Profitez-en, après celui là c'est fini

Elysium

août 30th, 2013 Posted in Hacker au cinéma, Interactivité au cinéma, Ordinateur au cinéma, Robot au cinéma, Surveillance au cinéma | 33 Comments »

elysium_affiche(attention, je raconte un peu le film)

J’avais été bluffé par District 9 (2009), du sud-africain Neill Blomkamp, qui, avec un budget plutôt modeste (une trentaine de millions de dollars, ce qui n’est pas rien non plus), était parvenu à produire une science-fiction visuellement innovante, qui immergeait brutalement le spectateur dans les taudis d’un ghetto d’extra-terrestres réfugiés sur terre, autant qu’emprisonnés. Blomkamp, qui n’avait que trente ans à la sortie du film, était déjà l’auteur d’un certain nombre de courts-métrages de science-fiction futés et très bien réalisés. Il faut dire que malgré son jeune âge, ce réalisateur avait déjà une longue carrière dans le domaine des effets visuels puisqu’il a travaillé depuis la fin des années 1990 sur Stargate SG1, Smallville, Dark Angel, et réalisé de nombreuses publicités reposant sur les effets spéciaux.
Avec un budget quatre fois supérieur à celui de District 9, et des acteurs internationaux, il vient donc de sortir Elysium, film américain qu’il a scénarisé, produit et réalisé.

Max Da Costa (Matt Damon), a grandi dans le Los Angeles du XXIIe siècle. Son monde est pollué, crasseux, surpeuplé, pauvre et malade. Il n’existe apparemment plus vraiment d’États, ni d’autre droit que celui du plus fort. C’est un immense bidonville, placé sous une étoile artificielle, ou plus exactement une immense roue céleste1, Elysium, monde de perfection où la maladie n’existe plus, où l’on ne vieillit pas, et où se sont réfugiés les terriens les plus riches. Le nom Elysium fait référence aux Champs-Élysées de la mythologique grecque, le lieu des enfers où les héros et les vertueux reposent après leur mort2. Ce « paradis » high-tech au nom prétentieux a bien quelque chose de morbide car ses habitants paraissent ne plus rien attendre de la vie. Ils ont de grandes villas, nagent dans leurs piscines, organisent des réceptions, mais ne semblent pas être animés par grand chose. Leur Beverley Hills céleste, hygiéniste et policé semble bien ennuyeux, et on peut imaginer qu’il finira par devenir un monde décadent tel que celui des « éternels » dans le film Zardoz (John Boorman, 1974), auquel Elysium a été souvent comparé.

elysium_LA

En fait, l’unique personne qui semble ne pas connaître l’ennui, sur Elysium, c’est l’affreuse Jessica Delacourt (Jodie Foster, impeccable comme toujours), ministre de la défense du satellite artificiel, qui se charge d’une sale besogne : empêcher les terriens d’approcher Elysium. Elle ordonne sans états-d’âme le meurtre des éventuels clandestins et ne craint qu’une chose : l’attendrissement de ses congénères, à commencer par le président d’Elysium, face au sort des terriens, du moins lorsque l’horreur de leur condition est trop flagrante. Avec Carlyle (William Fichtner, que Jodie Foster avait eu comme partenaire dans Contact), le directeur de la société Armadine, qui fabrique des robots et des drones, elle songe à un coup d’État.
Pour le spectateur, qui s’identifie aux pauvres Terriens, Jessica Delacourt est un personnage froid et inhumain, mais dans le même temps, il est impossible de ne pas comprendre son point de vue : elle défend son monde. Beaucoup de gens ont supposé que ce personnage était inspiré d’Hillary Clinton, mais Neill Blomkamp a expliqué s’être en réalité inspiré de Christine Lagarde, la directrice du fonds monétaire international. Elysium parle moins des inégalités aux États-Unis que de l’économie mondiale.

elysium_jodie_foster

Les Terriens ont été abandonnés par les habitants d’Elysium, et pourtant ces derniers ont besoin d’eux, car il faut bien quelqu’un pour fabriquer leurs serviteurs robotiques. Il y a beaucoup de robots sur Terre aussi, dédiés au maintien de l’ordre, et dotés de manières plutôt brutales. Les robots et les drones montrés dans le film sont odieux, non pas parce qu’ils sont faits de métal et de circuits électroniques, mais bien parce qu’ils ont été conçus et programmés par des humains pour maltraiter d’autres humains, physiquement ou administrativement3.

L'automate administratif (services sociaux ?) qui gère l

En 21544, notre héros, Max, voit sa vie bouleversée en quelques heures : traité sans ménagement par un robot à cause d’une remarque humoristique et parce qu’il a fait de la prison, il a le bras fracturé, ce qui l’amène à retrouver son amie d’enfance, Frey Santiago (Alice Braga, que l’on a vu dans La Cité de Dieu, I Am Legend et Repo Men), devenue infirmière et dont la fille, Matilda, souffre d’une leucémie. Sur Elysium, elle serait guérie en quelques secondes, mais sur Terre, elle est condamnée.

elysium_roue

Les retrouvailles entre Max et Frey ne durent pas longtemps : piégé par une porte défectueuse dans son usine, Max est gravement irradié et n’a plus que quelques jours à vivre. Son unique chance de survie est d’être soigné sur Elysium. Pour y parvenir, il accepte de travailler avec Spider (Wagner Moura), un caïd et hacker qui organise le passage de terriens vers Elysium. Spider veut sonder l’esprit d’un habitant d’Elysium pour récupérer des mots de passe de comptes bancaires. Max, quant à lui, exige que la proie ne soit pas choisie au hasard, mais soit Carlyle, le directeur d’Armadine, dont le cerveau, Max ne l’apprendra que plus tard, contient une clef pour modifier radicalement Elysium.

elysium_max_spider

Pour avoir les forces nécessaires à son aventure, Max est équipé d’un exosquelette qui le rend aussi fort que les droïdes qu’il va rencontrer sur son chemin, et qui lui permet de se battre avec Kurger (Sharlto Copley, qui tenait le rôle principal dans District 9), un agent « dormant » mentalement dérangé qui vit sur Terre où il travaille pour la ministre Delacourt.

J’imagine que j’en ai déjà beaucoup trop raconté, mais l’important, dans le film, est moins de savoir ce qui va se passer que de le voir se passer. La structure du scénario est très proche de celle de District 9 : un homme infecté cherche à tout prix à survivre, puis comprend que ses actes peuvent changer la vie de bien plus d’êtres, et en tire les bonnes conclusions.

elysium_max_frey

La première qualité d’Elysium, c’est la cohérence et le raffinement de chacun de ses détails visuels. Les armes, vaisseaux, objets divers sont tous pensés avec le plus grand soin, y compris ceux qui n’apparaissent que comme lointain élément de décor. La distribution est, elle aussi, impeccable, jusqu’aux enfants — Matt Damon expliquait dans une interview que l’enfant qui interprète son personnage jeune lui ressemble plus qu’il ne se ressemblait à lui-même lorsqu’il était enfant. Chaque acteur semble connaître sur son personnage des détails biographiques qui ne sont jamais dits au court du récit mais que le spectateur ressent : Jessica Delacourt est sans doute plus que centenaire ; Frey est l’archétype de la jeune femme issue des bidonvilles qui a cherché à améliorer sa condition par l’effort ; au delà de son activité maffieuse, « Spider » a une conscience politique et une forme de patriotisme terrien ; etc. L’usage de plusieurs langues (anglais, espagnol, français, afrikaner) ajoute une dimension intéressante à la civilisation décrite dans le film, et nous permet d’imaginer son histoire et d’imaginer le parcours ou les origines des personnages.

elysium_max

Elysium rappelle District 9, mais se réfère aussi à la littérature cyberpunk, ainsi qu’à de nombreux films. J’ai personnellement vu plus d’un lien avec le Métropolis de Fritz Lang, la science-fiction dystopique des années 1970 (RollerballSoylent Green), avec la série Firefly et le film Serenity, (pour leur manière particulièrement naturelle de traiter les effets spéciaux, mais aussi pour des détails comme le multilinguisme ou le high-tech crade) et même avec les films Wall-E et Idiocracy. John Carpenter, enfin, n’est pas bien loin, et Elysium a plus d’un point commun avec Escape from L.A., par exemple.

J’analyserai avec attention cet aspect avec l’édition DVD, lorsqu’elle sortira, mais j’ai trouvé les interfaces informatiques très intéressantes, en décalage avec l’interactivité élégante que l’on voit, par exemple, dans Iron Man 3. Ici, beaucoup d’interface textuelles, monochromes, rappelant le code informatique, et à qui l’on transmet des commandes simples. La vue subjective des drones ou des véhicules militaires évoque quant à elle très directement les images que produisent les guerres récentes5. Le parti-pris politique de l’auteur ne fait pas de doute.

E

La station spatiale Elysium s’inspire des habitats célestes imaginés par la science-fiction mais aussi par les revues de vulgarisation scientifiques. Par leur caractère lisse et leurs couleurs, ces images rappellent aussi les illustrations de cabinets d’architectes qui servent à vendre des résidences ou des pavillons avant qu’ils ne soient construits.

La critique, qui attendait beaucoup de Neill Blomkamp après District 9, a globalement (mais pas unanimement) exprimé sa déception : naïf, simpliste, caricatural, manichéen, apparenté au jeu vidéo6, ennuyeux, inconsistant, prévisible, sentimental, commercial, raté.
Je trouve ces critiques injustes, car si le propos est simple — il s’agit d’une fable destinée à nous parler de l’inégalité sociale présente —, il n’en est pas moins traité avec talent et efficacité. Le film aurait peut-être gagné à donner un peu moins de place aux combats, qui sont très correctement réalisés mais n’apportent pas grand chose aux situations et aux personnages. On peut, enfin, railler certains détails techniques, comme la dépendance de la station Elysium à la configuration d’un logiciel et la manière dont on le change en effectuant un « reboot », mais je vois là une manière de dire, métaphoriquement, que pour changer la marche du monde, il faut reprendre certaines choses à zéro.
Elysium n’est pas un film sans défauts, sans doute, mais je l’ai plutôt apprécié.

A-t-on le droit de faire simple quand on veut parler de progrès social ?

Lors d’une discussion sur Twitter avec Stanislas Gros et Thomas Cadène au sujet du traitement médiatique d’Elysium, Stanislas a eu une intuition qui mériterait d’être vérifiée méthodiquement : le reproche d’être trop « simpliste » est plus facilement fait aux films qui défendent un point de vue pacifiste et/ou social — osons même dire : un point de vue de gauche7 — qu’à des films qui promeuvent l’individualisme et la justice expéditive ou même, assument une philosophie réactionnaire8 comme The Dark Knight Rises, qui prend parti, et certainement pas avec l’ambiguïté que certains lui prêtent généreusement, contre la mobilisation façon Occupy Wall Street.

Si cette intuition devait se vérifier, qu’est-ce que cela signifierait au juste ? Est-ce que, comme me l’ont dit certains, on s’attend plus à une idéologie simpliste lorsqu’il s’agit de soutenir un propos réactionnaire ? Est-ce, au contraire, que l’on n’aime les discours « gauchistes » qu’à la condition d’être certain qu’ils n’aient qu’une poignée de spectateurs dans une salle d’art et d’essai ? Tout cela pose beaucoup de questions, me semble-t-il.

Le film a en tout cas révolté les médias conservateurs américains (Fox, par exemple), qui y ont vu du « sci-fi socialism », et ont regretté qu’il s’agisse d’un des films hollywoodiens « les plus ouvertement communistes de l’histoire, battant lourdement le tambour non seulement pour une sécurité sociale universelle, mais pour l’ouverture des frontières, l’amnistie inconditionnelle et l’abolition des distinctions de classe »9.

  1. Ce satellite en forme de roue doit en fait être appelé tore de Stanford, ai-je appris chez le Traqueur Stellaire. []
  2. Les Champs-Élysées des Grecs et des Romains, ainsi que leurs autres enfers (le morne Pré de l’Asphodèle, où erre le tout-venant des morts, et le Tartare, où sont punis les méchants) ont été repris par les Chrétiens : Paradis, Purgatoire et Enfer. Les premiers chrétiens, comme les juifs des siècles qui précèdent Jésus Christ, n’avaient pas de notion de lieu pour le repos ou le tourment des morts, mais croyaient en une résurrection de tous les morts qui le méritent au moment de la fin des temps. Avant leur rencontre avec les Zoroastriens à Babylone, les Juifs n’avaient développé aucune notion de vie après la mort : ce que l’éternel offrait à celui qui suivait ses commandements, c’était essentiellement un grand troupeau et une longue descendance. []
  3. Je renvoie le lecteur à l’article Machines hostiles, que Le Monde diplomatique m’a fait l’honneur de publier il y a deux ans et où je développais moi aussi une vision pessimiste de la machine, comme outil d’oppression : si un automate n’est mû par aucune ambition personnelle, ses actions sont le fruit de la volonté de celui qui l’a conçu ou programmé, et il n’aura, contrairement à un humain, aucun scrupule à exécuter les ordres qu’on lui a donnés. []
  4. 2154 n’est sans doute pas une date choisie au hasard : c’est la même année que se déroule l’action du Avatar de James Cameron, apprend-on dans la critique d’Alexis Hyaumet. []
  5. Voir par exemple Keep shoot’n, Keep shoot’n []
  6. De fait, il existe un lien entre Elysium et le jeu vidéo, mais il est dommage d’utiliser le mot pour dénigrer le film. Autrefois, on disait « c’est une bande dessinée ». À présent, on dit « c’est un jeu vidéo ». Il s’agit chaque fois, avant tout, d’une démonstration d’ignorance de ce que peuvent apporter les médiums cités. []
  7. Pensons par exemple à Avatar, de James Cameron, que le critique de l’Humanité avait jugé « simpliste » et celui de Marianne « sans audace ». Des idées politiques progressistes, c’est moins bien quand on réussit à convaincre des dizaines de millions de spectateurs ? []
  8. Citons au hasard Matthieu Santelli, pour Critikat : « Le décor, on commence à le deviner, est ce qui motive vraiment Blomkamp, pas en tant que sujet de révolte, le discours politique de Elysium étant trop inconsistant pour qu’on croit à sa prétendue indignation, mais comme objet de folklore. Il y a chez lui, sous couvert de le dénoncer, une fascination assez dégoûtante pour l’univers du bidonville. Soudain, ce ne sont plus les oripeaux futuristes qui déguisent la réalité sociale mais la misère tiers-mondiste qui colore la SF. Cette perversité était déjà en gestation avancée dans District 9. Dans Elysium, elle est carrément accablante ». Sur The Dark Knight Rises, le même critique avait été excessivement indulgent : « Bruce Wayne (Christian Bale, décidément dans le rôle de sa vie) est un personnage fascinant parce qu’il redoute la quête qu’il s’impose et qui consiste à le mettre face à ce qu’il sait déjà, mais qu’il tente désespérément de fuir. C’est dire sa complexité ». []
  9. Voir la critique de Variety : « one of the more openly socialist political agendas of any Hollywood movie in memory, beating the drum loudly not just for universal healthcare, but for open borders, unconditional amnesty and the abolition of class distinctions as well ». []

Attention, ce blog contient des articles qui réduisent la productivité

août 29th, 2013 Posted in Brève, Les pros, Parano | 9 Comments »

J’apprends que mon tout dernier article, consacré à une loi votée dernièrement qui, si on suit sa logique, impose aux particuliers, aux musées et aux bibliothèques de brûler une partie de leur collection, est désormais catégorisé par le base de données de WebSense sous l’intitulé « sexualité ». WebSense est un service de filtrage du web auquel recourent de nombreuses sociétés ou administrations. Si les administrateurs-réseau de ces sociétés ont décidé que la sexualité était un thème qui fait baisser la productivité des employés, ceux-ci ne pourront pas accéder à mon article mais verront, à la place, s’afficher cet écran :

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(je remercie celui qui m’a envoyé cette capture d’écran, qui se reconnaîtra. Il ne travaille pas dans une école maternelle, mais dans une administration dont les employés sont, a priori, majeurs et capables de déterminer quels sujets les perturbent)

Dans le passé, WebSense a fourni à divers régimes autoritaires (Chine, Yémen) des solutions pour rendre indisponibles certains contenus, mais est à présent félicité par certains, comme l’Electronic Frontier Foundation, de son refus de servir à limiter les libertés politiques, ce qui me semble curieux alors que l’on parle d’un système de filtrage qui autorise ses utilisateurs à censurer des catégories telles que : Organisations de travailleurs ; organisations sociales ; organisations politiques ; religions non-traditionnelles et folklore occulte ; religions traditionnellesmédias alternatifs ; éducation sexuelleavortement ; recherche d’emploi.
Bref : censurer pour le compte d’un régime dictatorial, c’est mal, mais si c’est pour le bien de l’entreprise, alors c’est bien.

