Profitez-en, après celui là c'est fini

Le blog n’est pas un dead-media

juillet 18th, 2013 Posted in Interactivité, Lecture | 5 Comments »

Sur Twitter, Solange-te-parle1 a posé une question qui m’interpelle et à laquelle je veux tenter de répondre par le présent article.

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La première fois que j’ai entendu parler de « blog », j’ai détesté le mot. Je n’ai pas aimé sa sonorité, qui me semblait régressive et m’évoquait le babil des petits enfants : blebleble. Je n’ai pas aimé non plus le principe d’un outil qui permet de créer du contenu sur le web sans connaître le langage HTML, parce que cela me semblait aller dans le sens d’une perte de savoir-faire technique et donc d’une dépendance vis-à-vis de ceux qui conçoivent les outils, sujet qui m’a toujours obsédé concernant le « numérique » en général, le web et la micro-informatique en particulier2. Enfin, la raison d’être originelle du blog, le journal intime, me semblait une activité un peu médiocre, puisque je sais qu’il y a sur terre infiniment plus de gens qui veulent raconter des choses que de gens qui ont des choses intéressantes ou importantes à dire. La première fois que l’on m’a dit « tu devrais créer un blog », je l’ai presque pris comme une insulte.

Mais comme on le devine, je suis revenu de ma répulsion première, j’ai constaté que ce système de publication permettait de ne plus se soucier de technique et de se concentrer sur le contenu. J’ai remarqué, aussi, que je suivais moi-même une grande quantité de blogs. Et quand il m’a semblé que j’étais le dernier à ne pas avoir de blog moi-même, j’ai créé celui-ci (baptisé, puisqu’il me semblait être l’ultime, « le dernier blog ») puis un autre, puis encore un autre,… et quand on me demande ce que je fais dans la vie, il n’est pas rare que, pris de court (je ne sais jamais vraiment répondre à cette question), je réponde « blogueur ». Comme on l’a fait avec moi, je dis souvent à des collègues, des étudiants, des amis : « tu devrais avoir ton blog ».

Philibert Louis Debucourt, L’éventaire de la presse, 1791. Du jour au lendemain, avec la disparition de la censure, le nombre de titres diffusés a été multiplié par dix et toutes les sensibilités politiques étaient représentées.

En tant que média personnel, je trouve le blog formidable, il permet à chacun de s’exprimer publiquement et librement. En fait, l’explosion des blogs il y a une dizaine d’années3, me rappelle la période révolutionnaire, en France, où des intellectuels (Marat, Mirabeau, Desmoulins, Hébert,…) publiaient  à leur compte des journaux politiques dans lesquels ils s’exprimaient, à la première personne, à coup d’éditoriaux au ton très vif, sans avoir à négocier le contenu de chaque page avec des censeurs comme cela se faisait avant 1789. Outre les journaux, la population pouvait lire des affiches placardées dans les grandes villes, qui servaient elles aussi à diffuser des articles et des manifestes. À partir de 1792 et jusqu’aujourd’hui, de nombreuses lois plus ou moins fourbes4 ont permis d’encadrer la liberté d’expression, mais le web, zone d’autonomie temporaire, parvient en grande partie à échapper à la régulation des idées, même si des projets de loi sont régulièrement proposés pour restreindre cette liberté là plus encore que dans la presse.
S’il existe de nombreux blogs qui ne méritent pas d’être lus, il existe sans aucun doute infiniment plus de bons blogs que de temps disponible pour tous les lire.

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Détail de l’image précédente, qui est extrêmement didactique : un jeune homme moderne se montre intéressé par la lecture des feuilles politiques tandis que sa compagne, charmante, regarde avec circonspection un couple de la vieille noblesse empesée et laide qui passe son chemin avec un dégoût ostentatoire. La jeune femme qui diffuse cette presse nouvelle est elle aussi jeune et fraîche, elle porte les habits du peuple. Au fond, les enfants jouent. L’année suivante, la Terreur fera prendre un tour bien moins candide à la Révolution.

Le blogging change. Je remarque que les réseaux sociaux attirent désormais de nombreux contenus qui auraient autrefois nourri des blogs indépendants. Ce sont généralement des contenus pour qui ce support est approprié (pages de « fans », pages de collégiens s’adressant à leurs relations directes), mais il arrive aussi que des auteurs intéressants finissent par délaisser leur blog et ne s’expriment plus que sur les réseaux sociaux, principalement Facebook, en oubliant que cette plate-forme est fermée, qu’elle n’accueille comme lecteurs que ceux qui y sont inscrits, que les auteurs de contenus y sont dépendants de la politique de la société qui les héberge et qui fait d’eux une matière première lucrative et rien de plus.

Ce qui modifie et modifiera peut-être de plus en plus la pratique du blog, c’est la possibilité qu’offre le logiciel WordPress de créer facilement des « multi-blogs », c’est à dire de pouvoir créer en un clic, sur son propre serveur et sans rien installer de particulier, un nouveau blog qui aura son ou ses auteurs à lui, son aspect visuel à lui et bien entendu, son contenu indépendant. Assez modestement, c’est la technologie que j’emploie sur hyperbate.fr, domaine où co-existent une dizaine de blogs différents. Outre celui-ci, on y trouve mes blogs Fins du monde (créé pour un atelier à l’école d’art du Havre, puis continué pendant la rédaction de mon livre sur le sujet), castagne, percevoir, les blogs de Nathalie Homebook et OkO, et enfin d’autres blogs créés pour une raison ponctuelle et non-destinés à être continués, et même des blogs plus ou moins secrets, créés à l’usage exclusif de leur auteur. Tout cela permet en tout cas de créer autant de blogs que l’on a de thématiques à explorer, et on peut imaginer que cela démultiplie le nombre de blogs monomanes qui ne portent que sur un sujet ultra-spécialisé, éventuellement fédérés par un portail, comme l’ambitieux Culturevisuelle qui est un modèle. Cette « ferme de blogs » héberge les carnets de notes de plusieurs dizaines de chercheurs, dont les derniers articles sont signalés sur une page d’accueil générale et, selon leur importance, plus ou moins mis en exergue5.
La plate-forme Tumblr a aussi une tendance à susciter la création de blogs multiples et aux thématiques pointures.

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Culture Visuelle, l’incontournable modèle du blogging scientifique et pédagogique.

Un changement important et même inquiétant dans la pratique de la lecture des blogs est l’abandon, cette année, du service Google Reader. Google Reader était un service en ligne de gestion de flux RSS qui permettait à ceux qui l’utilisaient d’être instantanément au courant de l’apparition d’un nouvel article sur les blogs qu’ils suivaient. Le fait de pouvoir classer les sites suivis permettait de suivre efficacement une quantité énorme de sites différents. Google justifie la suppression de ce service par le fait que le nombre de nouveaux abonnés était en régression, bien que les anciens abonnés y aient été très fidèles6. Il existe pléthore de solutions alternatives pour gérer des flux RSS, mais la fin de Google Reader n’en est pas moins un symbole. Et à titre personnel, je remarque que je n’utilise plus de système de ce genre depuis longtemps, j’ai tendance à me reposer sur des réseaux sociaux tels que Twitter, FacebookSeenthis, ou des sites tels que Rezo.net pour être tenu au courant des articles qui méritent d’être lus.

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Spontanément, j’ai répondu une vingtaine. Mais si j’essaie de compter, j’en trouve bien plus. Tout d’abord, je suis assez assidûment les blogs d’amis ou de connaissances issus des mondes de l’art ou du design, bien sûr (Jean-Michel Géridan, Jean-Louis BoissierÉtienne Mineur, Benoit WimartJean-Louis Fréchin, Geoffrey Dorne, Douglas Edric Stanley, Jean-Jacques Birgé, Nicolas Nova, la bande Incident, Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon, Dominique Moulon, Bobig,…) ; des observateurs avisés des pratiques numériques tels que Christian FauréOlivier Ertzscheid, Philippe Quéau, Henri Verdier, Lionel Maurel, david monniaux, Jean-Marc Manach ; des auteurs ou défricheurs de science-fiction comme Guillaume Stellaire, Muller-Fokker pulpbot effect, Archéo-SF, Gulzar Joby ; des blogueurs politiques tels que Seb Musset, Agnès Maillard, Corinne Morel Darleux, Olympe (et bien d’autres dont on me signale régulièrement les articles ou que je n’ai lus que pendant une période très précise : élection, vote d’une loi,…), des scientifiques (Docteur Goulu, Pierre Kerner, Antoine Blanchard, Elifsu Sabuncu, Tom Roud, Baptiste Coulmont, Denis ColombiHady Ba, Joël Gombin,..), des auteurs ou des diffuseurs d’images (Marion Montaigne, SuprboAgnès Maupré, Singeon, Vincent Giard, Julie Delporte, David Turgeon, le Tampographe, Topfferiana, Dominique HérodyColonel Moutarde, Janine, Sandra Cado, ou encore Tanxx, la « môme catch-catch » de la bande dessinée…), des écrivains (François Bon, Martin Winckler, Éric Chevillard,…) des Wikipédiens (Pierrot le chroniqueur, Rémi Mathis, Poulpy,…), des personnalités diverses ou des journalistes dont les blogs sont hébergés par des médias traditionnels (les blogs de Médiapart, du Monde diplomatique, Agnès GiardOvidie,…) et bien d’autres : Denys BergravePierre LecourtWood, Ardalia, Pia Summers, Philippe Dumez, Christophe DruauxStéphane Deschamps, Liliane Terrier, Maxence AlcaldePhilippe Gargov, Philippe de JonckheereSylvain Barraux,..

J’arrête ma liste ici, je peux trouver quantité d’autres blogs à citer, et plus j’en citerai, plus ceux que je n’aurai pas cités seront vexés.
Je remarque que je n’ai pensé spontanément à aucun blog anglo-saxon, pourtant il y en a que je suis : Bruce Sterling, Cory Doctorow ou encore Kate Beaton.

Les blogs

Les proto-blogs pendant la Révolution. Le Père Duchesne, de Hébert, qui ne mâchait pas ses mots ; Le Vieux Cordelier, de Camille Desmoulins, son concurrent ; La bouche de fer, par Nicolas de Bonneville ; La Sentinelle, de Louvet, qui était destinée à être placardée ; Enfin, une des affiches qu’avait réussi à faire imprimer et placarder Olympe de Gouges, alors emprisonnée par le Tribunal révolutionnaire, quelques jours avant son exécution. Olympe de Gouges avait été arrêté parce qu’elle avait dénoncé l’évolution du régime vers la Dictature et le meurtre.

Il y a quelques mois sur le site Le Monde, Olivier Zilbertin a publié un article intitulé Qui blogua ne bloguera plus. Sans vraiment étayer sa prophétie, il prédit (en le déplorant) un déclin de la pratique du blog : les auteurs feraient moins de mises-à-jour et le public délaisserait les blogs qui rencontraient autrefois le plus grand succès. Il note que ce processus de désaffection de la pratique du blogging date au moins de 2008, c’est à dire de cinq ans ! Je crois que cela rassure les journalistes de ne voir les phénomènes de publication en ligne qu’en termes de mode qui se démodent.
Bien sûr, certains blogs sont abandonnés par leurs auteurs ou leurs lecteurs, certains blogs disparaissent, ou menacent régulièrement de le faire. D’autres évoluent vers la professionnalisation, leurs auteurs deviennent journalistes ou s’engagent dans des projets éditoriaux divers7. Mais il est difficile de dire, sur la simple foi de sa propre pratique de lecteur, si le nombre de blogs et de lecteurs connaît effectivement un phénomène de tassement. Mes propres statistiques vont dans le sens d’une augmentation régulière du nombre des lecteurs mais aussi d’une certaine baisse du nombre de lecteurs qui déposent des commentaires : il est probable que cette activité ait partiellement été captée par les réseaux sociaux : quand quelqu’un poste un lien vers un blog sur Facebook, les gens répondent à celui qui a publié le lien plutôt qu’à l’auteur de l’article.
Pour le seul logiciel WordPress, il y aurait en tout cas dans le monde près de soixante-dix millions de blogs, postant cinquante millions d’articles chaque mois, qui sont lus par trois cent soixante millions de lecteurs8. Depuis 2008, le nombre d’articles lus a été multiplié par dix. Je ne pense pas qu’on puisse dire que le blog se porte mal ni qu’il est devenu un média zombie qui ne devrait sa survie qu’à une poignée d’auteurs et de lecteurs attardés.

