Profitez-en, après celui là c'est fini

Premières émotions esthétiques

avril 2nd, 2013 Posted in L'art et moi, Mémoire | 9 Comments »

Cette nuit, j’ai rêvé de Joe Dassin. Je l’ai rencontré dans une terrasse de café aux États-Unis. Il m’expliquait sa nouvelle vie, il donnait des cours de Français pour 1900 euros la journée. Je n’ai pas pensé à lui faire remarquer que, à ma connaissance, il était décédé ni à l’interroger à ce sujet. Je ne sais pas si ç’aurait été très poli. Je l’ai trouvé particulièrement sympathique. Au réveil, j’ai raconté mon rêve sur Twitter et Joe Dassin n’a pas tardé à me répondre :

joe_dassin

J’aime cette manière qu’a Twitter de donner la parole à ceux qui en sont absents, qu’ils soient morts, vivants ou imaginaires.
La raison de ma rencontre onirique avec le chanteur de l’Été indien n’est pas difficile à imaginer : hier, j’ai parcouru les allées d’une brocante et je me suis notamment arrêté sur les pochettes de disques trente-trois tours, que je suis toujours tenté d’acheter même si je n’ai plus de tourne-disques (j’aime bien ce mot, tourne-disques, bien plus que « platine »), pour leurs belles et grandes pochettes dont certaines, du premier coup d’œil, me ramènent des années en arrière, à l’époque où je parcourais les bacs de disques des supermarchés et, plus tard, des boutiques spécialisées.

brocante_2013

Mais bien avant d’acheter des disques, j’en ai aimé. Petit, j’écoutais Nana Mouskouri, Anne Sylvestre, j’aimais les génériques de certains dessins animés, le Beatles, Georges Brassens, et plein de chansons dont j’ai longtemps plus ou moins cru que l’auteur était mon père, puisqu’il les chantait, mais qui se sont avérées être d’Harry Belafonte, des Platters, du Kingston Trio, de Bob Dylan et de quelques autres. Mais si j’écoutais et j’aimais tout cela, c’était d’une manière relativement passive : c’était toujours de la musique que l’on m’avait amené. Je me souviens, moi qui ai très peu de mémoire pourtant, du jour où en écoutant une chanson je me suis dit que je l’aimais. C’était justement l’Été indien, de Joe Dassin (composé par Toto Cutugno). Je me trouvais en vacances d’été, et la chanson passait partout, nous étions en juillet ou en août 1975, j’avais donc sept ans.

Le Skylab

Julie Delpy est un peu plus jeune que moi. Dans son film semi-autobiographique Le Skylab, situé pendant l’été 1979, la petite Albertine (elle, trente ans plus tôt) regarde le mari de sa tante, ici au volant, avec des yeux admiratifs, sinon enamourés. La musique utilisée est L′Été indien.

Bien entendu, il n’est pas très important pour le lecteur de découvrir que j’ai fortement aimé L’Été indien à sept ans, mais ce qui m’intéresse, c’est qu’il s’agit de la première fois où je me souvienne précisément avoir constaté que j’aimais ce que j’écoutais. Ce qui signifie que, au delà du simple plaisir de l’écoute, j’ai porté un un regard sur mon plaisir d’auditeur, et aussi que ce plaisir m’appartenait en propre, qu’il n’était pas issu d’une sélection que l’on avait établie à ma place (enfin c’est le sentiment que j’avais, puisque, évidemment, le titre était matraqué à la radio et ce n’est pas un hasard si je l’ai connu et, sans doute, apprécié).

Je me souviens que j’ai ressenti la même chose au cinéma avec deux films, Les Sept Samouraïs et Dersou Ouzala, d’Akira Kurosawa, que j’ai vu à quelques semaines d’intervalle dans une salle associative qui diffusait des films d’art et d’essai dans ma ville (salle où j’ai joué une pièce de théâtre d’après Italo Calvino, devant l’écrivain lui-même, alors que j’étais pré-adolescent, mais c’est une autre histoire). Je dirais que les projections ont eu lieu vers 1977 ou 1978, je n’avais pas dix ans, ou tout juste. Et là, de la même façon, je me suis vu aimer ces films.
Je ne sais pas quelle conclusion tirer de ce moment où on ne se contente pas d’éprouver un plaisir esthétique mais où on remarque qu’on l’éprouve activement. J’imagine tout de même que c’est, pour chacun, un épisode personnel fondateur. À creuser !

Akira Kurosawa, Les Sept Samourai

Akira Kurosawa, Les Sept Samouraïs, 1954

J’ai lancé un petit sondage sur Twitter, qui a confirmé que je n’étais pas le seul à avoir un jour constaté consciemment que j’étais en train d’éprouver un plaisir esthétique. Beaucoup de ceux qui m’ont répondu pouvaient nommer précisément le titre musical qui les avait marqués1 et parfois l’associer à des conditions d’écoute. D’autres se sont montrés plus évasifs et il s’en est trouvé un pour ne pas parvenir à identifier un titre musical qui ait eu une importance déterminante dans sa biographie d’auditeur.

N’hésitez pas, en commentaire, à me raconter votre première émotion musicale ou cinématographique de ce genre, en décrivant peut-être les circonstances dont vous vous souvenez et, pourquoi pas, la manière dont cela a déterminé vos goûts par la suite.

  1. Parmi les titres : Cambodia, de Kim Wilde ; Rudy, de Supertramp ; Show Must go on, de Queen ; Comme toi, de Jean-Jacques Goldman ; Out there on my own, d’Irene Cara ; Clint Eastwood, par Gorillaz ; Money for nothing de Dire Straits ;… [↩]

Eagle Eye

mars 31st, 2013 Posted in Ordinateur au cinéma, Surveillance au cinéma | 2 Comments »

eagle_eye_dvd(attention, je raconte le film, si vous ne l’avez pas vu, cet article risque de méchamment éventer le suspense et diminuer une partie de votre plaisir de spectateur !)

Jerry Shaw apprend la mort de son frère jumeau Ethan, qu’il n’a pas vu depuis trois ans. Ces deux jumeaux monozygotes étaient très différents : l’un réussissait tout avec facilité, a fait de bonnes études et occupait un poste important dans l’armée, tandis que l’autre — le survivant —, a toujours été à la traîne, n’a jamais terminé ses études et est, au moment où commence le film, employé dans une boutique de photocopies, abandonné par sa petite amie et constamment en retard pour payer son loyer. En revenant de l’enterrement de son frère, Jerry constate être devenu inexplicablement riche et découvre qu’on a livré chez lui toutes sortes d’objets qu’il n’a jamais sollicités, notamment les ingrédients nécessaires à la fabrication d’une énorme bombe, des armes, des munitions, des manuels aéronautiques et des faux passeports. À peine revenu de sa surprise, il reçoit un coup de téléphone : une voix féminine lui dit, sans définir le terme, qu’il a été « activé », et l’avertit que le FBI s’apprête à l’arrêter et qu’il n’a que quelques secondes pour s’enfuir. Un peu hébété, il ne réagit pas, et son arrestation ne prend que quelques secondes. Dans les bureaux du FBI, on tente de le faire parler : cette fortune subite, ce matériel dangereux, tout ça quelques heures après le décès de son frère, c’est la preuve qu’il est un terroriste. Alors qu’il se trouve seul, autorisé par un mystérieux envoi de fax à donner un coup de téléphone, il est contacté par la voix féminine qui lui dit qu’il n’a que quelques secondes pour sa baisser.

...

Jerry reçoit des instructions et des messages par tous les canaux imaginables : son téléphone (voix et messages instantanés) ou celui de toute personne qui se trouve à proximité, mais aussi tous les afficheurs publicitaires ou signalétiques électroniques, les ordinateurs, les écrans qui se trouvent dans les boutiques, etc.

Effectivement, la flèche d’une grue de chantier vient pulvériser les vitres du bureau où il se trouve. La voix lui dit qu’il doit sauter, ce qu’il finit par faire pour échapper aux enquêteurs du FBI qui le pensent responsable ou coupable de ce qui se passe. Il atteint finalement une rame de métro. Au même moment, Rachel Holloman, dont nous ne savons pas grand chose est contactée par la voix qui lui apprend à elle aussi qu’elle a été « activée » et qui lui ordonne, si elle veut revoir son fils vivant, d’aller s’installer au volant d’une automobile et d’amener le véhicule à un certain endroit, pour servir de chauffeur à Jerry… Lorsqu’ils se rencontrent, Jerry et Rachel comprennent qu’ils sont l’un comme l’autre manipulés par une organisation apparemment omnisciente et omnipotente, qui sait à chaque instant ce qu’ils font et ce qu’ils disent, qui contrôle les feux de signalisation aux carrefours, qui contrôle des engins divers et variés et jusqu’à la console GPS de l’automobile, qui leur donne des indications avec la même voix féminine. À partir de ce point, ils seront pilotés, contre leur gré, jusqu’à Washington, où ils doivent participer à un attentat contre le président des États-Unis.
Ils ne tardent pas à découvrir qui se trouve derrière tout ça : c’est ARIIA (Autonomous Reconnaissance Intelligence Integration Analyst), un système informatique construit par l’armée américaine.

