Lieu : Le Café du coin, à côté de la mairie du 11e arrondissement de Paris1.

Lise a deux noms : Pigeon, et Hendrix. Le côté Pigeon, sa famille paternelle, est constituée de commerçants du Havre. Une famille stable et plutôt sage. Hendrix, c’est le nom de sa mère, qui est d’ascendance néerlandaise d’un côté2, et, du côté maternel, mi-sicilienne, mi-serbe. Devenue brutalement veuve sur fond de fait-divers, son arrière grand-mère avait dû quitter la Sicile précipitamment, sans argent mais avec trois enfants. Elle a atterri en Tunisie, où ses enfants ont appris le Français et pris la nationalité française. C’est à Djerba que sa fille, la grand-mère de Lise, donc, a fait la rencontre improbable d’un soldat français, né en hollande, avec qui elle est partie vivre en Normandie. Les Hendrix sont le côté cosmopolite, artiste et rock’n’roll de la famille — littéralement rock’n’roll, puisque son oncle, Serge Hendrix, qui lui a appris la guitare, a longtemps tourné avec Little Bob.
Lise, née au Havre, a grandi dans la partie haute de la ville. La voie artistique a toujours été une évidence pour elle : quoi faire d’autre ? Elle a notamment été encouragée par un prof d’arts plastiques au collège. En 2012, tout juste bachelière, pas encore majeure, elle a passé le concours d’entrée de l’école d’art du Havre, l’évidence, cette fois, était géographique et économique. En seconde année, elle a choisi la filière « art » plutôt que la section « design graphique ». Ses attentes étaient grandes mais son souvenir de l’école est en demi-teinte. Si elle a apprécié la découverte des ateliers et des pratiques (montage vidéo, labo argentique, volume,…), et quelques rencontres avec des enseignants, techniciens, ou d’autres élèves, elle a plutôt souffert d’un manque d’encouragements de la part de l’équipe pédagogique, et aussi de sa propre timidité et de ses difficultés à assumer son travail. À trouver sa place. Elle voulait faire de la photographie, mais un enseignant l’en a vite découragée, lui disant que cette activité était utile pour documenter une production artistique mais pas en tant que forme d’art autonome. Elle ne m’a pas dit quel collègue lui avait sorti ce discours du XIXe siècle, mais elle s’est pliée au conseil et s’est plutôt exprimée par le dessin. Rétrospectivement, elle se dit que l’école l’a aidée à se construire, à s’affirmer, à ne pas tenir compte de ceux qui lui faisaient douter de ses choix.
De mon côté, j’ai le souvenir d’une étudiante à l’esprit vif, qui était venue me voir (ce qui n’était pas courant, mes cours n’étaient pas dans l’emploi du temps des étudiants de la section Art) avec un projet numérique très sensible qui transformait un épiderme infini en carte interactive. Elle garde un bon souvenir de tout ce qui cassait la routine scolaire, notamment les « workshops » et les voyages d’école : Londres, Venise, et même New York ! Considérant les budgets actuels, plutôt tendus, imaginer qu’une étudiante ait pu faire de tels voyages en trois ans seulement semble apparaître à un passé légendaire. Et Lise ne s’est pas arrêtée à ces trois voyages. Sitôt son DNAP (équivalent Licence) en poche, inscrite en quatrième année, elle a décidé de partir grâce au programme Erasmus à Volda, ville étudiante norvégienne. Et elle n’est jamais revenue à l’école.
À Volda, elle s’est sérieusement remise à la photographie, étudiant notamment auprès de Stuart Franklin, un ancien directeur de l’agence Magnum. Être en Norvège l’a forcée à devenir rapidement bilingue… en Anglais. Elle n’a pas eu de peine à s’habituer au sentiment de sécurité et à la proximité de la nature (elle suivait un cours nommé Outdoor media production !), aux locaux universitaires accessibles jour et nuit, ni à l’étrange mélange de réserve — de froideur, diraient certains —, de franchise et de bienveillance qui caractérise les scandinaves. Parmi ses camarades d’étude se trouvait un étudiant roumain, Vlad Săcăleanu, professionnel du tir au pistolet, qui était parti en Erasmus avant tout pour échapper à une carrière sportive qui durait, si je calcule bien, depuis sa pré-adolescence. L’Idylle fut autant créative et intellectuelle qu’amoureuse. Ils ne sont aujourd’hui plus un couple mais vivent sous un même toit, travaillent ensemble3 et restent les meilleurs amis du monde.
Lise et Vlad ont décidé d’effectuer un second semestre à Volda. Les frais d’inscription ou de logement étaient raisonnables, mais le coût de la vie en Norvège est prohibitif et les deux jeunes artistes, de plus en plus sensibles aux enjeux écologiques, se sont mis au dumpster diving, c’est à dire à fouiller dans les poubelles (fort propres !) de Volda pour y trouver de quoi faire des festins.
Après cette année d’étude, Lise et Vlad ont décidé de partir à Iași, seconde ville de Roumanie après Bucarest. Puis de revenir en Norvège, puis d’aller vivre six mois à Bordeaux,… Leur projet était de se constituer une clientèle en tant que professionnels de l’image, tout en s’engageant dans des projets plus personnels. Ce qu’ils ont fait en montant le film documentaire Virgo, fruit d’une interrogation sur l’état alarmant des forêts de Roumanie que la société Ikéa, premier propriétaire privé du pays, est accusée de massacrer, ruinant l’habitat de la plus grande population d’ours, de loups et de lynx d’Europe. Le road-trip a duré cinquante-cinq jours et a aboutit à un constat moins négatif que prévu, sous forme d’un film non-verbal, contemplatif. D’abord présenté au festival Pelicam (à Tulcea, dans le delta du Danube), dédié au documentaires consacrés à l’environnement, le film a fait le tour du monde. Cette première expérience a convaincu Lise de reprendre des études, toujours en Norvège, en suivant une formation de production audiovisuelle de deux ans, à peine perturbée par la pandémie. Parallèlement à ses études, elle a dispensé des cours de photographie à l’invitation d’une enseignante panaméenne. Lise et Vlad ont rencontré des ONGs écologistes, des chaînes comme Netflix, et se sont constitué, depuis Le Havre cette fois, une clientèle et même quelques contrats très rémunérateurs en tant que monteurs, notamment pour les réseaux sociaux.
Vlad possédait un terrain situé à une quarantaine de minutes de Iași, attenant à des terrains possédés par plusieurs amis, qui forment désormais une propriété ceinte, où Lise et Vlad ont construit la maison qu’ils habitent désormais, une maison en bois, écologique, dont ils ont documenté la construction sur Youtube, où ils font de la permaculture et où Lise se verrait bien accueillir des résidences artistiques. Lise continue de bourlinguer entre France, Norvège et Roumanie, pays qu’elle aime beaucoup. Mais si elle voyage, ce n’est jamais en touriste. Et elle se concentre aussi sur elle-même : « quand on voyage beaucoup, il faut se sentir chez soi en soi ». Avec le temps, elle sent qu’elle a appris à faire en sorte que les choses se passent.
Aujourd’hui, Vlad veut se lancer dans le cinéma de fiction, et Lise, qui compte accompagner cette aventure, continue de s’intéresser à divers sujets qu’elle relie : le corps, le mouvement, la danse, la nature, la musique, l’écriture, le portrait. Elle aimerait trouver un éditeur pour un livre qu’elle a écrit pendant la période du Covid, un étrange objet à mi-chemin entre développement personnel et enseignement de la technique de la photographie. Ça, et beaucoup d’autres projets.

À trente ans (elle est née en 1994), Lise se sent bien dans sa vie, elle fait ce qu’elle aime faire, mais si son passage par l’école d’art l’y a amenée, c’est plutôt par la négative, parce que c’est le sentiment dépressif, sombre et même malsain (ses mots) qu’elle éprouvait au Havre qui l’a amenée à aller respirer l’air des fjords et de la forêt primaire roumaines.