...

Je comparerais ma propre pratique du blog aux écureuils, dont on dit qu’ils cachent les graines qu’ils trouvent lorsqu’ils n’ont pas faim, en espérant les retrouver pendant les périodes de disette. Ce faisant, ils aident involontairement la propagation de nombreuses espèces végétales. Mes blogs ont le même usage : j’y enfouis des idées, des souvenirs, des observations, qui risquent d’être perdues sinon. Parfois, je les retrouve. Image issue du Dictionnaire universel d’histoire naturelle, de Charles d’Orbigny, publié vers 1870

Pour finir, je vois tout ce que je dois à la pratique du blog — comme lecteur ou comme auteur — en termes de circulation des idées et de rencontres, et je ne suis pas le seul à avoir cette expérience positive. Comme je l’ai souvent écrit, ou souvent pensé, mes blogs sont aussi une véritable extension de ma mémoire défaillante.
Donc oui, pour moi, le blog a toujours sa raison d’être.

  1. Cette Solange-te-parle ne s’appelle pas Solange mais Ina Mihalache. Actrice, notamment, elle s’est fait connaître du public (et de moi, en tout cas) par des vidéos d’humour dont le ton éthéré et les sujets philosophiques tranchaient fortement avec les productions à succès dans le genre. Depuis, elle a produit des contenus radiophoniques très intéressants, dont une série de témoignages de femmes qui racontent leur vie intime, drôle ou désespérante, et qui me rappelle, à moi qui suis bien plus vieux que cette demoiselle qui n’est pas trentenaire, l’explosion des sujets intimes à la télévision (Moi, je, Sexy folies, etc.) et à la radio (Poubelle Night sur Carbone 14,…) au début des années 1980. Je recommande tout ce qu’elle fait. []
  2. Curieusement, mon intérêt pour l’indépendance technique ne s’applique pas du tout en matière de bricolage, ainsi que j’ai pu le constater récemment en étant prêt à recourir aux services d’un plombier pour changer le joint d’un bête robinet. Même concernant les outils numériques, ma position peut-être jugée douteuse, car si je programme dans des langages comme Processing, Arduino, Javascript ou PHP, je serais bien incapable de créer par moi-même un système d’exploitation ou un processeur : on se trouve toujours, à un niveau ou à un autre, dépendant d’outils que l’on n’a pas conçus. Je persiste néanmoins à défendre l’idée qu’il faut avoir un peu de culture technicienne pour utiliser les outils plutôt que d’en être dépendant et de devenir soi-même l’instrument des auteurs d’un logiciel. L’histoire de la micro-informatique telle que je l’ai vécue, depuis mon premier Sinclair ZX81 jusqu’aux « apps » et autres « réseaux sociaux », me semble aller dans le sens d’une reprise en mains de l’ordinateur non plus par le programmeur, devenu bien souvent lui aussi prolétaire (au sens de la rhétorique marxiste : « ne disposant pas de ses moyens de production »), mais des stratégies d’une poignée de sociétés : Apple, Facebook, Google,… []
  3. La plate-forme Blogger est née en 1999, Skyblog en 2002, tout comme le logiciel Dotclear. WordPress, qui sert de moteur au présent blog, fête ses dix ans cette année puisqu’il est né en 2003. Enfin Tumblr, système de blogging très innovant, est né en 2007. Si les plate-formes faciles d’emploi sont relativement récentes, on peut malgré tout considérer que le blog a vingt ans, puisque dès l’origine du web, il y a eu des « homepages » qui ne sont jamais que l’ancêtre du blog. []
  4. Les dispositions qui restreignent la liberté d’expression en France sont généralement économiques (subventions, conditions de diffusion, etc.). La censure directe n’existe que de manière très limitée depuis la loi du 29 juillet 1881. []
  5. Notons que pour mettre au point le système de Culturevisuelle, il a fallu recourir à l’aide d’un développeur, le jeune Tom Wersinger, de feu Owni/22 mars. []
  6. La fin de Google Reader est une cruelle démonstration des dangers qu’il y a à confier un contenu qui nous est personnel (ici, une liste ordonnée de sites web) à une société commerciale qui suit sa propre logique. Google a plutôt bien géré cet abandon, en prévenant longtemps à l’avance et en mettant en place des outils pour permettre aux utilisateurs de récupérer leurs listes de blogs, mais combien se seront donné la peine de le faire ? []
  7. Je pense par exemple au site Acontrario, lancé par Gaëlle-Marie Zimmermann. []
  8. Les chiffres sont impressionnants mais il faut tout de même garder en tête que WordPress ne sert pas uniquement à faire des blogs et nombre des sites qui recourent à cette plate-forme ne peuvent pas être appelés blogs. []

Le mystère Bush

juillet 15th, 2013 Posted in Cimaises, Images | 4 Comments »

L’ancien président américain George W. Bush est passionné de peinture. Il signe ses toiles d’un simple nombre : 43, en référence à sa position de quarante-troisième président des États-Unis d’Amérique..

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Récemment, Fox 5 a diffusé un reportage sur une dénommée Bonnie Flood, qui a été embauchée pendant un mois pour enseigner la peinture à George Bush. Elle trouve son élève très doué, et raconte qu’il ne peint habituellement que des chiens. Elle est parvenue à le sensibiliser à la nature morte et au paysage. Notons que cette personne n’est pas le peintre du siècle, je vous renvoie à son site.

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À gauche, le terrier écossais Barney, décédé, qui est le sujet de nombreux tableaux de G.W. Bush.

George Bush n’expose pas ses peintures, on en a découvert l’existence, parce que le compte e-mail d’une de ses connaissances a été piraté. Par la suite, l’ancien président a raconté son amour de la peinture, qu’il pratique chaque jour, tout en admettant sans peine sa médiocrité.
Les photographies des tableaux sont petites et mal prises — la toile n’est pas droite face à l’appareil, en général (j’en ai redressé certaines).

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À droite, une étonnante représentation d’un chien qui baisse nostalgiquement la tête et qui se trouve derrière la grille du jardin de la Maison-Blanche. Le message semble assez clair.

George Bush ne s’est pas inspiré d’Adolf Hitler (qui faisait énormément de portraits de chiens lui aussi !) mais de Winston Churchill, auteur d’un célèbre essai intitulé Painting as a pastime (en français La peinture, mon passe-temps), publié en 1948 et dans lequel l’ancien premier ministre britannique racontait la sérénité que lui avait apporté la contemplation de la nature. On dit que ses tableaux, peints sur le motif, lui ont permis de conjurer la dépression qui l’a menacé toute sa vie durant.

Churchill

Winston Churchill a peint régulièrement pendant plus d’un demi-siècle. Il a écrit un livre sur le sujet, et il a même exposé. Ses couleurs sont assez bonnes mais ses perspectives manquent d’aplomb. Ses compositions ne fonctionnent pas très bien et semblent toujours (si je me fie aux échantillons que l’on trouve en ligne) se casser la figure vers la gauche.

George Bush explique que la peinture lui permet de rester actif malgré la retraite, et de continuer à apprendre. Il parle de cette expérience dans des termes qui rappellent la conversion religieuse : « Peindre a changé ma vie d’une manière incroyablement positive ».

golf

Ce n’est pas de la bonne peinture, on sent bien que le résultat serait différent si l’auteur disposait d’un peu plus de maîtrise technique. Mais ce n’est bien entendu un problème pour personne puisqu’il s’agit de peinture « du dimanche ».
Cette peinture « du dimanche » n’est pas tout à fait anodine si l’on se souvient que son auteur a fait partie des maîtres du monde, qu’il a déclenché deux guerres, amené les États-Unis à renier certains de leurs principes fondateurs et altéré l’image internationale de son pays dans des proportions assez inédites.

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C’est cette position particulière qui rend cette peinture intéressante. Les deux tableaux reproduits ci-dessus, qui ont aussi été les premiers révélés au public, produisent un sentiment de solitude assez pathétique. En dehors de quelques microscopiques silhouettes sur un terrain de golf, l’unique figure humaine qu’il ait peinte, parmi les tableaux que nous connaissons, est la sienne, très timidement assumée (ses jambes, son dos, son visage dans un miroir), et située dans un des rares endroits où, je suppose, un président des États-Unis (et peut-être même un ancien président) peut se retrouver seul avec lui-même, sans conseillers, sans gardes du corps, etc. : sa salle de bains.

 ("Le Bain"), 1925.

Deux tableaux de Pierre Bonnard. À gauche, « Le Bain » (1925), qui a appartenu à un cousin de Winston Churchill, et à droite « La grande baignoire » (1939).

Plusieurs critiques d’art américains se sont plu à rapprocher l’autoportrait de George Bush dans l’eau des magnifiques baigneuses de Pierre Bonnard. Ce sont, bien sûr, les différences qui sautent aux yeux. Bonnard abandonne son regard à la délectation du moment et à la richesse d’une lumière gaie qui entoure une figure de femme apaisée.
On remarque que les deux peintures de salle-de-bains de George Bush représentent de l’eau en train de couler, il y a donc là une tentative de représenter l’instant, dans un environnement confiné et triste.

La peinture de George Bush n’est pas très bonne, mais elle exprime quelque chose. Quelque chose d’un peu angoissant, un monde de solitude peuplé de chiens mélancoliques.

Le Congrès

juillet 13th, 2013 Posted in Réalité truquée au cinéma | 2 Comments »

le_congres_affiche(Attention, je raconte une bonne partie du film).

Le Congrès, d’Ari Folman1, est un film assez ambitieux, avec une partie filmée et une autre animée. Il se base sur l’excellent Congrès de Futurologie de Stanislaw Lem, roman publié en 1971 et que j’ai toujours soupçonné d’avoir eu une influence sur They Live, de John Carpenter, sur Vidéodrome de David Cronenberg et sur Matrix, par les frères Wachowski2.
Il faut que je relise le Congrès de Futurologie, pour démêler ce qui appartient à l’œuvre d’origine et ce qui a été ajouté par Ari Folman.

Au début du film, l’actrice Robin Wright, qui joue son propre rôle, est contrainte d’accepter les conditions du studio Miramount, qui lui propose de devenir une actrice virtuelle : ses expressions, son corps, sont scannés, et désormais elle ne devra plus jamais jouer aucun rôle au cinéma, à la télévision ou au théâtre. Elle sera remplacée par un double éternellement jeune. Tous les acteurs sont confrontés au même choix, mais Robin Wright, dont la carrière est un peu erratique depuis son rôle de la princesse Bouton d’or dans le film Princess Bride, n’est même pas vraiment en mesure de négocier favorablement ce qui constituera son « dernier contrat ». Robin Wright s’est impliquée dans la production du film et on notera un certain courage dans la manière dont elle maltraite son personnage, qui affronte, comme elle l’a fait elle-même, la cruauté du métier d’actrice3. L’actrice vit avec ses deux enfants dans un ancien hangar aéronautique réaménagé. Son fils, Aaron, est progressivement en train de devenir sourd et aveugle.

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Harvey Keitel (gauche) est l’agent de Robin Wright (droite).

