Profitez-en, après celui là c'est fini

Littératures graphiques contemporaines #14 (cycle de conférences)

janvier 18th, 2026 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines1 s’est tenu avec succès en 2011-20122012-20132013-2014, 2014-20152015-20162016-20172017-2018, 2018-20192019-20202020-20212021-20222022-2023 et 2024-2025 à l’Université Paris 8. Au fil des ans, nous avons eu le plaisir de recevoir CizoIsabelle BoinotAgnès MaupréPapier gâché (Volker Zimmermann et Bastien Contraire), Loo Hui PhangNine AnticoThomas CadèneSingeonMarion MontaigneBenjamin RennerXavier GuilbertAude PicaultLisa MandelDavid VandermeulenGabriel DelmasLaurent MaffreIna MihalachePochepCharles BerberianGeneviève GaucklerDaniel GoossensPaul LelucNathalie Van CampenhoudtJulien Neel, Delphine MauryÉtienne LécroartClémentine MéloisThomas MathieuJean-Yves DuhooJulie MarohIsabelle BauthianBouletDorothée de MonfreidGilles RochierKekColonel MoutardePauline MermetTiphaine RivièreThomas RagonLaetitia CorynStéphane OirySébastien VassantRonan LancelotHéloïse ChochoisAurélia AuritaGaby BazinAntoine SausverdFred BootAppolloAnne SimonGwen de BonnevalMélakaSophie GuerriveJonathan HagardNylsoJean-Philippe GarçonAnne TeufMarie DuboisHélène BrullerPascal ValtyWandrilleBéhéNatacha SicaudLéa Murawiec, Jean-Christophe Menu, Sophie Darcq, Philippe Morin, Claire Bouilhac, Stanislas Gros et Béatrice Lussol.

Le cycle de rencontres reprend pour la quatorzième fois.
Le programme est le suivant :

  • Morvandiau, le 30 janvier 2026 à 15h00
  • Sophie Savapa le 6 février 2026 à 15h00
  • Ilan Manouach, le 20 février 2026 à 15h00i
  • Claire Braud, le 6 mars 2026 à 15h00
  • Laurent Lolmède 13 mars 2026 à 15h00
  • Magali Le Huche 20 mars 2026 à 15h00

N’hésitez pas à consulter régulièrement cette page pour vérifier les dates des interventions car celles-ci peuvent changer. Les étudiants sont invités à venir avec un carnet de croquis et de quoi dessiner.

  1. Code administratif : DA36EN02 19B []

Supergirl : The romance machine (1970)

décembre 29th, 2025 Posted in Bande dessinée, Robot célèbre | No Comments »

(attention, je raconte toute l’histoire)

La vie affective de Supergirl est assez compliquée, on l’a vu dans le précédent article.
Dans les numéro 388 et 389 de Adventure comics (janvier et févruer 1970), l’affreux Brainiac — un androïde à la peau verte dotée d’une intelligence « du douzième niveau », qui s’avérera être une intelligence artificielle puisqu’il a été créé par les ordinateurs-tyrans de la planète Colu — envoie un robot de sa fabrication séduire Supergirl avec pour mission de lui briser le cœur. Brainiac est un des principaux antagonistes de Superman1, et après une série d’échecs, il décide de s’en prendre à la cousine de son ennemi, histoire de se faire la main.

Pour s’assurer que Supergirl tombera amoureuse de son robot, Brainiac cherche un modèle idéal, et le trouve en la personne de Kimor Dinn, un détenu de Balton IV, une planète pénitentiaire pour délinquants juvéniles. Ce jeune homme narcissique (il collectionne les miroirs) connaît un succès immédiat avec toutes les femmes qui croisent son chemin. Il est un peu l’homologue masculin de Miss Dreamface la femme la plus belle du monde, si irrésistible que Superman envisage un jour de tout quitter pour elle et que son dessinateur, Joe Shuster ne la représente que de dos ou le visage caché par des fleurs ou autre artifice du genre2.

Brainiac le fait évader de prison afin de recopier sa personnalité et de l’implémenter dans un automate qui lui ressemble parfaitement, puis de se débarrasser de lui en l’envoyant sur une lointaine planète barbare. L’opération entière est un succès, et la version robot de Kimor peut être envoyée à l’Université de Stanhope sous l’identité de Kimberly O’Ryan, nouvel étudiant. En effet, Brainiac pense que Supergirl est, sous une autre identité, étudiante à Stanhope — ce qui est le cas.

Au même moment, Linda Danvers est nommée présidente par intérim du fan-club de Supergirl, c’est à dire d’elle-même. C’est à ce titre qu’elle rencontre d’abord Kim O’Ryan, dont le magnétisme animal lui fait perdre tous ses moyens : plus Kim est odieux et plus Linda/Supergirl se sent attirée. Le robot de Brainiac donne des ordres à Linda, la laisse payer seule la note au restaurant et la se sert d’elle comme bouclier afin d’éviter d’être aspergé d’eau.
Il ne fréquente Linda que parce qu’il sait qu’elle est proche de Supergirl.

Lorsqu’il rencontre enfin Supergirl, cette fois avec son costume et ses cheveux blonds, le robot feint l’indifférence, rendant la super-héroïne plus amoureuse que jamais. Sous son identité civile, elle offre une bague à Kim — qui la jette avec dédain. Sous son identité d’héroïne, elle lui construit une automobile tape-à-l’œil.
Tout est prêt pour l’exécution finale du plan de Brainiac : son robot doit humilier Supergirl en lui montrant à quel point elle s’est rabaissée par amour pour lui, avant de disparaître en déclenchant une bombe qu’il porte en médaillon. Selon les calculs de Brainiac, Supergirl, rongée par la culpabilité, quitterait son costume et sa vocation d’héroïne.

Mais voilà : le robot ne l’entend pas de cette oreille, car il n’est pas un robot, il est le véritable Kimor Din, qui est parvenu à se faire passer pour sa création aux yeux de Brainiac en plaçant un plastron de métal sur son torse. Supergirl emmène alors Kimor dans un mystérieux sanctuaire spatial où elle conserve ses anciens amoureux, qu’elle transforme en statues de pierre lorsqu’elle s’est lassée d’eux.
Elle compte faire subir le même sort au mufle Kimor.

Dernier coup de théâtre : Brainiac apparaît, et recouvre l’héroïne d’un produit composé de kryptonite avant de s’enfuir. Grâce à la bombe de Kimor, Supergirl échappe à la substance qui était en train de la tuer… Elle révèle à Kimor que son petit musée d’amants pétrifiés n’était qu’un décor, une mise-en-scène destinée à l’effrayer et attirer Brainiac.

Supergirl retourne sur Terre avec Kimor, qu’elle confie à une ferme proche de Stanhope où l’on s’occupe de réhabiliter les jeunes délinquants tels que lui.
L’héroïne s’en tire une fois de plus mais ne profite pas de l’occasion pour se poser la question de la toxicité de ses rapports aux hommes, elle qui s’est sentie irrépressiblement attirée par le plus odieux des goujats.

  1. Notons que Brainiac a eu un fils adoptif (qui passait pour son fils biologique avant qu’on découvre qu’il était de nature artificielle), Brainiac 2, qui est lui-même un parent de Brainiac 5, un membre de la Légion des super héros et des Teen Titans,… et un amoureux transi de Supergirl. []
  2. Joe Shuster et Jerry Siegel, Superman: Mr. Mxyzptlk, 1944. []

Supergirl : The heroin haters (1969)

décembre 29th, 2025 Posted in Bande dessinée | No Comments »

(attention, je raconte toute l’Histoire)

Dès la fin des années 1950 et tout au long de la décennie suivante, des agences matrimoniales1 — qui sous leur forme primitive existent depuis le tout début du XIXe siècle — ont été créées pour exploiter les capacités techiques de l’Ordinateur, pour tirer partie de sa réputation de précision scientifique et d’infaillibilité, mais sans doute aussi pour son aura mystérieuse, comme si la machine, puisqu’on ignore comment elle fonctionne, pouvait servir d’oracle et résoudre autoritairement les problèmes des cœurs solitaires. C’est un peu à la même époque et a priori avec le même genre de motivations qu’ont été créés des services d’horoscope informatisé, tel que le fameux Astroflash2.

Dans le numéro 384 d’Adventure Comics (septembre 1969), Supergirl, la cousine de Superman, cherche l’âme sœur. Elle est un peu jalouse de ses amies, qui trouvent des garçons charmants mais aussi plus forts qu’elles, car toute super-héroïne qu’elle soit, son idée du bon parti est semblable à celle de ses camarades, comme le dit le texte d’introduction : « Most girls go for the strong he-men3… The type who can protect them! But what about Supergirl? Could the mightiest miss on earth find a guy powerful enough to be the right choice for her? ».
Supergirl, sur le conseil de ses amies, recourt an service de rencontres informatisé de l’Université (fictionnelle) de Stanhope4, mais elle le fait sous son identité civile, Linda Danvers, sans grand résultat, d’autant qu’elle est consciente qu’elle ne trouvera jamais l’homme de ses rêves sur sa planète d’adoption.
Elle décide alors de se rendre dans la forteresse de la solitude de Superman, qui dispose d’un ordinateur assez puissant pour lui présenter des prétendants vivants sur d’autres planètes.


La jeune kryptonienne, qui sait tout faire, reprogramme les circuits de l’ordinateur créé par son cousin (qui sait tout faire aussi) afin que la machine cherche, dans tout l’univers, la personne qui lui correspondra.
Et ça marche ! Sur la seconde planète du système solaire 447B vit un dénommé Volar, un homme particulièrement séduisant. Superman, arrivé entre temps, met en garde Supergirl : attention, les apparences peuvent être décevantes. Sa cousine se moque de l’avertissement, elle est une grande fille et elle vera bien par elle-même si ce Volar est « hit » ou « miss » — quitte ou double.

Après avoir parcouru des milliers d’années-lumière dans la galaxie, Supergirl atteint enfin la planète où réside Volar, dont elle fait la rencontre dès son arrivée, car comme elle il est un super-héros et comme elle, il pressent une catastrophe — un gratte-ciel en péril — et vient l’empêcher. Leur entente est immédiate, ils sont faits l’un pour l’autre, Supergirl est subjuguée par les traits de Volar qui, allant très vite en besogne, lui propose aussitôt de rencontrer ses parents. Sur le chemin, Supergirl constate que les autres habitants de la planète Torma sont moins sympathiques, ils semblent mépriser la super-héroïne ou rire de sa présence aux côtés de Volar, lequel semble insensible à leurs moqueries.

