septembre 16th, 2013 Posted in indices, Les pros | 24 Comments »
Les machines contre l’emploi
J’ai appris (merci Émeline) l’existence d’une étude, réalisée par deux chercheurs d’Oxford, qui affirme que d’ici une vingtaine d’années, quarante-cinq pour cent des emplois actuellement proposés aux États-Unis pourront être pourvus par des ordinateurs, en remplacement des travailleurs.

Le dodo, un mouton à une corne, et la poule rouge de Maurice. Gravure du XVIIe siècle.
Et il n’est plus question des emplois ouvriers de l’industrie, dont beaucoup sont d’ores et déjà remplacés par des automates, mais d’emplois administratifs ou de services. C’est sans doute vrai, et cela fait peur, parce que nous ne sommes plus à l’époque où l’on rêvait qu’un jour « les robots travailleront pour nous », l’expérience nous a plus ou moins convaincus que le gain de temps et d’argent ne sera pas partagé, mais échoira à ceux qui seront en mesure d’en profiter. Ce constat n’a rien de neuf. Comme le notait Proudhon en son temps, l’automatisation, toujours plus perfectionnée, aboutit mécaniquement à un transfert du revenu du travail, à une hausse de la production, à une baisse générale des revenus. Proudhon remarque que c’est aux ouvriers que l’on reproche de ne pas savoir gérer la situation :
La hausse de la production a longtemps été amortie par la consommation, mais il semble que l’on arrive aux limites de ce qui est soutenable. J’ai lu quelque part que l’on avait, en cinquante ans, multiplié le nombre d’objets qui se trouvent dans nos maisons par douze. Or ce chiffre déjà vertigineux l’est encore plus si l’on veut bien se souvenir que les objets qui se trouvent dans une maison en 2013 sont d’une nature différente de ceux qui s’y trouvaient en 1963, lesquels étaient généralement destinés à durer. La cadence de renouvellement d’équipements tels que les outils de bricolage ou l’électro-ménager ne cesse d’augmenter, et sur ce point, il existe des chiffres.
Les objets qui sont faits pour n’être utilisés qu’une fois tous les deux ans, comme certains ustensiles de cuisine ultra-spécialisés, sont, a priori, bien plus courants aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Il faut dire qu’ils sont bien moins chers à l’achat : un couteau électrique vaut le prix d’une paire de ciseaux mécaniques de qualité moyenne, et l’on trouve pour quelques dizaines d’euros des machines à barbe-à-papa, à hot-dogs, des fontaines à chocolat, des chauffe-assiettes, des tranche-ananas, des carrousels à épices électriques, etc., etc.

Une sélection d’ustensiles culinaires ultra-spécialisés, autrefois réservés aux professionnels de la restauration – professionnels qui n’achèteraient précisément jamais ces ustensiles-là, puisqu’ils sont trop fragiles pour être adaptés à un usage intensif.
Souvent, le prix très bas se paie à l’usage, et j’ai par exemple l’impression que des millions de personnes ont, un jour, acheté une machine à faire les pâtes, qui se contentera d’encombrer un placard parce qu’elle n’a, finalement, jamais bien fonctionné. Et je ne parle pas des tire-bouchons brevetés et autres gadgets du concours Lépine destinés à l’ouverture facile des huîtres. Outre l’absurdité qu’il y a à vouloir disposer chez soi de tout l’appareillage des métiers de la restauration, cela a un coût écologique important : ces appareils sont produits, réclament des ressources, et, une fois cassés ou jetés, doivent être recyclés, lorsque c’est possible, ou viennent encombrer des décharges.
Le problème n’est pas moins grave dans le domaine des gadgets électroniques, toujours plus nombreux, souvent spécialisés, gourmands en ressources rares, rendus de plus en plus difficiles à recycler par leur compacité, et disposant d’une durée de vie parfois très faible : la tendance des smartphones, mini-pcs et tablettes est de vendre des appareils dont la batterie, une fois morte, n’est pas remplaçable et impose donc de jeter l’appareil lui-même.
L’augmentation régulière de la consommation, c’est finalement ce qu’on nomme la « croissance », et cela ressemble toujours plus à la fuite en avant désespérée d’un système qui vise le profit d’un petit nombre plus que le bien-être général.