Le compte Instagram de Lise
La chaîne Youtube VolodHendrix et le film Virgo (présentation)
Le compte Instagram VolodHendrix

  1. Message aux personnes en arrière-plan : je peux masquer vos visages si vous le souhaitez. []
  2. J’imagine que le nom d’origine était Hendriks. []
  3. Leur nom en tant que duo de créateurs est VolodHendrix. []
Lieu : Au Père tranquille, bistro bien connu du quartier des Halles à Paris.
(9 décembre 2021)

Jonathan est né en 1986. Il a grandi à Survilliers, dans le Val-d’Oise, à la frontière de la Picardie. Son père est français, et sa mère indonésienne. Si personne dans sa famille n’a eu de parcours lié à la création artistique et n’a pu le guider dans son orientation, Jonathan pense que sa famille indonésienne autant que l’intérêt de son père pour les volcans ne sont pas pour rien dans la construction de sa sensibilité esthétique. Il a toujours dessiné, et après son bac il est entré en classe préparatoire aux écoles d’art, sans projet précis, envisageant d’abord l’architecture puis le graphisme. À la même époque, au festival d’Angoulême il a rencontré Philippe Massonnet, du studio Doncvoilà, où il a effectué deux stages dans le domaine qui finirait par s’imposer dans sa pratique : le dessin animé. Le premier stage était consacré à une série intitulée Les contes de Christophe Blain (qui ne me semble pas être allée jusqu’à la diffusion) et le second, à la série Karambolage, sur Arte.
Jonathan a passé le concours de l’école d’art d’Amiens et celui de Nantes, où il a été reçu. Après un an, il est passé de Nantes à Rennes, dont l’école l’a accueilli en équivalence en deuxième année. C’est là que je l’ai rencontré, alors qu’il était en second cycle. Entraîné par son camarade Valéry, il s’était mis à utiliser le logiciel Flash pour produire ses films d’animation et rendre leur consultation interactive. Étienne Mineur, qui intervenait aussi à l’époque à l’école d’art de Rennes, lui avait suggéré de rendre ces animations plus dynamiques encore en leur faisant chercher sur Internet des informations en temps réel, des flux RSS de bulletins météo par exemple. J’avais donné un coup de main à Valéry sur ce genre de questions techniques. J’ai le souvenir de la perplexité de certains de mes collègues enseignants en design graphique, qui appréciaient l’univers développé par Jonathan et admiraient sa minutie et son obstination — car il en faut, de l’obstination, avec le dessin animé —, mais ne savaient pas toujours bien comment l’aider. Au fond, son identité d’auteur était déjà bien construite. Il avait pourtant la sensation d’être en train de se chercher lui-même, et l’environnement de l’école d’art l’avait d’abord dérangé : un mélange de liberté et de chaos, sans enseignement académique et sans orientation clairement imposée. Il a fini par s’y habituer et même par l’apprécier. Il a obtenu son DNSEP en 2010. Ses films d’animation étaient consacrés aux rues de Jakarta ou de Tokyo, dont il montre à la fois l’architecture et les personnes. De par son père, employé chez Air France, il a pu assez longtemps profiter de tarifs avantageux pour voyager en Asie. En 2007, il a effectué un stage de quelques mois à Jakarta, toujours dans le domaine de l’animation. Il a ensuite passé deux ans à Londres chez Unit9, dans le domaine du design interactif. C’était encore la grande époque de Flash, outil qui permettait à des gens d’horizons très différents — artistes, programmeurs, auteurs de contenu — de développer des projets divers. Jonathan a vu, année après année, les projets devenir de moins en moins intéressants. Après Unit9, il s’établit comme Freelance mais l’expérience n’est pas concluante. Il repart en Indonésie où il rencontre un japonais qui, séduit par ses productions, lui propose de le rejoindre quelques mois plus tard (le temps d’apprendre la langue) à Kyoto, chez 1-10 design. Un mois avant la date, il n’était plus certain que l’invitation tienne toujours, mais si, c’est ainsi que Jonathan débarque au Japon, pas vraiment préparé, notamment du point de vue administratif (son employeur n’ayant alors aucune expérience de l’embauche des étrangers), mais les fonctionnaires Kyotoïtes se montreront plutôt bienveillants et il obtiendra son visa de travail. Le problème administratif le plus inattendu auquel il a fait face à l’époque fut l’obligation de produire l’original de son diplôme d’école d’art, car si un tel document n’est jamais demandé à personne en France, il en va tout autrement dans bien des pays et notamment, au Japon.
Jonathan sera employé de 1-10 design pendant six ans qui lui permettront d’apprendre beaucoup de choses — notamment de se familiariser avec la Réalité Virtuelle, et avant ça avec l’Intelligence artificielle, puisqu’il a travaillé sur l’interface du robot Pepper —, mais aussi de mettre de l’argent de côté pour, enfin, retourner à ses travaux personnels.

Pendant ses années au Japon, Jonathan a gardé contact avec l’Indonésie, où il s’est rendu régulièrement. Il a vu le pays se transformer, les petites échoppes se faisant remplacer par des supérettes et l’Islam, jusqu’ici de tradition asiatique, devenir plus proches de l’Islam international promu par les émirats du Golfe avec leurs minarets ostentatoires et une volonté d’ingérence politique (proscription de l’alcool, du blasphème,…). L’Indonésie est souvent présenté comme « le plus grand pays musulman du monde », mais cela n’avait jusqu’ici pas d’incidence sur la vie politique, d’autant que la culture, comme la constitution du pays sont d’inspiration bouddhiste-hindouiste-animiste.
C’est de l’évolution d’un quartier de Jakarta au fil des générations, et malheureusement d’une partielle disparition de la culture du pays, que traite Replacements, le film d’animation en réalité virtuelle que Jonathan a réalisé après ses années d’agence. Cette production ambitieuse a été compromise par un accident de moto. Victime d’une infection, Jonathan est rentré se faire soigner en France. La situation était plus grave et il se souvient avoir dit aux médecins qu’ils pouvaient lui amputer la jambe tant qu’on le laissait terminer son film — il lui fallait notamment retourner en Indonésie enregistrer les sons en quatre canaux, indispensable pour pour l’expérience immersive. L’épidémie de covid-19 commençait à s’emparer de la planète et c’est à quelques jours près que Jonathan a pu retourner en Asie. En mai 2020, aidé de sa sœur et d’une amie, il termine le film à temps pour l’envoyer à différents festivals. Le succès est immédiat. Il est sélectionné par la Mostra de Venise, et reçoit des prix un peu partout : au festival international d’Annecy, au festival International de Zagreb, à Guanajuato au Mexique, à Francfort, etc., et enfin un prix d’excellence au prestigieux Japan Media Arts Festival.
À l’époque, il commençait à se demander comment il allait vivre à Kyoto, se remettant de son accident et ayant, épidémie oblige, plutôt du mal à trouver du travail. Les succès de son film dans le monde entier ont tout changé, et il a désormais un emploi de directeur créatif à la fois mieux rémunéré et moins accaparant que son ancien travail. Il a donc le temps de travailler à son prochain film, une uchronie balinaise où il s’interroge sur ce que serait la vie quotidienne dans l’île de sa famille maternelle si les suicides collectifs (Puputan) des souverains locaux, en 1906 et 1908, en protestation contre la mainmise des colons hollandais, n’avait pas eu lieu. Pour le rendu des images de synthèse, il travaille avec Takuma Sakamoto, une pointure incontestée du domaine, célèbre notamment pour son travail sur le film Amer Béton. L’histoire est belle : Takuma Sakamoto et Jonathan sont voisins, et une connaissance commune les a mis en relation puisqu’ils faisaient tous les deux des métiers proches. C’est vrai de la biographie de tout artiste, mais je suis frappé par la place du hasard et des opportunités saisies dans le parcours de Jonathan, des portes qu’il a su emprunter lorsqu’elles se sont ouvertes devant lui, des liens amicaux qui se transforment en collaborations professionnelles. Et s’il semble dire lui-même qu’il n’a pas vraiment de carrière, qu’il n’a toujours pas l’impression de savoir où il va, qu’il ne sait pas comment nommer son métier (designer graphique, artiste,…), mais je remarque pour ma part une grande constance dans son travail, avec quelques grands axes : la poésie des ensembles urbains asiatiques, l’animation, et l’expérimentation interactive.

C’est lors de son passage en France pour voir sa famille mais aussi travailler avec ses partenaires européens que Jonathan a trouvé le temps de manger un morceau avec moi.

Son site Internet : jonathanhagard.com

Isabelle a toujours aimé dessiner, ça a même été son principal loisir bien qu’elle ne l’ait pratiqué que de manière solitaire, sans fréquenter d’atelier.
Au lycée, elle aurait aimé suivre la filière F12 (arts appliqués), ce qu’on nomme à présent STD2A. Elle avait malheureusement de trop bonnes notes pour que ses enseignants la laissent s’engager dans une section technique et elle s’est résignée à suivre, sans convictions, la filière littéraire. Une fois bachelière, elle a hésité entre des études en éducation spécialisée (qu’elle ne regrette pas de ne pas avoir suivi à l’époque, jugeant désormais qu’elle n’aurait pas été prête), et des études en art. Elle a envisagé plusieurs formations (les écoles d’art appliqué parisiennes, notamment, ou encore les Beaux-arts de Rouen) et finalement, c’est dans sa région qu’elle a été acceptée, à l’École supérieure d’art et de design d’Amiens, en 1995, sans avoir de connaissance particulière de ce qu’étaient le design ou le design graphique.
Elle se souvient avoir été enthousiasmée par le lieu : une friche industrielle reconvertie, qui lui semblait un espace où on pouvait créer, l’esprit libre, et expérimenter toutes sortes de techniques relevant des Beaux-arts plus ou moins traditionnels : lavis, photographie, dessin, sérigraphie. Elle ne se sentait pourtant pas très sûre d’elle-même, mais elle se souvient surtout d’une relative perte de plaisir ou de liberté lorsque l’ordinateur est arrivé — il était encore très rare dans les écoles d’art, notamment en première année. Peu disserte sur ses études, elle les juge épanouissantes et, si c’était à refaire, aurait peut-être cherché une formation plus tournée vers l’art. Elle conserve un grand souvenir de ses stages, chez le designer Pippo Lionni à Paris et au sein de l’agence Dolcini Associati, à Pesaro en Italie.