Supergirl est bien accueillie par Danon, le père de Volar, mais elle remarque que la mère de Volar, Mara, est traitée comme une servante dans sa propre maison.
Assez rapidement, Volar explique à Supergirl que les femmes ont une position subalterne sur la planète Torma, position dûe à un visiteur venu d’un autre monde qui, par dépit amoureux, a inventé une technologie qui transforme les femmes en êtres soumis à la volonté masculine.
Un ordre social fondé par un triste personnage ressemblant à nos actuels « incels »5, quoi. Dans un premier temps, le « Visiteur » a utilisé sa technologie pour enlever leur volonté aux femmes, mais très rapidement, il n’y a plus eu besoin de cette artifice : convaincues de leur infériorité, les femmes ont perpétué un ordre social dans lequel elles occupent une position subalterne.

On pense que le « visiteur » a ensuite continué voyager de planète en planète avec le but d’établir partout des dictatures patriarcales. Les hommes de la planète Torma ne veulent pas que Supergirl les aide, car sa puissance contrarie leur vision des rapports entre hommes et femmes. Si les femmes de Torma se sont fait imposer la vision masculiniste du « visiteur », les hommes, eux, n’ont visiblement pas eu besoin d’être hypnotisés pour s’y rallier.
Dans un contexte aussi misogyne, Supergirl est étonnée de la camaraderie respectueuse avec laquelle Volar la traite, au point d’en venir à douter des sentiments que le jeune homme lui prête puisqu’il n’essaie pas de l’embrasser ni même de lui tenir la main. De son côté, la demoiselle n’a aucun mal à envisager une idylle avec ce jeune homme dont les manières la charment.

Grâce à ses sens supérieurement développés — rayons X et super-ouïe —, Supergirl surprend une conversation entre Volar et son père, qui évoquent la journée suivante, le « X-Day », à partir duquel Volar sera privé d’un sérum fourni par son père. Supergirl se demande si son « perfect match » est atteint de quelque maladie… Volar, voyant l’échéance approcher, et ne voulant pas que le grand secret qui l’afflige soit révélé, repousse Supergirl assez brutalement et cherche à la ce qu’elle quitte la planète, pour toujours. Mais l’intrépide jeune femme ne cède pas, et le matin suivant, elle pousse la porte de la maison de Volar. Elle découvre alors son grand secret : le jeune homme est…

…Une fille !
Visiblement troublée d’avoir été séduite par une personne de son propre sexe, Supergirl s’envole aussitôt, sans demander la moindre explication, et reprend la route de la Terre, vexée de sa méprise, qui donne un sens assez inattendu à l’expression « Hit or miss ».
L’épilogue nous apprend que le sérum que confectionnait le père de Volar servait à faire fonctionner le masque que la jeune femme portait pour passer pour un homme. Si Supergirl s’est enfuie sans demander son reste, Volar tire une morale de leur rencontre : une femme a le droit d’être puissante et n’a pas à cacher ses qualités. Elle décide donc d’assumer son identité sexuelle en espérant voir les mentalités changer : « I’ll teach people that a girl can be as good as any man… And better than some! ».

Dans une publication du Silver Age destinée aux fillettes (Supergirl est née en 1959 de la demande des jeunes lectrices des aventures de Superman), on imagine mal un récit qui aille beaucoup plus loin que ça. Supergirl ne se demande pas si la situation la trouble (la soudaineté de sa fuite semble l’indiquer), elle ne se dit pas que l’homme idéal, pour elle, pourrait au fond très bien être une femme, elle ne se demande pas pourquoi l’ordinateur omniscient de la forteresse de solitude a jugé que Voltar était le bon parti pour elle, elle ne tire aucune conclusion sur la manière dont l’hétérosexualité sert de moteur aux schémas patriarcaux6. Au fil des péripéties de sa vie affective, Supergirl en restera plus ou moins toujours aux mêmes conclusions que la sorcière Samantha Stevens dans Bewitched : pour être aimée d’un homme, elle doit lui cacher qu’elle est plus forte que lui.

Quelques décennies plus tard, DC Comics conférera des orientations sexuelles gay/lesbienne, bi, pan ou trans à nombre des personnages de son univers : Batwoman, Catwoman, Harley Quinn, Poison Ivy, Green Lantern, toutes les Amazones à commencer par Wonder Woman, mais aussi des dizaines d’autres personnages plus récents, comme Andrea Martinez.

Andrea « Andy » Martinez est une actrice de stand-up, devenue la moitié de l’ange-de-l’amour-centaure Comet7, qui éprouve une attirance amoureuse pour Supergirl autant que pour son alter-ego Linda Danvers — sans savoir, pourtant, que les deux sont une même et unique personne. Au début de l’épisode, Andrea explique à Supergirl les failles de raisonnement de ceux qui utilisent la Bible comme justification à leur homophobie. Andrea taquine Supergirl d’une manière plus sensuelle que romantique, faisant notamment allusion au trouble que provoque l’odeur de ses cheveux. Mais Supergirl, elle, ne se sent attirée par Andrea que sous sa forme masculine et lui reproche de l’avoir un peu piégée, non pas en lui dissimulant son genre, mais en recourant (sans chercher à le faire) à son pouvoir surnaturel d’ange-de-l’amour : comment savoir si l’attirance qu’elle éprouve est authentique ? Les deux femmes ne se quittent cependant pas en mauvais termes.

  1. The Scientific Marriage Foundation (US), 1957 ; Com-Pat (UK), 1964 ; Operation Match (US), 1965 ; Dateline (UK), 1966. []
  2. La société Astroflash a été créée en 1966. Son succès a été immédiat. En 1968, un bureau d’Astroflash a été installé dans un passage des Champs-Élysées. Les badauds se pressaient devant la vitrine pour regarder l’imposante imprimante matricielle d’un ordinateur IBM/360 produire des mètres de listings astrologiques. []
  3. On peut traduire He-Man par « un vrai mec ». C’est le nom anglo-saxon du héros nommé Musclor en France. L’expression « he-man » n’est pas forcément courante. On notera que deux ans plus tôt est sorti aux États-Unis un film intitulé She-Man, dans lequel un soldat viril et apprécié des femmes est, à coup d’œstrogènes, peu à peu transformé en femme. []
  4. On se rappellera que Operation Match, service de rencontres créé en 1965, était destiné aux étudiants de l’Université Harvard… Université où, en 2004, Mark Zuckerberg a créé Facebook, qui était la continuation de Facemash, un service en ligne d’évaluation, par les étudiants d’Harvard, de l’« attractiveness » des étudiantes de la même université. []
  5. Incel : involuntary celibate/célibataires involontaires, lire l’excellent Le droit au sexe, par Amia Srinivasan (en poche chez Points depuis 2024), qui parle très bien de cette sous-culture qui entend créer un ordre sexuel motivé par les rancœurs des hommes qui se sentent rejetés par les femmes. []
  6. C’est ce que feront les théoriciennes du lesbianisme politique une douzaine d’années plus tard (Love Your Enemy? The Debate Between Heterosexual Feminism and Political Lesbianism, Sheila Jeffreys/Leeds Revolutionary Feminst group, 1981… Mais que faisait déjà Charlotte Perkins Gilman en 1915 avec son utopie Herland.) []
  7. Au début des années 1960, Comet était un cheval magique que Supergirl a d’ailleurs embrassé lorsqu’il avait la forme d’un jeune homme dans l’épisode The Day Super-horse became Human du numéro 311 d’Action comics (avril 1964) ! []

Le gouvernement doit oublier Twitter

décembre 26th, 2025 Posted in Écrans et pouvoir | 1 Comment »

Il y a un an, après avoir fait la même chose sur le site du parlement britannique, Gregory Harvey lançait une pétition intitulée Cesser d’utiliser X (anciennement Twitter) pour les communications officielles du gouvernement. Si je suis en parfait accord avec la requête en elle-même, j’avoue que je suis réservé quant à sa formulation.

Cessez d’utiliser cette plateforme comme l’un des principaux porte-parole des communications officielles en France. Il existe des alternatives bien mieux modérées et régulées, et il est même possible de gérer sa propre plateforme. Si vous allez ailleurs, les journalistes et les citoyens qui veulent consommer l’information du gouvernement français iront aussi ailleurs.
Le propriétaire de cette plateforme est ouvertement opposé aux valeurs de la Constitution française. Il publie régulièrement des théories du complot, sape délibérément les processus démocratiques dans son propre pays et à l’étranger, et adopte régulièrement une rhétorique raciste, misogyne et homophobe. Il est embarrassant que nos ministères officiels et des personnalités importantes, y compris le cabinet du président, continuent d’ajouter régulièrement du contenu à cette plateforme. Non seulement ils soutiennent tacitement le propriétaire, mais ils lui remplissent les poches.

(Pétition que l’on peut signer sur le site de l’Assemblée nationale. La date limite est juin 2029. Si cinq-cent mille personnes signent d’ici là, un débat parlementaire peut être organisé. Pour l’instant, on en est à cinquante fois moins)

Je tique sur la formule « les citoyens qui veulent consommer l’information du gouvernement français », qui me semble vraiment curieuse — la citoyenneté n’est pas une foire à la saucisse, informer est un devoir de nos gouvernants et l’exercice de la citoyenneté passe par le fait d’être informé de l’action publique —, mais aussi et surtout sur la demande de censure qui est induite par ce texte, et sur l’idée que X-ex-Twitter serait un espace de parole libre, et que cette liberté ferait, par essence, le jeu de toutes les idées les plus détestables.

Le problème d’X-ex-Twitter n’est pas que cette plate-forme n’est pas modérée, c’est au contraire qu’elle l’est, de manière discrète et sournoise, en distribuant la visibilité et l’invisibilité des personnes au gré de choix commerciaux et idéologiques. Tout le monde a le droit de s’exprimer sur X, sans censure explicite, mais aussi sans garantie de pouvoir être lu par ceux à qui on s’adresse, et sans aucun moyen de mesurer la portée de ses interactions. X « aime » maximiser ce que les spécialistes des réseaux sociaux appellent « l’engagement » — c’est à dire la durée et l’intensité de l’implication des différents participants —, et cela fait longtemps qu’on a découvert que la polémique, le défoulement, le besoin de se sentir supérieur, constituaient des moteurs « d’engagement » autrement plus efficaces que bien des activités sociales plus positives. Il semble clair que les situations de confrontation entre groupes irréconciliables sont favorisées par l’algorithme, d’où une ambiance généralement électrique, mais la mannœuvre est difficile à vérifier autrement que de manière empirique.

Les abonnés à Twitter se trouvent sur un simulacre d’agora, où ils sont, certes, autorisés et encouragés à dire ce qu’ils veulent, mais où ils peuvent se retrouver, par décision algorithmique, inaudibles et invisibles1, sauf à jouer le jeu attendu par la plate-forme, qui consiste soit à poster d’une manière qui agrée l’algoritme, soit à acheter son confort et sa visibilité en souscrivant aux formules d’abonnements « premium » ou « premium+ ».
Par ailleurs, si les opinions d’Elon Musk le regardent, la manière dont elles sont imposées à la totalité des abonnés à son réseau social, qui n’ont apparemment pas le droit de rater un de ses posts2, est assez ahurissante, c’est comme si chaque courrier que l’on reçoit était accompagné des élucubrations politiques du directeur des postes.