Vingt ans plus tard, la Robin Wright virtuelle est une actrice à succès, la dernière avec Tom Cruise (qui n’est jamais nommé mais que l’on reconnaît sans peine), car même l’industrie du cinéma disparaît, l’avenir est à la chimie : la société Miramount, devenue Miramount-Nagasaki, s’apprête à remplacer la fiction traditionnelle par des sensations pharmaceutiques : chacun pourra devenir ce qu’il veut, comme il veut, et Miramount demande à Robin Wright de signer un avenant à son contrat, dans lequel elle renonce à tout contrôle sur ce qui pourra être fait de ses personnages.

Invitée d’honneur d’un Congrès de Futurologie où Miramount s’apprête à faire des annonces à ce sujet, Robin Wright doit accepter d’ingérer un produit qui la fait passer en mode « animé » : le monde qui l’entoure a l’apparence d’un cartoon trash inspiré du surréalisme, des frères Fleischer ou encore de Tex Avery4. Cette partie dessinée est visuellement assez intéressante, riche d’une foultitude de détails, mais son animation, malheureusement, est un peu pauvre.

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La séquence pendant laquelle Robin Wright est scannée. Techniquement absurde5 à mon avis, mais visuellement intéressant.

Alors qu’elle se trouve dans l’hôtel où a lieu le congrès, Robin est témoin de l’irruption de rebelles, puis atterrit dans les égouts et est finalement cryogénisée. À son réveil, encore deux décennies plus tard, elle découvre un monde qui a définitivement basculé dans la fantaisie et la déraison, sauf pour ceux qui l’organisent. On lui fournit une gélule qui permet de voir le monde tel qu’il est réellement…
Je ne raconte pas la suite.

Publié dans la Pologne communiste d’il y a quarante ans, le Congrès de Futurologie avait sans doute un propos politique sur la question du déni de réalité des dictatures du Pacte de Varsovie où les sources d’informations étaient particulièrement contrôlées, mais sans doute autant sur le bloc Atlantique Nord et son goût pour l’artifice, le spectacle, au sens de Guy Debord, et le consumérisme6.

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Puisque chacun peut se donner l’identité qu’il souhaite, on croise sans cesse des Marilyn, des Michael Jackson, ou, ici, des Grace Jones.

Je trouve intelligent de la part d’Ari Folman d’avoir utilisé ce roman de Lem, vieux de quarante ans, comme prétexte à une réflexion sur des sujets très contemporains tels que les mutations des fictions de divertissement et l’altération de notre perception du réel, autant que des questions plus anciennes, comme le métier d’acteur ou la vie de famille. C’est peut-être sur cette dernière thématique que le film parvient à quelque chose et installe un climat fortement émouvant qui aurait mérité d’être développé. Les acteurs sont bons, la partie « live » a vraiment quelque chose.

Il est difficile de soutenir le film d’un bout à l’autre, malheureusement. L’alternance de séquences animées, qui relèvent parfois du rêve pur et parfois de la réalité altérée, rend toute la seconde partie du film assez confuse. L’apparence du monde « réel », tel qu’il se présente à ceux qui ont choisi de refuser de vivre dans une hallucination permanente, est un peu factice à mon goût, et l’ensemble a le tort de passer après pléthore de films consacrés au réel et à sa manipulation, y compris dans le domaine du film animé (Ghost in the Shell: Innocence, A Scanner Darkly). Le choix de recourir au dessin animé loufoque plus qu’aux effets spéciaux illusionnistes est un parti-pris fort, mais qui fait un peu perdre de sa crédibilité à l’ensemble : on imagine mal l’ensemble de l’humanité faire le choix délibéré de ne plus avoir d’autre réalité qu’un dessin animé de Tex Avery.

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La première partie, avec la question de la digitalisation d’une actrice, m’a rappelé les films S1m0ne (Andrew Niccol, 2002), et surtout Looker (Michael Crichton, 1981)7.
La suite évoque des œuvres citées plus haut et qui me semblent avoir été influencées par le livre de Stanislaw Lem, comme Matrix (avec la pilule qui permet de voir le monde autrement), Vidéodrome (et ses combattants pour la réalité et contre l’illusion — on peut aussi cite eXistenZ, du même Cronenberg), They Live (où le monde n’est pas ce qu’il paraît être).

Le résultat est foutraque, le film n’est pas une réussite totale, loin de là, mais ce Congrès mérite d’être vu et dégage quelque chose de plutôt attachant et sympathique, parce qu’il ne se contente pas de nous parler de réalité truquée, d’illusion volontaire, ou encore de l’évolution du cinéma, mais qu’il parle aussi — le terme peut sembler pompeux, mais je l’assume —, de la vie.

  1. Ari Folman est l’auteur de Valse avec Bachir, un film d’animation plusieurs fois primé qui traitait du massacre de Sabra et Chatila au Liban, en 1982. []
  2. Larry Wachowski étant devenu une femme, on ne devrait plus parler des « frêres » Wachowski, mais ils l’étaient à la sortie de Matrix. []
  3. La carrière véritable de Robin Wright est un peu moins tragique que celle de de son personnage, mais il est vrai que cette actrice, que l’on considérait comme une des plus importantes de sa génération au milieu des années 1980, n’a finalement jamais connu les énormes succès qui lui avaient été prédits. []
  4. Je dois dire que j’ai été étonné de ne pas voir apparaître le nom de John Kricfalusi (Spumco) au générique pour la partie animée, car la ressemblance est assez frappante. []
  5. Mise à jour du 29/08 : on me signale ailleurs que le dispositif montré existe bel et bien, il s’agit du Light Stage de l’Université de Berkeley. Mais je maintiens que l’usage du dispositif, tel qu’il est montré dans le film, est absurde, puisque la captation est réalisée à l’aide d’une rafale de flashs qui rappellent ceux des paparazzis lors des « shootings ». La captation utilise bien des flashs lumineux, mais à une cadence imperceptible à l’œil nu, comme le montre la vidéo que l’on peut visionner sur cette page. []
  6. Ce n’est pour rien que Stanislaw Lem était admiré de gens tels que Gunther Anders. Lem lui-même n’aimait qu’un auteur de science-fiction : Philip K. Dick, lequel ne le lui rendait pas car il était persuadé que sous le nom du géant de science-fiction polonaise se cachaient les plumes de plusieurs personnes et a même adressé une lettre au FBI pour les avertir que le but de Stanislaw Lem était de diffuser des idées communistes de l’autre côté du rideau de fer en utilisant la science-fiction comme marchepied. cf. cette page du site officiel de Stanislaw Lem. []
  7. J’ai même eu peur un temps que cette partie du film ne soit très proche d’une nouvelle que j’ai écrite il y a quelque temps et que je n’ai pour l’instant pas publiée. Vous pouvez la lire au format PDF en cliquant ici. []

La clameur de la rue

juillet 1st, 2013 Posted in Fictionosphère | 5 Comments »

Sur le site du Parti égyptien de la liberté et de la justice (parti fondé par les Frères musulmans et dont est issu l’actuel président, Mohamed Morsi), on peut lire un article au contenu étrange, publié le 30 juin dans l’après-midi, qui explique que :

Dans le but de convaincre les citoyens de prendre la rue et de participer à des manifestations, un nombre de cars équipés de microphones a parcouru les rues de la ville basse du Caire et certaines rues de Gizeh en diffusant des enregistrements de manifestations. Le son trop fort a incommodé les commerçants et les habitants.
Un certain nombre de citoyens attablés dans des cafés ont fait savoir leur colère et leur étonnement face à cette tentative d’exciter la rue et de tromper les citoyens qui préfèrent rester chez eux, par peur que les scènes de violence qui sont montrées à la télévision n’aient atteint leur rue et leur maison.

Cet article ne se trouve que sur la version arabe du site1, on supposera donc qu’il n’est pas destiné à convaincre l’opinion internationale, mais bien les Égyptiens eux-mêmes2.

...

Les manifestations d’hier (ici à Alexandrie, mais des rassemblements comparables ont eu lieu partout). Des millions de gens étaient descendus dans la rue pour demander au président Morsi de quitter le pouvoir et l’armée égyptienne estime qu’il s’agit du plus nombreux rassemblement de l’histoire du pays.

Que le pouvoir minimise l’importance de manifestations d’opposants est assez banal. Mais qu’il tente de convaincre, et peut-être même de se convaincre, qu’une manifestation n’a pas eu lieu et a été simulée par un procédé sonore me semble tout à fait intéressant. Le doute n’est plus porté sur les médias et la manière dont les faits y sont présentés, mais sur la réalité telle que les observateurs l’ont eux-mêmes expérimentée avec leurs propres sens3. Bien entendu, cela s’accorde bien avec la religion, qui demande aux dévots d’agir et de penser en fonction des vœux d’une divinité qui ne s’exprime pas, que personne n’a vu ni ne verra, et dont il faut accepter sur parole non seulement l’existence, mais aussi les volontés.

  1. On en trouve une traduction en anglais ici. Merci à Imane H. d’être allée en vérifier la conformité pour moi. Ma propre traduction est une adaptation de la traduction anglaise. []
  2. J’imagine que les personnes à qui l’on veut faire croire que les manifestations sont en partie imaginaires ne sont pas celles qui les ont vues ou qui y ont participé, mais plutôt les habitants des petits villages. []
  3. J’ai le vague souvenir d’un épisode de la série Le Prisonnier, où la foule est simulée par des hauts-parleurs. On pense aussi à Orwell, Dick, etc. []

Le plagiat, encore

juin 25th, 2013 Posted in Mémoires | 16 Comments »

jade166UUne fois de plus, je vais me plaindre des mémoires que l’on me donne à lire à la fin de l’année universitaire. Cette littérature, que l’université produit au kilomètre, est d’un intérêt très variable, car elle n’a généralement pas été écrite pour le plaisir d’être écrite, ni parce que les étudiants qui la produisent avaient quelque chose d’important à transmettre, mais parce que les institutions d’enseignement supérieur réclament du texte et y conditionnent le passage d’un niveau à l’autre, et l’obtention d’un diplôme1.

Les différents types de mémoires universitaires

Il faut que j’explique ici le contexte de production des textes à l’université et en école d’art, en espérant que le lecteur me pardonnera cet exposé un peu laborieux.
Autrefois, le premier mémoire de format important qu’un étudiant devait rédiger était sa « maîtrise », après quatre ans d’études. Afin de rendre le cursus plus progressif, les étudiants doivent désormais fournir un projet dit « tuteuré » en fin de licence, puis un master 1 (« projet de détermination ») l’année suivante et un master 2 (« mémoire de recherche ») une année plus tard. Le volume de ces mémoires augmente à chaque étape.

Les étudiants ne suivent pas forcément les cours de leur enseignant « tuteur » ou « directeur de recherches », celui-ci est choisi en fonction du sujet traité. Par exemple, je me charge souvent de mémoires sur les nouveaux médias, mais aussi de mémoires consacrés au rapport entre sciences et art, au film d’animation, à la bande dessinée et au street-art, parce que ce sont des sujets sur lesquels je me sens capable de porter un regard critique, tandis que j’ai moins d’opinion sur la peinture de Zao Wou Ki ou les installations de Joseph Beuys, sujets sur lesquels j’ai des collègues infiniment plus savants. L’implication de l’enseignant de référence varie selon le niveau, et c’est vraiment le mémoire de Master 2 qui est accompagné avec une grande attention tout au long de l’année. Il est validé au cours d’une soutenance, avec un jury de deux ou trois enseignants. Selon la mention obtenue, l’étudiant aura, ou non, le droit de s’engager dans une recherche de doctorat. Pour les mémoires de Licence ou de première année de Master, le texte est évalué par l’enseignant de référence et par un second lecteur qui peut être étranger au sujet — par exemple cette année on m’a donné à lire des choses sur Hans Richter, sur l’art contemporain chinois, sur le land-art, etc., sujets auxquels je ne suis pas hostile mais sur lesquels je ne suis pas spécialement savant.
J’ignore si cela se passe exactement de la même manière dans d’autres universités et d’autres cursus, mais chez nous à Paris 8 en arts plastiques, c’est comme ça2. Évidemment, ce ne sont pas les seuls types de travaux écrits que l’on trouve à l’Université : il y a aussi les rapports de stage, les compte-rendus de conférences, ou bien entendu les devoirs réalisés dans le cadre de tel ou tel cours.

