Profitez-en, après celui là c'est fini

Des papas, des mamans

mars 21st, 2013 Posted in Lecture | 5 Comments »

vendrediCes derniers jours une rumeur a couru en Tunisie : l’Assemblée constituante envisagerait le retour de la polygamie, qui est interdite dans le pays depuis son indépendance1. Cette rumeur, qui resurgit apparemment régulièrement depuis la chute du président Ben Ali, est toujours démentie mais symbolise, je suppose, la crainte d’une régression du pays et la peur que les partis politiques qui se réclament de la religion n’imposent définitivement leur loi.

J’ai été amusé d’entendre parler de cette histoire alors même que j’étais en train de relire Vendredi, de Robert Heinlein2. Heinlein est un des plus grands auteurs de l’âge d’or de la science-fiction — un classique au même titre que ses cadets Isaac Asimov, Frederik Pohl ou Ray Bradbury. Il a toujours eu une réputation d’auteur réactionnaire, du fait de sa fascination pour l’armée, dans laquelle il a d’ailleurs fait sa première carrière. Il était par ailleurs patriote et, après guerre, nettement anti-communiste. Politiquement, on doit pouvoir trouver un peu de tout chez Heinlein, de Roosevelt au libertarisme d’Ayn Rand, de la Beat Generation et du mouvement hippie à Ronald Reagan dont il a soutenu le programme de défense spatial. À la suite de sa découverte de Darwin, et malgré une éducation très religieuse, il est devenu franchement athée et même, anti-religieux. Ses positions sur les rapports entre hommes et femmes sont assez atypiques : on sent une forme de vénération pour les femmes qu’il présente comme brillantes et fortes, et donc plutôt supérieures qu’égales. J’ai beaucoup lu Heinlein vers quatorze-quinze ans, c’est à dire il y a trente ans maintenant, et je suis curieux de m’y replonger pour comprendre, d’autant que je suis certain que je dois une partie de ma façon de voir le monde à cet auteur, tout en étant persuadé de ne pas avoir compris tout ce qu’il racontait3.

heinlein

Robert Heinlein. À gauche, avec sa troisième épouse, Virginia, sur le plateau du film «Destination Moon».

Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, et qui m’a pourtant — bizarrement — complètement échappé au cours de mon adolescence, c’est l’obsession de Robert Heinlein pour les modèles familiaux non-conventionnels, dont la description parcourt son œuvre depuis ses débuts comme auteur de science-fiction, c’est à dire à la fin des années 1930 !
Dans Révolte sur la Lune (The Moon is a harsh Mistress, 1966), par exemple, Manuel Garcia O’Kelly décrit sa famille, la famille Davis, qui est vieille de plus d’un siècle et composée de dix-sept co-époux dont les âges vont de l’adolescence au troisième âge. Les nouveaux époux qui sont accueillis dans la famille sont élus par un vote des femmes. Ces tribus luniennes plus ou moins matriarcales ont un poids politique et financier important. Leurs nombreux enfants vivent dans des dortoirs et quittent la famille dès qu’ils sont en âge de se marier. Cette manière de vivre est née du très faible nombre de femmes présente lors de la colonisation du satellite de la Terre par ses premiers pionniers. Un autre personnage du roman, Wyoh, a quant à elle, quatre époux et est mère-porteuse professionnelle.

friday

Dans Vendredi (Friday, 1982), Heinlein évoque une « famille S », gérée comme une entreprise, où chacun entre avec une dot et dispose d’un droit de vote. La première famille de l’héroïne, Vendredi, n’est pas présentée comme parfaite et est le théâtre de jeux d’influences et de questions financières assez mesquines. Vendredi s’en fait d’ailleurs chasser lorsqu’elle prend la défense d’une des filles de la famille (légalement sa fille même si elle n’en est pas la mère biologique) qui a épousé un Tongien, et révèle, pour démontrer l’absurdité du racisme, qu’elle est un bébé-éprouvette génétiquement amélioré. Après avoir quitté ces gens et en servant de mère-porteuse (à son insu), Vendredi part vivre sur une planète éloignée de la Terre et où elle fonde sa propre tribu plus ou moins bisexuelle avec deux femmes et trois hommes. Heinlein prend un malin plaisir à inscrire ces questions de couples dans une forme de normalité ou de conservatisme : les mariages multiples sont encadrés par la loi et la religion, la famille Davis est plutôt pieuse, la première famille de Vendredi vit des psychodrames bourgeois (soupçonnant le mari de la fille aînée de la tribu d’être un coureur de dot…) et pour finir, cette ancienne espionne de haut niveau vit une existence tranquille de mère de famille, bonne paroissienne, conseillère municipale et auteur d’un livre de cuisine.

Brigham Young

Le chef mormon Brigham Young, fondateur de la ville de Salt Lake City, entouré d’une toute petite portion de sa famille. À sa mort, il avait cinquante-cinq épouses. Je me demande s’il connaissait tous les membres de sa famille par leur nom. Officiellement, la polygamie est désormais proscrite chez les Mormons. Elle avait été instituée pour permettre à l’organisation d’augmenter rapidement le nombre de ses adeptes. Il semble que les Mormons fascinaient Heinlein qui les mentionnait fréquemment.

En entendant parler de la rumeur d’un retour à la polygynie en Tunisie, je me suis demandé si un pays où ce type de mariage est institué oserait l’étendre à la polyandrie ou même à une polygamie complexe telle que celle que décrit Heinlein dans ses romans et dont certains opposants au « mariage pour tous » ont brandi le spectre4, peut-être pas sans raisons, d’ailleurs, car la question est apparemment débattue aux Pays-Bas et semble être « l’étape d’après », pour Boris Dittrich, ancien député hollandais et promoteur du mariage entre personnes de même sexe dans son pays.

  1. Cette proscription de la polygamie est rarissime parmi les pays à dominante musulmane, qui conservent majoritairement ce mode matrimonial même s’il se raréfie dans la pratique. L’autre cas notable est la Turquie, qui interdit la polygamie depuis 1926, dans la foulée de la modernisation voulue par Atatürk []
  2. Au passage, je soupçonne Vendredi Baldwin d’être l’influence majeure du personnage de Max dans la série Dark Angel. []
  3. Je pense par exemple à Étoiles, garde à vous !, que j’ai lu au premier degré, alors que Paul Verhoeven en a tiré une satire formidable de l’autorité politique américaine, Starship Troopers. []
  4. On peut lire sur le site de l’Union des Organisations Islamiques de France : « Qui pourra délégitimer la zoophilie, la polyandrie, au nom du sacro-saint amour ? Ne sommes-nous pas en train de suivre une voie où le principe d’égalité ne serait plus défini par des limites et des normes communes, mais par des perceptions personnelles, aussi égoïstes et affectives puissent-elles être ? ». En reprenant cette citation, la presse a été choquée par la mention extrème de la zoophilie, mais a moins tiqué sur la mention de la polyandrie, c’est à dire le fait pour une femme d’avoir plusieurs époux. Le même site fournit des justifications embarrassées sur la polygynie (le fait pour un homme d’avoir plusieurs épouses) du prophète Mohammed, qui n’aurait consenti à ces unions que pour des raisons politiques ou humanitaires. []

Biophilia à Paris

mars 13th, 2013 Posted in indices, Interactivité, Les pros | 13 Comments »

J’ai pu suivre de loin les ateliers du programme éducatif Biophilia, organisés à l’Espace Pierre-Gilles de Gennes Paris pendant deux semaines par la Björk Guðmundsdóttir foundation, l’organisation caritative créée par la chanteuse Björk. La transplantation du concept à Paris était accompagnée par mes amis de Deuxième labo.

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Le principe est d’amener les enfants à l’émerveillement pour la science et pour la musique par le biais de la créativité, hors de tout cadre scolaire et même, sans qu’il soit question de résultat. Il ne s’agissait pas ici d’apprendre des notions scientifiques mais de transformer des notions scientifiques en source d’inspiration poétique, ce qui est précisément le principe de l’album Biophilia, dont les titres évoquent la nature, de l’infiniment petit à l’infiniment grand : Virus, Cristaline, Moon, Thunderbolt, Dark matter, etc. Il y a un espèce de flou que je trouve particulièrement intéressant ici : on ne sait pas si la musique est un prétexte pour exprimer une passion (apparemment très vive chez Björk) pour la science ou si c’est la science qui constitue un prétexte pour faire de la musique.
Le responsable du programme, Curver Thoroddsen, est un artiste et un musicien islandais. Il animait les séances avec des musiciens et des scientifiques. Le public était composé d’enfants de 10 à 12 ans.

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Le support créatif principal était l’application Biophilia, sur plate-forme iPad. Cette application comporte un certain nombre d’instruments de musique ou de séquenceurs intuitifs, parfois très beaux visuellement, avec un graphisme signé M/M Paris. Les iPads étaient bien entendu fournis par la fondation, et les séances étaient totalement gratuites pour les enfants qui ont eu la chance de pouvoir s’y inscrire — le nombre de places était limité. Chaque enfant était inscrit pour cinq séances en matinée ou en après-midi. J’ai pu assister à une partie de chaque et voir deux publics assez différents : d’abord des petits parisiens visiblement « bien nés », dont certains parlaient déjà un excellent anglais. Ensuite, des jeunes venus d’au delà du boulevard périphérique, c’est à dire au bout du monde, amenés par l’association pédagogique militante Science Ouverte, partenaire de l’évènement.
On m’a dit plus tard que les petits parisiens étaient en moyenne plus blasés (j’en ai vu de très enthousiastes, néanmoins) mais aussi plus inhibés (n’osant pas faire écouter leurs séquences musicales s’ils les jugeaient médiocres) que les petits banlieusards.