Ce système automatisé manque terriblement de finesse et met dans le même sac tous les contenus qui se rapportent aux sujets catégorisés. Mon article ne diffuse ou ne promeut aucun contenu sexuel particulier (si ce n’est une petite image d’une céramique antique dont je doute qu’elle soit la raison de la censure), mais traite d’une loi qui se rapporte à la pornographie. Si vous n’avez pas pu le lire, n’allez pas imaginer que ce blog a brusquement changé de ton, plaignez-vous au despote qui a décidé de la manière dont votre réseau est administré !

Une loi qui défend des enfants imaginaires

août 28th, 2013 Posted in Fictionosphère, Images, Lecture | 36 Comments »

Dans Courrier International, cette semaine, je découvre un débat à mon sens absurde qui s’est tenu dans le New York Times entre Gregory Curris, professeur de philosophie de Nottingham, et Annie Murphy Paul, essayiste, au sujet de l’utilité morale de la bonne littérature1. Pour résumer, les adversaires bataillent pour déterminer si le fait de lire Marcel Proust rend le lecteur plus apte à se mettre à l’écoute de ses congénères, plus capable d’empathie, ou si, au contraire, on peut être un président des États-Unis amateur déclaré de poésie en même temps qu’un expéditeur régulier de drones assassins.

Dans Galaxy Quest

Dans Galaxy Quest (Dean Parisot, 1999), les Thermians, de pacifiques extra-terrestres, embauchent pour les défendre les acteurs d’une ancienne série télévisée de science-fiction qu’ils prennent pour un programme historique. Les Thermians ignorent le concept de fiction.

Bien sûr, au cours de l’histoire de la littérature, de nombreux écrivains ont justifié leur production en avançant leur utilité d’édification morale : lire la déchéance de tel ou tel personnage, la rédemption de tel autre, ou la punition reçue par l’enfant turbulent rendra le lecteur meilleur chrétien, donnera aux jeunes filles un aperçu de l’enfer qui les attend si elles ne sont pas sages et mènera les enfants à l’obéissance. Mais qui est dupe de telles professions de foi ? Celles-ci sont d’ailleurs souvent un moyen hypocrite pour conjurer la censure, mais même lorsqu’elles sont sincères, quelle valeur véritable leur donner ? Nous tirons certainement une morale de nos lectures, surtout lorsque nous sommes surpris et qu’elles nous amènent à songer à des questions que nous ne nous étions jamais posées avant, et pour lesquelles un point de vue distancié, même imaginaire (le point de vue de l’extra-terrestre sur la guerre entre les humains, par exemple) permet peut-être, parfois, éventuellement, une réflexion nouvelle. Bien sûr, depuis Homère, des personnages grandioses ou anecdotiques accompagnent chacun d’entre nous2, mais entre la subversion, la catharsis, l’exemple, le défoulement, la constitution de clichés, l’invention de références de masse, l’invocation d’archétypes profonds ou le simple plaisir d’inventer des histoires, il existe mille et une raisons à l’existence de la littérature. Si elle ne devait servir qu’à nous rendre meilleurs, elle serait insupportable et il conviendrait de la fuir, comme il faut fuir toutes les formes de dressage, fussent-ils consentis. Les termes de ce débat ramènent la représentation littéraire à une forme de coaching, et affirment implicitement que son l’existence doit être justifiée par une utilité directe.
Bien entendu, la fiction est utile, la musique est utile, l’art, en général, est utile. On sait qu’ils sont utiles, puisqu’ils existent depuis des dizaines, des centaines de millénaires. Ils sont même nettement plus anciens que l’argent, et partant, plus utiles, quoiqu’en dise une publicité diffusée en ce moment3, qui prétend que l’argent décide de la plupart des aspects de notre existence d’humains « modernes » et s’y résigne4.

grecs

La pédérastie, dans les collections du Metropolitan de New York, du Louvre à Paris et de l’Ashmolean Museum d’Oxford. Si je montrais ces images en un peu plus grand, je tomberais sous le coup de la loi.

Si les représentations (littéraires ou autres) pouvait modeler aussi directement et aussi grossièrement la morale individuelle que certains semblent l’imaginer, alors il faut les surveiller. C’est ce qu’ont dû se dire nos députés dernièrement.

Afin de se conformer à une directive européenne de décembre 2011 en matière de protection des mineurs, notre parlement a adopté sans discussion une loi à mon sens ahurissante qui pénalise la représentation pédopornographique. Jusqu’ici, une photographie ou une vidéo mettant en scène des mineurs était punie par la loi, car elles sont le fruit de l’enregistrement mécanique de faits qui se sont effectivement déroulés ou dont on peut aisément faire croire qu’ils se sont déroulés, et qui sont, conformément à la morale d’au moins quatre-vingt dix neuf pour cents d’entre nous, quelque chose de répugnant et de condamnable. Mais la loi nouvelle va plus loin et condamne toute représentation, y compris un simple dessin, et ça, c’est une première5

Le fait, en vue de sa diffusion, de fixer, d’enregistrer ou de transmettre l’image ou la représentation d’un mineur lorsque cette image ou cette représentation présente un caractère pornographique est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. Lorsque l’image ou la représentation concerne un mineur de quinze ans, ces faits sont punis même s’ils n’ont pas été commis en vue de la diffusion de cette image ou représentation.
(…)
Le fait de consulter habituellement ou en contrepartie d’un paiement un service de communication au public en ligne mettant à disposition une telle image ou représentation, d’acquérir ou de détenir une telle image ou représentation par quelque moyen que ce soit est puni de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.

Article 227-23 du code pénal, modifié par LOI n°2013-711 du 5 août 2013 – art. 5

Ce qui est aussi une première, c’est que la publication et la diffusion ne sont pas seules punies : si le mineur représenté a moins de quinze ans, le dessin peut être puni sans être diffusé. Prenez une feuille et dessinez, chez vous, un enfant et un adulte dans une scène sexuelle sans équivoque, et voilà, vous êtes un monstre passible de cinq ans de prison. Si vous êtes un adolescent de quatorze ans torturé par vos hormones et que vous vous dessinez entre les bras de Marilyn Monroe, vous êtes dans l’illégalité et vos parents risquent d’avoir à assumer la responsabilité pénale de votre inconséquence, même si Marilyn Monroe était déjà morte lorsqu’ils sont nés.

...

Dans Bon anniversaire Lubna (1983), de Liberatore et Tamburini, le robot Ranxerox partage son lit avec une pré-adolescente, Lubna, à qui il a été offert comme jouet sexuel pour son douzième anniversaire. Lubna frappe les enfants qu’on lui confie comme baby-sitter (maltraitance, travail illégal) et fréquente une dealeuse ultra-violente de trois ans et demie. Malsaine, cette bande dessinée cyberpunk avant la lettre ? Peut-être, mais aucun lecteur, en tout cas, ne pense qu’il s’agit d’une représentation de la réalité. La nouvelle loi rend sa possession passible de prison.

On remarquera que dans le cas de la pornographie représentant la réalité, il est possible de faire valoir l’âge réel de la personne mineure :

(…) Les dispositions du présent article sont également applicables aux images pornographiques d’une personne dont l’aspect physique est celui d’un mineur, sauf s’il est établi que cette personne était âgée de dix-huit ans au jour de la fixation ou de l’enregistrement de son image.

Article 227-23 du code pénal, modifié par LOI n°2013-711 du 5 août 2013 – art. 5

Et ça, c’est vraiment étrange : la loi tolère que l’on laisse croire que la personne est âgée de moins de dix huit ans tant que ce n’est pas le cas, mais pas que l’on prête un âge imaginaire à une figure représentée. Le dessin (ou l’image de synthèse, ou peut-être encore la représentation littéraire, puisque ce n’est pas spécifié) est donc plus lourdement pénalisé que l’image obtenue par un procédé de captation mécanique.

Une proposition de Kevin Cadinot

Une proposition de Kevin Cadinot sur Facebook : établir un état-civil imaginaire pour que les personnages imaginaires représentés aient l’âge légal.

On pourrait juger poétique que la loi prenne la défense d’enfants imaginaires, d’enfants constitués de traits dessinés sur une feuille de papier.
Alors que chacun de nous semble persuadé de vivre dans une société sans tabous, et alors même que le monde de la communication s’échine, dans une indifférence relative, à produire des représentations non-pornographiques mais néanmoins ultra-sexualisées d’enfants pour vendre des parfums ou autres produits de luxe, on peut s’émerveiller de voir que le dessin conserve sa puissance subversive et son pouvoir magique, chamanique6, au point d’être soumis à des lois imbéciles et malsaines qui pénalisent jusqu’au regard et présupposent que le public est incapable de distinguer une réalité de sa représentation7.

I Love Alice,

I Love Alice, par Nine Antico, raconte l’explosion des sens (fantasmée ou pas, ce n’est pas toujours clair) d’une lycéenne qui s’inscrit au club de Rugby féminin de son lycée. Si l’album devait être réédité, il faudrait y ajouter une page d’avertissement spécifiant que toutes les lycéennes mises en scène dans le livre sont multi-redoublantes et ont donc l’âge légal pour faire ce qu’on les y voit faire avec leur coach ou entre elles.

Je suis le premier à reconnaître qu’il existe des aller-retours entre fiction et réel, que les représentations influent sur ce qu’elles représentent, mais pas de manière aussi grossière. Je ne dis pas qu’un fantasme ne peut pas être malsain, mais ce n’est qu’un fantasme, après tout. En tout cas si chacun de nous — particuliers, musées, bibliothèques —, veut se mettre en conformité avec la loi, il faut dès à présent exiger de chaque dessinateur qu’il spécifie l’âge des figures qu’il représente, et commencer un immense bûcher pour détruire les peintures et les dessins qui poseront problème, lesquels risquent d’être fort nombreux.

Lire ailleurs : Code pénal: modifications aux articles définissant la pédopornographie et la corruption de mineur (blog.crimenumerique.fr) ; Dessiner des lolicons devient illégal, même s’ils sont privés (Numérama.com) ; La directive européenne, le code pénal et le confiteor (yapaka.be)

  1. Lire en anglais : Does great litterature makes us better ?, par Gregory Curtis, et Reading Literature Makes Us Smarter and Nicer, par Annie Murphy Paul. En Français chez Courrier International : La littérature nous rend-elle meilleure ? (on note la disparition de l’idée de « grande littérature »). []
  2. Enfant, je me souviens que j’essayais de raconter ma propre histoire avec la voix du Pagnol autobiographique de La Gloire de mon père ou du château de ma mère, comme pour vérifier que mon existence avait un sens, et que ma mauvaise note du jour, par exemple, pourrait être considérée plus tard comme une anecdote distrayante. []
  3. Publicité BforBank : « L’argent. C’est lui qui décide. De ce que vous mangez. De l’endroit où vous vivez. Des blagues auxquelles vous riez. De votre humeur. De votre âge. Du temps que vous passez avec vos enfants. De votre virilité. De vos souvenirs. L’argent décide pour vous. ». []
  4. L’art est plus ancien que l’argent, que la propriété privée, que l’agriculture, que l’écriture, que la ville, que les divinités monothéistes ou que le pouvoir monarchique. En extrapolant la théorie de l’évolution, on en déduira que la création esthétique est utile à quelque chose, puisque ce qui n’est pas utile finit par disparaître, et sans doute utile à beaucoup de choses différentes. Lire aussi : À quoi sert un étudiant en arts plastiques ?, où je traitais un peu cette question. []
  5. On apprend tout de même sur le site Numérama — dont l’article m’a alerté sur la question —, qu’une jurisprudence de 2007 pénalisait déjà les représentations dessinées. Je me souviens par contre que Doc JPP, inquiété en 1998 au festival d’Angoulême pour ses Sextraordinaires aventures de Bébert, (un adolescent à la sexualité débridée, si j’ai compris), avait été condamné pour ce qui ressemblait à un prétexte (il refusait qu’on lui refuse d’exposer son fanzine : bagarre, chahut…), mais pas pour son album, qui n’a du reste jamais été interdit. []
  6. Que j’évoquais dans un précédent article : Les indices, les représentations, l’objectivité, la magie. []
  7. Prochaine étape : on interdit la représentation de meurtres, puisque ce crime est évidemment haïssable ? []

Version originale

août 22nd, 2013 Posted in Au cinéma, Les pros | 36 Comments »

singing_in_the_rainAvant-hier, je suis allé au cinéma à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées. Plusieurs films m’intéressaient, notamment Insaisissables et, surtout, Elysium, le nouveau film du Neil Blomkamp, auteur il y a quatre ans du brillant film sud-africain de science-fiction District 9. Mais voilà, ces films anglophones étaient projetés en version française doublée. Il semble que dans la plupart des villes de province, et notamment les villes de taille moyenne où une unique société d’exploitation grand public monopolise la diffusion cinématographique, il soit impossible de voir des films étrangers dans leur langue d’origine. L’unique cinéma de Tarbes est un multiplexe du « Circuit Georges Raymond » (Méga CGR), ouvert il y a quelques années en périphérie de la ville, équipé pour la projection numérique, la 3D et la vente de pop-corn.
La projection numérique, pour moi, devrait surtout signifier une énorme souplesse. Autrefois, projeter un film imposait d’en recevoir une copie argentique, et si l’on voulait projeter le même film dans deux langues différentes, il fallait s’être fait livrer deux copies différentes. Chaque copie était coûteuse à réaliser, et il n’était pas possible d’en fournir pour toutes les salles en même temps. Les copies tournaient, étaient d’abord montrées dans les grandes salles puis atterrissaient dans les salles communales peu rémunératrices. Les « blockbusters », pour lesquels était réalisé le plus grand nombre de copies, ciblaient par définition une audience rétive aux projections en version originale sous-titrée, donc plus un film visait un public large et moins on avait de chances de le voir dans sa langue d’origine.

Dans

Dans le très beau True Grit, des frères Coen, Mattie Ross, une adolescente circule en territoire indien à la poursuite du meurtrier de son père, accompagnée de deux hommes : un U.S. Marshall âgé et alcoolique, Rooster Cogburn, et un Texas Ranger plus jeune, LaBoeuf. Le contraste entre la manière de s’exprimer des deux hommes est un élément important du film. Dans la version doublée en français, on peine à distinguer les voix et le langage des deux hommes, et c’est particulièrement vrai de la scène ci-dessus, où le personnage interprété par Matt Damon s’exprime dans l’anglais à la fois pompeux et rustique d’un Texas ranger, malgré une blessure à la langue, tandis que son partenaire-rival, interprété parJeff Bridges, essaie de faire la démonstration de son habileté au tir malgré (ou à cause de) son éthylisme. Inutile de préciser que l’adolescente vengeresse, Mattie (Hailee Steinfield), prend dans la version française une voix un peu niaise (les enfants et les adolescents sont doublés par des adultes qui imitent une voix plus jeune) qui affadit considérablement son personnage. On peut comparer les versions sur le site du magazine Première.