Du plagiat à la création, mémoire de diplôme national supérieur d'expression plastique de Wenhao Chen (2013)

Du plagiat à la création, mémoire de diplôme national supérieur d’expression plastique de Wenhao Chen, école supérieure d’art de Cambrai, 2013.

En école d’art, c’est un peu différent : le seul texte obligatoire est le mémoire final, qui est produit pour l’obtention du DNSEP (Bac+5). Cela ne fait que quelques années que les mémoires de DNSEP ont été mis en place, sous la pression de l’université qui y mettait une condition pour que le Bac+5 des écoles d’art puisse avoir un « grade » Master 2 reconnu au niveau européen. Curieusement, les mémoires de DNSEP doivent être lus par au moins un titulaire de doctorat, tandis que ce n’est pas une obligation à l’université3, et d’ailleurs, le Master 2 de l’Université est soutenu devant un jury de trois personnes tandis que le DNSEP des écoles se déroule devant cinq personnes4.

Le pacte de non-lecture

Manuela de Barros, qui dirige le département arts plastiques, m’a signalé une tribune assez redoutable de Peter Sloterdijk5 où le philosophe rappelle que l’université produit à la tonne des textes dont les auteurs s’abritent derrière d’autres auteurs, et qui ne sont pas destinés à être lus. Pour lui, cela explique la tentation du plagiat :

[…] Vu de l’extérieur, le monde universitaire fait l’effet d’un biotope spécialisé dans la production de « textes » le plus souvent bizarres et totalement éloignés du populaire. Ils vont des rapports de séminaire et devoirs semestriels aux thèses et mémoires d’habilitation, en passant par les mémoires de diplôme ou de maîtrise et aux devoirs de partiels, sans parler des expertises, des projets de recherches, des mémorandums, des projets de structure et de développement, etc. : autant de végétaux textuels qui s’épanouissent exclusivement dans le microclimat de l’Academia – comparables à ces plantes rampantes des hautes Alpes qui survivent à des altitudes où les arbres ne poussent plus – et qui, en règle générale, ne supportent pas une transplantation dans les plaines plates et dégagées de la vie éditoriale.

Le plagiat universitaire se déroule par conséquent le plus souvent dans des conditions où les motifs qui interviennent d’habitude dans le non-respect de la propriété intellectuelle, le fait souvent évoqué de se parer avec les plumes des autres, ne peuvent guère jouer de rôle. Alors qu’en terrain dégagé les plumes d’autrui sont censées améliorer l’attractivité de celui qui les porte et augmenter sa « fitness érotique », pour employer le jargon des biologistes, les plumes des autres, en milieu universitaire, servent plutôt à se camoufler et à plonger dans l’ordinaire. Elles aident le porteur des plumes à passer inaperçu dans le flux régulier des masses de textes.

Reprenant la théorie de l’école de Constance sur le pacte implicite qui lie l’écrivain au lecteur6, Sloterdijk parle d’un pacte de non-lecture qui, selon lui, caractériserait les textes universitaires, où une lecture véritable n’est même plus attendue :

Dans ce système, la lecture réelle inattendue mène à la catastrophe. L’intéressant, ici, est le fait que ce que l’on appelle la lecture réelle ne peut avoir lieu, compte tenu des monstrueuses avalanches que constituent les productions universitaires écrites. Aujourd’hui, seules les machines à lire digitales et les programmes de recherche spécialisés sont en mesure de tenir le rôle de délégués du lecteur authentique et d’entrer en conversation ou en non-conversation avec un texte. Le lecteur humain – appelons-le le professeur – est en revanche défaillant. C’est aussi et précisément en tant qu’homme de l’université que le spécialiste est depuis longtemps condamné à être plus un non-lecteur qu’un lecteur.

Assez désespérant. À propos de machines, je dois reconnaître que j’utilise précisément une « machine à lire », le logiciel Compilatio, mis à ma disposition par l’Université pour repérer les plagiats les plus grossiers.

Le logiciel

Le logiciel Compilatio, qui indique quel pourcentage d’un texte est constitué de citations issues de sites Internet ou de mémoires qui se trouvent dans sa base de données. Il n’est pas encore capable de comparer des textes traduits avec des originaux, mais il permet de vérifier la légitimité des citations copiées.

On peut imaginer que l’obligation, pour les enseignant-chercheurs, de publier régulièrement dans des revues universitaires, aboutira aussi à quelques horreurs dans le domaine du plagiat et causera en tout cas l’existence d’un grand nombre de textes inutiles et destinés à n’être lus par personne. Combien d’arbres coupés pour ça ?

Le plagiat

Chaque année, des étudiants sont tentés de plagier, de fournir des textes qu’ils n’ont pas écrits eux-mêmes. Je n’ai jamais rencontré le cas en école d’art, où les étudiants ont pourtant des difficultés à écrire, mais sont, surtout après cinq ans d’études, censés se trouver dans une démarche d’auteur, de créateur, à la recherche de leur propre voie (ou voix)7.
Bien entendu, à l’université, tricher n’a aucun sens non plus, mais visiblement, les conditions s’y prêtent plus, peut-être tout simplement parce que les étudiants sont assez isolés, car comme je l’écrivais dans mon article précédent, les écoles supérieures d’art publiques, notamment celles qui ont une équipe pédagogique réduite à mon avis, ont un fonctionnement familial. Et cela implique que l’on fréquente chaque jour des gens que l’on n’a pas envie de décevoir. Dans les gros départements des grosses universités, il est possible de se faire des amis ou d’entretenir des rapports amicaux ou intellectuels soutenus avec ses enseignants, mais ce n’est qu’une possibilité, il est tout à fait possible d’effectuer son cursus dans l’anonymat le plus complet jusqu’au Master 1, voire au Master 2.

...

Pour produire un mémoire universitaire, il faut du papier et, souvent, des éléments en matières plastiques. Le papier est fabriqué à partir de la pulpe du bois, obtenue par des procédés mécaniques ou chimiques. Pour avoir la bonne couleur et la bonne texture, le papier se voit adjoindre des pigments et autres substances chimiques. Si tout ce procédé complexe et polluant n’aboutit qu’à imprimer des textes que personne ne veut lire, même pas leur propre auteur, c’est dommage. Photo d’abattage : Joonas!/Commons.

Cette année, j’ai reçu plusieurs textes douteux. L’un d’entre eux, reçu très tardivement, était extrêmement bizarre, très mal écrit, rempli de formules qui semblaient traduites de l’anglais8. Ce n’est pas rare de la part d’étudiants étrangers qui lisent mieux l’anglais que le français et ont tendance à appuyer leur travail sur une documentation anglophone. Ici, le sujet était le recours à une esthétique steampunk par le réalisateur Hayao Miyazaki. Après avoir essayé de comprendre une quinzaine de pages, j’ai fait une petite recherche avec Google, non pas sur les phrases, mais sur les énumérations de noms propres. Et je suis tombé sur un texte émanant de l’université de Pennsylvanie, au contenu strictement identique, si ce n’est que la page de remerciements et le curiculum vitae de l’auteur avaient été ôtés. Autant dire que j’ai été déçu. J’ai envoyé le lien à l’étudiante, en lui disant qu’elle devait le connaître. Elle a aussitôt regretté, s’est confondue en excuses, m’a expliqué une terrible histoire familiale (sans doute vraie) qu’elle a conclu en regrettant d’avoir finalement choisi « d’abandonner l’honnêteté ».
Malheureusement pour elle, ça n’en est pas resté là, car elle était loin d’être unique dans son cas et ce matin, elle a été convoquée avec cinq autres étudiants pour un conseil de discipline destiné à décider si elle aurait le droit de s’inscrire une année supplémentaire à l’université pour refaire un mémoire personnel, ou si elle se verrait tout simplement interdire la poursuite de ses études supérieures.
Je ne connais pas le verdict, j’ai lâchement préféré ne pas me rendre à ce conseil de discipline. Bien sûr, je suis tout à fait solidaire de la procédure, et si je pense qu’un diplôme d’arts plastiques n’est qu’un bout de papier sans grande valeur9 si l’étudiant diplômé ne l’est pas pour de bonnes raisons, je pense aussi qu’il est injuste que des étudiants qui ont travaillé durement se retrouvent avec la même note que d’autres qui se sont contentés de passer un texte dans google translate, et je pense qu’il est idiot de laisser des étudiants croire qu’on gagne quelque chose en étant malhonnête, et pire que tout, malhonnête avec soi-même. Si on n’a pas envie d’écrire, pourquoi s’embêter à l’université ? Si l’on s’intéresse à un sujet, pourquoi recopier ce qu’en dit un autre ? Et si on ne s’y intéresse pas, pourquoi vouloir valider un diplôme en rapport ?
L’école donne de mauvaises habitudes, elle transforme tout en corvée : les sciences, la littérature, l’exercice physique, la musique,… Mais une fois à l’université, en tout cas dans ce genre de filières (bien sûr, en médecine, en droit, c’est forcément différent), cela ne devrait plus exister, on devrait avant tout faire les choses pour soi-même, profiter du plaisir d’apprendre et de comprendre. Si l’Université ne sert pas à ça, alors à quoi ?

Frank

Les spectacles-conférences de Franck Lepage, sur l’éducation et la culture, sont, paradoxalement, fertiles intellectuellement tout en restant distrayants pour le public.

Bon, je suis peut-être influencé dans ma vision des choses par le fait que je suis à Paris 8, ex-Vincennes. J’ai visionné l’autre jour les DVDs Inculture(s) et surtout Inculture(s) 2, par Franck Lepage, et j’ai bien aimé sa description de mon université quand il y est arrivé, il y a trente ans. Fondée comme « unité expérimentale », ne délivrant pas de diplôme reconnu par l’État, avec des étudiants souvent plus âgés que les enseignants et où les questions de notation étaient absentes : seule comptait l’envie d’apprendre. J’ai connu les scories de cette université quand j’y suis arrivé moi-même, il y a vingt ans. J’ai connu le prof qui, à son premier cours, disait : « Si mon cours ne vous intéresse pas, laissez-moi votre nom sur un papier, je vous donnerai un quinze sur vingt, je ne suis pas là pour vous freiner à l’université. Si ça vous intéresse, par contre, vous devrez passer l’examen et vous aurez peut-être une mauvaise note ». Un prof de chinois classique10, tellement passionnant que personne, je pense, n’a envisagé de valider son cours sans le suivre. Parce que ce qu’on gagnait, chez lui, ce n’était pas une note, c’était d’apprendre et de comprendre.
Rapidement, j’ai vu l’université changer, les étudiants rajeunir (mes premiers étudiants étaient souvent plus vieux que moi), et l’ensemble des études prendre un tour plus scolaire. Quand à l’héritage de « Vincennes », je pense qu’il a en grande partie été dilapidé bien que révéré (expositions, portraits géants de Deleuze, émissions de radio et que sais-je encore). J’imagine que ce processus était inévitable et j’ai pu remarquer que le conformisme venait souvent des étudiants eux-mêmes, qui sont les premiers à mal supporter (je le sais à mes dépens) qu’un prof donne dix-huit sur vingt à tout le monde.

