mai 29th, 2013 Posted in Hacker au cinéma | 11 Comments »

Hackers (Iain Softley, 1995), qui est contemporain de l’arrivée d’Internet dans les foyers américains, s’inscrit dans une vague de films aux thèmes liés à l’Informatique. C’est, à mon sens, un des plus marquants, puisqu’il tente de constituer un manifeste enthousiaste et maladroit du « hacker », ici présenté comme un personnage « cool », et plus comme un asocial. Les deux héros du film, interprétés par Angelina Jolie et Jonny Lee Miller (qui se sont mariés peu après la sortie de Hackers), sont des gravures de mode. La bande originale nous replonge dans l’époque, avec Kruder & Dorfmeister, Orbital, Moby, Leftfield, Prodigy, Massive Attack ou encore Carl Cox.
Comme Strange Days, Hackers a rapporté un peu moins de huit millions de dollars, ce qui est décevant à côté de Johnny Mnemonic (vingt millions), Virtuosity (vingt-cinq millions) et surtout The Net (cinquante millions), tous sortis la même année.
(Attention, je raconte le film)
Tout commence en 1988, dans une banlieue cossue de Seattle où des forces policières surarmées défoncent la porte d’un pavillon avec un bélier et viennent arrêter un hacker, Zero Cool, dont on apprendra qu’il a provoqué la panne de 1507 systèmes informatiques et que cela a causé une chute des valeurs boursières de sept points. À son procès, on découvre que ce criminel, dont le véritable nom est Dade Murphy, n’est âgé que de onze ans. La justice condamne sa famille à s’acquitter de plusieurs dizaines de milliers de dollars de dommages et lui interdit d’approcher un ordinateur ou un téléphone à touches jusqu’à ses dix-huit ans.
Dade (Jonny Lee Miller) et sa mère, divorcée, viennent vivre à New York. Le jour de son dix-huitième anniversaire, il s’amuse à pirater le système informatique d’une chaîne de télévision en interrompant les programmes qui ne lui plaisent pas et en les remplaçant par d’autres. Mais il tombe alors sur un autre pirate informatique, Acid Burn, avec qui il se bat, à distance, pour le contrôle de la chaîne câblée. Quand Acid Burn lui demande son nom, il s’en invente un nouveau : Crash Override.

À l’université, Dade tombe sous le charme de Kate Libby (Angelina Jolie), et pirate le réseau de l’école pour être inscrit aux mêmes cours. Cela attire l’attention de Ramόn, dit Phantom Phreak, qui décide de mettre Dade en contact avec la communauté locale des hackers : Emmanuel, qui se fait appeler Cereal Killer, Paul, qui se donne le nom de Lord Nikon car il a une mémoire photographique, et Joey, aspirant-hacker, qui se cherche un nom (« I need a handle, man. I don’t have an identity until I have a handle » — « il me faut un surnom, mec. Je n’ai pas d’identité tant que je n’ai pas de surnom »). Dade découvrira que son rival Acid Burn fait aussi partie de la bande et n’est autre que la belle Kate Libby, que personne ne peut battre aux jeux vidéo et qui est la fille d’une auteure féministe à succès.
Voulant faire ses preuves, Joey dérobe des fichiers sur les serveurs « Gibson » (dont le nom a été choisi par le scénariste en hommage à l’auteur cyberpunk William Gibson) d’une société pétrolière, Ellington Mineral Company. Il parvient à cacher la disquette peu de temps avant de se faire arrêter. La police le prend pour un dangereux pirate informatique car aussitôt après son intrusion, un virus nommé Da Vinci (car il s’inspire visuellement de l’Homme de Vitruve, par Léonard de Vinci) fait chanter la société : faute du versement d’une rançon, il provoquera une marrée noire car il contrôle les cargos pétroliers d’Ellington, lesquels sont pilotés par ordinateur, à distance, et n’ont même plus de commande manuelle.

