Profitez-en, après celui là c'est fini

Person of interest

mars 7th, 2013 Posted in Ordinateur au cinéma, Série, Surveillance au cinéma | 34 Comments »

Cette série créée par Jonathan Nolan (le petit frère de Christopher Nolan), a été lancée en septembre 2011 et faisait ses débuts à la télévision française hier. Il s’agit d’une série à épisodes autonomes, c’est à dire qu’on peut les regarder par hasard ou dans le désordre, malgré quelques arcs narratifs qui se développent sans doute au fil de la saison — enfin je suppose que c’est le fonctionnement de la série, je n’en ai vu que trois épisodes pour l’instant.

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Le principe de départ est une variation sur le thème de C’est arrivé demain, petit film réalisé en 1944 par René Clair, alors en exil aux États-Unis, et qui me semble être le prototype de ce genre de fictions. Prévenu des évènements dramatiques qui vont advenir, le protagoniste doit faire en sorte de les empêcher. Bien sûr ses informations sont incomplètes et il ne sait pas comment il devra s’y prendre pour régler les problèmes dont il est averti, il ignore parfois qui sont les « bons » et qui sont les « méchants ». On trouve le principe, exprimé de manière plus ou moins fantastique, dans Code Quantum (1989), Demain à la une (1996), et bien sûr aussi dans Minority Report (1956 et 2002).
Le héros, John Reese (Jim Caviezel), est un ancien membre des forces spéciales de l’armée américaine. Doutant du bien-fondé de certaines des opérations auxquelles il a participé, et faisant le deuil de sa fiancée, il est devenu alcoolique et sans domicile fixe. Il retrouve un but dans la vie et se décide à se raser lorsqu’il est contacté puis employé par Harold Finch (Michael Emerson), homme d’affaire richissime et discret qui a mis au point un système informatique capable de prédire les tragédies1. Créé pour empêcher un nouveau 11 septembre 2001, ce système a une faille : il ne distingue pas les crimes terroristes des autres. Le gouvernement n’est pas intéressé par les meurtres de droit commun et en efface la liste chaque nuit. Finch, qui ne veut pas laisser un outil si puissant dans les mains du seul gouvernement, a prévu une « porte dérobé » dans son logiciel, et accède à la fameuse liste avant que celle-ci ne soit effacée. Seulement voilà, la liste ne contient que des numéros de sécurité sociale et n’indique pas si ces numéros concernent la future victime ou le futur coupable.

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La « machine » de Finch est constituée de serveurs (on voit un plan sur un data-center dont la localisation exacte nous est inconnue) et traite les données d’une infinité de dispositifs de surveillance. Elle est, dit Finch, « partout ». Le thème est très contemporain, on sait qu’il existe à présent une informatique de la prédictibilité, qui cherche à connaître d’avance des évènements futurs (mouvements économiques, mouvements de foules, comportement anormaux, émeutes, crimes,…) afin de les prévenir ou d’en tirer parti2. Malgré le caractère « rationnel » de l’explication fournie, la machine de Finch est un ordinateur-oracle tel que la science-fiction la plus fantaisiste en propose depuis l’après-guerre : son fonctionnement est plus ou moins magique et les informations qu’il fournit sont cryptiques. Afin de renforcer le caractère numérique de l’opération, les listes de personnes sont fournies sous forme de chiffres et sur papier-listing, imprimés à l’aide d’une imprimante matricielle — pas très high-tech. L’infinité de bases de données à laquelle accède Finch pourrait lui permettre d’établir automatiquement la correspondance entre les numéros de sécurité sociale des personnes et le reste de leur identité : nom et adresse, par exemple.

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Pour travailler, Reese et Finch ont recours à toutes les possibilités fournies par le réseau Internet ou la téléphonie mobile : ils accèdent aux bases de données avec facilité, les modifient (notamment pour protéger Reese qui, évidemment, est pourchassé par une policière ancien soldat elle-même que fascine cet homme dont elle ne sait rien,…), piratent les téléphones mobiles et s’en servent comme micros-espions, etc. Dans les trois épisodes que j’ai vu jusqu’ici, ils ne souffrent d’aucune limitation dans ces domaines et il n’arrive pas qu’une lenteur informatique soit utilisée pour créer du suspense, comme c’était encore le cas dans la série 24, par exemple. Il y a toujours du réseau et les photos sont toujours impeccables.
L’image qui est présentée au spectateur est souvent censée être issue de caméras de surveillance, mais elle est traitée de manière assez fallacieuse : « glitchs » analogiques (alors qu’une majorité de caméras, et surtout celles qui sont reliées au net, sont numériques et devraient souffrir d’effets de pixellisation), noir et blanc légèrement colorisé (pour varier), images sonorisées (alors que dans la plupart des pays, et, je pense, aux États-Unis, les dispositifs de surveillance ne sont pas prévus pour enregistrer du son et c’est même généralement fermement proscrit). Sur les images captées, on voit des inscriptions, des cadrages, etc. : c’est la machine de Finch qui réfléchit et qui classe les personnes selon qu’elles ont un rapport ou non avec l’affaire en cours. De temps en temps, on s’arrête sur des plans fixes de caméras muettes mais munies d’une diode rouge qui signale qu’elles sont actives et rappellent, au passage, l’ordinateur HAL 9000.

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Après avoir visionné le troisième épisode, qui met en jeu des vétérans d’Irak et d’Afghanistan déboussolés et associés pour commettre des braquages, je suis étonné par le naturel avec lequel la série américaine absorbe, recycle et construit des mythologies. Ici, les soldats qui rentrent au pays — qui font écho à des fictions anciennes et bien connues (Voyage au bout de l’enfer, Rambo) —, invoquées pour tirer le trait de l’ère Bush tout en conservant une morale patriotique : les soldats sont souvent de braves types, ils ont obéi à des ordres qui n’étaient pas forcément les bons, on doit les respecter. Et ceux qui trouvent à y redire, dans cet épisode, sont d’arrogants banquiers venus chercher des noises à Reese et à un vétéran dans un bar. Nouvel ennemi, donc, l’arrogance du monde de la finance, qui remplace le terroriste arabe, l’écologiste radical ou le serial-killer. Cette façon d’utiliser la fiction pour créer et consolider le récit national, en flux tendu, m’épate.

Je suis assez curieux de voir comment cette série va évoluer, on m’a dit qu’elle se bonifiait.

  1. Finch est vaguement handicapé — il boitille —, tandis que Reese est un soldat d’élite. Cette association têtes/jambes rappelle fortement la série Dark Angel. [↩]
  2. Lire à ce sujet La société de l’anticipation, par Éric Sadin, éd. Inculte 2011. Signalons au passage qu’un nouveau livre d’Éric Sadin sort dans quelques semaines, L’humanité augmentée, éd. L’Échappée. Il en sera question ici. [↩]

Intouchables

mars 3rd, 2013 Posted in Au cinéma, Fictionosphère | 44 Comments »

intouchablesUn film qui a attiré des millions de spectateurs est toujours intéressant à analyser, parce que son public nombreux est aussi en grande partie son co-auteur. En aimant massivement un film, il affirme que quelque chose de l’air du temps, de la mentalité générale, se trouve dans l’œuvre. C’est en étant bien conscients de cela, je pense, que les spectateurs « exigeants » évitent souvent d’aller voir ce genre de film ou qui, s’ils le font, mettent parfois un point d’honneur à le dénigrer. Leur snobisme est parfois fondé, puisque c’est souvent autour du plus petit dénominateur intellectuel commun des spectateurs que se fait le plus large consensus. Cet air du temps que les films populaires captent n’est jamais une représentation fidèle de la réalité, mais le miroir que le public est prêt à accepter qu’on lui tende. Un succès populaire en dit donc beaucoup sur son public et sur ses évolutions.
Évidemment, un grand succès signifie ensuite qu’une population très étendue a été soumise aux mêmes références esthétiques et idéologiques, il est donc l’expression de la mentalité générale autant qu’un outil apte à façonner cette mentalité.
Tout ça pour dire que j’ai regardé Intouchables, après quasiment vingt millions de Français et trente millions d’autres gens dans le monde : le dernier blog est aussi celui du dernier spectateur. Et puisque ce film a eu tant de succès, je me pose des questions.