La

La célèbre épreuve des légos, pendant le concours d’entrée de l’Ensci/Les ateliers. Le jury évalue la capacité des étudiants à coopérer, à diriger ou à suivre. Au terme de cette journée de sélection – car cela dure une journée -, les étudiants sont généralement ravis, qu’ils aient réussi à être sélectionnés ou pas.

Enfin heureusement, et malgré la pression à laquelle les universités sont soumise par des tutelles obnubilées par évaluations, par les normes européennes voire par le classement dit « de Shanghaï », on peut toujours expérimenter par le contenu de ses enseignements ou par le mode de fonctionnement de ses cours. C’est ce que j’ai fait cette année, en cours de programmation avec Processing (éminemment technique, mais ouvert aux étudiants qui n’y connaissent rien), en organisant des partiels au cours desquels les étudiants avaient le droit d’utiliser leurs notes de cours, leurs livres, l’aide qu’ils pouvaient trouver sur Internet, et même, de discuter pour s’entre-aider. J’ai eu cette idée en participant comme jury au concours d’entrée de l’Ensci/Les Ateliers, où l’échange entre les étudiants fait partie de l’évaluation et permet de savoir qui pourra travailler avec d’autres, qui saura se trouver une place dans un groupe, etc. Car après tout, dans le monde du travail, la collaboration est une chose importante et souhaitable, tandis que des employés qui se cacheraient pour travailler et auraient peur que leurs collègues regardent par dessus leur épaule seraient plutôt nuisibles en termes d’ambiance et d’efficacité. Bien sûr, je n’ai pas l’ambition de former qui que ce soit à un quelconque métier, mais raison de plus pour expérimenter librement. Faire travailler les étudiants sur des sujets expérimentaux, avec des outils nouveaux (comme Wikipédia, il y a quelques années, par exemple), ne m’a jamais fait peur, mais pour ce qui est de la validation, j’ai toujours été embarrassé et parfois franchement maladroit envers les étudiants, voire vexant (qu’ils me pardonnent).
Ce qui me rappelle que mon excellent collègue du Havre l’artiste Olivier Agid a soutenu au début des années 1980, à Paris 8 et sous la direction de Frank Popper, une thèse assez unique en son genre puisqu’elle était composée presque uniquement d’images11, ce qui était logique venant de quelqu’un qui s’exprime précisément par l’image. Je doute que des facs d’arts plastiques osent à nouveau accepter un travail aussi audacieux de sitôt, mais il serait dommage d’avoir une vision trop rigide de la forme que doit avoir un travail universitaire.

La Chine et le plagiat

Quand j’ai commencé à parler de mes doutes sur des plagiats, plusieurs personnes m’ont répondu comme si, à l’évidence, je ne parlais que d’étudiants chinois. Ce n’est pas le cas du tout, même s’il me semble évident que plus les étudiants ont des facilités à écrire en français et moins ils risquent de subir ce genre de tentations. Et cela se vérifie notamment avec des étudiants tout ce qu’il y a de français, nés en France, éduqués par l’école de la République Française, qui écrivent laborieusement leur propre langue et qui commettent des fautes de construction grammaticale dès qu’ils écrivent des phrases un peu longues. Ce sont ceux-là aussi que l’on trouve parmi les plagiaires.

Wenhao Chen

Wenhao Chen, Du plagiat à la création.

Mais il y a sans doute bien une spécificité chinoise vis-à-vis de la copie. En jury de DNSEP à Cambrai, la semaine dernière, j’ai beaucoup apprécié le culot d’un étudiant nommé Wenhao Chen qui a fait son mémoire et son accrochage sur le thème du plagiat. Grâce à lui, j’ai entre autres appris que la langue chinoise disposait d’un lexique bien plus réduit que le français ou l’anglais pour distinguer des notions telles que le plagiat, la contrefaçon, la copie, l’imitation, l’hommage, le pastiche, l’influence, l’inspiration, la parodie, l’appropriation, le recyclage, etc.
Si j’interprète bien le propos de cet étudiant, la copie est une étape positive, dans la tradition chinoise, qui, à force d’apprentissage et de personnalisation permet d’atteindre le stade où l’on est copié, preuve qu’on est enfin un authentique créateur.
L’aspect plutôt positif, ici, c’est d’accepter soi-même d’inspirer les autres et d’y voir une reconnaissance de son talent. Inversement, je me rappelle (en France et en Suisse, mais j’imagine que ce serait pareil dans beaucoup de pays), être tombé occasionnellement sur des étudiants dont je visitais les écoles et que mon appareil photo rendaient paranoïaques et qui m’ont fait jurer de ne diffuser aucune image sur laquelle on pouvait voir leur travail.

C

Rien à voir, mais un peu tout de même, je découvre l’existence de cartes de prototypage Arduino contrefaites. Les composants et les fonctionnalités sont identiques, et la sérigraphie est imitée, mais très mal : sur la carte de gauche on voit bien que l’auteur de la contrefaçon n’a aucune idée de la forme de l’Italie. Cette copie est lamentable car Arduino est un projet Open-Source, c’est à dire que n’importe qui a le droit de fabriquer sa propre carte compatible Arduino, dont le montage est librement et gratuitement diffusé, à condition toutefois de ne pas s’approprier la marque et de ne pas écrire « Made in Italy »12 sur un produit venu de plus loin.

J’ai peur que le problème des mémoires universitaires, tel que l’expose Peter Sloterdijk, ne soit pas près d’être réglé. Alors en attendant, je supplie les étudiants qui me lisent d’avoir pitié pour les yeux et l’intelligence de leurs enseignants et d’éviter de les forcer à lire des choses trop ineptes, des choses qui ne les intéressent même pas eux-mêmes, des choses qu’ils volent ailleurs par manque de confiance en leur propre capacité à écrire et à penser. Mais surtout, ces étudiants, il faut aussi qu’ils aient pitié d’eux-mêmes, car un mémoire, qu’il soit ou non lu avec attention, sert au moins à enseigner quelque chose à celui qui l’a écrit, puisque ce dernier aura été forcé à effectuer des recherches, à compiler un savoir, à établir une bibliographie. Et ce n’est pas du temps perdu13.

J’abuse un peu de parler de la douleur des longs textes tout en en produisant un moi-même. Mais au moins, vous n’étiez pas obligé de le lire.

  1. L’image qui se trouve en tête de l’article est la couverture de la revue Jade 166u, à paraître dans quelques mois, et dont le thème est Le Jeu des influences. []
  2. Les étudiants venus de pays où il n’y a pas d’équivalent avec la discipline « arts plastiques », qui est à mi-chemin entre pratique et théorique, et où la création artistique pure s’étudie à l’université, et non en école d’art, doivent être un peu désorientés lorsqu’ils arrivent en fac d’arts plastiques en France. Beaucoup d’étudiants français, en première année de licence d’arts plastiques, s’attendent d’ailleurs aussi à voir des ateliers dignes de ce nom, des chevalets, des sellettes, et des filles toutes nues qui prennent des poses. J’imagine que ce quiproquo est la cause de beaucoup des problèmes qui entourent la question du texte. []
  3. D’où une furieuse course aux docteurs dans les écoles d’art : dans les matières théoriques (histoire de l’art, esthétique) les enseignants en poste sont fortement incités à soutenir une thèse et disposer du titre de docteur devient une condition quasiment indispensable pour être embauché. []
  4. Encore un détail qui distingue les deux institutions et que ne savent que ceux qui ont un pied dans chaque : les quatre membres des jurys de DNSEP extérieurs à l’école sont rémunérés pour cette tâche, tandis que les jurys de Master 2 mais aussi de thèse, ne le sont pas, y compris s’ils sont extérieurs à l’université. []
  5. Peter Sloterdijk, Plagiat universitaire : le pacte de non-lecture, dans Le Monde du 28 janvier 2012. []
  6. Lire : L’Acte de lecture : théorie de l’effet esthétique (éd. Mardaga, 1985), par Wolfgang Iser. []
  7. Cela n’empêche pas un peu de roublardise. Récemment, un étudiant que j’ai connu il y a quinze ans me révélait qu’il avait passé son diplôme en inventant les noms d’artistes qu’il citait. []
  8. Plus drôle, certains noms propres étaient traduits, comme Tim Powers, devenu Tim Pouvoirs. []
  9. Évidemment, ce n’est pas tout à fait vrai. D’une part, les diplômes d’arts plastiques peuvent servir à enseigner, dans le secondaire ou dans le supérieur français, mais par ailleurs, dans certains pays où les études supérieures ne concernent qu’une part infime de la population, un diplôme de Master, et plus encore un diplôme obtenu dans une université occidentale, a une valeur importante et j’ai vu plus d’un étudiant chinois m’expliquer qu’une fois validé son diplôme, il allait devenir enseignant dans une grande université de son pays. []
  10. L’enseignant en question, Kyril Ryjik, a disparu de la circulation. Il enseignait le chinois dans le département de philosophie, c’est à dire que pendant quelques semestre j’ai appris à déchiffrer à a comprendre du Confucius ou du Lao Tseu. Il a publié un manuel d’étymographie du chinois assez exceptionnel en deux volets, L’idiot chinois, et L’idiot chinois. Tome 2. []
  11. On se souviendra, dans un registre comparable, que Serge Tisseron avait soutenu en 1975 une thèse de doctorat en médecine qui se présentait sous la forme d’une bande dessinée. []
  12. De manière assez astucieuse, la carte contrefaite ne porte pas la mention « made in Italy », qui serait mensongère, mais « designed in Italy », qui est exacte, même si l’intention de tromper ne fait pas vraiment de doute. []
  13. Je ne sais pas ce que valait objectivement mon mémoire de DEA, par exemple, mais j’ai appris beaucoup en le rédigeant, et je l’ouvre souvent pour retrouver telle ou telle référence oubliée. []

Un an de master de création littéraire

juin 21st, 2013 Posted in Diplômes, Études, Lecture | 6 Comments »

Ne comptez pas sur moi pour résumer les péripéties de la première année du Master de création littéraire auquel je participe1, je dirai juste que ce fut une année intense, avec des étudiants, des enseignants et des intervenants aux fortes personnalités et aux grandes exigences qui ont dû s’ajuster les uns aux autres, et parfois même se désajuster de manière plus ou moins douloureuse. Il aura fallu régler quantité de petits et de gros problèmes, qui n’ont jamais été ceux que l’on attendait — la cohabitation entre deux cultures fort différentes, à savoir l’université et l’école d’art, n’a par exemple posé aucun problème.

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Trois participants aux jurys de mercredi : Maxence Alcalde (droite), Élise Parré (coordinatrice de la formation, au centre) et, à gauche, votre serviteur. La photographie est de Yann Owens.

Enfin, nous avons survécu, et mercredi dernier, les neuf étudiants inscrits ont validé la première année de leur Master. Il s’agissait pour chacun de présenter un travail littéraire. Le diplôme final, l’an prochain, consistera là aussi à défendre une création littéraire, qui pourra être la continuation des travaux engagés en première année ou au contraire, venir d’un tout nouveau projet2.
Les propositions soutenues cette semaine ont été très diverses, allant de l’édition d’artiste à la correspondance en passant par la performance, la bande dessinée, et bien entendu des formes assez classiques de la littératures telles que le roman et la nouvelle.