En 2001, elle a consacré son accrochage de DNSEP à la cécité, plongeant le jury dans l’obscurité et proposant toutes sortes de dispositifs de communication à destination des aveugles. Elle a mené ce projet concret en grande autonomie, ne se sentant pas spécialement soutenue ou accompagnée par ses enseignants, à l’exception de Ramuntcho Matta. Elle a en revanche fait des rencontres en dehors de l’école, notamment à la Cité des Sciences et de l’industrie. Le jury a été très réceptif au résultat et Isabelle a quitté l’école diplômée avec les félicitations, prête à conquérir Paris, en indépendante. Le moment n’était pas vraiment propice à un début d’activité puisque trois moins plus tard l’attentat du 11 septembre 2001 paralysait le monde de la communication visuelle, qui s’est trouvé à l’arrêt pendant des mois. Mais Isabelle est malgré tout parvenue à se faire confier une première missions par une agence et n’a plus jamais eu de mal à trouver de travail par la suite. Comme beaucoup de freelances, elle a surtout eu du mal à en refuser : on vient d’arriver sur le marché du travail, on n’a pas encore de réseau professionnel, on veut gagner sa vie, alors comment dire non à la demande d’un client, même si ça doit être au prix de ses nuits et de sa santé, et même si cela doit se traduire par de vraies frustrations artistiques, car l’adrénaline des « charrettes » ne compense pas la déception de devoir faire vite et mal. C’est lorsque sa fille est née, il y a désormais dix ans, qu’elle a eu envie d’autre chose, qu’elle a pris un certain recul et qu’elle a décidé de changer de manière de travailler. Revenue en Picardie, elle aime travailler au café, et garde comme clients (et, précise-t-elle, essentiellement clientes) les gens avec qui elle a plaisir à échanger. Elle s’est aussi intéressée au domaine du développement personnel, à la kinésiologie et au design humain, une méthode d’introspection qui s’inspire de l’astrologie, du Yi King, de la Kabbale et des Chakras. Ce domaine l’a aidée à apprendre à s’écouter, à se recentrer sur les rapports humains et à conjurer le sentiment de mélancolie propre aux métiers créatifs.
Son activité se partage désormais entre le graphisme, le développement personnel et la diffusion de produits naturels (shampoings artisanaux sans emballage, par exemple) qui correspondent à ses valeurs écologistes.
C’est dans ces domaines qu’elle compte continuer à s’épanouir, en se recentrant plus encore sur le rapport aux autres, peut-être en animant des ateliers consacrés à aider ceux qui y participent à mieux se connaître eux-mêmes.

Le 6 juin 2019 dans la brasserie À Saint Malo, rue d’Odessa près de la gare Montparnasse. En escale à Paris entre deux trains, Marion avait un peu plus de deux heures à me consacrer.

Marion est née en Normandie en 1987, elle a grandi à Léry, une des communes limitrophes de la ville nouvelle Val-de-Reuil, dans l’Eure. Sa mère enseignait la vente en bac professionnel, et son père, après des années d’usine, a repris des études pour devenir formateur en entreprise. Un de ses grands-pères aimait peindre, en amateur.
La première fois que Marion s’est dit qu’elle dessinait bien, c’était en classe de CM1. Elle avait fait le dessin réaliste d’une basket et on lui a dit : « tu sais dessiner ! ». À partir de ce jour, elle s’est vue comme quelqu’un qui dessinait.
La scolarité de Marion a été, selon ses mots, « dans l’observation ». Elle n’avait pas de problèmes scolaires, au contraire, mais elle avait des difficultés d’intégration. Elle n’arrivait pas à comprendre ses camarades.
Un jour, après une agression, sa mère a décidé de la retirer du collège où elle était scolarisée pour l’envoyer à Louviers. C’est là qu’elle a découvert le chant choral et la moto. Ses notes ont grimpé en flèche.
Après le collège elle a intégré le lycée Léopold Sédar Senghor, à Évreux, pour un bac littéraire théâtre. C’est à cette époque qu’elle a commencé à avoir les problèmes de santé avec lesquels je l’ai connue quelques années plus tard.
Mauvaise comédienne, elle a en revanche apprécié d’écrire et de faire jouer par ses camarades au théâtre d’Évreux une pièce que, dit-elle, elle était sans doute seule à comprendre, et qui parlait de la manière dont le rapport que nous avons à nous-mêmes ou aux autres peut nous affecter. La suite logique de cette expérience lui a semblé être l’école des Beaux-Arts de Rouen, où elle avait l’ambition de raconter visuellement ce qu’elle avait commencé à raconter avec l’écriture. Elle a abandonné après une demi-année, mais a postulé dans une autre école : celle du Havre (ces deux écoles normandes n’en forment désormais qu’une seule mais ce n’était pas le cas à l’époque), où elle a intégré le département Art.
Après trois ans, elle passe son DNAP, mais patatras!, le jury la recale. Une de mes collègues lui explique alors qu’elle trouve ce résultat injuste et lui recommande de ne pas abandonner. Marion ne veut pas se contenter de refaire une année et décide, sur une suggestion du directeur, de passer dans le département Design Graphique. Pendant l’été, elle se forme aux outils numérique du graphisme afin de ne pas être trop en retard sur ses camarades de promotion.

C’est là que j’ai rencontré Marion, dont un des premiers projets m’avait beaucoup marqué : elle avait loué une nacelle pour filmer, du dessus, un motard tentant de dessiner les lettres de l’alphabet. Nous avions ensuite travaillé à un programme destiné à récupérer ces trajectoires pour en faire une typographie. Je me rappelle alors d’une Marion très dynamique et pleine d’idées originales. Elle a passé son diplôme et l’a obtenu.
Les deux années suivantes ont été moins enjouées : un peu perdue en effectuant un stage peu approprié à son travail, épuisée par la maladie, souvent absente, elle a même eu droit au triste (mais fréquent) accident de disque dur qui lui a fait perdre tout son travail en cours.
Son mémoire de DNSEP et la production qui allait avec portaient sur la question de l’identité à travers le filtre de l’écran et des réseaux sociaux.
Elle a obtenu son diplôme1, mais en le fêtant à peine, peut-être parce qu’elle pensait qu’il était bien inférieur à ce qu’il aurait été si elle avait été au mieux de sa forme. Quinze jours plus tard, ses parents ont commencé à s’inquiéter du fait qu’elle n’aie pas encore de boulot.

Le temps est passé vite pendant notre entretien, et Marion a dû partir prendre son train sans que j’aie eu le temps de l’interroger précisément sur le bilan qu’elle fait de son passage en école d’art, sur ce que ça lui a apporté autant que ce qu’elle regrette. Elle m’a répondu par e-mail :

Ce que je retire de ces années à l’école d’art, c’est une émulation générale et une ouverture d’esprit. C’est-à-dire qu’au-delà de compétences techniques et d’éducation des regards, ce genre de cursus optimise notre faculté à « voir plus loin », à casser les murs et briser les conventions. C’est d’ailleurs, d’après mes souvenirs, ce que nous saluions entre camarades. Nous savions reconnaitre les prouesses techniques, et étions humbles à ce sujet. Mais quand quelqu’un réussissait à conceptualiser une « vérité nouvelle » avec une justesse franche, précise et parlante… Eh bien, on se retrouvait sans voix. Comme si justement, on la laissait parler. Entre élèves on se poussait mutuellement dans cette voie, à creuser ce nouvel horizon. Et c’était notre but commun finalement.

Quand on a connu ça, on sait mieux comment trouver la valeur ajoutée aux projets qui nous sont confiés. Il y a des études qui nous mènent sur une voie, et d’autres qui nous amènent à penser en dehors des voies. Penser « Out of box » est justement une des demandes récurrentes des clients. Et c’est génial. Dans une agence investissant dans le temps de réflexion, cela génère des idées suffisamment frappantes et intéressantes pour les différencier. D’autant plus qu’à l’ESAdHaR, on nous a appris à voir en « macro » et à rechercher, comprendre puis créer en « micro », c’est-à-dire avec toutes les multiplicités possibles d’un même sujet. En tant que stratégiste, cela facilite l’articulation entre les données utilisateurs, les objectifs client et les tendances du digital. Et quand on touche au domaine de la santé, c’est d’autant plus important.

J’ai un grand regret et une déception quant à mes études à l’ESAdHaR. Le premier est le plus handicapant professionnellement, le manque d’accompagnement en anglais2. Aujourd’hui, je maintiens mon niveau en regardant tous les films en VO et en lisant les projets, et des articles en ligne en anglais. Mais il y a une amélioration certaine à envisager. Le deuxième, c’est la sournoiserie d’une certaine personne, professeur à l’école, qui m’avait méchamment rabaissée à la sortie de mon diplôme. Sachant maintenant que cette personne avait le même genre de comportement envers beaucoup de ses élèves et même des ses collègues enseignants, je me dis que c’est surtout elle qui a un problème, et que je n’aurais pas dû me sentir vraiment concernée. Cependant, au moment clé où tout élève a besoin d’élan pour s’envoler dans la vie active, elle m’a clairement plombé une aile.