Une autre astuce connue pour gagner plus d’argent : dégrader le produit. À gauche, on voit que les passagers en classe économique sur un jumbo-jet des années 1960 disposaient d’un confort infiniment supérieur à celui des mêmes actuellement, dont les genoux touchent le siège suivant. (note : on me signale en commentaire que la photo des années 1960 n’est pas prise dans un véritable avion mais est un prototype, qui, par conséquent, n’a qu’une valeur anecdotique. Je laisse malgré tout l’image car elle est amusante).
Le bien être partagé n’aurait pas besoin de croissance, la croissance comme valeur en soi ne s’explique que dans un contexte de concurrence où ceux qui n’avancent pas plus vite que d’autres finissent par disparaître.
Proudhon note que le progrès mécanique, loin d’alléger la charge de travail de chacun, augmente la servitude, en tout cas dans un système composé, comme il le dit, d’une classe qui commande et qui jouit et d’une classe qui obéit et qui souffre :
Après avoir frappé des métiers manuels, la mécanisation touche désormais des professions administratives, donc. Et dans un sens, c’est très bien, car à de rares exceptions près, si une tâche peut être assumée par une machine, c’est que c’est une tâche sans grand intérêt, une tâche mécanique et répétitive.
Le problème, on l’a vu au-dessus, vient du fait que l’économie de temps réalisée grâce à la machine ne sert pas au bien-être du travailleur, à qui l’on n’offre pas plus de temps, ni plus d’argent, que l’on ne dédommage en aucune manière et à qui on parvient de moins en moins à fournir un emploi plus digne de la sophistication de son système nerveux central.
Bullshit jobs
Le mois dernier, David Graeber, qui enseigne l’anthropologie à la London school of economy, a publié dans le très engagé Strike! Magazine un article intitulé Bullshit Jobs, formule que les médias français ont choisi de traduire par « boulots à la con ». L’article a connu un succès complètement inattendu, il a été lu des centaines de milliers de fois et a fait augmenter sensiblement le tarif d’hébergement du site de Strike! Magazine.

Deux scarabées bousiers se disputant leur trésor (photo : Rafael Brix). Cet animal passe sa vie à pousser des boules d’excréments qu’il amène dans son terrier et qui lui servent de nourriture. Leur métier est littéralement un « bullshit job » (bullshit == merde de bovin), et pourtant, ces Sisyphes miniature sont extrêmement utiles à l’écosystème, à la fois par la manière dont ils assainissent les champs et y évitent la prolifération des mouches, et parce qu’ils enrichissent les sols de minéraux.
L’auteur commence par rappeler la prédiction de l’économiste John Maynard Keynes qui, en 1930, affirmait avec optimisme que les progrès techniques réduiraient la semaine du travailleur de la fin du XXe siècle à une quinzaine d’heures de labeur. Ce qu’explique Graeber, c’est que le calcul était juste, le nombre total d’heures nécessaire pour faire tourner l’économie, même en prenant en compte l’extension de la consommation, correspond aux estimations de Keynes, et l’auteur affirme même que dans une quantité extravagante de professions, les gens ne travaillent que quinze heures, alors même qu’ils sont présents sur leur lieu de travail huit heures par jour. Il ajoute que dans bien des cas, ces employés ont une très forte conscience de l’inutilité de leur métier : ils n’ont pas un emploi parce que leur force de travail est utile à quelque chose, mais parce qu’il faut les occuper. Il note enfin quelque chose que j’ai souvent remarqué moi-même (et même écrit ici), qui est que ce sont les métiers les plus indispensables qui sont, généralement, les moins rémunérés et dont les employés sont les plus maltraités : faites disparaître les éboueurs et les infirmières, et du jour au lendemain, plus rien ne fonctionne. Faites disparaître les membres du conseil d’administration d’une société du Cac40, et personne ne s’en rendra compte.
Un éditorialiste de The Economist, piqué au vif par le succès de l’article de Graeber, et peut-être par la remarque que le capitalisme était arrivé, comme le socialisme soviétique en son temps, à devoir donner des faux emplois aux gens, a tenu à y répondre avec un article pas très convaincant qui explique que l’économie toute entière, de la production à la finance en passant par la vente, était devenu extrêmement complexe et que c’est ce qui expliquait l’impression que certaines tâches sont absurdes. Dans cet article de The Economist, je remarque un fatalisme vis à vis de l’évolution du travail : « les métiers qui réclament un niveau de flexibilité particulièrement élevé, ou de la créativité, ou de l’empathie, devraient persister à embaucher (pour un temps). Pourtant, la plupart des emplois de bureau finiront comme le dodo ».
Je trouve amusante cette référence au dodo, malheureux pigeon géant de l’Océan indien, pour parler du travail, car cela me fait instantanément penser à la formule « métro, boulot, dodo », si populaire pendant les trente glorieuses pour dénoncer la manière dont l’existence peut être altérée par le travail, qui en fait une morne routine.

