avril 20th, 2013 Posted in Depuis ma fenêtre, Images | 37 Comments »
J’ai vécu plusieurs engueulades à ce sujet sur Twitter, mais je persiste : même si je suis d’un avis bien différent, je trouve très bien que les anti « mariage pour tous » s’expriment. Enfin tant qu’ils le font de manière civilisée, bien entendu. Ça me semble important parce que parler est le moyen de régler les problèmes, de faire accepter une nouveauté, parce que la parole n’est pas un luxe, et qu’elle est même, en démocratie, une obligation. C’est un poncif, mais je l’assume : la démocratie, c’est le sang-froid, c’est chercher à se comprendre entre gens d’avis différents.

Dans plusieurs médias réputés sérieux et sur les réseaux sociaux, j’ai pu lire que les anti-mariage pour tous s’inspiraient des affiches de propagande pétainiste. C’est une grosse erreur d’interprétation, les affiches de la « manif pour tous » sont clairement inspirées de celles de mai 1968 et de la propagande « de gauche » des années suivantes. Les affiches que pastichent la « manif pour tous » étaient réalisées selon la technique de la sérigraphie, mais généralement sans insolation : le « bouche pores » (du latex liquide ou quelque chose du genre) était appliqué directement au pinceau, d’où l’emploi de formes simplifiées qui évoquent visuellement le pochoir, et d’où l’usage d’un nombre réduit de couleurs – une seule, presque toujours.
Je dirais même qu’une démocratie mérite plus son nom si la parole y est libre de circuler, si l’information n’y est pas entravée, que si on se contente de donner un droit de vote ponctuel (et très limité) aux citoyens, parce que le scrutin n’a pas de valeur s’il est exercé par des citoyens désinformés et incapables de débattre. Sur l’échelle démocratique, je ne place pas la France très haut, car les lieux de parole publique les plus influents sont les plus verrouillés, sont squattés par des « spécialistes » qui n’ont pas grand chose à raconter, et qui se gardent bien d’amener une diversité véritable de points de vue. Les voix un peu dissidentes sont rares sur les sujets économiques, en tout cas dans les médias les plus suivis (journaux télévisés, débats en prime-time, quotidiens nationaux). Et la loi française censure ceux qui auraient l’impudence de s’attaquer à des marques ou à des entreprises, qui sont plutôt mieux protégées que des personnes physiques mais n’ont, quand à elles, pas de casier judiciaire. Et ne parlons pas des mantras ânonnés par des journalistes pseudo-impartiaux pour construire dans l’esprit du public une idée de ce qui est raisonnable et de ce qui ne l’est pas, je pense notamment à la manière dont le Front de gauche et le Front national, pourtant différents en tout, sont si facilement englobés par les médias sous l’étiquette de « populisme », ou de la légèreté avec laquelle certains pays, le Venezuela, au hasard, sont qualifiés de dictatures, quand d’authentiques dictatures « amies de la France » sont présentées, elles, comme des pays parfaits pour passer ses vacances, ou en tout cas suffisamment respectables pour y fourguer les « Rafale » de Serge Dassault.

Ce n’est pas en fonction de contraintes techniques que les affiches des « anti » rappellent la tradition de mai 1968, mais bien par parenté esthétique. Or cette référence semble un peu absurde venant du camp qui, il y a quarante ans, défilait contre les manifestations « gauchistes ». On remarque une différence notable avec les sérigraphies de 1968 : il n’y a plus une couleur, mais deux ou trois, ce qui permet des affiches « bleu blanc rouge », raison pour laquelle, peut-être, certains ont cru voir un rapport avec la propagande de l’occupation.
Au passage, je trouve incroyable l’affiche avec un bébé qui réclame une « traçabilité » en se comparant à une bête à viande : on se demande de quel genre d’humanité il est question ! Et la traçabilité graphique, au fait ?
Le « mariage pour tous » est un de ces sujets dont les médias raffolent pour occuper le bon peuple, et offrir à ce dernier une apparence de débat contradictoire : il y a des « pour », des « contre » et des « sans-opinion », ce qui suffit à offrir un ersatz de pluralité sur un projet de loi dont le succès ou l’échec ne risquent de changer l’existence d’aucune multinationale. Pour être certain d’encourager la passion et les affrontements, on évite de convoquer aux heures de grande écoute des gens qui mettent les choses en perspective, qui peuvent rassurer les inquiets en évoquant des études psychologiques, historiques, anthropologiques, qui vont comparer ce qui se passe ici avec ce qui se passe dans d’autres pays, etc.
Internet joue un rôle ambivalent dans l’idiotie générale, car on y trouve toutes les opinions imaginables, toutes les approches, depuis les expressions militantes les plus viscérales jusques aux développements savants les plus fins, ce qui est formidable, mais on y trouve aussi et surtout ce qu’on y cherche. Je veux dire par là que sur Internet, de lien en lien, de réseau social en réseau social, on peut facilement en venir à s’enfermer dans son petit monde personnel, à ne fréquenter les gens ou les sites web que par communauté d’opinion, dans l’ignorance de ce que d’autres personnes peuvent penser. Bien entendu, de temps en temps, des amis nous signalent des gens qui pensent différemment d’eux et de nous, mais c’est toujours pour s’en moquer, pour s’en horrifier, pour participer à constituer notre opinion commune, en nous disant : on n’est pas comme ces gens-là, on n’est pas des américains ultra-conservateurs religieux, on n’est pas (ou plus) des adolescents qui massacrent l’orthographe, on n’est pas des conspirationnistes paranoïaques, etc. Ce mécanisme peut aboutir à placer chacun de nous dans une bulle apparemment confortable, puisqu’on peut finir par croire que l’on n’est entouré que d’amis, que tout le monde a la même opinion que soi et que ceux qui pensent différemment se trouvent au delà d’une frontière infranchissable, qu’on ne veut ni les connaître, ni les voir, ni, surtout, les écouter. Mais une société sans dialogue, ce n’est plus une société, c’est un agrégat de petites sociétés, de communautés étanches, de gens qui ne peuvent plus entrer en confrontation autrement que sur le mode de l’affrontement, et qui ont même tendance à s’enfermer sur leur propre groupe, en s’imposant des consensus par réflexe grégaire — j’observe que les plus violentes engueulades sur des forums ou sur les réseaux sociaux déchirent souvent des gens qui sont d’accord sur presque tout.