À présent, les copies sont numériques, elles sont transportées sur de bêtes disques durs, ou même, transmises par Internet, et sont duplicables à l’infini — ce qui permet de s’assurer que la diffusion reste sous contrôle n’est plus la circulation du support matériel du film, mais la clé qui permet de le décoder. Je ne sais pas si, comme avec les DVDs, ces fichiers contiennent les pistes-son de plusieurs langues et embarquent des sous-titres en option1, mais il me semble qu’il devrait être très facile, pour un même film, de programmer2 des séances en version originale sous-titrée et d’autres en version doublée.
L’habitude et la certitude que le public désertera les salles qui diffusent des films sous-titrés font que, de fait, il faut être parisien pour accéder aux versions originales de tous les films. On m’a dit (mais j’ignore si c’est exact, je n’ai pas trouvé de loi à ce sujet) qu’il n’était pas légalement possible de sortir un film en salles en France sans réaliser sa version doublée3. Il est vrai que même les plus petits films étrangers qui sortent ici se voient gratifiés de versions doublées, et j’imagine que si certains films ne sortent pas, ou ne sortent qu’en DVD, c’est parce que leur version française coûte trop cher à réaliser : si c’est le cas, cette acclimatation forcée pénalise le film d’auteur étranger4. En fait, c’est la loi contraire que je trouverais normal de voter : qu’il soit toujours possible d’accéder au film dans sa version d’origine. Les impératifs d’accessibilité imposent en tout cas la réalisation de sous-titres pour tous les films.

Hier, j'ai demandé

Hier, j’ai fait un rapide sondage sur Twitter, en demandant à la cantonade si la version doublée était un désagrément ou non. Les parisiens ont répondu qu’ils n’en souffraient pas puisqu’ils pouvaient voir tous les films en version originale. Les provinciaux et certains banlieusards, ont fait connaître leur frustration (merci à tous ceux qui m’ont répondu, bien plus nombreux que cet échantillon).

Quand je me plains de la généralisation de la version française doublée, on m’objecte souvent que c’est ce que les gens veulent, parce qu’en regardant un film en version originale dans une langue que l’on ne maîtrise pas on perd des choses, et qu’il est fatiguant de lire les sous-titres tout en regardant l’image sur laquelle ils sont imprimés.
Personnellement, je fais en sorte de regarder tous les films5 dans leur version originale, qu’ils soient en français — la langue que je parle depuis que je parle ; en anglais — une langue que je comprends assez bien ; en espagnol, en norvégien, en suédois — des langues dont je n’ai que quelques rudiments ; ou encore en portugais, russe, italien, allemand, arabe, persan ou chinois, autant de langues dans lesquelles je sais au mieux dire bonjour ou merci, et au pire, rien du tout. J’essaie de voir aussi les séries télévisées dans leur langue d’origine, ce qui est plus facile depuis la télévision numérique terrestre, dont les chaînes offrent souvent le choix des langues et des sous-titres pour les programmes récents.

En 1964, le groupe

On pourrait parler de musique, aussi. En 1964, le groupe The Animals fait une adaptation mémorable d’une vieille chanson américaine, The House of the Rising Sun. Le public français de l’époque a surtout profité d’une version française, écrite par Hugues Auffray pour Johnny Halliday et qui, malgré une orchestration identique, n’a plus rien de la force de la version des Animals. J’imagine qu’à l’époque on se disait que le public français n’avait pas envie d’entendre des chansons chantées dans une langue étrangère.

Voir les films avec des sous-titres ne me pèse jamais, et la plupart du temps, je ne me rends même pas compte que je lis. L’habitude se prend très vite. J’y gagne la sonorité de la langue d’origine et une justesse d’intonation dans le jeu des acteurs. Certains doublages nuisent non seulement à la voix, mais à toute la piste sonore, puisqu’ils imposent de couper le son (musique, ambiance) le temps de la phrase. D’autres doublages créent des contresens : les acteurs noirs américains sont affublés d’un incompréhensible accent antillais, et ne parlons pas du cas des moyen-orientaux ou des asiatiques qui écopent souvent de doublages aux limites du racisme. Certains acteurs pâtissent d’un doublage complètement inadapté, comme le malheureux Léonardo DiCaprio, qui a dû atteindre l’âge de trente-cinq ans pour qu’on cesse de lui donner, en France, une voix d’adolescent pré-pubère. D’autres acteurs ou actrices aux voix chaudes et graves s’entendent infliger des voix aiguës et des intonations chantantes et comiques qui, dès qu’on compare aux voix d’origine, semblent un peu ridicules.

...

En 1966, le monde entier danse sur Reach out (till I be there) des Four Tops. Le monde entier, mais pas la France, où on connaît surtout J’attendrai, la version française, par Claude François. En 1971, Claude François rencontrera un énorme succès avec une autre chanson des Four Tops, C’est la même chanson, d’après It’s the same old song. Au total, Claude François aura repris au moins douze chansons issues du label Motown (surtout des Four Tops, mais aussi de Smokey Robinson, des Supremes et même de Stevie Wonder), chansons dont le public n’a connu les originaux – infiniment supérieurs – que des années plus tard. Le meilleur de la musique noire américaine a ainsi été connu du public français par ses pires chanteurs yé-yé

Le texte qui est dit, quand à lui, perd souvent au doublage6. C’est, bien entendu, quelque chose que l’on ne perçoit que si l’on parle un peu la langue d’origine et que l’on peut comparer. Dans des séries saturées en références culturelles et en bons mots, comme les Simpson ou Buffy contre les vampires, certaines phrases intraduisibles ne sont tout bêtement pas traduites du tout, ou remplacées par des bons mots qui n’ont pas le moindre rapport avec les dialogues adaptés. Il arrive aussi que les références culturelles soient adaptées de manière plus ou moins heureuse : les noms des sports changent, « Liberace » devient « Michou », etc. Parfois, les sous-titres font l’impasse aussi, tout simplement parce que ceux qui les ont rédigés ne parviennent pas à traduire certaines phrases. N’y parviennent pas, ou ne le veulent pas : on se rappellera d’un épisode où de la série House M.D. où le docteur Gregory House conseillait à un de ses patients de fumer une cigarette par jour pour régler ses problèmes de colons, prescription qui, en français, a été remplacée par la consommation de riz complet. Pour ne pas perdre ce qui est intraduisible, j’aime souvent regarder les séries américaines ou britanniques avec leurs sous-titres anglophones. Évidemment, je ne peux pas faire ça dans toutes les langues.
Parmi les éléments difficiles à traduire, ou qui forcent les traducteurs (même bons) à perdre en finesse, il y a le niveau de langage, les argots, mais aussi, par exemple en anglais, la question du voussoiement : quand faut-il que les personnages se tutoient ? Parfois, c’est facile, mais parfois beaucoup moins.

exciters

Le groupe The Exciters a connu le succès avec la chanson Tell Him, d’ailleurs sorti en France et gratifié d’un scopitone en son temps. Sa chanson He’s got the power, est celle d’une adolescente qui ne peut rien refuser à l’homme qu’elle aime et qui l’exprime de manière presque tragique. En France, le groupe Les Gam’s – quatre choristes de Gilbert Bécaud – transforme « He’s got the power » en « Il a le truc ». Pour un disque français de l’époque, les voix sont plutôt bonnes et énergiques, mais n’ont rien à voir avec la puissance et l’agressivité de Brenda Reid, la chanteuse principale des Exciters. Toute la charge sexuelle désespérée de la chanson d’origine disparaît dans les paroles. « He makes me do things I don’t wanna do. He makes me say things I don’t wanna say » devient « Lorsque je rêve d´aller aux sports d’ hiver. Je me retrouve toujours au bord de mer ».

J’ai remarqué que beaucoup de gens en France regardent des séries comme Game of thrones, Mad Men ou Breaking Bad dans leur langue d’origine, parce qu’ils n’ont pas la patience d’attendre un an ou deux pour voir la suite de leur série favorite, et que la version qu’ils parviennent à se procurer n’est ni doublée ni sous-titrée. Il faut dire que la série télévisée se prête à ça, car le spectateur prend vite l’habitude des voix, des expressions ou même du vocabulaire spécifique à tel ou tel univers : les dealers de Baltimore, les anti-terroristes de Los Angeles, etc.
L’habitude de la version originale s’installe donc, grâce au DVD, grâce au piratage, grâce aux extraits qui se trouvent sur Youtube,…
Un jour, j’ai découvert que ma fille aînée transcrivait phonétiquement les dialogues de Kiki’s Delivery service (Hayao Miyazaki) dans un grand cahier. Par déduction et en s’aidant des sous-titre, elle avait réussi à comprendre de nombreux mots du vocabulaire usuel japonais. Quelques années plus tard (et avec l’aide d’une voisine nippone), elle passait le japonais au bac, elle a eu quinze sur vingt. Comme mes deux plus jeunes enfants, elle est à l’aise avec l’anglais aussi, puisqu’elle regarde les films dans leur langue d’origine depuis qu’elle a l’âge de lire. Une langue, ça s’apprend à l’oreille, pas en commençant par la grammaire comme on le fait à l’école — si vous aviez dû connaître la grammaire de votre langue maternelle avant de dire vos premiers mots, vous ne parleriez toujours pas aujourd’hui7.
L’approche que les français ont des langues évolue un peu, mais les pratiques des distributeurs de films, non.
Quelqu’un me disait sur Twitter que si les distributeurs ne veulent pas diffuser les films en version originale sous-titrée, c’est qu’on ne le leur demande pas. Je n’y crois pas trop, je pense au contraire qu’une part non-négligeable du public aimerait pouvoir avoir le choix, et je ne vois pas ce qui empêche les exploitants de salles de proposer une séance en version originale de temps en temps. J’ai certes déjà vu un spectateur agresser verbalement la guichetière d’un cinéma parce qu’il était entré, par distraction, dans une salle qui projetait un film dans sa langue d’origine. Je suppose que ce genre de réactions hostiles est plus courante que le contraire, mais pour les éviter, il suffit de bien signaler les choses.

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Amusante coïncidence, Florian Duchesne a posté ce message sur Facebook alors que j’étais en train de rédiger mon article. Il est allé voir Insaisissables en version doublée…

On me dit parfois que le doublage en version française a son charme. C’est vrai. La voix de Nick Nolte ou de Sylvester Stallone par Alain Dorval est assez impayable. Et l’argot réinventé de manière créative pour des films tels que 48 heures, justement avec Nick Nolte, est aussi absurde que savoureux. Certaines voix françaises de spécialistes de la post-synchro8 sont mémorables (Jean Topart, Guy Piérlaud, Roger Carel, Francis Lax,…) ou, si on y est habitué, difficiles à séparer du rôle (Pierre Arditi dans le Superman de 1978, par exemple). J’ai un faible pour les doublages québécois des séries des années 1960-1970, comme Cosmos 1999 ou Star Trek, non parce qu’ils sont bons, mais parce que c’est sous cette forme que j’ai connu ces programmes. Je me demande si ce « charme » que l’on trouve à certains doublages n’est pas une variante du syndrome de Stockholm, qui fait qu’un prisonnier finit par éprouver de la sympathie pour ses geôliers. Cependant, on trouve toujours pire, comme les post-synchronisations de certains pays slaves (Pologne et Russie en tout cas) où un homme seul, d’une voix monocorde, assume l’intégralité des doublages du film. En France, à peine moins pénible, certaines émissions sont adaptées à la hussarde (télé-réalité, documentaires), avec deux ou trois voix différentes qui s’alternent pour couvrir les voix de la bande son originale, qui reste malgré tout audible. C’est désagréable avec une émission comme Cauchemar en cuisine, mais ça devient franchement pénible lorsqu’il s’agit d’un documentaire projeté sur la chaîne censément culturelle Arte.

Une

Paris à tout prix :Une hipster parisienne, qui avait oublié qu’elle n’était pas de nationalité française, est expulsée vers le Maroc, pays avec lequel elle avait coupé les ponts, à un mois d’un défilé de haute-couture pour lequel elle doit confectionner une robe. Le film est léger mais sympathique et retourne les clichés culturels de manière intéressante. Pas le genre de film qui perd beaucoup à être regardé sur un petit écran.

Pour finir, je suis bien allé au cinéma. Je n’ai pas vu un film que j’aurais voulu voir, j’ai vu l’unique film en français, Paris à tout prix, de et avec Reem Kherici. Une comédie tout à fait regardable, mais qui ne marquera sans doute pas durablement l’histoire du cinéma et qui n’est pas vraiment le genre de film que je vais voir en salle : j’attends plutôt une diffusion à la télévision. L’absence d’autres films en version originale m’a fait découvrir un sympathique petit film français9 à sa sortie, mais ne m’a pas donné envie de retourner dans ce genre de cinéma de sitôt.

  1. Les films pour salles numériques sont des fichiers complexes, avec de nombreuses pistes sonores. L’image est en 2048×1080 ou 4096×2160 pixels, et le cadence de projection varie de 24 à 60 images par seconde. []
  2. Les projectionnistes actuels ne manipulent plus de bobines et surveillent à peine la projection, leur métier consiste à présent à indiquer au logiciel quels films ou quelles publicités doivent être projetés à telle ou telle heure. []
  3. Hors festivals ou ciné-club, je suppose. []
  4. Mise à jour : on me signale sur Twitter qu’il est bien interdit de sortir un film étranger sans version française, mais que les sous-titres seuls peuvent suffire. []
  5. Une exception toutefois : je regarde souvent les dessins animés en version doublée en français. Il faut dire qu’un dessin animé est, par essence, toujours doublé. Par ailleurs, mes enfants ont commencé à visionner les films sous-titrés vers huit ou neuf ans — une fois que la lecture était devenue une opération fluide pour eux —, pas avant. Faire accepter les films sous-titrés aux enfants n’est pas une chose évidente au début, bien entendu, mais ils cessent rapidement d’y voir un effort ou un désagrément. Les films que j’ai vu avec des enfants sont donc souvent des films que je n’ai vu qu’avec un doublage français. L’adaptation des films d’animation à d’autres langues que celle d’origine est souvent prévu en amont : les pistes (voix, bruitage, musique) sont séparées dans ce but, et on sait par exemple que la société Disney/Pixar réalise le doublage de ses propres films, afin de s’assurer de leur qualité. Certains doublages français de films d’animation me semblent même objectivement meilleurs que les doublages américains, je pense par exemple au film Disney Mulan.
    Pour l’anecdote, le théâtre de ma ville a programmé une séance du film Arietty – le petit monde des chapardeurs (studio Ghibli) en marge d’un concert de la harpiste Cécile Corbel, qui avait réalisé la bande-originale du film. Par erreur, la copie livrée était en japonais sous-titré. Quelques adultes ont râlé, mais la plupart des enfants a réussi à regarder le film avec plaisir. []
  6. On peut aussi parler des absurdes traductions de titres de films, que j’avais évoqué dans le billet Traducteur, racoleur. []
  7. Il existe un étrange fossé entre le vœu affirmé par les décideurs politiques de voir les français apprendre l’anglais, et le mépris avec lequel cette langue est traitée par l’éducation nationale, qui refuse notamment que les élèves découvrent la littérature anglo-saxonne et qui impose, sauf initiative personnelle des enseignants, l’utilisation d’articles de presse, de sketchs absurdes ou de chansons comme support d’apprentissage. []
  8. Mise à jour : on me signale en commentaire que l’usage du mot « post-synchro » n’est pas synonyme de « doublage » et que je l’utilise donc ici abusivement. La post-synchro, c’est un doublage réalisé par les acteurs eux-mêmes, qui répètent les mêmes dialogues, pour palier à de mauvaises conditions de prise de son. []
  9. Peut-être est-ce que le doublage en français a une utilité historique dans le cadre d’une forme de protectionnisme culturel ? Après la seconde guerre mondiale, la France a été forcée d’accepter de doubler le nombre de films américains projetés sur ses écrans. Ce genre d’accords régulièrement passés par les États-Unis et les pays vaincus, reconstruits ou endettés, a permis et continue de permettre aux productions hollywoodiennes de s’établir en tant que standard mondial et de bâtir l’industrie du cinéma la plus riche du monde. Déjà, le passage au film parlant avait fait du tort aux pays de cinéma ayant peu de locuteurs, comme le Danemark, dont les films remportaient un immense succès du temps du muet mais qui ne représente presque plus rien aujourd’hui (des pays comme la France ou l’Allemagne ont pratiqué un système intéressant entre les deux guerres pour éviter que leur particularisme linguistique ne nuise à leur capacité à s’exporter : tourner chaque scène dans plusieurs langues). On peut imaginer que les doublages français servent (pas forcément sciemment) à contrebalancer la diffusion d’une vision du monde américaine telle qu’elle s’exprime dans le cinéma hollywoodien, et plus consciemment, à rémunérer des acteurs français grâce au cinéma étranger. []

Images en vrac (6) Fautes de goût

août 8th, 2013 Posted in Les pros, Vrac | 3 Comments »

Une petite sélection d’utilisations erronées d’images qui dénotent, selon les cas, un défaut de culture, un manque de goût ou encore un sens de la communication franchement douteux.