Une gravure de 1601 qui montre l’arrivée des hollandais sur l’Île Maurice à la toute fin du XVIe siècle. Soucieux de rentabilité financière avant tout, les colons hollandais, venus avec des esclaves africains et malgaches, ont épuisé les ressources naturelles de l’île, causant notamment la disparition d’une essence locale d’ébène, de la poule rouge de Maurice et du dodo. L’image montre bien l’échelle industrielle à laquelle les colons organisent la pêche, la fabrication de contenants et d’embarcations, et même, la religion. Le dodo n’a pas disparu parce qu’il n’avait pas de prédateur, mais parce qu’il a rencontré une activité humaine destructrice, mue par le profit, le retour d’investissement rapide, et dénuée du moindre souci de pérennité.
Dans une interview de Rue89, la politologue Béatrice Hibou impute l’impression de travail inutile à l’augmentation du nombre de tâches administratives (contrôle, audits, évaluations, protocoles de travail) dans d’innombrables professions, du fait notamment d’une obsession générale de sécurité qui se traduit par une extension des tâches bureaucratiques, qui sont parfois perçues comme une forme de maltraitance. Je pense que Béatrice Hibou et David Graeber ont raison in fine : de nombreuses heures de travail sont employées à des tâches inutiles ou absurdes, et parfois aussi, à jouer à Angry Birds ou à discuter sur Facebook. Les gens ne seraient-ils pas mieux, chez eux, à rechercher, à étudier, ou tout simplement à vivre, comme le proposait Bertrand Russell dans son lumineux Éloge de l’oisiveté ?
Et s’il y a de moins en moins d’heures de travail à pourvoir pour faire fonctionner la machine, pourquoi ne pas les partager équitablement, plutôt que de continuer à maintenir des sociétés déséquilibrées dans lesquelles l’actif est contraint à des heures de présence plus ou moins inutiles sur son un lieu de travail qu’il ne supporte, parfois, que par la peur qu’il a de devenir un chômeur, tandis que les chômeurs sont toujours plus nombreux, et pourtant stigmatisés comme fautifs de ne pas accepter de travailler pour le même salaire que des ouvriers chinois ? Le travail est inscrit dans une économie de rareté de manière un peu artificielle, il pourrait tout à fait être organisé différemment.

Régulièrement, on parle d’un changement radical de la durée du temps de travail, mais ce discours est, paradoxalement, de moins en moins audible. De gauche à droite : le Sauvage (1973), journal écologiste lancé par le Nouvel Observateur ; Travailler deux heures par jour, véritable best-seller du collectif Adret, en 1977 ; Travailler une heure par jour (2010), par le collectif Bizi.
Vendredi dernier, à Ce Soir ou Jamais, l’économiste « atterré » Jean-Marie Harribey résumait ce qui empêche l’augmentation de la productivité d’aboutir à une baisse du temps de travail : « Si le curseur entre revenu du travail et revenu du capital n’est pas figé, alors la question se résout. Depuis les maîtres des forges jusqu’au Medef, eux ils ont compris que derrière la question du partage du travail, il y a la question du partage des revenus ».
Maintenir les inégalités est effectivement une raison forte à l’injonction actuelle au « travailler plus ». Une répartition de l’emploi déséquilibrée, une peur du chômage, le recours au mythe dix-neuvièmiste de l’ouvrier vertueux qui « perd sa vie à la gagner » (et plus encore à faire gagner sa vie à la personne qui exploite son labeur), l’idée que le travail donne la dignité, tout cela permet de maintenir des rémunérations iniques. Mais ce n’est pas le fruit d’une conjuration, il n’y a pas eu de réunion secrète à Davos pour décider qu’il faudrait imprimer dans les esprits que ne travailler « que » trente-cinq heures, c’est être un fainéant. Il n’y en a pas eu besoin, parce que cela s’inscrit dans une très vieille tradition, c’est même écrit dans la Genèse (3:19) : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière ».