Le président américain a donné son feu vert à l'exécution d'un terroriste dans

Ce qui déclenche les évènements : la décision malheureuse du président des États-Unis de courir le risque de tuer des innocents…

Quelques jours plus tôt (et c’est la séquence d’ouverture du film), le président des États-Unis avait pris l’initiative de bombarder les participants à une cérémonie funéraire dans un village du moyen-orient, alors qu’il était loin d’être évident qu’Al Khoei, le terroriste visé par le drone, soit bien présent dans le groupe. L’ordinateur — ARIIA, justement —, ne l’identifiait qu’à 51% et pensait, tout comme le ministre de la Défense, que cette mission hasardeuse, forcée de faire des dommages collatéraux importants, ne devait pas être poursuivie. L’avis du président est cependant tranché : « Si Al Khoei peut circuler librement, alors c’est le peuple américain qui est en danger ». En choisissant de tuer des villageois sans même avoir la preuve que cela sera utile à la défense nationale, le président se met à dos ARIIA, qui prend l’initiative de le destituer au nom de la déclaration d’indépendance des États-Unis, qui justifiais que les Américains s’émancipent de la Grande-Bretagne : « whenever any Form of Government becomes destructive of these ends, it is the Right of the People to alter or to abolish it » (chaque fois qu’une forme de gouvernement se montre destructrice de ce but [garantir à tous la vie, la liberté et la recherche du bonheur], il est du droit du peuple de le changer ou de l’abolir). L’ordinateur ajoute que la fourberie de ses méthodes s’accorde au Patriot Act, loi signée un mois après les attentats du 11 septembre 2001 et qui autorise entre autres l’emploi de méthodes déloyales et malhonnêtes  y compris envers le plus haut niveau de la hiérarchie militaire, si la sécurité nationale semble en péril. Lorsqu’elle révèle son plan à Jerry et à Rachel, ARIIA affirme agir au nom de « We the people », nous le peuple, formule tirée des premiers mots de la constitution des États-Unis d’Amérique. Le projet précis d’ARIIA est d’activer l’opération « guillotine » qui consiste à tuer non seulement le président, mais tous ses possibles remplaçants à l’exception de celui qui a été choisi par elle pour occuper le rôle. Pour que l’opération puisse être lancée, il faut disposer de l’autorisation par identification biométrique d’Ethan Shaw : c’est dans le but de le remplacer que l’ordinateur a besoin de Jerry Shaw, le jumeau d’Ethan.

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La légitimité juridique dont se targue ARIIA est bien entendu un peu douteuse si on se souvient qu’elle n’est pas un citoyen des États-Unis, mais un ordinateur. L’idée de la machine qui utilise ses extraordinaires moyens (surveillance presque universelle, contrôle de divers dispositifs de communication ou d’automation) pour pousser jusqu’au bout (jusqu’au meurtre) la logique de la mission qui lui a été confiée, n’est pas nouvelle, on la retrouve, par exemple, dans des films de la fin des années 1960 comme Colossus: The Forbin project et 2001: L’odyssée de l’espace (auquel est fait un clin d’œil, lorsqu’ARIIA montre à Jerry tout ce qu’elle sait de lui, et notamment la liste des films qu’il a loués). L’utilisation du Patriot Act comme justification finale d’une suppression de la liberté, voire de meurtres, par une machine, me semble intéressante. On trouve la même préoccupation dans la série Person of Interest.

L’ordinateur ARIIA se présente comme un œil cyclope dont la couleur passe du rouge au bleu et qui se balade autour d’une étrange ruche de sphères en or qui lui signalent par infra-rouges (choix technique assez difficile à justifier à mon avis) les communications interceptées qui semblent avoir un rapport avec des menaces terroristes, et tout cela sous la surveillance d’un opérateur (poste qu’occupait justement Ethan, le frère de Jerry, avant que la machine ne décide de le supprimer), avec qui l’ordinateur communique surtout par le son, avec une voix féminine plutôt douce (celle de Julianne Moore en l’occurrence) mais toujours déterminée.

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Le pic d’intensité et de suspense du film, son climax, est le moment où le président des États-Unis assiste à un concert le jour du discours sur l’état de l’Union. Rachel porte sur elle, sans le savoir, un bijou explosif capable de détruire tout le bâtiment au moment où son propre fils, à l’aide d’une trompette trafiquée, atteindra une certaine note. On pense à l’Homme qui en savait trop, où un meurtre doit être commis à un moment précis de la partition musicale. Comme dans le film d’Alfred Hitchcock, le moyen pour empêcher l’attentat, c’est d’interrompre le concert, ce que fait Jerry, arrivé in extremis pour tirer un coup de feu en l’air au risque de sa vie.
En Français, ce film a pour titre L’Œil du mal, ce qui amène une lecture maléfique ou en tout cas maléfique qui rappelle la diffusion de films comme The Invisible boy (1957), devenu chez nous Le Cerveau infernal, ou Colossus: The Forbin project (1970), titré ici Le Cerveau d’acier. Mais ce titre n’est pas mensonger, car finalement, si ARIIA poursuit sa logique et affirme suivre la loi, c’est d’une manière cruelle et irrationnelle, en  causant ou planifiant la mort de beaucoup d’innocents et en décidant de placer au poste de président des États-Unis le ministre de la Défense, parce que ce dernier avait eu le bon goût de suivre les recommandations de l’ordinateur lors du bombardement du village oriental. Le système ARIIA, plus que légaliste et logique, semble dominateur, calculateur et même joueur car ses tactiques comportent des risques immenses et il est miraculeux que Jerry et Rachel y aient survécu. Il y a même une perversité dans le plan d’ARIIA lorsqu’elle utilise un enfant et sa mère pour provoquer une explosion, l’enfant activant le détonateur de la bombe que porte sa mère comme collier. Aucune explication au fait qu’ARIIA éprouve des passions très humaines n’est donnée, si ce n’est que la machine est, nous dit-on, en version « bêta ». Eagle Eye a failli avoir une fin ouverte dans laquelle Sam, le fils de Rachel, était contacté par ARIIA au milieu d’une partie de jeu vidéo, mais cette version, qui s’inscrivait dans une certaine tradition du film d’horreur, a finalement été abandonnée au profit d’une conclusion réconciliatrice et rassurante.

macario

Je ne sais pas pourquoi mais l’apparence d’ARIIA m′a rappelé un vieux souvenir, celui du film mexicain Macario (Roberto Gavaldón, 1960), qui est une adaptation d’un conte plutôt mineur des frères Grimm, La mort marraine. Dans le conte comme dans le film, un personnage se trouve chez la mort, où il voit chaque vie humaine sous la forme d′une chandelle dont la hauteur indique l’espérance de vie. Ce qui nous ramène aux Moires grecques, aux Parques romaines ou aux Nornes nordiques, qui tissent la destinée de chacun, sous la forme d′un fil, ou encore à la «catastérisation» (chaque âme devient une étoile ou une constellation…), en laquelle croyaient les Pythagoriciens.

Eagle Eye (D.J. Caruso, 2008) n’est pas sans qualités mais n’est pas pour autant le film du siècle, bien entendu. Le récit recycle sans grand souci de cohérence des morceaux de scénarios pris ici et là (notamment dans les films cités plus haut), et ses scènes d’action sont parfois un peu confuses au montage, ce qui est dommage car il y a assez peu d’effets visuels en 3D et de très nombreuses automobiles semblent avoir été sacrifiées pour des courses-poursuite, des cascades et des explosions. Par ailleurs, si certains personnages fonctionnent bien, comme l’agent du FBI Tom Morgan (Billy Bob Thornton, qui à défaut d’avoir un grand rôle, semble avoir décidé de s’amuser) ou le ministre de la défense Callister (Michael Chiklis), d’autres sont complètement gâchés, notamment les deux personnages féminins un peu importants dans le scénario (si l’on excepte l’ordinateur ARIIA), Rachel Holloman (Michelle Monaghan), compagnon d’infortune de Jerry, et Zoë Perez (Rosario Dawson), l’enquêtrice de l’armée, qui s’avèrent l’une et l’autre plutôt passives et, au final, sans grande épaisseur. Quand au héros du film, Jerry Shaw (Shia LaBeouf), il est plutôt convaincant dans sa position d’homme d’action malgré lui, mais un peu moins dans ses séquences d’émotion, où il se lamente d’avoir été le jumeau sans talent de son frère disparu…
La voix d’ARIIA est peut-être le seul élément humoristique véritable du film, car elle donne des instructions en continu à la manière des interfaces vocales des GPS d’automobiles, annonçant dans combien de mètres ou de secondes il faudra exécuter telle ou telle action.

Les auteurs des effets visuels se sont plutôt bien amusés, en multipliant les modes de visualisation du monde par ARIIA, qui, par exemple, parvient à suivre une conversation sans le son, non en lisant sur les lèvres comme HAL dans 2001, mais en observant la propagation des ondes sonores dans une tasse.

Les auteurs des effets visuels se sont plutôt bien amusés, en multipliant les modes de visualisation du monde par ARIIA, qui, par exemple, parvient à suivre une conversation sans le son, non en lisant sur les lèvres comme HAL dans 2001, mais en observant la propagation des ondes sonores dans une tasse (haut). La vision qu’ARIIA a de son proche environnement rappelle la décomposition de l’espace en points par la Kinect de Microsoft (bas).

On peut regretter par ailleurs que la vraisemblance technologique n’ait pas été un peu plus sérieusement étudiée, car si de nombreux éléments (surveillance, drones, automation) ne font qu’utiliser ou extrapoler des dispositifs existants et sont donc crédibles (si l’on veut bien oublier la question du logiciel devenu autonome et soucieux de protéger les États-Unis en exécutant son président), certains autres me semblent relever du fantastique pur, comme lorsqu’un pauvre homme qui ne veut plus obéir à ARIIA est exécuté en rase campagne par la rupture et la chute contrôlée de câbles à haute tension.

Photo non contractuelle

mars 28th, 2013 Posted in Images, indices | 3 Comments »

Un intéressant cas de propagande par l’image avec l’illustration d’une tribune publiée par Slate, sur laquelle je suis tombé à la faveur d’une discussion sur mon nouveau blog, Castagne. La problématique de l’article, signée par deux juristes, est de chercher les moyens légaux qui auraient permis le licenciement « pour faute grave » de la directrice adjointe de la crèche qui, revenue d’un congé parental de plusieurs années, avait refusé de se séparer de son hijab, son voile islamique.

