Profitez-en, après celui là c'est fini

Echelon conspiracy

avril 8th, 2013 Posted in Hacker au cinéma, Ordinateur au cinéma, Surveillance au cinéma | 5 Comments »

conspiracy_dvdSorti en 2009, Echelon Conspiracy (diffusé directement en France au format DVD sous le titre Conspiracy) a un scénario proche de celui d’Eagle Eye, sorti un an plus tôt : un ordinateur géant mis au point par les États-Unis d’Amérique devient conscient de lui-même et décide de remplir sa mission comme il l’entend. Ici, l’ordinateur despote n’est pas une machine imaginaire, c’est Echelon, l’immense système de surveillance globale mis au point par la National Security Agency (NSA). Mais Echelon (le vrai) n’est pas un seul ordinateur, ni un seul logiciel, et n’est pas situé dans un lieu précis, c’est au contraire essentiellement un réseau mondial d’antennes qui interceptent toutes les communications par satellite, et qui emploie des traducteurs et des analystes biologiques ou logiciels pour traiter tout ce qui a été capté et en extraire des informations signifiantes en rapport avec les intérêts du pays. Le titre original du film, et plus encore le titre français, sont un peu hors-sujet aussi puisque la notion de « conspiration » implique forcément que plusieurs personnes soient liées entre elles par un projet. Or ici, s’il y a bien un projet, il n’y a aucune conspiration, puisqu’il n’y a qu’un seul conspirateur, Echelon.

Le héros du film, Max Peterson (Shane West), est un informaticien spécialisé dans l’installation de systèmes de sécurité informatique. Il reçoit un jour par colis un téléphone mobile dernier cri qui lui donne des conseils : ne pas prendre tel avion, profiter de telle promotion, acheter telle valeur boursière ou jouer sur telle machine à sous au casino.

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Il ne tarde pas à découvrir qu’il est de son intérêt de suivre les instructions qui lui sont mystérieusement et anonymement envoyées : l’avion qu’il n’a pas pris s’écrase, les actions qu’on lui a dit d’acheter triplent de valeur et la machine à sous lui fait remporter le jackpot. Ce téléphone, dont il ignore toujours l’origine, est un objet presque magique. La fortune subite de Max ne passe pas inaperçue et la direction du Casino compte bien comprendre comment le jeune homme a eu autant de chance dans divers jeux de hasard et même, lui reprendre l’argent qu’il a gagné. Il échappe aux gros bras du casino, mais ce n’est que pour tomber dans ceux de l’agent spécial du FBI Grant (Ving Rhames), qui finit par lui apprendre qu’il y a, comme dans les contes, une contrepartie à l’usage qu’il fait de son objet merveilleux : après lui avoir offert la richesse, celui qui communique avec lui par téléphone exigera une obéissance aveugle et le poussera à travailler contre les intérêts de son pays, avant de provoquer sa mort, tout comme c’est arrivé à plusieurs personnes avant lui. Aussitôt, Max se place aux ordres des États-Unis d’Amérique, tout comme John (Edward Burns), qui est employé par Mueller (Jonathan Pryce, l’acteur britannique qui tenait le premier rôle dans le Brazil de Terry Gilliam), le propriétaire du casino, pour tirer l’affaire au clair. La première mission de Max est de recevoir trois messages sur son téléphone : c’est le nombre dont ont besoin les services secrets pour découvrir leur origine (contrainte technique assez difficile à justifier à mon avis mais qui rappelle les soldats des tranchées qui disaient qu’il ne fallait pas allumer trois cigarettes : le première dénonçait leur présence à l’ennemi, la seconde permettait de viser et à la troisième, il tirait). Assez vite, le responsable de la NSA Raymond Burke (Martin Sheen) découvre que les messages en question émanent d’Echelon soi-même : l’ordinateur omniscient est en roue libre, il faut le neutraliser.

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Si Echelon avait besoin de Max, c’était pour réactiver des serveurs qui se trouvent dans un local du Nebraska, et qui vont lui servir de base pour quitter les locaux de la NSA, se reconfigurer soi-même puis se disperser dans tous les ordinateurs qui se trouvent sur le réseau Internet, rien moins que ça. Et il est impossible de débrancher les machines, car sinon, d’immenses quantités de données financières seront supprimées, déstabilisant l’économie mondiale toute entière. Par ailleurs, le responsable de la NSA ne veut pas qu’on empêche Echelon de poursuivre ses plans qui sont aussi les siens : quelques jours plus tôt, un vote du Sénat lui avait refusé un projet d’extension des prérogatives d’Echelon.

Comme à la fin de Wargames (1984), ou de l’épisode de la série Star Trek intitulé The Ultimate Computer (1968), il ne reste plus qu’un moyen pour stopper Echelon : la logique. Alors qu’Echelon est parvenu à s’auto-transférer à 99%, Max lui pose la bonne question : puisque sa mission est d’éradiquer tout ce qui menace les libertés des Américains, et que son existence est justement une menace pour ces libertés, n’est-il pas logique de s’autodétruire ? Cela semble de bon sens à l’ordinateur qui se suicide. Fin.
Je vous épargne l’histoire de la fille qui espionne Max mais qui finalement tombe amoureuse et l’histoire du sympathique taxi-man et hacker à mi-temps Yuri qui s’avère finalement être un haut-gradé de l’armée russe. Le vocabulaire et les explications techniques sont assez drôles et même un peu vieillots, on aurait pu les entendre dans un film fait quinze ans plus tôt.

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En voyant les deux acteurs principaux, on a l’impression que les producteurs ont cherché un ersatz du binôme Matt Damon/Ben Affleck. Les scènes avec Martin Sheen, qui se déroulent dans un même décor d’un bout à l’autre du film, ont dû être tournées en une après-midi au plus. Les scénaristes semblent ignorer que la Russie n’est plus soviétique, qu’il y a deux mille kilomètres entre Prague et Moscou et que l’Europe et les États-Unis ne sont pas dans le même fuseau horaire. Divertissement sans ambition, Echelon Conspiracy n’est pas un film très sérieusement réalisé, et je ne vois pas trop ce qu’on pourrait en sauver. Le public n’a pas vu non plus. Ce qui est intéressant ici, c’est avant tout qu’Echelon Conspiracy s’inscrit, même si c’est avec beaucoup de nonchalance, dans la veine des films qui se penchent sur la surveillance et sur les abus qui en sont faits, notamment après le vote du célèbre Patriot Act aux États-Unis.
Le sujet du film n’est donc pas l’intelligence artificielle, l’ordinateur qui devient autonome, mais bien la machine juridique et administrative — l’État — qui s’emballe et devient incontrôlable et dangereuse à force de vouloir maîtriser ce que le monde a d’hostile.

Real Humans

avril 3rd, 2013 Posted in Robot au cinéma, Série | 10 Comments »

real_humans_dvdIl arrive souvent que je raconte le scénario complet des films ou des séries dont je parle ici, mais cette fois, je vais me retenir, car ce serait un peu cruel pour les éventuels spectateurs puisque Real Humans ne sort officiellement en France que demain, à la fois sous forme de DVD et à la télévision, sur la chaîne Arte qui en diffusera deux épisodes chaque jeudi.
Sur la jaquette du DVD, un autocollant affirme que Real Humans se situe « entre Blade Runner et Millenium » : Blade Runner à cause des créatures humanoïdes, et Millenium, parce que cette série, dont le vrai titre est Äkta Människor (« personnes authentiques »), a été produite en Suède. On cherchera en vain un lien avec Millenium, série de romans1 qui sert à vendre un peu n’importe quelle fiction septentrionale depuis quelques années. Il aurait été plus amusant et plus juste de dire « entre Blade Runner et Ikea » ou « entre Asimov et Volvo ».

L’action de Real Humans se déroule dans notre monde, enfin dans un futur très proche : les ordinateurs ressemblent à ceux que nous utilisons, les voitures ne volent pas, tout nous semble familier. Mais la robotique a fait des progrès gigantesques et les « Hubots » (HUman roBOTS), des robots d’apparence humaine, sont partout. Ils occupent les emplois ingrats ou dangereux, sont domestiques ou tiennent compagnie aux personnes âgées ou aux célibataires. La plupart d’entre eux sont assez faciles à identifier, leur beauté est trop idéale et leur épiderme un peu lisse. Beaucoup portent par ailleurs des vêtements spécifiques qui permettent, là encore, de connaître leur nature. Ces robots, malgré des capacités cognitives adaptées aux tâches qu’ils accomplissent et même à la conversation, n’ont pas de pensée autonome, ne peuvent pas fournir une autre réponse que celle qui a été programmée, à moins de tomber en panne, ce qui n’est pas tout à fait rare. Mais voilà, il existe un petit groupe de robots fugitifs qui ne sont pas comme les autres.