X-ex-Twitter — et ça me coûte de l’admettre — est devenu une plate-forme sociale particulièrement déloyale, une plate-forme anti-sociale, si on peut dire, et les responsables politiques, médiatiques ou autres doivent être conscientes qu’en en faisant un de leurs seuls canaux de communication3, elles participent à la légitimation d’un projet méphitique4.

  1. Il m’est arrivé à plusieurs reprise de croire de bonne foi que des gens avaient disparu de Twitter et qu’eux pensent la même chose à mon sujet, les posts de l’un n’apparaissant plus automatiquement chez l’autre… []
  2. C’était en tout cas la manière dont ça se passait quand j’y étais encore. []
  3. Rester sur Twitter, pourquoi pas, mais alors pourquoi ne pas aussi poster sur BlueSky, Mastodon,… []
  4. J’aime bien le mot « méphitique ». []

L’Intelligence Artificielle fête ses 40 070 ans

décembre 15th, 2025 Posted in IA | No Comments »

En juin 1956 démaraient les conférences de Dartmouth, une série d’interventions de chercheurs regroupés autour du terme Intelligence Artificielle.

Le mot avait été forgé et révélé quelques mois plus tôt, le 31 août 1955 précisément, par Marvin Minksky, John McCarthy, Nathaniel Rochester et Claude Shannon dans l’appel à participations qu’ils avaient lancé à la communauté scientifique1. Il est fréquent, en France, d’affirmer que ce moment est constitutif d’un malentendu autour de la locution artificial intelligence en pointant le fait que le mot « intelligence » ne signifie pas la même chose en français et en anglais, que nous, francophones, lui associons de nombreux concepts humains (esprit, compréhension, conscience,…) tandis que dans le champ anglophone, « intelligence » serait un synonyme d’« information », de « traitement des données » ou de « renseignement ». Le dictionnaire n’est pas tout à fait d’accord avec cette vision des choses, puisque toutes les acceptions du mot « intelligence » (philosophiques, psychologiques, juridiques…) existent en Français et en Anglais. Mais surtout, le mot « intelligence » a été choisi par McCarthy et Minksy précisément car son caractère vague et ambigu permettait des explorations tous-azimuts2, et peut-être même (on en a des indices dans la biographie de Marvin Minksy notamment3) pour l’imaginaire science-fictionnesque qu’il embarque, sans doute plus « sexy » pour obtenir un financement de la Rockfeller Foundation que de parler d’ateliers consacrés à l’automatisation de nouvelles tâches à l’aide d’ordinateurs, ou d’employer un mot moins dramatique mais aussi moins immédiatement parlant tel que « inférence ».
L’Intelligence artificielle, en tant que discipline autonome, est donc née en 1955-1956 et fête ses soixante-dix ans. Mais cette date ne célèbre que l’invention du mot, car l’Histoire de l’Intelligence artificielle est un peu plus longue que ça.

On peut commencer par noter que la plupart des participants aux ateliers d’été de Dartmouth travaillaient déjà sur les sujets traités, et que la nouveauté est d’avoir fédéré toutes ces recherches en tant qu’un même objet d’étude. Au cours des décennies précédentes, Norbert Wiener (la Cybernétique), Stanislaw Ulam (automates cellulaires), John Von Neumann (machine autoréplicative) ou bien entendu Alan Turing (jeu de l’imitation), avaient amené des réflexions allant dans la même direction. On peut aussi se rappeler que dès la fin de le seconde guerre mondiale, l’Ordinateur, dont le grand public découvrait tout juste l’existence, a été comparé au cerveau (humain, forcément), puisque l’on parlait de Electronic brain ou de Mechanical brain.

Il faut dire que la science-fiction avait déjà largement préparé le public à l’idée de machines capables de penser, voire de disposer d’une forme d’autonomie, d’intentions, de conscience. En se limitant aux récits qui n’engagent aucun procédé magique ou divin (j’exclus donc autant l’Eve Future de Villiers de l’Isle-Adam, le mythe du Golem que les statues animées d’Héphaïstos), on peut faire remonter l’idée d’Intelligence artificielle à la nouvelle L’Homme le plus doué du monde, publiée par Edward Page Mitchell en 18794. On peut citer ensuite Le Miroir flexible de Régis Messac (1933) ; Swords of Mars, par Edgar Rice Burroughs (1934) ; Twilight, par John Campbell (1934 aussi) ; Le monde des non-A d’A.E. Van Vogt (1945) ; A Logic named Joe, par Murray Leinstein (1946) ; Les ordinateurs de divers récits d’Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Stanislaw Lem, Frederic Brown… Et tout ce qui en découle depuis, soit des milliers de nouvelles, de romans, de films, de séries5.

On peut identifier de nombreux jalons dans l’Histoire de la compréhension et de la modélisation des fonctions de l’esprit humain : Aristote6, Ramon Llull, René Descartes, Baruch Spinoza, John Locke, Gottfried Leibniz, Julien Offray de la Mettrie, David Hume, Charles Babbage et Ada Lovelace, George Boole, Charles Darwin, Samuel Butler (et tant d’autres personnes qui ont réfléchi aux conséquences anthropologiques de la mécanisation au cours du XIXe siècle), Georg Cantor, Andreï Markov, David Hilbert, Ludwig Wittgenstein, Alfred Korzybsky, Alonzo Church, la neurologie, la psychologie, l’éthologie, les sciences cognitives,…

Le papyrus Edwin Smith, vieux de 3500 ans, est un traité de médecine qui ressemble fort aux « Systèmes experts » issus de la recherche en Intelligence Artificielle des années 1960. En effet, il fait une liste de symptômes accompagnés de conditions (if…then) : Si tu procèdes à l’examen d’un homme atteint d’une fêlure d’une vertèbre du dos, tu lui diras : « Étends tes jambes puis replie-les ! ». Il les étendra mais les repliera de manière subite à cause de la douleur qu’il causera dans la vertèbre du dos qui est atteinte. Tu diras à ce sujet : c’est un mal que je peux traiter. Tu devras l’installer étendu sur le dos, puis (etc.)

J’irais encore plus loin dans le temps en remarquant que l’externalisation artificielle (mais non automatisée, bien sûr) de fonctions de l’esprit humain (numération ; calcul ; mémoire ; perception ; raisonnement) est un domaine que l’on peut faire démarer au Néolithique (notation mathématique ; écriture) voire même au Paléolithique, avec l’invention du dessin — une technique qui permet de fixer la perception optique, la compréhension des objets perçus, et qui a sans doute aussi servi de support à des récits. En 2018, sur l’île de Bornéo, on a découvert d’extraordinaires peintures rupestres qui ont au moins 40 000 ans. Je crois que ce record a été dépassé depuis, mais conservons le nombre : l’Intelligence artificielle a soixante-dix ans, mais elle a aussi quarante mille ans, au moins. Disons quarante mille soixante-dix ans.

Les différentes technologies que l’on nomme Intelligence Artificielle depuis soixante-dix ans ne sont donc qu’une fraction d’une très longue et passionnante aventure intellectuelle, et les Intelligences artificielles génératives telles que le public les connaît depuis la sortie de ChatGPT (novembre 2022) ne sont qu’une fraction de cette fraction. Leurs progrès n’en sont pas moins stupéfiants, et ce n’est pas par erreur que l’Intelligence Artificielle est devenue un sujet si prégnant aujourd’hui.
Elles nous augmentent (comme une pelleteuse augmente la capacité de travail du cantonier), elles nous aident à nous comprendre nous-mêmes dans une certaine mesure, mais elles semblent parties pour nous remplacer, enfin pour prendre en charge des tâches dont on aurait cru qu’elles réclamaient des qualités spécifiquement humaines (ou des tâches de gens éduqués, surtout, les métiers en col blanc, les métiers de bourgeois…), jusqu’à la création artistique. Je me rappelle un bon mot dont j’ai oublié la source, qui disait en substance : « on m’avait promis que des robots travailleraient à ma place pour que j’aie du temps pour créer, et à la place je perds mon boulot pour que des robots fassent de l’art ».
Pas besoin de dire que l’Intelligence Artificielle générative pose des problèmes sociaux, écologiques, politiques, économiques, car on ne parle que de ça et il en naît des positions antagonistes de plus en plus tranchées et, me semble-t-il, peu productives. Les personnes qui dramatisent les effets à venir de l’Intelligence Artificielle n’ont pas forcément tort mais doivent êtres conscientes qu’elles participent, paradoxalement, au succès des IAs génératives. J’en veux pour preuve que les promoteurs de l’Intelligence Artificielle en parlent eux aussi comme d’un champ dangereux et même potentiellement fatal pour l’Humanité : Elon Musk et Bill Gates, par exemple, ont plusieurs fois lancé des alertes ou réclamé un moratoire pour cette technologie dans laquelle… ils engloutissent joyeusement des milliards. L’alerte existentielle pour l’espèce humaine fait partie de la communication des sociétés qui investissent dans l’Intelligence Artificielle et qui veulent nous convaincre que, faut d’épouser ces technologies, les individus comme les nations resteront sur le carreau.

