février 11th, 2013 Posted in Mauvaise humeur | 39 Comments »
(En quelques semaines mon blog actual Pokémons s’est rempli d’animaux merveilleux ou étonnants et a rencontré un grand succès. Après m’être intéressé à toutes sortes d’animaux marins, d’insectes ou d’oiseaux amusants, j’ai choisi de me pencher sur un mammifère assez extraordinaire mais qui nous est plutôt familier, puisqu’il s’agit de nous-mêmes, l’homo sapiens. Je lui ai consacré un article à part, mais j’ai eu envie de publier celui-ci ici aussi, dans une version légèrement remaniée et dont les images sont légendées, en me disant qu’il toucherait un autre public. Même si je m’éloigne des sujets habituellement traités sur le présent blog, ce texte constitue une assez bonne expression de mon spleen anarcho-écologiste)
Homo sapiens
Arrivé à deux-cent “vrais Pokémons”, j’ai voulu consacrer une (longue) page à un des animaux les plus effrayants et les plus étonnants qui peuplent cette planète : l’humain. Au départ, un singe parmi d’autres, il a tiré de ses dons la capacité et l’envie d’exercer un pouvoir sur tous les autres animaux. Et il y est en grande partie parvenu.

Jane Goodall (à droite sur l’image), primatologue, éthologue, anthropologue, qui a montré que les chimpanzés utilisaient des outils pour s’alimenter.
L’homo sapiens fait partie des grands singes (les hominidés), au même titre que l’orang-outan, le gorille, le chimpanzé et le chimpanzé bonobo. Le mâle humain a un poids moyen de 80 kilos mais ce chiffre peut facilement être dépassé dans certaines conditions d’alimentation : le record absolu a été atteint par un homme adulte qui pesait près d’une demi-tonne.
Comme tous les grands singes, l’humain a des poils sur l’ensemble du corps, mais ceux-ci sont généralement peu visibles et épars, excepté dans certaines zones très localisées telles que la tête, le dessous des bras et les alentours des organes reproducteurs. Il existe un léger dimorphisme entre les mâles et les femelles, les premiers étant généralement un peu plus agressifs, dotés d’une corpulence et d’une masse musculaire légèrement supérieure et d’une peau plus foncée et sensiblement moins douce au toucher. Les femelles ont une apparence plus juvénile, avec un maxillaire moins anguleux, un front moins fuyant et des cavités orbitales arrondies, notamment. Hors des fonctions purement biologiques (production de gamètes, grossesse, allaitement), la distinction des rôles entre mâles et des femelles est très majoritairement soumise à des contingences culturelles locales.
L’espèce est globalement très homogène malgré quelques différences immédiatement visibles entre individus venus de lieux ayant été longtemps isolés les uns des autres dans des conditions d’ensoleillement différentes, comme la couleur des cheveux ou de la peau.

Chez l’homo sapiens, la couleur de la peau dépend principalement de la concentration en mélanine, un pigment qui filtre les rayons ultra-violets, des différentes couches de l’épiderme. Il en résulte des variations dues à l’exposition au soleil des différentes régions de la planète.
L’humain a de nombreuses aptitudes que l’on rencontre rarement cumulées au sein d’une même espèce. Comme les chimpanzés, l’homme a beaucoup de muscles dédiés à l’expression du visage, ce qui lui permet de communiquer ses sentiments, ses émotions et ses intentions sans avoir besoin de la parole, d’autant qu’il utilise assez volontiers le reste de son corps dans un but de communication. Mais comme les oiseaux les plus talentueux et contrairement à tous les autres singes, voire à tous les mammifères, il dispose d’une capacité extraordinaire à moduler les sons, ce qui, associé à un cerveau bien plus complexe que celui des oiseaux les plus intelligents, lui permet de communiquer de manière très étendue, par abstractions et par concepts, allant même jusqu’à traiter de questions imaginaires, ce qui est vraisemblablement une autre de ses spécificités. Chez l’humain, l’imaginaire n’a pas forcément un statut distinct des questions prosaïques : il n’est pas rare que quelqu’un s’impose des privations ou assassine un de ses congénères en prétendant le faire au nom d’une entité improbable (ce que les humains nomment les dieux) ou de concepts tout aussi fictionnels telles que les nations. L’humain utilise aussi le langage pour déterminer en quoi il aurait raison de se sentir supérieur à tous les autres animaux : “conscience”, “raison”, “morale”, “spiritualité”, “humour”, “amour”, etc.
Une des particularités souvent remarquées chez l’homo sapiens est sa grande capacité à faire preuve d’empathie, ce qui signifie qu’il est conscient du sentiment éprouvé par autrui. Cette aptitude lui permet par exemple de provoquer du plaisir (en offrant un cadeau par exemple), de se sentir en communion avec ses semblables (par exemple lors d’une manifestation publique telle qu’un concert musical), ou encore, de pratiquer la torture en ayant conscience de la douleur que sa victime ressent.