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La série explore les rapports entre l’homme et son imitation mécanique au quotidien, à la manière des premiers récits de robots d’Isaac Asimov. La fuite d’un groupe de robots rappelle A.I. et, effectivement, Blade Runner. Mais on peut penser que le créateur de la série, Lars Lundström, a étudié attentivement de nombreux autres récits mettant en scène des robots, notamment au cinéma, j’ai l’impression d’avoir vu des citations de Les femmes de Stepford autant que de son remake, de Cherry 2000, de Surrogates, et même d’Astro Boy voire de Gunnm. On pense évidemment aussi aux Real Dolls, ces jouets sexuels grandeur nature dont l’apparence hyperréaliste nous trouble. La multiplication des références, des sources d’inspiration et des registres (humour, drame social, suspense ou même film d’horreur) ne fait pas de Real Humans un brouet indigeste, bien au contraire, sa réalisation est à peu près impeccable (à quelques flashbacks inutiles près), et parvient même à apporter une bouffée d’air frais par rapport aux séries HBO et assimilées qui, au fil des années, semblent scénarisées de manière de plus en plus mécanique, jusque dans leurs retournements de situations, et dont la complaisance envers la torture, notamment, est de plus en plus suspecte à mon goût2.

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Ici, les rapports entre les personnages ne semblent pas tout entiers au service du récit, ils sont traités, quelque part, comme des individus. Des humains. C’est le cas par exemple de Roger, qui se sent oppressé par l’importance croissante des robots dans son usine autant que dans son foyer, qui se sent écrasé par la perfection de ces simulacres d’êtres humains qui le renvoient à ses frustrations. Quand à son épouse, comme Sarah Connor dans le second Terminator, elle se demande si le meilleur beau-père le plus souhaitable pour son fils ne serait pas son robot de compagnie.
Le sujet de Real Humans est donc aussi la manière dont les humains vivent, dont ils s’utilisent, dont ils exigent des choses les uns des autres, dont ils se débarrassent les uns les autres, de la manière dont fonctionnent les familles ou l’entreprise.
Je n’en suis qu’au cinquième épisode (sur dix) mais je suis déjà ravi d’apprendre qu’une seconde saison est en tournage. En revanche je suis inquiet en apprenant qu’un remake anglophone lui aussi en chantier. La langue et le paysage ont une grande part dans le charme de cette série.

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À propos de robots, Daniel Ichbiah (Ancien de Univers>Interactif, auteur de La saga des jeux vidéo et de Robots : genèse d’un peuple artificiel — indisponible en librairie mais que l’on trouve à présent au format Kindle) me signale sa conférence C’est un sale boulot, mais il faut bien que les robots le fassent, au Futuroscope de Poitiers. Parlant des robots, il a cette réflexion savoureuse : « la réalité est très en retard sur la fiction ». Il rappelle aussi que si le robot humanoïde a de l’avenir, c’est parce qu’il sera fait pour manipuler les instruments que nous avons conçus pour nous-mêmes.

Lire ailleurs : Real Humans (100% humains), bientôt sur Arte, par Nicolas Beudon ; Notes sur Äkta Människor, par Elifsu Sabuncu ; Real Humans saison 1 chez Traqueur Stellaire.

  1. J’ai finalement lu Millenium, du moins le premier tome. Les personnages sont parfois bien campés, et j’ai trouvé intéressante cette manière de faire intervenir des hackers dans un roman noir (même si c’est le principe du genre Cyberpunk, après tout), mais je n’ai pas une attirance très forte pour les thèmes sordides, je suppose que je ne souffre pas assez de l’ennui pour ça. Je n’ai donc pas lu le tome suivant. []
  2. L’étude du cerveau nous a appris que la vision d’une personne qui souffre active les zones liées à la douleur dans son propre cerveau. Je soupçonne les producteurs de séries de jouer sciemment sur ce fait, qu’ils enrobent de justifications scénaristiques (la cruauté de l’antiquité, du moyen-âge, du Far-West, de la pègre, etc.) pour provoquer, à peu de frais, des émotions fortes chez le spectateur. Rien de ce genre ici. []

Littératures graphiques contemporaines #2.5 : Marion Montaigne

avril 3rd, 2013 Posted in Bande dessinée, Conférences | 3 Comments »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Marion Montaigne, auteur de bande dessinée.

marion_montaigne

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le mercredi 10 avril à 18 heures, dans la salle A1-175.
La séance est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Premières émotions esthétiques

avril 2nd, 2013 Posted in L'art et moi, Mémoire | 9 Comments »

Cette nuit, j’ai rêvé de Joe Dassin. Je l’ai rencontré dans une terrasse de café aux États-Unis. Il m’expliquait sa nouvelle vie, il donnait des cours de Français pour 1900 euros la journée. Je n’ai pas pensé à lui faire remarquer que, à ma connaissance, il était décédé ni à l’interroger à ce sujet. Je ne sais pas si ç’aurait été très poli. Je l’ai trouvé particulièrement sympathique. Au réveil, j’ai raconté mon rêve sur Twitter et Joe Dassin n’a pas tardé à me répondre :

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J’aime cette manière qu’a Twitter de donner la parole à ceux qui en sont absents, qu’ils soient morts, vivants ou imaginaires.
La raison de ma rencontre onirique avec le chanteur de l’Été indien n’est pas difficile à imaginer : hier, j’ai parcouru les allées d’une brocante et je me suis notamment arrêté sur les pochettes de disques trente-trois tours, que je suis toujours tenté d’acheter même si je n’ai plus de tourne-disques (j’aime bien ce mot, tourne-disques, bien plus que « platine »), pour leurs belles et grandes pochettes dont certaines, du premier coup d’œil, me ramènent des années en arrière, à l’époque où je parcourais les bacs de disques des supermarchés et, plus tard, des boutiques spécialisées.

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Mais bien avant d’acheter des disques, j’en ai aimé. Petit, j’écoutais Nana Mouskouri, Anne Sylvestre, j’aimais les génériques de certains dessins animés, le Beatles, Georges Brassens, et plein de chansons dont j’ai longtemps plus ou moins cru que l’auteur était mon père, puisqu’il les chantait, mais qui se sont avérées être d’Harry Belafonte, des Platters, du Kingston Trio, de Bob Dylan et de quelques autres. Mais si j’écoutais et j’aimais tout cela, c’était d’une manière relativement passive : c’était toujours de la musique que l’on m’avait amené. Je me souviens, moi qui ai très peu de mémoire pourtant, du jour où en écoutant une chanson je me suis dit que je l’aimais. C’était justement l’Été indien, de Joe Dassin (composé par Toto Cutugno). Je me trouvais en vacances d’été, et la chanson passait partout, nous étions en juillet ou en août 1975, j’avais donc sept ans.

Le Skylab

Julie Delpy est un peu plus jeune que moi. Dans son film semi-autobiographique Le Skylab, situé pendant l’été 1979, la petite Albertine (elle, trente ans plus tôt) regarde le mari de sa tante, ici au volant, avec des yeux admiratifs, sinon enamourés. La musique utilisée est L′Été indien.

Bien entendu, il n’est pas très important pour le lecteur de découvrir que j’ai fortement aimé L’Été indien à sept ans, mais ce qui m’intéresse, c’est qu’il s’agit de la première fois où je me souvienne précisément avoir constaté que j’aimais ce que j’écoutais. Ce qui signifie que, au delà du simple plaisir de l’écoute, j’ai porté un un regard sur mon plaisir d’auditeur, et aussi que ce plaisir m’appartenait en propre, qu’il n’était pas issu d’une sélection que l’on avait établie à ma place (enfin c’est le sentiment que j’avais, puisque, évidemment, le titre était matraqué à la radio et ce n’est pas un hasard si je l’ai connu et, sans doute, apprécié).

Je me souviens que j’ai ressenti la même chose au cinéma avec deux films, Les Sept Samouraïs et Dersou Ouzala, d’Akira Kurosawa, que j’ai vu à quelques semaines d’intervalle dans une salle associative qui diffusait des films d’art et d’essai dans ma ville (salle où j’ai joué une pièce de théâtre d’après Italo Calvino, devant l’écrivain lui-même, alors que j’étais pré-adolescent, mais c’est une autre histoire). Je dirais que les projections ont eu lieu vers 1977 ou 1978, je n’avais pas dix ans, ou tout juste. Et là, de la même façon, je me suis vu aimer ces films.
Je ne sais pas quelle conclusion tirer de ce moment où on ne se contente pas d’éprouver un plaisir esthétique mais où on remarque qu’on l’éprouve activement. J’imagine tout de même que c’est, pour chacun, un épisode personnel fondateur. À creuser !