En 2013, Marion a créé une société de conception web « mobile first » avec un ami ingénieur qu’elle connaissait depuis l’adolescence, avec qui elle pratiquait le Viet Vo Dao, et dont la formation était complémentaire à la sienne.
Malheureusement, son associé s’est tué en moto. L’activité de la société n’était pas assez solide pour espérer s’associer à de nouvelles personnes.
Marion a alors pris la décision de changer d’air. Elle est d’abord partie faire un mois et demi de marche, puis a quitté la Normandie pour le Sud de la France (Montpellier, Toulouse, Montauban, Hossegor), en se faisant employer dans divers domaines : applications mobile, web design, design d’interface/expérience utilisateur (domaines pour lesquels elle a suivi une formation complémentaire).
Depuis un an, elle est employée par Publicis Health, une branche de Publicis Groupe exclusivement consacrée à la santé, sujet qui est évidemment une préoccupation importante pour Marion. Elle y assure différentes responsabilités dont les recherches (UX Research) et l’élaboration de stratégies digitales centrées sur l’utilisateur (UX Strategy), notamment. Les problèmes de santé qui lui ont empoisonné la vie pendant des années sont réglés, elle est en pleine forme. Elle pratique la permaculture potagère et l’agroforesterie. Elle songe à se racheter une moto, une roadster pour se balader de temps en temps.

Son projet actuel est de s’engager dans un doctorat axé sur la question de l’usage de l’Intelligence artificielle dans le domaine de la santé, par la mise au point d’un mécanisme d’amélioration de l’intelligence inter et intra-individuelle. Ces recherches l’enthousiasment beaucoup et elle rencontre d’ores et déjà des personnes formidables en les menant. Elle sait qui dirigera ses travaux et doit désormais trouver un financement.

  1. On peut voir ici un album de photographies de l’exposition des diplômés 2012. []
  2. Note de l’auteur du blog : comme toute formation débouchant sur un diplôme de grade Licence ou Master, les écoles supérieures d’art publiques ont l’obligation de fournir des cours de langues étrangères à leurs étudiants. Aucune à ma connaissance ne s’impose vraiment de consacrer de forts volumes horaires à ces matières, et chaque école a généralement un unique professeur d’anglais pour l’ensemble des étudiants de l’école. Depuis deux ans à l’école d’art du Havre, certains cours sont dispensés en anglais. []

Le 15 avril 2016 dans la cafétéria du Palais de Tokyo, où Jean-Michel était venu présenter le travail de recherche de l'école d'art de Cambrai, qu'il dirige depuis deux ans.

Le 15 avril 2016 dans la cafétéria du Palais de Tokyo, où se tenait l’événement Vision-recherche en art et design. Jean-Michel y était venu présenter les réalisations de l’école supérieure d’art de Cambrai, qu’il dirige depuis un peu plus de deux ans.

Jean-Michel est né en 1977, l’année de la sortie de Star Wars et, me signale-t-il rigolard, de la chanson Big Bisou.
Ses ancêtres sont des paysans des Antilles : Guadeloupe du côté de sa mère, Martinique pour son père. Et plus loin encore, des Indes françaises. Il a grandi entre Paris, où travaillait son père, ingénieur, et un minuscule village près de Reims1, où vivait sa mère, employée de la fonction publique hospitalière. Il a toujours aimé dessiner. Il se souvient qu’enfant, il aimait faire des expériences avec son mini-projecteur de cinéma, pour lequel il n’avait qu’une séquence d’une vingtaine de secondes : la mort de Bambi. Ce sont un peu ses débuts dans le domaine des dispositifs multimédia. Dans sa famille de descendants d’esclaves, d’ouvriers agricoles, d’éleveurs de chèvres ou de bœufs, ne bénéficiant pas d’un capital culturel important, la voie logique de la promotion sociale aurait été qu’il devienne fonctionnaire de l’Éducation nationale, ou bien militaire. À la maison, la France n’est pas une abstraction, on ne parle pas hindi ou créole, on est « enfant de la République ». Jean-Michel m’a au passage confié qu’il a vite appris que, quand on est un jeune à la peau un peu foncée dans un petit village de Champagne, il faut sans cesse prouver sa légitimité, en faire deux fois plus, ne pas avoir de mauvaises fréquentations et éviter toute source d’ennuis : même s’il écoutait Nirvana adolescent, pas question de s’habiller comme Kurt Cobain.
Malgré le décalage culturel, personne ne l’a découragé de s’intéresser aux arts et de s’engager dans des études en rapport. Il faut dire qu’il a très tôt été capable de financer son autonomie, grâce à des emplois divers : agent de sécurité, portier ou vigneron. Jean-Michel est entré dans un lycée d’arts appliqués, à Reims. Il se souvient avoir été frappé par une conférence au Centre Pompidou, donnée par Éric Suchère, historien et théoricien de l’art, poète, et enseignant, qui lui a donné envie d’entrer à l’école d’art de Reims. Ce qu’il a fait. Là, outre Éric Suchère, il a notamment rencontré Jeff Rian, grâce à qui il découvre l’existence d’une scène artistique new-yorkaise contemporaine, et Bernard Gerboud2. Il se souvient d’une réflexion que lui a fait à l’époque Jérôme Rigaud, étudiant comme lui : « ce ne sont pas les profs qui font la qualité d’une école d’art, ce sont ses étudiants ». Après trois ans, titulaire d’un diplôme national d’arts plastiques, Jean-Michel a eu envie de changer d’air. Nettement focalisée sur le design, la direction de l’époque ne cherchait pas spécialement à retenir les étudiants ou les enseignants marqués « art », discipline à laquelle Jean-Michel était très attaché, même s’il se considère aussi autant comme designer et n’a pas eu une carrière d’artiste, comme on le verra un peu plus loin.

Jean-Michel est arrivé à l’Université Paris 8 en 1999, orienté vers ce lieu par son professeur de Reims, Bernard Gerboud, pour y entamer un Master. Il y a eu comme enseignants des gens très portés sur les nouveaux médias tels que Jean-Louis Boissier, Liliane Terrier,  Aline Giron, Fabien Vandame, Anthony Keyeux, et moi-même, et s’est lui-même engagé dans le domaine. Lorsqu’il est arrivé à Saint-Denis, le propriétaire de son logement a remarqué son pantalon taché de peinture et lui a fait jurer de ne pas salir l’appartement. Il n’a plus peint dès lors, et s’est engagé intensivement dans les nouveaux médias et l’interactivité.
Un jour, lors du vernissage d’une exposition, Jean-Louis Boissier lui a dit (ça l’a marqué) : « je n’aime pas ce que tu fais, mais ça me semble quand même intéressant, veux-tu rejoindre l’équipe ? ». Ce qui lui était proposé là était en fait d’intégrer le post-diplôme Atelier de recherches interactives, aux arts décoratifs de Paris, mais allait aussi signifier assez vite pour lui d’intégrer l’équipe de recherches Esthétique des nouveaux médias, et, comme chargé de cours, l’équipe pédagogique de l’université Paris 8. Jean-Michel, comme nombre de ses camarades de promotion à l’Atelier de recherches interactives, avait déjà une activité professionnelle soutenue dans la communication ou le web, mais ça ne l’a pas empêché de s’engager sérieusement dans ses études, et de participer, dans ce cadre, au projet Jouable, consacré à l’invention de dispositifs interactifs et fédérant des énergies à Paris, Kyoto et Genève.
Lors d’une conférence à Paris 8, Pierre Bismuth — qui avait déjà participé au film Eternal sunshine of the spotless mind mais n’était pas encore auréolé de son oscar — a dit : « tout le monde est artiste, mais ça, seul l’artiste le sait », phrase qui a beaucoup marqué Jean-Michel et l’a même convaincu de ne plus chercher à être artiste lui-même. Exposer des travaux, donner des moyens de production à des auteurs, former des artistes, oui, mais plus se considérer comme un artiste. Toujours vers cette époque à l’université, il passe un DEA et s’inscrit en thèse (thèse qui est à présent en suspens).

