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8th Wonderland

mai 13th, 2010 Posted in Hacker au cinéma, indices, Interactivité au cinéma, Parano

8th Wonderland est un film de politique-fiction et/ou un techno-thriller produit en France et réalisé par Nicolas Alberny (né en 1977) et Jean Mach (né en 1969, auteur du long-métrage Par l’odeur alléché). Il est sorti en salles hier et, contrairement à toutes mes habitudes, je n’ai pas attendu cinq mois la sortie en DVD pour le voir : son propos est trop proche de mes sujets de prédilection. Notons que le film a été réalisé en 2007, même s’il ne sort que maintenant.

Je ne peux pas raconter le film entier, mais la bande-annonce en dit déjà beaucoup. 8th Wonderland (jeu de mot qui signifie à la fois « le huitième pays des merveilles » et « le pays huitième merveille ») est une nation virtuelle formée sur Internet par une communauté de personnes venues de tous les endroits du globe. Le mode de recrutement des « wonderlandais » n’est pas vraiment expliqué mais on suppose que cela fonctionne par cooptation. Des millions de gens y adhèrent, en tout cas, et paient un impôt symbolique mais suffisant pour mettre au point des opérations politiques.
Des votations régulières sont organisées sur 8th Wonderland pour décider d’actions diverses destinées à améliorer le monde, dans un esprit assez proche de celui des Yes Men, ces artistes potaches sérieux qui utilisent le canular pour montrer la rapacité, le ridicule ou la mesquinerie des grandes sociétés capitalistes. Parmi les premières actions des citoyens de 8th Wonderland, on remarque l’édition d’une bible darwiniste ou l’installation de distributeurs de préservatifs dans les églises de la cité du Vatican. Organisés et déterminés, les Wonderlandais sont tout de même déçus de la portée limitée de leurs actions : le « buzz » ne dure pas et ne marque pas forcément les esprits. L’action se radicalise alors et fraie avec l’illégalité. Par exemple, des footballers-vedettes sont kidnappés pour être forcés à assembler des chaussures de sport au milieu d’enfants asiatiques sous la direction de contremaîtres impitoyables (et armés).
Au départ, l’existence d’8th Wonderland n’est connue que de ses citoyens, mais il est difficile de rester totalement discret et la presse commence à se pencher sur le sujet. Un beau jour, un homme se présente à la télévision comme étant le créateur de 8th Wonderland. La constitution du pays virtuel stipule que le créateur du site, que tout le monde nomme « le webmaster », est un citoyen comme les autres et qu’il n’a pas plus de poids qu’un autre, mais personne ne connaît son identité : et s’il s’agissait bien de lui ? Bien qu’il sorte de nulle part, John McClane — c’est son nom — semble en savoir très long sur le pays qu’il prétend représenter… et dont le nom lui sert à faire des publicités pour des yoghourts. On s’amusera ici de la manière dont les médias acceptent sans vérifications le statut que prétend avoir McClane.
La communauté des wonderlandais décide alors d’élire son représentant public officiel, appelé « ambassadeur ».
Je m’arrêterai ici pour ce qui est du résumé du film, je ne voudrais pas en éventer le suspense.

Le sujet rejoint des préoccupations très actuelles : une démocratie qui s’appuie sur la sagesse de la foule peut-elle suppléer à un mode de gouvernement jugé vieillissant, manipulateur, corrompu et ayant perdu tout souci du bien-être des individus ? Nous croyons moins que jamais en nos dirigeants, en nos patrons, et nous nous méfions même à présent de nos banquiers. La mondialisation de l’information nous permet de constater que, quelles que soient les cultures, quels que soient les régimes, la crise de confiance est générale et que le discours qui consiste à dire que les choses sont pires ailleurs ne tient plus, ou fonctionne moins. Des initiatives diverses, parfois spontanées, font du réseau Internet un lieu d’échanges, de mobilisation et de citoyenneté qui parviennent parfois à remettre en cause temporairement les hiérarchies les plus établies : flashmobs, révolution « verte » twitter en Iran, et pourquoi pas, Wikipédia ou la blogosphère.
Je crois que 8th Wonderland est le premier film de fiction à traiter aussi systématiquement du sujet. Je me demande si ses jeunes auteurs ont lu Convoi™ (1990) dont il était question ici-même il y a quelques semaines, mais cette bande dessinée partage quelques idées avec 8th Wonderland : l’espace virtuel utilisé pour une conjuration entre mondes distants ; le créateur du lieu dont personne ne connaît l’identité. Difficile de ne pas penser aussi à Sur l’onde de choc (1975) de John Brunner, roman dont il faudra bien que je parle ici en détail un jour.
La réalisation n’est pas malhabile et prend pour l’essentiel la forme d’un long zapping entre actualités télévisées, talks-shows, scènes « in real life » et discussions sur le réseau entre wonderlandais. On entend une dizaines de langues (sous-titrées) au cours du film, ce qui est assez agréable et plutôt pertinent. À ce sujet, notons qu’il existe une version en langue française du film. Cette version n’est pas la version originale et ceux qui l’ont vu semblent avoir détesté le film, si je me fie aux commentaires publiés sur Allociné.
Afin de rendre les dialogues des citoyens wonderlandais supportables à l’écran, et afin de rendre compte de la multitude des individus, une interface en trois dimensions a été inventée : un carrousel de vidéos qui s’adressent les unes aux autres. En le voyant j’ai pensé à T_Visionarium (2008, par Neil Brown, Dennis Del Favero, Matt McGinity, Jeffrey Shaw et Peter Weibel), une interface qui existe et qui permet de zapper en tendant le bras parmi des centaines d’écrans en relief qui entourent le spectateur.
Le premier défaut du film à mon sens apparaît à cet endroit : les wonderlandais sont plusieurs millions nous dit-on, et effectivement des milliers de vignettes sont visibles à l’écran… Mais seule une quinzaine de figures sont présentes en permanence. L’écueil était prévisible car sur Internet, comme dans la vie réelle, la démocratie de masse ne parvient pas à donner un poids égal à des millions d’individus, il y a toujours un stade à partir duquel le citoyen devient une abstraction et où sa capacité à être écouté, sauf exception, est réduite à zéro. Les auteurs auraient pu observer le fonctionnement de Wikipédia, qui fournit des pistes quant à ce qui est possible et ce qui ne l’est sans doute pas en matière de démocratie totale.