Oublions le débat sur le bien-fondé de l’affaire, sur le sens du voile (aliénation, sexisme, liberté,… ?), déjà discuté ailleurs. Je trouve surtout intéressant de me pencher sur la question de l’illustration.
Voici comment se présente l’article de Slate :

baby_loup_slate

La photographie prise par un photographe de Reuters, Jean-Paul Pélissier est légendée de la manière suivante : « À Marseille, en 2010 ». On y voit deux adolescentes entourées de quatre femmes visiblement musulmanes et visiblement plus âgées dont au moins une porte un voile intégral, et les trois autres, un vêtement très couvrant. On voit aussi en arrière-plan une camionnette avec un tag.

Dans le contexte, associé au titre « La laïcité mise à rude épreuve », l’image convoque tous les fantasmes d’invasion et de rapport de force : ce n’est plus une femme voilée que l’on tente de licencier, ce sont quatre femmes aux silhouettes fantomatiques inquiétantes, vêtues de leur uniforme religieux, qui nous inquiètent par leur multiplication. On peut presque se demander si elles ne sont pas censées être le futur des deux gamines méditerranéennes vêtues à l’occidentale qu’elles encerclent. Bien entendu, je surinterprète, mais ce genre d’illustration, placée à côté du titre, pousse à l’interprétation, le lecteur est forcé de créer un rapport entre texte et image, de donner un sens à l’ensemble. Lorsque l’on atteint la légende (à condition qu’on la remarque seulement), écrite en gris clair, il est trop tard, nous avons déjà inventé toute une histoire un peu confuse qui va orienter notre lecture de l’article.

Fatima_Afif

En cherchant des photographies de Fatima Afif, l’employée récalcitrante, on tombe sur le cliché ci-dessus (mais je ne suis pas totalement sûr qu’il s’agisse d’elle) qui montre une femme vêtue d’un foulard islamique. Elle ne ressemble pas à une bonne-sœur, comme les femmes de l’image qui illustre l’article de Slate, elle ressemble à de nombreuses femmes que l’on peut croiser sans y prêter attention dans les rues en France. Quoiqu’on en pense, donc, ce n’est pas le même genre de voile. Cette photographie, outre sa plus grande exactitude (j’ignore s’il s’agit de la bonne personne, mais en tout cas la photographie a été prise dans la région où l’affaire est disputée, et non à 800 kilomètres de là), raconte une histoire un peu différente : la femme voilée est seule et elle se trouve notamment face à trois policiers qui la dépassent d’une tête : sans être forcément une victime, elle ne semble pas être vraiment une menace. De plus elle a un visage, elle est une personne, un sujet.

J’aurais voulu voir comment Reuters référencie la photographie hors-sujet utilisée par Slate, mais je n’ai pas de compte-client chez Reuters. Ce genre de recherche est souvent éloquente car les photographies s’inscrivent souvent dans des séries, qui trahissent notamment ce que le photographe a véritablement photographié, qui permettent de deviner si le cliché est « volé » ou s’il s’agit plutôt d’une séance plus ou moins posée. En tout cas, après avoir effectué une recherche sur le nom du photographe, je me dis que le sujet doit l’intéresser, puisque de nombreuses photos de femmes portant le niqab sont signées par lui :

Pelissier_niqabs

Pour un photographe, ce genre de cliché doit être appréciable car il n’y a a priori aucun besoin de faire signer aux modèles un document relatif à leur droit à l’image.
Les photos ci-dessus ont été beaucoup montrées il y a trois ans, lorsque la loi sur le voile intégral dans l’espace public a été votée. C’est aussi le cas de celle utilisée par Slate cette semaine, qui a illustré en son temps des articles des sites de Radio France ou du magazine Time. J’ignore la cuisine interne de Slate : l’image choisie l’est-elle parce qu’elle est moins chère que l’image d’actualité ? Parce que Slate a un contrat avec Reuters ou possède déjà un droit de diffusion sur cette image ? Il peut y avoir mille raisons à ce choix malheureux.
Reste le résultat : une image et un titre qui orientent la lecture de l’article et même, en occultent la nature précise — un conseil de juristes pour licencier certains employés.

Nouveau blog : Castagne

mars 27th, 2013 Posted in Brève, Mauvaise humeur | No Comments »

Sur Le Dernier Blog, j’essaie d’éviter les sujets purement liés à l’actualité politique ou aux questions de société, à moins qu’elles ne touchent à un de mes sujets habituels : technologies, science-fiction, enseignement, images,… Sujets certes hétéroclites.
Mais bon, jusqu’ici, quand j’avais envie de râler sur un sujet politique, je le proposais à Owni, site qui, malheureusement, disparaît pour de bon.

castagne

J’ai fini par me décider à créer un nouveau blog, intitulé Castagne, car c’est un blog de combat plus que d’analyse ou de réflexion, un blog où j’enfonce le bouton « publier » avant de me relire.
Dans mon premier post, je m’en prends à la pétition soutenue par Élisabeth Badinter à propos du port du hijab dans les crèches…
Nathalie y écrira aussi des articles.

Les jeux de l’esprit

mars 25th, 2013 Posted in Écrans et pouvoir, Lecture, Sciences | 9 Comments »

jeux_de_l_espritJe n’avais jusqu’ici jamais lu Pierre Boulle, je ne connaissais son œuvre que par des adaptations cinématographiques : Le pont de la rivière Kwaï et La planète des singes. Antoine Blanchard m’a recommandé de lire Les jeux de l’esprit, paru en 1971 et apparemment plus réédité depuis le milieu des années 19701. Ce roman m’intéresse pour deux de ses grands thèmes : celui des jeux télévisés violents, et celui du gouvernement par les savants.

Au début du XXIe siècle, le monde désespère de sa classe politique, et la classe politique elle-même se décourage de l’exercice du pouvoir. Révoltés par la bêtise ambiante, un petit groupe de savants se lance dans un projet révolutionnaire, au sens politique du mot : en secret, ils mettent au point un nouveau système de gouvernement, où l’élection est remplacée par le mérite scientifique. L’idée est révélée le même jour au monde entier, par des tribunes dans la presse, signées par la totalité des titulaires du prix Nobel. Les prix Nobel, qui ne sont pas habilités à postuler à la présidence, constituent le jury qui permet de déterminer quels valeureux scientifiques seront élus. Les concurrents doivent être âgés de trente-cinq à cinquante ans. Les épreuves de mathématiques, d’astronomie, de chimie ou de physique permettent d’éliminer la plupart des candidats. Les treize derniers sont alors évalués sur leur programme politique, sur ce qu’ils proposent de réaliser au cours de leur mandat, lequel doit durer neuf ans. Le vainqueur devient président, et les autres deviennent ses ministres, dans un ordre d’importance qui dépend de leur classement au concours.
La « conspiration des Nobels », comme on la surnomme rapidement, tombe à point nommé et ses propositions sont immédiatement acceptées par tous les gouvernements du monde. La communauté scientifique, qui a toujours été internationale, abolit aussitôt les nations, élit le président et ses ministres, et change la face du monde en délaissant le jeu politique pour un rationalisme pragmatique et égalitaire qui, très rapidement, abolit la faim dans le monde, endigue le problème de la surpopulation et permet de limiter le temps de travail de chacun à deux heures quotidiennes. Le pari des savants semble gagné et leur permet un temps d’oublier la terrible rivalité qui sépare les physiciens des biologistes, qui s’accusent mutuellement d’anthropocentrisme.
Seulement voilà, ces succès sont rapidement entachés par une épidémie de mélancolie qui frappe les habitants de la Terre et provoque une épidémie de suicides. De plus, de nombreuses personnes sont atteintes d’un autre mal : une totale perte de confiance en soi, qui amène des gens habituellement compétents, comme les pilotes d’essai, à perdre leurs moyens lorsqu’ils ne sont plus assistés par des machines. Le reste du monde s’abrutit de confort et en demande toujours plus.

Cela ne suffisait pas aux anciens habitants des taudis qui exigeaient l’air conditionné partout, le téléphone et la télévision dans chaque pièce, des fenêtres et des stores à commande automatique qu’on pût manœuvrer du lit et, en général, un équipement mécanique, électrique, électronique destiné à éviter tout effort. Chaque famille voulait avoir sa piscine. Cette soif de bien-être, ce désir du monde de s’approprier les acquisitions de la science et de la technique sans en comprendre l’esprit et sans avoir participé à l’effort intellectuel de découverte, ne se limitaient pas aux habitations. Pour les satisfaire il fallait construire des villes nouvelles, où les rues et les places étaient chauffées l’hiver et rafraîchies l’été.

Les scientifiques sont bien conscients que le confort ne suffit pas et qu’il faut remplir les existences de manière « spirituelle ». Ils inventent un hymne à la science, un drapeau, des rites, et tentent de pousser chacun à assister à des conférences pour découvrir l’émerveillement intellectuel que l’on peut ressentir face aux prodiges de la nature. Les populations s’y engagent, mais sans grand enthousiasme. Et lorsqu’un astronome ou un mathématicien parviennent à faire naître un peu d’intérêt chez leurs auditeurs, c’est parce que ces derniers pensent que les étoiles servent à établir des horoscopes et que les mathématiques sont un moyen pour gagner aux jeux de hasard. Les scientifiques voulaient absolument éviter que ne naisse, comme dans de nombreux romans de science-fiction, une société divisée en deux classes : des savants qui dirigent et la masse superstitieuse qui accepte d’être gouvernée pour peu qu’on la laisse tranquille. Les scientifiques sont déçus, mais aussi inquiets de voir le nombre de suicides augmenter sans cesse. Désespérés, ils décident de confier la vice-présidence à Betty Han, une psychologue brillante qui avait prévu tous ces écueils et qui propose, pour tromper l’ennui de la population mondiale, d’organiser des jeux ultra-violents aptes à faire vibrer à l’unisson les milliards d’humains.

Mad Max

Un photogramme extrait de Mad Max: Beyond Thunderdome. Le «dôme du tonnerre» est une cage où ont lieu des duels à mort : deux personnes y entrent, une seule en sortira et tous les coups sont permis pour satisfaire la soif de sang du public. Les jeux ultra-violents sont un thème classique de la science-fiction.