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Je mentionne ces considérations car elles font écho à une rencontre qui a eu lieu à l’Ircam jeudi soir, où Curver Thoroddsen faisait le bilan de ces ateliers. L’assistance, composée de professionnels des sciences, de la musique, des nouveaux médias, de l’enseignement supérieur et de domaines connexes, a écouté sagement la présentation, puis on est passé aux questions. Le premier point le plus largement questionné était celui de l’implication de Björk : est-ce qu’elle invite les gamins à son concert ? J’ai eu l’impression que certains étaient déçus qu’elle n’ait pas été présente en personne dans l’auditorium, et je pense que c’est le point faible des ateliers Biophilia : le nom de Björk est magique et c’est pour elle que les gens sont là, plus que pour se renseigner sur une expérimentation pédagogique.

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À gauche, Curver Thoroddsen, directeur du programme éducatif Biophilia, et à droite, Elifsu Sabuncu, de Deuxième Labo.

À un moment, quelqu’un a dit qu’on pouvait sans doute apprendre la musique avec un iPad, mais certainement pas utiliser une application interactive pour apprendre la science. Je me trouvais à côté de Sylvie Tissot qui, en même temps que moi, a pensé aux Petits débrouillards, la série de cd-roms réalisés par Jean-Louis Fréchin chez Montparnasse Multimédia il y a bientôt quinze ans, avec entre autres développeurs, Sylvie et moi, justement. On aurait pu protester, mais est-ce que les gens ont envie qu’on les contredise avec des souvenirs d’anciens combattants ? D’ailleurs en voyant l’application Biophilia, j’ai pensé aussi au cd-rom 10 jeux d’écoute, édité par Hyptique, réalisé par Jacopo Baboni-Schilingi et Jean-François Rey, qui compilait des applications multimédia destinées à servir de support à des ateliers d’initiation à la musique pour des enfants. Ateliers qui se tenaient, justement, à l’Ircam. J’en étais le programmeur, là encore, c’est même une de mes premières productions en tant que professionnel du multimédia.
On se trouvait au milieu des années 1990. Éternel recommencement du multimédia interactif…

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En haut, le CD-rom «10 jeux d’écoute». En bas, un cd-rom de la série «Les Petits Débrouillards». Sur l’image en bas à droite on voit, caricaturée par Fred Boot, l’énorme équipe mobilisée par le projet : c’est une des dernières super-productions du domaine.

La plupart des questions finales portaient sur une problématique très terre-à-terre et bien entendu légitime, à savoir ce que les enseignants en musique ou en sciences pouvaient tirer de cette expérience dans leur propre pédagogie.
Je dois dire que j’ai été assez stupéfait, et même contrarié, de voir venir plusieurs fois posée la question de l’évaluation des résultats : pendant une semaine, les enfants s’éveillent, apprennent, manipulent, c’est bien beau, mais comment met-on des notes ensuite ? Comment distingue-t-on l’enfant qui a suivi la consigne de celui qui est dans l’erreur, qu’il faut humilier et que l’éducation nationale doit envoyer terminer sa scolarité avec un contrat d’apprentissage subi ?1 Clairement, les ateliers Biophilia ne servent pourtant pas à ce genre de choses, puisqu’il s’agit au contraire d’ouvrir une nouvelle porte sur le savoir qui échappe au pouvoir de nuisance de l’école, qui est immense quelles que soient les bonnes intentions des enseignants. En fait, les initiateurs du projet eux-mêmes le présentent comme une manière de s’ouvrir au savoir qui permette d’éveiller des élèves qui se sentent repoussés par d’autres méthodes. L’Islande est pourtant un pays extrêmement égalitaire2, aux institutions bienveillantes, et je me fais peut-être des idées mais j’imagine que pour ses habitants, la réalité très cruelle de l’école en France, où l’on trie les élèves plutôt que de les aider, serait à peu près inexplicable.

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En entendant ces profs réclamer de pouvoir sanctionner, j’ai pensé à Victor Hugo et à sa célèbre phrase : « Celui qui ouvre la porte d’une école ferme une prison ». C’est une jolie formule, assez séduisante, mais qui rappelle aussi que l’école de Jules Ferry a été plus ou moins bâtie sur le modèle de la prison, ou de la caserne. À l’époque, le but était assez simple : les jeunes devaient être enfermés (est-ce qu’il y a beaucoup d’autres pays où les écoles sont grillagées, ou même entourées de murs ?), ne devaient pas traîner dehors, ne devaient pas se laisser embrigader par des curés, devaient  se conformer une morale républicaine, devaient apprendre la langue nationale et oublier la langue régionale (le patois, disait-on avec mépris) de leurs parents, et pour finir, avoir suffisamment d’instruction pour envoyer des cartes-postales à leurs fiancées lorsqu’on les enverrait se faire tuer aux colonies. Et bien sûr, suivant les principes décidés au début du siècle par Bonaparte, un petit nombre, une élite, était censée avoir la possibilité d’aller au lycée, puis dans l’enseignement supérieur, afin de constituer la classe politique et militaire qui continuerait d’organiser tout cela.

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À l’époque de Jules Ferry, et tout au long de la troisième république, la méthode a bien fonctionné, la France est devenue un empire colonial surpuissant et a réussi à envoyer des millions de jeunes hommes mourir bêtement dans des tranchées. Mais nous avons changé de monde, et tant mieux d’ailleurs, il est peut-être temps de changer d’école, d’autant que l’effet positif du système élitiste, l’ascension sociale par le mérite, semble de moins en moins garanti. Les projets comme ces modestes ateliers scientifiques et musicaux sont peut-être un début de piste pour ça.

  1. Note : je n’ai rien contre l’enseignement technique et j’ai passé trois ans dans un lycée professionnel, je n’ai pas le baccalauréat, j’en suis très fier. Seulement le système scolaire français semble considérer le « technique » comme une punition, et y « oriente » souvent dans cet esprit. Certains contrats d’apprentissages sont une manière déguisée pour tricher avec le code du travail, en plaçant des jeunes de moins de seize ans chez des « patrons » qui ont droit de vie et de mort sur leur diplôme futur et qui parfois, en abusent. []
  2. Le dogme dans les pays scandinaves, n’est pas que l’école doit servir à sélectionner les bons éléments, mais qu’elle doit amener chaque élève au mieux. On trouve cet état d’esprit dans d’autres domaines de la société, et il en résulte une organisation moins hiérarchique et moins concurrentielle, où l’excellence est parfois suspecte mais où l’idée de laisser des gens sur le bord de la route est révoltante. L’égalitarisme en France prend une autre forme, on va par exemple se plaindre de l’utilisations d’iPads car toutes les écoles du pays n’ont pas les moyens de s’en offrir. []

Cinq ans

mars 8th, 2013 Posted in Le dernier des blogs ? | 14 Comments »

J’ai lancé ce blog le 8 mars 2008, il fête donc aujourd’hui ses cinq ans d’existence.

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On dit que les blogs sont une affaire pliée, terminée, finie, que cela n’existe plus ou plus tellement, au profit des réseaux sociaux. Je ne crois pas que ça soit vrai1, et j’espère que ça ne le deviendra pas, car le blog conserve les caractéristiques de la « homepage » des années 1990 : c’est, dans sa forme la plus courante en tout cas, un média personnel, librement accessible à tout le public d’Internet, c’est à dire au monde entier, et c’est même aussi un espace de discussion ouvert à tous les lecteurs sans que ces derniers ne doivent être inscrits à un quelconque service. Ce dernier point, la discussion, est ce qui fonctionne le plus mal sur les blogs actuels, qui souffrent à la fois de la pollution publicitaire et des grincheux, des « trolls », comme on dit, qui viennent se défouler anonymement en commentaire. Par chance, ce blog ne souffre pas trop du syndrome, je ne supprime systématiquement les commentaires que d’une seule personne avec qui les échanges étaient devenus impossibles, d’une part parce que cette personne changeait de nom à chaque fois, et d’autre part parce que ses messages relèvent pour la plupart de l’insulte. Même si ces messages étaient émaillés de considérations sibyllines sur le ton « je sais tout de toi alors que tu ne sais rien de moi », dont raffolent les anonymes de ce genre, je n’ai jamais cru que les messages en question m’aient été personnellement adressés ou constituaient de véritables réponses aux articles ou à ceux qui y répondaient eux-mêmes. Ils se résumaient à une espèce de charge haineuse envers les fonctionnaires (dont je ne fais pas partie), les enseignants, le monde culturel et que sais-je encore : comment se défendre, s’expliquer, quand on n’est même pas la véritable cible des attaques ? Pour donner une idée, le dernier message que j’ai reçu, en commentaire à mon article sur les liens « partenaires » d’Amazon était :

« Quand c’est vous qui le faites, ce ne peut être que bien car différent! Pauvres petits merdeux! N’avez-vous vraiment pas conscience du niveau immonde de votre système « de pensée »? Comment notre société peut-elle produire comme « élite culturelle » de tels pourris? Je vais partir eu Russie ou en Suisse! Ca pue trop ici! ».

En quelques phrases, mon article devient une raison de quitter la France ! Une cause à la fuite des cerveaux ! Bon… Je ne vois pas très bien ce que ce genre de message apporte à quiconque sinon, peut-être, une sensation de soulagement chez son auteur, mais une sensation qui ne semble pas pouvoir faire disparaître les raisons de sa frustration, puisqu’il revient sans cesse ici comme sur les blogs de plusieurs amis qui ont fini par décider de fermer la possibilité de déposer des commentaires à la suite de leurs articles : un peu triste. Alors voilà, je l’admets, je censure un contributeur sur ce blog. Un seul. Pour le reste, je n’ai pas trop peur des discussions un peu conflictuelles, et au contraire, je dois remercier tous ceux qui contribuent aux échanges de la qualité et de la bienveillance de leurs propos : ils viennent (tu viens, lecteur) échanger plutôt que lâcher des avis pontifiants, généralement destinés à commenter un titre ou une accroche plus que l’article qui suit, comme on le voit si souvent sur les grands médias en ligne. Et même un « troll » de temps en temps ne me fait pas trop peur, eu égard peut-être à mon ascendance à demi-scandinave et au fait, peut-être aussi, que je considère que la provocation et la taquinerie ne sont pas toujours sans utilité.