En fait, le virus Da Vinci a été créé par Eugene Belford (Fisher Stevens), qui tient à se faire appeler « la peste » (The Plague), et qui est en fait le directeur de la sécurité informatique d’Ellington Mineral. Son but est de profiter de l’intrusion de Joey dans le réseau de son entreprise pour masquer le vol dont il s’est déjà rendu coupable : vingt-cinq millions de dollars dérobés furtivement à son employeur, à coup de centimes prélevés sur des transactions. Il a pour complice Margo Wallace, directrice des relations publiques de la société, qui est aussi son amante. Il est aussi aidé par Richard Gill, un agent des services secrets qui pourchasse les hackers sans vraiment les connaître, sans comprendre grand chose à l’informatique. Malgré son ignorance, Richard Gill donne des conférences de presse à tour de bras. The Plague est un pirate informatique aussi doué que ceux dont il est censé protéger Ellington Mineral, mais il n’a pas d’amis, ne respecte aucun code de l’honneur particulier et souffre d’un complexe aigu de supériorité.

Traqués par les autorités, les jeunes hackers doivent prouver leur innocence, et donc établir la culpabilité de The Plague. Pour ça, ils s’allient à Razor et Blade, les deux animateurs de Hack the planet, une émission de télévision sur le hacking. Ces deux « icônes télévisuelles » mobilisent des hackers du monde entier pour attaquer les serveurs « Gibson » pendant que Dade et ses amis cherchent à y récupérer des données. Pour échapper aux autorités, Dade et ses amis désorganisent le trafic de la ville en piratant les feux de signalisation, comme dans The Italian Job (1969). Les gentils gagnent, les malversations de The Plague sont révélées publiquement, ce dernier tente de s’enfuir mais est arrêté dans son avion, où il portait une fausse barbe et avait pris le nom Babbage, comme Charles Babbage, l’inventeur de l’ordinateur. Enfin, Dade finit par embrasser Kate qui, quant à elle, a fini par se décider à porter une robe. Fin du film.
Un portrait du hacker
Comme je le disais en introduction, Hackers constitue une sorte de manifeste grand public de la figure du hacker. Plusieurs définitions du terme sont données. Tout d’abord, celle de Richard Gill, des services secrets, que l’on voit deux fois intervenir devant la presse pour dire exactement la même chose :
Lors d’une troisième conférence de presse, Richard Gill parle des hackers comme d’une « grave menace pour la sécurité nationale » qui justifie selon lui une augmentation du budget des services qui les combattent.

Mais il n’a pas le temps de terminer sa phrase, les chaînes de télévision du monde entiers sont piratées par Cereal Killer. Alors que Dade est en prison, sa mère répond à Richard Gill que son fils est tout le contraire de ce qu’il dit : « Mon fils comprend des choses que vous ne comprendriez pas même si vous viviez cent ans, et il n’utiliserait jamais son savoir pour blesser âme qui vive. »
Eugene Belford, dit The Plague, est lui aussi un hacker mais sans foi ni loi, et sans amis. Il donne lui aussi sa définition du hacker :
…Ce qui fait peut-être écho (mais à contresens) au Temporary Autonomous Zone (1991) de Hakim Bey, un des piliers philosophiques de la culture des hackers.

Eugene « The Plague » Belford, en train de jouer à un jeu avec un casque de réalité virtuelle tandis que Richard Gill essaie de lui faire comprendre sa présence. De manière assez amusante, ce que voit The Plague n’est pas montré et il a donc l’air un peu fou avec ses mouvements, ses onomatopées et son inconscience du fait que quelqu’un d’autre se trouve avec lui dans la pièce.
Il ne se sent pas membre d’une communauté, mais juste d’une sorte d’aristocratie occulte, supérieure au commun des mortels :
De fait, il est le seul dans sa société à bien comprendre les questions liées à la sécurité informatique et la direction ou les cadres en costume sont contraints de s’en remettre totalement à ce qu’il propose, ce qui représente assez bien la manière dont les technologies informatiques ont chamboulé l’équilibre hiérarchique dans les entreprises lorsqu’elles y sont devenues des éléments vitaux.
Les hackers de télévision Razor et Blade, qui diffusent l’émission Hack the planet, expliquent comment on pirate une cabine téléphonique à l’aide d’un simple magnétophone de poche.
Avec leur clownerie de façade et leur impressionnant réseau de spectateurs activistes dans le monde entier, Razor et Blade donnent l’idée que les hackers n’ont pas de frontières, pas de nationalité, sont soudés, aiment s’amuser mais savent aussi se mettre au service d’une juste cause. On remarque que la lutte contre les pratiques commerciales des grosses corporations fait partie des causes justes qu’ils défendent.