Des deux mêmes auteurs, Olivier Nakache et Éric Toledano,  j’avais apprécié Nos jours heureux, aimable comédie qui racontait le quotidien d’une colonies de vacances. Sur Intouchables, je savais d’avance qu’il s’agissait de la gentille histoire d’un gentil tétraplégique très riche, vivant dans un hôtel particulier, qui se lie d’amitié avec son auxiliaire de vie, un repris de justice issu quant à lui d’une cité de banlieue où l’on n’a pas de tableaux de maîtres dans sa chambre ni d’orchestre dans son salon pour son anniversaire. Je redoutais un peu de ressentir l’embarras que j’avais vécu en visionnant Bienvenue chez les Ch’tis, comédie dont les bons sentiments et les quelques scènes amusantes n’arrivent pas à m’expliquer le succès phénoménal. Intouchables est nettement au dessus, ne serait-ce que grâce aux acteurs (le rire d’Omar Sy est assez irrésistible !) et à la discrète et appréciable distance qu’ils entretiennent vis-à-vis de leurs rôles : il m’a semblé en effet qu’Omar Sy et François Cluzet restent toujours conscients d’incarner des clichés et ne tentent pas de donner à ceux-ci une consistance exagérée1 — basé ou non sur une histoire vraie, Intouchables reste un conte et rien d’autre. Enfin je l’ai ressenti comme ça.

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«Non mais sérieux, vous n’allez pas acheter cette croûte 30 000 € ! C’est pas possible ça !»

Certains ont vu dans Intouchables un film qui prend position contre toutes les formes d’exclusion, contre la condescendance. Je ne suis pas tout à fait d’accord, ne serait-ce que parce qu’on ne peut pas obtenir un tel résultat en s’appuyant sur des clichés pour construire ses personnages. Utiliser des clichés, c’est aussi les valider. Je remarque surtout une tendance lourde au dénigrement de la culture « haute ». Il y a par exemple l’histoire de la peinture abstraite que n’importe qui pourrait faire, mais que l’on arrive à vendre au premier gogo venu en lui faisant croire que l’artiste est en train de percer ; il y a les lettres soporifiques et prétentieuses que Philippe, le tétraplégique, envoie à une jeune femme qu’il n’a jamais rencontré, à base de citations de Baudelaire ; etc. Ce qui est dit explicitement ici c’est que ce qui différencie une croûte d’un chef d’œuvre ou un œuf de Fabergé d’un œuf Kinder, c’est la fortune de celui qui en fixe la valeur, opinion partiellement observable, mais que cette valeur est, au fond, nulle, qu’il ne s’agit que d’une mascarade, que la « culture cultivée » n’a ni substance ni intérêt, que la littérature ne vaut pas un coup de fil et que toute personne amenée à être un peu franche est forcée d’en convenir. Driss vient donc chez Philippe avec le message de l’enfant des Habits neufs de l’Empereur, d’Andersen : il est celui qui ose dire « le roi est nu ». Et ce que tire le personnage de Driss de sa fréquentation d’un homme passionné de musique savante, c’est surtout de pouvoir étonner une conseillère Pôle-emploi en connaissant Dali et en sachant reconnaître un alexandrin. Au delà du populisme, certaines saillies sont plutôt bien envoyées, comme lorsque Driss reconnaît un morceau de musique classique parce qu’il l’a entendu dans une publicité, et un autre parce que c’est la musique d’attente du répondeur téléphonique des Assedics. Plus discrètement, on le voit aussi retourner dans sa cité sur fond de Vivaldi. Mais traiter des centaines d’années d’histoire de l’art comme une culture morte, sclérosée, impotente, est une prise de position assez terrible de la part des auteurs du scénario. C’est le sens de la fameuse scène où Driss danse sur Boogie Wonderland après avoir écouté sans plaisir des concertos classiques : tout le personnel de la maison prend en quelque sorte son parti en dansant avec lui — scène qui aurait été terriblement embarrassante sinon, mais peut-être plus intéressante.

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«à votre avis on peut en tirer combien ?»

Le film parle donc de la rencontre de deux « exclus », l’un parce qu’il habite de l’autre côté du Boulevard Périphérique et l’autre parce qu’il est en fauteuil roulant2. Considéré comme un conte, donc, ça fonctionne assez bien. Considéré comme une histoire vraie — qui n’est jamais qu’un cas particulier du conte, rien n’est plus fabriqué, souvent que la réalité que l’on raconte et que les faits que l’on rapporte3 —, ça marche encore. Mais je tique sur le dégât collatéral que constitue la concurrence entre cultures : là, pas de rencontre, juste une guerre. Driss restera persuadé que la seule chose enviable dans l’univers culturel de son hôte, c’est sa grande salle de bains et la grosse cylindrée qui serait restée couverte d’une bâche sans son intervention. Ce qui m’étonne le plus c’est la culture « jeune » qui est opposée à Vivaldi et à Schubert : ni graffitis, ni mangas, ni rap, ni musique électronique, mais principalement du Earth, Wind and Fire de la fin des années 1970, du George Benson de la même époque et du Nina Simone encore plus ancien. C’est à dire de la musique qui appartient plus à la génération du personnage de Philippe qu’à celle de Driss, et qui est forcément familière à tout spectateur. Je remarque par ailleurs que la télévision et la radio n’occupent aucune place dans le film. J’imagine qu’il s’agissait de montrer le personnage de Philippe en handicapé volontaire, qui refuse la passivité de la position de spectateur…

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À l’opéra : «C’est un arbre qui chante (…) c’est de l’allemand en plus»

La personne qui m’a prêté le DVD m’a aussi confié le coffret des œuvres complètes d’Agnès Varda. J’ai commencé par Jacquot de Nantes, qui raconte l’enfance de Jacques Demy et qui a été tourné alors que ce dernier était en train de mourir. Le rapport de ce film à la réalité est étourdissant : certains passages sont écrits pour coller à des citations de films de Demy, le garage de Demy père a été reconstitué dans un garage qui a pris sa place, où l’on a même retrouvé, sous des strates de fourbi, les décors confectionnés par l’auteur des Demoiselles de Rochefort pour les petits films d’animation qu’il réalisait adolescent. À aucun moment on n’arrive à admettre que les images ont été tournées en 1990, ni que ce film sur la vie et la création a été tourné devant un moribond — puisque Demy a assisté à tout le tournage et est mort dix jours après son dernier clap. Ici, pas de clins d’œils démagogiques, pas de guerre entre générations, juste l’histoire d’un enfant qui aimait tellement le cinéma qu’il a voulu en faire lui-même plutôt que de devenir, comme prévu, mécanicien automobile. Un très beau film, à vrai dire, où la musique joue aussi, évidemment, un rôle immense mais tout à fait pacifique, ce n’est pas une arme de guerre, mais au contraire, un moyen pour mettre tout le monde d’accord. Chez Demy, enfin le Demy de Varda, l’art et la création sont un moyen de partage autant qu’un moyen d’affirmer son individualité, on peut écouter Trénet et Gounod, Les quatre saisons et Ça vaut mieux que d’attraper le scarlatine.

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Même si Intouchables se regarde sans déplaisir, le soir où la télévision vous donnera le choix entre Intouchables et Jacquot de Nantes, je conseille Jacquot de Nantes. Oui, je sais ce qu’on va me dire, je tombe moi-même dans le travers qui consiste à opposer une certaine culture à une autre, alors que c’est justement ce qui m’a gêné dans Intouchables…

Lire ailleurs : Bienvenue chez les Intouchables… notes sur la prosécogénie d’un film, par Olivier Beuvelet.

  1. Les dialogues, par ailleurs, ne sont marqués par aucune tentation sérieuse de « faire vrai ». [↩]
  2. On dit que les Américains ont jugé ce film raciste. Je veux bien croire que nos clichés ne correspondent pas aux leurs, mais j’aurais été curieux de connaître leurs arguments, car pour ma part, ce n’est pas quelque chose qui me frappe. En revanche, l’utilisation de la culture classique européenne comme repoussoir m’a semblé justement très américain. [↩]
  3. Je me rappelle avoir lu que l’homme qui a vécu l’histoire et écrit le livre dont est inspiré le film disait que celui-ci était avait « un ton juste » non parce qu’il s’agit de son histoire, racontée avec rigueur, mais parce que le public est ému, y a adhère. [↩]

La caricature au service de la compréhension

mars 2nd, 2013 Posted in Filmer autrement | No Comments »

Une équipe du Quanta Research Lab du MIT a présenté l’été dernier un système de traitement des images baptisé Eulerian Video Magnification. Le principe est d’exagérer les variations qui, sans cela, seraient imperceptibles. Ainsi, la couleur de notre peau varie au gré de nos battements de cœur mais cela ne se remarque pas à l’œil nu. Une fois exagérée par le programme, la variation devient parfaitement visible.