Un troll dans la lande, par Theodor Kittlesn

Un troll dans la lande, par le peintre norvégien Theodor Kittelsen (1857-1914)

Au fil des ans, mes articles (plus de huit cent, tout de même !) sont devenus plus longs, parfois vraiment trop longs, et mon sujet de départ (un complément de cours destiné à des étudiants de l’école d’art du Havre) s’est rapidement élargi à l’exploration de mes thèmes de recherche, qui sont assez nombreux, trop nombreux pour être honnêtes sans doute, et même à mes réactions à l’actualité politique ou médiatique. Mes analyses de films de science-fiction cybernétique se raréfient car je tente de les faire de plus en plus sérieusement, et nombre d’entre elles existent à l’état de brouillon.
J’ai semé quelques petits blogs « à thème » en complément à celui-ci, pour les étudiants (Whatever, en association avec Nathalie), sur les questions de perception, de fin du monde, en complément au livre sur Processing que j’ai sorti avec Jean-Michel Géridan, et tout dernièrement, sur les animaux amusants et ingénieux.
Mais bien entendu, la première extension de ce blog, ce sont tous les textes que j’ai publiés ailleurs, bien souvent avec des gens qui m’avaient remarqué ici-même et à qui mes articles ont donné des envies de collaboration et que je remercie pour cela, notamment Amélie Petit, Philippe Rivière, Guillaume Barou, Abdel Bounane, Antoine Blanchard, Élifsu Sabuncu et Patricia Moncorgé. Mes articles m’ont aussi permis de retrouver d’anciens étudiants ou d’anciens collègues perdus de vue même si sur ce point les réseaux sociaux, et notamment l’affreux Facebook, se montrent nettement plus efficaces.

top10

L’anniversaire de ce blog me donne un prétexte pour établir le classement des articles qui y ont été le plus lus cette année. Ce sont, dans l’ordre : À quoi sert un étudiant en arts plastiques ?La nouvelle Gare Saint-LazareMisère de la super-héroïne au cinémaUne histoire vraie, des images fausses (à propos des images trafiquées de l’ouragan Sandy), Sous les jupes des filles (euh…), Le prof taquin (à propos de l’enseignant qui a trafiqué Wikipédia pour donner une leçon à ses lycéens), Campagne anti-pub à la gare Saint-LazareLa fin du monde, c’est fini (à propos de mon expérience médiatique), Livre numérique préhistorique et Faut-il faire taire l’insupportable ? (à propos des hashtags douteux sur Twitter). Sur les cinq ans, les deux articles qui ont eu le succès le plus constant sont Programmation, qui est une introduction à mon cours de langage Processing, et Sous les jupes des filles, dont le titre seul semble être une promesse suffisante pour susciter des milliers de clics chaque année. Viennent ensuite ma liste d’Ordinateurs célèbresÀ quoi sert un étudiant en arts plastiques ?La barbe et la lucarne (sur les ambiguïtés du Petit Journal de Yann Barthès), La nouvelle Gare Saint-LazareDe la politique-fiction dans Le Nouveau DétectiveMisère de la super-héroïne au cinémaGénériques de filmsLe retour de la fin du monde (sur le tsunami au Japon en 2011), Cosmos 1999Une histoire vraie, des images faussesLogoramaSexisme publicitaire ordinaireUn État qui n’a pas la conscience tranquille (sur le fichage des « honnêtes gens »), Un peu de mauvais esprit à propos de TEDx et Mathématiques — un dépaysement soudain. On le voit, aucun sujet particulier ne se détache, les statistiques sont à l’image du contenu du site : dilettantes.

D’excellents lecteurs, un bon nombre d’articles, des développements sur papier, des rencontres sympathiques et fructueuses avec divers médias en ligne (Culturevisuelle, feu Owni, Klaatumag),… Un bilan globalement positif, pour reprendre la formule de Georges Marchais à propos de l’URSS de Léonid Brejnev, donc.

  1. Je ne suis pas le seul à ne pas croire à l’extinction du blog, cf. cet article de Seb Musset en réponse à Qui blogua ne bloguera plus, publié le 1er mars dans le monde par Olivier Zilbertin. Les journalistes qui annoncent la fin des blogs semblent surtout prendre leur désir de voir disparaître une concurrence non-commerciale pour une réalité… []

Person of interest

mars 7th, 2013 Posted in Ordinateur au cinéma, Série, Surveillance au cinéma | 34 Comments »

Cette série créée par Jonathan Nolan (le petit frère de Christopher Nolan), a été lancée en septembre 2011 et faisait ses débuts à la télévision française hier. Il s’agit d’une série à épisodes autonomes, c’est à dire qu’on peut les regarder par hasard ou dans le désordre, malgré quelques arcs narratifs qui se développent sans doute au fil de la saison — enfin je suppose que c’est le fonctionnement de la série, je n’en ai vu que trois épisodes pour l’instant.

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Le principe de départ est une variation sur le thème de C’est arrivé demain, petit film réalisé en 1944 par René Clair, alors en exil aux États-Unis, et qui me semble être le prototype de ce genre de fictions. Prévenu des évènements dramatiques qui vont advenir, le protagoniste doit faire en sorte de les empêcher. Bien sûr ses informations sont incomplètes et il ne sait pas comment il devra s’y prendre pour régler les problèmes dont il est averti, il ignore parfois qui sont les « bons » et qui sont les « méchants ». On trouve le principe, exprimé de manière plus ou moins fantastique, dans Code Quantum (1989), Demain à la une (1996), et bien sûr aussi dans Minority Report (1956 et 2002).
Le héros, John Reese (Jim Caviezel), est un ancien membre des forces spéciales de l’armée américaine. Doutant du bien-fondé de certaines des opérations auxquelles il a participé, et faisant le deuil de sa fiancée, il est devenu alcoolique et sans domicile fixe. Il retrouve un but dans la vie et se décide à se raser lorsqu’il est contacté puis employé par Harold Finch (Michael Emerson), homme d’affaire richissime et discret qui a mis au point un système informatique capable de prédire les tragédies1. Créé pour empêcher un nouveau 11 septembre 2001, ce système a une faille : il ne distingue pas les crimes terroristes des autres. Le gouvernement n’est pas intéressé par les meurtres de droit commun et en efface la liste chaque nuit. Finch, qui ne veut pas laisser un outil si puissant dans les mains du seul gouvernement, a prévu une « porte dérobé » dans son logiciel, et accède à la fameuse liste avant que celle-ci ne soit effacée. Seulement voilà, la liste ne contient que des numéros de sécurité sociale et n’indique pas si ces numéros concernent la future victime ou le futur coupable.

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La « machine » de Finch est constituée de serveurs (on voit un plan sur un data-center dont la localisation exacte nous est inconnue) et traite les données d’une infinité de dispositifs de surveillance. Elle est, dit Finch, « partout ». Le thème est très contemporain, on sait qu’il existe à présent une informatique de la prédictibilité, qui cherche à connaître d’avance des évènements futurs (mouvements économiques, mouvements de foules, comportement anormaux, émeutes, crimes,…) afin de les prévenir ou d’en tirer parti2. Malgré le caractère « rationnel » de l’explication fournie, la machine de Finch est un ordinateur-oracle tel que la science-fiction la plus fantaisiste en propose depuis l’après-guerre : son fonctionnement est plus ou moins magique et les informations qu’il fournit sont cryptiques. Afin de renforcer le caractère numérique de l’opération, les listes de personnes sont fournies sous forme de chiffres et sur papier-listing, imprimés à l’aide d’une imprimante matricielle — pas très high-tech. L’infinité de bases de données à laquelle accède Finch pourrait lui permettre d’établir automatiquement la correspondance entre les numéros de sécurité sociale des personnes et le reste de leur identité : nom et adresse, par exemple.

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Pour travailler, Reese et Finch ont recours à toutes les possibilités fournies par le réseau Internet ou la téléphonie mobile : ils accèdent aux bases de données avec facilité, les modifient (notamment pour protéger Reese qui, évidemment, est pourchassé par une policière ancien soldat elle-même que fascine cet homme dont elle ne sait rien,…), piratent les téléphones mobiles et s’en servent comme micros-espions, etc. Dans les trois épisodes que j’ai vu jusqu’ici, ils ne souffrent d’aucune limitation dans ces domaines et il n’arrive pas qu’une lenteur informatique soit utilisée pour créer du suspense, comme c’était encore le cas dans la série 24, par exemple. Il y a toujours du réseau et les photos sont toujours impeccables.
L’image qui est présentée au spectateur est souvent censée être issue de caméras de surveillance, mais elle est traitée de manière assez fallacieuse : « glitchs » analogiques (alors qu’une majorité de caméras, et surtout celles qui sont reliées au net, sont numériques et devraient souffrir d’effets de pixellisation), noir et blanc légèrement colorisé (pour varier), images sonorisées (alors que dans la plupart des pays, et, je pense, aux États-Unis, les dispositifs de surveillance ne sont pas prévus pour enregistrer du son et c’est même généralement fermement proscrit). Sur les images captées, on voit des inscriptions, des cadrages, etc. : c’est la machine de Finch qui réfléchit et qui classe les personnes selon qu’elles ont un rapport ou non avec l’affaire en cours. De temps en temps, on s’arrête sur des plans fixes de caméras muettes mais munies d’une diode rouge qui signale qu’elles sont actives et rappellent, au passage, l’ordinateur HAL 9000.