Il me semble en tout cas que nous vivons un moment passionnant, autant du point de vue technologique que du point de vue du discours qui entoure la technologie (la technologielogie ?), un moment passionant pour tester, éprouver, comprendre, observer,…

  1. A proposal for the dartmouth summer research project on artificial intelligence, par J. McCarthy (Dartmouth College) ; M. L. Minsky (Harvard) ;
    N. Rochester (IBM) ; C.E. Shannon, (Bell). Claude Shannon, un peu plus âgé que les trois précédents, était le chercheur le plus célèbre du groupe, sa théorie mathématique de l’information en fait un des chercheurs majeurs de l’Histoire de l’Informatique. []
  2. (Parmi les premiers champs exploréson note la compréhension du langage naturel ; la mise au point de systèmes capables de s’auto-amélioration ; l’abstraction ; la créativité ; … []
  3. Marvin Minsky était amateur de science-fiction, ami de plusieurs auteurs, consultant sur le plateau de 2001 l’Odyssée de l’Espace, co-auteur avec Harry Harrison d’un roman qui voit émerger la conscience chez un robot et plus généralement, l’auteur de prophéties enthousiastes qui annonçait avec fracas dans la presse grand public l’imminence d’intelligences artificielles aptes à percevoir, comprendre, faire…
    Le projet des conférences de Dartmouth et de la recherche en IA n’était pas la mise au point d’une « Intelligence Artificielle Générale », et était encore moins l’invention d’un ordinateur conscient. Cependant, cet imaginaire a été farouchement combattu par une partie des chercheurs (Joseph Weizenbaum, Hubert Dreyfus, Terry Winograd, John Searle), et il animait sans doute autant Marvin Minsky en son temps que Sam Altman aujourd’hui. []
  4. Coïncidence, 1879 est aussi la date retenue pour la naissance de la Psychologie expérimentale, avec le laboratoire de Wilhelm Wund à l’Université de Leipzig. []
  5. L’idée des générateurs de texte à la manière des LLMs est encore plus ancienne, on se rappellera notamment de la machine des universitaires de Lagado, chez Swift, qui produisent des thèses en actionnant des manivelles. Boris Vian avait anticipé les LLMs de manière assez humoristique dans sa nouvelle Le danger des classiques (1951), qui est une description assez étonnante d’un Large Model Language, et de son fine-tuning qui tourne mal : accidentellement nourri avec un recueil de poèmes de Paul Geraldy, le robot devient un dragueur lourd. Son article Un robot poète ne nous fait pas peur (1953), qui répond à un ami que l’idée d’un ordiateur écrivain inquiète, ne manque pas de sel non plus. La même année, Roald Dahl s’était posé la question des mutations de l’industrie littéraire face à un générateur de textes (La Grande Grammatisatrice automatique, 1953). Il y a bien d’autres exemples. []
  6. Même si c’était plutôt pour parler des esclaves — et justifier leur condition —, Aristote proposé une hypothèse qui nous renvoie aux débats posés par la Révolution industrielle et qui reviennent avec force depuis trois ans : Si chaque instrument, en effet, pouvait, sur un ordre reçu, ou même deviné, travailler de lui-même, comme les statues de Dédale, ou les trépieds de Vulcain, « qui se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux » ; si les navettes tissaient toutes seules ; si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers, et les maîtres, d’esclaves (Aristote, Politique, Livre I). []

Grokipedia

novembre 5th, 2025 Posted in IA, Wikipédia | No Comments »

Dans quelques mois, Wikipédia fêtera ses vingt-cinq ans. Un quart de siècle ! C’est impressionnant mais ce n’est pas un record, il existe plusieurs projets « libres » (sous licence du même nom ou pas) qui ont une longévité bien supérieure, y compris parmi ceux dont nous sommes tous tributaires au quotidien, comme les outils qui forment l’ossature du réseau Internet : protocoles, systèmes d’exploitation, serveurs, langages… Mais leur existence reste discrète pour les profanes, et ils ne font pas (peut-être à tort) l’objet de controverses telles que celles qui entourent l’encyclopédie Wikipédia, laquelle, dès l’amorce de sa notoriété, s’est vue contestée à divers titres : déficit d’experts et d’autorité, anonymat des contributeurs, qualité rédactionnelle inégale, mauvaise hiérarchisation de l’information, biais politiques, sociologiques, géographiques, et bien sûr, risques d’instrumentalisation idéologique ou commerciale.

Depuis un an, Le Point mène une campagne de dénigrement assez violente envers Wikipédia. Ce que reproche Le Point à Wikipédia, c’est de lui avoir consacré une notice peu flatteuse qui insiste notamment sur les obsessions éditoriales négatives du magazine : Islam et écologie, notamment.
Loin de moi l’idée de refuser toute critique de Wikipédia, de son fonctionnement, de son influence, et je comprends très bien qu’on soit fâché de voir sa biographie ou ses idées résumées d’une manière que l’on juge, à tort ou à raison, injuste. Mais que vaudrait une encyclopédie dont les notices seraient sous la responsabilité éditoriale de ceux qui en sont les sujets ? De fait, de grands pans de l’article en question méritaient d’être modifiés et ils l’ont été. Améliorer les articles est ce que font les Wikipédiens de manière quotidienne, mais le fait que la campagne du Point ne soit pas très constructive dans sa forme ni très honnête dans ses méthodes rendait le débat difficile, et il est devenu à peu près impossible lorsqu’un journaliste du newsmag a menacé un contributeur de lui consacrer un article en indiquant son identité civile, sa fonction professionnelle et en sollicitant une réaction de son employeur. Utiliser sa puissance médiatique pour intimider un individu isolé ne semble pas très respectueux de la déontologie journalistique ni, plus généralement, très digne. Mais la dignité n’est pas la qualité morale que l’on associe le plus spontanément à ce média de salles d’attente de dentiste.

Quand Elon Musk a annoncé la mise en ligne de son encyclopédie Grokipedia, censément concurrente de Wikipédia, Le Point s’est assez naturellement réjoui du résultat, comme le dit l’entame de son article à ce sujet : « Nous avons lu la page du « Point » sur Grokipedia. Elle nous est plus favorable que celle de Wikipédia, ce qui n’était pas difficile, mais elle l’enfonce aussi en termes de clarté et de concision. L’IA, vainqueur par KO ».
L’article, qui insiste sur le manque de cohérence générale de nombreux articles Wikipédia — opposée aux plans cohérents et équilibrés produits par l’IA — se conclut par cet avertissement : « Il va falloir rehausser le niveau pour résister aux machines, ou revisiter l’idée reçue selon laquelle la sagesse surgit tôt ou tard du collectif ».

Le Point semble s’intéresser à la question formelle plus qu’à la question factuelle, car les sources produites par l’article de Grokipédia pour témoigner de la qualité du magazine sont plutôt ineptes, près de la moitié étant composée d’articles issus du Point, et les autres sont tantôt originaires de sites plus ou moins inconnus, tantôt pointant vers des médias sérieux mais leur attribuant une position que leurs articles ne défendent pas. Pour Le Point, peu importe l’exactitude et la pertinence, ce qui compte, c’est qu’un article ait l’air superficiellement cohérent. Ce que je remarque pour ma part c’est que le corpus de Wikipédia est, du fait de son bon rapport quantité/qualité/fiabilité, connu comme une des sources majeures pour l’entraînement des LLMs tels que GPT, LLaMA, Mistral ou Claude, et bien entendu Grok1.

On sent une pointe de sarcasme dans « l’idée reçue » qui veut que « la sagesse surgit tôt ou tard du collectif ». Pourtant, Wikipédia, qui ne prétend pas dispenser de la sagesse, est un exemple fort de ce qu’un ensemble d’amateurs sans hiérarchie mais réunis autour d’un même but et de quelques principes, est capable de construire. C’est une belle utopie anarchiste réalisée. Pour le Point comme pour Elon Musk, le problème de Wikipédia est sans doute moins son contenu en lui-même que le fait que l’encyclopédie vive hors des règles du monde qui les rassure, un monde où tout s’achète et où chaque âme est à vendre. La hargne de ces gens envers l’Encyclopédie Libre est au fond la plus belle des médailles possibles.

Une alternative à Wikipédia ? Bonne idée !

Offrir une alternative à Wikipédia n’est pas une mauvaise idée, car si le système de l’encyclopédie libre a fait ses preuves, on peut en pointer de nombreuses limites dont la première, assumée et revendiquée, est que Wikipédia n’a pas vocation à être une source primaire, c’est à dire que Wikipédia ne crée pas de connaissance mais se contente de compiler et d’ordonner des connaissances présentes ailleurs. Le projet Grokipedia, qui consiste non pas à vérifier les connaissances et à améliorer la manière dont elles sont diffusées, mais de confier à une intelligence artificielle le soin de rédiger des articles qui contentent idéologiquement Elon Musk et Le Point dans le but explicite de prendre la place de Wikipédia (qu’Elon Musk a régulièrement proposé d’acheter, sans succès) n’est pas une forme très heureuse d’alternative, c’est une tentative malhonnête de reprendre le contrôle sur la diffusion des idées, c’est un projet en tout point pitoyable qui rejoint la liste des sites de propagande nés en réaction à une présumée « orientation idéologique » du corpus wikipédien en imposant leur propre orientation idéologique, tels que Рувики, le « fork » poutinien de Wikipédia, et Conservapedia, l’encyclopédie chrétienne fondamentaliste.

Pour moi l’unique forme utile que pourraient prendre des projets alternatifs, ce n’est pas une encyclopédie rédigée par une machine qui ne comprend pas ce qu’elle écrit et ne fait que s’emparer du rôle de propagandiste que lui confie une personne dont la seule légitimité est d’avoir les moyens financiers de sa mégalomanie. Une alternative intéressante à Wikipédia, ce serait une encyclopédie d’auteurs. D’auteurs au sens de personnes qui signent leurs articles, qui engagent dans les notices encyclopédiques qu’ils produisent leur voix propre, leur manière de penser, leur méthode, leur responsabilité.

L’Utopie de la connaissance

Dans sa Cité du Soleil (1604), Tommaso Campanella imaginait que toutes les connaissances du monde seraient accessibles aux habitants de son utopie sous forme de fresques situées sur les parois des murailles concentriques de la ville, et que ceci leur assurait unité, paix et harmonie. Une telle idée a été reprise par Nicolas de Condorcet, par Auguste Comte, par Pierre Theillard de Chardin, par Paul Otlet qui souhaitait édifier une cité planétaire dédiée au savoir, par Herbert George Wells2, par Vannevar Bush, par Nobert Wiener, par Steward Brand et son Whole World Catalog, par Tim Berners-Lee l’inventeur du Web, et enfin, par les tenants du « libre », et notamment, les Wikipédiens.

Quelque part, ce rêve a été réalisé, car jamais l’Humanité n’a eu accès à autant de connaissances, autant de moyens de diffusion, autant d’outils de communication qu’aujourd’hui. De nombreux savoirs, autrefois, étaient secrets, on a interdit ou on a brûlé des livres, on a redouté leur diffusion hors d’un pays, hors d’une classe sociale. À la fin du Moyen-âge, il fallait être un prince pour posséder des livres et un bibliophile passionné et richissime tel que le duc Jean de Berry laissait après lui une bibliothèque d’à peine trois-cent ouvrages. Pas les mêmes livres que ceux que, faute de nous résoudre à les jeter — car le livre reste un peu sacré —, nous déposons dans des boites-à-livres lorsqu’ils nous encombrent, bien sûr, c’étaient des livres écrits et illustrés à la main, qui seraient rares et précieux aujourd’hui si on en confectionnait encore de la même manière. Mais en tout cas, le savoir, l’expression d’idées, n’ont plus rien de rare, et nous oublions quel trésor cela représente. Il faut dire que le monde tel qu’il tourne nous inflige une cruelle désilusion : la disponibilité de tant de savoir n’a en rien amené la paix et l’harmonie au sein de notre fascinante et médiocre espèce.