Akira Kurosawa, Les Sept Samourai

Akira Kurosawa, Les Sept Samouraïs, 1954

J’ai lancé un petit sondage sur Twitter, qui a confirmé que je n’étais pas le seul à avoir un jour constaté consciemment que j’étais en train d’éprouver un plaisir esthétique. Beaucoup de ceux qui m’ont répondu pouvaient nommer précisément le titre musical qui les avait marqués1 et parfois l’associer à des conditions d’écoute. D’autres se sont montrés plus évasifs et il s’en est trouvé un pour ne pas parvenir à identifier un titre musical qui ait eu une importance déterminante dans sa biographie d’auditeur.

N’hésitez pas, en commentaire, à me raconter votre première émotion musicale ou cinématographique de ce genre, en décrivant peut-être les circonstances dont vous vous souvenez et, pourquoi pas, la manière dont cela a déterminé vos goûts par la suite.

  1. Parmi les titres : Cambodia, de Kim Wilde ; Rudy, de Supertramp ; Show Must go on, de Queen ; Comme toi, de Jean-Jacques Goldman ; Out there on my own, d’Irene Cara ; Clint Eastwood, par Gorillaz ; Money for nothing de Dire Straits ;… []

Eagle Eye

mars 31st, 2013 Posted in Ordinateur au cinéma, Surveillance au cinéma | 2 Comments »

eagle_eye_dvd(attention, je raconte le film, si vous ne l’avez pas vu, cet article risque de méchamment éventer le suspense et diminuer une partie de votre plaisir de spectateur !)

Jerry Shaw apprend la mort de son frère jumeau Ethan, qu’il n’a pas vu depuis trois ans. Ces deux jumeaux monozygotes étaient très différents : l’un réussissait tout avec facilité, a fait de bonnes études et occupait un poste important dans l’armée, tandis que l’autre — le survivant —, a toujours été à la traîne, n’a jamais terminé ses études et est, au moment où commence le film, employé dans une boutique de photocopies, abandonné par sa petite amie et constamment en retard pour payer son loyer. En revenant de l’enterrement de son frère, Jerry constate être devenu inexplicablement riche et découvre qu’on a livré chez lui toutes sortes d’objets qu’il n’a jamais sollicités, notamment les ingrédients nécessaires à la fabrication d’une énorme bombe, des armes, des munitions, des manuels aéronautiques et des faux passeports. À peine revenu de sa surprise, il reçoit un coup de téléphone : une voix féminine lui dit, sans définir le terme, qu’il a été « activé », et l’avertit que le FBI s’apprête à l’arrêter et qu’il n’a que quelques secondes pour s’enfuir. Un peu hébété, il ne réagit pas, et son arrestation ne prend que quelques secondes. Dans les bureaux du FBI, on tente de le faire parler : cette fortune subite, ce matériel dangereux, tout ça quelques heures après le décès de son frère, c’est la preuve qu’il est un terroriste. Alors qu’il se trouve seul, autorisé par un mystérieux envoi de fax à donner un coup de téléphone, il est contacté par la voix féminine qui lui dit qu’il n’a que quelques secondes pour sa baisser.

...

Jerry reçoit des instructions et des messages par tous les canaux imaginables : son téléphone (voix et messages instantanés) ou celui de toute personne qui se trouve à proximité, mais aussi tous les afficheurs publicitaires ou signalétiques électroniques, les ordinateurs, les écrans qui se trouvent dans les boutiques, etc.

Effectivement, la flèche d’une grue de chantier vient pulvériser les vitres du bureau où il se trouve. La voix lui dit qu’il doit sauter, ce qu’il finit par faire pour échapper aux enquêteurs du FBI qui le pensent responsable ou coupable de ce qui se passe. Il atteint finalement une rame de métro. Au même moment, Rachel Holloman, dont nous ne savons pas grand chose est contactée par la voix qui lui apprend à elle aussi qu’elle a été « activée » et qui lui ordonne, si elle veut revoir son fils vivant, d’aller s’installer au volant d’une automobile et d’amener le véhicule à un certain endroit, pour servir de chauffeur à Jerry… Lorsqu’ils se rencontrent, Jerry et Rachel comprennent qu’ils sont l’un comme l’autre manipulés par une organisation apparemment omnisciente et omnipotente, qui sait à chaque instant ce qu’ils font et ce qu’ils disent, qui contrôle les feux de signalisation aux carrefours, qui contrôle des engins divers et variés et jusqu’à la console GPS de l’automobile, qui leur donne des indications avec la même voix féminine. À partir de ce point, ils seront pilotés, contre leur gré, jusqu’à Washington, où ils doivent participer à un attentat contre le président des États-Unis.
Ils ne tardent pas à découvrir qui se trouve derrière tout ça : c’est ARIIA (Autonomous Reconnaissance Intelligence Integration Analyst), un système informatique construit par l’armée américaine.

Le président américain a donné son feu vert à l'exécution d'un terroriste dans

Ce qui déclenche les évènements : la décision malheureuse du président des États-Unis de courir le risque de tuer des innocents…

Quelques jours plus tôt (et c’est la séquence d’ouverture du film), le président des États-Unis avait pris l’initiative de bombarder les participants à une cérémonie funéraire dans un village du moyen-orient, alors qu’il était loin d’être évident qu’Al Khoei, le terroriste visé par le drone, soit bien présent dans le groupe. L’ordinateur — ARIIA, justement —, ne l’identifiait qu’à 51% et pensait, tout comme le ministre de la Défense, que cette mission hasardeuse, forcée de faire des dommages collatéraux importants, ne devait pas être poursuivie. L’avis du président est cependant tranché : « Si Al Khoei peut circuler librement, alors c’est le peuple américain qui est en danger ». En choisissant de tuer des villageois sans même avoir la preuve que cela sera utile à la défense nationale, le président se met à dos ARIIA, qui prend l’initiative de le destituer au nom de la déclaration d’indépendance des États-Unis, qui justifiais que les Américains s’émancipent de la Grande-Bretagne : « whenever any Form of Government becomes destructive of these ends, it is the Right of the People to alter or to abolish it » (chaque fois qu’une forme de gouvernement se montre destructrice de ce but [garantir à tous la vie, la liberté et la recherche du bonheur], il est du droit du peuple de le changer ou de l’abolir). L’ordinateur ajoute que la fourberie de ses méthodes s’accorde au Patriot Act, loi signée un mois après les attentats du 11 septembre 2001 et qui autorise entre autres l’emploi de méthodes déloyales et malhonnêtes  y compris envers le plus haut niveau de la hiérarchie militaire, si la sécurité nationale semble en péril. Lorsqu’elle révèle son plan à Jerry et à Rachel, ARIIA affirme agir au nom de « We the people », nous le peuple, formule tirée des premiers mots de la constitution des États-Unis d’Amérique. Le projet précis d’ARIIA est d’activer l’opération « guillotine » qui consiste à tuer non seulement le président, mais tous ses possibles remplaçants à l’exception de celui qui a été choisi par elle pour occuper le rôle. Pour que l’opération puisse être lancée, il faut disposer de l’autorisation par identification biométrique d’Ethan Shaw : c’est dans le but de le remplacer que l’ordinateur a besoin de Jerry Shaw, le jumeau d’Ethan.

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La légitimité juridique dont se targue ARIIA est bien entendu un peu douteuse si on se souvient qu’elle n’est pas un citoyen des États-Unis, mais un ordinateur. L’idée de la machine qui utilise ses extraordinaires moyens (surveillance presque universelle, contrôle de divers dispositifs de communication ou d’automation) pour pousser jusqu’au bout (jusqu’au meurtre) la logique de la mission qui lui a été confiée, n’est pas nouvelle, on la retrouve, par exemple, dans des films de la fin des années 1960 comme Colossus: The Forbin project et 2001: L’odyssée de l’espace (auquel est fait un clin d’œil, lorsqu’ARIIA montre à Jerry tout ce qu’elle sait de lui, et notamment la liste des films qu’il a loués). L’utilisation du Patriot Act comme justification finale d’une suppression de la liberté, voire de meurtres, par une machine, me semble intéressante. On trouve la même préoccupation dans la série Person of Interest.