La société californienne Econ One, spécialisée dans le conseil juridique, a utilisé (août 2013) un visuel issu du film La Grande évasion, pour illustrer son goût du travail bien fait. L’image en question est censée représenter le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau.

birkenau

Une capture du site d’Econ One réalisée par le quotidien Haaretz. La légende de l’image était : “Great work is the only kind that’s okay with us. It takes management of the entire work process. Communicating with clients every step of the way. Committing to a budget, then keeping expectations aligned with what’s really happening so there are no surprises. And efficiently staffing each case to keep costs down. Because when it comes to client service, okay… just isn’t. At least not for our clients.”

La société Econ One a ôté l’image de que sa signification historique a été signalée, puis s’est confondue en excuses, plaidant l’ignorance. Même sans connaître la provenance de l’image il me semble que ce choix iconographique était bien étrange : en quoi des barbelés et des miradors sont-ils l’expression du travail bien fait ?

Ce ne sont pas les premiers à utiliser l’images d’Auschwitz-Birkenau pour leur communication. La société gazière estonienne Term Eesti a illustré en août 2012 un article consacré au chauffage au gaz (« souple, pratique et efficace ») avec une photo du portail d’entrée du camp.

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Le portail d’entrée du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, avec sa célèbre inscription : Arbeit Macht Frei – Le travail rend libre. J’ignore si c’est précisément cette image qui avait été utilisée.

Cette fois aussi l’image a été rapidement retirée, mais les explications du directeur de la compagnie, telles que les rapporte la presse, sont incompréhensibles : « Hitler s’est suicidé à cause de sa facture de gaz… Beaucoup de gens en rient, mais pas moi. J’ai visité Auschwitz avec terreur. Je me sens désolé pour les victimes et pour leurs familles. L’image était destinée à un groupe de presonnes restreint. Nous voulions communiquer sur le fait que le gaz CH4 [c’est à dire le méthane] n’est pas toxique et peut être utilisé pour chauffer des bâtiments, y compris ceux qui ont une si triste histoire ».

Quelques mois plus tôt, un club de gym de Dubaï avait osé (sciemment, cette fois, puisque le nom Auschwitz est même précisé) utiliser une image du même camp pour une campagne d’affichage. Le message était une promesse d’extermination des calories.

L’entrée du camp d’Auschwitz, où sont morts près d’un million de juifs, et plus de cent mille non-juifs, notamment slaves et tziganes.

Le gérant de la société, Phil Parkison, a alors affirmé sur Twitter avoir licencié le créatif responsable de l’utilisation de l’image, tout en remarquant que cette publicité avait été bonne pour sa jeune société.

Le journal du festival de jazz de Montreux a publié en juillet 2013 une annonce pour son service de garde d’enfants. De nombreuses personnes ont alors identifié le visage utilisé : celui du petit Grégory Villemin, retrouvé mort à l’âge de quatre ans à l’automne 1984, dans des conditions que l’on n’a toujours pas élucidé à ce jour.

montreux_gregory

Pour les jeunes gens, cette image ne signifie pas grand chose, et c’est ce qui explique qu’un stagiaire ait eu l’idée incongrue d’utiliser ce triste portrait comme visuel publicitaire. Il avait cherché des images d’enfants et était tombé sur celui-ci sans se renseigner sur sa source et sans se donner la peine de réclamer une autorisation, ce que la loi lui impose pourtant.

Plus drôle, sans doute, plusieurs médias d’État chinois, se fiant aux informations fournies par Xinhua (Chine Nouvelle) ont utilisé des images tirées d’un film pornographique intitulé « lethal injection » pour illustrer des articles consacrés à la peine de mort aux États-Unis.

chine_execution

Le but de l’agence Xinhua était semble-t-il de dire que les États-Unis n’ont pas de leçons à donner sur la question de la peine de mort, à laquelle la Chine populaire recourt intensivement, ce qui lui est souvent reproché. On peut imaginer que le fait de croire à la valeur documentaire de ces images est l’indication d’une différence d’appréciation quant à ce qui est barbare dans l’application de la peine capitale.

On peut imaginer que la facilité avec laquelle on trouve des images sur Internet sans rien savoir de leur provenance facilite ce genre d’erreurs spectaculaires, mais celles-ci ont bien entendu toujours existé et sont sans doute moins problématiques que le recours plus discret à des iconographies qui feignent d’être documentaires mais véhiculent malgré tout un discours qui n’a rien d’objectif.

Paye pour exister !

juillet 31st, 2013 Posted in brevets, Les pros | 13 Comments »

Je découvre sur le blog de Jade Lemaître que Google a déposé le brevet d’un système de monétisation des commentaires sur Internet, qui permettrait aux internautes de payer pour que les commentaires qu’ils postent apparaissent en meilleure place. On le constate souvent, seuls les premiers commentaires émis à la suite d’un article ont des chances d’être lus par de nombreuses personnes. Les suivants ne sont généralement lus que par ceux qui les ont écrits, par le modérateur et par les participants à d’éventuelles conversations. Si un tel système semble inutile dans le cadre de la plupart des blogs amateurs, qui n’attirent qu’un faible public de commentateurs1, on peut imaginer qu’il ait du succès sur des blogs très suivis et surtout, sur les sites de la presse en ligne, où certaines rubriques « société » ont des centaines de commentateurs assidus.

google_coms

Deux diagrammes du brevet déposé par Google. À gauche, une version où on paie pour être mieux classé, et à droite, une version où le classement dépend de la somme engagée, et fonctionne sur le mode de l’enchère, comme les publicités google Adsense. Il y a trente ans, les diagrammes de ce genre étaient la base de tout programme informatique, mais il me semble que leur usage s’est déprécié.

La rumeur annonce régulièrement que Facebook va devenir payant. Mais si ce service avait été payant, il n’aurait pas un milliard d’abonnés aujourd’hui et ses créateurs le savent très bien, ils sont donc acculés à trouver d’autres moyens pour rentabiliser la plate-forme. Pour l’instant, le moyen privilégié est la publicité mais elle rapporte peu — particulièrement peu sur Facebook, comparément à d’autres plate-formes.
L’an dernier, Facebook a commencé à proposer aux détenteurs d’une page « corporate » de payer pour que les articles publiés soient particulièrement mis en avant. Plus récemment, ce sont les échanges par message privé entre utilisateurs qui sont devenus optionnellement payants. Envoyer un message privé à une personne avec qui l’on n’a pas de contact coûte 0,76 euro ce tarif peut augmenter, en fonction du nombre de demandes. Par exemple si j’ai envie d’écrire à l’actrice Véronique Genest, ça me coûtera 3,93 euros. Si l’on ne paie pas, le message atterrira dans le dossier de messages « autres », qui recueille les publicités et les messages jugés non-pertinents par les algorithmes de Facebook. Autant dire, les limbes.

facebook_monetisation

À gauche, le système de « mise en avant » des publications. On paie plus ou moins cher selon le nombre de personnes que l’on souhaite atteindre. À droite le nouveau système d’envoi de messages privés qui prévient qu’il faut payer si l’on veut être certain d’avoir une chance d’être lu.

Le point commun entre ces nouveaux moyens de monétiser les échanges, c’est qu’ils prélèvent leur dîme sur le droit à exister pour autrui, et qu’ils condamnent ceux qui en refusent le principe à devenir plus ou moins inexistants. Pour que cela fonctionne, il faut par ailleurs que tout le monde ne paie pas, puisque pour qu’il y ait des gens remarquables, il en faut bien d’autres qui soient invisibles.
Google et Facebook réintroduisent donc de la hiérarchie dans le réseau Internet qui s’est toujours caractérisé par l’égalité entre les personnes qui y sont connectées2.

J’en tire plusieurs enseignements.
Le premier, c’est que ce qui compte pour les internautes ce n’est plus d’accéder à toujours plus d’information — il y en a déjà bien trop et le volume d’information augmente à chaque instant —, ni même peut-être de s’orienter, d’accéder à la bonne information, mais simplement d’exister, pour d’autres humains, au milieu de ce déluge de données numériques.
Le second enseignement, c’est que le grand pouvoir que nous conférons à des plate-formes comme Facebook ou Blogger est un danger, car leurs objectifs ne rencontrent pas forcément nos intérêts, et c’est une chose que nous découvrirons à nos dépens exclusifs chaque fois qu’ils seront en situation de monopole et nous, en situation de dépendance.

Dans Peuple Invisible, l’immense Will Eisner qualifie d’«invisibles» des individus qui n’existent pour personne, dont personne ne se soucie. Ils vivent et ils travaillent dans la ville (pour Eisner, la ville seule crée les «invisibles»), mais ils ne sont que des ombres. Dans le récit intitulé Sanctuaire, un dénommé Pincus Pleatnik a si bien appris à raser les murs, à être ordinaire, à éviter les rapports humains qui l’effraient, que personne ne se souvient de son visage même cinq minutes après l’avoir vu. Et lorsque, par erreur, le journal annonce son décès, il est incapable de prouver qu’il est bien en vie. Plus que jamais, on pourra être invisible sur les réseaux sociaux.

La conclusion des deux points précédents est assez évidente : chacun de nous doit être conscient des risques qu’il encourt à remettre non seulement ses productions (articles, images) mais aussi une partie de sa vie sociale entre les mains de multinationales qui nous voient moins comme des clients en droit d’exiger un service que comme une matière première, un carburant. Et contrairement au pétrole, nous n’avons même pas l’argument de la rareté pour espérer être considérés comme précieux. La première précaution est peut-être d’avoir plusieurs vies numériques, de ne pas nous appuyer que sur un unique canal, comme certains qui ne connaissent ni l’e-mail, ni les forums, ni les blogs, et confondent Internet et Facebook, mais au contraire de savoir être infidèles aux plate-formes, de ne vivre dans la dépendance d’aucune, car chacune peut, le jour où elle est en mesure de le faire, se transformer en monstre : aujourd’hui, Twitter ou WordPress.com sont très bien, mais demain ?
La seconde chose à faire est bien sûr de favoriser les solutions libres, ouvertes, que ce soit en termes de logiciels, d’hébergement ou de services. Et bien entendu, de soutenir financièrement ces solutions et ceux qui y œuvrent.

  1. N’oublions cependant pas que Google est un des plus importants hébergeurs de blogs avec sa plate-forme blogger/blogspot, dont le nombre d’utilisateurs n’est pas public mais dépasse certainement celui de chacun de ses concurrents. []
  2. Bien entendu, on peut remplir une encyclopédie en faisant la liste des rapports non-égalitaires qui existent déjà sur Internet : filtres et indisponibilité de services mis en place par des fournisseurs d’accès ou des gouvernements, adaptation du contenu à l’historique ou à la localisation, expertise technique ou littéraire, etc.
    La tendance semble être à une inflation du nombre des dispositions qui rendent Internet inégalitaire. À ce sujet, on souhaitera un bon anniversaire à la Quadrature du Net, qui œuvre depuis cinq ans, déjà, pour défendre Internet contre ceux qui menacent l’indépendance du réseau. []

Quelque part

juillet 28th, 2013 Posted in Interactivité | 6 Comments »

C’est l’été, on peut jouer !
Geoguessr est un jeu très astucieux qui s’appuie sur Google Street view. Le principe est simple : quand le jeu démarre, on découvre un paysage. À nous de circuler dedans pour essayer de nous localiser. Une fois le lieu trouvé, on l’indique sur la carte du monde qui se trouve à droite dans l’écran.

Le joueur est un peu comme les personnages de certaines séries télévisées comme Code Quantum, Sliders ou The Time Tunnel, dont les héros sont projetés à un endroit, dans une époque et dans une situation qu’ils doivent tenter de deviner.
Ce qui m’aide le plus, je pense, c’est la végétation, preuve que si je ne me suis jamais éloigné du méridien de Greenwich et si je ne suis jamais allé plus au Nord que le bas de la Norvège et plus au Sud que le Nord de la Méditerranée, les sources indirectes dont je dispose (cinéma, télévision, photographie) me donnent une idée du monde qui n’est pas absurde.
Parfois, c’est assez simple, on atterrit en face du musée national de tel ou tel pays, il n’est pas difficile de se localiser. Parfois, on dispose de moins d’indices :

On apprend rapidement à s’aider de tous les indices possibles : végétation, topographie, sens de conduite des véhicules, enseignes de restaurants, publicités, et bien entendu, panneaux de signalisation divers, qui peuvent être écrits dans un alphabet asiatique, en hébreu ou en cyrillique,…
Le monde tel que le connaît Google Street View est encore bien incomplet : la plus grande partie de l’Afrique, la Chine ou les pays arabes manquent, et certains pays comme la Corée du Sud, l’Inde, le Brésil, le Chili, l’Australie, ne sont couverts que partiellement.

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La partie se joue en cinq lieux. Pour chacun, on obtient un score qui dépend de la distance entre le lieu à identifier et le lieu qui a été pointé sur la carte. Mon record est 31662 points, mais j’ai été battu par Nathalie, avec 32009 points (on peut tenter de la battre avec la même sélection en cliquant ici) et par Vincent, avec 32387 points. On peut corser le jeu en se posant des défis qui limitent la durée d’exploration des images.
Parfois, on tombe juste au mètre près. Parfois, découragé par d’interminables routes monotones et dénuées d’indices, on finit par cliquer au hasard : si le pays est l’Australie, le Canada ou les États-Unis, on peut s’être trompé de plusieurs milliers de kilomètres.

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Présenté il y a deux mois par Anton Wallén, un jeune développeur suédois, Geoguessr est aussi simple qu’efficace.
Au delà du défi, ce jeu fait véritablement voyager, découvrir des paysages avec la vigilance qu’imposent les conditions ludiques. Impossible d’échapper aux trajets, parfois laborieux en revenant au mode « carte » de Google maps.

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Tout cela me rappelle un travail de ma collègue et amie Gwenola Wagon, intitulé Globodrome, pour lequel elle a refait, sur Google Earth, le trajet de Philéas Fogg et de son serviteur Passepartout dans Le Tour du monde en quatre-vingt jours, de Jules Verne.
Elle rend compte de son voyage virtuel — qui a duré bien plus de quatre-vingt jours — par un livre et une vidéo.
Comme Jules Verne, Gwenola a parcouru le monde depuis son fauteuil, à l’aide de cartes et de photographies. Mais contrairement à Philéas Fogg et Passepartout, elle n’a rencontré personne au cours de son exploration.

globodrome

Et c’est ce qui manque, bien entendu, dans Geoguessr : on y est bien seul, car si l’on croise des humains, ces derniers ne disent rien et ont le visage « flouté », ce qui en fait des sortes de spectres muets, parfois curieusement animés par les séries de photographies qui ont été prises d’eux.