Gustave Doré, L’enfer de Dante, chant 7.
« Tu peux, mon fils, voir à présent le souffle court / des biens qui sont confiés à la fortune / pour qui les humains se combattent / car tout l’or qui est sous la lune / et a été, ne pourrait donner le repos / à une seule de ces âmes lassées. »
Moins noble : j’aurais pu citer les Shadocks (1968), dessin animé qui se moquait ouvertement du travail, à une époque où l’on pouvait oser une telle chose.
Mais ma théorie sur les raisons qui font que l’on persiste à vouloir que la plupart des gens soient occupés quarante heures par semaine malgré une capacité de production sans commune mesure avec celle de nos trisaïeux, qui pourrait nous permettre de profiter de notre temps, ne remonte pas à la Bible. Je vois en fait deux raisons, l’une est consciente, et l’autre nettement moins.

Le pauvre poète, par Carl Spitzweg (1839). En pleine période romantique (et l’année de la naissance officielle de la photographie), Spitzweg fait un portrait à la fois attendri et comique de l’artiste bohème, qui sacrifie son bien-être à sa passion, et qui, plutôt que de se mesurer aux éléments déchaînés dans des paysages sauvages, tente d’échapper aux fuites de son toit (et sans doute aux relances de son propriétaire) dans une mansarde misérable.
La raison consciente, c’est la concurrence. En effet, s’il existe un pays où les gens travaillent beaucoup pour rien, et d’autres où ils travaillent peu pour un gros salaire, on comprend que certaines entreprises envoient l’emploi là où il est le moins cher. De leur point de vue, c’est une bonne affaire : le salarié tunisien qui gagne 140 euros par mois pour 48 heures de travail est moins coûteux que le salarié hollandais qui gagne 3000 euros par mois pour seulement 30 heures de travail. Un point intéressant à noter, cependant : il y a plus de 15% de chômeurs en Tunisie, mais moins de 5% aux Pays-Bas. Ce que l’on voit dans cet exemple, c’est que la manière dont les multinationales profitent de l’écart de niveau de vie entre les pays est logique de leur point de vue, mais pas spécialement profitable aux populations, cela ne fonctionne que tant que l’on veut qu’il y ait des gens plus cruellement exploités que d’autres.
Et quand l’affreux Serge Dassault explique que les français devraient aligner leurs prétentions salariales sur le marché de l’emploi en Chine, non seulement il ne parle à aucun moment de réduire ses revenus personnels, mais il veut au contraire les accroître. Sa fortune est estimée à plus de neuf milliards de dollars, soit l’équivalent de la dette extérieure de pays tels que la Syrie ou le Costa Rica.