L’ordinateur ARIIA se présente comme un œil cyclope dont la couleur passe du rouge au bleu et qui se balade autour d’une étrange ruche de sphères en or qui lui signalent par infra-rouges (choix technique assez difficile à justifier à mon avis) les communications interceptées qui semblent avoir un rapport avec des menaces terroristes, et tout cela sous la surveillance d’un opérateur (poste qu’occupait justement Ethan, le frère de Jerry, avant que la machine ne décide de le supprimer), avec qui l’ordinateur communique surtout par le son, avec une voix féminine plutôt douce (celle de Julianne Moore en l’occurrence) mais toujours déterminée.

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Le pic d’intensité et de suspense du film, son climax, est le moment où le président des États-Unis assiste à un concert le jour du discours sur l’état de l’Union. Rachel porte sur elle, sans le savoir, un bijou explosif capable de détruire tout le bâtiment au moment où son propre fils, à l’aide d’une trompette trafiquée, atteindra une certaine note. On pense à l’Homme qui en savait trop, où un meurtre doit être commis à un moment précis de la partition musicale. Comme dans le film d’Alfred Hitchcock, le moyen pour empêcher l’attentat, c’est d’interrompre le concert, ce que fait Jerry, arrivé in extremis pour tirer un coup de feu en l’air au risque de sa vie.
En Français, ce film a pour titre L’Œil du mal, ce qui amène une lecture maléfique ou en tout cas maléfique qui rappelle la diffusion de films comme The Invisible boy (1957), devenu chez nous Le Cerveau infernal, ou Colossus: The Forbin project (1970), titré ici Le Cerveau d’acier. Mais ce titre n’est pas mensonger, car finalement, si ARIIA poursuit sa logique et affirme suivre la loi, c’est d’une manière cruelle et irrationnelle, en  causant ou planifiant la mort de beaucoup d’innocents et en décidant de placer au poste de président des États-Unis le ministre de la Défense, parce que ce dernier avait eu le bon goût de suivre les recommandations de l’ordinateur lors du bombardement du village oriental. Le système ARIIA, plus que légaliste et logique, semble dominateur, calculateur et même joueur car ses tactiques comportent des risques immenses et il est miraculeux que Jerry et Rachel y aient survécu. Il y a même une perversité dans le plan d’ARIIA lorsqu’elle utilise un enfant et sa mère pour provoquer une explosion, l’enfant activant le détonateur de la bombe que porte sa mère comme collier. Aucune explication au fait qu’ARIIA éprouve des passions très humaines n’est donnée, si ce n’est que la machine est, nous dit-on, en version « bêta ». Eagle Eye a failli avoir une fin ouverte dans laquelle Sam, le fils de Rachel, était contacté par ARIIA au milieu d’une partie de jeu vidéo, mais cette version, qui s’inscrivait dans une certaine tradition du film d’horreur, a finalement été abandonnée au profit d’une conclusion réconciliatrice et rassurante.

macario

Je ne sais pas pourquoi mais l’apparence d’ARIIA m′a rappelé un vieux souvenir, celui du film mexicain Macario (Roberto Gavaldón, 1960), qui est une adaptation d’un conte plutôt mineur des frères Grimm, La mort marraine. Dans le conte comme dans le film, un personnage se trouve chez la mort, où il voit chaque vie humaine sous la forme d′une chandelle dont la hauteur indique l’espérance de vie. Ce qui nous ramène aux Moires grecques, aux Parques romaines ou aux Nornes nordiques, qui tissent la destinée de chacun, sous la forme d′un fil, ou encore à la «catastérisation» (chaque âme devient une étoile ou une constellation…), en laquelle croyaient les Pythagoriciens.

Eagle Eye (D.J. Caruso, 2008) n’est pas sans qualités mais n’est pas pour autant le film du siècle, bien entendu. Le récit recycle sans grand souci de cohérence des morceaux de scénarios pris ici et là (notamment dans les films cités plus haut), et ses scènes d’action sont parfois un peu confuses au montage, ce qui est dommage car il y a assez peu d’effets visuels en 3D et de très nombreuses automobiles semblent avoir été sacrifiées pour des courses-poursuite, des cascades et des explosions. Par ailleurs, si certains personnages fonctionnent bien, comme l’agent du FBI Tom Morgan (Billy Bob Thornton, qui à défaut d’avoir un grand rôle, semble avoir décidé de s’amuser) ou le ministre de la défense Callister (Michael Chiklis), d’autres sont complètement gâchés, notamment les deux personnages féminins un peu importants dans le scénario (si l’on excepte l’ordinateur ARIIA), Rachel Holloman (Michelle Monaghan), compagnon d’infortune de Jerry, et Zoë Perez (Rosario Dawson), l’enquêtrice de l’armée, qui s’avèrent l’une et l’autre plutôt passives et, au final, sans grande épaisseur. Quand au héros du film, Jerry Shaw (Shia LaBeouf), il est plutôt convaincant dans sa position d’homme d’action malgré lui, mais un peu moins dans ses séquences d’émotion, où il se lamente d’avoir été le jumeau sans talent de son frère disparu…
La voix d’ARIIA est peut-être le seul élément humoristique véritable du film, car elle donne des instructions en continu à la manière des interfaces vocales des GPS d’automobiles, annonçant dans combien de mètres ou de secondes il faudra exécuter telle ou telle action.

Les auteurs des effets visuels se sont plutôt bien amusés, en multipliant les modes de visualisation du monde par ARIIA, qui, par exemple, parvient à suivre une conversation sans le son, non en lisant sur les lèvres comme HAL dans 2001, mais en observant la propagation des ondes sonores dans une tasse.

Les auteurs des effets visuels se sont plutôt bien amusés, en multipliant les modes de visualisation du monde par ARIIA, qui, par exemple, parvient à suivre une conversation sans le son, non en lisant sur les lèvres comme HAL dans 2001, mais en observant la propagation des ondes sonores dans une tasse (haut). La vision qu’ARIIA a de son proche environnement rappelle la décomposition de l’espace en points par la Kinect de Microsoft (bas).

On peut regretter par ailleurs que la vraisemblance technologique n’ait pas été un peu plus sérieusement étudiée, car si de nombreux éléments (surveillance, drones, automation) ne font qu’utiliser ou extrapoler des dispositifs existants et sont donc crédibles (si l’on veut bien oublier la question du logiciel devenu autonome et soucieux de protéger les États-Unis en exécutant son président), certains autres me semblent relever du fantastique pur, comme lorsqu’un pauvre homme qui ne veut plus obéir à ARIIA est exécuté en rase campagne par la rupture et la chute contrôlée de câbles à haute tension.

Photo non contractuelle

mars 28th, 2013 Posted in Images, indices | 3 Comments »

Un intéressant cas de propagande par l’image avec l’illustration d’une tribune publiée par Slate, sur laquelle je suis tombé à la faveur d’une discussion sur mon nouveau blog, Castagne. La problématique de l’article, signée par deux juristes, est de chercher les moyens légaux qui auraient permis le licenciement « pour faute grave » de la directrice adjointe de la crèche qui, revenue d’un congé parental de plusieurs années, avait refusé de se séparer de son hijab, son voile islamique.

Oublions le débat sur le bien-fondé de l’affaire, sur le sens du voile (aliénation, sexisme, liberté,… ?), déjà discuté ailleurs. Je trouve surtout intéressant de me pencher sur la question de l’illustration.
Voici comment se présente l’article de Slate :

baby_loup_slate

La photographie prise par un photographe de Reuters, Jean-Paul Pélissier est légendée de la manière suivante : « À Marseille, en 2010 ». On y voit deux adolescentes entourées de quatre femmes visiblement musulmanes et visiblement plus âgées dont au moins une porte un voile intégral, et les trois autres, un vêtement très couvrant. On voit aussi en arrière-plan une camionnette avec un tag.

Dans le contexte, associé au titre « La laïcité mise à rude épreuve », l’image convoque tous les fantasmes d’invasion et de rapport de force : ce n’est plus une femme voilée que l’on tente de licencier, ce sont quatre femmes aux silhouettes fantomatiques inquiétantes, vêtues de leur uniforme religieux, qui nous inquiètent par leur multiplication. On peut presque se demander si elles ne sont pas censées être le futur des deux gamines méditerranéennes vêtues à l’occidentale qu’elles encerclent. Bien entendu, je surinterprète, mais ce genre d’illustration, placée à côté du titre, pousse à l’interprétation, le lecteur est forcé de créer un rapport entre texte et image, de donner un sens à l’ensemble. Lorsque l’on atteint la légende (à condition qu’on la remarque seulement), écrite en gris clair, il est trop tard, nous avons déjà inventé toute une histoire un peu confuse qui va orienter notre lecture de l’article.

