Profitez-en, après celui là c'est fini

Un numériseur de livres à construire soi-même

octobre 26th, 2013 Posted in Brève, Design, publication électronique | 10 Comments »

En s’appuyant sur les plans du DIY Book Scanner de l’artiste, ingénieur et hacker Daniel Reetz, les amis de la Quadrature du Net ont construit leur propre numériseur de livres. Benjamin Sonntag en faisait la démonstration tout à l’heure.

La structure en bois est simple mais assez futée et permet de tenir le livre ouvert et plaqué contre des vitres sans risquer de dommages. L’ensemble ne coûte pas cher à réaliser, si l’on excepte l’ordinateur utilisé pour faire tourner le logiciel et les appareils photo.

La partie droite et la partie gauche du livre font chacune face à une lampe et à un appareil photo. Les appareils utilisés sont deux compacts de marque Canon, ce qui permet d’utiliser le Canon Hack Development Kit, un logiciel qui permet de piloter l’appareil photo directement depuis l’ordinateur.

En quelques minutes, Benjamin a scanné les soixante-quatre pages d’une curiosité que j’avais amené pour l’occasion : l’édition 1938 du Petit Roi d’Otto Soglow, qui est la première bande dessinée jamais publiée par Gallimard, et, excusez du peu, sous label NRF !

Moment convivial autour d’un thé et de gâteaux, dans le noir. Avec notamment les bibliothécaires Lionel Maurel et Silvère Mercier.

Ce genre d’équipement devrait permettre d’accélérer la numérisation des publications qui se trouvent dans le domaine public, mais aussi de documents qui, pour différentes raisons, ne sont pas numérisées : brochures, illustrés, fanzines, presse, mais aussi cahiers manuscrits ou carnets de dessins originaux.

bookscanner_5

Le bookscanner est un outil pragmatique de diffusion du savoir et de recouvrement de leur souveraineté culturelle par les citoyens, jusqu’ici soumis — sans le savoir, souvent — à des accords suspects entre Google et des institutions publiques qui lui ont concédé une clause d’exclusivité en échange de ne pas avoir à se charger eux-mêmes de la numérisation de leur patrimoine imprimé. De notre patrimoine.

Parution de «L’Homme le plus doué du monde»

octobre 16th, 2013 Posted in Lecture, Personnel | 2 Comments »

ablest_couvRedécouvert comme auteur littéraire au début des années 1970, le journaliste Edward Page Mitchell (1852-1927) ne signait pas ses nouvelles de science-fiction et de fantastique, lesquelles étaient publiées dans les colonnes du Sun, un quotidien new-yorkais, sans avertissement ni signe quelconque qui permette de les distinguer des dépêches ou des tribunes « sérieuses ». Avec des années d’avance sur Herbert George Wells, il a proposé des histoires mettant en scène l’invisibilité ou le voyage dans le temps. En 1879, il a publié une étonnante nouvelle intitulée The ablest man in the world. On y rencontre des thèmes qui nous sont devenus familiers, tels que l’ordinateur conscient et le cyborg, et même l’ordinateur tout court, et ceci près de trois quarts de siècle avant que le grand public n’entende parler de l’informatique. Il ne s’agit pourtant pas d’un récit fantastique, mais bien de science-fiction.
On peut lire les nouvelles de Page Mitchell en anglais sur Internet1, et il semble que quelques nouvelles aient été traduites en français, mais elles sont difficiles à se procurer. Pour le plaisir, j’ai traduit The Ablest man in the world, sous le titre L’homme le plus doué du monde. Mes amis de Franciscopolis me font l’honneur de publier cette traduction sous la forme d’un petit livre de quatre-vingt seize pages, livre qui outre la nouvelle contient aussi un cahier d’illustrations documentaires et une longue postface de ma plume qui fait le point sur le contexte scientifique, historique, technique et culturel de l’époque, sur l’auteur et sur la manière dont son œuvre s’inscrit dans l’histoire de la science-fiction2.

ablest_1

Le livre n’est pas cher : 9 euros. Il est distribué par les Presses du Réel et se trouve en librairie ou dans la boutique en ligne du distributeur, mais sans doute pas sur Amazon.
Son numéro ISBN est 978-2-9544208-3-7.