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Après avoir visionné le troisième épisode, qui met en jeu des vétérans d’Irak et d’Afghanistan déboussolés et associés pour commettre des braquages, je suis étonné par le naturel avec lequel la série américaine absorbe, recycle et construit des mythologies. Ici, les soldats qui rentrent au pays — qui font écho à des fictions anciennes et bien connues (Voyage au bout de l’enfer, Rambo) —, invoquées pour tirer le trait de l’ère Bush tout en conservant une morale patriotique : les soldats sont souvent de braves types, ils ont obéi à des ordres qui n’étaient pas forcément les bons, on doit les respecter. Et ceux qui trouvent à y redire, dans cet épisode, sont d’arrogants banquiers venus chercher des noises à Reese et à un vétéran dans un bar. Nouvel ennemi, donc, l’arrogance du monde de la finance, qui remplace le terroriste arabe, l’écologiste radical ou le serial-killer. Cette façon d’utiliser la fiction pour créer et consolider le récit national, en flux tendu, m’épate.

Je suis assez curieux de voir comment cette série va évoluer, on m’a dit qu’elle se bonifiait.

  1. Finch est vaguement handicapé — il boitille —, tandis que Reese est un soldat d’élite. Cette association têtes/jambes rappelle fortement la série Dark Angel. []
  2. Lire à ce sujet La société de l’anticipation, par Éric Sadin, éd. Inculte 2011. Signalons au passage qu’un nouveau livre d’Éric Sadin sort dans quelques semaines, L’humanité augmentée, éd. L’Échappée. Il en sera question ici. []

Intouchables

mars 3rd, 2013 Posted in Au cinéma, Fictionosphère | 44 Comments »

intouchablesUn film qui a attiré des millions de spectateurs est toujours intéressant à analyser, parce que son public nombreux est aussi en grande partie son co-auteur. En aimant massivement un film, il affirme que quelque chose de l’air du temps, de la mentalité générale, se trouve dans l’œuvre. C’est en étant bien conscients de cela, je pense, que les spectateurs « exigeants » évitent souvent d’aller voir ce genre de film ou qui, s’ils le font, mettent parfois un point d’honneur à le dénigrer. Leur snobisme est parfois fondé, puisque c’est souvent autour du plus petit dénominateur intellectuel commun des spectateurs que se fait le plus large consensus. Cet air du temps que les films populaires captent n’est jamais une représentation fidèle de la réalité, mais le miroir que le public est prêt à accepter qu’on lui tende. Un succès populaire en dit donc beaucoup sur son public et sur ses évolutions.
Évidemment, un grand succès signifie ensuite qu’une population très étendue a été soumise aux mêmes références esthétiques et idéologiques, il est donc l’expression de la mentalité générale autant qu’un outil apte à façonner cette mentalité.
Tout ça pour dire que j’ai regardé Intouchables, après quasiment vingt millions de Français et trente millions d’autres gens dans le monde : le dernier blog est aussi celui du dernier spectateur. Et puisque ce film a eu tant de succès, je me pose des questions.

Des deux mêmes auteurs, Olivier Nakache et Éric Toledano,  j’avais apprécié Nos jours heureux, aimable comédie qui racontait le quotidien d’une colonies de vacances. Sur Intouchables, je savais d’avance qu’il s’agissait de la gentille histoire d’un gentil tétraplégique très riche, vivant dans un hôtel particulier, qui se lie d’amitié avec son auxiliaire de vie, un repris de justice issu quant à lui d’une cité de banlieue où l’on n’a pas de tableaux de maîtres dans sa chambre ni d’orchestre dans son salon pour son anniversaire. Je redoutais un peu de ressentir l’embarras que j’avais vécu en visionnant Bienvenue chez les Ch’tis, comédie dont les bons sentiments et les quelques scènes amusantes n’arrivent pas à m’expliquer le succès phénoménal. Intouchables est nettement au dessus, ne serait-ce que grâce aux acteurs (le rire d’Omar Sy est assez irrésistible !) et à la discrète et appréciable distance qu’ils entretiennent vis-à-vis de leurs rôles : il m’a semblé en effet qu’Omar Sy et François Cluzet restent toujours conscients d’incarner des clichés et ne tentent pas de donner à ceux-ci une consistance exagérée1 — basé ou non sur une histoire vraie, Intouchables reste un conte et rien d’autre. Enfin je l’ai ressenti comme ça.

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«Non mais sérieux, vous n’allez pas acheter cette croûte 30 000 € ! C’est pas possible ça !»

Certains ont vu dans Intouchables un film qui prend position contre toutes les formes d’exclusion, contre la condescendance. Je ne suis pas tout à fait d’accord, ne serait-ce que parce qu’on ne peut pas obtenir un tel résultat en s’appuyant sur des clichés pour construire ses personnages. Utiliser des clichés, c’est aussi les valider. Je remarque surtout une tendance lourde au dénigrement de la culture « haute ». Il y a par exemple l’histoire de la peinture abstraite que n’importe qui pourrait faire, mais que l’on arrive à vendre au premier gogo venu en lui faisant croire que l’artiste est en train de percer ; il y a les lettres soporifiques et prétentieuses que Philippe, le tétraplégique, envoie à une jeune femme qu’il n’a jamais rencontré, à base de citations de Baudelaire ; etc. Ce qui est dit explicitement ici c’est que ce qui différencie une croûte d’un chef d’œuvre ou un œuf de Fabergé d’un œuf Kinder, c’est la fortune de celui qui en fixe la valeur, opinion partiellement observable, mais que cette valeur est, au fond, nulle, qu’il ne s’agit que d’une mascarade, que la « culture cultivée » n’a ni substance ni intérêt, que la littérature ne vaut pas un coup de fil et que toute personne amenée à être un peu franche est forcée d’en convenir. Driss vient donc chez Philippe avec le message de l’enfant des Habits neufs de l’Empereur, d’Andersen : il est celui qui ose dire « le roi est nu ». Et ce que tire le personnage de Driss de sa fréquentation d’un homme passionné de musique savante, c’est surtout de pouvoir étonner une conseillère Pôle-emploi en connaissant Dali et en sachant reconnaître un alexandrin. Au delà du populisme, certaines saillies sont plutôt bien envoyées, comme lorsque Driss reconnaît un morceau de musique classique parce qu’il l’a entendu dans une publicité, et un autre parce que c’est la musique d’attente du répondeur téléphonique des Assedics. Plus discrètement, on le voit aussi retourner dans sa cité sur fond de Vivaldi. Mais traiter des centaines d’années d’histoire de l’art comme une culture morte, sclérosée, impotente, est une prise de position assez terrible de la part des auteurs du scénario. C’est le sens de la fameuse scène où Driss danse sur Boogie Wonderland après avoir écouté sans plaisir des concertos classiques : tout le personnel de la maison prend en quelque sorte son parti en dansant avec lui — scène qui aurait été terriblement embarrassante sinon, mais peut-être plus intéressante.

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«à votre avis on peut en tirer combien ?»

Le film parle donc de la rencontre de deux « exclus », l’un parce qu’il habite de l’autre côté du Boulevard Périphérique et l’autre parce qu’il est en fauteuil roulant2. Considéré comme un conte, donc, ça fonctionne assez bien. Considéré comme une histoire vraie — qui n’est jamais qu’un cas particulier du conte, rien n’est plus fabriqué, souvent que la réalité que l’on raconte et que les faits que l’on rapporte3 —, ça marche encore. Mais je tique sur le dégât collatéral que constitue la concurrence entre cultures : là, pas de rencontre, juste une guerre. Driss restera persuadé que la seule chose enviable dans l’univers culturel de son hôte, c’est sa grande salle de bains et la grosse cylindrée qui serait restée couverte d’une bâche sans son intervention. Ce qui m’étonne le plus c’est la culture « jeune » qui est opposée à Vivaldi et à Schubert : ni graffitis, ni mangas, ni rap, ni musique électronique, mais principalement du Earth, Wind and Fire de la fin des années 1970, du George Benson de la même époque et du Nina Simone encore plus ancien. C’est à dire de la musique qui appartient plus à la génération du personnage de Philippe qu’à celle de Driss, et qui est forcément familière à tout spectateur. Je remarque par ailleurs que la télévision et la radio n’occupent aucune place dans le film. J’imagine qu’il s’agissait de montrer le personnage de Philippe en handicapé volontaire, qui refuse la passivité de la position de spectateur…

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À l’opéra : «C’est un arbre qui chante (…) c’est de l’allemand en plus»

La personne qui m’a prêté le DVD m’a aussi confié le coffret des œuvres complètes d’Agnès Varda. J’ai commencé par Jacquot de Nantes, qui raconte l’enfance de Jacques Demy et qui a été tourné alors que ce dernier était en train de mourir. Le rapport de ce film à la réalité est étourdissant : certains passages sont écrits pour coller à des citations de films de Demy, le garage de Demy père a été reconstitué dans un garage qui a pris sa place, où l’on a même retrouvé, sous des strates de fourbi, les décors confectionnés par l’auteur des Demoiselles de Rochefort pour les petits films d’animation qu’il réalisait adolescent. À aucun moment on n’arrive à admettre que les images ont été tournées en 1990, ni que ce film sur la vie et la création a été tourné devant un moribond — puisque Demy a assisté à tout le tournage et est mort dix jours après son dernier clap. Ici, pas de clins d’œils démagogiques, pas de guerre entre générations, juste l’histoire d’un enfant qui aimait tellement le cinéma qu’il a voulu en faire lui-même plutôt que de devenir, comme prévu, mécanicien automobile. Un très beau film, à vrai dire, où la musique joue aussi, évidemment, un rôle immense mais tout à fait pacifique, ce n’est pas une arme de guerre, mais au contraire, un moyen pour mettre tout le monde d’accord. Chez Demy, enfin le Demy de Varda, l’art et la création sont un moyen de partage autant qu’un moyen d’affirmer son individualité, on peut écouter Trénet et Gounod, Les quatre saisons et Ça vaut mieux que d’attraper le scarlatine.

