorsqu’une nouvelle brochette de savants, spécialisés dans la science de l’évaluation du quotient intellectuel, cette fois, nous explique qu’en fait ce n’est pas tant qu’on s’abêtisse, le problème, c’est plutôt qu’on plafonne : de même que les populations cessent de grandir dans les pays développés, l’intelligence cesse de progresser, mais le potentiel de notre cerveau reste le même et n’a d’ailleurs pas varié depuis le paléolithique.
Ouf !

— mais je dois lui expliquer quoi ?
— vous inquiétez pas, dites n’importe quoi, ça sera couvert par le commentaire, mettez juste votre doigt sur l’écran »
Arrive le moment de la conclusion du sujet :
« Trop d’écrans, moins d’éducation, un environnement dégradé auront-ils raison de notre intelligence ? Impossible à dire aujourd’hui mais pas question de baisser la garde, bien au contraire. »
On ne sait pas trop ce que la dame entend par « pas question de baisser la garde » (au moment où elle dit ça on voit un jeune chercheur manipuler une pipette…).
On se demande d’où sortent « trop d’écrans » et « moins d’éducation », car s’il s’est trouvé des scientifiques pour évoquer les problèmes environnementaux comme l’exposition aux perturbateurs endocriniens, aucun n’a parlé ni des écrans, ni d’un manque d’éducation, mais comme c’est ce que les auteurs du sujet et/ou ses téléspectateurs veulent entendre, eh bien on l’évoque, sous forme pseudo-interrogative.
Ah ben oui dis donc ça doit être ça, les jeunes d’aujourd’hui passent leur vie sur des écrans et à l’école on leur apprends plus les départements, ou peut-être que si mais on leur apprend pas bien, avec cette méthode globale et Wikipédia et les calculatrices et la réforme de l’orthographe et tout et tout.

Il est bien entendu que par « trop d’écrans », on ne parle pas de la télévision, comme l’écran que le spectateur est en train de regarder, mais des smartphones et des tablettes. Sur des smartphones, on voit rapidement le jeu 2048 et puis Facebook. Sur la tablette, le logiciel Scratch, qui sert à enseigner les fondamentaux de la programmation informatique aux enfants notamment.
Nous voilà complètement rassurés : ce sont les jeunes générations qui sont bêtes, et même leur intelligence, tout ce qui nous dépasse, comme la manipulation des réseaux sociaux, les jeux incompréhensibles ou la programmation, rend stupide.

Un peu plus tard dans le même journal télévisé, on nous montre des recherches sur la croissance des plantes dans des fermes aquatiques. Chaque plant de fraises se trouve sous un dôme qui coûte dix mille euros, mais il pousse quatre fois plus rapidement, alors c’est peut-être la solution à la démographie galopante puisque, nous dit-on, en 2050 (année que n’atteindront pas tous les spectateurs actuels de TF1) il faudra nourrir neuf milliards d’êtres humains.
Ouf ! Encore sauvés, quoi, les problèmes des jeunes du futur sont presque déjà résolus. À se demander, quand même, si la crise de l’intelligence n’est pas liée au fait que le journal télévisé prend parfois un peu les gens pour des idiots.
Un tour de cartes qui a mal tourné

Tant va la cruche à la chasse qu’à la fin elle perd sa place

Avec vue bouchée par un texte

Il y a une caméra dans le siège ?
Migrants à Paris 8
Les étudiants en arts plastiques à Paris 8 n’auront pas profité longtemps de la rénovation de leurs locaux, car ceux-ci sont désormais occupés par des migrants, ou plutôt des exilé.e.s, selon la formule en vogue1.

Deux logiques sont à l’œuvre : une logique humaniste, qui pousse à la sympathie envers des miséreux venus d’Éthiopie, d’Érythrée, du Soudan ou de Guinée, qu’il est naturel de protéger d’un froid glacial ; une logique liée à la mission pédagogique des enseignants, puisque de nombreux cours ne peuvent avoir lieu dans ces conditions. Ces deux logiques sont légitimes, et pour trancher, il faudrait pouvoir évaluer de nombreux paramètres : solutions de logement alternatives, but visé, revendications exprimées, efficacité de l’action,… Compliqué.
Pendant une réunion de département, nous sommes montés voir l’état des salles. Dès que j’ai sorti mon appareil photo, un gaillard s’est collé derrière moi, afin, je crois, de vérifier que je ne photographiais pas de visages — c’est ce que j’ai déduit à son attitude et au fait qu’il était affiché à plusieurs endroits qu’il ne fallait prendre personne en photo. Je n’ai donc pris en photo que les murs et les objets. Les migrants eux-mêmes nous ont regardé avec des yeux inquiets : qui sont ces adultes qui débarquent en masse ?
On a discuté avec les organisateurs-non-responsables (il n’y a pas de responsables), des jeunes gens plein d’envie de sauver le monde, au point que leurs revendications vont jusqu’à l’abolition mondiale des frontières, ce qui n’entre pas vraiment dans le périmètre de compétences des enseignants en Arts plastiques à Paris 8.
Le siège des salles attire beaucoup de monde et installe une ambiance, entre débats d’idées où convergent les luttes et où chacun a la parole2, murs tapissés d’instructions (aux militants, à la presse,…) et, dans certains couloirs (sans rapport direct avec les migrants, s’il faut le préciser), des petits groupes qui traînent, entourés d’une forte odeur de hashish. Le nombre des migrants logés ne cesse d’augmenter, et hier les étudiants solidaires ont démoli une porte en tentant de « libérer » une salle qui s’est avérée contenir du matériel électrique dangereux.
Ce n’est pas hyper-solidaire d’écrire ça, mais je dois dire que je suis content que ma propre salle ne soit pas concernée — d’autant qu’elle a déjà donné, puisqu’elle a été cambriolée en début d’année.
Des selfies et une tête qui dépasse






