Et ça marche. Face à un spectacle odieux et sanglant, où des équipes mixtes de « super-catch », vêtues d’un simple slip et équipées d’un couteau s’entre-égorgent jusqu’à la mort de tous les membres d’une des deux équipes, la foule exulte et les scientifiques ne sont pas les derniers à s’enthousiasmer. Tous les coups sont permis. Les équipes défendent des théories scientifiques dont ils portent le nom et qui opposent sciences physiques et biologie : Théorie du quanta, néo-darwinisme,…
Voilà comment se termine le premier championnat du monde, où la foule admire une jeune étudiante en sciences physiques surnommée « Miss Lovely » et qui semble pouvoir vaincre n’importe quel adversaire :

Infatigable, Miss Lovely se déchaînait. Une puissante détente de tous les muscles de son admirable corps nu, rougi du sang de ses précédentes victimes, tendu comme un arc, volait littéralement à travers les airs. (…) Comme, enfin assommée, la femme restait affalée sur le sol, la jeune fille se baissa, l’empoigna, une main entre les cuisses, l’autre sous les seins et, d’une brusque détente de ses reins qui fit saillir l’harmonie de sa musculature, souleva à bout de bras au dessus de sa tête le corps flasque qui paraissait près de deux fois plus gros que le sien. Sous les rafales d’applaudissement déclenchées par son geste, elle le fit tourbillonner ainsi, l’offrant en sacrifice à son public, deux fois, trois fois, dix fois, jusqu’à ce qu’elle-même fût étourdie, grisée par cette valse triomphale. Alors, elle laissa tomber la femme inerte sur le sol, la retourna sur le ventre, mit un de ses genoux divins sur son dos et, empoignant le cou, lui brisa les vertèbres cervicales.

Mais voilà, ces spectacles lassent vite, les idoles d’un jour sont vite oubliées (d’autant que leur espérance de vie n’est pas bien longue) et après quelques tournois mondiaux de « super-catch », il faut inventer d’autres sports violents, inspirés des tournois médiévaux ou des combats de gladiateurs. Les scientifiques délaissent leurs travaux de recherche fondamentale pour perfectionner les techniques de diffusion du spectacle et pour en rendre l’expérience toujours plus réaliste, grâce à une diffusion stéréoscopique : relief, odeurs, sons,…
Les candidats au suicide ludique ne manque jamais, et on vient même à profiter de leur nombre pour inventer une nouvelle forme de jeux, des reconstitutions des plus grandes batailles historiques : Waterloo, la bataille de la Marne, Trafalgar ou encore le débarquement sur les plages de Normandie. L’issue des batailles peut être différent de celle des guerres historiques et chaque équipe a le droit de perfectionner son armement, à condition de s’en tenir à des améliorations qui auraient été possibles à l’époque décrite. Afin de défendre leurs équipes respectives, les Nobels de physique et de biologie n’hésitent pas à mettre toute leur intelligence au service de leur victoire, quitte à tricher un peu. À la fin du roman, les brillants scientifiques ne sont pas parvenus à hisser le peuple à leur niveau intellectuel, ils sont juste parvenus à devenir bêtes eux-mêmes.

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Naumachie (reconstitution de bataille navale, pendant les jeux du crique), par le peintre espagnol Ulpiano Checa, 1894 (museo Ulpiano Checa, à Colmenar de Oreja)

Rien dans ce roman n’est complètement inédit : sa supposition que les sports du futur seront forcément violents2 est postérieure aux récits écrits par Robert Sheckley dès le début des années 1950, qui ont inspiré des films comme La Dixième victime (1965), Le Prix du Danger (1983) ou Running Man (1987). En revanche, il est antérieur à Rollerball (1975) et on peut même se demander si Les jeux de l’esprit, paru en Anglais en 1973 sous le titre Dangerous games, n’a pas un peu inspiré la nouvelle Rollerball Murder (William Harrison, 1973 aussi), dont est tiré le film Rollerball. Bien sûr, cette histoire de jeux violents encouragés pour tromper l’ennui du peuple face à un trop-plein de confort ont en commun une référence bien plus ancienne, antique, même, à savoir les jeux du cirque à Rome sous l’Empire (qui en a doublé le nombre) tels que les présentent la formule de Juvénal : panem et circenses3. On se souviendra d’ailleurs que les reconstitutions de batailles font partie des spectacles qui étaient donnés dans les amphithéâtres romains.
Pourtant, certains aspects du roman évoqueront au lecteur actuel des sujets plus modernes, comme la télé-réalité, où la frontière entre spectacle et « vraie vie » s’estompe, et peut-être plus encore comme l’industrie du jeu vidéo qui pousse toujours plus loin la sensation d’immersion, et qui est souvent accusée de surenchère complaisante en termes de violence et de thèmes sordides. La différence étant, bien sûr, que dans le jeu le « spectateur » est aussi « acteur », et que les blessures sont virtuelles.

Le

Le projet de cénotaphe à Newton d’Étienne-Louis Boullée (1728-1799). Ce monument à la raison et à la science, qui aurait dû être constitué d’une sphère de cent-cinquante mètres de diamètre, n’a jamais été construit.

Quand au gouvernement par les savants, c’est une utopie qui est régulièrement proposée depuis La République, où Platon voulait voir la cité dirigée par des philosophes (ce qui jusque récemment avait autant le sens de « sages » que de « scientifiques ») faussement modestes à qui l’on ne confie le pouvoir que parce qu’ils n’en veulent pas. On peut mentionner aussi La Cité du Soleil de Campanella (1602), La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1622) et les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains (1802) par Saint-Simon. Dans les années 1840, le positiviste Auguste Comte pensait quand à lui que les gens devraient avoir la modestie d’abandonner la prise de décisions aux gens plus compétents qu’eux, c’est à dire aux savants. On retrouve aussi le thème dans la science-fiction, notamment dans The Shape of things to come, de H.G. Wells4.

Ce qu’apporte Pierre Boulle à tous ces thèmes, c’est le mauvais esprit dont il fait preuve, et qui apparaît dès le début de l’histoire, alors que les scientifiques se remémorent une vieille anecdote : tous les membres d’une équipe de recherche s’étaient trouvés incapables d’appuyer sur le bouton d’arrêt d’un bête moteur électrique, de peur de commettre une bévue et parce que Joë, le simple machiniste « sans culture » habituellement préposé à allumer et à éteindre le moteur, avait quitté le laboratoire en oubliant de s’en charger. On trouve ici un peu de la méchanceté de Jonathan Swift vis-à-vis des savants de l’Île volante de Laputa, qui sont incapables de faire face aux contingences matérielles. L’implication volontaire de la communauté scientifique dans la Guerre « moderne » et les ravages qu’elle produit ont bien entendu pesé sur l’écriture : lorsque le gouvernement scientifique envisage des massacres télévisés pour faire baisser le taux de suicide, on peut penser au bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki officiellement acceptés par une partie de la communauté scientifique pour épargner les hypothétiques morts qu’aurait provoqué la guerre si elle avait continué.

1953 http://www.nv.doe.gov/library/photos/photodetails.aspx?ID=65 GRABLE EVENT - Part of Operation Upshot-Knothole, was a 15-kiloton test fired from a 280-mm cannon on May 25, 1953 at the Nevada Proving Grounds. Frenchman s Flat, Nevada - Atomic Cannon TestHis Domaine public

Un essai nucléaire de 15 kilotonnes, le 25 mai 1953, dans le Nevada.

L’ironie grinçante de l’auteur face à une nature humaine désespérément attirée par la facilité comme face au manque de bon sens des scientifiques est assez savoureuse, malgré une construction du récit un peu déséquilibrée, qui prend un temps exagéré pour mettre en place certaines situations et en évacue d’autres en une ligne — la facilité avec laquelle le monde accepte de se soumettre à un Gouvernement Scientifique Mondial me semble, par exemple, un peu rapide. Ces défauts, et le fait que les personnages soient assez médiocrement construits, n’empêchent pas de grandes questions de parcourir le livre. L’appétit de connaissance et de l’espèce humaine persistera-t-il lorsque le confort de chacun sera assuré ? Le progrès scientifique peut-il rendre bête5? Le confort peut-il devenir un handicap ? Est-il pire de ne pas avoir de temps libre que de ne pas savoir comment occuper son temps libre ? À quoi sert vraiment le spectacle sportif ? La science est-elle si rationnelle qu’elle le pense ?
Ce n’est pas un grand roman de science-fiction, mais il a malgré tout marqué nombre de ses lecteurs et il n’est pas déplaisant. Plus qu’une réédition, il mériterait sans doute une adaptation contemporaine au cinéma ou en bande dessinée.

Lire ailleurs : Retour sur le colloque pari d’avenir : pourquoi changer les pratiques de la culture scientifique ? par Antoine Blanchard, qui traite de la question du partage des connaissances scientifiques en s’appuyant sur Les Jeux de l’esprit.

  1. À vrai dire j’ai vu le livre au format numérique mais je n’ose poster le lien car il me semble qu’il n’est pas particulièrement légal : à vous de chercher. [↩]
  2. Lire l’article Sport Fiction, dans Amusement #9 (août 2010), pp134-137, où je recensais de nombreux exemples de sports du futur cruels et brutaux dans Death Race, Cobra, Gunnm, Future Sport, Ranxerox, etc. [↩]
  3. Dans Le Pain et le cirque (1975), l’excellent Paul Veyne démontre cependant (m’a-t-on dit, car je ne l’ai pas lu) que les rapports entre politique et jeux du cirque sous l’Empire romain sont bien plus raffinés et intéressants que ne le veut le cliché qui fait des ludi un simple moyen pour abêtir et gouverner la plèbe. [↩]
  4. Sauf erreur de ma part, The Shape of Things to come (1933), d’H.G. Wells, n’a jamais été traduit en Français. On en trouve le texte intégral sur le Projet Gutenberg. Le film qui en a été tiré par Alexander Korda, l’excellent Things to come, ne semble pas non plus édité en DVD en France. [↩]
  5. Voir aussi : Idiocracy. [↩]

Aux yeux de tous

mars 24th, 2013 Posted in Filmer autrement, Hacker au cinéma, Surveillance art | 4 Comments »

aux_yeux_de_tous(attention, je raconte le film !)