Cette image due au photographe canadien Jonathan Hobin, intitulée «The Boo Grave», appartient à la série «In the playroom» où des enfants reconstituent, sous forme de jeu, les images les plus violentes et les plus anxiogènes que véhiculent les médias. Ici, les images de torture de la prison d’Abou Ghraib. On peut compter sur de nombreux médias pour y avoir vu une œuvre polémique jouant avec l’innocence des enfants alors même que c’est le fonctionnement des médias d’information, et notamment la manière dont les enfants y sont exposés, qui est le sujet de cette série.
L’homo sapiens a des mains d’une grande habileté, notamment grâce à un doigt particulier nommé “pouce”, présent sur les deux mains, qui est à la fois plus fort et plus mobile que les quatre autres doigts. Les pieds de l’homo sapiens ne sont en revanche pas très habiles et rendent généralement l’individu moyen assez gauche lorsqu’il tente de grimper aux arbres, d’autant qu’à ce handicap se cumule celui d’avoir des bras plutôt faibles comparés à ceux de la plupart des singes. Il a par contre développé une capacité à se déplacer rapidement sur deux pattes et non sur quatre, contrairement aux autres animaux de sa famille qui ne se déplacent sur deux pattes que de manière exceptionnelle et sont bien plus rapides à quatre pattes.
Les organes sensoriels de l’humain se situent dans une bonne moyenne générale, sans déséquilibres flagrants, mais il ne voit pas les couleurs dans le spectre des infra-rouges ou des ultra-violets, et ne perçoit pas non plus les sons supérieurs à certaines fréquences que l’on nomme ultra-sons. Ces noms en “infra” ou “ultra” sont précisément décidés par l’humain et sont relatifs à ses propres limites. L’odorat humain est plutôt développé, mais reste bien fruste et d’une portée limitée si on le compare aux odorats du chien, du cochon ou du loup.
Contrairement à la plupart des espèces animales qui sont adaptées à leur milieu, l’homo sapiens adapte son milieu à lui-même, aidé pour cela par son habileté, son intelligence et sa capacité à manipuler l’abstraction par le biais du langage et d’autres signes tels que le dessin ou l’écriture. L’homo sapiens est même capable de modifier sa propre nature.
L’humain a par ailleurs prolongé ses mains, ses bras, ses sens ou encore son intelligence en créant des outils à cet usage. Il n’est pas l’unique animal à le faire, mais aucun n’a atteint une telle sophistication dans la mise au point d’outils.

Sur l’île Midway, à 3000 kilomètres du continent le plus proche, l’artiste Chris Jordan a photographié des cadavres décomposés de bébés albatros où, à la place de l’estomac, on trouve des déchets en plastique que leur ont amené leurs parents en guise de repas.
Il est intéressant de noter que la capacité humaine à créer des outils repose sur une accumulation collective de connaissances réalisée au fil du temps. Un objet technologique actuel, par exemple un téléphone mobile, est le fruit de plusieurs siècles de découvertes scientifiques et technologiques. Un individu humain n’a pas besoin de savoir fabriquer lui-même un objet ni même de comprendre ce qui permet qu’il fonctionne pour pouvoir l’utiliser.
Roi du monde auto-proclamé, l’homme n’a pas tout à fait le sens des responsabilités que sa position aurait pu lui imposer. Il détruit sans ménagements l’habitat d’autres espèces, qu’il extermine, parfois massivement, pour se nourrir, pour être seul maître de son territoire, pour son confort immédiat et parfois même par jeu ou par ignorance. Il est généralement gêné par la cohabitation anarchique avec d’autres espèces animales. Un nombre incalculable d’organismes absolument vitaux à l’écologie terrestre sont ainsi victimes de l’inconséquence ou de la brutalité humaine à leur égard, du ver de terre à l’abeille, du lichen aux oiseaux, des récifs coralliens aux grands mammifères marins, etc.
L’homme est la cause directe de la disparition d’un grand nombre d’autres primates, et notamment des hominidés, ses cousins et concurrents, qui n’existeront sans doute plus qu’à l’état captif dans quelques décennies.