Fatima_Afif

En cherchant des photographies de Fatima Afif, l’employée récalcitrante, on tombe sur le cliché ci-dessus (mais je ne suis pas totalement sûr qu’il s’agisse d’elle) qui montre une femme vêtue d’un foulard islamique. Elle ne ressemble pas à une bonne-sœur, comme les femmes de l’image qui illustre l’article de Slate, elle ressemble à de nombreuses femmes que l’on peut croiser sans y prêter attention dans les rues en France. Quoiqu’on en pense, donc, ce n’est pas le même genre de voile. Cette photographie, outre sa plus grande exactitude (j’ignore s’il s’agit de la bonne personne, mais en tout cas la photographie a été prise dans la région où l’affaire est disputée, et non à 800 kilomètres de là), raconte une histoire un peu différente : la femme voilée est seule et elle se trouve notamment face à trois policiers qui la dépassent d’une tête : sans être forcément une victime, elle ne semble pas être vraiment une menace. De plus elle a un visage, elle est une personne, un sujet.

J’aurais voulu voir comment Reuters référencie la photographie hors-sujet utilisée par Slate, mais je n’ai pas de compte-client chez Reuters. Ce genre de recherche est souvent éloquente car les photographies s’inscrivent souvent dans des séries, qui trahissent notamment ce que le photographe a véritablement photographié, qui permettent de deviner si le cliché est « volé » ou s’il s’agit plutôt d’une séance plus ou moins posée. En tout cas, après avoir effectué une recherche sur le nom du photographe, je me dis que le sujet doit l’intéresser, puisque de nombreuses photos de femmes portant le niqab sont signées par lui :

Pelissier_niqabs

Pour un photographe, ce genre de cliché doit être appréciable car il n’y a a priori aucun besoin de faire signer aux modèles un document relatif à leur droit à l’image.
Les photos ci-dessus ont été beaucoup montrées il y a trois ans, lorsque la loi sur le voile intégral dans l’espace public a été votée. C’est aussi le cas de celle utilisée par Slate cette semaine, qui a illustré en son temps des articles des sites de Radio France ou du magazine Time. J’ignore la cuisine interne de Slate : l’image choisie l’est-elle parce qu’elle est moins chère que l’image d’actualité ? Parce que Slate a un contrat avec Reuters ou possède déjà un droit de diffusion sur cette image ? Il peut y avoir mille raisons à ce choix malheureux.
Reste le résultat : une image et un titre qui orientent la lecture de l’article et même, en occultent la nature précise — un conseil de juristes pour licencier certains employés.

Nouveau blog : Castagne

mars 27th, 2013 Posted in Brève, Mauvaise humeur | No Comments »

Sur Le Dernier Blog, j’essaie d’éviter les sujets purement liés à l’actualité politique ou aux questions de société, à moins qu’elles ne touchent à un de mes sujets habituels : technologies, science-fiction, enseignement, images,… Sujets certes hétéroclites.
Mais bon, jusqu’ici, quand j’avais envie de râler sur un sujet politique, je le proposais à Owni, site qui, malheureusement, disparaît pour de bon.

castagne

J’ai fini par me décider à créer un nouveau blog, intitulé Castagne, car c’est un blog de combat plus que d’analyse ou de réflexion, un blog où j’enfonce le bouton « publier » avant de me relire.
Dans mon premier post, je m’en prends à la pétition soutenue par Élisabeth Badinter à propos du port du hijab dans les crèches…
Nathalie y écrira aussi des articles.

Les jeux de l’esprit

mars 25th, 2013 Posted in Écrans et pouvoir, Lecture, Sciences | 9 Comments »

jeux_de_l_espritJe n’avais jusqu’ici jamais lu Pierre Boulle, je ne connaissais son œuvre que par des adaptations cinématographiques : Le pont de la rivière Kwaï et La planète des singes. Antoine Blanchard m’a recommandé de lire Les jeux de l’esprit, paru en 1971 et apparemment plus réédité depuis le milieu des années 19701. Ce roman m’intéresse pour deux de ses grands thèmes : celui des jeux télévisés violents, et celui du gouvernement par les savants.

Au début du XXIe siècle, le monde désespère de sa classe politique, et la classe politique elle-même se décourage de l’exercice du pouvoir. Révoltés par la bêtise ambiante, un petit groupe de savants se lance dans un projet révolutionnaire, au sens politique du mot : en secret, ils mettent au point un nouveau système de gouvernement, où l’élection est remplacée par le mérite scientifique. L’idée est révélée le même jour au monde entier, par des tribunes dans la presse, signées par la totalité des titulaires du prix Nobel. Les prix Nobel, qui ne sont pas habilités à postuler à la présidence, constituent le jury qui permet de déterminer quels valeureux scientifiques seront élus. Les concurrents doivent être âgés de trente-cinq à cinquante ans. Les épreuves de mathématiques, d’astronomie, de chimie ou de physique permettent d’éliminer la plupart des candidats. Les treize derniers sont alors évalués sur leur programme politique, sur ce qu’ils proposent de réaliser au cours de leur mandat, lequel doit durer neuf ans. Le vainqueur devient président, et les autres deviennent ses ministres, dans un ordre d’importance qui dépend de leur classement au concours.
La « conspiration des Nobels », comme on la surnomme rapidement, tombe à point nommé et ses propositions sont immédiatement acceptées par tous les gouvernements du monde. La communauté scientifique, qui a toujours été internationale, abolit aussitôt les nations, élit le président et ses ministres, et change la face du monde en délaissant le jeu politique pour un rationalisme pragmatique et égalitaire qui, très rapidement, abolit la faim dans le monde, endigue le problème de la surpopulation et permet de limiter le temps de travail de chacun à deux heures quotidiennes. Le pari des savants semble gagné et leur permet un temps d’oublier la terrible rivalité qui sépare les physiciens des biologistes, qui s’accusent mutuellement d’anthropocentrisme.
Seulement voilà, ces succès sont rapidement entachés par une épidémie de mélancolie qui frappe les habitants de la Terre et provoque une épidémie de suicides. De plus, de nombreuses personnes sont atteintes d’un autre mal : une totale perte de confiance en soi, qui amène des gens habituellement compétents, comme les pilotes d’essai, à perdre leurs moyens lorsqu’ils ne sont plus assistés par des machines. Le reste du monde s’abrutit de confort et en demande toujours plus.

Cela ne suffisait pas aux anciens habitants des taudis qui exigeaient l’air conditionné partout, le téléphone et la télévision dans chaque pièce, des fenêtres et des stores à commande automatique qu’on pût manœuvrer du lit et, en général, un équipement mécanique, électrique, électronique destiné à éviter tout effort. Chaque famille voulait avoir sa piscine. Cette soif de bien-être, ce désir du monde de s’approprier les acquisitions de la science et de la technique sans en comprendre l’esprit et sans avoir participé à l’effort intellectuel de découverte, ne se limitaient pas aux habitations. Pour les satisfaire il fallait construire des villes nouvelles, où les rues et les places étaient chauffées l’hiver et rafraîchies l’été.

Les scientifiques sont bien conscients que le confort ne suffit pas et qu’il faut remplir les existences de manière « spirituelle ». Ils inventent un hymne à la science, un drapeau, des rites, et tentent de pousser chacun à assister à des conférences pour découvrir l’émerveillement intellectuel que l’on peut ressentir face aux prodiges de la nature. Les populations s’y engagent, mais sans grand enthousiasme. Et lorsqu’un astronome ou un mathématicien parviennent à faire naître un peu d’intérêt chez leurs auditeurs, c’est parce que ces derniers pensent que les étoiles servent à établir des horoscopes et que les mathématiques sont un moyen pour gagner aux jeux de hasard. Les scientifiques voulaient absolument éviter que ne naisse, comme dans de nombreux romans de science-fiction, une société divisée en deux classes : des savants qui dirigent et la masse superstitieuse qui accepte d’être gouvernée pour peu qu’on la laisse tranquille. Les scientifiques sont déçus, mais aussi inquiets de voir le nombre de suicides augmenter sans cesse. Désespérés, ils décident de confier la vice-présidence à Betty Han, une psychologue brillante qui avait prévu tous ces écueils et qui propose, pour tromper l’ennui de la population mondiale, d’organiser des jeux ultra-violents aptes à faire vibrer à l’unisson les milliards d’humains.

Mad Max

Un photogramme extrait de Mad Max: Beyond Thunderdome. Le «dôme du tonnerre» est une cage où ont lieu des duels à mort : deux personnes y entrent, une seule en sortira et tous les coups sont permis pour satisfaire la soif de sang du public. Les jeux ultra-violents sont un thème classique de la science-fiction.