Aux yeux de tous est un film de Cédric Jimenez sorti en avril 2012. Je n’en avais pas du tout entendu parler avant un commentaire de Franck Thomas sur le présent blog (merci donc de m’avoir signalé son existence).

Le film s’ouvre sur des images issues d’une caméra de vidéosurveillance à la gare d’Austerlitz. Il ne s’y passe en apparence pas grand chose mais, subitement, une explosion se produit, un attentat meurtrier. Silencieusement, les images sont rembobinées, rejouées, agrandies, analysées. Le poseur de bombe et deux de ses possibles complices finissent par être identifiés. On apprend en même temps que, officiellement, la police n’a pas pu récupérer les films de surveillance. Celui qui les scrute, et que l’on ne connaît pour l’instant que sous le pseudonyme Anonymous 26 (ce n’est que la première d’une série d’allusions explicites faites aux « Anonymous »), explique à son correspondant T-Rex, avec qui il discute sur Internet, qu’il a malgré tout réussi à se procurer les films sur un serveur. Anonymous 26, que l’on voit presque toujours de dos, un bonnet sur la tête, est un hacker. La plus grande partie du film est constituée des images qu’il obtient en piratant des webcams et des caméras de surveillance. Son enquête, qui part du fait qu’il connaît l’identité d’une des personnes impliquées, lui permet d’établir les responsabilités et de remonter à l’origine du complot, un complot d’État qui sert à accuser un obscur groupe islamiste afin de susciter l’angoisse sécuritaire parmi la population en pleine élection présidentielle.

aux_yeux_de_tous_1

Le hacker ne fait pas que regarder, et c’est un des points intéressants du film : il envoie des images sur les écrans qui se trouvent à proximité des gens avec qui il veut communiquer, à qui il veut montrer ce qu’il sait et ce qu’il a compris. Son intervention est un peu maladroite, et tous les participants à l’attentat, qu’ils aient été manipulés ou qu’ils aient été organisateurs, se mettent à paniquer, ce qui provoque un véritable carnage, puisqu’il faut absolument que toutes les preuves disparaissent. Le hacker, qui a un temps pensé être maître du jeu, se trouve à nouveau spectateur impuissant, ou presque. Il tente d’influer sur les évènements en donnant des coups de téléphone aux uns et aux autres, mais il ne parvient qu’à retarder les meurtres. À la toute fin du film, ce jeune hacker produit un montage qui raconte toute l’histoire et le diffuse sur la plate-forme de vidéo en ligne Dailymotion. Le présentateur du journal télévisé se demande s’il ne s’agit pas d’images trafiquées, et le ministre de l’Intérieur promet que l’auteur de cette vidéo, qui met en cause le chef de l’État, sera poursuivi.

Le film est très bien réalisé. Contrairement à Faceless (2008) de l’artiste Manu Luksch1, les images ne proviennent pas véritablement de caméras de surveillance, mais ont été filmées avec une vraie caméra puis trafiquées ensuite afin d’avoir un grain, un aspect saccadé ou des déformations optiques qui rappellent les images produites par les caméras de ce genre.

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Cette méthode permet une grande variété visuelle et l’on n’est pas spécialement lassé par des images trop systématiques. Le son est altéré de la même manière et cela fonctionne tout aussi bien même si cela rend le film irréaliste puisque les caméras de surveillance ne sont normalement jamais associées à des micros : les images devraient être muettes. Mais peu importe, tout ça fonctionne très bien et du point de vue du spectateur, c’est ce qui compte. Les principaux personnages du récit ne sont pas très construits et les acteurs qui les interprètent (Olivier Barthélémy, Mélanie Doutey, Francis Renaud et Féodor Atkine) ont un jeu plutôt minimaliste mais au fond très adapté au fonctionnement général du film.

L’argument de départ de ce thriller complotiste pouvait sembler un peu naïf : le méchant président qui a besoin d’un attentat pour se faire réélire et qui embauche pour ça les services d’action de l’ambassade d’un pays slave inconn, lequel espère en retour un coup de pouce pour devenir membre de l’Union Européenne,… Le réalisateur s’est défendu sur ces points en rappelant que ce n’était pas une dénonciation politique de sa part, mais juste un film « de genre » et que la vision manichéenne de la raison d’État qui parcourt le récit est celle d’un hacker adolescent. Par une coïncidence terrible, le film, programmé quelques semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle, est sorti quelques jours après les tueries de Toulouse et de Montauban et après la mort de leur auteur, Mohammed Merah, dans des conditions qui laissent à ce jour un certain nombre de questions en suspens.

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Malgré cette publicité sordide et inattendue, qui a attiré l’attention de la presse, malgré des choix artistiques radicaux et bien pensées, et malgré de bonnes critiques, Aux yeux de tous n’a attiré qu’une cinquantaine de milliers de spectateurs, autant dire personne, ce qui en fait un lourd échec commercial. Il mérite pourtant d’être vu. On le trouve facilement en DVD pour un prix très raisonnable.

  1. La particularité de Faceless est que ce film de fiction (ou science-fiction) s’appuie sur des véritables caméras de surveillance, car Manu Luksch s’est appuyée sur la loi britannique qui permet à tout citoyen de réclamer une copie des bandes de surveillance sur lesquelles il apparaît. Ce film d’artiste parle de la surveillance mais aussi du rapport aux images, et sa bande-annonce rappelle sur ce point l’introduction de La Jetée de Chris Marker, mais je ne l’ai toujours pas vu, le DVD était un peu onéreux. [↩]

La nouvelle gare Saint-Lazare, un an plus tard

mars 21st, 2013 Posted in Les pros, stationspotting | 9 Comments »

La gare Saint-Lazare rénovée a été inaugurée il y a un an exactement. Je m’étais montré très critique à l’époque1, mais ça n’a pas empêché que l’on m’invite à la conférence de presse qui vient d’être organisée à l’occasion de cet anniversaire. La conférence de presse se tenait tôt ce matin dans la dernière salle non-aménagée de la gare2, avec des tuyaux dans tous les sens et des murs nus. Quand je suis arrivé, on m’a servi un café (bon) et un jus de fruit (bon aussi). Je n’ai pas goûté les petits fours. Pendant que la pièce se remplissait, des gens de différents âges, mais tous très doués, se relayaient sur un piano situé près de l’entrée, qui était là pour illustrer l’opération « Pianos en gare » qui consiste, comme son nom l’indique, à laisser traîner des pianos dans les gares, afin que les voyageurs s’arrêtent pour les écouter ou faire la démonstration de leur talent de pianiste. Pour, nous dit-on, « créer de l’émotion ». Rien que ça.

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Rachel Picard (gauche), à la tête de Gares & Connexions, et Laurent Morel (droite), qui préside Klépierre.

Sur l’estrade se trouvaient Laurent Morel, président du directoire de Klépierre, et Rachel Picard3, directrice de Gares et Connexions, la branche de la SNCF qui est chargée de l’aménagement des gares. Le métier de Klépierre est de bâtir et d’exploiter des centres commerciaux, c’est même le premier acteur européen dans ce domaine. Le capital de cette société est notamment détenu par Simon property group, une société immobilière américaine, et par BNP Paribas, qui, ce n’est pas forcément une coïncidence, est aussi propriétaire de tous les distributeurs d’argent qui ont été disposés dans la gare. La séance a commencé par le visionnage d’une vidéo dans laquelle des usagers de la gare, classés selon la fréquence à laquelle ils traversent le lieu (vacanciers, quotidiens, occasionnels) donnaient leur sentiment enthousiaste devant une caméra : c’est plus propre, c’est plus beau, c’est plus lumineux, c’est plus pratique, on peut faire les boutiques ».

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On entend un habitant d’Uzès, venu là pour des vacances, qui résume son sentiment : « on ne dirait pas une gare, c’est autre chose ». Il ne précise pas à quelle « autre chose » il pensait, mais cette dernière réflexion m’a rappelé une dame, complètement perdue, à l’automne dernier, qui ne comprenait pas où pouvaient se trouver les trains et qui n’était même pas certaine de bien se trouver dans la gare car, me disait-elle « là on est dans un espèce de centre commercial… ». La confusion de cette dame n’était pas le fruit de son étourderie, et c’est ce que confirme en premier lieu de la conférence de presse : j’ai guetté en vain le mot « usager », mais strictement personne ne l’a prononcé, il est remplacé par le mot « client » ou bien, lorsque les gens ne font vraiment qu’utiliser les trains, par le mot « transit ». L’expression « centre commercial » est de loin celle qui aura été la plus employée pour décrire la gare Saint-Lazare. Il faut dire qu’en terme de rendement financier, cette activité a rencontré un franc succès puisque, a-t-on appris, le mètre carré de boutique rapportait quatorze mille euros par an, et jusqu’à trois fois plus pour certaines boutiques. Le chiffre d’affaires du centre commercial, pour sa première année est de cent-vingt millions d’euros, soit quinze pour cent de plus que ce qui était prévu, ce qui place Saint-Lazare devant toutes les autres gares et en fait la référence dans le domaine, devant la gare londonienne de Saint Pancras qui tenait ce rang jusqu’ici.

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Un des endroits où on achète les billets de train. Ce n’est pas la partie la plus avenante de la gare Saint-Lazare. Autrefois, on achetait les billets à des guichets qui ont été fermés pour être remplacés par des panneaux de publicité Numériflash.