Il démissionne de sa charge de cours à l’université après deux ans (et juge rétrospectivement avoir été un peu jeune à ce poste — il était dans sa petite vingtaine lorsqu’il a commencé), et est aussitôt embauché par l’école des arts décoratifs. Certains traits de l’école lui déplaisent, notamment le rejet par les enseignants plus âgés de l’identité graphique imaginée par le duo M/M Paris. Après deux ans, il quitte les Arts décoratifs (où il sera tout de même régulièrement rappelé pour organiser des workshops) et entre à l’école des Beaux-Arts de Paris, où il s’occupe du pôle nouveaux médias. Il y passe quelques années, mais il voit rouge le jour où l’on rechigne à lui accorder un congé paternité. Il décide alors de quitter l’école. Au même moment, il apprend que l’école d’art du Havre recrute un enseignant d’un profil correspondant au sien. Il connaissait déjà quelqu’un dans la place — à savoir moi.
Lorsqu’il s’est présenté à l’audition, à laquelle j’ai participé, j’ai tenté d’être impartial et de ne pas influencer le directeur : les trois autres postulants avaient de vraies qualités, et sur le coup, j’ai même placé Jean-Michel ex-æquo avec une autre personne, mais je n’ai pas dû le dire d’une manière très convaincante, car ceux qui se trouvaient là sont aujourd’hui encore persuadés que je favorisais franchement Jean-Michel. De fait, je n’ai pas été malheureux que ce soit lui qui soit sélectionné. Pendant l’entretien, le directeur de l’école d’art du Havre avait demandé à Jean-Michel, s’il était choisi, comment il comptait s’organiser, puisqu’il vivait en région parisienne. Jean-Michel a répondu du tac au tac : « je viendrai habiter au Havre ». Je me souviens m’être dit qu’il en faisait un peu trop, sachant notamment qu’il avait son atelier et la société qu’il avait fondée avec Thomas Cimolaï à Paris. Mais dès son embauche, il s’est effectivement mis en quête d’un appartement, et s’est vite installé dans la ville avec sa petite famille : son épouse, que je compte bien interviewer à son tour un jour puisque je l’ai aussi connue étudiante, et leur fils. La première mission de Jean-Michel, arrivé au printemps, a été d’accompagner les étudiants de cinquième année pour la dernière ligne droite de leur diplôme, ce qu’il a fait avec succès. Puisqu’il est très sociable, il est rapidement devenu l’ami de toute la ville, et c’est grâce à lui que j’ai pu à mon tour connaître vraiment toute la partie de l’équipe pédagogique que je ne fréquentais que très épisodiquement, puisque j’étais à mi-temps. Bref, tout nouveau venu qu’il ait été, Jean-Michel m’a aidé à m’intégrer dans une ville où j’étais déjà prof depuis quatre ans lorsqu’il y est arrivé. Avec lui, aussi, dans le cadre du laboratoire de recherche de l’école, j’ai écrit un livre sur le langage Processing qui continue d’être vendu au même rythme trois ans après sa sortie et a même dû être réédité, ce qui constitue un exemple de longévité peu typique dans le domaine des manuels informatiques. Nous avons aussi publié, avec Bruno Affagard, un troisième collègue, un livre consacré à la plate-forme Arduino. Jean-Michel a par ailleurs activement participé à la manifestation Une saison graphique. Son dernier grand défi au Havre aura été de fonder les éditions Franciscopolis avec notre collègue commun Yann Owens. Là encore, un beau succès.

Alors qu’il était dans sa dernière année au Havre, Jean-Michel s’est senti un peu lassé de la routine de l’enseignement et, pire, s’est dit qu’il remplissait moins bien la tâche qu’il ne l’aurait voulu, ce que lui a d’ailleurs confirmé une étudiante — certains étudiants savent être directs, comme ça —, qui lui a dit qu’il n’était plus le prof qu’elle avait apprécié deux ans plus tôt. Il aurait bien été tenté par la direction des études de l’école d’art du Havre (entre temps fusionnée avec celle de Rouen, et devenue un établissement de taille importante), mais il a surtout postulé pour le poste de directeur de l’École supérieure d’art et de communication de Cambrai, que l’ancienne directrice, Christelle Kirchstetter, quittait prématurément pour prendre des fonctions identique aux Beaux-Arts de Nîmes. Je dois dire que j’imaginais désormais mal l’école sans Jean-Michel, et lorsque la nouvelle de son possible départ s’est diffusée, j’ai pu constater que je n’étais pas le seul dans mon cas. Mais en même temps, comment lui souhaiter autre chose que d’évoluer dans le sens qui l’intéressait et pour lequel sa compétence ne faisait pas de doute ?

Jean-Michel a été choisi pour le poste et il est, depuis 2014 (à trente-sept ans !), le directeur dynamique de cette école bicentenaire. Il a entre autres dû mettre au point un programme de recherche cohérent, imprimer sa marque sur le programme pédagogique et accompagner l’installation de l’école dans ses nouveaux locaux. Le budget de l’établissement est modeste, et Jean-Michel doit courir dans tous les sens pour obtenir des équipements et des fournitures aux plus bas tarifs, et s’occupe lui-même de la communication de l’école sur Internet3. Quand il raconte ses histoires de directeur, avec ses entretiens avec les personnalités politiques ou institutionnelles de divers niveaux (jusqu’à la ministre de la culture Fleur Pellerin, qui est venue visiter l’école), on sent qu’il a un peu changé de monde. Ce qui ne l’empêche pas de suivre de près ses étudiants et leurs travaux, peut-être avec une petite nostalgie de ses années d’enseignement — il anime d’ailleurs ponctuellement des workshops dans d’autres écoles. Avec les chantiers qui se profilent à l’avenir — et notamment le projet de rapprochement des écoles d’art de la région —, mais aussi avec son engagement au sein de l’Association des écoles d’art (Andea), dont il est un des administrateurs élus, j’imagine qu’il passera un peu de temps avant que Jean-Michel s’ennuie et ait envie de partir à la conquête d’autres défis.
Jean-Michel a une vision complète des écoles d’art puisqu’il y a étudié, enseigné et encadré. Sa conclusion, c’est qu’il ne connaît pas de meilleur endroit pour apprendre ce qu’on y apprend.

Le site des éditions Franciscopolis, fondées avec Yann Owens : franciscopolis
Jean-Michel n’a plus de site web personnel mais on peut le suivre sur Twitter

  1. « une sympathique bourgade médiévale du 13e siècle de 800 âmes ». []
  2. Né en 1949, Bernard Gerboud nous a quittés en 2014. Je l’ai eu comme collègue à Paris 8, et avant cela, comme enseignant. []
  3. On peut suivre l’actualité de l’école sur Twitter, sur Facebook et bien entendu sur son site officiel. []

Après près de dix ans en Australie, Géraldine n'avait pas de lieu pour l'entretien. Nous avons donc échoué complètement par hasard au Vénitien, 23, boulevard des Italiens à Paris. Il faisait un ou deux degrés dehors. Quelques dizaines d'heures plus tard, Géraldine serait rentrée à Perth, où il fait plus de trente-cinq degrés.

Après près de dix ans en Australie, Géraldine n’avait pas de lieu pour l’entretien. Nous avons donc échoué complètement par hasard au Vénitien, 23, boulevard des Italiens à Paris. Il faisait un ou deux degrés dehors. Quelques dizaines d’heures plus tard, Géraldine serait rentrée à Perth, où il fait plus de trente-cinq degrés.

Géraldine est née en 1978, elle a grandi en Moselle, à Thionville. Sa mère était pharmacien assistant et son père était professeur d’éducation manuelle et technique (« techno », dit-on à présent) en collège. Elle commence à apprendre la programmation informatique, entre huit et dix ans, grâce à une initiative locale des Postes et Télécommunications1, qui proposaient un apprentissage hebdomadaire du langage Basic sur ordinateur Thomson MO5 à un petit groupe d’enfants, avec au programme de la théorie, de la pratique, et un temps pour jouer, notamment à Dracula, sur Apple II. Géraldine n’a jamais été dessinatrice mais, avant même de savoir qu’il existait, le métier de graphiste l’attirait, et elle passait par exemple du temps à créer des lettrages pour des compilations musicales qu’elle réalisait sur cassettes audio. À l’école, elle a des facilités pour les sciences, et suit assez naturellement ce cursus. Lorsqu’elle décide d’entrer en école d’art, ses enseignants ne l’encouragent pas et elle ne peut pas suivre d’option arts plastiques au lycée : c’est un ancien prof de collège qui l’aidera à préparer son dossier. Ses parents l’ont toujours encouragée à aller là où elle voulait, mais avec une condition : il ne faut pas le faire à moitié. Elle se présente sans succès à Nancy, où elle est déroutée par les questions du jury d’admission, très orienté « art contemporain », mais est admise à l’école des Beaux-arts de Lyon. L’école est énorme — près de quatre vingt étudiants la première année —, mais elle s’y plait tout de suite, notamment pour tout ce à quoi on l’initie, de la gravure à la théorie du cinéma. Elle s’intéresse à l’époque à la notation de la danse, qui restera longtemps un sujet important pour elle, et s’initie à la mise-en-page avec un logiciel aujourd’hui oublié : Aldus Pagemaker. Malgré cette bonne expérience, Géraldine veut se spécialiser dans le graphisme et postule, soutenue par ses enseignants, à l’école d’art voisine de Valence, où elle entre par équivalence et où elle passera deux ans encadrée par Gilles Rouffineau, Jean-Pierre Bos et Annick Lantenois (qui venait d’arriver), qui la mènent jusqu’au DNAT. Elle profite de l’émulation de sa promotion, d’où émanent de nombreux directeurs artistiques devenus importants aujourd’hui, comme le célèbre duo De Valence.

Géraldine garde un souvenir très vif de ces années et de tout ce qu’elle a fait et appris au passage. Il lui a été impossible de continuer après la troisième année, puisque l’école n’avait à l’époque aucun second cycle d’études. Elle se présente alors dans deux écoles : les Arts décoratifs de Paris, et l’école supérieure d’art et de design d’Amiens. Elle sera acceptée dans les deux, mais choisit finalement Amiens, moins prestigieuse, peut-être, mais dynamique. Elle ne se sent pas vraiment prête pour devenir parisienne. C’est à l’Esad d’Amiens que je l’ai rencontrée. En second cycle, elle a surtout comme enseignants Jean-Louis Fréchin, Philippe Millot et moi-même. Je me souviens pour ma part d’une étudiante enthousiaste, talentueuse et aussi à l’aise avec la programmation qu’Olivier Cornet, un de ses camarades de promotion, devenu depuis enseignant à l’école. Une des expériences qui l’a marquée est un voyage d’échange avec la Turquie. En cinquième année, elle prend quelques distances avec l’école, car après un stage chez Hyptique, elle se voit proposer par cette société un emploi à mi-temps et décide d’habiter Paris : elle ne vient plus à Amiens que deux jours par semaine, pour préparer son diplôme, consacré à la notation chorégraphique Laban, qu’elle obtient en 2001. Les stages font partie des expériences qui ont le plus plu à Géraldine, puisqu’en six années d’étude, elle en a fait sept.