Et ça marche. Face à un spectacle odieux et sanglant, où des équipes mixtes de « super-catch », vêtues d’un simple slip et équipées d’un couteau s’entre-égorgent jusqu’à la mort de tous les membres d’une des deux équipes, la foule exulte et les scientifiques ne sont pas les derniers à s’enthousiasmer. Tous les coups sont permis. Les équipes défendent des théories scientifiques dont ils portent le nom et qui opposent sciences physiques et biologie : Théorie du quanta, néo-darwinisme,…
Voilà comment se termine le premier championnat du monde, où la foule admire une jeune étudiante en sciences physiques surnommée « Miss Lovely » et qui semble pouvoir vaincre n’importe quel adversaire :

Infatigable, Miss Lovely se déchaînait. Une puissante détente de tous les muscles de son admirable corps nu, rougi du sang de ses précédentes victimes, tendu comme un arc, volait littéralement à travers les airs. (…) Comme, enfin assommée, la femme restait affalée sur le sol, la jeune fille se baissa, l’empoigna, une main entre les cuisses, l’autre sous les seins et, d’une brusque détente de ses reins qui fit saillir l’harmonie de sa musculature, souleva à bout de bras au dessus de sa tête le corps flasque qui paraissait près de deux fois plus gros que le sien. Sous les rafales d’applaudissement déclenchées par son geste, elle le fit tourbillonner ainsi, l’offrant en sacrifice à son public, deux fois, trois fois, dix fois, jusqu’à ce qu’elle-même fût étourdie, grisée par cette valse triomphale. Alors, elle laissa tomber la femme inerte sur le sol, la retourna sur le ventre, mit un de ses genoux divins sur son dos et, empoignant le cou, lui brisa les vertèbres cervicales.

Mais voilà, ces spectacles lassent vite, les idoles d’un jour sont vite oubliées (d’autant que leur espérance de vie n’est pas bien longue) et après quelques tournois mondiaux de « super-catch », il faut inventer d’autres sports violents, inspirés des tournois médiévaux ou des combats de gladiateurs. Les scientifiques délaissent leurs travaux de recherche fondamentale pour perfectionner les techniques de diffusion du spectacle et pour en rendre l’expérience toujours plus réaliste, grâce à une diffusion stéréoscopique : relief, odeurs, sons,…
Les candidats au suicide ludique ne manque jamais, et on vient même à profiter de leur nombre pour inventer une nouvelle forme de jeux, des reconstitutions des plus grandes batailles historiques : Waterloo, la bataille de la Marne, Trafalgar ou encore le débarquement sur les plages de Normandie. L’issue des batailles peut être différent de celle des guerres historiques et chaque équipe a le droit de perfectionner son armement, à condition de s’en tenir à des améliorations qui auraient été possibles à l’époque décrite. Afin de défendre leurs équipes respectives, les Nobels de physique et de biologie n’hésitent pas à mettre toute leur intelligence au service de leur victoire, quitte à tricher un peu. À la fin du roman, les brillants scientifiques ne sont pas parvenus à hisser le peuple à leur niveau intellectuel, ils sont juste parvenus à devenir bêtes eux-mêmes.

naumachie_ulpiano_checa_1894

Naumachie (reconstitution de bataille navale, pendant les jeux du crique), par le peintre espagnol Ulpiano Checa, 1894 (museo Ulpiano Checa, à Colmenar de Oreja)

Rien dans ce roman n’est complètement inédit : sa supposition que les sports du futur seront forcément violents2 est postérieure aux récits écrits par Robert Sheckley dès le début des années 1950, qui ont inspiré des films comme La Dixième victime (1965), Le Prix du Danger (1983) ou Running Man (1987). En revanche, il est antérieur à Rollerball (1975) et on peut même se demander si Les jeux de l’esprit, paru en Anglais en 1973 sous le titre Dangerous games, n’a pas un peu inspiré la nouvelle Rollerball Murder (William Harrison, 1973 aussi), dont est tiré le film Rollerball. Bien sûr, cette histoire de jeux violents encouragés pour tromper l’ennui du peuple face à un trop-plein de confort ont en commun une référence bien plus ancienne, antique, même, à savoir les jeux du cirque à Rome sous l’Empire (qui en a doublé le nombre) tels que les présentent la formule de Juvénal : panem et circenses3. On se souviendra d’ailleurs que les reconstitutions de batailles font partie des spectacles qui étaient donnés dans les amphithéâtres romains.
Pourtant, certains aspects du roman évoqueront au lecteur actuel des sujets plus modernes, comme la télé-réalité, où la frontière entre spectacle et « vraie vie » s’estompe, et peut-être plus encore comme l’industrie du jeu vidéo qui pousse toujours plus loin la sensation d’immersion, et qui est souvent accusée de surenchère complaisante en termes de violence et de thèmes sordides. La différence étant, bien sûr, que dans le jeu le « spectateur » est aussi « acteur », et que les blessures sont virtuelles.

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Le projet de cénotaphe à Newton d’Étienne-Louis Boullée (1728-1799). Ce monument à la raison et à la science, qui aurait dû être constitué d’une sphère de cent-cinquante mètres de diamètre, n’a jamais été construit.

Quand au gouvernement par les savants, c’est une utopie qui est régulièrement proposée depuis La République, où Platon voulait voir la cité dirigée par des philosophes (ce qui jusque récemment avait autant le sens de « sages » que de « scientifiques ») faussement modestes à qui l’on ne confie le pouvoir que parce qu’ils n’en veulent pas. On peut mentionner aussi La Cité du Soleil de Campanella (1602), La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1622) et les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains (1802) par Saint-Simon. Dans les années 1840, le positiviste Auguste Comte pensait quand à lui que les gens devraient avoir la modestie d’abandonner la prise de décisions aux gens plus compétents qu’eux, c’est à dire aux savants. On retrouve aussi le thème dans la science-fiction, notamment dans The Shape of things to come, de H.G. Wells4.

Ce qu’apporte Pierre Boulle à tous ces thèmes, c’est le mauvais esprit dont il fait preuve, et qui apparaît dès le début de l’histoire, alors que les scientifiques se remémorent une vieille anecdote : tous les membres d’une équipe de recherche s’étaient trouvés incapables d’appuyer sur le bouton d’arrêt d’un bête moteur électrique, de peur de commettre une bévue et parce que Joë, le simple machiniste « sans culture » habituellement préposé à allumer et à éteindre le moteur, avait quitté le laboratoire en oubliant de s’en charger. On trouve ici un peu de la méchanceté de Jonathan Swift vis-à-vis des savants de l’Île volante de Laputa, qui sont incapables de faire face aux contingences matérielles. L’implication volontaire de la communauté scientifique dans la Guerre « moderne » et les ravages qu’elle produit ont bien entendu pesé sur l’écriture : lorsque le gouvernement scientifique envisage des massacres télévisés pour faire baisser le taux de suicide, on peut penser au bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki officiellement acceptés par une partie de la communauté scientifique pour épargner les hypothétiques morts qu’aurait provoqué la guerre si elle avait continué.

1953 http://www.nv.doe.gov/library/photos/photodetails.aspx?ID=65 GRABLE EVENT - Part of Operation Upshot-Knothole, was a 15-kiloton test fired from a 280-mm cannon on May 25, 1953 at the Nevada Proving Grounds. Frenchman s Flat, Nevada - Atomic Cannon TestHis Domaine public

Un essai nucléaire de 15 kilotonnes, le 25 mai 1953, dans le Nevada.

L’ironie grinçante de l’auteur face à une nature humaine désespérément attirée par la facilité comme face au manque de bon sens des scientifiques est assez savoureuse, malgré une construction du récit un peu déséquilibrée, qui prend un temps exagéré pour mettre en place certaines situations et en évacue d’autres en une ligne — la facilité avec laquelle le monde accepte de se soumettre à un Gouvernement Scientifique Mondial me semble, par exemple, un peu rapide. Ces défauts, et le fait que les personnages soient assez médiocrement construits, n’empêchent pas de grandes questions de parcourir le livre. L’appétit de connaissance et de l’espèce humaine persistera-t-il lorsque le confort de chacun sera assuré ? Le progrès scientifique peut-il rendre bête5? Le confort peut-il devenir un handicap ? Est-il pire de ne pas avoir de temps libre que de ne pas savoir comment occuper son temps libre ? À quoi sert vraiment le spectacle sportif ? La science est-elle si rationnelle qu’elle le pense ?
Ce n’est pas un grand roman de science-fiction, mais il a malgré tout marqué nombre de ses lecteurs et il n’est pas déplaisant. Plus qu’une réédition, il mériterait sans doute une adaptation contemporaine au cinéma ou en bande dessinée.