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En haut, les images d’une vidéo où rien ne semble se produire. En bas, on accentue les variation et il apparaît que la couleur de la peau change avec l’irrigation sanguine.

Le principe est aussi simple qu’efficace, mais les calculs mathématiques qui se trouvent derrière doivent être un peu plus complexes, d’autant que le programme ne s’intéresse pas qu’aux variations colorées mais peur aussi accentuer les variations de mouvements. Ainsi un œil que l’on pense fixe se mettra, une fois la vidéo traitée, à bouger dans tous les sens, et on pourra voir les vibrations ou la prise au vent d’une grue de chantier apparemment immobile. Ce traitement des images permettra peut-être de prédire un défaut dans un pont, de voir les contraintes auxquelles est soumis un bâtiment, de voir les plus infimes expressions du visage et, c’était le but de départ, de prendre le pouls d’un nourrisson sans même le toucher. Et tout cela fonctionne avec un équipement tout à fait standard, donc avec des caméras normales qui produisent trente images par seconde. Le laboratoire qui a mis au point ce système envisage même d’en faire une application pour smartphones.

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En faisant les réglages moi-même, je n’obtiens pas un résultat très naturel mais on voit bien le pouls sous la peau du nourrisson. Avec un peu d’entrainement, on doit pouvoir faire mieux.

Cela me fait penser aux descriptions de la perceptions qu’ont les vampires dans les romans d’Ann Rice : d’une sensibilité extrême, ils voient le sang irriguer les tissus. Ils ont le même genre de sensibilité au son et je suppose que là aussi, exagérer d’infimes variations sonores sur des plages précises peut permettre de découvrir des tas de choses, comme un problème cardiaque ou une vibration anormale dans un moteur — ce que l’on sait analyser à l’aide de représentations numériques ou à l’aide de diagrammes, mais qui devient ici visible pour n’importe quel observateur. On peut imaginer bien d’autres applications, et pas seulement bienveillantes, en visualisant très finement les réactions émotionnelles d’une personne, par exemple.
Ce système est finalement une forme programmée de caricature, puisqu’il recourt à l’exagération dans le but de faire apparaître des traits particuliers. On peut le tester sur le site de ses inventeurs et le code-source du programme est diffusé librement pour les applications non-commerciales, bien que le système lui-même soit en train d’être breveté.

Un petit tas de robots au Cnam

février 28th, 2013 Posted in Cimaises, Robot célèbre | 2 Comments »

Et l’homme créa… le robot est une exposition ouverte depuis le mois d’octobre 2012 au Musée des Arts et Métiers, qui fermera ses portes le 3 mars — dimanche prochain, donc. J’ai fini par me décider à y aller.

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À l’entrée, deux automates « animatroniques » discutent de leur statut de robots et récitent les lois de la robotique d’Isaac Asimov. À côté d’eux, un drone à roulettes, éteint, se tient dos au mur. Des affichettes nous avertissent que certains robots peuvent ne pas fonctionner. Effectivement, lorsqu’il y a des boutons à presser, on presse et il ne se passe pas toujours grand chose. Je remarque notamment un robot « capable d’exprimer une infinité d’émotions » qui semble bouder, ne réagit à aucune sollicitation, et dont les joues écarlates et gonflées évoquent une rage de dents.

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On voit des modules d’exploration sous-marine, des modules d’exploration spatiale, des robots industriels, des robots nettoyeurs, des drones militaires, des prothèses, des livres de mécanique, des horloges anciennes. La scénographie est propre mais consiste avant tout en un couloir un peu étriqué où la circulation est difficile dès que des médiateurs (intéressants) concentrent le public pour lui expliquer ce qu’il y a à voir.

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L’exposition se termine sur l’imaginaire lié au robot, avec C3PO (réplique), R2D2 (original), Terminator T-800 (réplique), l’automate du film iRobot (original) et la Maria de Metropolis (réplique). J’imagine qu’il a été difficile de rassembler toutes ces pièces, mais l’ensemble est presque scolaire, assez peu prospectif : où sont les robots aéro-aquatiques de Festo ? Pourquoi si peu de robots japonais ? Où sont les quadricoptères fous qui construisent des structures, qui se coordonnent ou qui jonglent ? Où est l’orchestrion de Pat Metheny ? Il se passe tant de choses dans le domaine que je reste un peu sur ma faim, j’ai l’impression que cette exposition aurait pu être quasiment identique cinq ans plus tôt.

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Un peu partout dans l’exposition, de petites vidéos présentent d’autres robots…
Si l’évocation du présent et la prospective ne m’ont pas fait sauter au plafond, je dois dire que j’ai apprécié de voir enfin le « renard électronique » d’Albert Ducrocq, dont il avait déjà été question ici.

Une exposition sympathique, mais qui se visite vite.

Charles Fréger – Wilder mann

février 18th, 2013 Posted in Cimaises, Images | 5 Comments »

wilder_man_coverCharles Fréger photographie de personnes qu’il traite à la fois en individus et comme membres d’un groupe : les joueurs de water-polo, les sumotoris, les légionnaires, les gardes nationaux, les ouvriers, les écoliers, les éboueurs, les marins, les membres d’un orchestre, etc.
Il tire de cette approches des portraits vraiment superbes, mais je dois dire que je suis particulièrement conquis par sa récente série Wilder Mann, qui s’aventure dans des territoires étranges et fascinants. Comme dans sa série des pénitents sévillans (Penitente, 2004), qui était assez fantasitique et mystérieuse mais n’a pas donné lieu à un livre, Wilder Mann montre des gens qui n’ont pas de visage.

Rencontrés dans divers pays d’Europe (des Balkans à la Scandinavie, de la Méditerranée au monde Slave, de la Sardaigne à l’Écosse), ces « hommes sauvages » sont issues d’un folklore ancien et même parfois très ancien : carnavals, fêtes agricoles ou fêtes religieuses, autant d’occasions qui sont utilisées comme prétexte à convier ce qui ressemble aux fantômes d’entités magiques, païennes, chamaniques qui mêlent l’homme et l’animal : ours, chèvre, cerf.

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Plus qu’une collection d’images (mais quelle belle collection), Wilder Mann est une enquête anthropologique passionnante et au résultat visuellement saisissant.

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Ces pratiques, qui sont peut-être considérées localement comme relevant de l’anecdote folklorique, semblent, une fois rassemblées, parfaitement liées, et nous ramènent à un monde que nous croyions perdu ou relégué aux cultures que nous jugeons, avec condescendance, « primitives ».

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Le livre, publié chez Thames and Hudson en français (il existe aussi des éditions anglophones, italiennes et allemandes), contient 270 pages et est vraiment superbe. Le graphisme est de Léo Favier, que je ne connais pas mais qui est auteur entre autres d’un intrigant Dark Side of Graphic design, dont le titre est tout un programme, et l’ensemble est agrémenté d’illustrations signées Geneviève Gauckler.
Le tout vaut 32 euros et ils ne sont pas volés.

Cela fait quelques mois que je voulais parler de ce travail, mais j’ai enfin trouvé un prétexte pour le faire : le MacVal expose la série Wilder Mann du 23 février au 26 mai prochain.

Comment je me suis vendu

février 14th, 2013 Posted in Le dernier des blogs ?, Personnel | 65 Comments »

Un commentateur de mon article précédent me disait son étonnement chaque fois qu’il constatait que je plaçais dans mes articles des liens vers le site Amazon. Et effectivement, je fais un lien qui pointe vers le site Amazon.fr sur les titres de quasiment tous les livres dont je parle ici. Des liens vénaux, car je me suis inscrit chez Amazon pour que lorsque quelqu’un y fait un achat en étant passé par mon blog, je perçois un pourcentage (5%) du prix de la vente.

Judas rapportant les trente deniers, par Rembrandt

Judas rapportant les trente deniers, par Rembrandt

Cette opération me rapporte quelques euros par mois, à présent dix ou même jusqu’à quinze euros, que je perçois sous forme de bons d’achat sur le même site, et qui me permettent d’acheter des livres ou des DVDs le cœur léger, en évitant le sentiment du culpabilité qui m’étreint parfois lorsque l’argent dépensé est celui du ménage. Mais si j’évite cette culpabilité de l’achat non-prioritaire, je m’expose en revanche une autre culpabilité : je participe à la toute-puissance d’Amazon, or Amazon, c’est le mal. Je saisis le prétexte pour traiter deux questions difficiles : pourquoi est-ce que je mets des liens vénaux sur ce site ?, d’une part, et est-ce qu’Amazon est le diable ?, d’autre part.