La vision du monde que Google construit peu à peu, à force d’enregistrer des données photographiques notamment, parvient tout de même à interroger et peut-être à construire notre rapport au monde. Je me souviens avoir montré Google Earth à mon beau-père Franko, un jour. Rien n’était plus éloigné de lui que l’ordinateur ou Internet, je pense même qu’il n’a jamais eu la moindre idée de ce à quoi ces technologies pouvaient servir. Mais en survolant son propre village et les îles environnantes, en retournant par l’image dans des lieux qu’il avait arpenté physiquement, il m’a semblé intéressé, troublé, ému, ou quelque chose du genre.

Thomas Edison et Nikola Tesla

juillet 27th, 2013 Posted in Fictionosphère, Sciences | 29 Comments »

Lors du colloque Sciences et Fictions, qui s’est tenu le 21 mai dernier, j’ai parlé de la figure du scientifique comme personnage de fiction. Le sujet était un peu copieux et j’ai énuméré, au pas de course, des archétypes de scientifiques de fiction, en évoquant les œuvres littéraires ou cinématographiques où ils apparaissent : le distrait, l’aventurier, le Cassandre, l’apprenti-sorcier, etc.

Thomas Alva Edison (gauche) et Nikola Tesla (droite).

Le génie commercial américain de Thomas Alva Edison (gauche) opposé aux prodiges de l’inquiétant européen Nikola Tesla (droite). Magie blanche contre magie noire.

Ma conférence n’était pas rédigée, donc je ne l’ai pas recopiée ici et je ne sais pas si j’aurai le courage d’en faire quelque chose de construit, mais j’ai tout de même envie d’écrire ce qui a clos mon intervention, à savoir les cas de deux grandes figures de la mythologie scientifique : Thomas Alva Edison et Nikola Tesla.

Thomas Edison (1847-1931), né à Milan dans l’Ohio, est retenu par l’histoire comme l’inventeur du phonographe ou de la lampe à incandescence. Il a déposé plus de mille brevets et fondé la compagnie Edison, devenue General Electric, que le classement Forbes Global considère de nos jours comme la troisième société la plus importante au monde après ExxonMobil (pétrole) et JP Morgan Chase (finance). Pour les américains, il incarne le génie. En France aussi, sans doute : dans ma (petite) ville, par exemple, il y a une rue Edison. Il incarne aussi le mythe de l’Amérique où tout est possible, puisque sa famille était modeste, qu’il n’est allé à l’école que quelques mois, qu’il était presque sourd et qu’il a exercé une foule de petits métiers, comme celui de télégraphiste, avant de connaître la réussite que l’on sait, en 1877, avec l’invention du Phonographe.

Edison et son phonogrqphe

Edison et son phonogrqphe.

La force d’Edison réside pourtant moins dans ses inventions — qui sont toujours précédées par d’autres très proches1 — que dans les moyens qu’il a déployés pour les mettre au point sérieusement, les breveter et les commercialiser. Sa devise était : « ne jamais inventer quelque chose dont le public n’a pas envie ». Il s’appropriait des inventions de concurrents moins agressifs ou bien sûr de ses milliers d’employés. Parmi ses employés se trouvait un jeune homme très doué, Nikola Tesla.

Nikola Tesla (1856-1943) est né dans l’Empire d’Autriche, à Smiljan, qui a fait partie de l’Autriche-Hongrie puis de la Yougoslavie et qui se trouve actuellement située en Croatie. Son père était le pope orthodoxe du village, ce qui fait de lui un serbe, nationalité qu’il revendiquait. Son patronyme n’est typique ni de la Serbie ni de la Croatie. Aujourd’hui, Serbes et Croates se disputent l’appartenance nationale de Tesla, mais à sa mort, ce dernier était étasunien2.

Bon élève, Nikola Tesla a fini par étudier à l’école Polytechnique de Graz. Il a d’abord été un étudiant assidu, maîtrisant suffisamment ses matières pour se permettre de contredire ses professeurs. Mais après avoir perdu sa bourse d’études, il s’est mis à jouer et est même devenu dépendant au jeu. Il n’a jamais obtenu son diplôme, a tenté d’intégrer l’université quelques mois avant d’abandonner aussi pour devenir ingénieur, à l’office central du télégraphe de Budapest. Il avait une mémoire exceptionnelle et parlait serbo-croate, tchèque, anglais, français, allemand, hongrois, italien et latin. On sait qu’il s’est aussi intéressé au sanskrit. Tesla aimait soigner sa légende3 et prétendait ne jamais dormir plus de deux heures et avoir des visions, notamment des flashbacks précis d’événements qu’il avait vécus.

Matérialiste, sans doute plus ou moins athée, il s’est intéressé au christianisme (mais a réussi à échapper à la prêtrise, qui est la carrière que son père avait prévu pour lui), au bouddhisme et à l’Hindouisme.
Bien plus qu’Edison, Tesla était un théoricien4, et son travail a pesé sur la compréhension scientifique de diverses manifestations énergétiques : électricité, magnétisme, ondes radio, rayons X. Le radar, le téléviseur, les communications sans fil ou la télécommande lui doivent beaucoup. On lui doit aussi la construction de la première centrale hydro-électrique.

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Nikola Tesla dans son laboratoire de Colorado Springs, lisant paisiblement alors que des arcs électriques se forment au dessus de lui.

Employé par Continental Edison à Paris en 1882, Tesla est remarqué par Charles Batchelor, ami et collaborateur de Thomas Edison, et part rencontrer ce dernier à New York en 1884. Pendant la traversée, il a perdu son argent et ses bagages, il ne lui reste plus en poche que quatre cents, quelques poèmes et la lettre de recommandation de Batchelor qui, selon la légende, disait : « Je connais deux grands hommes, tu es l’un d’entre eux et l’autre est ce jeune homme ». Edison, bien sûr, a pris Tesla sous son aile. Mais l’année suivante, c’est la rupture : Edison avait promis cinquante mille dollars à Tesla si ce dernier, comme il s’était vanté de pouvoir le faire, parvenait à améliorer son système de distribution de courant continu. Tesla a travaillé jour et nuit, et résolu le problème sur lequel butaient Edison et ses ingénieurs. Mais lorsque Tesla a réclamé son dû, Edison lui a expliqué que sa proposition n’était pas sérieuse et relevait de l’«humour américain». Il a malgré tout proposé d’ajouter dix dollars sur la feuille de paie de Tesla qui a immédiatement donné sa démission.

La Guerre des courants

On retrouve Tesla et Edison à la fin des années 1880, lors de la « guerre des courants », un épisode de l’histoire industrielle mondiale pendant lequel deux formats se sont retrouvés en compétition pour l’alimentation des foyers en courant électrique : le courant continu, promu par Thomas Edison, et le courant alternatif, promu par son concurrent George Westinghouse, avec qui collaborait étroitement Nikola Tesla. La plupart des acteurs du domaine, notamment en Europe, penchaient pour le courant alternatif, car le courant continu imposait une distance très courte entre le producteur d’énergie et ses consommateurs : il aurait fallu une centrale électrique tous les deux kilomètres, ce qui rendait la technologie totalement inadaptée aux lieux de faible densité, notamment. Cette bataille acharnée a amené Edison et Westinghouse au bord de la faillite. Edison préférait la victoire d’un mauvais système breveté par lui-même que celle d’un bon système qui appartenait à un autre, au contraire de Tesla qui a tout simplement abandonné ses brevets à Westinghouse pour que ce dernier puisse survivre à cette bataille industrielle.
C’est ici qu’Edison montre sa face sombre : une grande partie de l’opinion scientifique et politique était contre lui, il a donc décidé — comme le font aujourd’hui Monsanto, Exxon, Philips Morris, etc. — de s’en tenir à convaincre l’opinion publique américaine puisque c’est ce qui se déciderait aux États-Unis qui deviendrait le standard mondial.

William Kemmler, premier homme à être exécuté sur la chaise électrique, en 1891, pour avoir assassiné sa concubine à l'aide d'une hache     eures du matin à la Prison d'Auburn. Ses avocats firent appel, arguant du fait que l'électrocution était une punition atroce et inhabituelle ; George Westinghouse, un de ceux qui soutenaient l'usage du courant alternatif comme norme pour la distribution d'énergie, appuya leur appel, qui fut cependant rejeté en partie parce que Thomas Edison approuva la position de l'État (Edison soutenait l'usage du courant continu pour la fourniture de courant, et on pense que c'est lui qui a vu dans la publicité qui entourait la chaise électrique un moyen de convaincre l'opinion que le courant alternatif était dangereux). Les détails pratiques concernant la chaise électrique furent mis au point par le premier « Électricien d'État », Edwin Davis (en).

William Kemmler, premier homme à être exécuté sur la chaise électrique, en 1890, pour avoir assassiné sa concubine à l’aide d’une hache. Ses avocats avaient fait appel au prétexte que cette manière de donner la mort était cruelle et inhabituelle. George Westinghouse, le principal promoteur du courant alternatif, utilisé pour la chaise électrique, s’était publiquement opposé à cette exécution qui a pourtant bien eu lieu, sans doute grâce à l’appui de Thomas Edison qui voyait là un excellent moyen pour discréditer le courant alternatif et convaincre le public qu’il était dangereux.

Edison s’est lancé dans ce qui ressemble à une campagne de terreur, avec un mot d’ordre simple : le courant alternatif est dangereux, il tue. En fait, si il faut effectivement un ampérage plus important à du courant continu pour être potentiellement mortel, les deux types de courant peuvent tuer.

Pour démontrer la létalité du courant alternatif, Thomas Edison a électrocuté une grande quantité d’animaux et on dit que les chats et les chiens des voisins de ses laboratoires avaient tendance à disparaître mystérieusement. C’est pour marquer l’esprit du public qu’Edison a demandé à ses employés Harold Brown et Arthur Kennely d’utiliser le courant alternatif pour leur invention, la chaise électrique. En 1881, l’État de New York avait lancé un appel d’offres pour trouver un moyen d’exécution à mort plus humain que la pendaison. Edison, qui avait généralement l’habitude de signer les brevets des inventions de ses employés, a préféré faire le contraire, cette fois, et laisser Brown et Kennely breveter l’invention : il refusait de voir son nom associé à un outil destiné à tuer. En 1892, voyant que le combat du courant continu était perdu, Edison a commencé à investir dans le courant alternatif qu’il avait si ardemment combattu, mais il n’a pas abandonné sa campagne contre ses concurrents. Il a notamment tenté de populariser le verbe « westinghouser » pour dire « électrocuter ».

Le prix Nobel

En 1915, une rumeur lancée par l’agence Reuters a affirmé que le Prix Nobel de physique allait être remis conjointement à Edison et à Tesla. Le prix a finalement été remis à William Henri Bragg et à son fils William Lawrence Bragg pour leurs travaux sur l’étude de la structure des cristaux. Une seconde rumeur a alors affirmé que le comité Nobel avait été contraint d’abandonner son projet d’honorer les travaux de Tesla et d’Edison face au refus affirmé d’un des deux ou peut-être des deux, de partager la réception du prestigieux prix. À ce jour on ignore ce qui peut être exact dans cet histoire, mais il reste certain qu’Edison et Tesla ne s’aimaient pas beaucoup.
Au cours de ses dernières années, Edison a plusieurs fois fait savoir qu’il regrettait de ne pas avoir eu plus de respect pour la personne et le travail de Tesla.

Tesla Company

Une carte présentant la « Tesla Company », établie sur la 40e rue en 1915 et 1924. Au centre, on voit la tour de Wardenclyffe, dite « tour Tesla », construite en 1901 à Long Island dans le but de transmettre des communications transatlantiques sans fil (on peut lire « World wireless telephone transmitter »), et de transmettre de l’énergie à distance. Le lieu rappelle les laboratoires de savants fous des fictions populaires, et je suppose même qu’il a eu une influence sur ce type de lieu de fiction. Effrayés par les dépassements des coûts de construction, les investisseurs ont abandonné Tesla : au moment où cette carte a été éditée, la tour n’était plus utilisée. Elle a été abandonnée, puis détruite par l’armée américaine le 4 juillet 1917, car le gouvernement craignait qu’elle ne soit utilisée par les Allemands. Mais en 2012, plus d’un million de dollars ont été récoltés sur Internet par un auteur de bande dessinée, TheOatmeal, pour racheter le lieu et y fonder un Tesla Science center.

Lorsqu’Edison est mort, le 18 octobre 1931, Tesla a dit de lui qu’il n’avait pas de vie, pas de distraction5, qu’il n’avait pas la plus élémentaire forme d’hygiène et que sa méthode de travail était totalement inefficace, qu’il aurait eu dix fois moins de travail s’il avait eu recours à un peu de théorie et de calculs, mais il méprisait l’apprentissage par les livres et le savoir mathématique, ne se fiant qu’à son instinct d’inventeur et à son sens pratique américain.

Edison et le cinéma

Le 4 janvier 1903, alors que la guerre des courants était terminée depuis longtemps, Edison et son équipe ont réalisé un film terrible dans lequel on voit l’éléphante de cirque Topsy, âgée de vingt-huit ans, mourir électrocutée par leurs soins devant mille cinq cent badauds au célèbre parc d’attraction Luna Park, à Coney Island. Il s’agissait d’une énième démonstration des dangers du courant alternatif, mais aussi d’une punition pour l’éléphante, qui avait tué trois hommes, dont un dresseur cruel qui l’avait nourrie avec une cigarette allumée.

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Electrocuting an elephant, Thomas Alva Edison, film 1903-H26890

Quinze ans plus tôt, Edison avait rencontré Eadwaerd Muybridge, le pionnier du cinéma que l’on sait, et avait compris tout le potentiel de l’image en mouvement. Il a alors déposé un brevet préliminaire, avant même d’avoir mis au point l’invention, puis chargé son employé le britannique William Kennedy Laurie Dickson de développer un système permettant de réaliser et de diffuser des films. En 1894, Edison a dévoilé au public le Kinétoscope, une boite de plus d’un mètre de haut surplombée d’une optique binoculaire au travers de laquelle on pouvait voir des films très courts (l’éternuement d’une personne, par exemple), réalisés à l’aide d’un second appareil, le Kinétographe. Edison ne s’est pas contenté d’être le propriétaire du premier brevet d’une technologie cinématographique, il a accompagné cette création d’un système de production de films, avec le premier studio de cinéma, la « black Maria », et d’un modèle économique véritable : il fallait dépenser vingt-cinq cents pour regarder les films tournés avec le Kinétographe.

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La Black Maria, premier studio de cinéma au monde, qui pouvait pivoter afin d’adapter son orientation à la direction de la lumière du Soleil.

Le Kinétoscope a été montré à Paris en 1894 et a profondément impressionné Auguste et Louis Lumière, qui se sont lancés dans leur propre invention, le cinématographe, qui a été présenté au public dès 1895 et dont les atouts ont aussitôt rendu caduc le Kinétographe d’Edison. D’une part, la durée d’exposition des images était ajustable, ce qui permettait de s’adapter à des conditions d’éclairage plus variées. Ensuite, la caméra et le système de projection étaient un seul et même appareil. Pour finir, l’atout majeur du cinématographe est justement la projection : les films peuvent être montrés à plus d’une personne, et même à des dizaines ou à des centaines de personnes à la fois, pour un tarif individuel modique6. C’est bien le cinématographe qui a permis de faire naître le cinéma comme un mass-media. Plus tard, Edison adaptera son Kinétoscope à la projection publique7.

À gauche,

À gauche, un salon de Kinétoscopes à San Francisco. À droite, une variante du Kinétoscope, le kinétophone, ou phonokinétoscope (1895), qui associe le Kinétoscope au Phonographe et constitue donc le premier exemple de cinéma sonore.