Lire ailleurs : Retour sur le colloque pari d’avenir : pourquoi changer les pratiques de la culture scientifique ? par Antoine Blanchard, qui traite de la question du partage des connaissances scientifiques en s’appuyant sur Les Jeux de l’esprit.

  1. À vrai dire j’ai vu le livre au format numérique mais je n’ose poster le lien car il me semble qu’il n’est pas particulièrement légal : à vous de chercher. []
  2. Lire l’article Sport Fiction, dans Amusement #9 (août 2010), pp134-137, où je recensais de nombreux exemples de sports du futur cruels et brutaux dans Death Race, Cobra, Gunnm, Future Sport, Ranxerox, etc. []
  3. Dans Le Pain et le cirque (1975), l’excellent Paul Veyne démontre cependant (m’a-t-on dit, car je ne l’ai pas lu) que les rapports entre politique et jeux du cirque sous l’Empire romain sont bien plus raffinés et intéressants que ne le veut le cliché qui fait des ludi un simple moyen pour abêtir et gouverner la plèbe. []
  4. Sauf erreur de ma part, The Shape of Things to come (1933), d’H.G. Wells, n’a jamais été traduit en Français. On en trouve le texte intégral sur le Projet Gutenberg. Le film qui en a été tiré par Alexander Korda, l’excellent Things to come, ne semble pas non plus édité en DVD en France. []
  5. Voir aussi : Idiocracy. []

Aux yeux de tous

mars 24th, 2013 Posted in Filmer autrement, Hacker au cinéma, Surveillance art | 4 Comments »

aux_yeux_de_tous(attention, je raconte le film !)

Aux yeux de tous est un film de Cédric Jimenez sorti en avril 2012. Je n’en avais pas du tout entendu parler avant un commentaire de Franck Thomas sur le présent blog (merci donc de m’avoir signalé son existence).

Le film s’ouvre sur des images issues d’une caméra de vidéosurveillance à la gare d’Austerlitz. Il ne s’y passe en apparence pas grand chose mais, subitement, une explosion se produit, un attentat meurtrier. Silencieusement, les images sont rembobinées, rejouées, agrandies, analysées. Le poseur de bombe et deux de ses possibles complices finissent par être identifiés. On apprend en même temps que, officiellement, la police n’a pas pu récupérer les films de surveillance. Celui qui les scrute, et que l’on ne connaît pour l’instant que sous le pseudonyme Anonymous 26 (ce n’est que la première d’une série d’allusions explicites faites aux « Anonymous »), explique à son correspondant T-Rex, avec qui il discute sur Internet, qu’il a malgré tout réussi à se procurer les films sur un serveur. Anonymous 26, que l’on voit presque toujours de dos, un bonnet sur la tête, est un hacker. La plus grande partie du film est constituée des images qu’il obtient en piratant des webcams et des caméras de surveillance. Son enquête, qui part du fait qu’il connaît l’identité d’une des personnes impliquées, lui permet d’établir les responsabilités et de remonter à l’origine du complot, un complot d’État qui sert à accuser un obscur groupe islamiste afin de susciter l’angoisse sécuritaire parmi la population en pleine élection présidentielle.

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Le hacker ne fait pas que regarder, et c’est un des points intéressants du film : il envoie des images sur les écrans qui se trouvent à proximité des gens avec qui il veut communiquer, à qui il veut montrer ce qu’il sait et ce qu’il a compris. Son intervention est un peu maladroite, et tous les participants à l’attentat, qu’ils aient été manipulés ou qu’ils aient été organisateurs, se mettent à paniquer, ce qui provoque un véritable carnage, puisqu’il faut absolument que toutes les preuves disparaissent. Le hacker, qui a un temps pensé être maître du jeu, se trouve à nouveau spectateur impuissant, ou presque. Il tente d’influer sur les évènements en donnant des coups de téléphone aux uns et aux autres, mais il ne parvient qu’à retarder les meurtres. À la toute fin du film, ce jeune hacker produit un montage qui raconte toute l’histoire et le diffuse sur la plate-forme de vidéo en ligne Dailymotion. Le présentateur du journal télévisé se demande s’il ne s’agit pas d’images trafiquées, et le ministre de l’Intérieur promet que l’auteur de cette vidéo, qui met en cause le chef de l’État, sera poursuivi.

Le film est très bien réalisé. Contrairement à Faceless (2008) de l’artiste Manu Luksch1, les images ne proviennent pas véritablement de caméras de surveillance, mais ont été filmées avec une vraie caméra puis trafiquées ensuite afin d’avoir un grain, un aspect saccadé ou des déformations optiques qui rappellent les images produites par les caméras de ce genre.

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Cette méthode permet une grande variété visuelle et l’on n’est pas spécialement lassé par des images trop systématiques. Le son est altéré de la même manière et cela fonctionne tout aussi bien même si cela rend le film irréaliste puisque les caméras de surveillance ne sont normalement jamais associées à des micros : les images devraient être muettes. Mais peu importe, tout ça fonctionne très bien et du point de vue du spectateur, c’est ce qui compte. Les principaux personnages du récit ne sont pas très construits et les acteurs qui les interprètent (Olivier Barthélémy, Mélanie Doutey, Francis Renaud et Féodor Atkine) ont un jeu plutôt minimaliste mais au fond très adapté au fonctionnement général du film.

L’argument de départ de ce thriller complotiste pouvait sembler un peu naïf : le méchant président qui a besoin d’un attentat pour se faire réélire et qui embauche pour ça les services d’action de l’ambassade d’un pays slave inconn, lequel espère en retour un coup de pouce pour devenir membre de l’Union Européenne,… Le réalisateur s’est défendu sur ces points en rappelant que ce n’était pas une dénonciation politique de sa part, mais juste un film « de genre » et que la vision manichéenne de la raison d’État qui parcourt le récit est celle d’un hacker adolescent. Par une coïncidence terrible, le film, programmé quelques semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle, est sorti quelques jours après les tueries de Toulouse et de Montauban et après la mort de leur auteur, Mohammed Merah, dans des conditions qui laissent à ce jour un certain nombre de questions en suspens.

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Malgré cette publicité sordide et inattendue, qui a attiré l’attention de la presse, malgré des choix artistiques radicaux et bien pensées, et malgré de bonnes critiques, Aux yeux de tous n’a attiré qu’une cinquantaine de milliers de spectateurs, autant dire personne, ce qui en fait un lourd échec commercial. Il mérite pourtant d’être vu. On le trouve facilement en DVD pour un prix très raisonnable.

  1. La particularité de Faceless est que ce film de fiction (ou science-fiction) s’appuie sur des véritables caméras de surveillance, car Manu Luksch s’est appuyée sur la loi britannique qui permet à tout citoyen de réclamer une copie des bandes de surveillance sur lesquelles il apparaît. Ce film d’artiste parle de la surveillance mais aussi du rapport aux images, et sa bande-annonce rappelle sur ce point l’introduction de La Jetée de Chris Marker, mais je ne l’ai toujours pas vu, le DVD était un peu onéreux. []

La nouvelle gare Saint-Lazare, un an plus tard

mars 21st, 2013 Posted in Les pros, stationspotting | 9 Comments »

La gare Saint-Lazare rénovée a été inaugurée il y a un an exactement. Je m’étais montré très critique à l’époque1, mais ça n’a pas empêché que l’on m’invite à la conférence de presse qui vient d’être organisée à l’occasion de cet anniversaire. La conférence de presse se tenait tôt ce matin dans la dernière salle non-aménagée de la gare2, avec des tuyaux dans tous les sens et des murs nus. Quand je suis arrivé, on m’a servi un café (bon) et un jus de fruit (bon aussi). Je n’ai pas goûté les petits fours. Pendant que la pièce se remplissait, des gens de différents âges, mais tous très doués, se relayaient sur un piano situé près de l’entrée, qui était là pour illustrer l’opération « Pianos en gare » qui consiste, comme son nom l’indique, à laisser traîner des pianos dans les gares, afin que les voyageurs s’arrêtent pour les écouter ou faire la démonstration de leur talent de pianiste. Pour, nous dit-on, « créer de l’émotion ». Rien que ça.

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Rachel Picard (gauche), à la tête de Gares & Connexions, et Laurent Morel (droite), qui préside Klépierre.