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Même si Intouchables se regarde sans déplaisir, le soir où la télévision vous donnera le choix entre Intouchables et Jacquot de Nantes, je conseille Jacquot de Nantes. Oui, je sais ce qu’on va me dire, je tombe moi-même dans le travers qui consiste à opposer une certaine culture à une autre, alors que c’est justement ce qui m’a gêné dans Intouchables

Lire ailleurs : Bienvenue chez les Intouchables… notes sur la prosécogénie d’un film, par Olivier Beuvelet.

  1. Les dialogues, par ailleurs, ne sont marqués par aucune tentation sérieuse de « faire vrai ». []
  2. On dit que les Américains ont jugé ce film raciste. Je veux bien croire que nos clichés ne correspondent pas aux leurs, mais j’aurais été curieux de connaître leurs arguments, car pour ma part, ce n’est pas quelque chose qui me frappe. En revanche, l’utilisation de la culture classique européenne comme repoussoir m’a semblé justement très américain. []
  3. Je me rappelle avoir lu que l’homme qui a vécu l’histoire et écrit le livre dont est inspiré le film disait que celui-ci était avait « un ton juste » non parce qu’il s’agit de son histoire, racontée avec rigueur, mais parce que le public est ému, y a adhère. []

La caricature au service de la compréhension

mars 2nd, 2013 Posted in Filmer autrement | No Comments »

Une équipe du Quanta Research Lab du MIT a présenté l’été dernier un système de traitement des images baptisé Eulerian Video Magnification. Le principe est d’exagérer les variations qui, sans cela, seraient imperceptibles. Ainsi, la couleur de notre peau varie au gré de nos battements de cœur mais cela ne se remarque pas à l’œil nu. Une fois exagérée par le programme, la variation devient parfaitement visible.

eulerian_video_magnification

En haut, les images d’une vidéo où rien ne semble se produire. En bas, on accentue les variation et il apparaît que la couleur de la peau change avec l’irrigation sanguine.

Le principe est aussi simple qu’efficace, mais les calculs mathématiques qui se trouvent derrière doivent être un peu plus complexes, d’autant que le programme ne s’intéresse pas qu’aux variations colorées mais peur aussi accentuer les variations de mouvements. Ainsi un œil que l’on pense fixe se mettra, une fois la vidéo traitée, à bouger dans tous les sens, et on pourra voir les vibrations ou la prise au vent d’une grue de chantier apparemment immobile. Ce traitement des images permettra peut-être de prédire un défaut dans un pont, de voir les contraintes auxquelles est soumis un bâtiment, de voir les plus infimes expressions du visage et, c’était le but de départ, de prendre le pouls d’un nourrisson sans même le toucher. Et tout cela fonctionne avec un équipement tout à fait standard, donc avec des caméras normales qui produisent trente images par seconde. Le laboratoire qui a mis au point ce système envisage même d’en faire une application pour smartphones.

eulerian_video_magnification_2

En faisant les réglages moi-même, je n’obtiens pas un résultat très naturel mais on voit bien le pouls sous la peau du nourrisson. Avec un peu d’entrainement, on doit pouvoir faire mieux.

Cela me fait penser aux descriptions de la perceptions qu’ont les vampires dans les romans d’Ann Rice : d’une sensibilité extrême, ils voient le sang irriguer les tissus. Ils ont le même genre de sensibilité au son et je suppose que là aussi, exagérer d’infimes variations sonores sur des plages précises peut permettre de découvrir des tas de choses, comme un problème cardiaque ou une vibration anormale dans un moteur — ce que l’on sait analyser à l’aide de représentations numériques ou à l’aide de diagrammes, mais qui devient ici visible pour n’importe quel observateur. On peut imaginer bien d’autres applications, et pas seulement bienveillantes, en visualisant très finement les réactions émotionnelles d’une personne, par exemple.
Ce système est finalement une forme programmée de caricature, puisqu’il recourt à l’exagération dans le but de faire apparaître des traits particuliers. On peut le tester sur le site de ses inventeurs et le code-source du programme est diffusé librement pour les applications non-commerciales, bien que le système lui-même soit en train d’être breveté.

Un petit tas de robots au Cnam

février 28th, 2013 Posted in Cimaises, Robot célèbre | 2 Comments »

Et l’homme créa… le robot est une exposition ouverte depuis le mois d’octobre 2012 au Musée des Arts et Métiers, qui fermera ses portes le 3 mars — dimanche prochain, donc. J’ai fini par me décider à y aller.

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À l’entrée, deux automates « animatroniques » discutent de leur statut de robots et récitent les lois de la robotique d’Isaac Asimov. À côté d’eux, un drone à roulettes, éteint, se tient dos au mur. Des affichettes nous avertissent que certains robots peuvent ne pas fonctionner. Effectivement, lorsqu’il y a des boutons à presser, on presse et il ne se passe pas toujours grand chose. Je remarque notamment un robot « capable d’exprimer une infinité d’émotions » qui semble bouder, ne réagit à aucune sollicitation, et dont les joues écarlates et gonflées évoquent une rage de dents.

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On voit des modules d’exploration sous-marine, des modules d’exploration spatiale, des robots industriels, des robots nettoyeurs, des drones militaires, des prothèses, des livres de mécanique, des horloges anciennes. La scénographie est propre mais consiste avant tout en un couloir un peu étriqué où la circulation est difficile dès que des médiateurs (intéressants) concentrent le public pour lui expliquer ce qu’il y a à voir.

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L’exposition se termine sur l’imaginaire lié au robot, avec C3PO (réplique), R2D2 (original), Terminator T-800 (réplique), l’automate du film iRobot (original) et la Maria de Metropolis (réplique). J’imagine qu’il a été difficile de rassembler toutes ces pièces, mais l’ensemble est presque scolaire, assez peu prospectif : où sont les robots aéro-aquatiques de Festo ? Pourquoi si peu de robots japonais ? Où sont les quadricoptères fous qui construisent des structures, qui se coordonnent ou qui jonglent ? Où est l’orchestrion de Pat Metheny ? Il se passe tant de choses dans le domaine que je reste un peu sur ma faim, j’ai l’impression que cette exposition aurait pu être quasiment identique cinq ans plus tôt.

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Un peu partout dans l’exposition, de petites vidéos présentent d’autres robots…
Si l’évocation du présent et la prospective ne m’ont pas fait sauter au plafond, je dois dire que j’ai apprécié de voir enfin le « renard électronique » d’Albert Ducrocq, dont il avait déjà été question ici.

Une exposition sympathique, mais qui se visite vite.

Charles Fréger – Wilder mann

février 18th, 2013 Posted in Cimaises, Images | 5 Comments »

wilder_man_coverCharles Fréger photographie de personnes qu’il traite à la fois en individus et comme membres d’un groupe : les joueurs de water-polo, les sumotoris, les légionnaires, les gardes nationaux, les ouvriers, les écoliers, les éboueurs, les marins, les membres d’un orchestre, etc.
Il tire de cette approches des portraits vraiment superbes, mais je dois dire que je suis particulièrement conquis par sa récente série Wilder Mann, qui s’aventure dans des territoires étranges et fascinants. Comme dans sa série des pénitents sévillans (Penitente, 2004), qui était assez fantasitique et mystérieuse mais n’a pas donné lieu à un livre, Wilder Mann montre des gens qui n’ont pas de visage.

Rencontrés dans divers pays d’Europe (des Balkans à la Scandinavie, de la Méditerranée au monde Slave, de la Sardaigne à l’Écosse), ces « hommes sauvages » sont issues d’un folklore ancien et même parfois très ancien : carnavals, fêtes agricoles ou fêtes religieuses, autant d’occasions qui sont utilisées comme prétexte à convier ce qui ressemble aux fantômes d’entités magiques, païennes, chamaniques qui mêlent l’homme et l’animal : ours, chèvre, cerf.

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Plus qu’une collection d’images (mais quelle belle collection), Wilder Mann est une enquête anthropologique passionnante et au résultat visuellement saisissant.

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Ces pratiques, qui sont peut-être considérées localement comme relevant de l’anecdote folklorique, semblent, une fois rassemblées, parfaitement liées, et nous ramènent à un monde que nous croyions perdu ou relégué aux cultures que nous jugeons, avec condescendance, « primitives ».

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Le livre, publié chez Thames and Hudson en français (il existe aussi des éditions anglophones, italiennes et allemandes), contient 270 pages et est vraiment superbe. Le graphisme est de Léo Favier, que je ne connais pas mais qui est auteur entre autres d’un intrigant Dark Side of Graphic design, dont le titre est tout un programme, et l’ensemble est agrémenté d’illustrations signées Geneviève Gauckler.
Le tout vaut 32 euros et ils ne sont pas volés.

Cela fait quelques mois que je voulais parler de ce travail, mais j’ai enfin trouvé un prétexte pour le faire : le MacVal expose la série Wilder Mann du 23 février au 26 mai prochain.

Comment je me suis vendu

février 14th, 2013 Posted in Le dernier des blogs ?, Personnel | 65 Comments »

Un commentateur de mon article précédent me disait son étonnement chaque fois qu’il constatait que je plaçais dans mes articles des liens vers le site Amazon. Et effectivement, je fais un lien qui pointe vers le site Amazon.fr sur les titres de quasiment tous les livres dont je parle ici. Des liens vénaux, car je me suis inscrit chez Amazon pour que lorsque quelqu’un y fait un achat en étant passé par mon blog, je perçois un pourcentage (5%) du prix de la vente.