Lorsque l’on parle de ce master, beaucoup de gens se montrent dubitatifs : la littérature, ça ne s’enseigne pas, avons-nous souvent entendu. C’est une opinion étonnante, si on y songe, car si la création artistique peut s’enseigner, pourquoi pas la création littéraire ? En fait, la création littéraire ne s’enseigne pas en France parce que l’université s’intéresse d’abord au savoir et à l’analyse : lorsque l’on y crée et lorsque l’on y écrit, c’est avec une méthode analytique, historique, critique, et souvent en inscrivant son travail de manière très précise parmi ceux de ses prédécesseurs : on ne parle pas avec sa voix, on abrite son propos derrière l’autorité d’autres théoriciens, avec de bonnes raisons (ne pas s’approprier des réflexions qui appartiennent à d’autres et ne pas réinventer la poudre) et parfois aussi de mauvaises (montrer patte blanche).
Pourtant, les étudiants qui s’inscrivent en lettres sont nombreux à le faire avec comme rêve lointain ou comme arrière-pensée précise de devenir auteurs. Il était bien logique de mettre en place une formation de création. L’idée qui a consisté à rapprocher l’université d’une école d’art est simple. À l’université on apprend à lire des textes3, tandis qu’en école d’art, on apprend à créer, et ce dans des champs qui vont bien au delà du dessin, de la peinture et de la sculpture : interactivité, son, vidéo, performance, mais aussi écriture, puisque cela fait des années que des écoles d’art accueillent des ateliers de creative writing ponctuels ou réguliers4. En école d’art, seule une toute petite partie de l’enseignement est lié à l’apprentissage de recettes ou de techniques : c’est le dialogue, le regard, les rencontres et les découvertes qui constituent le gros de l’expérience pédagogique5.

Un

Agnès Maupré, auteur de bande dessiné à qui on doit notamment deux tomes de Milady de Winter — une relecture d’Alexandre Dumas qui malgré une vraie fidélité au texte apporte un éclairage très intéressant sur les différents protagonistes des Trois Mousquetaires —, fait partie de la première promotion du Master. Elle présentait le scénario de son prochain album, mais aussi ses planches mises en couleur.

L’an dernier, la création du Master a été annoncée très tardivement, en juin, et la plupart des candidats étaient issus d’écoles d’art, et notamment de l’école supérieure d’art et de design Le Havre/Rouen. Neuf candidatures avaient été retenues.
Cette année, le nombre d’étudiants sera porté à quinze, qui semble un maximum pour la bonne tenue d’ateliers d’écriture. Le nombre de candidats est bien plus élevé, et si certains ont déjà été retenus, une nouvelle vague de recrutement est prévue pour la rentrée, avec comme arrière-pensée l’accueil d’étudiants incapables de postuler en ce moment, car accaparés par la validation de leurs diplômes.
Hier, j’ai fait partie6 de la commission qui recevait les postulants, fort nombreux, et parfois venus de très loin. Contrairement à ce qui se passe généralement à l’université, les écoles d’art organisent toujours des entretiens pour juger du potentiel de l’étudiant au sein de la formation : aussi bizarre, subjectif et même injuste que ça puisse paraître, ce ne sont pas des dossiers et des notes que nous examinons7, mais des personnalités : est-ce qu’il/elle veut vraiment de cette formation ? Est-ce que c’est une personne avec qui on pourra échanger, progresser ?

Ces moments sont toujours assez émouvants : les étudiants essaient de tout dire, semblent parfois (et peut-être ont-ils raison) penser que leur vie pourra être radicalement chamboulée par le résultat d’un entretien de quelques minutes. Même ceux que nous serions capables de supplier d’intégrer la formation, tant leur talent est immédiatement perceptible, ont la voix qui chevrote, la respiration difficile ou les mains qui tremblent. Ce sont des moments forts pour eux, mais en vérité, ce sont aussi des moments forts pour nous qui les jugeons avec un apparent détachement.

Bravo à Delphine Boeschlin, Charlie Varin, Pearline Ferbourg, Wan Qin, Axel Plessis-Comte, Paul Gros, Camille Boulard, Zhan Sun et Marie Dirson, désormais titulaires d’un DNSEP.

Un étage au dessus des jurys du Master de Création littéraire étaient proclamés les résultats du Diplôme national supérieur d’expression plastique des étudiants en design graphique, diplôme qui couronne cinq ans d’études. Selon la tradition, toute la promotion attendait derrière la porte de la salle du jury pour applaudir à tout rompre les succès ou réconforter par un silence pudique ceux qui ont échoué, lorsqu’il y en a. Maxence, notre enseignant en esthétique depuis cette année, qui est issu de l’université et qui n’avait jamais assisté à ce moment fort, a eu là une démonstration flagrante du caractère typiquement familial des écoles d’art.

  1. Cette formation, créée par le département littérature de l’Université du Havre et l’école supérieure d’art et de design Le Havre/Rouen, aura été la première de son genre en France, tandis que le principe n’est pas rare chez les anglo-saxons ou au Québec. Son intitulé exact est « Master Lettres et Création littéraire, parcours création littéraire contemporaine ». Elle est désormais suivie par des formations comparables à l’Université Paris 8 et à Toulouse. En tant qu’enseignant, j’y suis le préposé aux questions d’écriture numérique : blog, réflexion sur les réseaux sociaux, mais aussi travaux multimédia plus « high-tech ». Cette formation aura tout de même été précédée par le Master de bande-dessinée, monté il y a cinq ans entre l’Université de Poitiers et l’école supérieure de l’Image Poitiers-Angoulême et auquel j’ai aussi l’honneur de participer. []
  2. C’est ce qui distingue le Master de création littéraire du Master de bande dessinée à Angoulême : malgré les nombreux ateliers de création, les étudiants en Bande dessinée valident pour l’instant leur cursus par un mémoire théorique. []
  3. Bien sûr, en fac d’Arts plastiques, la création n’est pas une impossibilité, ni une obligation puisque cette formations hybride permet d’effectuer un cursus purement théorique, ce qui est souvent déroutant pour les étudiants venus de l’étranger. []
  4. Je me suis laissé dire que François Bon, qui a été partie prenante de la première année de notre Master, allait désormais animer un atelier d’écriture permanent à l’école des Beaux-Arts de Cergy. []
  5. En Master de création littéraire nous offrons aux apprentis auteurs un luxe de plus en plus rare, de nos jours : des lecteurs. []
  6. Avec la médiéviste Laurence Mathey, l’artiste Élise Parré et le directeur de l’école d’art, Thierry Heynen. []
  7. Intéressante différence culturelle entre les cursus artistiques et les autres : en art, nous accueillons beaucoup de gens qui n’ont jamais trouvé leur chemin ailleurs, alors de mauvaises notes ne nous disent pas que l’étudiant est mauvais mais qu’il n’est tout simplement pas à se place là où il se trouve. Le dossier ne suffit donc pas toujours, et l’entretien est souvent indispensable. []

En temps réel

juin 16th, 2013 Posted in Interactivité, stationspotting | 5 Comments »

Vu dans le train, une publicité pour les écrans dits « temps réel » dont la SNCF équipe ses gares. On nous annonce que des milliers de nouveaux écrans de ce type vont être installés et que cent quatre vingt gares le sont déjà — c’est le cas de la mienne..

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Je me souviens assez bien le jour où j’ai découvert ce que la SNCF entendait par « temps réel ». L’affichage indiquait que le train allait passer à dix heures six — l’heure normale —, puis le chiffre a change : dix heures sept, dix heures huit, dix heures douze, dix heures treize. Il était tôt, je suis allé au tabac d’en face acheter un timbre dont j’avais besoin, et en revenant vers la gare, j’ai vu mon train à quai. J’ai couru comme un dératé, mais trop tard, il est parti devant moi. L’heure du train n’était plus affichée sur l’écran « temps réel », puisqu’il était parti, mais en revanche l’horloge indiquait dix heures quatre, c’est à dire que le train était arrivé avec deux minutes d’avance sur son horaire normal, et que le retard qui avait été estimé auparavant avait été rattrapé.
Assez mécontent, forcément, j’ai dit à un employé de la SNCF ce qui venait d’arriver, et il m’a dit : « Ah ça, c’est normal, c’est parce qu’on est passés au temps réel ».

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Le glissement est tout à fait étonnant : l’afficheur ne sert pas tant à informer sur les horaires, qu’à constater et à estimer, avec plus ou moins de bonheur, l’heure de passage des trains.
Cette souplesse « cybernétique » du fonctionnement du réseau ferroviaire permet aussi beaucoup de fourberie : si on change l’heure en fonction du passage du train, alors il n’est plus ni en retard ni en avance. Et si un train en retard est parfois une chose pénible, un train qui part avec de l’avance est carrément problématique.

La SNCF a par ailleurs mis en place un système pour informer l’entreprise des retards des trains. Officiellement, c’est pour que la hiérarchie informe les employés ou les clients des passages de leurs trains, mais dans la pratique, on peut difficilement imaginer que cela serve à autre chose qu’à vérifier les excuses des retardataires.

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Tous ces « progrès » sont accompagnés par une désertification des guichets, dont les guichetiers, peu formés, sont privés de leurs anciennes prérogatives — établir un billet grandes lignes, par exemple, qui n’est plus possible dans la plupart des gares Transilien, malgré la simplicité et la souplesse que l’informatisation permettent —, et dont l’utilité véritable, semble-t-il, est d’être l’élément « humain », la personne physique sur laquelle les usagers peuvent se défouler verbalement lorsqu’ils subissent un stress relatif à une panne, une grève, ou un dysfonctionnement quelconque qui leur font regretter de vivre en « temps réel ».

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Dans ma gare, les guichetiers, dont le nombre a été réduit (passés de trois à un, je crois), se font souvent porter pâles, et le bâtiment de la gare est très fréquemment fermé. Le montage ci-dessus montre une situation que j’ai fréquemment vécue : la gare est fermée, et il faut donc s’adresser à un « automate de vente », mais ce dernier est en panne, ce qui impose de s’adresser à un guichet. Si on a un peu de temps avant son train, il existe un autre automate de vente, caché dans un souterrain. Il fonctionne généralement, car il est peu utilisé puisque l’endroit est sombre et isolé, excepté lorsqu’un train vient de passer et que ses passagers en sortent : on se retrouve alors à l’étroit dans la foule. Pas très confortable pour sortir sa carte-bleue ou son porte-monnaie.

Je ne fais pas partie des gens qui refusent l’automatisation. Si elle déleste les employés d’une charge absurde ou permet de fluidifier ou de faciliter certaines opérations, très bien. Mais dans de nombreux cas, j’ai l’impression que la motivation de l’automatisation n’est pas d’améliorer un service, mais juste d’en évacuer l’élément humain, non seulement pour son coût direct (pas si élevé), mais parce qu’il est capable de scrupules, d’empathie, de jugement ou d’initiative.

Le micro-blog lapidaire de Restif de la Bretonne (1779)

juin 9th, 2013 Posted in Mémoire, Vintage | 7 Comments »

Nicolas Edme Restif de la Bretonne (1734-1806) est un personnage attachant du XVIIIe siècle. D’origine paysanne, doué pour l’écriture, il a quitté sa Bourgogne natale pour devenir employé d’imprimerie à Paris. Il laisse une œuvre très abondante dont les textes les plus réputés sont Monsieur Nicolas, son autobiographie, et Les nuits de Paris, un témoignage sur la vie de la métropole peu avant puis pendant la Révolution française. On lui doit aussi des écrits érotiques1, moraux, philosophiques ou sociaux divers. Il s’est lié à de grandes figures intellectuelles de son temps : Beaumarchais, Louis-Sébastien Mercier, Cazotte, Sieyès, Bernardin de Saint-Pierre,…
Il a aussi été « mouche » (indicateur) pour la police royale, membre de la garde nationale pendant la Révolution, et lecteur des courriers interceptés sous l’Empire.
Constamment tiraillé par des problèmes d’argent, Il a été ce que l’on appelle aujourd’hui un « intellectuel précaire »2.