Abandonner la production du savoir à des machines qui écrivent et qui lisent pour nous, à des milliardaires ou à de grandes sociétés qui imposent la vérité qui sert leurs affaires, semble assez dangereux. Et ce n’est pas l’unique péril ou du moins, nous avons aussi une responsabilité individuelle à assumer. Lorsque nous nous défions des controverses, des voix singulières, des voix maladroites, que nous n’acceptons plus d’entendre que ce qui conforte ce que nous croyons savoir, que nous prenons la contradiction pour une agression, que nous pensons que ce que nous désapprouvons devrait être réduit au silence, que nous disqualifions d’emblée toute personne qui ne correspond pas à nos standards moraux, nous nous coupons de beaucoup de possibilités d’apprendre et de réfléchir.
Entre l’IA qui prend le contrôle de la production d’information et le public qui réclame qu’on simplifie son monde (trop d’information épuise ?), à coup de Milei et de Trump, à coup de slogans et de préjugés, à coup de privation de libertés, aussi, nous ressemblons à des enfants gâtés, indignes de toute l’intelligence pas-du-tout-artificielle dont ils sont les héritiers.

  1. Notons que si Grokipedia a été conçue dans le but d’en finir avec Wikipédia, c’est peut-être ChatGPT et d’autres LLMs qui remplaceront l’encyclopédie libre, tout comme ils sont en train de remplacer les moteurs de recherche : la fréquentation de Wikipédia est inférieure de 8% à ce qu’elle était un an plus tôt. Et ce n’est pas pas le seul effet négatif de l’IA. Certains contributeurs emploient l’IA pour effectuer des traductions dans/depuis des langues qu’ils ne comprennent pas, voire pour rédiger des articles entiers, ce qui peut assez facilement mener à des contresens, erreurs, hallucinations, qui seront d’autant plus difficiles à identifier qu’elles seront en apparence impeccablement rédigées. Enfin, les contributeurs peuvent aussi être victimes d’informations douteuses diffusés par de faux articles d’information eux-mêmes réalisés par des IAs. J’ai peur du moment où les IAs agentives (capables d’agir) vont se diffuser massivement. []
  2. ajoutons les fictions qui présentent la curiosité scientifique et le partage comme futur radieux de l’Humanité : les Pionniers de l’Espérance, Star Trek, ou encore la première saison de Cosmos 1999. La même idée est aussi présente dans l’utopie féministe Herland (Charlotte Perkins Gilman, 1915), où le partage de connaissances et la stimulation intellectuelle permettent de construire un monde beau et pacifié, exempt de compétition… Et d’hommes, affirmant explicitement que la première cause d’inégalité est l’inégalité des sexes. []

Jean-François Debord (1938-2025)

août 20th, 2025 Posted in Études, Parti, Personnel | 2 Comments »

J’apprends par hasard1 que Jean-François Debord, ancien professeur de morphologie à l’école des Beaux-Arts de Paris, est mort le 29 juin dernier, à l’âge de quatre-vingt-sept-ans. J’ai suivi son cours deux fois par semaine, passionnément.
Il aimait s’adresser à un amphithéâtre rempli, accueillant sans faire de tri des personnes extérieures à l’école, notamment des auteurs de bande dessinée (domaine qui ne l’intéressait pas vraiment), des médecins ou des artistes installés — Henri Cartier-Bresson, à l’époque octogénaire, par exemple. Trois ans de suite, j’ai été le « barbu sympathique » (ses mots2) du premier rang, du genre d’étudiant trop assidu qui déstabilise un peu les enseignants, car les surprises, les effets, les traits d’humour que l’on répète année après année, s’éventent pour ceux qui les connaissent déjà.

Je pourrais parler de son cours, de sa manière de dire, de montrer, d’engager son propre corps pour expliquer le corps ; de faire d’immenses dessins à la craie sur un grand tableau noir pour expliquer le dessin ; je pourrais raconter sa détestation de l’anatomie et son amour du vivant, du mouvement et des formes ; raconter qu’il nous apprenait à « lire » le corps sous un pull-over informe (il ne demandait jamais aux modèles de se déshabiller, au contraire) ; raconter que c’est là que j’ai compris que la beauté ne se trouvait pas dans les stéréotypes ; et compris aussi en quoi Poussin, Daumier, Delacroix, Degas ou Lautrec étaient des maîtres — car  ce cours était autant un cours d’Histoire de l’Art qu’un cours d’anatomie3. Je pourrais me vanter en racontant que la seule fois où j’ai entendu Jean-François Debord dire du bien d’un dessin que lui montrait un étudiant, c’était un dessin à moi4, ou raconter le mal qu’il disait du trait (« spagethomorphe », « molasson », « culturiste », « constipé »…) de gens qui, désormais, se réclament de son enseignement jusqu’à se voir comme ses héritiers spirituels. Je pourrais raconter aussi le jour où je suis me suis rendu dans son bureau, très intimidé, pour lui montrer un détail anatomique que j’avais repéré dans une peinture de Raphaël, qu’il m’avait souri gentiment sans trouver grand chose à m’en dire d’autre qu’une banalité sur le divin Sanzio. De mon côté, j’étais resté muet, loin de la conversation complice et amicale que j’avais eue avec lui dans ma tête, cours après cours. Le public de Debord, c’était un amphithéâtre entier, pas une série d’étudiants, sans doute. Une rencontre qui ne s’est pas faite, donc, qui ressemble à toutes ces fois où l’on a l’impression de connaître si bien quelqu’un que l’on se prend à fantasmer qu’il nous connait lui aussi et que l’on n’a pas besoin de mots pour se comprendre. Depuis quelques années je caressais l’idée de passer par notre amie commune Agnès Maupré5 pour le contacter et l’interroger au sujet de Sylvie Joubert, l’assistante de Cassandre, qu’il avait peut-être connue et sur qui mon amie Vanina Pinter enquête6. J’ai traîné. Peut-être parce qu’à l’idée de l’avoir au téléphone, je suis redevenu l’étudiant timide qui n’avait pas eu grand chose d’intelligent à dire sur le cou d’une figure d’une peinture de Raphaël.
Et désormais, c’est trop tard.

Si Jean-François Debord a compté dans mon existence, c’est aussi parce qu’il est le premier de mes profs qui m’aient donné envie d’être prof. Aux Beaux-Arts — complexe de supériorité ou sentiment d’insécurité face à leur jugement —, je fuyais systématiquement mes professeurs, je passais les examens sans avoir assisté aux cours et je me gardais de montrer mes peintures à mon chef d’atelier. J’étais en fait un bien mauvais étudiant, trop orgueuilleux pour être capable de recevoir : je voulais être le plus érudit, le plus intelligent, le plus talentueux, et même si je ne n’étais rien de tout ça, je voulais ne devoir mes qualités qu’à moi et à moi seul. Ce n’est pas glorieux, mais cette expérience me sert — comme les regrets qui vont avec — à présent que je suis moi-même enseignant.
Debord, le premier, m’a fait comprendre le plaisir de faire comprendre, le plaisir de montrer, de transmettre un enthousiasme. Si j’enseigne, si j’écris, c’est au fond grâce (ou à cause) de lui, et j’espère qu’une partie de ce qu’il était survit à travers moi et à travers tous ceux qui ont eu la chance et le bonheur de profiter de son enseignement.

  1. À l’occasio du décès d’Alain Bonfand, qui enseignait l’esthétique à l’école des Beaux-Arts, je suis allé vérifier si les enseignants que j’ai connus là-bas étaient bien inclus à la catégorie « professeur à l’école des Beaux-Arts de Paris » sur Wikipédia. C’est comme ça que j’ai découvert le décès, vieux d’un mois et demi, de mon ancien maître. []
  2. en 1990, être barbu à vingt ans était plutôt rare, c’était donc un véritable signe distinctif. []
  3. J’avais un peu raconté tout ça sur un autre blog. Si J.-F. Debord m’a fait découvrir d’innombrables œuvres, ce n’est pas que des œuvres visuelles, il parlait souvent de littérature, aussi et il m’a fait beaucoup lire. []
  4. En fait une série de dessins, qui parlaient de ma petite vie de famille : Nathalie enceinte, Nathalie allaitant… Je crois que ce sont moins mes dessins eux-mêmes que le rapport assez honnête et simple à l’intime (que je tirais en fait des peintres norvégiens comme Harriet Baker et Christian Krogh, je m’en rends compte rétrospectivement) qui lui avait plu. []
  5. À l’incitation de Joann Sfar, lui aussi ancien élève de Debord, Agnès a suivi la dernière année de cours de Jean-François Debord et en a tiré l’album Petit traité de morphologie, publié par Futuropolis en 2008. []
  6. Si vous avez des informations au sujet de Sylvie Joubert, veuillez contacter le blogueur, qui transmettra. []

The House that Jack built (The Avengers 4.23)

juillet 29th, 2025 Posted in Interactivité au cinéma, Programmeur au cinéma, Série | No Comments »

Dans l’épisode 23 de la quatrième saison de la série Chapeau melon et bottes de cuir, Emma Peel se rend dans une maison que lui a légué un oncle qu’elle n’a jamais rencontré. La clef de la maison semble affoler les boussoles, dérégler les minuteurs et voiler les émulsions photographiques, mais Emma ne s’en rend pas compte.

Arrivée dans la demeure, elle constate rapidement qu’on l’a piégée dans un labyrinthe. Les pièces se reconfigurent en permanence et des sons déroutants se font entendre… Le traquenard a été réalisé sur mesure pour Emma, et plusieurs éléments de décor se réfèrent directement à elle, notamment une petite installation qui regroupe coupures de journaux et enregistrement d’informations radiophoniques. Le spectateur en apprend un peu sur sa biographie : avant d’épouser un Mr. Peel, elle s’appelait Emma Knight, et avait été l’héritière, à vingt-et-un ans, de l’usine de son père, John Knight.

Dirigeant la société Knight Industries avec talent, elle avait tout de même causé une polémique en excluant du conseil d’administration le professeur Keller, un expert en automatisation. Dans une interview, on entend la jeune Emma Peel expliquer ses motivations : « I couldn’t agree with his methods (…) automation to the ultimate degree, replace man with machine (…) I couldn’t agree to that, I don’t think it’s entirely possible ». Avec tous ces indices, Emma comprend que c’est Keller qui l’a piégée et elle part à sa recherche. Au passage, elle rencontre un homme, un fugitif qui avait cru pouvoir se réfugier dans la demeure pour échapper à des policiers, et qui semble avoir perdu la raison du fait de cette longue captivité accidentelle — qui, ironie du sort, a été provoquée en essayant d’échapper à un emprisonnement judiciaire. L’homme en question mourra un peu plus tard, par sa propre faute, en s’enfermant dans une « suicide box » qui était promise à notre héroïne comme moyen pour échapper à la folie.