Sur l’estrade se trouvaient Laurent Morel, président du directoire de Klépierre, et Rachel Picard3, directrice de Gares et Connexions, la branche de la SNCF qui est chargée de l’aménagement des gares. Le métier de Klépierre est de bâtir et d’exploiter des centres commerciaux, c’est même le premier acteur européen dans ce domaine. Le capital de cette société est notamment détenu par Simon property group, une société immobilière américaine, et par BNP Paribas, qui, ce n’est pas forcément une coïncidence, est aussi propriétaire de tous les distributeurs d’argent qui ont été disposés dans la gare. La séance a commencé par le visionnage d’une vidéo dans laquelle des usagers de la gare, classés selon la fréquence à laquelle ils traversent le lieu (vacanciers, quotidiens, occasionnels) donnaient leur sentiment enthousiaste devant une caméra : c’est plus propre, c’est plus beau, c’est plus lumineux, c’est plus pratique, on peut faire les boutiques ».

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On entend un habitant d’Uzès, venu là pour des vacances, qui résume son sentiment : « on ne dirait pas une gare, c’est autre chose ». Il ne précise pas à quelle « autre chose » il pensait, mais cette dernière réflexion m’a rappelé une dame, complètement perdue, à l’automne dernier, qui ne comprenait pas où pouvaient se trouver les trains et qui n’était même pas certaine de bien se trouver dans la gare car, me disait-elle « là on est dans un espèce de centre commercial… ». La confusion de cette dame n’était pas le fruit de son étourderie, et c’est ce que confirme en premier lieu de la conférence de presse : j’ai guetté en vain le mot « usager », mais strictement personne ne l’a prononcé, il est remplacé par le mot « client » ou bien, lorsque les gens ne font vraiment qu’utiliser les trains, par le mot « transit ». L’expression « centre commercial » est de loin celle qui aura été la plus employée pour décrire la gare Saint-Lazare. Il faut dire qu’en terme de rendement financier, cette activité a rencontré un franc succès puisque, a-t-on appris, le mètre carré de boutique rapportait quatorze mille euros par an, et jusqu’à trois fois plus pour certaines boutiques. Le chiffre d’affaires du centre commercial, pour sa première année est de cent-vingt millions d’euros, soit quinze pour cent de plus que ce qui était prévu, ce qui place Saint-Lazare devant toutes les autres gares et en fait la référence dans le domaine, devant la gare londonienne de Saint Pancras qui tenait ce rang jusqu’ici.

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Un des endroits où on achète les billets de train. Ce n’est pas la partie la plus avenante de la gare Saint-Lazare. Autrefois, on achetait les billets à des guichets qui ont été fermés pour être remplacés par des panneaux de publicité Numériflash.

J’aime bien entendre les « pros » parler sans langue de bois (en s’oubliant complètement ?), c’est plutôt instructif, même lorsque cela ne fait que confirmer ce que l’on avait cru comprendre depuis longtemps.
J’ai appris aujourd’hui qu’il existait un domaine économique nommé « achat d’impulsion », et qu’il fallait équilibrer les types de commerces afin de proposer une offre suffisamment variée pour « capter tous les types de flux de clients » : surtout, que personne ne passe par les mailles du filet. J’ai appris aussi que les enseignes ne sont pas forcément là pour vendre, mais aussi et surtout pour être « toujours présentes dans le regard des clients ». Dans le regard, entendez : dans le paysage physique et mental. Une enseigne est donc aussi une publicité pour une marque, une présence, et peu importe ensuite si la clientèle « fortement nomadisée » (?) achète ensuite les objets produits par la marque dans une boutique physique ou virtuelle, à la Gare Saint-Lazare ou ailleurs. L’important est qu’elle n’arrive pas à imaginer acheter autre chose que les logos et les marques qui encombrent son cerveau. J’ai aussi appris que les « espaces-gares » (?) sont pour les marques de formidables « laboratoires », permettant de savoir tout de suite si une nouveauté commerciale peut prendre.

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Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens sont apparemment ravis de la nouvelle gare, et on a calculé qu’il leur faut vingt-cinq pour cent de temps en moins qu’autrefois pour aller d’un point à un autre. Ce qui n’est pas dit, pour ces deux statistiques, c’est si elles comparent la gare actuelle à celle d’il y a quinze ans ou à celle de l’interminable période des travaux de rénovation. Je doute pour part un peu que le flux soit amélioré, car les escalators ont été installés en dépit du bon sens et remplacent des escaliers et des escalators qui allaient assez directement des voies de chemin de fer vers l’entrée de la station de métro. Sans compter que la sortie qui permettait de se rendre à la cour du Havre depuis l’étage des quais a été fermée. On a observé que le « client » passe en moyenne vingt-deux-minutes dans la gare. Il faut en tout cas que les gens soient heureux : « un client heureux, c’est un client qui va passer du temps et qui achètera plus ». Les philosophes, les psychologues et les évolutionnistes peuvent cesser de chercher, on sait enfin à quoi sert le bonheur : ça fait acheter plus. Vive le bonheur.

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Pendant la séance de questions, un journaliste de La Croix a demandé quelle part du loyer des boutiques revenait à la SNCF. La réponse m’a semblé incroyable : on nous assure que le contrat est « gagnant-gagnant », mais l’accord financier entre Klépierre et Gares et Connexions est confidentiel. Ce qui signifie qu’une société financée depuis des décennies par les français (qui héritent de sa dette il me semble), détenue majoritairement par l’État français peut avoir des revenus occultes, enfin des revenus dont le public n’a pas le droit de prendre connaissance. Il faut dire que la SNCF, bien que théoriquement publique, est constituée de nombreuses filiales de droit privé, et j’imagine que c’est ce qui permet cette scandaleuse opacité. Dans le même ordre d’idées, j’aimerais bien savoir comment est réparti l’argent que rapportent les publicités affichées par Métrobus sur les réseaux SNCF et RATP. En fait, j’aurais dû poser une question sur les afficheurs Numériflash de Métrobus : pourquoi la gare en compte-t-elle un si grand nombre ? Quelle est leur consommation électrique globale ? Combien la SNCF gagne-t-elle avec ça ? Est-ce que leurs caméras sont actives ?

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Le public de la conférence de presse s’est vu remettre à la sortie un dossier contenant des images et autres documents sur clef USB. Je ne saurai pas ce qu’il y a dedans car mon ordinateur refuse de le lire.

Le bilan de tout ça, donc, c’est que nous sommes des clients, du transit (cent millions de personnes par an sur cette gare), que l’on remplit notre cerveau de marques, que nous sommes des sujets d’expériences, mais nous n’avons pas besoin de connaître le détail des comptes, tout ce que nous devons savoir c’est que nous rapportons beaucoup d’argent. Et qu’un train sur dix ne parvient pas à respecter son horaire car « Transilien c’est très compliqué ». En me rendant à la conférence de presse, moi qui viens justement à Paris par Saint-Lazare, j’ai laissé passer un premier train sans pouvoir monter dedans car lorsqu’il est arrivé dans ma gare, ses passagers étaient déjà tellement serrés que les visages étaient collés aux fenêtres. J’admire les gens qui sont forcés d’affronter les heures de pointe chaque jour.

Manger

L’annonce sympathique de cette conférence de presse, que vont retenir la plupart des médias j’imagine, c’est que le chef étoilé Éric Frechon, qui dirige les cuisines de l’hôtel Bristol, va ouvrir un restaurant nommé Lazare, dans le lieu même où s’est tenue la conférence de presse. S’il se tient à son programme, il ne s’agira pas d’un restaurant de luxe mais d’un endroit où l’on pourra déguster une cuisine familiale dans un esprit « brasserie ».

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« on pourra venir manger un sandwich jambon-beurre, mais ça sera le meilleur jambon-beurre de Paris »

Bien joué ! Avec la nourriture, on peut m’amadouer, et je dois avouer que l’idée de ce restaurant me plait bien, d’autant que le chef en question, à qui je trouve un faux-air de François Berléand, semble vraiment croire à ce qu’il dit lorsqu’il parle d’une cuisine de qualité, à base de bons produits, mais malgré tout accessible à « presque tout le monde ».

  1. Cf. les articles La nouvelle gare Saint-Lazare et son complément. []
  2. Pour être précis, les étages de la gare, qui ne sont jusqu’ici pas ouverts au public et abritent des bureaux, vont être rénovés eux aussi, peut-être pour créer un centre d’affaires et/ou une crèche, mais tout ça est à l’état de projet. []
  3. Rachel Picard, très récemment placée à la tête de Gares et Connexions, a longtemps dirigé voyages-sncf.com. []