Judas rapportant les trente deniers, par Rembrandt

Judas rapportant les trente deniers, par Rembrandt

Cette opération me rapporte quelques euros par mois, à présent dix ou même jusqu’à quinze euros, que je perçois sous forme de bons d’achat sur le même site, et qui me permettent d’acheter des livres ou des DVDs le cœur léger, en évitant le sentiment du culpabilité qui m’étreint parfois lorsque l’argent dépensé est celui du ménage. Mais si j’évite cette culpabilité de l’achat non-prioritaire, je m’expose en revanche une autre culpabilité : je participe à la toute-puissance d’Amazon, or Amazon, c’est le mal. Je saisis le prétexte pour traiter deux questions difficiles : pourquoi est-ce que je mets des liens vénaux sur ce site ?, d’une part, et est-ce qu’Amazon est le diable ?, d’autre part.

Pourquoi des liens commerciaux ?

Dès le début de ce blog, j’ai mis des liens vers Amazon, car il me semblait que ce site avait plusieurs avantages importants, notamment celui de disposer d’une base de données de livres disponibles ou épuisés tout à fait exceptionnelle, et ce dans toutes les langues. C’est la raison pour laquelle je le conseille facilement, d’autant que les frais de port y sont gratuits. Un site comme Wikipédia est bien moins intéressant, par exemple, car s’il contient de nombreux articles sur des auteurs, il est nettement moins fourni en articles sur des livres, et surtout sur des livres récents. Le site Priceminister, dont je suis client régulier, a une base de données fournie, mais les livres que l’on y achète sont de seconde main, les auteurs n’en retirent rien, et puis il y a des frais de port, parfois complètement abusifs d’aillers. Quand au site evene.fr, c’est une encyclopédie culturelle fournie mais ça me ferait mal d’envoyer systématiquement mes lecteurs vers un site qui appartient au Figaro, et on ne s’y retrouve pas toujours bien. Enfin, la culture doit vivre et donc il est bien que les gens qui sont intéressés par un livre l’achètent. Donc ce fut Amazon, assez systématiquement, et parfois Wikipédia, ou encore, pour les textes libres de droits, Wikisource ou le projet Gutenberg.

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En quinze jours, les ventes réalisées par le biais de ce blog m’ont rapporté 8 euros. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas grand chose non plus, évidemment.

Je me suis dit un beau jour que chaque fois que je faisais un lien vers Amazon sans contrepartie, cela revenait à faire un cadeau à ce service. Si quelqu’un achète un livre à 10 euros après avoir cliqué sur un lien non-affilié, cela rapporte 10€ à Amazon et coûte 10€ à l’acheteur. Si mon lien est affilié, cela coûte toujours 10€ à l’acheteur, mais cela ne rapporte que 9,5€ à Amazon et à moi, 0,5€. Pourquoi pas ? De plus les liens « affiliés » sont très plaisants pour une autre raison : ils me permettent de voir les effets de mes articles. Car si je ne peux pas savoir qui achète quoi, évidemment, je peux savoir ce qui est acheté et en quelle quantité. C’est un peu narcissique mais je me sens souvent fier de savoir que mes articles ont permis de diffuser des livres que j’ai moi-même aimés et de participer modestement à leur succès.
Je me suis toujours demandé pourquoi il faudrait se sentir honteux de vendre, d’acheter, de faire acheter, c’est en fait une activité que je trouve plutôt noble à sa manière. le commerce. Au passage, mon frère Jérôme est libraire, donc commerçant. Si vous cherchez des bandes-dessinées d’occasion ou de collection1, allez-donc voir ce qu’il propose.

une anecdote autobiographique

Ce qui m’amène à une anecdote. À la fin de ma seconde classe de troisième, l’institution scolaire avait acquis la certitude que l’on ne pouvait pas tirer grand chose de moi, et on a commencé à me parler de « m’orienter », étrange formule qui signifie : m’envoyer dans un lycée technique. Étrange formule, car si ceux que l’on envoie « dans le technique » sont « orientés », comment qualifier les autres ? En tout cas, à l’époque, j’avais un peu de difficultés à m’intéresser à l’école. À la même période j’ai entendu parler d’un lycée professionnel de retouche-photo et j’ai décidé de postuler : j’ignorais ce qu’était la retouche (personne ne le savait, nos étions en l’an 6 avant Photoshop) mais cela me semblait la voie royale pour travailler un jour aux effets spéciaux de cinéma, pour George Lucas2.

Quand j'étais un peu punk (tout à droite, surveillé par la prof de maths).

Quand j’étais un peu punk (tout à droite, surveillé par la prof de maths). Je n’étais pas turbulent, j’aimais bien venir au collège, mais sans intérêt particulier pour ce qui semblait intéresser les adultes qu’on y rencontrait.

Avant de me lâcher complètement, le système scolaire « normal » m’a fait passer quelques tests pour mesurer mes capacités intellectuelles et pour voir quelle pouvait être ma vocation, s’il était possible qu’on m’en trouve une. Devant les résultats, la conseillère d’orientation a cru à une erreur : si elle se fiait aux chiffres, il était possible que je ne sois, finalement, pas vraiment un débile léger. « Trop tard ! » ai-je pensé, « je pars ». Les tests qui étaient censés déterminer ma vocation ont quand à eux décelé une espèce d’aptitude apparemment démesurée pour le commerce. Sur le coup, ça m’a presque vexé : le commerce, et quoi encore ? Les visions d’avenir que cela me suggérait ne me plaisaient pas tellement. Mais le fait est que j’y pense depuis chaque fois que je me rends compte que je suis arrivé à pousser tous mes amis à acheter tel livre, tel matériel informatique, etc.  Il n’y a guère que sur la musique que presque personne ne me suive jamais. Donc peut-être éprouvè-je effectivement une sorte de plaisir plus ou moins douteux à provoquer l’achat chez autrui. Et peut-être que ça explique pourquoi je place des liens Amazon sur mes pages. Voilà, ami lecteur, tu connais désormais ma face sombre : je suis un marchand de tapis.

Le diable s’appelle-t-il Amazon ?

En tant que consommateur de biens culturels, je dois avouer qu’Amazon tient une vraie place dans mon existence. Le service a quelques qualités objectives du point de vue du client : facilité de commande, fiabilité, gratuité des frais de port, je n’ai jamais eu à me plaindre. Bien sûr, tous ces avantages ont un prix, qui est qu’Amazon prend la place du libraire et dispose d’un pouvoir de plus en plus important sur le monde des livres. Plusieurs amis éditeurs m’ont dit que de leur point de vue, Amazon n’avait pas une attitude équitable et les forçait à financer certains de ses frais, mais je préfère ne pas expliquer en quoi ici de peur de colporter des imprécisions. Si c’est le cas, je m’étonne que les éditeurs ne soient pas mieux défendus par leurs diffuseurs et fournissent Amazon en livres malgré le caractère inéquitable de l’opération. Je ne suis pas naïf, bien sûr, je sais que les gros distributeurs et leurs exigences exorbitantes sont impossibles à éviter, mais est-ce qu’Amazon fait pire, par exemple, que la Fnac, Virgin, Cultura ou les grandes surfaces ?3 Beaucoup de librairies, et pas seulement les grosses, renvoient leurs livres aux éditeurs (à leurs frais) lorsqu’ils pensent que leur actualité est passée ou lorsqu’il faut faire de la place pour exposer en masse le best-seller du moment. Le marché du livre « physique » est loin d’être très sain. Les livres « qui se vendent » ne doivent que rarement leur succès au hasard, et sont souvent promus selon une stratégie assez simple : en plus d’une « promo » tapageuse, ces livres connaissent de très gros tirages qui sont ensuite placés en librairie de manière à boucher la vue du chaland.

Un livre réputé pourtant réputé médiocre peut occuper une surface considérable dans une librairie physique, pas dans une librairie virtuelle...

Un livre pourtant réputé médiocre peut occuper une surface considérable dans une librairie physique, pas dans une librairie virtuelle…

C’est comme ça que certaines librairies se retrouvent à exposer un quintal de Fifty shades of Gray. Cette stratégie de l’abondance est parfois bien tordue si l’on sait qu’une énorme partie du tirage a vocation à être rapidement rendue à l’éditeur qui se charge de l’envoyer au pilon — le triste cimetière des livres. En clair, cela signifie que pour certains éditeurs il est rentable d’imprimer 200 000 livres pour en détruire la moitié, car l’importance que prendra le livre en librairie suffira, mécaniquement, à faire vendre l’autre moitié. Cela ressemble à du gâchis et on pourrait se dire que cela regarde les éditeurs qui le commettent  mais du point de vue des autres, c’est à dire des éditeurs qui n’ont pas les moyens d’une stratégie aussi dispendieuse, ces placements sont encore plus coûteux : ils leur font perdre en visibilité et imposent à beaucoup de libraires une politique d’achats et de retours en flux tendu. Sur Amazon, les « petits poissons » de l’édition souffrent à mon avis moins de ce phénomène là, puisque Amazon n’a pas besoin de présenter mille exemplaires d’un même livre sur une table mais, au contraire, de disposer d’une grande variété de livres, et même, d’en disposer en stock. Je ne sais pas comment Amazon gère les choses mais il me semble comprendre, par déduction, qu’ils commandent des livres en permanence aux diffuseurs à un rythme qui s’ajuste en fonction de la vitesse à laquelle ils partent, selon un algorithme qui semble assez au point. Quand il y a moins de quinze exemplaires d’un livre en stock, le nombre est affiché sur le site, avec l’accroche « Il ne reste plus que x exemplaire(s) en stock (d’autres exemplaires sont en cours d’acheminement) », qui est censée pousser les acheteurs à se décider. Mais je remarque que parfois le chiffre ne change pas pendant deux ans, et j’en déduis qu’Amazon ne renvoie pas les invendus mais les conserve en stock. Si je ne me trompe pas sur ce point, pour les éditeurs, c’est une bonne affaire, car les retours leur coûtent extrêmement cher. Je pense donc que pour les éditeurs, Amazon n’est pas forcément un problème. Je ne sais pas si Amazon a des exigences douteuses envers les libraires, mais je pense que ce marchand ne nuit pas à la diversité du monde de l’édition, du moins pour tous les livres que l’on n’a pas besoin de tenir en mains pour vouloir les posséder.