Le second défaut, qui a légèrement amoindri mon plaisir de spectateur, c’est la naïveté souvent assez occidentalo-centrée (malgré de louables efforts) de la hiérarchie des grandes causes politique qui anime les activistes wonderlandais (les délocalisations, les préservatifs, le darwinisme…), ainsi que le léger manque de finesse géopolitique. Je ne pense pas par exemple qu’un habitant d’un pays proche-oriental envahi par les États-Unis (que l’on suppose être l’Irak) se fâchera contre son épouse parce que celle-ci soutient le projet d’empêcher un pays proche-oriental non nommé (mais qui a la réputation d’être belliqueux et de chercher à se doter de la bombe atomique, on pense à l’Iran, même si l’épouse du président porte un niqab et non un tchador) de disposer d’une technologie nucléaire ex-soviétique : les rapports véritables entre nations moyen-orientales sont nettement plus compliqués que ne le laisse penser le journal télévisé français, et la solidarité stratégique entre iraniens et irakiens (si c’est bien d’eux que l’on parlait) ne me semble pas une évidence.
Ceci dit il est rare que ces aspects précis me semblent traités par les films de « genre » avec une sagacité infaillible, alors peu importe. Du reste 8th Wonderland ne se prend pas trop au sérieux et on trouve quelques scènes sciemment bouffonnes, comme l’intervention d’une interprète, citoyenne de 8th Wonderland, qui profite de sa position pour brouiller deux chefs d’états en prêtant à l’un et à l’autre des insultes qu’ils n’ont pas proférées — scène qui rappelle une excellente Tranche de vie de Gérard Lauzier.
De même, et je pense que c’était de l’humour, le cas de 8th Wonderland est traité dans par une cellule anti-terroriste britannique qui est un peu un pastiche comique du CTU de la série 24 heures Chrono : on y met des jours avant de localiser le serveur qui abrite le pays virtuel et qu’un employé des services de renseignements passe le clair de ses heures de bureau à « chatter » à haute voix avec ses compatriotes de 8th Wonderland.
Parfois, la succession des intervenants issus de lieux choisis  (Inde, Chine, Afrique de l’ouest, Grande-Bretagne, France,…) rappelle les publicités actuelles pour des multinationales qui nous vendent les « effets positifs de la mondialisation » : tous les ouvriers d’une marque unis pour dire leur fierté (qu’ils soient payés un dollar ou cent, tous proclament : « my Toyota! ») ou pour vanter les mérites d’une crème anti-rides… On pourrait y voir la reprise d’un poncif de la communication, mais ça n’est pas nécessairement une maladresse.

Concernant les interfaces, je note deux bizarreries. Tout d’abord, les images de webcams sont parcourues d’interférences liées à la tradition de la télévision : bruit gaussien, désynchronisation, déformations — rien à voir avec les images parcourues d’artefacts, de glitchs, dont nous avons l’habitude sur support numérique. Ensuite, personne n’utilise de clavier ou de souris, toutes les fonctions interactives sont activées par la voix. Ces deux choix ont quelque chose de légèrement désuet qui n’est pas inintéressant et dont on comprend sans peine l’intérêt cinématographique (rien de plus morne que de voir quelqu’un surfer sur Internet), mais qui n’en reste pas moins inattendu.