Emma finit par arriver dans une pièce cachée, pleine de matériel informatique, où l’attend Keller, momifié, dans une cage de verre. Sur un écran, l’homme apparaît et explique à sa proie qu’il n’est plus de ce monde. Il raconte que lorsque les médecins lui ont annoncé qu’il était condamné, il a décidé d’employer le temps qui lui restait — une année — à confectionner son traquenard : une prison automatisée pouvant fonctionner sans faille (dit-il) pendant un millier d’années. Emma y sera nourrie mais ne pourra jamais s’enfuir et, peu à peu, sombrera dans la folie.

« The mind of a machine can not reason. Therefore it can’t lose its reason. That is the machine ultimate superiority. Its mind has no breaking point. But your mind… When the experiment is concluded, the machine will continue to function perfectly. But you Mrs Peel, you will be quite quite mad ! »

Le professeur Keller, par fair-play, a laissé pour Emma Peel un ordinateur qui peut comprendre ses questions et y répondre. Celui-ci explique à Emma, mais on le savait déjà, que son but est de l’amener à s’ôter la vie. Évidemment, l’agente secrète ne tarde pas à trouver une faille et bricole, en utilisant une cartouche de poudre et la clef de la maison, un gadget capable de faire dérailler l’ordinateur programmé par Keller. Emma parvient à quitter la maison piégée avant que Steed — qui était parti à sa recherche — ne l’ait rejointe.

Cette histoire combine les préoccupations que l’on trouve dans deux autres épisodes de la série : The Cybernauts (saison 4, épisode 3), où Emma Peel et John Steed sont aux prises avec des robots programmés pour le meurtre, et The Joker (saison 5, épisode 15), où un ennemi passé d’Emma Peel attire cette dernière dans un manoir et emploie toutes sortes de stratagèmes pour la convaincre qu’elle se trouve dans une maison hantée.
À ces deux sujets s’ajoute l’idée de la vengeance programmée1, qui permet à une personne décédée de « hanter » un lieu avec sa voix, son image, mais aussi ses intentions maléfiques, activées par un système automatisé.

On note que le sujet du remplacement des personnes par la machine, machine qui est ici « numérique », ne se limite pas au professeur Keller mais affecte l’Humanité entière2. Cet épisode date de 1966, soit dix ans après l’invention de la locution Intelligence Artificielle, mais aussi et surtout, un an après la commercialisation du modèle PDP-8 de Digital et du modèle 360 d’IBM, deux ordinateurs qui ont massivement participé à l’informatisation de nombreux secteurs industriels3 et qui, par rebond, sont pour beaucoup dans la naissance d’un imaginaire populaire de l’informatique et dans l’installation dans les consciences d’angoisses liées à l’informatisation. Bien entendu, le programme parfaitement conçu du professeur Keller ne résiste pas à l’ingéniosité et au sang-froid d’Emma Peel, qui nous rassure en nous prouvant que, temporairement en tout cas, l’humain supplante sa machine.

  1. On se rappellera au passage la réflexion de Philippe Breton (Une histoire de l’Informatique, La Découverte 1987) pour qui le premier mécanisme « programmé » est le collet, ou piège de ce genre que l’on dresse depuis des milliers, sans doute des dizaines de milliers d’années. []
  2. Keller, qui veut remplacer les humains par les machines, donne l’exemple en se remplaçant lui-même par une machine. Sa momie exposée rappelle un peu Jeremy Bentham, père de l’utilitarisme, qui avait appliqué sa philosophie à sa propre dépouille, demandant que son corps soit disséqué (utile à la science), momifié et exposé (utile à la promotion de l’utilitarisme, je suppose…). []
  3. Le PDP-8, premier « mini ordinateur », était vendu 20 000 dollars en 1965 et s’est écoulé en tout à 50 000 exemplaires jusqu’à sa disparition vingt ans plus tard. L’IBM 360, qui a été commercialisé un peu plus de dix ans, était beaucoup moins accessibles (130 000 à 500 000 dollars pour les premières séries, s’est vendu à 14 000 unités. Les ventes paraissent un peu ridicules aujourd’hui et les tarifs, prohibitifs mais l’informatique de l’époque n’avait pas du tout les applications de la micro-informatique actuelle. []

Une vie remplie

juillet 21st, 2025 Posted in Interactivité | 4 Comments »

(je m’efforce ici de réfléchir à voix haute (sans jugement particulier) à l’évolution de la manière dont nous appréhendons le temps, à l’ère de la connexion permanente. N’hésitez pas à m’amener des arguments, observations, contre-arguments et perspectives en commentaire.)

En septembre chaque année je fréquente le salon des associations de ma ville, où les Ateliers Geeks tiennent un stand. J’y vois la valse fébrile des parents qui cherchent à inscrire leurs enfants un peu partout : une activité sportive (ou deux), un instrument de musique (ou deux), du soutien en langues ou en maths, etc. Nous sommes dans une ville de proche banlieue, plutôt aisée et il semble clair que pour beaucoup de foyers, ce ne sont pas les frais d’inscription qui constituent un frein, c’est le temps disponible pour tout faire. Et je ne parle pas seulement de l’emploi du temps des enfants puisque leurs activités demandent aussi beaucoup de temps aux parents, elles réclament de l’organisation, des sacs et des sandwichs à préparer et, puisque les enfants ne marchent plus seuls1, des trajets accompagnés, souvent motorisés… En discutant avec des amis qui ont des adolescents en âge d’être affectés, je vois aussi le stress que provoque le système Parcoursup, dont je veux bien croire qu’il soit plus égalitaire et rationnel que les systèmes précédents, mais qui transforme l’orientation en une séquence de plusieurs semaines à tenter d’échafauder des stratégies plus ou moins superstitieuses et à vivre dans une forme de suspens, à surveiller la place du postulant dans une liste d’attente, à se demander quand le moment est tactiquement venu d’accepter un-tien-qui-vaut-mieux-que-deux-tu-l’auras…

J’apprends aussi par un article du Monde qu’il est de plus en plus courant que les étudiants — mais aussi les lycéens et les collégiens, me souffle-t-on —, soient inscrits, pendant les vacances, à des « prépas d’été » qui leur permettent de disposer d’une forme d’avance au moment de la rentrée2. Je suis assez fasciné par cette maximalisation de l’emploi du temps des enfants et des jeunes, comme si chaque minute devait être occupée, comme si les jeunes années étaient une forme de course.

En comparaison, j’ai l’impression d’avoir eu l’enfance et l’adolescence de Tom Sawyer, à traîner avec des copines, des copains, ou seul, dans la ville, dans les bois. À graffiter3, à jouer, à programmer4, mais aussi à lire, beaucoup, ou à m’avachir devant des dessins animés. Notamment Tom Sawyer. À écouter en boucle des trente-trois tours. À confectionner des cassettes pour les amis. À dessiner, et m’ennuyer, parfois, même, en regardant la pluie couler sur les carreaux de ma fenêtre. Et aussi à faire des choses que j’eusse été avisé d’éviter, mais que je n’évitai pas, à commencer par le fait de me mettre à fumer. Comme Tom Sawyer.

J’ai l’intuition que l’obsession du temps perdu n’est pas motivée exclusivement par la pression scolaire et l’envie qu’ont les parents d’assurer un avenir professionnel (c’est à dire, par les temps qui courent, un avenir, tout court) à leurs enfants. J’ai le sentiment que c’est plus généralement lié à un tout nouveau rapport au temps. Entre les stories d’Instagram, Facebook, les contenus TikTok, Youtube, le streaming, les notifications de Whatsap, de Snapchat, les SMS, le temps passé à collecter des bonbons dans Candy Crush et que sais-je encore, le temps perdu s’est lui-même égaré, on est désormais occupé même quand on ne fait pas grand chose qui vaille — car le doomscrolling n’est pas une activité de grande valeur, et ce sont ceux qui le pratiquent qui sont les premiers à le dire5.
Remplir chaque créneau horaire de ses enfants avec des activités productives, utiles, réclamer à l’éducation nationale des programmes plus chargés, etc., est peut-être une réponse à cette situation, une manière de regagner un peu de contrôle sur la conscience desdits enfants en conjurant tous les prédateurs de leur temps de cerveau disponible. Mais est-ce que ça ne risque pas, malgré la bienveillance parentale des intentions, de ne faire que participer à l’« économie de l’attention » en flux tendu dont ils sont l’enjeu ?


Et surtout, est-ce que ça fonctionne ? On ne cesse de pointer à tort ou à raison6 une baisse de niveau (niveau en mathématiques7 et en français, un effondrement de l’appétence pour la lecture8), on remarque que les jeunes générations ont du mal à se projeter dans ce qui constituait la vie d’adulte des générations précédentes (boulot, couple, enfants, pavillon), ou en tout cas que beaucoup envisagent ces choses fort différemment9. Plus on charge la mule et moins elle semble avancer. Pour moi, il y a une logique.
Mais en quoi ces jeunes gens sont-ils si différents des adultes qui sont censés leur servir de modèle ?Je vois souvent des parents se plaindre de voir leur progéniture le regard rivé sur le smartphone (qu’ils leur ont acheté), mais qui eux-mêmes ont du mal à regarder un film, à effectuer une séquence complète de travail ou à profiter d’un repas sans être accaparé par les sollicitations dont le monde entier les accable. C’est assez amusant, quand on n’a pas de téléphone soi-même, de constater ce moment où, d’un accord tacite, les convives d’un repas interrompent une conversation qui semble perdre en vigueur pour sortir chacun son téléphone et le consulter. Est-ce que le silence est le prétexte, l’occasion, pour vérifier s’il n’y a rien d’important à savoir, ou est-ce la peur de l’instant de silence, de l’ange qui passe, qui les pousse à lire leurs notifications ?

La maximalisation de l’emploi du temps dont je parle plus haut ne concerne donc pas que les enfants, loin de là. Elle accompagne le discours politique sur la « productivité »10, l’angoisse, médiatiquement installée, de ne pas être à la hauteur dans une société, dans un monde qui semblent toujours plus concurrentiels ; la menace de l’IA-qui-vient et qu’il faut embrasser afin de ne pas être dépassé ; la tentation de s’améliorer à coup de coaching, de s’augmenter à coup de boissons énergisantes ou de Ritaline (De mon temps, le café suffisait !), voire un jour d’implante bio-électroniques tels que ceux que prépare la société Neuralink d’Elon Musk, qui rêve apparemment d’achever la fusion entre l’humain et le téléphone mobile.

Je connais beaucoup de gens qui parlent d’un jour tout quitter pour aller élever des chèvres, ou en tout cas d’abandonner un milieu professionnel stressant pour un métier manuel, de quitter Paris pour une ville de province. D’autres s’imposent une hygiène numérique (« pas d’e-mails le dimanche »), ce que je fais, j’imagine, en n’ayant pas de téléphone mobile. Mais sorti de ces observations ponctuelles, je ne sais pas vraiment où tout ça nous mène. Ce billet se termine un peu en queue de poisson, à vous de penser à la suite.