Pourquoi des liens commerciaux ?

Dès le début de ce blog, j’ai mis des liens vers Amazon, car il me semblait que ce site avait plusieurs avantages importants, notamment celui de disposer d’une base de données de livres disponibles ou épuisés tout à fait exceptionnelle, et ce dans toutes les langues. C’est la raison pour laquelle je le conseille facilement, d’autant que les frais de port y sont gratuits. Un site comme Wikipédia est bien moins intéressant, par exemple, car s’il contient de nombreux articles sur des auteurs, il est nettement moins fourni en articles sur des livres, et surtout sur des livres récents. Le site Priceminister, dont je suis client régulier, a une base de données fournie, mais les livres que l’on y achète sont de seconde main, les auteurs n’en retirent rien, et puis il y a des frais de port, parfois complètement abusifs d’aillers. Quand au site evene.fr, c’est une encyclopédie culturelle fournie mais ça me ferait mal d’envoyer systématiquement mes lecteurs vers un site qui appartient au Figaro, et on ne s’y retrouve pas toujours bien. Enfin, la culture doit vivre et donc il est bien que les gens qui sont intéressés par un livre l’achètent. Donc ce fut Amazon, assez systématiquement, et parfois Wikipédia, ou encore, pour les textes libres de droits, Wikisource ou le projet Gutenberg.

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En quinze jours, les ventes réalisées par le biais de ce blog m’ont rapporté 8 euros. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas grand chose non plus, évidemment.

Je me suis dit un beau jour que chaque fois que je faisais un lien vers Amazon sans contrepartie, cela revenait à faire un cadeau à ce service. Si quelqu’un achète un livre à 10 euros après avoir cliqué sur un lien non-affilié, cela rapporte 10€ à Amazon et coûte 10€ à l’acheteur. Si mon lien est affilié, cela coûte toujours 10€ à l’acheteur, mais cela ne rapporte que 9,5€ à Amazon et à moi, 0,5€. Pourquoi pas ? De plus les liens « affiliés » sont très plaisants pour une autre raison : ils me permettent de voir les effets de mes articles. Car si je ne peux pas savoir qui achète quoi, évidemment, je peux savoir ce qui est acheté et en quelle quantité. C’est un peu narcissique mais je me sens souvent fier de savoir que mes articles ont permis de diffuser des livres que j’ai moi-même aimés et de participer modestement à leur succès.
Je me suis toujours demandé pourquoi il faudrait se sentir honteux de vendre, d’acheter, de faire acheter, c’est en fait une activité que je trouve plutôt noble à sa manière. le commerce. Au passage, mon frère Jérôme est libraire, donc commerçant. Si vous cherchez des bandes-dessinées d’occasion ou de collection1, allez-donc voir ce qu’il propose.

une anecdote autobiographique

Ce qui m’amène à une anecdote. À la fin de ma seconde classe de troisième, l’institution scolaire avait acquis la certitude que l’on ne pouvait pas tirer grand chose de moi, et on a commencé à me parler de « m’orienter », étrange formule qui signifie : m’envoyer dans un lycée technique. Étrange formule, car si ceux que l’on envoie « dans le technique » sont « orientés », comment qualifier les autres ? En tout cas, à l’époque, j’avais un peu de difficultés à m’intéresser à l’école. À la même période j’ai entendu parler d’un lycée professionnel de retouche-photo et j’ai décidé de postuler : j’ignorais ce qu’était la retouche (personne ne le savait, nos étions en l’an 6 avant Photoshop) mais cela me semblait la voie royale pour travailler un jour aux effets spéciaux de cinéma, pour George Lucas2.

Quand j'étais un peu punk (tout à droite, surveillé par la prof de maths).

Quand j’étais un peu punk (tout à droite, surveillé par la prof de maths). Je n’étais pas turbulent, j’aimais bien venir au collège, mais sans intérêt particulier pour ce qui semblait intéresser les adultes qu’on y rencontrait.

Avant de me lâcher complètement, le système scolaire « normal » m’a fait passer quelques tests pour mesurer mes capacités intellectuelles et pour voir quelle pouvait être ma vocation, s’il était possible qu’on m’en trouve une. Devant les résultats, la conseillère d’orientation a cru à une erreur : si elle se fiait aux chiffres, il était possible que je ne sois, finalement, pas vraiment un débile léger. « Trop tard ! » ai-je pensé, « je pars ». Les tests qui étaient censés déterminer ma vocation ont quand à eux décelé une espèce d’aptitude apparemment démesurée pour le commerce. Sur le coup, ça m’a presque vexé : le commerce, et quoi encore ? Les visions d’avenir que cela me suggérait ne me plaisaient pas tellement. Mais le fait est que j’y pense depuis chaque fois que je me rends compte que je suis arrivé à pousser tous mes amis à acheter tel livre, tel matériel informatique, etc.  Il n’y a guère que sur la musique que presque personne ne me suive jamais. Donc peut-être éprouvè-je effectivement une sorte de plaisir plus ou moins douteux à provoquer l’achat chez autrui. Et peut-être que ça explique pourquoi je place des liens Amazon sur mes pages. Voilà, ami lecteur, tu connais désormais ma face sombre : je suis un marchand de tapis.

Le diable s’appelle-t-il Amazon ?

En tant que consommateur de biens culturels, je dois avouer qu’Amazon tient une vraie place dans mon existence. Le service a quelques qualités objectives du point de vue du client : facilité de commande, fiabilité, gratuité des frais de port, je n’ai jamais eu à me plaindre. Bien sûr, tous ces avantages ont un prix, qui est qu’Amazon prend la place du libraire et dispose d’un pouvoir de plus en plus important sur le monde des livres. Plusieurs amis éditeurs m’ont dit que de leur point de vue, Amazon n’avait pas une attitude équitable et les forçait à financer certains de ses frais, mais je préfère ne pas expliquer en quoi ici de peur de colporter des imprécisions. Si c’est le cas, je m’étonne que les éditeurs ne soient pas mieux défendus par leurs diffuseurs et fournissent Amazon en livres malgré le caractère inéquitable de l’opération. Je ne suis pas naïf, bien sûr, je sais que les gros distributeurs et leurs exigences exorbitantes sont impossibles à éviter, mais est-ce qu’Amazon fait pire, par exemple, que la Fnac, Virgin, Cultura ou les grandes surfaces ?3 Beaucoup de librairies, et pas seulement les grosses, renvoient leurs livres aux éditeurs (à leurs frais) lorsqu’ils pensent que leur actualité est passée ou lorsqu’il faut faire de la place pour exposer en masse le best-seller du moment. Le marché du livre « physique » est loin d’être très sain. Les livres « qui se vendent » ne doivent que rarement leur succès au hasard, et sont souvent promus selon une stratégie assez simple : en plus d’une « promo » tapageuse, ces livres connaissent de très gros tirages qui sont ensuite placés en librairie de manière à boucher la vue du chaland.

Un livre réputé pourtant réputé médiocre peut occuper une surface considérable dans une librairie physique, pas dans une librairie virtuelle...

Un livre pourtant réputé médiocre peut occuper une surface considérable dans une librairie physique, pas dans une librairie virtuelle…

C’est comme ça que certaines librairies se retrouvent à exposer un quintal de Fifty shades of Gray. Cette stratégie de l’abondance est parfois bien tordue si l’on sait qu’une énorme partie du tirage a vocation à être rapidement rendue à l’éditeur qui se charge de l’envoyer au pilon — le triste cimetière des livres. En clair, cela signifie que pour certains éditeurs il est rentable d’imprimer 200 000 livres pour en détruire la moitié, car l’importance que prendra le livre en librairie suffira, mécaniquement, à faire vendre l’autre moitié. Cela ressemble à du gâchis et on pourrait se dire que cela regarde les éditeurs qui le commettent  mais du point de vue des autres, c’est à dire des éditeurs qui n’ont pas les moyens d’une stratégie aussi dispendieuse, ces placements sont encore plus coûteux : ils leur font perdre en visibilité et imposent à beaucoup de libraires une politique d’achats et de retours en flux tendu. Sur Amazon, les « petits poissons » de l’édition souffrent à mon avis moins de ce phénomène là, puisque Amazon n’a pas besoin de présenter mille exemplaires d’un même livre sur une table mais, au contraire, de disposer d’une grande variété de livres, et même, d’en disposer en stock. Je ne sais pas comment Amazon gère les choses mais il me semble comprendre, par déduction, qu’ils commandent des livres en permanence aux diffuseurs à un rythme qui s’ajuste en fonction de la vitesse à laquelle ils partent, selon un algorithme qui semble assez au point. Quand il y a moins de quinze exemplaires d’un livre en stock, le nombre est affiché sur le site, avec l’accroche « Il ne reste plus que x exemplaire(s) en stock (d’autres exemplaires sont en cours d’acheminement) », qui est censée pousser les acheteurs à se décider. Mais je remarque que parfois le chiffre ne change pas pendant deux ans, et j’en déduis qu’Amazon ne renvoie pas les invendus mais les conserve en stock. Si je ne me trompe pas sur ce point, pour les éditeurs, c’est une bonne affaire, car les retours leur coûtent extrêmement cher. Je pense donc que pour les éditeurs, Amazon n’est pas forcément un problème. Je ne sais pas si Amazon a des exigences douteuses envers les libraires, mais je pense que ce marchand ne nuit pas à la diversité du monde de l’édition, du moins pour tous les livres que l’on n’a pas besoin de tenir en mains pour vouloir les posséder.