J’aime bien entendre les « pros » parler sans langue de bois (en s’oubliant complètement ?), c’est plutôt instructif, même lorsque cela ne fait que confirmer ce que l’on avait cru comprendre depuis longtemps.
J’ai appris aujourd’hui qu’il existait un domaine économique nommé « achat d’impulsion », et qu’il fallait équilibrer les types de commerces afin de proposer une offre suffisamment variée pour « capter tous les types de flux de clients » : surtout, que personne ne passe par les mailles du filet. J’ai appris aussi que les enseignes ne sont pas forcément là pour vendre, mais aussi et surtout pour être « toujours présentes dans le regard des clients ». Dans le regard, entendez : dans le paysage physique et mental. Une enseigne est donc aussi une publicité pour une marque, une présence, et peu importe ensuite si la clientèle « fortement nomadisée » (?) achète ensuite les objets produits par la marque dans une boutique physique ou virtuelle, à la Gare Saint-Lazare ou ailleurs. L’important est qu’elle n’arrive pas à imaginer acheter autre chose que les logos et les marques qui encombrent son cerveau. J’ai aussi appris que les « espaces-gares » (?) sont pour les marques de formidables « laboratoires », permettant de savoir tout de suite si une nouveauté commerciale peut prendre.

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Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens sont apparemment ravis de la nouvelle gare, et on a calculé qu’il leur faut vingt-cinq pour cent de temps en moins qu’autrefois pour aller d’un point à un autre. Ce qui n’est pas dit, pour ces deux statistiques, c’est si elles comparent la gare actuelle à celle d’il y a quinze ans ou à celle de l’interminable période des travaux de rénovation. Je doute pour part un peu que le flux soit amélioré, car les escalators ont été installés en dépit du bon sens et remplacent des escaliers et des escalators qui allaient assez directement des voies de chemin de fer vers l’entrée de la station de métro. Sans compter que la sortie qui permettait de se rendre à la cour du Havre depuis l’étage des quais a été fermée. On a observé que le « client » passe en moyenne vingt-deux-minutes dans la gare. Il faut en tout cas que les gens soient heureux : « un client heureux, c’est un client qui va passer du temps et qui achètera plus ». Les philosophes, les psychologues et les évolutionnistes peuvent cesser de chercher, on sait enfin à quoi sert le bonheur : ça fait acheter plus. Vive le bonheur.

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Pendant la séance de questions, un journaliste de La Croix a demandé quelle part du loyer des boutiques revenait à la SNCF. La réponse m’a semblé incroyable : on nous assure que le contrat est « gagnant-gagnant », mais l’accord financier entre Klépierre et Gares et Connexions est confidentiel. Ce qui signifie qu’une société financée depuis des décennies par les français (qui héritent de sa dette il me semble), détenue majoritairement par l’État français peut avoir des revenus occultes, enfin des revenus dont le public n’a pas le droit de prendre connaissance. Il faut dire que la SNCF, bien que théoriquement publique, est constituée de nombreuses filiales de droit privé, et j’imagine que c’est ce qui permet cette scandaleuse opacité. Dans le même ordre d’idées, j’aimerais bien savoir comment est réparti l’argent que rapportent les publicités affichées par Métrobus sur les réseaux SNCF et RATP. En fait, j’aurais dû poser une question sur les afficheurs Numériflash de Métrobus : pourquoi la gare en compte-t-elle un si grand nombre ? Quelle est leur consommation électrique globale ? Combien la SNCF gagne-t-elle avec ça ? Est-ce que leurs caméras sont actives ?

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Le public de la conférence de presse s’est vu remettre à la sortie un dossier contenant des images et autres documents sur clef USB. Je ne saurai pas ce qu’il y a dedans car mon ordinateur refuse de le lire.

Le bilan de tout ça, donc, c’est que nous sommes des clients, du transit (cent millions de personnes par an sur cette gare), que l’on remplit notre cerveau de marques, que nous sommes des sujets d’expériences, mais nous n’avons pas besoin de connaître le détail des comptes, tout ce que nous devons savoir c’est que nous rapportons beaucoup d’argent. Et qu’un train sur dix ne parvient pas à respecter son horaire car « Transilien c’est très compliqué ». En me rendant à la conférence de presse, moi qui viens justement à Paris par Saint-Lazare, j’ai laissé passer un premier train sans pouvoir monter dedans car lorsqu’il est arrivé dans ma gare, ses passagers étaient déjà tellement serrés que les visages étaient collés aux fenêtres. J’admire les gens qui sont forcés d’affronter les heures de pointe chaque jour.

Manger

L’annonce sympathique de cette conférence de presse, que vont retenir la plupart des médias j’imagine, c’est que le chef étoilé Éric Frechon, qui dirige les cuisines de l’hôtel Bristol, va ouvrir un restaurant nommé Lazare, dans le lieu même où s’est tenue la conférence de presse. S’il se tient à son programme, il ne s’agira pas d’un restaurant de luxe mais d’un endroit où l’on pourra déguster une cuisine familiale dans un esprit « brasserie ».

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« on pourra venir manger un sandwich jambon-beurre, mais ça sera le meilleur jambon-beurre de Paris »

Bien joué ! Avec la nourriture, on peut m’amadouer, et je dois avouer que l’idée de ce restaurant me plait bien, d’autant que le chef en question, à qui je trouve un faux-air de François Berléand, semble vraiment croire à ce qu’il dit lorsqu’il parle d’une cuisine de qualité, à base de bons produits, mais malgré tout accessible à « presque tout le monde ».

  1. Cf. les articles La nouvelle gare Saint-Lazare et son complément. [↩]
  2. Pour être précis, les étages de la gare, qui ne sont jusqu’ici pas ouverts au public et abritent des bureaux, vont être rénovés eux aussi, peut-être pour créer un centre d’affaires et/ou une crèche, mais tout ça est à l’état de projet. [↩]
  3. Rachel Picard, très récemment placée à la tête de Gares et Connexions, a longtemps dirigé voyages-sncf.com. [↩]

Des papas, des mamans

mars 21st, 2013 Posted in Lecture | 5 Comments »

vendrediCes derniers jours une rumeur a couru en Tunisie : l’Assemblée constituante envisagerait le retour de la polygamie, qui est interdite dans le pays depuis son indépendance1. Cette rumeur, qui resurgit apparemment régulièrement depuis la chute du président Ben Ali, est toujours démentie mais symbolise, je suppose, la crainte d’une régression du pays et la peur que les partis politiques qui se réclament de la religion n’imposent définitivement leur loi.

J’ai été amusé d’entendre parler de cette histoire alors même que j’étais en train de relire Vendredi, de Robert Heinlein2. Heinlein est un des plus grands auteurs de l’âge d’or de la science-fiction — un classique au même titre que ses cadets Isaac Asimov, Frederik Pohl ou Ray Bradbury. Il a toujours eu une réputation d’auteur réactionnaire, du fait de sa fascination pour l’armée, dans laquelle il a d’ailleurs fait sa première carrière. Il était par ailleurs patriote et, après guerre, nettement anti-communiste. Politiquement, on doit pouvoir trouver un peu de tout chez Heinlein, de Roosevelt au libertarisme d’Ayn Rand, de la Beat Generation et du mouvement hippie à Ronald Reagan dont il a soutenu le programme de défense spatial. À la suite de sa découverte de Darwin, et malgré une éducation très religieuse, il est devenu franchement athée et même, anti-religieux. Ses positions sur les rapports entre hommes et femmes sont assez atypiques : on sent une forme de vénération pour les femmes qu’il présente comme brillantes et fortes, et donc plutôt supérieures qu’égales. J’ai beaucoup lu Heinlein vers quatorze-quinze ans, c’est à dire il y a trente ans maintenant, et je suis curieux de m’y replonger pour comprendre, d’autant que je suis certain que je dois une partie de ma façon de voir le monde à cet auteur, tout en étant persuadé de ne pas avoir compris tout ce qu’il racontait3.

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Robert Heinlein. À gauche, avec sa troisième épouse, Virginia, sur le plateau du film «Destination Moon».

Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, et qui m’a pourtant — bizarrement — complètement échappé au cours de mon adolescence, c’est l’obsession de Robert Heinlein pour les modèles familiaux non-conventionnels, dont la description parcourt son œuvre depuis ses débuts comme auteur de science-fiction, c’est à dire à la fin des années 1930 !
Dans Révolte sur la Lune (The Moon is a harsh Mistress, 1966), par exemple, Manuel Garcia O’Kelly décrit sa famille, la famille Davis, qui est vieille de plus d’un siècle et composée de dix-sept co-époux dont les âges vont de l’adolescence au troisième âge. Les nouveaux époux qui sont accueillis dans la famille sont élus par un vote des femmes. Ces tribus luniennes plus ou moins matriarcales ont un poids politique et financier important. Leurs nombreux enfants vivent dans des dortoirs et quittent la famille dès qu’ils sont en âge de se marier. Cette manière de vivre est née du très faible nombre de femmes présente lors de la colonisation du satellite de la Terre par ses premiers pionniers. Un autre personnage du roman, Wyoh, a quant à elle, quatre époux et est mère-porteuse professionnelle.

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Dans Vendredi (Friday, 1982), Heinlein évoque une « famille S », gérée comme une entreprise, où chacun entre avec une dot et dispose d’un droit de vote. La première famille de l’héroïne, Vendredi, n’est pas présentée comme parfaite et est le théâtre de jeux d’influences et de questions financières assez mesquines. Vendredi s’en fait d’ailleurs chasser lorsqu’elle prend la défense d’une des filles de la famille (légalement sa fille même si elle n’en est pas la mère biologique) qui a épousé un Tongien, et révèle, pour démontrer l’absurdité du racisme, qu’elle est un bébé-éprouvette génétiquement amélioré. Après avoir quitté ces gens et en servant de mère-porteuse (à son insu), Vendredi part vivre sur une planète éloignée de la Terre et où elle fonde sa propre tribu plus ou moins bisexuelle avec deux femmes et trois hommes. Heinlein prend un malin plaisir à inscrire ces questions de couples dans une forme de normalité ou de conservatisme : les mariages multiples sont encadrés par la loi et la religion, la famille Davis est plutôt pieuse, la première famille de Vendredi vit des psychodrames bourgeois (soupçonnant le mari de la fille aînée de la tribu d’être un coureur de dot…) et pour finir, cette ancienne espionne de haut niveau vit une existence tranquille de mère de famille, bonne paroissienne, conseillère municipale et auteur d’un livre de cuisine.