Edison, bien entendu, n’a pas voulu se laisser faire, et a mené une guerre des brevets acharnée, tout particulièrement aux États-Unis où toute personne qui souhaitait réaliser des films sans passer par Edison était attaquée par une organisation qu’il avait créé, le Motion Picture Patents Company. De plus, Edison avait passé un accord avec Kodak ce qui lui permettait d’empêcher l’achat de pellicule par toute personne qui ne lui payait pas sa dîme mais aussi d’imposer la marque Kodak à toute personne qui voulait réaliser des films. L’organisation imposait aussi un unique distributeur, qui était une de ses filiales, la General Film Company. Edison avait recours à des détectives pour faire des inspections sur les plateaux de tournage et vérifier que tout s’y passait selon les règles imposées par le « Edison Trust », comme on surnommait la Motion Picture Patents Company.
L’épilogue de cette affaire est assez intéressant : pour échapper à l’avidité et aux tracasseries juridiques d’Edison, des producteurs de cinéma se sont réfugiés sur la côte Ouest où ils ont ont créé Hollywood : le berceau des grands studios de cinéma s’est donc construit pour contre un usage abusif du droit d’auteur8.
L’abus de monopole a été reconnu en 1915 par la cour suprême et le « Edison Trust » a alors cessé ses activités.

Des héros de fiction

Un trait particulier d’Edison et de Tesla est qu’ils ont été très tôt, de leur vivant, même, des personnages de fiction. Le phonographe d’Edison avait été un véritable choc dans l’esprit du public, un choc plus profond peut-être que l’invention de la photographie, quarante ans auparavant. Presque aussitôt, Edison est devenu un objet de fantasmes, et on a fait de lui un inventeur de génie, capable de prodiges aux limites de la magie9. Il est, par exemple, le héros de L’Éve future, par Villiers de l’Isle Adam, où il crée un robot gynoïde autonome qui, on l’apprend plus tard, est animé par l’esprit de Sowana, l’assistante indienne d’Edison.

Deux exemples

Deux exemples de « dime novels » (romans à dix cents, ou dans ce cas, à cinq cents). Celui de gauche, très populaire; met en scène un robot à vapeur, le Steam Man of the Prairies. Bien qu’on le catégorise comme « édisonade », il ne fait pas référence à Edison, du moins à ses débuts, puisque ses aventures sont publiés à partir de 1868, époque à laquelle Edison n’était que spécialiste en télégraphie employé par la Western Union. À droite, on voit que le héros est Tom Edison Jr., fils de Tomas Edison.

Ce n’est qu’une référence parmi d’autres et de nombreux romans populaires américains ont pour héros un personnage inspiré de Thomas Edison, portant son nom, ou portant le nom de Tom Edison Jr. — le fils de l’auteur. Les historiens appellent les romans de cette période des Edisonades (comme Robinsonades pour les récits imités de Robinson Crusoë). Dans ces fictions, Edison ou ses alter-ego vivent des aventures extraordinaires et se tirent de tous les mauvais pas grâce à leurs inventions.
De manière assez piquante, Edison est présenté par les récits qui le mettent en scène comme un génie solitaire, ce qui était à l’opposé de sa méthode de travail, puisqu’il avait des milliers de collaborateurs.

En 1898, Edison est le héros de Edison’s Conquest of Mars, un roman de Garrett P. Serviss, une sorte de suite non-officielle et plutôt fantaisiste à la Guerre des mondes d’H.G. Wells, sauf qu’ici, suivant une certaine idéologie étasunienne, les Américains attaquent les martiens les premiers afin d’éviter d’être attaqués.

..

Deux récits concurrents qui envoient sur Mars les deux antagonistes de la Guerre des courants

Trois ans plus tard, en 1901, J. Weldon Cobb publie un roman nommé To Mars With Tesla, dans lequel le savant serbo-américain cherche à entrer en contact avec la planète Mars, curieusement assisté par Young Edison, le neveu (inventé) de Thomas Edison.

On trouve des récits plus récents qui mettent en scène Tesla, Edison, ou les deux, comme The Prestige (1995), de Christopher Priest, adapté au cinéma par Christopher Nolan en 2006, qui présente Tesla (David Bowie, dans le film) comme un presque-sorcier, et Edison (qu’on ne voit pas) comme un escroc mesquin.

...

Dans « Les Quatre Fantastiques » (1961) Jack Kirby et Stan Lee font s’affronter deux savants : Reed Richards (gauche), inventeur de génie américain dont le train de vie est assuré par les revenus perçus grâce à ses brevets. Son ennemi, le doctor Von Doom (en France : docteur Fatalis) est un inquiétant européen venu d’un petit pays inconnu, la Latvérie. Von Doom est un personnage tragique, atrabilaire, pétri de culture classique et de bonnes manières (imaginez qu’il mange à table, le monstre !), qui n’est pas spécialement sensible à l’humour américain. Je ne dispose pas d’indices pour le prouver mais ils me semblent faire écho à l’opposition Edison/Tesla.

Edison est parvenu à s’imposer dans les mémoires comme un représentant de la science positive, de l’esprit d’entreprise et comme un modèle d’astuce et d’inventivité. Il semble pourtant avoir été une personne plutôt antipathique.

Tesla quant à lui, est bien moins célèbre malgré son importante contribution à la science, mais il est lui aussi parvenu à imposer l’image qu’il voulait, grâce à son sens de la mise en scène et son goût pour les annonces mystérieuses. Il prétendait en effet régulièrement être sur le point de révéler une invention qui allait changer la face du monde, telle une source d’énergie illimitée et gratuite, ou une « arme à énergie dirigée » qui permettrait de frapper n’importe où sur Terre à distance et qui serait si puissante qu’elle rendrait la guerre inutile.
La maîtrise civile et militaire de l’énergie atomique après guerre a un peu détourné le public de ces fantasmes de puissance à base de rayons énergétiques, mais sur le web « complotiste », aujourd’hui, on trouve de nombreuses personnes pour affirmer que les inventions révolutionnaires ont bien été mises au point par Tesla et sont dissimulées au public par les gouvernements.

  1. Édouard-Léon Scott de Martinville et Charles Cros ont précédé Edison pour l’invention d’un système d’enregistrement du son ; quand à l’ampoule à incandescence, son histoire commence avec les travaux du britannique Humphrey Davy, dès 1802. []
  2. Hors quelques auteurs, les Américains semblent faire assez peu cas de Nikola Tesla. Je doute qu’il ait, en France, donné son nom à autant de rues que Thomas Edison (note dans la note : à la suite de cet article, Raphaël Fournier a compilé la base de données OpenStreetMaps et y a dénombré 152 voies Thomas Edison, et une seule dédiée à Nikola Tesla. Cette base de données n’est pas exhaustive, mais cela donne une idée). En revanche, il est une fierté de l’ex-Yougoslavie, notamment en Serbie et en Croatie, qui le revendiquent même si, juste après la guerre en Yougoslavie, les Croates ont rejeté la figure de Tesla, considéré comme un Serbe. Le retour en grâce de Tesla date de la réconciliation politique entre les deux pays, en 2003. Au sujet du nationalisme, Tesla a écrit : « aucune alliance ou acte parlementaire de quelque nature que ce soit ne pourra stopper ce fléau. Il ne s’agit que de nouveaux mécanismes mettant les faibles à la merci des puissants ». cf. cet article. []
  3. Il semble qu’il faille lire deux livres au sujet de Tesla : Mes inventions, son autobiographie, et Des éclairs, de Jean Echenoz (2010), qui est une biographie romancée et sans prétention à l’exactitude historique. Je n’ai lu ni l’un ni l’autre. On m’a aussi recommandé L’homme électrique et La tour de Wardenclyffe, de Martine Le Coz. []
  4. Tesla s’appuyait sur la théorie pour inventer, mais il n’est pas un théoricien au sens d’Albert Einstein, car comme le rappelle Dr. Goulu, il n’a laissé derrière lui aucun principe, aucune équation, aucune théorie. []
  5. Difficile de dire qui de Tesla et d’Edison était le plus « geek », l’un et l’autre étaient totalement dévoués à leur travail. Nikola Tesla est resté célibataire toute sa vie, tandis qu’Edison s’est marié deux fois, chaque fois avec une épouse nettement plus jeune que lui, et a eu six enfants en tout. On sait néanmoins qu’Edison a totalement négligé sa vie de famille et n’avait pas vraiment d’amis. Tesla menait une vie de vieux garçon maniaque, mangeait à heure fixe chaque jour, seul; dans le restaurant de l’hôtel Waldrorf-Astoria, où il vivait avant d’aménager la célèbre chambre 3327 de l’hôtel New Yorker, qu’il avait choisie en fonction des chiffres car il voulait un nombre divisible par trois. Il n’était pas forcément d’un abord sociable, mais ses amitiés semblent avoir été profondes et il a eu un certain nombre de prétendantes auxquelles il a renoncé parce qu’il était persuadé que la chasteté était bénéfique à son esprit scientifique. Ses meilleurs amis semblent avoir été les pigeons qu’il nourrissait au parc et recueillait chez lui, notamment une pigeonne dont la mort, en 1922, l’avait profondément atteint. []
  6. Aux États-Unis, les films étaient montrés dans des Nickelodeons, des salles de spectacles auxquelles on accédait pour un « nickel », c’est à dire cinq cents, soit le cinquième du tarif d’une projection individuelle avec le Kinétoscope d’Edison. []
  7. Jenkins et Armat, deux inventeurs américains, avaient développé un prototype de projecteur, le Phantascope, et sont venus voir Edison pour que celui-ci finance leurs recherches. Edison, qui avait besoin de répondre à la concurrence des frères Lumière, a accepté mais à une condition : le brevet devait être déposé sous son nom à lui et la communication qui entourait l’objet devait le créditer de son invention. L’appareil est donc sorti fin 1895 sous le nom de Vitascope. Aux États-Unis, il a été commercialisé avant le cinématographe Lumière. []
  8. Lors d’un procès entre Edison et la Biograph company — la société qui s’est la première implantée à Hollywood  —, la Biograph avait fait comparaître Auguste Le Prince, qui avait assisté son père Louis Le Prince, aujourd’hui considéré par beaucoup comme inventeur du cinéma avant Edison ou les Frères Lumière, pour démontrer qu’Edison n’avait pas l’antériorité de l’invention. Certains pensent que la disparition mystérieuse de Louis Le Prince en 1890 alors qu’il s’apprêtait à faire la démonstration de son invention pourrait être imputable à des hommes de mains d’Edison. Adolphe Le Prince, lui, est mort peu après le procès d’une balle de revolver alors qu’il chassait sur une île près de New York. []
  9. La moindre annonce d’Edison excitait l’imagination du public, comme ce fut le cas avec le Telephonoscope, un brevet sans intérêt d’Edison mais dont le nom seul a fait imaginer à George du Maurier un système de visiophonie. Voir l’article Une grosse webcam SteamPunk. []

La trilogie « Office of Scientific Investigation »

juillet 25th, 2013 Posted in Ordinateur au cinéma | 2 Comments »

osi_affichesJe ne peux pas dire avec certitude de quand date la toute première évocation de l’ordinateur au cinéma, mais le meilleur candidat dont je dispose pour l’instant est l’ordinateur M.A.N.I.A.C., dans The Magnetic Monster (1953)1. Ce film de science-fiction s’inscrit dans la trilogie dite de l’Office of Scientific Investigation, du nom d’un organisme gouvernemental américain imaginaire2 dédié à l’exploration de questions scientifiques inédites dans les films d’Ivan Tors, un producteur indépendant américain né en Hongrie, connu pour ses films de science-fiction pacifistes et des feuilletons pour enfants tels que Daktari et Flipper le dauphin.

Les trois films de la triologie de l’Office of Scientific investigation sont The Magnetic Monster (Curt Siodmak et Herbert L. Strock), Riders to the stars (Richard Carlson), et Gog (Herbert L. Strock).

The Magnetic Monster (1953)

Dans ce film, l’Office of Scientific Investigation est alerté par le propriétaire d’une boutique d’électro-ménager dont les objets sont fortement magnétisés. Deux employés du bureau d’enquêtes scientifiques, des « A-men », sont alors envoyés dans la boutique. Ils effectuent quelques tests, notamment à l’aide d’un compteur Geiger, et comprennent qu’une source magnétique et radioactive puissante se trouve située à l’étage supérieur. Ils ne trouvent pas l’objet radioactif mais découvrent le cadavre d’un homme mort d’avoir été trop exposé à son contact. S’en suit une enquête technique destinée à déterminer ce que peut être l’objet en question. Cette enquête est commentée en voix-off et est menée de manière très didactique, ce qui peut rappeler des films tels que The Andromeda Strain ou Contagion, deux fictions qui montrent de manière progressive la procédure d’identification et de gestion d’un problème sanitaire. C’est pendant l’enquête que l’on découvre un ordinateur, un « electronic brain » (Brain ou Electronic Brain sont les mots les plus employés dans le film) nommé M.A.N.I.A.C., à qui les calculs sont soumis. On ignore ce que signifie l’acronyme M.A.N.I.A.C., mais il a existé un ordinateur de ce nom (Mathematical Analyzer, Numerical Integrator, and Computer), créé en 1952 au laboratoire de Los Alamos par Nicholas Metropolis. La légende dit que Nicholas Metropolis avait eu l’idée de ce nom humoristique avec John Von Neumann, dans l’espoir de faire cesser l’épidémie de noms d’ordinateurs en « A.C. » (pour Automated Computer ou Automated Calculator) : ENIAC, BINAC, UNIVAC, ILLIAC, ORDVAC, ou dans le domaine de la fiction, BRAINIAC ou MULTIVAC. Ce nom permet en tout cas des lignes de dialogues savoureuses telles que « I don’t think the M.A.N.I.A.C. can be wrong ! ».

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On ignore si le M.A.N.I.A.C. du film a été nommé en référence à celui de Nicholas Metropolis, mais une chose est certaine : les éléments informatiques montrés dans le film n’appartiennent pas à la machine construite à Los Alamos. L’ordinateur montré est plutôt réaliste dans son utilisation. On lui fournit des éléments numériques à l’aide de cartes perforées et il effectue les calculs qui permettent de comprendre l’élément radioactif qui a été trouvé par les A-Men. Avec leur enquête, ces derniers ont découvert que l’objet qu’ils cherchaient était un élément radioactif d’un nouveau genre, qui double de taille toutes les onze heures s’il est alimenté en électricité, et qui implose violemment sinon. Pour venir à bout de ce morceau de métal radioactif, l’unique solution est de le soumettre à un bombardement électrique de 900 000 volts qu’il sera incapable d’absorber. Mais pour cela, il faut utiliser une centrale électrique secrète qui se trouve dans une mine en Nouvelle-Écosse, au Canada. Tout ça est raconté avec sérieux, en détaillant chaque étape : comment se rendre en Nouvelle-Écosse en moins de onze heures, comment ne pas subir les effets des radiations, en manipulant l’objet, etc.
Certaines images de la centrale électrique sont en fait issues de Gold, un film de science-fiction allemand réalisé par Karl Hartl en 1934.

Riders to the stars (1954)

Cette fois, les A-Men du bureau des investigations scientifiques s’engagent dans la conquête des étoiles. Leur but est d’envoyer des hommes dans l’espace afin d’y récupérer des météorites, en plein vol, pour étudier la composition de ces dernières et comprendre comment elles résistent aux rayons cosmiques. Tout le film raconte comment on recrute des scientifiques de premier rang, comment on teste leurs aptitudes (celui qui ne parvient pas à rester enfermé dans une pièce quelques heures est considéré comme un mauvais candidat, par exemple), comment on vérifie lesquels parviennent à ne pas s’évanouir en étant soumis à une accélération de 12 G dans une centrifugeuse, etc.