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Les statistiques que me fournit Amazon : je peux savoir combien de clics m’a valu un lien, et quels livres ont été achetés. Je ne suis pas peu fier de vérifier que j’ai aidé au succès de livres ou d’auteurs que je soutiens.

Reste la question épineuse des libraires : effectivement, leur conseil, leur engagement, semblent irremplaçables. Quand un libraire a adoré un livre, il parvient à le conseiller à un grand nombre de personnes et en tire une juste récompense. Cela peut être à double-tranchant, je me souviens d’une époque, pour parler de bande dessinée, où les libraires spécialisés refusaient de faire entrer dans leur stock les livres d’éditeurs dits « alternatifs » tels que l’Association ou Amok, parce que leurs livres partaient trop lentement, qu’ils allaient contre les habitudes de la majorité de leurs lecteurs, qu’ils ne trouvaient pas leurs formats pratiques à exposer ou qu’ils refusaient le système de retours,… Personne n’a envie d’entendre ça, mais tous les libraires ne sont pas de bons libraires, et puis au fait, Amazon est un libraire !
Mais le grand concurrent du libraire, pour ce qui est de la prescription, c’est peut-être moins Amazon que l’association entre Amazon et les internautes, qui se chargent de partager leurs avis sur leurs blogs, en commentaires sur les pages d’Amazon4, ou même par leurs achats, puisqu’Amazon retient assez intelligemment la navigation ou les achats de ses clients et peut constamment dire aux uns ce qu’ont apprécié ceux qui ont aimé la même chose qu’eux. Système automatique, souvent pertinent, et redoutablement efficace. Et parfois très utile.
Je dois dire au passage qu’en tant que programmeur et observateur des usages numériques, le fonctionnement d’Amazon et son travail pionnier dans les domaines du « cloud » ou du « mecanical turk » me fascinent, de même que ses entrepôts toujours plus automatisés et efficaces — car je fais partie des gens qui comptent sur les machines pour voir un jour la disparition de tous les métiers répétitifs et peu gratifiants.

Jusas recevant les trente deniers, prix de sa forfaiture, par Buoninsegna

Judas recevant les trente deniers, prix de sa forfaiture, par Duccio di Buoninsegna

On peut parler, bien entendu, de la manière dont Amazon profite de son statut de multinationale pour échapper aux règles, fiscales, notamment, auxquelles sont soumis ses concurrents dans tel ou tel pays.
On reparlera une autre fois du livre numérique, domaine où Amazon pose un problème en étant à la fois diffuseur, distributeur, éditeur et propriétaire de la plate-forme de lecture de ses e-books5, donc en pouvant dicter sa loi à tous ceux qui ont besoin de passer par ses services.
Mais en attendant, je suis preneur d’arguments, d’expériences (libraires, éditeurs, notamment), de réflexions qui me permettraient de compléter ou de modifier l’opinion que, pour l’instant, je me fais sur la question.

  1. La différence entre « occasion » et « collection » c’est qu’un produit d’occasion est vendu à un certain pourcentage de sa valeur d’origine, tandis qu’un produit de collection a une valeur déconnectée de sa valeur d’origine (une cote), généralement bien plus élevée. [↩]
  2. En 1985, la retouche-photo se faisait au pinceau et au crayon. Mes trois années d’apprentissage dans le domaine m’ont apporté beaucoup, et notamment une certaine connaissance de la photographie, mais n’ont pas fait de moi un retoucheur, je pense que je n’étais pas très bon pour ça, en fait. [↩]
  3. J’ai pu remarquer par exemple que si une librairie avait décidé que mon livre Les Fins du Monde devaient se trouver dans le crapuleux rayon « ésotérisme » et non en « histoire » ou en « religion », qui eussent été plus appropriés, il était impossible d’y changer quoi que ce soit. « ah mais non madame, la fin du monde ça a été inventé par les Mayas, c’est pas de l’histoire » (réponse reçue par Nathalie dans un rayon d’une librairie « Cultura »). [↩]
  4. Je passe beaucoup de temps à corriger les fiches d’Amazon, à ajouter des images, etc., quand je trouve que les livres de mes amis éditeurs ou auteurs y sont trop mal traités. Je suis toujours étonné qu’ils n’aient pas envie de le faire eux-mêmes… [↩]
  5. Rappelons-nous l’affaire des livres numériques effacés à distance par Amazon sur ses lectrices Kindle il y a quatre ans [↩]

Homo sapiens

février 11th, 2013 Posted in Mauvaise humeur | 39 Comments »

(En quelques semaines mon blog actual Pokémons s’est rempli d’animaux merveilleux ou étonnants et a rencontré un grand succès1. Après m’être intéressé à toutes sortes d’animaux marins, d’insectes ou d’oiseaux amusants, j’ai choisi de me pencher sur un mammifère assez extraordinaire mais qui nous est plutôt familier, puisqu’il s’agit de nous-mêmes, l’homo sapiens. Je lui ai consacré un article à part, mais j’ai eu envie de publier celui-ci ici aussi, dans une version légèrement remaniée et dont les images sont légendées, en me disant qu’il toucherait un autre public. Même si je m’éloigne des sujets habituellement traités sur le présent blog, ce texte constitue une assez bonne expression de mon spleen anarcho-écologiste2)

Homo sapiens

Arrivé à deux-cent “vrais Pokémons”, j’ai voulu consacrer une (longue) page à un des animaux les plus effrayants et les plus étonnants qui peuplent cette planète : l’humain. Au départ, un singe parmi d’autres, il a tiré de ses dons la capacité et l’envie d’exercer un pouvoir sur tous les autres animaux. Et il y est en grande partie parvenu.

Jane Goodall
Jane Goodall (à droite sur l’image), primatologue, éthologue, anthropologue, qui a montré que les chimpanzés utilisaient des outils pour s’alimenter.

L’homo sapiens fait partie des grands singes (les hominidés), au même titre que l’orang-outan, le gorille, le chimpanzé et le chimpanzé bonobo. Le mâle humain a un poids moyen de 80 kilos mais ce chiffre peut facilement être dépassé dans certaines conditions d’alimentation : le record absolu a été atteint par un homme adulte qui pesait près d’une demi-tonne.
Comme tous les grands singes, l’humain a des poils sur l’ensemble du corps, mais ceux-ci sont généralement peu visibles et épars, excepté dans certaines zones très localisées telles que la tête, le dessous des bras et les alentours des organes reproducteurs. Il existe un léger dimorphisme entre les mâles et les femelles, les premiers étant généralement un peu plus agressifs, dotés d’une corpulence et d’une masse musculaire statistiquement supérieure et d’une peau plus foncée et sensiblement moins douce au toucher. Les femelles ont une apparence plus juvénile, avec un maxillaire moins anguleux, un front moins fuyant et des cavités orbitales arrondies, notamment. Hors des fonctions purement biologiques (production de gamètes, grossesse, allaitement), la distinction des rôles entre mâles et des femelles est très majoritairement soumise à des contingences culturelles locales.
L’espèce est globalement très homogène malgré quelques différences immédiatement visibles entre individus venus de lieux ayant été longtemps isolés les uns des autres dans des conditions d’ensoleillement différentes, comme la couleur des cheveux ou de la peau.