Hyptique, où elle sera donc employée deux ans et demi, était à l’époque un acteur central de l’édition multimédia, qui connaîtra une crise culturelle face à l’importance croissante d’Internet. Après ces années, Géraldine devient graphiste freelance tout en acceptant un poste d’enseignante à l’école multimédia, une école de formation continue parisienne. Cela ne durera que deux ans : les travaux freelance, très centrés sur la communication visuelle et la publicité, lui pèsent, mais elle apprécie l’enseignement et devient même responsable pédagogique du département design de l’école.
En mars 2005, elle a l’opportunité, selon son expression, de « faire un break » et de partir en Australie avec un visa « working holiday », qui permet à de jeunes étrangers de visiter le pays et, s’ils le veulent, d’y travailler. Elle exercera divers métiers de la restauration et apprendra l’anglais. Son année de « working holiday » écoulée, elle veut rester en Australie, et doit trouver une entreprise qui accepte de la parrainer, c’est à dire qui s’engage à l’employer. Elle aura deux propositions : un poste de graphiste interne à l’université Curtin de Perth, et l’autre dans une société à peine née, dont le fondateur est l’unique employé, Bouncing Orange. Au fil des années, la société passera de deux à quinze employés, et Géraldine y occupera tous les postes possibles, de la direction artistique à la stratégie en passant par le développement et la gestion de projet. Pour l’anecdote, elle amènera à l’époque l’utilisation du « content management system » plutôt franco-français Spip, auquel elle substituera plus tard Drupal et WordPress. Après huit ans, la direction que prend la société ne lui convient plus, et elle la quitte après un « clash » assez brutal. Elle effectue ensuite un an dans une société de communication, en remplacement d’une femme en congé de maternité. L’ambiance est médiocre, le travail souvent déplaisant, si ce n’est qu’il permet de découvrir la réalité de l’industrie, et des métiers tels que le stylisme culinaire.

En avril 2014, elle se met à son compte avec sa société Digital Chic, à East Fremantle, dans l’agglomération de Perth. Elle profite instantanément des presque dix années passées à constituer un réseau amical et professionnel, et sans doute un peu du charme que confère un accent français dans les pays anglophones. Elle n’a alors même pas besoin de disposer d’un véritable site web, les clients sont déjà là. Elle a pourtant du mal à définir son métier, qui regroupe diverses compétences, de l’identité visuelle au conseil en passant par la gestion de projet. Elle travaille seule ou avec des sous-traitants, selon les projets. Mais elle est aussi chanteuse, auteur, compositeur, et se produit sur scène de manière régulière. Vingt-cinq pour cent de ses revenus viennent de ses « gigs corporate » (des sessions musicales privées, souvent composées de reprises de standards jazz ou pop), ou des concerts de musique originale. Elle n’est pas une grande musicienne et n’a pas de voix spéciale (c’est elle qui le dit en tout cas), son talent est plutôt d’être une « entertaineuse ». Elle espère que la musique finira par constituer la moitié de ses revenus.

À bientôt trente-sept ans, avec un nouveau départ professionnel mais aussi personnel, Géraldine se donne pour but de trouver un bon équilibre dans son métier en perpétuelle mutation, et espère gagner assez bien sa vie pour voyager un peu plus, ce qui n’est pas évident lorsque l’on habite la ville la plus isolée du monde2.
Depuis qu’elle a quitté le lycée pour l’école des Beaux-Arts de Lyon, Géraldine a l’impression d’avoir vécu dix vies. Elle me disait, au moment où nous nous sommes quittés, qu’il faudrait peut-être que plus de gens effectuent des cursus en école d’art, qui servent avant tout à se trouver soi-même, bien qu’elle ne soit pas certaine que tout le monde soit capable d’accepter le voyage.

Sur Linkedin | blog : Digital Chic | Musique en solo ou en duo / Mambo Chic

  1. Jusqu’à la fin des années 1980, La Poste et France Télécom/Orange étaient une seule et même entreprise publique sous le nom de PTT puis P&T. []
  2. Perth est souvent qualifiée de ville de plus d’un million d’habitants « la plus isolée du monde » car elle est située sur la côte occidentale de l’Australie et est plus proche de Djakarta, en Indonésie, que de villes australiennes telles que Sydney ou Melbourne, de l’autre côté de l’île. Il y fait chaud et la durée des journées varie peu au cours de l’année, puisque l’endroit est au même niveau que l’Afrique du Sud ou l’Uruguay. Les gens se lèvent tôt, finissent de travailler tôt, la vie est chère mais l’ambiance est détendue et on donne leur chance aux gens qui ont des projets. []

Lieu :

Lieu : Brasserie  de la porte Océane (CROUS), 30, rue Demidoff, Le Havre.

Il y a quelques années, Agnès Maupré a publié chez Futuropolis un Petit Traité de Morphologie qui m’a interpellé, puisqu’il était consacré à la dernière année de cours de Jean-François Debord aux Beaux-Arts de Paris. Jean-François Debord est un des enseignants dont les cours m’ont le plus marqué lorsque j’étais moi-même étudiant, au point que je l’ai suivi trois ans de suite, deux jours par semaine, sans avoir besoin de le valider et alors que je boudais d’autres cours pour lesquels il m’aurait fallu des notes. Un peu plus tard, je suis tombé sur un second album d’Agnès Maupré, Milady de Winter, publié chez Ankama, que j’ai trouvé intelligemment scénarisé, en plus d’être servi par un dessin fluide et vivant. Tout cela m’a décidé, sans la connaître en personne, à inviter Agnès à rencontrer mes étudiants à l’Université Paris 8, dans le cadre du cycle de conférences que j’organise sur la bande-dessinée. Je voulais la voir avant, pour préparer la séance (j’étais peu expérimenté, à présent je ne fais plus ce genre de choses), mais cela semblait difficile, me dit-elle, puisqu’elle n’était pas parisienne, elle habitait… Le Havre. Je lui ai appris que j’étais moi-même enseignant au Havre un jour par semaine, et nous nous sommes donc vite rencontrés à la brasserie du restaurant universitaire, face à l’école.
Très vite, nous sommes devenus amis, mais surtout, grâce à cette rencontre fortuite, Agnès a enfin pu fréquenter des havrais, comme Jean-Michel Géridan ou Mariina Bakic : marseillaise d’origine et sociable de tempérament, elle était apparemment un peu malheureuse dans cette ville où, immigrée de fraîche date, elle ne connaissait plus ou moins que son compagnon, venu travailler pour le grand groupe industriel de la ville.
Lorsque le Master de création littéraire a été lancé par l’école d’art et par l’université du Havre, Agnès s’y est inscrite, ce qui fait que je l’ai eue comme étudiante alors qu’elle a publié bien plus de livres que moi, que je la connaissais déjà, que j’avais une certaine admiration pour son travail et qu’elle était même déjà titulaire d’un diplôme de grade Master 2 — son DNSEP des Beaux-Arts de Paris. Elle est donc un cas assez atypique parmi les anciens étudiants évoqués sur ce blog.

Agnès est née en 1983. Depuis toute petite elle voulait être écrivain, mais elle a finalement réussi à se convaincre (ou à se faire convaincre) qu’elle n’en n’était pas capable. Alors qu’elle était au lycée, on lui a mis des bandes dessinées entre les mains : Alberto Breccia, Joann Sfar et Daniel Clowes. Il y a pire introduction ! Agnès constate que les complexes qu’elle a vis à vis de l’écriture disparaissent lorsqu’elle dessine. Après son bac, elle s’inscrit en mise à niveau arts appliqués, aux Beaux-Arts de Marseille (où elle ne mettra pas un pied) et enfin en école d’architecture, puisque le métier rassurait les parents. Parents qui n’ont pas cessé de la soutenir lorsqu’elle a abandonné l’architecture avec comme projet professionnel la bande dessinée. Elle entre aux Beaux-Arts d’Angoulême, ce qui paraissait logique, mais qui ne l’est pas : ce n’est pas une école de bande dessinée, même si un nombre important d’étudiants y entrent pour ça et qu’il y reste quelques enseignants spécialisés dans le domaine. La déception est totale, mais Agnès conserve depuis cette époque une amitié pour un de ses profs, Dominique Hérody, justement un des derniers enseignants en bande dessinée de l’école.
Agnès correspond avec Joann Sfar, par e-mail, et ce dernier lui recommande les Beaux-Arts de Paris, pour les cours de morphologie de Jean-François Debord et de François Fontaine. Elle garde un excellent souvenir de cette époque, considère qu’elle avait plus sa place en tant qu’auteur de bande dessinée dans une école sans lien avec la bande dessinée qu’à Angoulême qui a la réputation d’en faire une spécialité. Elle s’y est fait des amis pour la vie. En guise de diplôme (DNSEP), elle a présenté son travail autour du cours de morphologie de Debord, évoqué plus haut.
Depuis sa sortie des Beaux-Arts de Paris, Agnès a publié plusieurs livres, réalisé des illustrations, mais aussi travaillé sur le film Le Chat du Rabbin, d’après la bande dessinée éponyme de Joann Sfar.