Brigham Young

Le chef mormon Brigham Young, fondateur de la ville de Salt Lake City, entouré d’une toute petite portion de sa famille. À sa mort, il avait cinquante-cinq épouses. Je me demande s’il connaissait tous les membres de sa famille par leur nom. Officiellement, la polygamie est désormais proscrite chez les Mormons. Elle avait été instituée pour permettre à l’organisation d’augmenter rapidement le nombre de ses adeptes. Il semble que les Mormons fascinaient Heinlein qui les mentionnait fréquemment.

En entendant parler de la rumeur d’un retour à la polygynie en Tunisie, je me suis demandé si un pays où ce type de mariage est institué oserait l’étendre à la polyandrie ou même à une polygamie complexe telle que celle que décrit Heinlein dans ses romans et dont certains opposants au « mariage pour tous » ont brandi le spectre4, peut-être pas sans raisons, d’ailleurs, car la question est apparemment débattue aux Pays-Bas et semble être « l’étape d’après », pour Boris Dittrich, ancien député hollandais et promoteur du mariage entre personnes de même sexe dans son pays.

  1. Cette proscription de la polygamie est rarissime parmi les pays à dominante musulmane, qui conservent majoritairement ce mode matrimonial même s’il se raréfie dans la pratique. L’autre cas notable est la Turquie, qui interdit la polygamie depuis 1926, dans la foulée de la modernisation voulue par Atatürk [↩]
  2. Au passage, je soupçonne Vendredi Baldwin d’être l’influence majeure du personnage de Max dans la série Dark Angel. [↩]
  3. Je pense par exemple à Étoiles, garde à vous !, que j’ai lu au premier degré, alors que Paul Verhoeven en a tiré une satire formidable de l’autorité politique américaine, Starship Troopers. [↩]
  4. On peut lire sur le site de l’Union des Organisations Islamiques de France : « Qui pourra délégitimer la zoophilie, la polyandrie, au nom du sacro-saint amour ? Ne sommes-nous pas en train de suivre une voie où le principe d’égalité ne serait plus défini par des limites et des normes communes, mais par des perceptions personnelles, aussi égoïstes et affectives puissent-elles être ? ». En reprenant cette citation, la presse a été choquée par la mention extrème de la zoophilie, mais a moins tiqué sur la mention de la polyandrie, c’est à dire le fait pour une femme d’avoir plusieurs époux. Le même site fournit des justifications embarrassées sur la polygynie (le fait pour un homme d’avoir plusieurs épouses) du prophète Mohammed, qui n’aurait consenti à ces unions que pour des raisons politiques ou humanitaires. [↩]

Biophilia à Paris

mars 13th, 2013 Posted in indices, Interactivité, Les pros | 13 Comments »

J’ai pu suivre de loin les ateliers du programme éducatif Biophilia, organisés à l’Espace Pierre-Gilles de Gennes Paris pendant deux semaines par la Björk Guðmundsdóttir foundation, l’organisation caritative créée par la chanteuse Björk. La transplantation du concept à Paris était accompagnée par mes amis de Deuxième labo.

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Le principe est d’amener les enfants à l’émerveillement pour la science et pour la musique par le biais de la créativité, hors de tout cadre scolaire et même, sans qu’il soit question de résultat. Il ne s’agissait pas ici d’apprendre des notions scientifiques mais de transformer des notions scientifiques en source d’inspiration poétique, ce qui est précisément le principe de l’album Biophilia, dont les titres évoquent la nature, de l’infiniment petit à l’infiniment grand : Virus, Cristaline, Moon, Thunderbolt, Dark matter, etc. Il y a un espèce de flou que je trouve particulièrement intéressant ici : on ne sait pas si la musique est un prétexte pour exprimer une passion (apparemment très vive chez Björk) pour la science ou si c’est la science qui constitue un prétexte pour faire de la musique.
Le responsable du programme, Curver Thoroddsen, est un artiste et un musicien islandais. Il animait les séances avec des musiciens et des scientifiques. Le public était composé d’enfants de 10 à 12 ans.

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Le support créatif principal était l’application Biophilia, sur plate-forme iPad. Cette application comporte un certain nombre d’instruments de musique ou de séquenceurs intuitifs, parfois très beaux visuellement, avec un graphisme signé M/M Paris. Les iPads étaient bien entendu fournis par la fondation, et les séances étaient totalement gratuites pour les enfants qui ont eu la chance de pouvoir s’y inscrire — le nombre de places était limité. Chaque enfant était inscrit pour cinq séances en matinée ou en après-midi. J’ai pu assister à une partie de chaque et voir deux publics assez différents : d’abord des petits parisiens visiblement « bien nés », dont certains parlaient déjà un excellent anglais. Ensuite, des jeunes venus d’au delà du boulevard périphérique, c’est à dire au bout du monde, amenés par l’association pédagogique militante Science Ouverte, partenaire de l’évènement.
On m’a dit plus tard que les petits parisiens étaient en moyenne plus blasés (j’en ai vu de très enthousiastes, néanmoins) mais aussi plus inhibés (n’osant pas faire écouter leurs séquences musicales s’ils les jugeaient médiocres) que les petits banlieusards.

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Je mentionne ces considérations car elles font écho à une rencontre qui a eu lieu à l’Ircam jeudi soir, où Curver Thoroddsen faisait le bilan de ces ateliers. L’assistance, composée de professionnels des sciences, de la musique, des nouveaux médias, de l’enseignement supérieur et de domaines connexes, a écouté sagement la présentation, puis on est passé aux questions. Le premier point le plus largement questionné était celui de l’implication de Björk : est-ce qu’elle invite les gamins à son concert ? J’ai eu l’impression que certains étaient déçus qu’elle n’ait pas été présente en personne dans l’auditorium, et je pense que c’est le point faible des ateliers Biophilia : le nom de Björk est magique et c’est pour elle que les gens sont là, plus que pour se renseigner sur une expérimentation pédagogique.

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À gauche, Curver Thoroddsen, directeur du programme éducatif Biophilia, et à droite, Elifsu Sabuncu, de Deuxième Labo.

À un moment, quelqu’un a dit qu’on pouvait sans doute apprendre la musique avec un iPad, mais certainement pas utiliser une application interactive pour apprendre la science. Je me trouvais à côté de Sylvie Tissot qui, en même temps que moi, a pensé aux Petits débrouillards, la série de cd-roms réalisés par Jean-Louis Fréchin chez Montparnasse Multimédia il y a bientôt quinze ans, avec entre autres développeurs, Sylvie et moi, justement. On aurait pu protester, mais est-ce que les gens ont envie qu’on les contredise avec des souvenirs d’anciens combattants ? D’ailleurs en voyant l’application Biophilia, j’ai pensé aussi au cd-rom 10 jeux d’écoute, édité par Hyptique, réalisé par Jacopo Baboni-Schilingi et Jean-François Rey, qui compilait des applications multimédia destinées à servir de support à des ateliers d’initiation à la musique pour des enfants. Ateliers qui se tenaient, justement, à l’Ircam. J’en étais le programmeur, là encore, c’est même une de mes premières productions en tant que professionnel du multimédia.
On se trouvait au milieu des années 1990. Éternel recommencement du multimédia interactif…

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En haut, le CD-rom «10 jeux d’écoute». En bas, un cd-rom de la série «Les Petits Débrouillards». Sur l’image en bas à droite on voit, caricaturée par Fred Boot, l’énorme équipe mobilisée par le projet : c’est une des dernières super-productions du domaine.

La plupart des questions finales portaient sur une problématique très terre-à-terre et bien entendu légitime, à savoir ce que les enseignants en musique ou en sciences pouvaient tirer de cette expérience dans leur propre pédagogie.
Je dois dire que j’ai été assez stupéfait, et même contrarié, de voir venir plusieurs fois posée la question de l’évaluation des résultats : pendant une semaine, les enfants s’éveillent, apprennent, manipulent, c’est bien beau, mais comment met-on des notes ensuite ? Comment distingue-t-on l’enfant qui a suivi la consigne de celui qui est dans l’erreur, qu’il faut humilier et que l’éducation nationale doit envoyer terminer sa scolarité avec un contrat d’apprentissage subi ?1 Clairement, les ateliers Biophilia ne servent pourtant pas à ce genre de choses, puisqu’il s’agit au contraire d’ouvrir une nouvelle porte sur le savoir qui échappe au pouvoir de nuisance de l’école, qui est immense quelles que soient les bonnes intentions des enseignants. En fait, les initiateurs du projet eux-mêmes le présentent comme une manière de s’ouvrir au savoir qui permette d’éveiller des élèves qui se sentent repoussés par d’autres méthodes. L’Islande est pourtant un pays extrêmement égalitaire2, aux institutions bienveillantes, et je me fais peut-être des idées mais j’imagine que pour ses habitants, la réalité très cruelle de l’école en France, où l’on trie les élèves plutôt que de les aider, serait à peu près inexplicable.

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En entendant ces profs réclamer de pouvoir sanctionner, j’ai pensé à Victor Hugo et à sa célèbre phrase : « Celui qui ouvre la porte d’une école ferme une prison ». C’est une jolie formule, assez séduisante, mais qui rappelle aussi que l’école de Jules Ferry a été plus ou moins bâtie sur le modèle de la prison, ou de la caserne. À l’époque, le but était assez simple : les jeunes devaient être enfermés (est-ce qu’il y a beaucoup d’autres pays où les écoles sont grillagées, ou même entourées de murs ?), ne devaient pas traîner dehors, ne devaient pas se laisser embrigader par des curés, devaient  se conformer une morale républicaine, devaient apprendre la langue nationale et oublier la langue régionale (le patois, disait-on avec mépris) de leurs parents, et pour finir, avoir suffisamment d’instruction pour envoyer des cartes-postales à leurs fiancées lorsqu’on les enverrait se faire tuer aux colonies. Et bien sûr, suivant les principes décidés au début du siècle par Bonaparte, un petit nombre, une élite, était censée avoir la possibilité d’aller au lycée, puis dans l’enseignement supérieur, afin de constituer la classe politique et militaire qui continuerait d’organiser tout cela.