Razor et Blade, en haut à gauche, et leur réseau de hackers du monde entier. En haut à droite, sur fond de London Bridge, on reconnaît Dave Stewart, du groupe Eurythmics.
À un autre moment du film, deux agents secrets, Ray et Bob, affectés à la surveillance (et plus tard à l’arrestation) des héros du récit, discutent dans une voiture. L’agent Bob lit un texte :
On reconnaît ici une version à peine modifiée de La conscience d’un hacker, écrit en 1986 par Loyd Blankenship, dit The Mentor, alors qu’il venait de se faire arrêter, et retenu à présent sous le titre The hacker Manifesto.
L’agent Ray trouve ce texte à son goût : « It’s cool ! ». Ce n’est pas l’avis de son collègue Bob, qui conclut : « It’s not cool. It’s commie bullshit! » — « Ce n’est pas cool, c’est de la connerie communiste ».

Les agents Bob (le chauve, à droite) et Ray (juste à côté) arrêtent Ramόn dans sa chambre, au réveil. Sa mère le bat comme plâtre.
Les jeunes hackers ne donnent pas vraiment de définition eux-mêmes, mais Cereal Killer évoque tout de même une sorte de mission :
Lorsqu’il s’adresse à l’humanité entière en piratant les télévisions du monde, Cereal Killer exprime tout le sentiment de puissance de celui qui, depuis son clavier, prend le pouvoir :
…Je me sens comme Dieu.
Dans le film, Dieu est un nom important, puisque, nous apprend-on, « God » est un des mots de passe les plus fréquemment utilisés, et ce qui a permis au jeune Joey de s’introduire sur les serveurs de la société Ellington.

On remarque aussi, et ce n’est pas sans rapport, que la vision aérienne a une importance dans le film. Tout d’abord, Dade arrive à New York par les airs, et en se penchant vers la ville, y voit un assemblage de composants électroniques ; une des farces que Kate fait à Richard Gill est exécutée depuis le sommet de l’Empire state building ; lorsque Cereal Killer explique qu’il se sent comme Dieu, on voit la Terre depuis l’Espace ; enfin, The Plague s’enfuit en avion — mais c’est aussi dans l’avion qu’il se fait arrêter.
Le message semble clair : depuis leurs claviers d’ordinateurs, les hackers surplombent la ville, ils constituent bien une sorte d’élite (elite est leur mot favori pour qualifier les hackers les plus doués), mais lorsque cette supériorité se mue en démesure ou est mise au service de passions mesquines, elle est punie.
On remarque que tous les hackers utilisent des rollers ou, dans le cas de The Plague, un skateboard. Ce dernier a par ailleurs une hygiène de vie particulière. Il vit dans un désordre complet, fume, se nourrit en permanence de barres chocolatées, de pizzas et de soda.

En haut, The Plague vient travailler en skateboard. En bas, la composition de son régime alimentaire : junk-food et bonbons, en désordre.
Les rollers permettent aux hackers d’échapper aux services secrets. Ils sont un symbole de fluidité et de vitesse, tout comme le jeu WipEout, sur lequel Kate et Dade s’affrontent (séparément), et qui est un jeu de course d’engins ultra-rapides en lévitation.
Finalement, les principaux discours sur le hacking sont représentés dans le film, mais il est nettement pris parti pour la version sympathique du hacker, un curieux qui pirate par jeu et non pour nuire ou pour s’enrichir, et qui est victime d’une mauvaise réputation qu’il ne mérite pas.
La mise en scène des interfaces
Le réalisateur a exploré plusieurs moyens pour représenter, sans ennuyer le spectateur, des faits aussi abstraits que l’intrusion sur un serveur, la circulation des données, ou simplement le fait de taper sur son clavier et de communiquer en ligne de commande.
Le résultat ne manque pas d’intérêt, ne serait-ce que parce que Iain Softley a évité d’abuser des images de synthèse. L’interface des ordinateurs « Gibson », par exemple, est en trois dimensions mais a été réalisée en « dur ».

Il ne s’agit en effet pas d’images de synthèse, mais bien d’objets en verre. On voit d’ailleurs les personnages passer entre les colonnes, traitées comme décor, puis on voit ces colonnes servir d’interface « virtuelle » (dans ce dernier cas l’image est un peu déformée). Le spectateur est forcément un peu troublé car l’intérieur et l’extérieur de la machine se confondent visuellement.
Un autre procédé souvent employé dans le film consiste à projeter sur le visage de la personne qui fait face à un écran ce qu’elle est censée voir. Les deux photogrammes qui suivent sont extraits d’une séquence où Dade regarde une vidéo sur l’ordinateur portable que lui a offert The Plague.