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Entre le 5 novembre 1779 et le début de la Révolution, Restif a eu l’habitudie de tracer des inscriptions sur les pierres de parapets de l’Île Saint-Louis3. Les enfants  du voisinage, qui avaient remarqué sa manie, se moquaient de lui et le surnommaient « Griffon ». En septembre 1785, après avoir constaté qu’une main malveillante effaçait systématiquement ses graffitis, Restif a commencé à en faire le relevé de manière méthodique et en a tiré un recueil manuscrit intitulé Mes Inscripcions4, que l’on a retrouvé par un complet hasard dans le dépôt des archives de la Bastille à la bibliothèque de l’Arsenal, où il a atterri, sans doute après une descente de police chez un éditeur ou un imprimeur. Restif avait l’habitude de cacher des manuscrits un peu partout et voulait que personne ne tombe sur celui-ci. Il faut dire qu’il ne se contente pas de relever ses graffitis, mais s’en remémore le contexte en détails et en nommant explicitement de nombreuses personnes. Bien qu’il ait cru que les passants pouvaient connaître les secrets de son cœur en lisant ses graffitis, ces inscriptions seraient plutôt incompréhensibles sans les précisions qu’y apporte l’auteur, puisqu’il s’agit en général de très courtes phrases en latin, précédées d’une date et qui n’ont de sens que pour celui qui les a écrites. Voici quelques exemples :

34. 25 f. Felicitas. Data tota. [bonheur, elle se donne toute]
39. 14 mart. Felix. [heureux]
41. 16 mart. Sara indignata [Sara indignée]
55. 27 ap. ferè lupanaris modo agit [elle s’est presque conduite comme une fille de joie]
77. 9 jun. Turbo infinitus [trouble infini]
78. 10 jun. Reconciliatio : cubat mecum [Réconciliation : on a couché ensemble]
86. 19 jun. Adest rivalis. Quærela sero [Mon rival y est. Grande querelle le soir]

Nombre des dates en question portent sur les liaisons de Restif avec telle ou telle femme, et font la chronique des faveurs que celles-ci lui ont accordé ou des trahisons qu’il a subi. Sa liaison avec Sara, la fille de sa logeuse Mme Debée, qui a inspiré La dernière aventure d’un homme de quarante-cinq ans, tient une place de choix dans Les Inscripcions, On y voit l’auteur enamouré, romantique, jaloux, d’une jouvencelle dont il achète les charmes mais qu’il partage avec plusieurs autres hommes. Il parle aussi de sa vie professionnelle, de l’état d’avancement de ses écrits, des dettes de sa femme ou des violences conjugales dont était victime sa fille aînée, Agnès, qui avait dû fuir son époux, l’infâme Augé — un véritable sadique  —, pour se réfugier chez son père.

À gauche, un portrait de Restif. À droite, une illustration pour ses Nuits de Paris.

À gauche, un portrait de Restif. À droite, une illustration pour ses Nuits de Paris, originellement nommées Le Hibou – d’où le hibou sur le chapeau.

La 1164e inscription date du 19 août 1787 et est la dernière du manuscrit, on ignore si d’autres pages recensant des inscriptions ultérieures ont été rédigées.
Ces Inscripcions ont permis d’éclairer et de valider les faits mentionnés dans Monsieur Nicolas ou dans d’autres écrits de Restif traitant de personnes existantes, et de montrer que Restif s’était conformé au projet autobiographique5 de Jean-Jacques Rousseau, qu’il admirait beaucoup et à qui il était comparé puisque certains le surnommaient le Rousseau du ruisseau.

Cette activité graphomane a eu une grande importance dans l’existence de Restif de la Bretonne, puisqu’elle s’étend sur des années et qu’il a tenu à la perpétuer malgré les moqueries et les insultes.

Je passai donc, vers les quatre heures, lorsque les enfants qui sortaient en grand nombre du Salut, et débouchaient par la rue Poulletier, se mirent à courir après moi, en criant. Il y avait surtout un grand poliçon de plus de cinq pieds deux pouces, en saro de laine, qui avait l’air d’un mendiant, qui vint me regarder sous le nez. Je continuai ma promenade, sans paraître faire attention à cette canaille (…) J’ai résolu de ne pas céder, mais de continuer à me promener tranquillement.

Le harcèlement6 qu’il subissait l’empêchait de dormir et a finalement contraint Restif à ne plus effectuer ses promenades que tard le soir. Il avait demandé l’aide de la force publique, sans succès. Imaginez un auteur de graffitis, aujourd’hui, qui irait se plaindre au commissariat quand on efface ses œuvres.

  1. Restif a publié en 1798 une Anti-Justine, destinée à conjurer les effets que provoquaient sur lui la lecture de Sade, et qu’il décrit comme « un erotikon savoureux, mais non cruel ». Très curieusement, le sadisme du marquis choque plutôt moins aujourd’hui que le recours constant à l’inceste chez Restif. []
  2. Restif n’était pas un cas isolé. Les décennies qui ont précédé la Révolution française ont vu le nombre de français instruits, et même diplômés de l’université, augmenter de manière importante, sans que le nombre d’emplois relatifs à leurs compétences ne suive la même progression. Certains historiens avancent que cette situation a provoqué un ressentiment général et une forte envie de bouleverser l’ordre social, appuyée par la vitalité intellectuelle qui s’est exprimée, notamment, par la multiplication des pamphlets. []
  3. En expliquant l’origine de son habitude d’écrire sur les murs, Restif raconte que c’est une douleur à la poitrine qui a motivé sa première inscription : « Je la fis dans cette idée : verrai-je cette marque l’année prochaine ? Il me semble que, si je la revoyais, j’éprouverais un sentiment de plaisir, et le plaisir est si rare, vers l’automne de la vie, qu’il est bien permis d’en rechercher les occasions ». L’inscription suivante est motivée par le même genre d’angoisses :  « une idée me frappe : Combien d’êtres commencent cette année et ne la finiront pas? Serai-je du nombre de ces infortunés? ». []
  4. Restif de la Bretonne avait pour projet de simplifier l’orthographe. []
  5. «Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme, ce sera moi.» — J.-J. Rousseau, Les ConfessionsLes Confessions n’ont commencé à être publiées qu’en 1782, mais leur existence était bien connue du public de l’époque. []
  6. On le voit, ce qu’on nomme les « trolls » sur Internet, et ce qu’on nomme les « toyeurs » ou les « slasheurs » dans le graffiti, existent aussi depuis longtemps. []

Darkdrive

juin 7th, 2013 Posted in Hacker au cinéma, Interactivité au cinéma | No Comments »

darkdrive_dvdDarkdrive (1997) est un film de Phillip J. Roth, producteur et parfois réalisateur de quatre-vingt films d’horreur ou de science-fictions à petits budget aux titres allèchants tels que Prototype X29A, A.P.E.X. (son chef d’œuvre, apparemment), supercollider, Velocity Trap, Total Reality, Digital Man ou encore Mindstorm. Sur Amazon, les critiques des clients se terminent souvent par des avertissements tels que « Don’t watch this movie! » (ne regardez pas ce film), « A waste of time » (une perte de temps), « Avoid at all cost » (évitez à tout prix) ou encore « If you can follow this plot you need professional help » (si vous parvenez à suivre l’histoire, alors vous devez vous faire suivre par un professionnel). Ce dernier conseil m’a rassuré, car je n’ai pas compris grand chose à Darkdrive.
Il y a pourtant un début de bonne idée : dans un futur proche, les prisonniers sont enfermés dans un monde virtuel, the Matrix, la matrice. On ne comprend pas les détails techniques, on voit qu’ils sont placés sur un fauteuil, qui coulisse sur un rail, mais on ignore où est censé partir ce fauteuil, on ne le voit monter de quelques centimètres, puis être inondé de lumière, avant que la caméra, pudiquement, change de plan et ramène le spectateur dans le laboratoire sous-éclairé où travaillent les scientifiques en blouse blanche de la société Zircon, qui dirige ce programme.
Steven Falcon, l’inventeur du système, démissionne car il a découvert que cette prison virtuelle était trop dangereuse : des hackers peuvent y accéder depuis Internet, ce qui pour une raison incompréhensible a tué tous les habitants du quartier où habitaient lesdits pirates, à commencer par eux.

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La société Zircon a besoin de Steven Falcon pour se rendre dans la prison virtuelle. Afin de le convaincre, ils placent une bombe dans le panier de pique-nique de son épouse Julie (Julie Benz, que les amateurs de Buffy ont connue en Darla) qui venait justement de lui apprendre qu’elle était enceinte. Elle meurt. Il est triste, alors le soir il s’installe sur sa terrasse, un verre de whisky à la main, pour visionner des souvenirs du passé1 à l’aide d’un casque de réalité virtuelle tandis qu’un saxophone mélancolique joue un air piqué sur la bande originale de Blade Runner.
Les gens de Zircon expliquent à Falcon que le coupable de cet attentat au panier de pique-nique est en fait un dénommé Shadow man, un criminel emprisonné dans le monde virtuel. Convaincu, Falcon se fait placer sur le fauteuil magique et part enquêter dans la matrice sur le shadowman. Il y rencontre un barman qui donne des conseils, deux voyous qui cherchent à lui dérober un disque sur lequel se trouve la moitié du code qui permet de revenir dans le monde tangible, et enfin une méchante criminelle, Tilda (Claire Stansfield).
Dans le monde virtuel, il retrouve son épouse décédée. Après s’être battu contre Tilda, il rencontre enfin le mystérieux Shadow Man, qui n’est autre que lui-même. Ça se complique, mais ce il y a pire, un flashback totalement incompréhensible vient expliquer au spectateur le pourquoi de la situation, mais au troisième visionnage de cette partie, je n’ai toujours rien compris. En accord avec lui-même (enfin en accord avec son double, le Shadow Man), il décide de retourner dans monde réel où il sait qu’on va le tuer mais où il sera vengé immédiatement par une surtension qui détruira le laboratoire de la société Zircon.
Une fois tout cela fait, Falken arrive chez les morts, où il rencontre une mystérieuse petite fille et retrouve son épouse.

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Le scénariste a vu Total Recall, Johnny Mnemonic, VirtuosityTwin Peaks (dont la musique et certaines ambiances sont pastichées), Blade RunnerWild Palms, et sans doute bien d’autres films, mais n’y a strictement rien compris et mélange sans logique des idées prises ici ou là. Les acteurs s’engagent totalement dans des rôles absurdes et une histoire absurde : Ken Olandt (Falcon) joue très bien le mari qui vient de voir exploser sa femme pendant un pique-nique et qui ne desserre pas les dents tout en acceptant de mener une enquête dans une prison virtuelle incontrôlable. Gian Carlo Scandiuzzi joue très bien le rôle de Matthew, le supérieur de Falcon qui en fait le trahit. Julie Benz, la vraie star du film, même si on ne l’y voit que quelques minutes, met tout son talent dans son annonce de grossesse et l’on est charmé par ses yeux à la fois impatients de faire connaître une bonne nouvelle, et anxieux de la réaction qu’aura l’heureux papa. William Hall fait un très bon barman virtuel qui pose des questions. Enfin, Claire Stansfield est une honnête psychopathe homicide. Connue pour son personnage de Atli dans quelques épisodes de la série Xena la guerrière, Claire Stansfield a un physique assez impressionnant et dépasse tous les autres acteurs de plusieurs centimètres2.

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Un très mauvais film, donc, réalisé par quelqu’un qui ne comprend pas son propre scénario et qui a une idée plus que vague des technologies qu’il utilise. Par exemple, le hacker qui pirate la matrice utilise trois écrans en même temps, mais en plus, porte un casque de réalité virtuelle.
Je ne trouve vraiment rien à sauver dans ce film en tant que spectateur — et même en tant que spectateur amateur de mauvais films —, mais il m’intéresse tout de même par la manière ignorante dont il traite les technologies informatiques, qui ne sont ici que des monstres comme les autres : pour l’auteur du scénario, un extra-terrestre à tentacules, un robot tueur ou un monde virtuel sont des jouets interchangeables qui peuvent être utilisés sans s’embarrasser de justifications logiques ou, bien entendu, scientifiques.