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À l’époque de Jules Ferry, et tout au long de la troisième république, la méthode a bien fonctionné, la France est devenue un empire colonial surpuissant et a réussi à envoyer des millions de jeunes hommes mourir bêtement dans des tranchées. Mais nous avons changé de monde, et tant mieux d’ailleurs, il est peut-être temps de changer d’école, d’autant que l’effet positif du système élitiste, l’ascension sociale par le mérite, semble de moins en moins garanti. Les projets comme ces modestes ateliers scientifiques et musicaux sont peut-être un début de piste pour ça.

  1. Note : je n’ai rien contre l’enseignement technique et j’ai passé trois ans dans un lycée professionnel, je n’ai pas le baccalauréat, j’en suis très fier. Seulement le système scolaire français semble considérer le « technique » comme une punition, et y « oriente » souvent dans cet esprit. Certains contrats d’apprentissages sont une manière déguisée pour tricher avec le code du travail, en plaçant des jeunes de moins de seize ans chez des « patrons » qui ont droit de vie et de mort sur leur diplôme futur et qui parfois, en abusent. [↩]
  2. Le dogme dans les pays scandinaves, n’est pas que l’école doit servir à sélectionner les bons éléments, mais qu’elle doit amener chaque élève au mieux. On trouve cet état d’esprit dans d’autres domaines de la société, et il en résulte une organisation moins hiérarchique et moins concurrentielle, où l’excellence est parfois suspecte mais où l’idée de laisser des gens sur le bord de la route est révoltante. L’égalitarisme en France prend une autre forme, on va par exemple se plaindre de l’utilisations d’iPads car toutes les écoles du pays n’ont pas les moyens de s’en offrir. [↩]

Cinq ans

mars 8th, 2013 Posted in Le dernier des blogs ? | 14 Comments »

J’ai lancé ce blog le 8 mars 2008, il fête donc aujourd’hui ses cinq ans d’existence.

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On dit que les blogs sont une affaire pliée, terminée, finie, que cela n’existe plus ou plus tellement, au profit des réseaux sociaux. Je ne crois pas que ça soit vrai1, et j’espère que ça ne le deviendra pas, car le blog conserve les caractéristiques de la « homepage » des années 1990 : c’est, dans sa forme la plus courante en tout cas, un média personnel, librement accessible à tout le public d’Internet, c’est à dire au monde entier, et c’est même aussi un espace de discussion ouvert à tous les lecteurs sans que ces derniers ne doivent être inscrits à un quelconque service. Ce dernier point, la discussion, est ce qui fonctionne le plus mal sur les blogs actuels, qui souffrent à la fois de la pollution publicitaire et des grincheux, des « trolls », comme on dit, qui viennent se défouler anonymement en commentaire. Par chance, ce blog ne souffre pas trop du syndrome, je ne supprime systématiquement les commentaires que d’une seule personne avec qui les échanges étaient devenus impossibles, d’une part parce que cette personne changeait de nom à chaque fois, et d’autre part parce que ses messages relèvent pour la plupart de l’insulte. Même si ces messages étaient émaillés de considérations sibyllines sur le ton « je sais tout de toi alors que tu ne sais rien de moi », dont raffolent les anonymes de ce genre, je n’ai jamais cru que les messages en question m’aient été personnellement adressés ou constituaient de véritables réponses aux articles ou à ceux qui y répondaient eux-mêmes. Ils se résumaient à une espèce de charge haineuse envers les fonctionnaires (dont je ne fais pas partie), les enseignants, le monde culturel et que sais-je encore : comment se défendre, s’expliquer, quand on n’est même pas la véritable cible des attaques ? Pour donner une idée, le dernier message que j’ai reçu, en commentaire à mon article sur les liens « partenaires » d’Amazon était :

« Quand c’est vous qui le faites, ce ne peut être que bien car différent! Pauvres petits merdeux! N’avez-vous vraiment pas conscience du niveau immonde de votre système « de pensée »? Comment notre société peut-elle produire comme « élite culturelle » de tels pourris? Je vais partir eu Russie ou en Suisse! Ca pue trop ici! ».

En quelques phrases, mon article devient une raison de quitter la France ! Une cause à la fuite des cerveaux ! Bon… Je ne vois pas très bien ce que ce genre de message apporte à quiconque sinon, peut-être, une sensation de soulagement chez son auteur, mais une sensation qui ne semble pas pouvoir faire disparaître les raisons de sa frustration, puisqu’il revient sans cesse ici comme sur les blogs de plusieurs amis qui ont fini par décider de fermer la possibilité de déposer des commentaires à la suite de leurs articles : un peu triste. Alors voilà, je l’admets, je censure un contributeur sur ce blog. Un seul. Pour le reste, je n’ai pas trop peur des discussions un peu conflictuelles, et au contraire, je dois remercier tous ceux qui contribuent aux échanges de la qualité et de la bienveillance de leurs propos : ils viennent (tu viens, lecteur) échanger plutôt que lâcher des avis pontifiants, généralement destinés à commenter un titre ou une accroche plus que l’article qui suit, comme on le voit si souvent sur les grands médias en ligne. Et même un « troll » de temps en temps ne me fait pas trop peur, eu égard peut-être à mon ascendance à demi-scandinave et au fait, peut-être aussi, que je considère que la provocation et la taquinerie ne sont pas toujours sans utilité.

Un troll dans la lande, par Theodor Kittlesn

Un troll dans la lande, par le peintre norvégien Theodor Kittelsen (1857-1914)

Au fil des ans, mes articles (plus de huit cent, tout de même !) sont devenus plus longs, parfois vraiment trop longs, et mon sujet de départ (un complément de cours destiné à des étudiants de l’école d’art du Havre) s’est rapidement élargi à l’exploration de mes thèmes de recherche, qui sont assez nombreux, trop nombreux pour être honnêtes sans doute, et même à mes réactions à l’actualité politique ou médiatique. Mes analyses de films de science-fiction cybernétique se raréfient car je tente de les faire de plus en plus sérieusement, et nombre d’entre elles existent à l’état de brouillon.
J’ai semé quelques petits blogs « à thème » en complément à celui-ci, pour les étudiants (Whatever, en association avec Nathalie), sur les questions de perception, de fin du monde, en complément au livre sur Processing que j’ai sorti avec Jean-Michel Géridan, et tout dernièrement, sur les animaux amusants et ingénieux.
Mais bien entendu, la première extension de ce blog, ce sont tous les textes que j’ai publiés ailleurs, bien souvent avec des gens qui m’avaient remarqué ici-même et à qui mes articles ont donné des envies de collaboration et que je remercie pour cela, notamment Amélie Petit, Philippe Rivière, Guillaume Barou, Abdel Bounane, Antoine Blanchard, Élifsu Sabuncu et Patricia Moncorgé. Mes articles m’ont aussi permis de retrouver d’anciens étudiants ou d’anciens collègues perdus de vue même si sur ce point les réseaux sociaux, et notamment l’affreux Facebook, se montrent nettement plus efficaces.

top10

L’anniversaire de ce blog me donne un prétexte pour établir le classement des articles qui y ont été le plus lus cette année. Ce sont, dans l’ordre : À quoi sert un étudiant en arts plastiques ?, La nouvelle Gare Saint-Lazare, Misère de la super-héroïne au cinéma, Une histoire vraie, des images fausses (à propos des images trafiquées de l’ouragan Sandy), Sous les jupes des filles (euh…), Le prof taquin (à propos de l’enseignant qui a trafiqué Wikipédia pour donner une leçon à ses lycéens), Campagne anti-pub à la gare Saint-Lazare, La fin du monde, c’est fini (à propos de mon expérience médiatique), Livre numérique préhistorique et Faut-il faire taire l’insupportable ? (à propos des hashtags douteux sur Twitter). Sur les cinq ans, les deux articles qui ont eu le succès le plus constant sont Programmation, qui est une introduction à mon cours de langage Processing, et Sous les jupes des filles, dont le titre seul semble être une promesse suffisante pour susciter des milliers de clics chaque année. Viennent ensuite ma liste d’Ordinateurs célèbres, À quoi sert un étudiant en arts plastiques ?, La barbe et la lucarne (sur les ambiguïtés du Petit Journal de Yann Barthès), La nouvelle Gare Saint-Lazare, De la politique-fiction dans Le Nouveau Détective, Misère de la super-héroïne au cinéma, Génériques de films, Le retour de la fin du monde (sur le tsunami au Japon en 2011), Cosmos 1999, Une histoire vraie, des images fausses, Logorama, Sexisme publicitaire ordinaire, Un État qui n’a pas la conscience tranquille (sur le fichage des « honnêtes gens »), Un peu de mauvais esprit à propos de TEDx et Mathématiques — un dépaysement soudain. On le voit, aucun sujet particulier ne se détache, les statistiques sont à l’image du contenu du site : dilettantes.

D’excellents lecteurs, un bon nombre d’articles, des développements sur papier, des rencontres sympathiques et fructueuses avec divers médias en ligne (Culturevisuelle, feu Owni, Klaatumag),… Un bilan globalement positif, pour reprendre la formule de Georges Marchais à propos de l’URSS de Léonid Brejnev, donc.

  1. Je ne suis pas le seul à ne pas croire à l’extinction du blog, cf. cet article de Seb Musset en réponse à Qui blogua ne bloguera plus, publié le 1er mars dans le monde par Olivier Zilbertin. Les journalistes qui annoncent la fin des blogs semblent surtout prendre leur désir de voir disparaître une concurrence non-commerciale pour une réalité… [↩]