(Les dessins ci-dessus (sauf celui issu des aventures de Tom Sawyer, bien sûr) appartiennent à une série que je constitue depuis des années et vont bientôt être publiés sous forme de livre. Vous pouvez m’aider à les classer en « swipant)

  1. Lire : Mobilités enfantines (Mobidic).
    Les enfants ne marchent plus en autonomie, car leurs parents craignent un redoutable prédateur : l’automobile. Lire à ce sujet La mobilité des enfants à l’épreuve de la rue : Impacts de l’aménagement de zones 30 sur leurs comportements (Enfance, Famille, Générations). []
  2. Même si ce n’est pas incompatible avec des stages parascolaires estivaux, je me dis que que passer son été dans la restauration rapide, à la caisse d’un supermarché, dans les archives d’un ministère ou dans l’équipe d’un gros festival enseigne beaucoup de choses sur l’existence, sur la société, permet de gagner quelques sous et de commencer à cotiser à la retraite (oui, bon, je sais, à dix-sept ans, ça semble un peu loin) et pousse sans doute pas mal à profiter de l’année d’études ensuite. []
  3. Mes souvenirs de graffiteur : Spray/Twilight Zone Crew. []
  4. J’appartiens à la génération qui a vu apparaître la micro-informatique. []
  5. Une étude révélait récemment que beaucoup de gens (ici des étudiants) seraient prêts à payer… pour qu’Instagram et TikTok n’existent plus. []
  6. À tort ou à raison car les évolutions sont constatées en fonction d’un référentiel déterminé par ceux qui en jugent, à partir de leur propre expérience et de leurs préoccupations, érigées en références. []
  7. Enquête Pisa : la France enregistre une baisse « historique » du niveau des élèves en maths (2023). []
  8. Les jeunes Français et la lecture en 2024, rapport du CNL. []
  9. cf. Cet article sur le site de France-Travail qui compare les différences d’appréhension du travail des différentes générations. Sur le rapport au couple, voir les différentes publications issues de l’Enquête sur la vie affective des jeunes adultes par l’Ined. []
  10. J’ai lu une estimation de la productivité individuelle d’un citoyen du XXIe siècle qui disait que, grâce à la mécanisation et au progrès scientifique bien sûr, cette productivité était plusieurs dizaines de fois supérieure à celle de nos aïeux du XIXe siècle. Cela pourrait justifier une ère de l’oisiveté, comme la proposait Bertrand Russell, mais non, ça ne sera, en fait, jamais assez. L’épidémie de burn-out, les problèmes de sommeil ou la manière dont chacun (moi le premier) se juge « neuroatypique », c’est à dire fondamentalement inadapté au modèle de société en cours, en sont sans doute autant de symptômes. []

La suspicion d’IA

juin 13th, 2025 Posted in IA | 2 Comments »

« Y’a rien qui va. Pour le message de justification vous allez le faire via chatGPT du coup ? » (‪Kerolagocl) ; « Un livre… illustrant les ravages du capitalisme, … ou encore le réchauffement climatique »… utilise de l’IA… fin de la blague » (Zip) ; « [une œuvre] Engagée contre les artistes. Les mecs de gauche, une source de déception inépuisable » (Bibi la Diva) ; « De l’IA ? La HONTE » (K-Zlovetch) ; etc.

À la fin des années 1990/début 2000, j’enseignais à l’école d’art et de design d’Amiens, et j’y ai vu traîner un fanzine (dans mon souvenir au format A3 en noir et blanc), au contenu très engagé et investi, qui se voulait le Canard enchaîné picard, à en croire nos étudiants dont certains avaient donné un coup de main à cette publication. Il s’agissait de Fakir, qui trente-cinq ans plus tard paraît toujours, s’est élargi à un lectorat national et a propulsé la carrière littéraire, cinématographique et politique de François Ruffin. Une des particularités de Fakir est son rapport au dessin éditorial, présent dès la « une ». Parmi les dessinateurs on remarque notamment le talentueux Sanaga et l’excellent Thibaut Soulcié — auteur des affiches des films de Ruffin.
Nous avons donc un journal fortement ancré à gauche, focalisé sur les questions d’écologie mais aussi sur celles des travailleurs, et enfin sur le dessin. Il est assez normal que des gens qui partagent toutes ces préoccupations se soient étouffées en voyant l’annonce d’un livre de coloriage à paraître chez Fakir éditions et dont les dessins semblent avoir été réalisés par une IA, c’est à dire une technologie que beaucoup accusent de détruire la planète, de détruire l’emploi et de détruire la création artistique.

Prise à partie, la rédaction de Fakir s’est défendue avec altitude et ironie et en semblant (ou en affectant de) penser que le soupçon de recours à une IA générative vient du nombre de doigts d’un personnage et du nombre d’yeux d’un lapin :

A propos des commentaires sur l’IA, on vous prépare une réponse aux petits oignons dans les jours qui viennent…Parce que vous croyez vraiment que Karim Chérifi, le graphiste, a dessiné un lapin avec trois yeux et une main avec quatre doigts en couverture sans s’en apercevoir ? Que ce n’est pas volontaire ? Nous sommes de sacrés amateurs, manifestement ! Bref, un peu de patience…

Seulement voilà, les éléments à charge s’accumulent : le book en ligne du graphiste censément responsable des dessins ne contient pas de dessins, et contient en revanche quelques visuels apparemment pris à d’autres créateurs, bien que ce soit désormais difficile à vérifier puisque ce profil a été effacé, tout comme son compte Instagram — aveux implicites d’un problème. Contacté par Libération/Checknews1, Guillaume Meurice admet qu’il ne connaissait pas celui qui lui a fourni les illustrations mais qu’il a tout de même vu des croquis préparatoires, attestant à son sens qu’une partie du travail a été exécutée manuellement. De manière assez amusante finalement, Meurice dit « on lui a fait des demandes précises », sous-entendant que les réponses ont scrupuleusement suivi les requêtes, comme si ce point démontrait une forme d’authenticité, alors que c’est tout le contraire : un auteur qui se respecte n’est pas une IA à qui l’on soumet un « prompt » et qui suit ce dernier servilement, il amène quelque chose, son trait, des propositions, un échange, une collaboration… Mais bien sûr, on n’a pas attendu l’IA pour que des gens fournissent des illustrations sans grande personnalité, et les dessins de livres de coloriage sont, sauf exception, particulièrement interchangeables.
Quoi qu’il en soit, ici, l’usage de l’IA ici semble difficile à contester, et même si l’illustrateur, après avoir été cuisiné par Checknews, ne concède avoir eu recours à une IA que harmoniser ses dessins, le style graphique est vraiment proche de ce que l’on obtient en demandant à Midjourney des dessins avec un traitement « coloring page ».

Des gens se sont amusés à soumettre à Midjourney des prompts qui se contentent de décrire les dessins réalisés pour le livre, et sans surprise, ils ont réussi à recréer ces dernières de manière précise.

Bien sûr, cette histoire est anecdotique : un prestataire qui trouve une combine pour être rémunéré en travaillant le moins possible2, un commanditaire avec des oursins dans les poches qui découvre un peu tard qu’il a été joué, la chose est banale, notamment depuis Internet — je me rappelle d’histoires de gens qui ont fait croire qu’ils fournissaient un service français à un tarif « français » alors qu’ils se contentaient d’être intermédiaires entre un client local et un illustrateur biélorusse ou un programmeur indien. Ne parlons pas de pratiques telles que le dropshiping, où « une petite boite française » qui n’existe pas vend comme « innovation » un gadget acheté en lot sur Alibaba. Les prestataires roublards, les combinards, les intermédiaires indélicats, ça existe partout et ça peut affecter tout le monde. Et les commanditaires qui se font rouler parce qu’ils ont joué le moins-disant, ce n’est pas rare non plus.

Ce qui est significatif en revanche, c’est le niveau de vigilance et la sensibilité du public au sujet. Les « oh non, pas vous ! » (et exclamations du genre) ont commencé à pleuvoir sur les réseaux sociaux dès que les premiers dessins du livre ont été publiés. De nombreuses personnes se sont lancées en quête du CV de l’illustrateur, ont tracassé Fakir ou Meurice sur les réseaux sociaux, ont fait des expériences avec des IAs pour démontrer l’origine des images. Et de leur côté, les responsables ont tenu à se justifier, fut-ce par le déni, prouvant par cette défense que le soupçon leur semblait infamant à eux aussi : pour une très grande partie du public, l’Intelligence Artificielle générative est devenue une préoccupation, qui malgré un large usage récréatif, est considérée comme un fléau écologique et social. Et c’est notamment vrai des artistes, qui ont été nombreux à réagir, puisqu’ils savent que chaque fois que l’on remplace un illustrateur par l’abonnement (20€/mois) à un logiciel, cela diminue les revenus des créateurs, et cela se fait fait, c’est un comble, par un système nourri et entraîné avec leurs propres œuvres : on leur vole leur travail, sans contrepartie, pour le revendre à des tarifs imbattables. On comprend l’hostilité technophobe dont font preuve de nombreux artistes.