Traalalal
Chez l’homo sapiens, la couleur de la peau dépend principalement de la concentration en mélanine, un pigment qui filtre les rayons ultra-violets, des différentes couches de l’épiderme. Il en résulte des variations dues à l’exposition au soleil des différentes régions de la planète.

L’humain a de nombreuses aptitudes que l’on rencontre rarement cumulées au sein d’une même espèce. Comme les chimpanzés, l’homme a beaucoup de muscles dédiés à l’expression du visage, ce qui lui permet de communiquer ses sentiments, ses émotions et ses intentions sans avoir besoin de la parole, d’autant qu’il utilise assez volontiers le reste de son corps dans un but de communication. Mais comme les oiseaux les plus talentueux et contrairement à tous les autres singes, voire à tous les mammifères, il dispose d’une capacité extraordinaire à moduler les sons, ce qui, associé à un cerveau bien plus complexe que celui des oiseaux les plus intelligents, lui permet de communiquer de manière très étendue, par abstractions et par concepts, allant même jusqu’à traiter de questions imaginaires, ce qui est vraisemblablement une autre de ses spécificités. Chez l’humain, l’imaginaire n’a pas forcément un statut distinct des questions prosaïques : il n’est pas rare que quelqu’un s’impose des privations ou assassine un de ses congénères en prétendant le faire au nom d’une entité improbable (ce que les humains nomment les dieux) ou de concepts tout aussi fictionnels tels que les nations. L’humain utilise aussi le langage pour déterminer en quoi il aurait raison de se sentir supérieur à tous les autres animaux : “conscience”, “raison”, “morale”, “spiritualité”, “humour”, “amour”, etc.
Une des particularités souvent remarquées chez l’homo sapiens est sa grande capacité à faire preuve d’empathie, ce qui signifie qu’il est conscient du sentiment éprouvé par autrui. Cette aptitude lui permet par exemple de provoquer du plaisir (en offrant un cadeau par exemple), de se sentir en communion avec ses semblables (par exemple lors d’une manifestation publique telle qu’un concert musical), ou encore, de pratiquer la torture en ayant parfaitement conscience de la douleur que sa victime ressent.

Jonathan H
Cette image due au photographe canadien Jonathan Hobin, intitulée «The Boo Grave», appartient à la série «In the playroom» où des enfants reconstituent, sous forme de jeu, les images les plus violentes et les plus anxiogènes que véhiculent les médias. Ici, les images de torture de la prison d’Abou Ghraib. On peut compter sur de nombreux médias pour y avoir vu une œuvre polémique jouant avec l’innocence des enfants alors même que c’est le fonctionnement des médias d’information, et notamment la manière dont les enfants y sont exposés, qui est le sujet de cette série.

L’homo sapiens a des mains d’une grande habileté, notamment grâce à un doigt particulier nommé “pouce”, présent sur les deux mains, qui est à la fois plus fort et plus mobile que les quatre autres doigts. Les pieds de l’homo sapiens ne sont en revanche pas très habiles et rendent généralement l’individu moyen assez gauche lorsqu’il tente de grimper aux arbres, d’autant qu’à ce handicap se cumule celui d’avoir des bras plutôt faibles comparés à ceux de la plupart des singes. Il a par contre développé une capacité à se déplacer rapidement sur deux pattes et non sur quatre, contrairement aux autres animaux de sa famille qui ne se déplacent sur deux pattes que de manière exceptionnelle et sont bien plus rapides à quatre pattes.

Les organes sensoriels de l’humain se situent dans une bonne moyenne générale, sans déséquilibres flagrants, mais il ne voit pas les couleurs dans le spectre des infra-rouges ou des ultra-violets, et ne perçoit pas non plus les sons supérieurs à certaines fréquences que l’on nomme ultra-sons. Ces noms en “infra” ou “ultra” sont précisément décidés par l’humain et sont relatifs à ses propres limites. L’odorat humain est plutôt développé, mais reste bien fruste et d’une portée limitée si on le compare aux odorats du chien, du cochon ou du loup.
Contrairement à la plupart des espèces animales qui sont adaptées à leur milieu, l’homo sapiens adapte son milieu à lui-même, aidé pour cela par son habileté, son intelligence et sa capacité à manipuler l’abstraction par le biais du langage et d’autres signes tels que le dessin ou l’écriture. L’homo sapiens est même capable de modifier sa propre nature.
L’humain a par ailleurs prolongé ses mains, ses bras, ses sens ou encore son intelligence en créant des outils à cet usage. Il n’est pas l’unique animal à le faire, mais aucun n’a atteint une telle sophistication dans la mise au point d’outils.

Chris Jordan
Sur l’île Midway, à 3000 kilomètres du continent le plus proche, l’artiste Chris Jordan a photographié des cadavres décomposés de bébés albatros où, à la place de l’estomac, on trouve des déchets en plastique que leur ont amené leurs parents en guise de repas.

Il est intéressant de noter que la capacité humaine à créer des outils repose sur une accumulation collective de connaissances réalisée au fil du temps. Un objet technologique actuel, par exemple un téléphone mobile, est le fruit de plusieurs siècles de découvertes scientifiques et technologiques. Un individu humain n’a pas besoin de savoir fabriquer lui-même un objet  ni même de comprendre ce qui permet qu’il fonctionne pour pouvoir l’utiliser.

Roi du monde auto-proclamé, l’homme n’a pas tout à fait le sens des responsabilités que sa position aurait pu lui imposer. Il détruit sans ménagements l’habitat d’autres espèces, qu’il extermine, parfois massivement, pour se nourrir, pour être seul maître de son territoire, pour son confort immédiat et parfois même par jeu ou par ignorance. Il est généralement gêné par la cohabitation anarchique avec d’autres espèces animales. Un nombre incalculable d’organismes absolument vitaux à l’écologie terrestre sont ainsi victimes de l’inconséquence ou de la brutalité humaine à leur égard, du ver de terre à l’abeille, du lichen aux oiseaux, des récifs coralliens aux grands mammifères marins, etc.

L’homme est la cause directe de la disparition d’un grand nombre d’autres primates, et notamment des hominidés, ses cousins et concurrents, qui n’existeront sans doute plus qu’à l’état captif dans quelques décennies.

Le roi
Le roi d’Espagne et président d’honneur du WWF Juan Carlos (droite) pose fièrement devant l’animal qu’il a tué au Botswana : un malheureux éléphant. Ce n’est pas pour le manger, qu’il l’a tué, ni pour défendre son territoire, qui se situe à 8 000 kilomètres de là, mais apparemment, pour le simple plaisir de l’avoir fait.

Bien qu’il se reproduise à une vitesse vertigineuse depuis quelques siècles et qu’il soit un animal grégaire et social, l’homo sapiens est aussi fréquemment coupable de la disparition d’autres homo sapiens, par exemple ceux qui ne respectent pas les règles liées à la propriété privée, notamment territoriale, mise au point il y a plusieurs milliers d’années avec l’invention de l’agriculture, qui elle-même a causé des inventions formidables et/ou néfastes telles que : les clôtures, la division des tâches, les employeurs, l’oppression, les rois, les frontières, les trésors, les villes, le mariage, l’argent, la prostitution, les mathématiques, l’écriture, l’Histoire et la philosophie. Parmi les grands traits notables de l’humanité, il n’est pas inconcevable d’avancer que seuls le langage, l’organisation de la chasse, la mise au point d’outils et la création artistique (arts visuels, musique, conte, danse) aient existé avant la période où l’homo sapiens a délaissé son état de chasseur-cueilleur pour son état d’agriculteur puis de commerçant et d’urbain.

Un comté dans le Minnesota. La nature est découpée avec une grande précision en parcelles relatives à l'exploitation agricole humaine.
Un comté dans le Minnesota. La nature est découpée avec une grande précision géométrique en parcelles relatives à l’exploitation agricole humaine. Les animaux autrefois courants de la région qui contrariaient cette organisation, comme le cougar ou le bison, n’y existent plus.