Venue vivre au Havre, donc, elle apprend il y a un peu plus de deux ans que va s’y créer le tout premier master de Création littéraire en France (en fait un des deux premiers, car au même moment, l’Université de Toulouse inaugurait une formation du même genre). En s’inscrivant, Agnès envisageait l’éventualité de l’échec : si les ateliers d’écriture la décevaient, elle apprendrait sans doute des choses sur l’histoire et la théorie de la littérature et si rien ne lui plaisait, elle se serait juste inscrite pour rien. Les deux années de cette première promotion du Master de création littéraire seront pour le moins intenses, autant pour l’équipe pédagogique que pour les neuf étudiants, dont la plus grande part était issue d’un cursus d’écoles d’art (les deux promotions suivantes sont nettement plus composées d’universitaires), dont deux étudiants avaient déjà des carrières d’auteurs et dont l’écart d’âge entre les plus jeunes et les plus âgés était d’une trentaine d’années. Ces étudiants étaient très soudés, très conscients d’être en train de construire quelque chose de neuf et d’important, et Agnès décrit à présent cette expérience comme « géniale ».
Le Master n’est pas validé par un mémoire théorique mais par un travail littéraire, une œuvre. Pour la première année, Agnès a présenté le premier tome de son Chevalier d’Éon, qui a depuis été publié chez Ankama. L’année suivante, elle a présenté un scénario. Ce n’est pas son premier scénario, puisqu’elle a toujours été sa propre scénariste, mais c’est le premier scénario qu’elle ait écrit pour quelqu’un d’autre, en l’occurrence son ami Singeon, rencontré aux Beaux-Arts de Paris des années plus tôt : cette fois, Agnès ne cache plus son écriture derrière sa virtuosité de dessinatrice. Ce scénario, qui est une réécriture de l’histoire de Tristan et Yseult, doit beaucoup aux cours du Master de création littéraire, et notamment à ceux de Laurence Mathey, spécialiste de la littérature médiévale, grâce à qui Agnès a par exemple pu lire avec plaisir François Villon, ce qu’elle n’avait jusqu’ici pas pu faire : parfois, il faut être guidé. Ceux qui ont assisté à la soutenance du diplôme se souviendront d’un riche et bel échange sur Tristan et Yseult entre l’enseignante et celle qui avait été son étudiante.

Son blog : agnes.maupre.over-blog.com | Sur Wikipédia : Agnès Maupré

David_Longuein_Jean-Luc_Lemaire

Lieu : La Laverie, bar situé au 1 de la rue Sorbier, dans le vingtième arrondissement de Paris. David est à gauche, Jean-Luc à droite.

David et Jean-Luc se sont rencontrés à l’école supérieure d’Art et de Design d’Amiens où ils ont été étudiants de 1997 à 2002, ce qui correspond exactement à la période où j’y enseignais. À présent, ils travaillent ensemble au sein de plusieurs structures et d’un grand atelier qu’ils partagent avec quelques autres amis.
Leurs parcours sont assez différents. David, qui est né en 1977, a commencé par un cursus en architecture à Lille, puis est entré en arts plastiques à Amiens. Enfin, il a passé le concours d’entrée de l’école d’art et de design, en convainquant ses parents que le design graphique était un vrai un métier. Il est venu au concours d’entrée avec ses peintures.
Jean-Luc, né en 1975, a commencé par s’orienter vers la biologie. Après trois années, il a passé le concours de quelques écoles d’art, car le domaine l’attirait (même s’il n’avait pas une grande idée de ce qu’est le graphisme), en se disant que soit il intégrait une école d’art et abandonnait les sciences, soit il n’y parvenait pas, et restait scientifique.
David et Jean-Luc sont plutôt d’accord sur le bilan qu’il y a à tirer de leurs études : l’école était dynamique, pleine de possibilités pour ceux qui avaient envie d’en tirer parti. Ils en tirent, aussi, des rencontres, et chacun s’est d’ailleurs marié à une ancienne camarade de l’école.
Sur les dernières années, ils sont plus réservés : David était freelance dès la quatrième année, statut qui crée parfois un rapport curieux aux études : comment expérimenter en toute liberté lorsque l’on a déjà un rapport au client ? Il reste très content de son diplôme final, ce qui est moins vrai pour Jean-Luc, qui reste un peu frustré du résultat — peut-être un peu par la faute de son prof de multimédia (votre serviteur !), qui l’a poussé à ce que son travail interactif soit totalement fonctionnel, alors qu’il aurait été aussi bien de s’en tenir à un prototype de démonstration. Il est en revanche heureux de tous les voyages qu’il a effectués pendant ses années d’étude. Le DNSEP de David était consacré au livre, celui de Jean-Luc au multimédia interactif.
En sortant de l’école, Jean-Luc a à son tour pris un statut de travailleur indépendant. David a d’abord travaillé avec un des ses anciens professeurs, Olivier Champion, dans le domaine du disque. Au milieu des années 2000, le disque est devenu un domaine nettement moins rémunérateur pour les graphistes, et David a alors dû travailler seul, principalement dans le domaine de l’édition. De son côté, Jean-Luc a beaucoup travaillé avec le collectif d’artistes UltraLab™, et sa structure plus ou moins jumelle Labomatic™. Jean-Luc et David se retrouvent en 2007 pour un s’occuper de la communication de la foire d’Art contemporain Slick. En 2008, Labomatic™ se sépare, mais ses membres continuent plus ou moins de travailler ensemble, sous plusieurs noms (Lord of Design™, PBNL, L775, et enfin Art, Book, Magazine et ABM Studio), dont tous n’ont pas d’existence juridique. Je ne vais pas rentrer dans les détails, n’étant pas certain d’avoir tout compris. Je retiens que pour eux, travailler en groupe, même informel, est une force.
En 2011, excités par les possibilités de l’iPad et consternés par l’absence de bonnes réalisations dans le domaine du livre numérique, David, Jean-Luc et leurs amis créent Art, Book, Magazine, une plate-forme d’édition et de réédition de livres d’art, et notamment de catalogues d’exposition. Dans ce cadre, avec leur studio ABM Studio, ils développent notamment le savoir-faire qui leur permet de réaliser une monographie évolutive de Claude Lévêque, qui pourrait servir de modèle à bien d’autres catalogues muséographiques.
Les projets les plus passionnants sur lesquels travaillent David et Jean-Luc ne sont pas toujours les plus rémunérateurs, le métier est rude et connaît des hauts et des bas, d’autant que les budgets sont plutôt en baisse. Ils tiennent néanmoins le coup, grâce à des domaines tels que le luxe, et ne semblent pas prêts à renoncer à leur autonomie pas plus qu’au plaisir de collaborer à des projets stimulants.

Leurs divers sites : L775 | Art, Book, Magazine | ABM Studio

stephanie_boisset

Lieu : La Fourmi, rue des Martyrs, à Paris.

Stéphanie est née en 1975. Elle a grandi dans le Médoc. Sa mère est allemande, ce qui lui a permis de bénéficier d’une double-nationalité qui se révélera sans doute utile administrativement par la suite. Après un baccalauréat littéraire et deux semestres de fac d’Allemand à Bordeaux, elle a eu envie de passer un CAP de photographie, mais aucune école n’a voulu l’accueillir, arguant que, étant bachelière, elle avait déjà un diplôme supérieur au CAP : tout juste majeure, et déjà sur-diplômée ! Elle a malgré tout préparé l’examen par correspondance, en une année, et a décroché son certificat d’aptitude professionnelle. Stéphanie est partie six mois en Australie où elle a découvert Internet, avant que l’on commence à en parler en France, sans en comprendre toute la portée : « je me souviens que la personne qui me montrait, m’a dit : regarde, c’est le vernissage à tel endroit à New York, et que ça m’avait laissé perplexe, je ne voyais pas l’intérêt de regarder un écran qui transmet des images saccadées… alors que la télé le faisait très bien ! ».
Elle a voulu poursuivre ses études dans une école supérieure de photographie à Cologne en « Fotoingenieurwesen », qui lui a semblé un peu technique : beaucoup de chimie et de mathématiques. Elle s’est alors souvenue qu’un de ses profs de l’AFOMAV1 lui avait vanté l’université Paris 8 où, notamment, enseignait Dominique Baqué. Elle a préparé le dossier d’inscription depuis Cologne et y a commencé un cursus en arts plastiques en 1996. Elle a validé successivement son Deug et sa licence, puis une maîtrise, avec Maren Köpp, et, enfin, un DEA, en 2001, avec Liliane Terrier. Sur cette période, Stéphanie me rappelait que, tandis qu’elle finissait son mémoire, elle m’avait écrit à propos d’un programme que je l’avais aidé à écrire2, et je lui avais répondu en terminant mon mail par : « dis-donc, tu as allumé la télé ? C’est la 3e guerre mondiale là ». On était le onze septembre et, absorbée par son travail, Stéphanie n’avait allumé ni télévision ni radio, c’est par Internet, sa seule fenêtre sur le monde ce jour-là, qu’elle a eu la nouvelle.
L’époque où Stéphanie étudiait à Paris 8 était celle du début de l’effervescence générale autour de l’art sur Internet. Elle a par exemple entretenu une correspondance soutenue avec « Mouchette », petite fille éternellement âgée de treize ans, qu’elle a rencontrée en personne alors que son identité (Martine Neddam, on le sait à présent) était un des secrets les mieux gardés du web. L’anecdote est assez belle : Stéphanie était partie à Amsterdam pour une soirée où un homme faisait des dédicaces sous le nom de « Mouchette », mais elle n’y a pas cru et a identifié la véritable « Mouchette », comme Jeanne d’Arc, qui selon la légende, avait désigné sans hésitation le futur roi Charles VII, déguisé en simple courtisan. Toujours à cette période, Stéphanie a participé à des expositions et des actions collectives diverses, dans le domaine de l’art en ligne, par exemple dans le cadre de Free Manifesta. Je pense qu’elle a été la première, parmi mes étudiants, à s’engager si fortement dans ce domaine, et son site archivé (il n’est plus mis à jour mais elle le conserve), boisset.de, peut être décrit comme un ancêtre du blog, au sens de journal en ligne, voire d’extension de sa personne. Pour cette raison, Fred Forest lui avait d’ailleurs consacré deux pages de son livre Net.Art Identité (2008).