Il y a six mois, lors du passage de Marion Montaigne dans le cadre de mon cycle de conférences, j’ai appris qu’elle préparait un album avec les sociologues des riches, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon. Je me suis retenu d’en parler, en me disant que c’était peut-être un secret, mais ça ne l’est plus puisque le livre est annoncé.
Riche, pourquoi pas toi ?, c’est le titre, aurait pu s’écrire sans le point d’interrogation final, puisque l’album traite de l’habitus des riches et donc des raisons pour lesquelles vous et moi ne nous sentons pas à notre place dans certains lieux et pouvons voir notre vie sociale ruinée par un gain au loto. J’ai une petite idée du contenu du livre, mais je ne l’ai pas encore lu. Nul doute qu’il sera extrêmement réjouissant.
La raison inconsciente, c’est l’angoisse du vide, la peur que les individus qui disposent de temps libre ne soient pas, ou pas tous, capables d’en faire quelque chose de bon. C’est en partie la raison pour laquelle la troisième république a construit les écoles sur le modèle des prisons ou autre lieux de discipline et rendu l’instruction obligatoire : plus que d’éduquer véritablement, le but était de contenir.
La vraie éducation, c’est à dire le progrès personnel, on ne le donne pas au vulgaire, on le donne aux bourgeois. Les bourgeois sont éduqués au temps-libre, ils savent lire, ils aiment lire, ils savent discuter, ils savent jouer du piano, ils savent dessiner, ils savent manier un voilier, ils savent monter à cheval, ils savent voyager, ils savent prendre des vacances, ils savent manger. En un mot : ils savent profiter.

Bien sûr, tous ne savent pas faire tout cela à la fois, et on trouvera des bourgeois mal éduqués autant que des prolétaires qui savent s’occuper dignement lorsqu’ils sont désœuvrés, mais l’important n’est pas là, l’important est que l’opinion n’y croit pas, car dans une société basée sur le mépris et la méfiance (deux grandes armes de la concurrence), imaginer le loisir de l’autre, surtout avant l’âge de la retraite (où l’on a la réputation d’être devenu inoffensif) donne le vertige : libres de leur temps, que feront les gens ? Vont-ils boire ? Commettre des délits ? Traîner dans les rues ? S’envoyer des SMS ?
L’unique éducation au temps libre est consumériste, tout est censé pouvoir s’acheter, et on a même fini par inventer les loisirs quantifiés, évalués, jugés, ainsi qu’on le voit avec les émissions de « télé-réalité » où des gens vont manger les uns chez les autres, s’invitent les uns aux mariages des autres, puis s’attribuent mutuellement des notes.
Plus étrange, encore, on invente les loisirs délégués. L’argumentaire commercial pour l’appareil-photo intégré au nouveau téléphone d’Apple est assez inquiétant :

Une page du site d’Apple qui vante l’appareil photo qui équipe le dernier iPhone : « Il est bien plus logique d’apprendre à l’iPhone à produire de superbes images, que d’apprendre à des millions de personnes à devenir des experts de la photo ». (merci à Jérôme M. qui me l’a signalé)
…Cette fois, la machine ne se contente pas de prendre un emploi, elle vole le loisir ! L’appareil et son logiciel savent prendre des photographies et privent l’amateur du plaisir de le faire par lui-même.
La solution à l’équation du temps libre est exactement le contraire de ce que propose Apple, ou de ce que propose la télévision — loisir passif, hiérarchique —, la solution c’est bien entendu d’offrir à chacun une éducation au temps-libre, à la lecture, au voyage, à la créativité, à la gratuité, à l’échange, au partage. Enfin à tout ce à quoi les vrais bourgeois sont éduqués et qui leur permet de faire comme si l’argent n’existait pas ou n’avait pas d’importance. Et peut-être, d’ailleurs, faudrait-il commencer ici : supprimer l’argent, ce moyen d’échange qui sert principalement à régler les problèmes dont il est la cause.
En attendant, que faire ? S’aménager, entre intellectuels précaires, bourgeois déclassés et bobos anarchisants, des « zones d’autonomie temporaire » sur le web, en faisant semblant que la bêtise et la violence n’existent plus ? Faut-il se cacher à la campagne, comme la communauté de hackers de Sur l’onde de choc (1975), de John Brunner (dont on attend la réédition depuis trop longtemps) ? Apprendre à fabriquer, à réparer ? Saboter le capitalisme en créant des monnaies alternatives, des modes d’échange ou de production nouveaux et qui échappent au système ? Faut-il faire perdre leur valeur à l’argent et au labeur ? Faut-il instituer un « revenu de base », un « revenu de vie » ? Faut-il éteindre le poste ? Faut-il être à son compte ? Faut-il créer des coopératives ? Faut-il occuper Wall Street ? Conspirer au grand jour, comme H.G. Wells ?
Eh bien je n’en ai aucune idée.