  1. Les souvenirs que visionne Falcon le montrent avec son épouse dans divers moments de leur vie intime. On se demande bien qui a filmé ses images. []
  2. On peut s’interroger sur le poncif visuel qui pousse les réalisateurs, hors intention comique, à n’employer les femmes grandes que dans des rôles de ce genre, et, inversement, à ne donner des rôles de « femme honnête » qu’à des actrices plus petites que le héros (ou dont on masque l’allure imposante à l’aide d’astuces de prise de vue, comme c’est le cas pour Nicole Kidman, par exemple). []

Eyeborgs

juin 5th, 2013 Posted in Ordinateur au cinéma, Robot au cinéma, Surveillance au cinéma | No Comments »

eyeborgs_dvd(attention, je raconte le film)

Eyeborgs (2009) est un film « direct-to-video », c’est à dire qu’il n’a pas été montré en salles. Il a été acheté par la chaîne SyFy et on le trouve facilement en DVD.
Le héros du film est un agent de la sécurité nationale, R.J. Reynolds, dit « Gunner », interprété par Adrian Paul1.
Ici, Gunner cherche à empêcher des activistes de saboter la société de la surveillance qu’est devenue l’Amérique, où toutes les images captées par des caméras publiques ou privées du monde sont traitées par l’Optical Defense Intelligence Network (ODIN), un immense système informatique.

Afin de décupler les capacités du réseau de surveillance, le président Hewes a imposé les « Eyeborgs », des caméras robotisées et autonomes dont le modèle le plus courant est un œil cyclope bipède. On rencontre aussi fréquemment un modèle nommé 4N6 (pour « forensics ») spécialisé dans l’investigation scientifique, qui ressemble à un crabe ou à une araignée et qui, outre sa capacité à filmer, peut effectuer des prélèvements ou des analyses,  L’objectif visé par ce réseau extravagant est la sécurité face à la criminalité et surtout, au terrorisme, qui est devenue une obsession planétaire. Gunner soutient ce système parce que son épouse a été assassinée et son fils enlevé. À l’époque, il était allé dire devant le Sénat que ce fait-divers aurait pu être empêché si la surveillance avait été plus étendue. La médiatisation de son cas fait partie des événements qui ont directement permis aux Eyeborgs d’être acceptés par le public.

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Gunner enquête sur le terroriste Sankur, qu’une policière décrit comme le « mélange de Charles Manson et de Karl Marx ». Arrêté alors qu’il s’apprêtait à tuer le neveu du président, Sankur tient des propos incohérents, prétend que les Eyeborgs ne sont pas que des caméras mais aussi des armes, et finit par se suicider dans les locaux de la police, du moins en apparence, puisque c’est ce que montrent toutes les caméras de surveillance. Mais le spectateur, lui, sait que les choses ne se sont pas passées de cette manière et que ce sont les Eyeborgs qui lui ont fait faire une chute mortelle : ces appareils constituent bien une menace.

Barbara Hawkins, journaliste, vient interroger Gunner dans les locaux de la Sécurité nationale et y est témoin de la chute mortelle de Sankur. Elle découvre, à l’aide de son cameraman Eric, que certaines images de surveillance fournies par les Eyebots ont été trafiquées. Mais elle ne peut pas disposer de preuve car en les lui amenant, son cameraman meurt dans un accident de voiture, apparemment ivre. Ayant eu son collaborateur au téléphone quelques minutes plus tôt, Barbara pense qu’il n’avait pas bu, et elle a raison : c’est un robot 4N6 qui a provoqué l’accident après avoir forcé sa victime à ingérer une grande quantité de bière. Mais Eric est parvenu à s’extraire de son véhicule accidenté, alors le drone l’a achevé à coup de lance-flammes.

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Le cameraman Eric, qui accompagne Barbara Hawkins en reportage (haut) bientôt assassiné, à coup de lance-flammes, par un drone qui vient de provoquer un accident de voiture (bas).

Quelques jours plus tôt, alors que son cadreur lui avait fait une réflexion qui lui avait déplu, Barbara Hawkins avait dit à ce dernier, sous forme de plaisanterie bien sûr : « Il existe des machines qui font le même boulot que toi, la parole en moins ». Une fois son cameraman mort, effectivement, elle remplacera ce dernier par une caméra robot. On apprend au passage que le journalisme est devenu une profession très réglementée qui ne peut être exercée que par des professionnels officiellement accrédités, comme pendant les guerres.

De son côté, Gunner s’intéresse au neveu du président, Jarett, un punk aux cheveux violets qui n’a plus de rapports avec son oncle depuis des années et qui méprise sa politique, mais qui a été invité à donner un concert devant lui. La guitare de Jarett a été détruite et il la fait réparer par G-Man (Danny Trejo, le « machete » du film éponyme de Robert Rodriguez), un activiste anti-eyeborgs qui place une charge explosive dans la guitare.
Gunner finit par comprendre que le monde d’images vidéo dans lequel il baigne peut être truqué, et que lorsque l’on dit avoir vu soi-même quelque chose, c’est souvent en parlant de ce qui est montré par une caméra de télévision ou de surveillance et non observé par soi-même2. Il découvre peu à peu que les Eyeborgs ont des activités plus que suspectes et veut absolument en avertir le président, car il pense que ces drones de surveillance ont été piratés par des terroristes. Lorsque Jarett, qui croit lui aussi que les Eyeborgs ne sont pas pacifiques, tente d’en parler à son oncle au téléphone, celui-ci lui recommande d’être discret et de n’en parler à personne. Cette fois, le spectateur en est certain : le président est le responsable

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Ronni, la petite amie de Jarett, est attaquée chez elle par un drone « araignée » qui va maquiller le meurtre en suicide.

Lorsque Jarett vient donner son concert en plein débat télévisé du président, il découvre que la salle depuis laquelle son oncle donne la répartie à une candidate opposée est vide. C’est ce que Gunner et son équipe découvriront à leur tour peu après : il n’y a pas de débat, pas de public, pas de président, le véritable président Hewes est sans doute mort depuis longtemps et les États-Unis sont en fait dirigés par le système ODIN, qui déclenche des guerres dans le monde entier, notamment au Zimbakistan, pour imposer ses drones dominer la Terre entière. Si Jarett a été attiré dans la salle du débat ce n’est pas pour donner un concert mais pour être scanné et éliminé. Dans la salle de conférences, Gunner découvre deux nouveaux types de drones : des petits chars militaires armés de fusils mitrailleurs, et de grands robots d’abord quadrupèdes qui se tiennent ensuite sur deux jambes et manient des couteaux pour tuer tous les humains qui se trouvent dans leur champ de vision.

Au prix de la mort atroce de tous ses équipiers, Gunner parvient à extraire Jarett du bâtiment où il était détenu. Barbara, qui s’y trouve encore, se sacrifie en tirant une balle sur la guitare piégée de Jarett : le pâté de maison entier est détruit.

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Ici avec la journaliste Barbara et le policier Gunner, le jeune punk Jarett essaie d’avertir le président des États-Unis d’Amérique, son oncle, qu’il est en danger. Ce dernier lui recommande de n’en parler à personne.

L’épilogue ne règle rien : Jarett se cache dans une église, déguisé en enfant de chœur, et Gunner assiste à la télévision au serment du vice-président, qui devient le nouveau président des États-Unis et qui, dès sa prise de fonction promet qu’il y aura encore et toujours plus d’Eyeborgs. Le film se termine sur un acte de rébellion désespéré : Gunner, suivi par un Eyeborg, détruit ce dernier à coup de barre de fer.

On ne nous dit pas si ODIN est effectivement un système « pensant », comme Echelon dans un film chroniqué récemment3, ni, le cas échéant, comment il l’est devenu, ni ce qui justifie ses meurtres barbares. Le scénario ressemble furieusement à celui d’un pilote de série télévisée qu’à un film véritable : à la fin du récit, de nombreuses questions sont en suspens, le héros a compris la menace qui pesait sur le monde et il est une des seules personnes à en être averti et même, une des seules à y croire, mais rien n’est réglé.

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Officiellement, la salle est remplie par un nombreux public et le président est sur scène, en train de répondre à des questions qui lui sont posées en duplex. C’est ce que voient tous les gens qui sont devant leur poste de télévision, mais en réalité, la salle est totalement vide.

Le sujet du film est évidemment celui de savoir à quel moment on perd toute liberté à force de vouloir défendre la liberté. Benjamin Franklin est cité pour sa célèbre phrase : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ». Les allusions au Patriot Act et à une « septième guerre du Golfe » ne laissent aucun doute sur les intentions politiques des scénaristes : Eyeborgs s’inscrit parmi les films qui font un inventaire négatif des années Bush.

Malheureusement, le réalisateur et co-scénariste, Richard Clabaugh, n’est pas Paul Verhoeven et ce Eyeborgs manque sa chance d’être à la « société de la surveillance » ce que Robocop a été en son temps à la question de la privatisation de la sécurité urbaine. Le résultat est un peu piteux mais j’ai du mal à dire exactement pourquoi, car il y a de bonnes idées, les acteurs sont corrects, et les effets spéciaux sont très réussis si l’on considère la modestie relative du budget de production, un peu moins de quatre millions de dollars. Les robots sont incrustés dans des scènes « live » alors que le film presque intégralement filmé à l’épaule, ce qui constitue à mon avis un vrai exploit. Le processus de fabrication du film sort un peu des canons hollywoodiens puisque le studio affecté aux effets spéciaux est une minuscule société de post-production de Caroline du Nord — où a été tourné le film. La co-scénariste, Fran Clabaugh, épouse du réalisateur, est aussi la monteuse du film. Le producteur, de même que les cascadeurs, ont des rôles importants dans le scénario.

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Gunner se bat vaillamment contre les drones et survit à l’aventure, mais un nouveau président prête serment et promet qu’il augmentera le nombre d’Eyeborgs,..

Le réalisateur a travaillé comme directeur de la photographie sur de nombreux films « de genre » tels que Warlock, HellraiserLa prophétie, Python, Phantoms,… Et cela se ressent dans le goût des drones de surveillance pour le meurtre sale : ils ne se contentent pas de tuer, ils le font en coupant, en fauchant, en mitraillant, en perçant, en carbonisant, ce qui va un peu à l’inverse de la fourberie avec laquelle ils dissimulent leur nature hostile au grand public. Le message politique est un peu facile mais réjouissant, en revanche la réalisation et le scénario manquent un peu de relief. C’est souvent ça, le cinéma « Z » : une grande liberté et des idées en pagaille qui se trouvent finalement gâchées par des poncifs mal maîtrisés, par un manque de soin et par une forte dose de complaisance. Dommage.

  1. Adrian Paul était le Duncan MacLeod de la série Highlander, où son personnage était un « immortel », qui ne pouvait pas vieillir. De manière assez troublante, l’acteur semble avoir exactement la tête qu’il avait il y a vingt ans. Aujourd’hui encore, il paraît qu’il ne peut pas se montrer dans un lieu public sans que quelqu’un ne vienne lui dire « À la fin, il n’en restera qu’un » — la formule redondante de Highlander. []
  2. Lorsqu’il a montré à Sankur une vidéo le montrant en train de commettre un meurtre, ce dernier avait nié : « I didn’t do it » — « Are you saying I can’t trust what I see with my own eyes ? » — « You’re not seeing it with your own eyes. You are seing it with their eyes ». []
  3. Echelon Conspiracy, lui aussi sorti en 2009. L’année précédente était sorti Eagle Eye, en Français l’Œil du mal, toujours sur un thème voisin, celui du dispositif de surveillance qui devient un dictateur. []