Serge Dassault (à gauche) juge que le mariage pour tous signifie la fin de la nation, car «On va avoir un pays d’homos (…) dans dix ans, il n’y a plus personne». C’est pendant les événements de mai 1968 qu’il a découvert le militantisme politique, en s’engageant avec le Centre national des indépendants et paysans, parti conservateur qui cherchait à l’époque à servir de passerelle, si j’en crois Wikipédia, entre la droite républicaine et le Front national (fondé en 1972).
Nicolas Sarkozy (centre) était collégien en 1968, mais en 1976, il défilait contre le droit de grève. Sur le mariage pour tous, il dit : «Avec leur « mariage pour tous », la procréation médicalement assistée, la gestation pour autrui, bientôt ils vont se mettre à quatre pour avoir un enfant. Et le petit, plus tard, quand il demandera qui sont ses parents? On lui répondra: « désolé, il n’y a pas de traçabilité».
Quand à Christine Boutin (droite), j’ignore ce qu’elle pensait de mai 1968, mais à présent, elle est contre : «La Manif Pour Tous, c’est la France qui se lève pour dire son ras-le-bol des idées de Mai 68». Ce qui ne l’empêche pas de recourir à une communication inspirée de cette même époque.
Évidemment, quand je dis qu’il est bien que les opposants au mariage pour tous s’expriment, c’est surtout en théorie, puisque dans la pratique ils semblent avant tout être utilisés comme ciment d’une refondation de l’UMP après sa déroute électorale de l’an dernier. Et un ciment de la pire qualité, qui nivelle l’opposition vers le bas, comme le dit bien le billet d’Autheuil, qui est visiblement désespéré par l’état dans lequel tout ça a mis son propre camp. Le débat est loin de se placer sur un terrain favorable à la réflexion. Les « anti » ne peuvent pas avoir gain de cause et ils le savent, mais l’important pour eux est ailleurs, ils veulent compter leurs troupes, les souder, et tant pis si c’est dans des conditions et sur un sujet qui les plonge dans des abysses de pensée réactionnaire.
Mais je reste optimiste, au fond, je pense que si tout peut être dit, et surtout contredit, les bons arguments ont plus de chance de triompher à terme que les mauvais. Je sais que tout le monde ne pourra pas entendre mon avis, au moment où les « anti » sont déchaînés et promettent même « du sang », mais ce n’est pas ces gens que je défends, c’est le droit à débattre. Bien sûr, je ne suis pas naïf, je sais que le dialogue n’empêche pas toute violence, que les mots peuvent être porteurs de violence, ou en susciter, et je suis le premier à trouver suspect, voire scandaleux, qu’une catégorie de la population voie son droit à se marier civilement mis en cause par une autre partie. Je vois aussi que les manifestations des « anti » sont redoutablement bien organisées, avec code vestimentaire, apparence de diversité (culturelle, religieuse) et goût de la confusion (invocations de mai 1968 ou du printemps arabe, mise en avant d’une born-again night-clubbeuse qui s’affirme « gay-friendly » comme tête d’affiche,…), et tout ça pour cacher des armées de curés en soutane…
J’ai vu sur Twitter plusieurs personnes qui croyaient, au début du mouvement, que la « manif pour tous » défendait le « mariage pour tous » !
Reste que, pour avoir été surpris de découvrir que j’en connaissais, je sais qu’il y a des gens que le « mariage pour tous » perturbe sincèrement, sans arrières-pensées politiques, sans vœu de nuire à quiconque, car il bouleverse leur vision du monde : tout ça est venu un peu vite pour eux — je rappelle qu’il y a vingt ans l’homosexualité était une maladie mentale selon l’OMS, et il y a trente ans, un délit dans de nombreux pays réputés démocratiques. Et on ne peut pas balayer les doutes de ces gens avec mépris, ni sous-estimer leur nombre. Dans dix ans, ils admettront leur erreur (comme chaque fois, comme avec la contraception, la peine de mort,…), à condition peut-être que la plaie qui s’est ouverte ne soit pas trop infectée.