Le roi d’Espagne et président d’honneur du WWF Juan Carlos (droite) pose fièrement devant l’animal qu’il a tué au Botswana : un malheureux éléphant. Ce n’est pas pour le manger, qu’il l’a tué, ni pour défendre son territoire, qui se situe à 8000 kilomètres de là, mais apparemment, pour le simple plaisir de l’avoir fait.
Bien qu’il se reproduise à une vitesse vertigineuse depuis quelques siècles et qu’il soit un animal grégaire et social, l’homo sapiens est aussi fréquemment coupable de la disparition d’autres homo sapiens, par exemple ceux qui ne respectent pas les règles liées à la propriété privée, notamment territoriale, mise au point il y a plusieurs milliers d’années avec l’invention de l’agriculture, qui elle-même a causé des inventions formidables et/ou néfastes telles que : les clôtures, la division des tâches, les employeurs, l’oppression, les rois, les frontières, les trésors, les villes, le mariage, l’argent, la prostitution, les mathématiques, l’écriture, l’histoire et la philosophie. Parmi les grands traits notables de l’humanité, il n’est pas inconcevable d’avancer que seuls le langage, l’organisation de la chasse, la mise au point d’outils et la création artistique (arts visuels, musique, conte, danse) aient existé avant la période où l’homo sapiens a délaissé son état de chasseur-cueilleur pour son état d’agriculteur puis de commerçant et d’urbain.

Un comté dans le Minnesota. La nature est découpée avec une grande précision géométrique en parcelles relatives à l’exploitation agricole humaine. Les animaux autrefois courants de la région qui contrariaient cette organisation, comme le cougar ou le bison, n’y existent plus.
Les derniers humains à vivre en tant que chasseurs-cueilleurs ou en tant qu’éleveurs nomades sont cantonnés aux lieux les plus inhospitaliers (inuits dans le grand nord, indiens d’Amazone, Pygmées en Afrique centrale, Papous en Nouvelle-Guinée, Touaregs dans le désert, etc.) où leur habitat est pourtant peu à peu détruit ou réorganisé d’une manière qui rend leur mode de vie intenable. Dans les zones moins extrêmes, ceux qui ne se conforment pas à la nouvelle donne et persistent à ignorer les frontières, les clôtures ou la propriété privée en général, y sont souvent contraints par la force. On se souviendra par exemple des campagnes de stérilisation récentes des nomades Samis (lapons) en Scandinavie, des Rroms et des Yéniches dans plusieurs pays d’Europe, ou des populations indigènes des Amériques du Sud ou du Nord – la liste est longue.
Les homo sapiens qui acceptent le système des territoires circonscrits et hermétiques mais tentent malgré tout de franchir les frontières dans le but d’améliorer leur condition sont traités avec une certaine rudesse et prennent le nom d’immigrés ou de clandestins. Les homo sapiens qui franchissent les frontières dans un but d’agrément et en se rendant dans des pays plus pauvres que le leur sont traités avec des égards plus ou moins sincères et sont nommés touristes.

Des nomades Rroms évacués par la police en août 2012 à Saint-Priest (Rhône). Photographie de Philippe Desmazes. Les Rroms sont sans doute partis du Nord de l’Inde il y a un millénaire et se sont établis en Europe au XVe siècle. Ils ont traditionnellement des métiers liés à l’artisanat, à l’élevage de chevaux ou à la musique et au spectacle. Leur refus de se sédentariser est souvent très mal accepté.
Il faut dire que l’homme post-agriculture fait dépendre le fonctionnement de sa société sur un moyen d’échange abstrait nommé “argent”, vraisemblablement créé au départ pour fluidifier certaines transactions et permettre à un individu de troquer un bien contre un autre même si l’acquéreur du bien ne dispose pas du bien à échanger. Par exemple, grâce à l’argent, une personne A peut obtenir un bien d’une personne B en revendant son bien à une personne C. Ce système d’une grande astuce ne va pas sans poser de problèmes, car il ne peut fonctionner que si absolument tout le monde s’y conforme et s’accorde sur la valeur à donner à l’argent.
Par ailleurs, ce dispositif permet des concentrations de bien ou de territoires tout à fait disproportionnées.
Ainsi, bien qu’appartenant à la même espèce et ayant les mêmes qualités intellectuelles et physiques que d’autres, on peut fréquemment voir un individu accaparer d’immenses étendues territoriales et d’énormes ressources (nourriture, par exemple) alors qu’à côté de lui (et souvent à son service) se trouve un autre individu qui n’a le droit de s’établir nulle part et qui n’a pas même le droit de cueillir les fruits des arbres, des titres de propriété et un système juridique complexe se chargeant d’établir qui dispose ou ne dispose pas de droits sur telle ou telle ressource naturelle.

Carla Bruni, riche héritière de la grande bourgeoisie industrielle italienne, mais aussi mannequin et musicienne. Je ne sais pas quelle force irrésistible m’a poussé à placer ici, sans le moindre début de justification, cette photo impayable d’Éric Feferberg
On l’aura compris, l’homo sapiens est une espèce invasive dont le mode de vie n’est pas toujours sympathique. On restera pourtant enchanté par sa capacité à produire des formes artistiques et à s’interroger sur ce qu’il est, d’où il vient et où il va.
Il y en de sympathiques.