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Les statistiques que me fournit Amazon : je peux savoir combien de clics m’a valu un lien, et quels livres ont été achetés. Je ne suis pas peu fier de vérifier que j’ai aidé au succès de livres ou d’auteurs que je soutiens.

Reste la question épineuse des libraires : effectivement, leur conseil, leur engagement, semblent irremplaçables. Quand un libraire a adoré un livre, il parvient à le conseiller à un grand nombre de personnes et en tire une juste récompense. Cela peut être à double-tranchant, je me souviens d’une époque, pour parler de bande dessinée, où les libraires spécialisés refusaient de faire entrer dans leur stock les livres d’éditeurs dits « alternatifs » tels que l’Association ou Amok, parce que leurs livres partaient trop lentement, qu’ils allaient contre les habitudes de la majorité de leurs lecteurs, qu’ils ne trouvaient pas leurs formats pratiques à exposer ou qu’ils refusaient le système de retours,… Personne n’a envie d’entendre ça, mais tous les libraires ne sont pas de bons libraires, et puis au fait, Amazon est un libraire !
Mais le grand concurrent du libraire, pour ce qui est de la prescription, c’est peut-être moins Amazon que l’association entre Amazon et les internautes, qui se chargent de partager leurs avis sur leurs blogs, en commentaires sur les pages d’Amazon4, ou même par leurs achats, puisqu’Amazon retient assez intelligemment la navigation ou les achats de ses clients et peut constamment dire aux uns ce qu’ont apprécié ceux qui ont aimé la même chose qu’eux. Système automatique, souvent pertinent, et redoutablement efficace. Et parfois très utile.
Je dois dire au passage qu’en tant que programmeur et observateur des usages numériques, le fonctionnement d’Amazon et son travail pionnier dans les domaines du « cloud » ou du « mecanical turk » me fascinent, de même que ses entrepôts toujours plus automatisés et efficaces — car je fais partie des gens qui comptent sur les machines pour voir un jour la disparition de tous les métiers répétitifs et peu gratifiants.

Jusas recevant les trente deniers, prix de sa forfaiture, par Buoninsegna

Judas recevant les trente deniers, prix de sa forfaiture, par Duccio di Buoninsegna

On peut parler, bien entendu, de la manière dont Amazon profite de son statut de multinationale pour échapper aux règles, fiscales, notamment, auxquelles sont soumis ses concurrents dans tel ou tel pays.
On reparlera une autre fois du livre numérique, domaine où Amazon pose un problème en étant à la fois diffuseur, distributeur, éditeur et propriétaire de la plate-forme de lecture de ses e-books5, donc en pouvant dicter sa loi à tous ceux qui ont besoin de passer par ses services.
Mais en attendant, je suis preneur d’arguments, d’expériences (libraires, éditeurs, notamment), de réflexions qui me permettraient de compléter ou de modifier l’opinion que, pour l’instant, je me fais sur la question.

  1. La différence entre « occasion » et « collection » c’est qu’un produit d’occasion est vendu à un certain pourcentage de sa valeur d’origine, tandis qu’un produit de collection a une valeur déconnectée de sa valeur d’origine (une cote), généralement bien plus élevée. []
  2. En 1985, la retouche-photo se faisait au pinceau et au crayon. Mes trois années d’apprentissage dans le domaine m’ont apporté beaucoup, et notamment une certaine connaissance de la photographie, mais n’ont pas fait de moi un retoucheur, je pense que je n’étais pas très bon pour ça, en fait. []
  3. J’ai pu remarquer par exemple que si une librairie avait décidé que mon livre Les Fins du Monde devaient se trouver dans le crapuleux rayon « ésotérisme » et non en « histoire » ou en « religion », qui eussent été plus appropriés, il était impossible d’y changer quoi que ce soit. « ah mais non madame, la fin du monde ça a été inventé par les Mayas, c’est pas de l’histoire » (réponse reçue par Nathalie dans un rayon d’une librairie « Cultura »). []
  4. Je passe beaucoup de temps à corriger les fiches d’Amazon, à ajouter des images, etc., quand je trouve que les livres de mes amis éditeurs ou auteurs y sont trop mal traités. Je suis toujours étonné qu’ils n’aient pas envie de le faire eux-mêmes… []
  5. Rappelons-nous l’affaire des livres numériques effacés à distance par Amazon sur ses lectrices Kindle il y a quatre ans []

Homo sapiens

février 11th, 2013 Posted in Mauvaise humeur | 39 Comments »

(En quelques semaines mon blog actual Pokémons s’est rempli d’animaux merveilleux ou étonnants et a rencontré un grand succès1. Après m’être intéressé à toutes sortes d’animaux marins, d’insectes ou d’oiseaux amusants, j’ai choisi de me pencher sur un mammifère assez extraordinaire mais qui nous est plutôt familier, puisqu’il s’agit de nous-mêmes, l’homo sapiens. Je lui ai consacré un article à part, mais j’ai eu envie de publier celui-ci ici aussi, dans une version légèrement remaniée et dont les images sont légendées, en me disant qu’il toucherait un autre public. Même si je m’éloigne des sujets habituellement traités sur le présent blog, ce texte constitue une assez bonne expression de mon spleen anarcho-écologiste2)

Homo sapiens

Arrivé à deux-cent “vrais Pokémons”, j’ai voulu consacrer une (longue) page à un des animaux les plus effrayants et les plus étonnants qui peuplent cette planète : l’humain. Au départ, un singe parmi d’autres, il a tiré de ses dons la capacité et l’envie d’exercer un pouvoir sur tous les autres animaux. Et il y est en grande partie parvenu.

Jane Goodall

Jane Goodall (à droite sur l’image), primatologue, éthologue, anthropologue, qui a montré que les chimpanzés utilisaient des outils pour s’alimenter.

L’homo sapiens fait partie des grands singes (les hominidés), au même titre que l’orang-outan, le gorille, le chimpanzé et le chimpanzé bonobo. Le mâle humain a un poids moyen de 80 kilos mais ce chiffre peut facilement être dépassé dans certaines conditions d’alimentation : le record absolu a été atteint par un homme adulte qui pesait près d’une demi-tonne.
Comme tous les grands singes, l’humain a des poils sur l’ensemble du corps, mais ceux-ci sont généralement peu visibles et épars, excepté dans certaines zones très localisées telles que la tête, le dessous des bras et les alentours des organes reproducteurs. Il existe un léger dimorphisme entre les mâles et les femelles, les premiers étant généralement un peu plus agressifs, dotés d’une corpulence et d’une masse musculaire légèrement supérieure et d’une peau plus foncée et sensiblement moins douce au toucher. Les femelles ont une apparence plus juvénile, avec un maxillaire moins anguleux, un front moins fuyant et des cavités orbitales arrondies, notamment. Hors des fonctions purement biologiques (production de gamètes, grossesse, allaitement), la distinction des rôles entre mâles et des femelles est très majoritairement soumise à des contingences culturelles locales.
L’espèce est globalement très homogène malgré quelques différences immédiatement visibles entre individus venus de lieux ayant été longtemps isolés les uns des autres dans des conditions d’ensoleillement différentes, comme la couleur des cheveux ou de la peau.

Traalalal

Chez l’homo sapiens, la couleur de la peau dépend principalement de la concentration en mélanine, un pigment qui filtre les rayons ultra-violets, des différentes couches de l’épiderme. Il en résulte des variations dues à l’exposition au soleil des différentes régions de la planète.

L’humain a de nombreuses aptitudes que l’on rencontre rarement cumulées au sein d’une même espèce. Comme les chimpanzés, l’homme a beaucoup de muscles dédiés à l’expression du visage, ce qui lui permet de communiquer ses sentiments, ses émotions et ses intentions sans avoir besoin de la parole, d’autant qu’il utilise assez volontiers le reste de son corps dans un but de communication. Mais comme les oiseaux les plus talentueux et contrairement à tous les autres singes, voire à tous les mammifères, il dispose d’une capacité extraordinaire à moduler les sons, ce qui, associé à un cerveau bien plus complexe que celui des oiseaux les plus intelligents, lui permet de communiquer de manière très étendue, par abstractions et par concepts, allant même jusqu’à traiter de questions imaginaires, ce qui est vraisemblablement une autre de ses spécificités. Chez l’humain, l’imaginaire n’a pas forcément un statut distinct des questions prosaïques : il n’est pas rare que quelqu’un s’impose des privations ou assassine un de ses congénères en prétendant le faire au nom d’une entité improbable (ce que les humains nomment les dieux) ou de concepts tout aussi fictionnels telles que les nations. L’humain utilise aussi le langage pour déterminer en quoi il aurait raison de se sentir supérieur à tous les autres animaux : “conscience”, “raison”, “morale”, “spiritualité”, “humour”, “amour”, etc.
Une des particularités souvent remarquées chez l’homo sapiens est sa grande capacité à faire preuve d’empathie, ce qui signifie qu’il est conscient du sentiment éprouvé par autrui. Cette aptitude lui permet par exemple de provoquer du plaisir (en offrant un cadeau par exemple), de se sentir en communion avec ses semblables (par exemple lors d’une manifestation publique telle qu’un concert musical), ou encore, de pratiquer la torture en ayant conscience de la douleur que sa victime ressent.