Le film remplit très bien son contrat et apporte en France un genre de cinéma et des préoccupations complètement inédits. Les personnages manquent parfois un tout petit peu de consistance, mais ce n’est pas incohérent, la question de la démocratie réelle et absolue est aussi celle de la médiocrité. Le personnage de John McClane s’avère au fil du scénario très intéressant et constitue un élément inattendu et bienvenu du scénario. J’ai apprécié que le film contienne plusieurs petits mystères, plusieurs questions jamais réglées… J’ai aussi apprécié l’absence de morale claire et définitive : la radicalisation est-elle une fatalité ? Le mieux est-il l’ennemi du bien ? La paranoïa est-elle l’aboutissement de toute conjuration ? La course au progrès aboutit-elle toujours à la réaction ? L’exercice d’un pouvoir se heurte-t-il nécessairement à ses contradictions ? Au fond, rien de tout ça n’est tranché, 8th Wonderland est présenté comme une expérience qui pourra déboucher sur d’autres expériences, et n’est ni une charge contre la démocratie directe ni une réclame sans bémol pour ce mode de gouvernement. Le film est parcouru par une métaphore entomologique qui n’a rien de limpide non plus et une fois encore, je vois ça comme une qualité. Je serais néanmoins curieux de connaître un peu mieux les positions des réalisateurs.
Bref, je pense que c’est un film que l’on peut conseiller et qui apporte une pierre à des débats importants et actuels. Je marche, je soutiens !

(note: les photographies sont issues du dossier de presse)

  1. 14 Responses to “8th Wonderland”

  2. By Emmanuel on Mai 14, 2010

    J’avais préféré attendre de voir le film avant de lire l’article. Venant d’en sortir je peut donc dire que, et bien, « pas mieux »…

    Depuis le tournage en 2007 on peut dire que la réalité a rattrapé le scénario, (facebook souvent comparé à un « pays virtuel » même si il lui manque l’altruisme de 8th wonderland). On en est peut-être pas encore là en terme de pouvoir d’action réel (les apéro géants géants ou les flashmobs ne sont pas encore des motions), mais l’idée de la conscience collective et d’une influence sur des changement réels sont là, et c’est une bonne synthèse du potentiel d’Internet, au moment où l’on parle de neutralité du net etc (ça me fait penser aussi a la ligue odebi et son armée numérique).

    Au final je me demande si le cinéma est le support le plus adapté. Vu qu’une bonne part du film se passe sur des écrans, les fameuses interférences m’auraient moins gêné sur un pc. Peut-être que l’immersion en serait d’ailleurs plus grande sur un ordinateur ? Imaginez si l’on pouvait même se voir « spectateur » d’une réunion virtuel en train de se dérouler dans le film par exemple (hum bien que ça complique un peu la chose techniquement).

    Sinon pour la position des réalisateur je suis tombé sur cet article en voulant vérifier la date du film : http://divergences.be/spip.php?article1392

  3. By Jean-no on Mai 15, 2010

    @Emmanuel : merci de rappeler que le tournage date de 2007, il s’est effectivement passé pas mal de choses en trois ans. L’interview est intéressante, pas étonnante, mais elle met les choses au point. En lisant quelques critiques à droite ou à gauche j’ai vu que pour beaucoup, le film était une satire de l’engagement politique sur Internet, ou un regard critique sur la question, mais ça me semblait erroné et cette interview me le confirme.

  4. By ShadowS on Mai 17, 2010

    Merci de signaler ce film qui m’a l’air d’aborder un aspect intéressant du concept démocratique. Hélas pour moi, aucune salle ne le programme dans ma province bovarienne…

  5. By Jean-no on Mai 17, 2010

    @ShadowS : et attention, si tu le trouves dans ton coin (j’ai lu que le film était passé à St-Lo récemment : on ne fait pas plus bovarien), ça sera peut-être en V.O., version qu’il faut absolument éviter.

  6. By Thomas Grascoeur on Mai 21, 2010

    Un film au pitch assez génial, qui soulève méthodiquement toutes les questions fondamentales auxquelles nous sommes confrontés… unique en son genre

  7. By rxra on Mai 26, 2010

    > ça sera peut-être en V.O., version qu’il faut absolument éviter.

    pourquoi ?

  8. By rxra on Mai 26, 2010

    @jean-no : en fait tu voulais dire VF ?

  9. By Jean-no on Mai 26, 2010

    @rxra : oui, la VF, qui n’est pas la VO bien que le film soit français

  10. By Wood on Juin 1, 2010

    Bon, je suis allé le voir aujourd’hui, et une petite remarque à chaud : les manifs du début avec ls masques de dindes m’ont tout de suite fait penser au phénomène « project chanology » où les utilisateurs de 4chan, se présentant sous le nom collectif « anonymous » sont allés manifester contre l’église de scientologie en portant les masques « Guy Fawkes » inspirés du film (et de la BD) « V pour Vendetta ».

    http://en.wikipedia.org/wiki/Project_Chanology

  11. By Jean-no on Juin 1, 2010

    C’est vrai. Note que le film est contemporain de ce dont tu parles (sa sortie a été différée de deux ans apparemment).

  12. By escabda on Jan 17, 2011

    Bonjour
    J’aimerais vraiment voir ce film..mais ou le trouver..??
    Merci de vos réponses.

  13. By Jean-no on Jan 17, 2011

    @escabda : bonjour. Le film est disponible en VOD et bientôt en DVD.

  14. By macky09 on Jan 24, 2011

    pour ceux que ca intéresse le film est dispo sur l’app store d’IOs

  15. By ShadowS on Jan 26, 2011

    Ah merci bien de nous le signaler macky09, on le trouvait nulle part !

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