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Ici, l’ordinateur (à qui on ne donne pas de nom, contrairement au cas des deux autres films) sert d’abord à sélectionner les meilleurs candidats pour la mission parmi des millions de noms. L’informatique est évoquée plus tard dans le film lorsqu’un des futurs astronautes demande pourquoi on n’envoie pas un ordinateur dans l’espace plutôt qu’un humain. Il lui est répondu qu’un ordinateur capable de réfléchir aussi bien qu’un humain mesurerait un mile (1,6 km) de long et pèserait plusieurs centaines de tonnes. On voit là un cliché qui deviendra fréquent dans la science-fiction grand public de ce genre : un ordinateur qui aurait suffisamment de circuits serait capable de se substituer à un cerveau humain3.
Trois fusées sont envoyées en même temps. Dans l’une se trouve un homme qui a manqué de prudence et tenté d’attraper une météorite trop grosse. Sa fusée explose. Un second homme, devenu volontaire après avoir été quitté par sa petite amie, perd son sang-froid en voyant dériver le scaphandre de son collègue, transformé en momie par les rayons cosmiques. Ayant totalement abandonné les commandes du véhicule, il est lui aussi accidenté et meurt. Enfin, le troisième, Richard Stanton, dont est amoureuse le docteur Jane Flynn et qui se trouve être le fils de Donald Stanton, qui dirige les opérations, parvient à terminer sa mission, non sans prendre quelques risques calculés. Sa fusée s’écrase mais il survit.

Gog (1954)

L’aventure se déroule cette fois-ci dans une base secrète du gouvernement, dans le désert du Nouveau-Mexique, où l’on construit une base spatiale. Les agents de l’Office of Scientific Investigation vient y enquêter sur une série de décès inexplicables. La cause est finalement trouvée : l’ordinateur central NOVAC (Nuclear Operative Variable Automatic Computer), qui commande tout le complexe, a été saboté et est utilisé pour assassiner des scientifiques, à l’aide de leur propre équipement.

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L’ordinateur NOVAC a été construit en Suisse pendant cinq années par le docteur Zeitman, qui affirme qu’il faut être un génie pour comprendre sa machine et explique qu’il n’y est toujours pas parvenu lui-même. On apprend que chaque trou des cartes perforées qui sont soumises à NOVAC représente une pensée, il y a donc ici à nouveau une analogie entre l’intelligence humaine et l’intelligence mécanique..
Après enquête, les A-Men découvrent que l’ordinateur NOVAC a été équipé, lors de sa conception, d’un récepteur clandestin qui permet à un avion ennemi invisible aux radars de le commander. L’ordinateur, à son tour, commande deux robots, Gog et Magog4.

La suite de l’histoire est une course-poursuite entre les scientifiques et les deux robots, qui tentent de faire exploser le réacteur atomique du complexe et de tuer les humains qui se mettent en travers de leur chemin. Pour finir, un avion américain finit par abattre l’avion invisible aux radars qui pilotait l’ordinateur qui commandait les robots.
La base spatiale est finalement construite et envoyée en orbite, d’où elle peut surveiller en permanence la base où elle a été fabriquée, afin d’éviter les mésaventures comme celle qui sert de prétexte au film. Il est assez drôle d’imaginer une base terrestre construite pour créer une base spatiale elle-même construite pour surveiller la base terrestre.

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Même si cet ordinateur n’est pas autonome, puisqu’il est commandé à distance, NOVAC semble être le tout premier ordinateur « tueur » au cinéma.

Ces films d’anticipation, qui cherchent à n’évoquer que des technologies existantes ou émergentes, ont bénéficié du conseil scientifique d’un dénommé Maxwell Smith, qui a collaboré à la même époque à des séries telles que The Science Fiction Theatre et Men into Space, et au film Disney Man and the moon, où l’on voit notamment Wernher von Braun, créateur des fusées allemandes V-2 et figure majeure du programme spatial étasunien5.

On remarquera que les femmes occupent une place non-négligeable dans les deux derniers films, notamment en tant que scientifiques, dotées du titre de docteur. Dans Gog, on voit aussi une femme s’entraîner pour être envoyée dans l’espace, à la grande surprise de l’enquêteur de l’Office of Scientific Investigation à qui l’on explique que les femmes sont plus fiables et disposent d’une morphologie plutôt plus résistante que les hommes, allant à contre-courant des poncifs en matière de virilité.

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Nous restons pourtant loin des rôles de femmes à personnalité marquante qui faisaient l’ordinaire de l’époque des « screwball comedies » (Capra, Hawks, La Cava) tournées avant guerre, et si les femmes sont ici prises au sérieux en tant que professionnelles de la science, ce qui n’est pas si commun dans les films américains d’après-guerre, leur rôle reste subordonné aux hommes, qu’elles regardent souvent avec des yeux enamourés et dont elles suivent l’opinion et les instructions avec la plus servile passivité.

Les films de cette série, comme bien d’autres ensuite, expriment bien les espoirs et les peurs suscités par les prodiges scientifiques du début de la Guerre Froide : la maîtrise de l’atome, la conquête de l’espace et la création de « cerveaux » mécaniques, les ordinateurs. La première bombe atomique soviétique, qui a subitement fait passer l’arme atomique du statut d’atout stratégique à celui de menace d’anéantissement, date de 1949. Les premiers essais d’envois de fusées (des répliques des missiles V2 allemands) datent de la quelques années plus tôt, et l’ordinateur, dont la mise au point date de la guerre, a surtout impressionné le public en novembre 1952, en prédisant le nom du vainqueur de l’élection présidentielle, contre l’avis de tous les analystes de l’époque.

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Ces films véhiculent un pacifisme certain, mais aussi une dose d’angoisse : la conquête de l’espace est censée rassembler l’humanité, nous dit-on, mais la paix est fragile, et comme l’explique un des protagonistes de Gog, « nous n’étions pas en guerre au moment de Pearl Harbour », ce qui revient à dire « nous ne sommes pas en guerre, mais nos ennemis le sont peut-être déjà ». Même s’il n’est jamais évoqué, on comprend bien que les États-Unis font face à un autre camp. Mais la menace n’est pas qu’extérieure, elle peut être le progrès scientifique lui-même : les dangers liés à la radioactivité ou à des prises de risques technologiques divers sont des causes fréquentes de mort de personnages de ces films.

Le grand enthousiasme des scénaristes vis à vis de la science et du progrès s’accompagne donc d’une bonne dose d’ombre.

  1. Au passage, merci à Ronan Lancelot de m’avoir signalé l’existence de ce film. Je connaissais Gog, mais pas les deux autres. []
  2. Il existe un Office of Scientific Investigation au sein de la Food and Drugs Administration. Cet organisme est chargé de vérifier les données qui sont soumises à cette autorité. Certains amateurs de théorie du complot évoquent un Office of Scientific Investigation and Research, organisation secrète privée aux but inconnu et qui disposerait de technologies totalement inédites et de connaissances avancées dans le domaine du paranormal, de la vie extra-terrestre, etc. []
  3. Cette vision quantitative du cerveau humain est redevenue à la mode avec Internet : on compare le nombre d’ordinateurs situés sur le réseau au nombre de neurones dans un cerveau. []
  4. Gog et Magog sont les noms de deux entités indéfinies (personnes ? peuples ? villes ? pays ?) dans l’Apocalypse de Jean et dans quelques autres livres de la Bible ou dans le Coran. Tout ce que l’on en sait, c’est que ce sont des forces démoniaques. []
  5. Maxwell Smith, qui était ingénieur de formation, a (ensuite ?) créé une société spécialisée dans la location d’accessoires pour le cinéma, notamment de science-fiction, nommée The Maxwell Smith Company puis devenue Vectrex (sans lien avec le créateur de consoles de jeu du même nom). Vectrex corp a fourni des panneaux de contrôle, des consoles ou des écrans pour des séries ou des films tels que The Man from U.N.C.L.E.Battlestar GallacticaEarth IISnowball Express ou encore Westworld. Les accessoires loués par Vectrex étaient parfois d’authentiques machines mises au rebut, par exemple des éléments issus du programme de surveillance de l’espace aérien SAGE. La société de Maxwell Smith a disparu au cours des années 1980. Cf. ce site. []

The Net (série)

juillet 21st, 2013 Posted in Hacker au cinéma, Interactivité au cinéma, Non classé, Ordinateur au cinéma, Série, Surveillance au cinéma | 4 Comments »

the_net_dvdDans mon exploration des thèmes cybernétiques en fiction, je me suis infligé — et j’ai infligé à ma famille, je dois l’admettre — le visionnage de films incroyablement médiocres ou complètement incompréhensibles qui ne valent précisément d’être vus que pour ces défauts et pour ce qu’ils disent de la mythologie qui a pu entourer l’informatique à telle ou telle époque.
La série The Net, créée en 1998 et abandonnée aussitôt sera sans doute ce que j’aurai vu de pire. Elle s’inspire pourtant d’un film que je ne déteste pas, The Net (1995), en français Traque sur Internet, réalisé par Irwin Winkler (surtout célèbre pour avoir produit les films de la série Rocky), et porté par l’actrice Sandra Bullock.
J’ai déjà écrit un article sur le médiocre The Net 2.0 (2006), je parlerai de The Net-le film dans un article à venir, parlons à présent de The Net-la série1.

La programmeuse freelance Angela Bennett (interprétée par Brooke Langton, jolie actrice au grain de voix intéressant dont la carrière plutôt discrète est principalement composée de rôles ponctuels pour la télévision), apprend par e-mail confidentiel qu’elle n’aurait pas dû recevoir l’existence d’une société occulte, les Prétoriens2, qui utilise l’informatique pour contrôler le monde, par divers moyens plus ou moins farfelus que nous détaillerons plus tard. Les Prétoriens, qui ont vite appris qu’Angela connaît leur existence, décident de lui voler sa vie, en fermant son compte en banque, en la faisant disparaître de toutes les bases de données et en donnant son visage à une des terroristes les plus recherchées du pays, Liz Marx. Puisqu’Angela n’a plus de famille et n’a ni amis (son client préféré et son employée ont été assassinés) ni connaissances autres que sur Internet, elle se trouve incapable de prouver son identité. On ne comprend pas tout à fait comment une personne peut atterrir sur la liste des dix personnes les plus recherchées par le F.B.I. et y demeurer sans que personne ne se demande de qui il s’agit, mais passons. Dans le film, Ruth Marx (et non Liz) avait un casier judiciaire plus modeste : prostition, drogue, vol.

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Quand l’e-mail top secret arrive, le montage devient frénétique et nous montre des signes impossibles à interpréter. La lectrice de l’e-mail, identifiée, est alors sommée de quitter la « chatroom ».  Une vision pour le moins incompréhensible du fonctionnement de la communication sur Internet.

Angela Bennett est devenue une fugitive, traquée par le FBI comme par les Prétoriens, qui n’a plus qu’une raison de vivre : retrouver son identité3. Elle dispose de deux atouts pour cela. D’une part, elle a de grandes compétences en matière de piratage informatique. Ensuite, elle est aidée par un mystérieux « Sorcerer », un homme dont elle ne connaît ni le visage ni le but, qui la guide, lui signale tout ce qu’il apprend sur les Prétoriens et, de temps à autres, l’assiste en lui fournissant, par exemple, une fausse identité4. La quête d’identité d’Angela va un peu plus loin que de régulariser sa situation administrative : elle enquête aussi sur le destin de son père, dont elle ignore de qu’il est devenu. L’habitué des mauvaises séries télévisées suppose, bien sûr, que le paternel « Sorcerer » n’est autre que monsieur Bennett père (bien qu’il dise qu’il a été un ami de son père), mais en milieu de saison, patatras, le « Sorcerer » s’avère être Jacob, un adolescent génial qui utilisait un système informatique pour déguiser sa voix. L’acteur qui joue Jacob, Eric Szmanda (Greg Sanders dans la série C.S.I.) avait vingt-cinq ans à l’époque où la série a été tournée, et manque un peu de crédibilité en hacker juvénile, malgré les vêtements, le skateboard et les sourires idiots qu’il aime arborer. Son personnage est ostensiblement inspiré de celui qu’incarnait Jonny Lee Miller dans Hackers (1995), qui lui-même semblait déjà âgé pour le rôle.

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Le nom Angela Bennett est effacé et remplacé par celui de Liz Marx, en temps réel sur Internet.

Ce retournement de situation, avec le « Sorcier », père de substitution, qui devient subitement le petit frère d’adoption de l’héroïne, aurait pu être une idée géniale. En effet, si « sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien », comme le dit le célèbre dessin humoristique de Peter Steiner, sur Internet on peut aussi ignorer quel rôle social vous a été attribué par votre âge, votre sexe, votre apparence physique, votre condition de santé ou vos origines sociales, tant que vous n’en faites pas état. L’idée aurait pu être brillante, donc, mais elle ne l’est pas, car comme toutes les idées intéressantes de la série, elle est gâchée par le manque de rigueur des scénaristes, par une réalisation approximative et par des personnages aux réactions absurdes.

Le personnage le plus absurde du feuilleton est un dénommé Sean Trelawney, qui est interprété par Joseph Bottoms, acteur qui a connu une célébrité éclair pour le film The Dove (1974) et qui a par la suite eu des rôles majeurs dans la mini-série Holocauste (1978) et le film Disney Le Trou noir (1979), avant d’être cantonné à des rôles mineurs pour la télévision. Chez les Prétoriens, Trelawney exécute tous les coups de force qui nécessitent de quitter son écran d’ordinateur et son clavier. Se faisant généralement passer pour un policier ou un agent du F.B.I., il apparaît chaque fois qu’Angela Bennett/Liz Marx a été signalée quelque part. Ce n’est d’ailleurs pas difficile puisqu’Angela elle-même passe son temps à se rendre dans les lieux où elle pense que les Prétoriens méditent un mauvais coup.

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Trelawney est un personnage au comique involontaire irrésistible : intelligent, acharné, il voit sa traque compromise à chaque épisode par des contingences quelconques qui aboutissent toujours à le faire souffrir : on ne compte pas le nombre d’accidents, de coups, de blessures, qu’il subit. Il n’a pas le moindre sous-fifre à commander, il exécute les basses-œuvres de ses employeurs dans une solitude complète. En fait, il n’est pas rare qu’il poursuive Angela sans jamais apparaître en même temps qu’elle à l’écran, et dans des récits secondaires plus ou moins incompréhensibles.
Trelawney est, chez les Prétoriens, celui qui se mouille, qui se compromet, au sein d’une organisation qui, généralement, agit à distance et sans se salir les mains. Ce jeu entre le virtuel et l’actuel était intéressant, mais il n’est pas exploité.

Dans la première partie de la série, le supérieur de Trelawney est un homme à la barbiche blanche, Mr. Olivier, interprété par Jim Byrnes, acteur et chanteur canadien connu pour le rôle de Joe Dawson dans la série Highlander. Mais, en milieu de saison, Mr. Olivier est mis sur la touche par les Prétoriens et est alors remplacé par un homme bien plus jeune, Mr. White, un milliardaire arrogant qui est censé nous évoquer Steve Jobs ou autre whiz kid de la Silicon Valley, et dont la physionomie me rappelle personnellement celle du cuisinier Cyril Lignac. Plusieurs autres personnages de Prétoriens sont escamotés en milieu de série, dont celui d’Anna Kelly (Kelli Taylor), une jeune hackeuse aux compétences informatiques redoutables qui semblait appelée à être la Nemesis d’Angela. Pas besoin d’être devin pour savoir ce qui s’est passé : face à des audiences lamentables, la chaîne a imposé aux producteurs de la série de réduire les frais et de rajeunir la distribution.

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Le méchant Trelawney se fait passer pour un (rassurant ?) agent de la NSA, mais « The Sorcerer » avertit Angela qu’elle court un danger mortel. Confondu, Trelawney sort son arme…

L’énorme problème de la série, ce ne sont pourtant pas les acteurs, mais bien les scénarios et la réalisation qui ne parviennent jamais à éveiller l’intérêt du spectateur.
Chacun des vingt-deux épisodes est centré sur un thème, souvent en rapport avec Internet, tels que le commerce en ligne, les paris en ligne, les « lanceurs d’alerte », la pédopornogaphie, les journalistes amateurs auteurs de webzines, les transactions boursières en ligne, les virus informatiques, les pannes générales intentionnelles ou encore le bug de l’an 2000, que les Prétoriens décident de déclencher, à leur profit, de manière anticipée. Je dois dire que d’un point de vue bêtement technique, je n’ai pas compris comment on pouvait avancer la date d’un problème dû au codage de la date dans les ordinateurs sans modifier ladite date sur les ordinateurs en question, mais peu importe, les questions techniques ne sont pas abordées avec une grande rigueur dans The Net.