Les derniers humains à vivre en tant que chasseurs-cueilleurs ou en tant qu’éleveurs nomades sont cantonnés aux lieux les plus inhospitaliers (inuits dans le grand nord, indiens d’Amazone, Pygmées en Afrique centrale, Papous en Nouvelle-Guinée, Touaregs dans le désert, etc.) où leur habitat est pourtant peu à peu détruit ou réorganisé d’une manière qui rend leur mode de vie intenable. Dans les zones moins extrêmes, ceux qui ne se conforment pas à la nouvelle donne et persistent à ignorer les frontières, les clôtures ou la propriété privée en général, y sont souvent contraints par la force. On se souviendra par exemple des campagnes de stérilisation récentes des nomades Samis (lapons) et des Tornédaliens en Scandinavie, des Rroms et des Yéniches dans plusieurs pays d’Europe, ou des populations indigènes des Amériques du Sud3 ou du Nord — la liste est longue.
Les homo sapiens qui acceptent le système des territoires circonscrits et hermétiques mais tentent malgré tout de franchir les frontières dans le but d’améliorer leur condition sont traités avec une certaine rudesse et prennent le nom d’immigrés ou de clandestins. Les homo sapiens qui franchissent les frontières dans un but d’agrément et en se rendant dans des pays plus pauvres que le leur sont traités avec des égards plus ou moins sincères et sont nommés touristes.

...
Des nomades Rroms évacués par la police en août 2012 à Saint-Priest (Rhône). Photographie de Philippe Desmazes. Les Rroms sont sans doute partis du Nord de l’Inde il y a un millénaire et se sont établis en Europe au XVe siècle. Ils ont traditionnellement des métiers liés à l’artisanat, à l’élevage de chevaux ou à la musique et au spectacle. Leur refus de se sédentariser est souvent très mal accepté.

Il faut dire que l’homme post-agriculture fait dépendre le fonctionnement de sa société sur un moyen d’échange abstrait nommé “argent”, vraisemblablement créé au départ pour fluidifier certaines transactions et permettre à un individu de troquer un bien contre un autre même si l’acquéreur du bien ne dispose pas du bien à échanger. Par exemple, grâce à l’argent, une personne A peut obtenir un bien d’une personne B en revendant son bien à une personne C. Ce système d’une grande astuce ne va pas sans poser de problèmes, car il ne peut fonctionner que si absolument tout le monde s’y conforme et s’accorde sur la valeur à donner à l’argent.
Par ailleurs, ce dispositif permet des concentrations de bien ou de territoires tout à fait disproportionnées.
Ainsi, bien qu’appartenant à la même espèce et ayant les mêmes qualités intellectuelles et physiques que d’autres, on peut fréquemment voir un individu accaparer d’immenses étendues territoriales et d’énormes ressources (nourriture, par exemple) alors qu’à côté de lui (et souvent à son service) se trouve un autre individu qui n’a le droit de s’établir nulle part et qui n’a pas même le droit de cueillir les fruits des arbres, des titres de propriété et un système juridique complexe se chargeant d’établir qui dispose ou ne dispose pas de droits sur telle ou telle ressource naturelle.

Carla Éric Feferberg
Carla Bruni, riche héritière de la grande bourgeoisie industrielle italienne, mais aussi mannequin et musicienne. Je ne sais pas quelle force irrésistible m’a poussé à placer ici, sans le moindre début de justification, cette photo impayable d’Éric Feferberg

On l’aura compris, l’homo sapiens est une espèce invasive dont le mode de vie n’est pas toujours sympathique. On restera pourtant enchanté par sa capacité à produire des formes artistiques et à s’interroger sur ce qu’il est, d’où il vient et où il va.
Il y en de sympathiques.

  1. J’ai lancé un second blog intitulé animal buildings, qui parle de constructions réalisées par des animaux et qui compte bien moins d’articles, notamment parce que toutes les constructions animales, comme les terriers, ne sont pas vraiment visuelles [↩]
  2. L’idée de cet article m’est venue pendant une discussion sur Twitter avec un jeune homme qui semblait révolté à l’idée que l’on ait trop de considération avec les animaux, dénués de « raison », c’est à dire de capacité à bavarder. [↩]
  3. Les Quechua au Pérou, jusqu’en 2000 ! [↩]

L’Assemblée nationale et la science-fiction

février 6th, 2013 Posted in Fictionosphère, Les pros | 20 Comments »

(attention, cet article s’en prend aux députés, mais on doit moins y voir un refus de la démocratie qu’un mouvement d’humeur face à son mauvais fonctionnement et à ses dérives)

J’ai du mal, ces jours-ci, à m’empêcher de regarder la séance en direct de l’Assemblée nationale sur la question du mariage dit « pour tous ». La faute à Twitter : puisque beaucoup des gens que je suis tweetent1 leurs réactions enthousiastes ou indignées, eh bien j’y vais aussi. Il faut dire, indépendamment de ce qu’on pense de l’objet de la loi, que la séance est parfois animée, et que certaines personnalités font preuve de beaucoup de talent, je pense surtout à Christiane Taubira et à son adversaire principal, Hervé Mariton. Mais d’autres se sont montrés bons dans la défense de leurs opinions, notamment Marie-Georges Buffet ou, dans le camp adverse, Henri Guaino (si si).

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Dans l’ensemble, les arguments ne volent cependant pas très haut et tombent parfois dans l’excès et la caricature. Certains députés tentent de faire des phrases mais tous n’ont pas la fibre littéraire et il en résulte parfois des métaphores, des images et des références franchement risibles et d’autant plus comiques, même, qu’elles sont déclamées sur un ton qui se veut solennel ou lyrique. Plus grave, les orateurs énoncent comme des faits ce qui relève de leur intuition, sans jamais se donner la peine d’effectuer des vérifications élémentaires ni, une fois les erreurs établies, de modifier leur discours en fonction de la nouvelle donne. Malgré la (problématique) professionnalisation du corps politique, les députés ne parviennent presque jamais à se montrer un tant soit peu « pros ».
Il manque à l’Assemblée Nationale la mentalité du scientifique, qui cherche à comprendre le réel ; de l’ingénieur, qui prend un problème et qui cherche le moyen de le résoudre ; du programmeur, qui cherche la réponse automatisée la plus simple à des problèmes complexes à venir ; du designer, qui cherche la forme la plus adaptée pour répondre à des besoins divers — y compris des besoins que l’on découvre en même temps que leur solution. Il manque aussi des artistes ou des poètes, capables de faire un pas de côté et d’amener de la beauté ou de la grandeur. Il manque de vrais historiens ou de vrais anthropologues,…2. Au lieu de tout cela, la plupart des joutes oratoires (pour cette session en tout cas) sont des brouets qui mêlent des souvenirs mal digérés de cours de philosophie de classe de terminale et des notions de psychologie de café-du-commerce. Je suis sévère, je sais, mais j’ai du mal à oublier combien ces gens sont payés pour faire les clowns et tenter d’avoir leurs deux minutes d’attention. Internet, avec la possibilité de suivre tous les débats, de les revoir ou de consulter leurs transcriptions m’a prouvé que cette partie du travail parlementaire était improductive, poussive, irrationnelle, et pourtant dangereuse puisque c’est bien là et nulle part ailleurs que le droit est construit. Vivement que l’on passe à un système plus moderne et moins malveillant, vivement que l’on cesse d’élire ceux dont l’unique talent est de savoir se faire élire. On peut rêver, non ?

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Une chose m’a frappé cette fois-ci : le recours redondant à des références issues de la science-fiction. Cela a commencé par le député d’opposition Nicolas Dhuicq, qui (29/01) a mentionné Philip K. Dick : « J’appartiens à une génération qui a lu et écouté des auteurs, dont la structure était d’ailleurs probablement psychotique, comme Philip K. Dick, dont Ridley Scott a tiré son excellent Blade Runner ». À quoi son collègue de la majorité Olivier Faure a répondu « vous regardez trop la télévision », réflexion un peu ignorante puisqu’elle concerne un écrivain (est-ce que l’on répondrait « vous regardez trop la télévision » à quelqu’un qui citerait Balzac ?). C’est bien sûr ce qui lui a été répondu : « Ce n’est pas la télévision, lisez de bons romans, vous verrez. Cette œuvre, sans doute prémonitoire, poétique, peut être lointaine, doit nous amener à réfléchir sur ce qu’est la définition de l’humain ».