Bon, je m’arrête là, je suppose que la fièvre retombera bientôt (sitôt le vote acté), et ce qui m’intéresse est ailleurs : c’est cette idée de « fiction » (après la science-fiction), évoquée dans le slogan « Pas de fiction pour la filiation ». Certains « anti » semblent réellement persuadés qu’un jour, deux hommes qui élèveront un enfant essayeront de faire croire à ce dernier qu’il sort du ventre d’un de ses papas. Enfin quelque chose du genre. Venant du camp politique (la droite conservatrice catholique) qui a toujours combattu l’éducation sexuelle à l’école, et qui ne veut donc pas que les jeunes comprennent véritablement comment se font les enfants, c’est plutôt cocasse.
Ce slogan n’a pas vraiment de sens, puisqu’il dénonce une situation qui n’existera pas au nom d’un principe difficile à appliquer, celui d’une filiation qui serait exempte de fiction. La filiation est toujours une fiction, toute famille est une fiction, un récit, un roman, des histoires que l’on se raconte, des secrets que l’on ne se raconte pas (5% des pères élèveraient, à leur insu, l’enfant d’un autre), des histoires que l’on s’invente (combien d’enfants ont rêvé avoir été adoptés, ou auraient voulu être les enfants de leurs voisins !), des légendes que l’on se transmet, des manies, des goûts, un langage, des gestes,…
Et puis la protestation des « anti » s’appuie elle-même sur des fictions : vulgarisation historique au ras des pâquerettes, avec le spectre de la chute de l’Empire romain, évoqué par des gens qui n’y connaissent manifestement rien ; anthropologie de bazar (il existerait un « mariage naturel » !?) ; légende révolutionnaire, avec l’invention d’un « printemps français » au cours duquel les Français sont censés chasser François Hollande comme les Tunisiens ont chassé Ben Ali, événement qui avait fait démarrer (en plein hiver, bizarrement) le « printemps arabe » ; légende dorée, avec le martyre webogénique de Christine Boutin ; et n’oublions pas le fondement religieux de l’engagement de certains, qui lui aussi repose sur une très très vieille fiction.

Effrayant symbole : deux cent militants, presque exclusivement des hommes, sont venus « accueillir » Caroline Fourest à l’arrivée de son train à la gare Montparnasse. Sur les vidéos, on voit un curé et ceux qui le suivent marcher sur les gendarmes qui préfèrent reculer devant ces imbéciles et leurs projectiles et ont finalement escorté Caroline Fourest « en formation de tortue ». Deux cent hommes pour dire leur haine à une femme : quel courage ! Et si les gendarmes n’avaient pas été là, il se serait passé quoi ? On n’est plus du tout dans la libre-expression.
J’aime bien l’image complètement absurde du curé, monté en chaire sur un distributeur automatique, qui harangue ses ouailles tandis que la foule, sensible au comique de la situation je suppose, immortalise la scène smartphones en mains.
Parmi les autres slogans, j’ai bien ri en lisant « Contre le mensonge aux enfants ». Je suis totalement favorable à ce que l’on dise la vérité aux enfants, je n’ai jamais cru aux vertus de la dissimulation, mais je ne suis pas sûr que tant de gens pensent comme moi, bien au contraire. Vaste programme, donc, comme disait l’autre. J’ai ri aussi à « On veut du sexe, pas du genre », qui signifie « on veut de la biologie, pas de la sociologie » mais où on lit surtout un « On veut du sexe » qui semble indiquer une frustration décomplexée.
Enfin, le slogan « non au mariage mirage » me semble lui aussi très savoureux, car qu’est-ce qu’un mariage, sinon le vœu pieux de connaître et de contrôler sa vie familiale et affective future, c’est à dire d’arriver à voir quelque chose de lointain et qui n’existe pas (encore), autrement dit, un mirage ?