Sans accuser mes amis inquiets d’être rétrogrades ou en tout cas frileux face à l’irrésistible marche du progrès — concept dont on abuse depuis l’aube de la Révolution industrielle (« The march of intellect ») pour imposer sans les questionner des mutations économiques et sociales —, je dois un peu défendre l’Intelligence Artificielle générative.
Le premier argument, très général, que je donnerais, c’est qu’au delà des conséquences économiques et anthropologiques qu’aura son utilisation, cette technologie constitue une aventure intellectuelle passionnante. Parvenir à simuler une forme de créativité, parvenir à pousser un système logiciel à inférer, transformer des données en modèles, faire aboutir par la pratique les réflexions que la philosophie, la psychologie et les mathématiques, notamment, échafaudent depuis plusieurs millénaires, je trouve ça, pour ma part, extraordinaire et enthousiasmant. Ne serait-ce que pour tout ce que cela nous apprend sur le fonctionnement de ce que nous nommons intelligence (constamment redéfinie par l’IA depuis soixante-dix ans), sur la distinction entre raisonnement, pensée et conscience, vivant et inanimé…

En tant qu’outil pour les créateurs, il me semble que plusieurs utilisations de l’Intelligence artificielle3 sont légitimes et justifiables.
En premier lieu, je mentionnerais les utilisations qui produisent un discours sur l’IA, par exemple en exploitant et en révélant ses biais, ses hallucinations, ses dangers, ou son absence de pensée véritable. Je pense aux travaux d’Albertine Meunier4, aux travaux de Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin5, ou dans un tout autre genre, les livres expérimentaux publiés par Ilan Manouach, qui interroge lui aussi plusieurs dimensions de l’IA, dont celle du travail du clic. D’autres gens s’intéressent à la question des ressources énergétiques, minières,…
Il y a aussi des artistes dont l’œuvre ne constitue pas vraiment (même s’ils y réfléchissent généralement avec acuité et pertinence) un discours sur les Intelligences artificielles génératives qu’ils utilisent, mais qui n’ont pas pour autant un usage des IAs génératives qui se contente de leur faire produire des images non-pensées. Ceux-ci, par l’entraînement de jeux de données spécifiques ou par une vraie réflexion sur les prompts parviennent à ce que leurs productions ne semblent pas être celles de l’IA mais bien les leurs. Les images du Third Atlas d’Éric Tabuchi, par exemple, sont formellement si proches des photographies de l’Atlas des régions naturelles qu’il constitue depuis quinze ans avec Nelly Monnier, que l’on voit bien que c’est l’artiste qui dicte son esthétique à la machine (au prix d’heures de travail) et non la machine qui lui impose une esthétique. De la même manière, lorsque des images produites par Gregory Chatonsky, Étienne Mineur, Philippe Boisnard, Petr Válek, David Szauder ou Frank Manzano apparaissent sur mon fil Instagram, je sais sans avoir à le vérifier qui en est l’auteur, il y a quelque chose dans les formes, dans la chromie, quelque chose qui n’est pas toujours si facile à nommer, qui fait que je sais qu’il s’agit de leur travail.

Deux dessins de Louis Poyer illustrant le principe de l’autoconduction, dans La Nature, en 1894. Je mets ça là juste pour faire joli.

Ces artistes-là poursuivent quelque chose, une esthétique, des obsessions, des thèmes, un univers, et en cela ce sont des auteurs, et peu importe l’intervention de la machine, tout comme l’œil d’un photographe est unique : il ne suffit pas d’avoir le même appareil qu’eux pour être Irving Penn, Diane Arbus ou Henri Cartier-Bresson. Le débat qui entoure le « style » est ancien dans le cas de l’art numérique. Certains des premiers artistes-programmeurs, notamment ceux qui sont liés à la mouvance de l’op-art, ont parfois revendiqué le fait de produire un art « objectif », sans style, sans affects, voire sans auteur (ou cachant les identités individuelles sous des noms collectifs, comme cela a pu arriver aux membres du GRAV), et c’est ce qui a été longtemps reproché aux créateurs numériques. Je me souviens que pendant les années 1990 — alors que l’ordinateur multimédia (couleur, son) était loin d’être généralisé — on pouvait encore entendre des amateurs d’art refuser l’idée d’une création originale à l’aide de l’ordinateur, car l’ordinateur « n’a pas de cœur » et autres billevesées du genre (demande-t-on à un tube d’aquarelle d’avoir un cœur ? L’outil n’est pas rien, mais il ne dirige la création que si l’artiste se laisse faire).
Enfin, certains artistes utilisent l’IA d’une manière qui n’est pas forcément immédiatement identifiable par le public et qui n’interview que pour une part du processus. Les sculptures en tissu de Caroline Delieutraz ou de nombreux travaux de Stéphanie Solinas peuvent fonctionner sans qu’on sache à quel moment et dans quelle mesure l’IA y intervient.
Bien entendu, les trois catégories que j’ai tenté de décrire ne sont pas étanches, et plusieurs artistes relèvent des trois.

The First Artificial Intelligence Coloring Book (1983), par Harold Cohen, Becky Cohen et Penny Nii. Vu dans l’exposition Le Monde selon l’IA, au musée du Jeu de Paume. Harold Cohen (1928-2016) est le créateur d’AARON, une série de programmes informatiques développés entre 1972 et la mort de l’artiste, destinés à produire des dessins abstraits.

J’ai pris leur défense en tant qu’outils, mais les Intelligences Artificielles génératives posent bel et bien de vrais problèmes. Dans leur utilisation basique, elles produisent des créations moyennes, médiocres, systématiques et un peu lisses (et mieux les outils fonctionneront, plus on corrigera leurs défauts actuels, et plus ce sera vrai). Penser qu’elles remplacent les artistes n’a pas de sens, d’une part parce qu’il faut des créateurs tels que ceux cités plus haut pour les pousser à créer véritablement, mais aussi parce qu’elles ne peuvent fonctionner qu’en ré-agençant des éléments d’œuvres préexistantes qui ont servi à les entraîner aucune IA n’est capable de produire des images par elle-même6.
Donc une IA ne remplace pas le créateur, puisqu’elle ne crée pas, mais elle peut bel et bien voler leur gagne-pain aux artistes, car quelle part du public, quelle part des commanditaires, espère voir des créations véritables ? L’IA ne sait que répéter et réagencer, mais ne sommes-nous pas, nous-mêmes, friands de déjà-vu, de formules ? Régulièrement, je vois que je préfère lancer une série à la mécanique bien balisée (tout en me plaignant qu’elle a des ressorts attendus) qu’un film d’auteur qui m’amène en terre inconnue, et ce n’est pas par goût paresseux pour le divertissement ou parce que je vois les bons films comme une forme de corvée, c’est parce que l’intensité de la nouveauté, de la surprise, est une expérience certes stimulante, mais aussi épuisante, je ne l’accueille qu’à dose raisonnable.

André Breton porte un panneau de Francis Picabia : « Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l’ayez vu et entendu depuis longtemps tas d’idiots »

En produisant en volume et à une grande cadence, les IAs peuvent saturer le monde des images (et même saturer le vivier qui les nourrit, ce qui les rendra autophages), et dévaluer les œuvres et le temps qui a été nécessaire à les faire exister. Une image n’a pas de valeur s’il s’en produit à chaque seconde, et une telle abondance donne peu à peu moins de valeur au temps de la création (et du créateur) qu’à celle du spectateur. La dévaluation n’est pas générale et on peut imaginer que ce qui ne s’imite pas avec l’IA acquerra une valeur supérieure. Dans cette perspective un dessin volontairement idiot et faussement maladroit par David Shrigley devient plus intéressant qu’une illustration de Fantasy sur laquelle l’artiste a gratté trois semaines, parce que le dessin idiot est plutôt plus difficile à imiter, moins interchangeable. Aussi, l’avalanche de créations produites et souvent destinées à n’exister que sur un écran confèrent une valeur nouvelle aux créations plus tangibles, aux formats, à la texture du papier et des encres, aux procédés manuels artisanaux.
Mais comme dit plus haut, la valeur de l’originalité, de la singularité, est elle aussi élevée que nous aimons à nous le faire croire ? Les commanditaires, comme le public, n’ont pas forcément beaucoup d’exigences et peuvent se satisfaire d’images, des textes ou d’idées « moyennes ». Et peut-être même que la médiocrité et la banalité lui sembleront plus confortables et plus rassurantes que l’invention.

Le docteur Laurent Alexandre pense que ChatGPT remplacera les électeurs de LFI et s’en réjouit d’avance. Mais il est probable qu’entraîner un LLM à écrire à la façon de Laurent Alexandre sera plutôt plus facile que de demander à des robots de remplacer un plombier, un couvreur ou un boulanger.

La question du remplacement des artistes est très légitime, car même si la machine ne sait pas faire ce qu’ils font, à savoir vouloir faire quelque chose (l’ordi vous bat aux échecs mais n’a jamais eu envie de jouer aux échecs, il ne sait même pas qu’il le fait), l’économie de temps, d’argent, et de négociations esthétiques, sera un argument suffisant pour que l’IA l’emporte dans bien des cas — même si dans la pratique le commanditaire passera beaucoup de temps à expliquer à l’IA ce qu’il veut, et à refaire, refaire, refaire. Ce n’est pas parce qu’aucune IA ne peut véritablement créer que les IAs génératives ne peuvent pas directement nuire aux revenus des artistes.
Mais même s’ils ont raison de s’inquiéter, les artistes peuvent se rassurer en constatant qu’une grande partie du public est d’ores et déjà consciente de ces enjeux ainsi que le montre l’hostilité de la réaction livre de coloriage publié par Fakir.

Pour conclure, une anecdote amusante (ou effrayante, au choix) : un ami de ma fille cadette, qui travaille au Louvre, raconte qu’on lui demande désormais quotidiennement où se trouve une œuvre vue ou évoquée sur Internet… Mais absente des collections du musée, car hallucinée par l’IA.

  1. Lire : Le Journal Fakir a-t-il eu recours à l’IA pour réaliser un livre de coloriage avec Guillaume Meurice ? []
  2. Pendant la confection de mon livre sur les Fins du Monde, l’iconographe a proposé une photographie impressionnante d’un Tsunami en Haïti. Cette photo appartenait au catalogue d’une respectable agence, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Mais une chose m’a semblé bizarre : la légende mentionnait une année où il n’y avait pas eu de catastrophe de ce genre à l’endroit indiqué. En faisant une recherche inversée, j’ai découvert qu’il s’agissait d’une photographie en noir et blanc des années 1940, qui avait été colorisée et dont un photographe actuel s’attribuait fallacieusement la paternité. Je n’avais fait des recherches que pour rendre ma légende plus précise, mais si je ne l’avais pas fait, cette photo bidonnée serait à présent dans le livre. []
  3. En espérant que l’on me pardonnera de sacrifier ici à l’usage très commun qui résume toutes les recherches en Intelligence Artificielle, et désormais surtout aux intelligences artificielles génératives à un seul objet, presque une personne, « l’intelligence artificielle ». []
  4. L’hilarant (très) court-métrage Une poêle sur une plage avec des bras et des jambes, par exemple. []
  5. La série Everything is real, par exemple, qui utilise l’IA pour démontrer l’inquiétante étrangeté des contenus de stocks iconographiques et vice-versa.
    On lira avec intérêt, toujours par Gwenola Wagon, cette fois en collaboration avec le philosophe Pierre Cassou-Noguès, l’essai Les Images pyromanes, chez UV éditions, qui traite aussi des images générées. []
  6. Certes, c’est le cas de tout créateur, dont la capacité à créer consiste à agencer des créations préexistantes ou à agencer ce que l’on perçoit du réel, du moins si on croit Gaston Bachelard : « On veut toujours que l’imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S’il n’y a pas changement d’images, union inattendue des images, il n’y a pas imagination, il n’y a pas d’action imaginante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d’images aberrantes, une explosion d’images, il n’y a pas imagination. Il y a perception, souvenir d’une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes. Le vocable fondamental qui correspond à l’imagination, ce n’est pas image, c’est imaginaire. » (Gaston Bachelard, L’Air et les Songes — Essai sur l’imagination du mouvement, éd. Corti, 1943). []