Au cours de ses études, pour des stages ou des emplois d’été, Stéphanie s’est régulièrement rendue à Berlin, où elle envisageait d’aller vivre. Elle ne l’a pas fait tout de suite. Tout en commençant une activité de freelance sous le régime de la Maison des Artistes (avec pour premier client La Périphérie), elle a commencé par travailler pour CreativTV, une « chaîne » de télévision en ligne consacrée à l’art contemporain, née longtemps avant Youtube ou Dailymotion, c’est à dire à une époque où mettre des vidéos sur le web était loin d’être facile : problèmes de formats, connexions haut-débit balbutiantes, et public assez réduit. Après un peu plus de deux ans, elle a quitté CreativTV pour partir à Berlin, où elle participe à une exposition collective et rencontre le groupe Public Art avec qui elle travaillera par la suite sur des projets culturels, comme par exemple The Mobile Studios. Elle profite d’abord d’un programme européen pour les demandeurs d’emploi et s’installe le 30 décembre 2004. Au terme de ce programme, elle s’installe pour de bon et rompt avec l’administration française, non sans difficultés : elle a eu du mal à se faire radier des ASSEDICS, qui ne comprenaient pas pourquoi elle renonçait sciemment aux onze mois de chômage qui lui étaient dus : « restez, des gens comme vous [des artistes], il en faut ! ». Elle a obtenu son quitus fiscal, ce qui n’a pas été si facile non plus puisque le Trésor public l’a avertie qu’elle serait bien plus fortement imposée en Allemagne qu’en France : « ça va vous coûter cher ! ».

Depuis treize ans, elle s’occupe de direction artistique pour les sites web de ses différents clients, qu’elle aide à définir leurs besoins, à qui elle propose des budgets et des maquettes. Elle a une idée précise du fonctionnement et des possibilités des langages informatiques mais délègue le développement sérieux à son ancien camarade de fac Blaise Bourgeois, à David Farine ou à une société arménienne, Toort. De ses années d’études en arts plastiques, Stéphanie retient une ouverture sur quantité de domaines divers, qui lui permet aujourd’hui de travailler en bonne intelligence avec des clients photographes, plasticiens ou architectes, mais aussi des petites entreprises. Elle manque de temps, mais pas d’envie, pour poursuivre une production plastique personnelle.

Son site actuel : stephanieboisset.net | Son ancien site : boisset.de | Ses travaux plastiques actuels : daybyday.stephanieboisset.net

  1. Le centre de formation qui a suivi la préparation de la partie pratique de son CAP. []
  2. L’œuvre en question était celle-ci, exposée dans le cadre de l’exposition collective Love me Love me, à La Périphérie. []

Lieu : la Quincaillerie générale, bistrot à Montrouge.

Lieu : la Quincaillerie générale, en face de la mairie de Montrouge.

Valéry est né en 1986. Il a grandi dans un quartier pavillonnaire de Saint-Brice-sous-Forêt, dans le Val-d’Oise, entre Écouen, Sarcelles, Villiers-le-Bel et la forêt de Montmorency. Sans se considérer comme particulièrement doué pour ça, il a toujours aimé dessiner, et son père l’a poussé à suivre des cours artistiques. Il est ensuite entré dans un lycée d’arts appliqués, Sainte Geneviève (privé), dans le sixième arrondissement de Paris. L’ambiance y était stricte et peu satisfaisante sur le plan de la créativité, mais il ne regrette pas ces années qui sont aussi celles de la découverte de la capitale et des métiers des arts appliqués.

Après son bac, Valéry s’inscrit en BTS de communication visuelle et de multimédia à Chaumont, en Haute-Marne, la ville du festival international de l’affiche. Il s’y plait bien. Inscrit à un cours de kung-fu, il remarque en parlant aux habitants de la ville qui n’ont pas de lien avec l’école que ces derniers considèrent le prestigieux festival avec une bonne dose de circonspection : ils ne comprennent, en fait, rien du tout aux passions de la nuée d’amateurs de graphisme qui envahit leur ville trois semaines l’an.
Après son diplôme, Valéry postule dans quelques écoles : les Arts décoratifs de Paris (sans y croire), une formation des Gobelins, les Beaux-Arts de Besançon, l’IUT de Montreuil,… et l’école des Beaux-Arts de Rennes, où il est accepté en deuxième année. C’est là que je l’ai rencontré, deux ans plus tard. Il y a eu, entre autres enseignants, Jérôme Saint-Loubert Bié et Étienne Mineur, deux graphistes particulièrement intéressés par le design numérique.

À son arrivée à l’école d’art, après un lycée rigoureux et un BTS, Valéry a l’impression d’être complètement lâché dans la nature, presque en vacances. Il ne perd pas pied pour autant et fait l’apprentissage de l’autonomie. La ville est vivante et son amie ne tarde pas à l’y rejoindre pour intégrer une école d’ingénieur. Il garde d’excellents souvenirs des quatre années passées, et en retient notamment la table de ping-pong bricolée par les étudiants de sa promotion, qui permettait de se défouler régulièrement, en marquant bien la distinction entre les séquences de travail et les moments de détente. La force et la faiblesse des écoles d’art, pour Valéry, c’est qu’elles n’imposent pas de moule : les profils d’étudiants qui en sortent sont extrêmement divers et personnalisés, mais ceux qui ne tirent pas parti de cette liberté peuvent se retrouver perdus.
Je me souviens de lui comme un étudiant modérément geek, c’est à dire très à l’aise avec l’outil informatique, jusqu’à la programmation, mais n’y voyant pas une fin en soi : il était d’abord graphiste.

Son diplôme, soutenu en 2010 (la première année où la rédaction d’un mémoire a été imposée à tous les étudiants en école d’art) et obtenu avec les félicitations, portait sur les mutations de la lecture et de l’écriture liées au numérique. Il a été remarqué par la revue Étapes, qui a inclus ce travail à sa sélection du numéro « étudiants ». Il ne sait pas si cette distinction, qui se trouve sur son curiculum vitae, l’a aidé à être pris au sérieux par les entreprises qui l’ont embauché, mais elle aura permis à ses anciens professeurs de Chaumont de retrouver sa trace et d’exposer son travail durant le festival.

Valéry aurait eu plaisir à prolonger ses recherches dans le cadre d’un post-diplôme, mais il s’est dit qu’il était temps de se mettre à gagner sa vie. À peine revenu à Paris, il a accepté un poste d’ingénieur-informaticien dans une SSII1 où il devait développer des interfaces pour des boîtiers de télévision Sagem, avec le logiciel Flash. Il a apprécié le travail en équipe, mais les tâches étaient parfois ingrates — passer des journées entières à faire du « débugging », par exemple. Alors qu’il venait de renouveler sa période d’essai, quelqu’un qu’il avait connu lors d’un stage chez Orange Vallée l’a contacté pour lui conseiller un autre emploi, beaucoup plus créatif, à deux pas de chez lui, et il l’a aussitôt accepté.

Cela fait trois ans et demi que Valéry travaille chez Usabilis, une société spécialisée dans la conception d’interfaces. Ce travail sur le design ergonomique le passionne, car il est très concret : il faut comprendre ce dont le client a besoin et y répondre de manière pertinente, effectuer des tests d’utilisation, etc.
Il se sent chanceux de n’avoir jamais connu le chômage et considère, malgré l’apparente cohérence de son cursus et de sa vie professionnelle, pouvoir résumer son parcours à la phrase « on verra bien ».

  1. Une SSII est une « société de services en ingénierie informatique ». []

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