Jonathan H

Cette image due au photographe canadien Jonathan Hobin, intitulée «The Boo Grave», appartient à la série «In the playroom» où des enfants reconstituent, sous forme de jeu, les images les plus violentes et les plus anxiogènes que véhiculent les médias. Ici, les images de torture de la prison d’Abou Ghraib. On peut compter sur de nombreux médias pour y avoir vu une œuvre polémique jouant avec l’innocence des enfants alors même que c’est le fonctionnement des médias d’information, et notamment la manière dont les enfants y sont exposés, qui est le sujet de cette série.

L’homo sapiens a des mains d’une grande habileté, notamment grâce à un doigt particulier nommé “pouce”, présent sur les deux mains, qui est à la fois plus fort et plus mobile que les quatre autres doigts. Les pieds de l’homo sapiens ne sont en revanche pas très habiles et rendent généralement l’individu moyen assez gauche lorsqu’il tente de grimper aux arbres, d’autant qu’à ce handicap se cumule celui d’avoir des bras plutôt faibles comparés à ceux de la plupart des singes. Il a par contre développé une capacité à se déplacer rapidement sur deux pattes et non sur quatre, contrairement aux autres animaux de sa famille qui ne se déplacent sur deux pattes que de manière exceptionnelle et sont bien plus rapides à quatre pattes.

Les organes sensoriels de l’humain se situent dans une bonne moyenne générale, sans déséquilibres flagrants, mais il ne voit pas les couleurs dans le spectre des infra-rouges ou des ultra-violets, et ne perçoit pas non plus les sons supérieurs à certaines fréquences que l’on nomme ultra-sons. Ces noms en “infra” ou “ultra” sont précisément décidés par l’humain et sont relatifs à ses propres limites. L’odorat humain est plutôt développé, mais reste bien fruste et d’une portée limitée si on le compare aux odorats du chien, du cochon ou du loup.
Contrairement à la plupart des espèces animales qui sont adaptées à leur milieu, l’homo sapiens adapte son milieu à lui-même, aidé pour cela par son habileté, son intelligence et sa capacité à manipuler l’abstraction par le biais du langage et d’autres signes tels que le dessin ou l’écriture. L’homo sapiens est même capable de modifier sa propre nature.
L’humain a par ailleurs prolongé ses mains, ses bras, ses sens ou encore son intelligence en créant des outils à cet usage. Il n’est pas l’unique animal à le faire, mais aucun n’a atteint une telle sophistication dans la mise au point d’outils.

Chris Jordan

Sur l’île Midway, à 3000 kilomètres du continent le plus proche, lartiste Chris Jordan a photographié des cadavres décomposés de bébés albatros où, à la place de l’estomac, on trouve des déchets en plastique que leur ont amené leurs parents en guise de repas.

Il est intéressant de noter que la capacité humaine à créer des outils repose sur une accumulation collective de connaissances réalisée au fil du temps. Un objet technologique actuel, par exemple un téléphone mobile, est le fruit de plusieurs siècles de découvertes scientifiques et technologiques. Un individu humain n’a pas besoin de savoir fabriquer lui-même un objet  ni même de comprendre ce qui permet qu’il fonctionne pour pouvoir l’utiliser.

Roi du monde auto-proclamé, l’homme n’a pas tout à fait le sens des responsabilités que sa position aurait pu lui imposer. Il détruit sans ménagements l’habitat d’autres espèces, qu’il extermine, parfois massivement, pour se nourrir, pour être seul maître de son territoire, pour son confort immédiat et parfois même par jeu ou par ignorance. Il est généralement gêné par la cohabitation anarchique avec d’autres espèces animales. Un nombre incalculable d’organismes absolument vitaux à l’écologie terrestre sont ainsi victimes de l’inconséquence ou de la brutalité humaine à leur égard, du ver de terre à l’abeille, du lichen aux oiseaux, des récifs coralliens aux grands mammifères marins, etc.

L’homme est la cause directe de la disparition d’un grand nombre d’autres primates, et notamment des hominidés, ses cousins et concurrents, qui n’existeront sans doute plus qu’à l’état captif dans quelques décennies.

Le roi

Le roi d’Espagne et président d’honneur du WWF Juan Carlos (droite) pose fièrement devant l’animal qu’il a tué au Botswana : un malheureux éléphant. Ce n’est pas pour le manger, qu’il l’a tué, ni pour défendre son territoire, qui se situe à 8000 kilomètres de là, mais apparemment, pour le simple plaisir de l’avoir fait.

Bien qu’il se reproduise à une vitesse vertigineuse depuis quelques siècles et qu’il soit un animal grégaire et social, l’homo sapiens est aussi fréquemment coupable de la disparition d’autres homo sapiens, par exemple ceux qui ne respectent pas les règles liées à la propriété privée, notamment territoriale, mise au point il y a plusieurs milliers d’années avec l’invention de l’agriculture, qui elle-même a causé des inventions formidables et/ou néfastes telles que : les clôtures, la division des tâches, les employeurs, l’oppression, les rois, les frontières, les trésors, les villes, le mariage, l’argent, la prostitution, les mathématiques, l’écriture, l’histoire et la philosophie. Parmi les grands traits notables de l’humanité, il n’est pas inconcevable d’avancer que seuls le langage, l’organisation de la chasse, la mise au point d’outils et la création artistique (arts visuels, musique, conte, danse) aient existé avant la période où l’homo sapiens a délaissé son état de chasseur-cueilleur pour son état d’agriculteur puis de commerçant et d’urbain.

Un comté dans le Minnesota. La nature est découpée avec une grande précision en parcelles relatives à l'exploitation agricole humaine.

Un comté dans le Minnesota. La nature est découpée avec une grande précision géométrique en parcelles relatives à l’exploitation agricole humaine. Les animaux autrefois courants de la région qui contrariaient cette organisation, comme le cougar ou le bison, n’y existent plus.

Les derniers humains à vivre en tant que chasseurs-cueilleurs ou en tant qu’éleveurs nomades sont cantonnés aux lieux les plus inhospitaliers (inuits dans le grand nord, indiens d’Amazone, Pygmées en Afrique centrale, Papous en Nouvelle-Guinée, Touaregs dans le désert, etc.) où leur habitat est pourtant peu à peu détruit ou réorganisé d’une manière qui rend leur mode de vie intenable. Dans les zones moins extrêmes, ceux qui ne se conforment pas à la nouvelle donne et persistent à ignorer les frontières, les clôtures ou la propriété privée en général, y sont souvent contraints par la force. On se souviendra par exemple des campagnes de stérilisation récentes des nomades Samis (lapons) en Scandinavie, des Rroms et des Yéniches dans plusieurs pays d’Europe, ou des populations indigènes des Amériques du Sud ou du Nord – la liste est longue.
Les homo sapiens qui acceptent le système des territoires circonscrits et hermétiques mais tentent malgré tout de franchir les frontières dans le but d’améliorer leur condition sont traités avec une certaine rudesse et prennent le nom d’immigrés ou de clandestins. Les homo sapiens qui franchissent les frontières dans un but d’agrément et en se rendant dans des pays plus pauvres que le leur sont traités avec des égards plus ou moins sincères et sont nommés touristes.

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Des nomades Rroms évacués par la police en août 2012 à Saint-Priest (Rhône). Photographie de Philippe Desmazes. Les Rroms sont sans doute partis du Nord de l’Inde il y a un millénaire et se sont établis en Europe au XVe siècle. Ils ont traditionnellement des métiers liés à l’artisanat, à l’élevage de chevaux ou à la musique et au spectacle. Leur refus de se sédentariser est souvent très mal accepté.

Il faut dire que l’homme post-agriculture fait dépendre le fonctionnement de sa société sur un moyen d’échange abstrait nommé “argent”, vraisemblablement créé au départ pour fluidifier certaines transactions et permettre à un individu de troquer un bien contre un autre même si l’acquéreur du bien ne dispose pas du bien à échanger. Par exemple, grâce à l’argent, une personne A peut obtenir un bien d’une personne B en revendant son bien à une personne C. Ce système d’une grande astuce ne va pas sans poser de problèmes, car il ne peut fonctionner que si absolument tout le monde s’y conforme et s’accorde sur la valeur à donner à l’argent.
Par ailleurs, ce dispositif permet des concentrations de bien ou de territoires tout à fait disproportionnées.
Ainsi, bien qu’appartenant à la même espèce et ayant les mêmes qualités intellectuelles et physiques que d’autres, on peut fréquemment voir un individu accaparer d’immenses étendues territoriales et d’énormes ressources (nourriture, par exemple) alors qu’à côté de lui (et souvent à son service) se trouve un autre individu qui n’a le droit de s’établir nulle part et qui n’a pas même le droit de cueillir les fruits des arbres, des titres de propriété et un système juridique complexe se chargeant d’établir qui dispose ou ne dispose pas de droits sur telle ou telle ressource naturelle.

Carla Éric Feferberg

Carla Bruni, riche héritière de la grande bourgeoisie industrielle italienne, mais aussi mannequin et musicienne. Je ne sais pas quelle force irrésistible m’a poussé à placer ici, sans le moindre début de justification, cette photo impayable d’Éric Feferberg

On l’aura compris, l’homo sapiens est une espèce invasive dont le mode de vie n’est pas toujours sympathique. On restera pourtant enchanté par sa capacité à produire des formes artistiques et à s’interroger sur ce qu’il est, d’où il vient et où il va.
Il y en de sympathiques.

  1. J’ai lancé un second blog intitulé animal buildings, qui parle de constructions réalisées par des animaux et qui compte bien moins d’articles, notamment parce que toutes les constructions animales, comme les terriers, ne sont pas vraiment visuelles []
  2. L’idée de cet article m’est venue pendant une discussion sur Twitter avec un jeune homme qui semblait révolté à l’idée que l’on ait trop de considération avec les animaux, dénués de « raison », c’est à dire de capacité à bavarder. []