blade_runnerJe ne sais pas si la référence à Philip K. Dick était bienvenue, surtout en mentionnant Do Androids dream of electric sheep, le roman qui a inspiré le film Blade Runner, puisque la réflexion qui y est faite sur la nature de l’homme porte sur des ersatz d’humains, d’une part, et sur le rapport de l’homme à l’animal (plus ou moins escamoté dans le film de Ridley Scott), mais pas spécialement sur l’altérité sexuelle. En tout cas, c’était une référence inattendue.
Le même Dhuicq a un peu plus tard mentionné George Orwell : « Lorsque l’on franchit les portes de l’éthique, que l’on n’est plus fasciné que par la seule technique, lorsque l’on se laisse dominer par la toute puissance des adultes qui ne supportent pas le manque, c’est un monde orwellien que l’on crée ». Alors là, on voit déjà un peu moins en quoi la référence à Orwell (celui de 1984, je suppose) peut opérer puisqu’Orwell n’a pas spécialement parlé de fascination pour la seule technique ni de la difficulté des adultes à supporter la frustration. Il a décrit un monde totalitaire où la propagande et la surveillance sont constantes et où le passé et le réel sont réécrits mensongèrement. Aucun rapport, et j’ajouterais que dans 1984, l’homosexualité et la sexualité dans un but non-reproductif font partie des « sex-crimes » qui sont sévèrement réprimés.
Le même député a osé une vision audacieuse, pour laquelle il aurait pu invoquer La machine à explorer le temps, d’H.G. Wells : « Nous ne le verrons peut-être pas de notre vivant mais à terme, vous aurez créé deux humanités (…) J’ai peur de cet avenir ». Dans le récit de Wells, l’humanité s’est scindée en deux nouvelles espèces : les beaux et doux androgynes Éloïs, qui vivent d’amour et d’eau fraîche, et les hideux et méchants (mais intelligents) Morlocks, qui vivent sous terre et n’en sortent que pour aller dévorer des Éloïs.
Si je comprends bien son propos, Sergio Coronado, député écologiste, a justement ironisé sur le thème du voyage dans le temps, qu’il nomme « téléportation » (?!) : « On a parlé de la PMA, on a parlé de la GPA, il nous reste un peu de temps, on pourrait parler de téléportation, chers collègues, si vous le voulez. Cela me paraît un thème intéressant, à deux heures du matin, même si j’ai l’impression que nous y avons déjà droit depuis quelques heures, puisque l’on aborde des thèmes qui étaient très vivaces il y a plusieurs siècles ».

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Le 4 février, Guillaume Larrivé (UMP) a lui aussi ironisé en faisant référence à la série The Twilight Zone : « Au septième jour de nos débats, la majorité est définitivement entrée dans la quatrième dimension. Les notions fondamentales de père et de mère sont tellement obscures dans vos esprits que vous avez décidé, bizarrement, de donner un vaste coup de balai dans le code civil pour les mettre à la corbeille ».
Le même jour, Nicolas Dhuicq est revenu à George Orwell, mais avec une référence plus compréhensible : « Il fut un temps où le verbe était créateur, où nous inventions des mots qui correspondaient à notre découverte du monde. Or voici venu le temps de la novlangue ». Compréhensible mais pas pour autant très pertinente car il s’agissait essentiellement de remplacer les mots « père » et « mère » par le neutre « parents ». Or un père et une mère sont bel et bien des parents.
1984Cette référence à la Novlangue a rencontré un succès certain puisqu’elle a été reprise par Charles de Courson (centre droit) :
« Mes chers collègues, si vous avez aimé le célèbre roman 1984 de George Orwell, vous adorerez l’article 4. Cet article est en effet une parfaite illustration de la novlangue de ce roman, c’est-à-dire d’un langage destiné à déformer la réalité (…) Pis encore, il est la stricte application de la grammaire de la novlangue qui se caractérise, je le rappelle pour ceux qui ne sont pas spécialistes de ce roman, par deux grandes particularités : l’interchangeabilité des parties du discours et la régularité – la règle grammaticale ne connaît plus d’exceptions. L’article 4 est donc la parfaite illustration de cette novlangue par ceux qui souhaitent nier l’altérité sexuelle, la gommer, la dissimuler dans des termes qui ne veulent pas rappeler que notre nature humaine est liée à cette altérité sexuelle (…) Voilà l’illustration de 1984. George Orwell a gagné ! ».

Si la Novlangue est correctement expliquée, on notera que le député semble penser que quelqu’un qui aime le roman 1984 aime ce qui y est décrit, et que le but de George Orwell était bel et bien de voir le régime de Big Brother être établi. Curieux.
Plus tard, Hervé Mariton fera lui aussi allusion à 1984, à deux occasions, toujours au sujet de la reformulation du code civil : « C’est de la novlangue ! » et plus tard : « Je voudrais demander à la majorité comment, dans la novlangue qu’elle ne manquera pas d’imposer à la France, elle va traduire le mot « fraternité » ». Le lendemain, Philippe Gosselin et Xavier Breton citeront eux aussi la Novlangue.
Guillaume Larrivé, qui avait parlé de la Quatrième dimension, mentionne Ray Bradbury : « (…) certains membres de la majorité perdent le sens commun. Charles de Courson a évoqué tout à l’heure le roman 1984 de George Orwell. J’ai le sentiment que certains des membres de la majorité sont des lecteurs du Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Ce livre décrit une folie de destruction des livres ; eh bien vous, vous avez la volonté d’effacer, de renier, d’ébranler le code civil, et c’est profondément regrettable. Vous avez décidé, au fond, de céder à une espèce de pulsion de destruction… ».
La référence n’est pas très pertinente, mais là aussi on laisse entendre que le but du lecteur de Farenheit 451, c’est de faire disparaître les livres. Étrange approche de ce à quoi peut servir la fiction.

brave_new_worldJe me demandais pourquoi personne n’avait fait référence au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley qui m’aurait semblé bien plus utile que les autres auteurs évoqués, puisque la procréation y est séparée de la sexualité, qui n’est plus qu’une activité récréative. Le 5 février, François de Mazières en a eu l’idée : « J’aimerais à mon tour renvoyer à un livre célèbre, Le Meilleur des mondes, de Orwell… ». Belle erreur d’attribution, rectifiée par plusieurs députés… et escamotée dans la transcription officielle. « …pardon, d’Aldous Huxley. Dans la société que décrit ce livre, les mots « père » et « mère » sont des insultes. Au fond, nous sommes en train d’en venir là ; nous sommes en train de dire que les mots « père » et « mère » n’ont pas grande valeur. Et vous savez quelle était la démonstration de ce livre : quand tout est codifié par un régime totalitaire, il n’y a plus aucune liberté ». On notera la conclusion tautologique, inutile et même, sans grand rapport avec la démonstration.

Que tirer de tout ça ? Le fait d’utiliser la science-fiction pour décrire les conséquences futures d’une loi sur une société est plutôt intéressant. Peut-être a-t-on progressé depuis l’époque où les frères Bogdanoff, pour leur enquête sur la science-fiction, l’Effet science-fiction (1979), s’étaient fait répondre par tous les décideurs politiques que la science-fiction ne les intéressait pas puisqu’elle parlait du futur tandis qu’eux, ministres, députés, etc., devaient se préoccuper de gérer le présent. Mais en même temps, les références employées sont essentiellement dystopiques, il s’agit d’un futur qui fait peur, d’un futur totalitaire (ou qui est lu ainsi, car les positions d’Huxley sont bien plus ambiguës que ce que l’on croit souvent), et accessoirement d’œuvres qui sont souvent étudiées par les collégiens.
Personne n’a mentionné l’excellent Face aux feux du Soleil d’Isaac Asimov, où il est obscène d’être parent biologique, ni des auteurs tels que Robert Heinlein, qui imaginait des modèles familiaux alternatifs au couple, ni à la longue liste de récits centrés sur l’identité sexuelle, les régimes liés aux genre, les transformations biologiques de l’homme, etc.
Pour ma part, ce qui m’intéresserait plus à présent, ce serait de relire ce que la science-fiction raconte sur les modes de gouvernement : république des savants, parlements universels, régimes libertaires, et autre utopies.
Car je dois le dire, notre mode de fonctionnement politique me semble bien médiocre.

  1. Selon Le Monde, « tweeter » devrait se dire « twitter » et je devrais donc écrire « twittent ». Je ne peux m’y résoudre. [↩]
  2. Bien sûr, je parle du scientifique idéal, de l’ingénieur idéal, du programmeur idéal, etc. [↩]

Littératures graphiques contemporaines #2.4 : Singeon

février 4th, 2013 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Singeon, auteur de bande dessinée.

singeon

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le mercredi 20 février à 18 heures, dans la salle A1-175.
La séance est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #2.3 : Thomas Cadène

février 4th, 2013 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Thomas Cadène, auteur de bande dessinée et initiateur d’une expérience originale de publication en ligne, Les autres gens.

thomas_cadene

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le mercredi 13 février à 18 heures, dans la salle A1-175.
La séance est ouverte au public dans la limite des places disponibles.