Sean Trelawney

Sean Trelawney, le personnage burlesque du feuilleton. En haut à gauche, on le voit souffrant des yeux après que son patron, Mr Olivier, lui a envoyé un verre d’alcool dans les yeux. À droite, après avoir fui des paysans enragés dans des champs de maïs, il s’apprête sans le savoir à recevoir un coup de pelle sur le tête. En bas à gauche, Trelawney est menacé par une moissonneuse-batteuse, et à droite, il est, comme très souvent, en train de souffrir d’un coup reçu sur l’occiput. Les scénaristes cherchaient clairement à en faire un tueur froid, charmeur et intelligent, mais il s’avère si souvent maltraité qu’on le soupçonne d’être plus masochiste et suicidaire qu’autre chose.

Au tout début de The Net, les Prétoriens sont une organisation qui émane plus ou moins d’agents de l’État américain et qui a réuni, quinze ans avant le temps de la série, des informaticiens, des théologiens ou encore des philosophes, pour réfléchir à la marche du monde et mettre au point un système de communication sécurisé. Le père d’Angela en faisait partie. Mais ce groupe de travail a été rapidement dissous, et on apprend que ses hypothèses de catastrophes ont toutes été mises en pratique par les Prétoriens dans les années qui ont suivi. Par ailleurs, plusieurs participants au groupe de travail sont morts dans des accidents suspects.

Parfois, les activités des Prétoriens ne sont pas si « virtuelles » que cela et ils s’illustrent dans des activités habituelles aux Mafias traditionnelles : trafic de drogue ou d’organes, ou encore déversement de déchets radioactifs au large de San Francisco. Ces thèmes sont souvent intéressants, et parfois très modernes. La prise en charge de déchets nucléaires par le syndicat du crime, par exemple, qui est une réalité, n’a été révélée qu’il y a quelques années, ce qui signifie que les scénaristes de The Net ont imaginé cette activité criminelle dix ans avant que la justice italienne ne la découvre.

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Dans le quatorzième épisode, le directeur d’une maison de disques, qui travaille pour les Prétoriens, tue un jeune mélomane passionné qui utilise son site web pour dire du mal du disque d’un duo de Dee-jays dont il appréciait, jusqu’ici, le travail. En fait, ces musiciens, sous la pression de leur producteur, sont astreints à faire de la mauvaise musique dans le but de rapporter de l’argent rapidement et facilement, car, apprend-t-on, la musique électronique permet de gagner beaucoup d’argent facilement er rapidement. L’argent est évidemment destiné aux Prétoriens, mais voilà : pour que le public soit abusé, il faut que les critiques amateurs ne s’en mêlent pas — on comprend que les critiques « professionnels » sont, quand à eux,corrompus.

Avec une belle avance, là encore, les scénaristes traitent d’un sujet souvent dénoncé aujourd’hui, celui de l’évolution de l’industrie musicale, qui vise les retours sur investissement importants et rapides, en produisant des « coups » ponctuels fortement markétés et soutenus par une communication agressive, sans considération pour la carrière des artistes ou la qualité des œuvres. On a récemment pointé la même tendance au cinéma, avec des films aux coûts de production si élevés qu’ils ne permettent pas de prise de risque artistiques : le moindre échec commercial peut ruiner le studio qui en est responsable.

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L’épisode qui suit, le quinzième, est celui qui m’a le plus intéressé car il se déroule sur le campus de la faculté d’art du Maine. On y voit une jeune artiste exhibitionniste, Lucy, qui propose, pour œuvre, pour performance, de se livrer sur Internet, sans secret : elle vit sous les caméras, nuit et jour.

Ce scénario rapelle fortement l’émission de télé-réalité hollandaise Big Brother, mais il n’en est pas inspiré, car Big Brother a été diffusé à partir de septembre 1999, tandis que cet épisode l’a été en décembre de l’année précédente, soit dix mois plus tôt. La référence est plus directement le « lifelogging » du site JennyCam, actif de 1996 à 2003, qui montrait  toutes les trois minutes une photographie de la chambre de Jennifer Ringley, étudiante en économie, qui avait décidé de s’exposer volontairement de cette manière et dont la page web a connu, en son temps, un succès phénoménal.

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En haut, Jacob se moque de l’art contemporain et de Dain, un étudiant étranger (censément scandinave, je pense) . En bas, gag visuel assez discret : au lieu de frapper sur un clavier d’ordinateur pour aller sur le site web du FBI, Angela utilise le clavier d’un accordéon.

Les scénaristes profitent de cet épisode pour railler les artistes, notamment par le biais d’un long monologue de Jacob, face à un étudiant étranger qui expliquait que, puisqu’il est un artiste, il ne dessine pas. Le discours de Jacob évoque des concepts tels que le vide, le plein, l’absence, la présence, etc., de manière pédante et (donc) avec des mots français : « bourgeois », « a priori ». Il termine son monologue par cette affirmation : « The Net is Dada ». Plus tard, devant une photographie d’événement dramatique, Jacob explique à Angela qu’il faut se souvenir que ce n’est qu’une image puis se reprend en expliquant que les Beaux-Arts lui sont montés à la tête. Lorsqu’elle a une idée, Angela explique : « je me sens artiste ». Pour une raison incompréhensible, pendant toute une séquence on la voit surfer sur Internet non à l’aide d’un clavier d’ordinateur, mais avec celui d’un accordéon.

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Lorsque Lucy évoque sa roommate qui n’est jamais dans sa chambre puisqu’elle a « plus d’amants que de piercings », Trelawney soupire : « ces artistes… ».
Le projet des Prétoriens est de faire de Lucy une célébrité, en ajoutant un peu de piment dans sa vie : ils l’enlèvent et réclament une rançon. La jeune femme est complice mais compte rembourser la rançon, ainsi que les Prétoriens lui ont promis qu’ils feraient.

Le regard porté sur les artistes, par le biais des différents personnages qui sont montrés, énonce une quantité de clichés : prétention intellectuelle, opportunisme, sexualité débridée, exhibitionnisme, naïveté,…
Le regard porté sur les internautes, et particulièrement sur les cyber-artistes, est assez condescendant. Lorsque Lucy parle de ses amis, Trelawney lui dit « Si tu avais des amis, tu ne serais pas ici » (pas ici sur un site exhibitionniste). Et lorsqu’elle découvre qu’elle est tombée dans un piège, Mr. White lui dit : « Tu apprends un concept de valeur : la réalité ». On lit donc ici l’idée que l’internaute n’a pas de « vraie vie », que sa popularité en ligne ne vaut pas le fait d’avoir des amis, et que sa vision du monde est complètement artificielle.

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Au cours du dix-neuvième épisode, Angela parvient à obtenir des informations sur le quartier général des Prétoriens grâce à Mr. Olivier, qui a été abandonné par sa propre organisation. Avec l’aide de Jacob, elle y attire le F.B.I., qui mène un combat armé avec l’organisation criminelle tandis qu’Angela pirate le système informatique du quartier général. Arrêtée par les autorités qui la prennent pour Liz Marx, Angela finit par être crue et peut enfin retrouver son identité. On lui propose alors de suivre un entraînement au combat puis de s’associer avec Walter Cizelski, un enquêteur, pour fonder une unité spécialisée dans la cybercriminalité. Elle accepte, mais à la condition que son ami Jacob soit inscrit dans l’université du coin et puisse officier comme consultant indépendant. L’unité en question n’est composée que d’Angela, de Walter, et, quand il n’a rien d’autre à faire, de Jacob5.

Trelawney apparaît une dernière fois : infiltré parmi les policiers, il projette de tuer Angela, mais il s’y prend de manière si voyante qu’il est tué aussitôt par Walter. C’est la fin des Prétoriens ! Les trois épisodes qui suivent sont alors le début de ce qu’aurait pu être une seconde saison de la série, avec Angela en cyber-justicière qui neutralise des promoteurs de combats à mort sur Internet ou des lycéens qui ont monté un e-commerce de vente de gaz mortels qu’ils produisent en cours de Chimie. Cette histoire de gaz toxique est le sujet absurde de l’épisode vingt-et-un, qui vaut pour une curiosité : le petit chimiste criminel, Ted, est interprété par l’acteur Jeremy Renner, qui a récemment connu le succès dans Mission Impossible: Ghost Protocol, Thor et The Avengers (dans le rôle de Hawkeye) et The Bourne Legacy. Le seul autre acteur un peu célèbre que l’on croise dans la série est le catcheur et acteur Dwayne « The rock » Johnson.

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Pour l’ultime épisode, les scénaristes ont eu l’idée de faire enquêter Angela, Walter et Jacob sur des meurtres d’opposants à Internet : un militant pour un internet « propre » et une pasionaria évangélique pro-censure pour qui Internet est l’instrument de Satan. Des ennemis plus abstraits sont aussi visés : la fille d’un sénateur dont le père projette de réguler le Web marchand, ou encore un fabricant de circuits informatiques défectueux qui nuisent au bon fonctionnement du réseau. L’auteur des meurtres, qui semble éprouver un plaisir narcissique à être démasqué, est un grand ingénieur, l’inventeur des protocoles sur lesquels repose le réseau, nous dit-on, une sorte de Vint Cerf ou de Tim-Berners Lee, rendu riche et célèbre par son invention, et ayant décidé de se retirer des affaires pour cultiver calmement son potager tout en châtiant tous ceux qui ont le projet de réguler Internet. Il se voit comme un anticorps dans un réseau devenu une entité organique autonome.
Ce tueur en série vengeur de la neutralité du Net pirate les caméras de sécurité pour traquer ses futures victimes, puis fait des compilations de ces images qu’il poste sur Internet, mouillant au passage un entrepreneur aveugle qui a monté un service de voyeurisme en ligne. L’aveugle qui vend du voyeurisme, encore une excellente idée qui tombe à plat à cause de la manière dont elle est exploitée, ou plutôt, non exploitée.

Ce dernier épisode achève de faire du réseau Internet un lieu menaçant où tout le spectre de la dépravation et de la malignité humaine s’épanouit. La réalisation approximative et les invraisemblances constantes laissent tout de même penser que cet Internet anxiogène ne risque pas d’avoir convaincu le public, à l’époque précise où le nombre d’internautes connaissait une extension exponentielle.

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La représentation des interfaces n’est pas très soignée et ne ressemble pas à ce que le public utilisait à l’époque pour aller sur Internet. En effet, dans la série, tout le monde semble utiliser un même navigateur qui ne ressemble pas tellement à un navigateur web, où une image centrale est entourée de gros boutons gris. L’Internet présenté dans la série est avant tout en mouvement : on n’y voit quasiment rien d’autre que des animations en images de synthèse ou des vidéos, généralement filmées en direct. Ceux qui se souviennent du web de 1998 riront de ces vidéos fluides qui n’étaient pas du tout à l’ordre du jour en l’an six avant Youtube et alors que les connexions à haut-débit étaient encore rares, même aux États-Unis : The Net n’est pas un documentaire, donc.
Plus étonnant, la série anticipe la pratique de l’internet sans fil, puisque très vite, les réalisateurs ne s’embêtent plus à imposer à Angela ou à d’autres d’utiliser un câble pour connecter leur ordinateur portable à Internet : n’importe où, même dans un bus ou en voiture, il est possible de capter le réseau. Si les protocoles de notre actuel Wi-Fi existaient déjà en 1998, leur découverte par le grand public date, pour ce que j’en sais, de la démonstration de la technologie AirPort par Steve Jobs, en juillet 1999. Quand à la liaison satellite, autre technologie non-filaire d’accès au net, elle réclame un peu plus de matériel que le minuscule ordinateur portable qu’utilise Angela dans la série. Les scénaristes n’ont pas fait preuve d’imagination ou de prescience, ils se sont contentés de simplifier les questions techniques en oubliant volontairement de quelle manière on accédait typiquement au réseau à l’époque, en 1998.

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La dernière minute du dernier épisode de la série montre Angela qui médite en silence sur l’omniprésence des caméras de surveillance. Cette ultime séquence n’est pas inintéressante, mais n’a pas convaincu USA Network d’investir dans une seconde saison de la série.

Cette série poussive et mal écrite a tous les défauts des feuilletons des années 1990 (Highlander, X-FilesLa Sentinelle, Le Caméléon, Demain à la une, Robocop, Stargate, Loïs et Clark, Code Lisa, Babylon V, Docteur QuinnProfiler,…) mais n’est sauvée ni par l’inventivité ou les personnages forts qui ont fait le charme de ceux que l’on retient de l’époque6. Comme beaucoup de séries de l’époque qui profitaient des conditions fiscales avantageuses offertes par la Colombie Britannique, celle-ci est intégralement tournée à Vancouver7, ce qui lui confère une ambiance un peu décalée lorsque l’action est censée se dérouler dans des villes dotées d’une forte personnalité, comme New York ou San Francisco.

Cette série reste intéressante parce qu’elle répercute et participe à fixer toutes sortes de poncifs liés au réseau et qui n’étaient pas encore aussi ancrés dans les esprits qu’ils le sont à présent. Bien que les héros de The Net soient censés être des « nerds » passionnés par Internet, le regard qui est porté est au fond très négatif et fait du réseau un environnement hostile où s’épanouissent tous les vices et où l’humanité se dilue dans une virtualité impossible à contrôler, si ce n’est par ceux qui l’organisent dans un but malhonnête. Le métier de programmeur, tel que le présente la série, se limite à deux activités possibles : créer des virus, ou créer des contre-virus. Les qualités objectives d’Internet, comme la liberté d’expression ne sont évoquées que comme idéologies naïves et irresponsables.

  1. En anglais, la série et le film ont le même nom, The Net. En français, en revanche, le film se nomme Traque sur Internet, et la série, Traques sur Internet, au pluriel, donc. La série a été montrée en France sur TF1 et a été éditée en DVD. L’édition DVD est peu soignée, et a rendu l’illustration de cet article difficile, car il s’est avéré est impossible de re-visionner rapidement des épisodes sur ordinateur — ce que je dois faire pour extraire des images de la série. Pour pouvoir prendre les images d’un épisode, il a fallu que je le revoie intégralement, impossible de sauter à un endroit précis. []
  2. En anglais Praetorians, du nom du service de sécurité rapprochée de l’empereur à Rome, la Garde prétorienne. []
  3. La phrase qui résume l’intrigue au début de chaque épisode est : «My Name is Angea Bennett, I discovered a group of computer terrorist, they erased my life, they made me into a criminal. I’m not going to stop until I get my life back. If they did this to me they could this to you».. []
  4. Il arrive à Angela Bennett d’utiliser des noms d’emprunt mais elle conserve toujours son prénom, ce qui aide souvent les Prétoriens à la localiser. []
  5. Je soupçonne les scénaristes d’avoir prévu de faire de Walter un « sweetheart » éternellement en suspens, comme dans tant de séries d’aventure depuis Clair de Lune. On notera que Traques sur Internet a pour héros une femme célibataire et à qui cet état ne semble pas peser. L’ordre patriarcal est tout de même présent avec la question du père absent mais aussi avec la chasteté de l’héroïne, qui opère comme une virginité symbolique. []
  6. En fait, The Net semble même dépassé, car à la même période, dans le registre de l’aventure, on pouvait voir des séries autrement plus modernes telles que Buffy The Vampire Slayer, Alias ou encore Dark Angel. []
  7. Vancouver, le « Hollywood du Nord », est aujourd’hui encore le second plus important lieu de tournage de séries étasuniennes, juste après Los Angeles. []