Grâce à la lumière projetée, l’image du visage immobile et concentré cesse d’être monotone. Bien entendu, c’est parfaitement irréaliste, les écrans nous éclairent bien mais ne projettent pas sur nous l’image nette de ce qu’ils affichent, leur lumière n’étant pas directionnelle.
Dade est par ailleurs souvent montré devant son ordinateur avec des lunettes de soleil sur les yeux, ce qui n’est pas forcément pratique pour travailler.

Dans la scène finale de hacking, dans laquelle Dade et ses amis affrontent The Plague, le jeune homme utilise même, sans la moindre justification technique, une étrange lunette cyclope telle que les Head-mounted displays qu’emploient les pilotes de chasse, qui lui donne un petit air cyborg.
Pour montrer la nuit blanche que Dade Murphy passe, immobile, devant son clavier, à reconstituer un fichier endommagé, le réalisateur multiplie les plans de coupe divers (soleil qui se couche, listings, etc.), et surtout, montre le monde en mouvement autour du hacker concentré : Tandis que Dade tape sur son clavier, Kate et les autres sont montrés en accéléré, dansant, se chamaillant, mangeant, etc.

…Ce qui m’évoque immédiatement une phrase de Confucius : « Celui qui gouverne un peuple par la Vertu est comme l’étoile polaire qui demeure immobile, pendant que toutes les autres étoiles se meuvent autour d’elle ».
Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’expliquer que les données circulent dans le réseau, mais à la sortie de Hackers, mais en 1995, il n’y avait que quarante millions d’internautes dans le monde, contre près de deux milliards aujourd’hui. Les États-Unis étaient cependant le pays le plus avancé dans le domaine puisque une personne sur dix y accédait au réseau, contre une sur cent en France à la même époque.

Pour rendre la question de la circulation de données visuelle, Iain Softley utilise à deux reprises dans le film une petite séquence qui commence par le traveling avant d’une caméra entre des composants informatiques, montrés comme un décor urbain, suivi d’images manifestement prises depuis la cabine de pilotage d’un métro. L’une et l’autre image sont des évocations purement métaphoriques de ce qu’elles illustrent et n’ont aucun lien avec le véritable fonctionnement technique d’une connexion. Je remarque qu’on n’entend jamais la « porteuse » d’un modem dans le film. À l’époque, se connecter à Internet était pourtant une opération longue et bruyante.
On remarque une autre référence à l’urbanisme avec la représentation des ordinateurs « Gibson », filmés en contre-plongée et qui évoquent clairement des immeubles étrangement parcourus d’éclairs électriques.

Le virus Da Vinci, créé par The Plague pour faire accuser Dade Murphy et ses amis est assez sophistiqué : il ne se contente pas de faire son travail — voler de l’argent, saboter des supertankers et faire chanter leur propriétaire —, il se donne aussi du mal pour communiquer, avec moult effets d’animation multimédia…

Le virus est personnifié par un visage d’homme aux cheveux longs, et une voix trafiquée, intentionnellement étrange et artificielle.
Dade, Kate et les autres se battent contre The Plague à coup de virus. Leurs virus sont aussi des animations, avec un aspect plus « cartoon ».

Entre autres preuves de l’omnipotence des hackers, on peut voir à un moment du film tous les ordinateurs d’une entreprise affichant le même économiseur d’écran, qui est censé être la manifestation d’un virus.
Les film est un bombardement d’images (effets vidéo, textures fractales, 3D, etc.), d’interfaces (ligne de commande, interface graphique, animations multimédia), de logos de marques ou encore, d’accessoires plus ou moins inutiles (casque de réalité virtuelle, ordinateurs), ce qui est bien dans la veine de la pagaille esthétique de la presse « cyber » de des années-là, comme Wired et Mondo 2000. Le conseiller technique du film en matière de hacking, Nicholas Jarecki, avait seize ans à l’époque.
Personnellement, j’ai une vraie tendresse pour Hackers qui a provoqué en son temps, selon l’humeur, des éclats de rire et des grincements de dents chez ceux (peu nombreux) qui avaient une petite idée de ce dont le film parlait et qui ont vu là leur culture underground exposée au public dans une version complètement fantaisiste bien que plutôt documentée.