  1. The Tachypomp and other stories by Edward Page Mitchell, sur le site Forgotten Futures. []
  2. Générique : je remercie Anne Owens, qui a relu et corrigé ma traduction, Hélène Coste qui a relu l’ensemble, Jean-Michel Géridan et son assistant Gaël Gouault pour le graphisme, et enfin Yann Owens dont une œuvre sert d’illustration pour la couverture. []

Télévision diabolique (1971)

octobre 11th, 2013 Posted in Écrans et pouvoir, Série, Vintage | 2 Comments »

Je me suis offert le luxe du coffret les inédits fantastiques, édité par l’Ina, qui contient des série ou des téléfilms méconnus de l’ORTF, aux thèmes science-fictionnesques ou fantastiques. La majorité des histoires sont des adaptations d’auteurs classiques : Jules Verne, Gaston Leroux, Gérard de Nerval, Franz Kafka, Maurice Allain et Pierre Souvestre, Marcel Aymé, Jan Potocki, Henry James, Honoré de Balzac et même Adolfo Bioy Casares1.

voyageur_siecles

On trouve aussi quelques créations originales, comme la mini-série Le voyageur des siècles (1971), amusante histoire dans laquelle un scientifique des années 1980 (le futur, au moment où est réalisé la série), profitant des travaux de son grand-oncle du siècle précédent, remonte le temps pour le rencontrer et part avec lui un siècle plus tôt encore, pour empêcher la Révolution française en donnant à Louis XVI de judicieux conseils de gouvernement et en enseignant au roi des technologies telles que le moteur à explosion ou la machine à coudre. En allant vérifier l’effet de leur manipulation de l’histoire quelques années plus tard, les deux hommes comprennent qu’ils ont fait plus de mal que de bien : les guerres sont plus meurtrières que jamais, la Révolution ne s’est pas déclenchée en France mais a conquis la Prusse, devenue belliqueuse. Ils cherchent alors à convaincre un petit commerçant en tissus nommé Napoléon Bonaparte de reprendre les rennes du pays. Mais ils abandonnent finalement cette idée et se contentent d’annuler leurs propre intervention sur le passé… Ce Retour vers le futur avant l’heure est plutôt charmant. Il est réalisé par Jean Dréville et écrit par Noël-Noël, deux hommes qui étaient eux-mêmes un peu « du passé » à la création de la série, puisqu’ils avaient commencé leur carrière des décennies auparavant, à l’aube du cinéma parlant.

malefices

La deuxième création originale que j’ai visionné pour l’instant est la série La brigade des maléfices, qui date de la même année : 1971. Il s’agit d’une sorte de X-Files ou de Fringe imaginé par Claude-Jean Philippe2 dans lequel, lorsqu’elle est désemparée par un cas, la police fait appel à une brigade secrète qui n’est composée que de deux personnes : l’inspecteur Paumier (Léo Campion3), et son assistant Albert. Le premier épisode est une sombre histoire de fées que ne perçoivent que les rêveurs, les appareils photo, les caméras et les magnétophones. Des hommes, attirés par leurs charmes, disparaissent. Au terme de son enquête, l’Inspecteur Paumier explique que tous ces hommes disparus finiront par revenir d’eux-mêmes : fin de l’enquête !

Diablegris

La Brigade des maléfices, épisode 4 : La Créature. Diablegris, de la société M.F.S.T.0., pousse un célibataire à lui donner son âme en échange d’une femme parfaite. Le diable est interprété par Pierre Brasseur, et sa victime, par Claude Brasseur, fils du précédent.

Dans le quatrième épisode, le diabolique Diablegris/Diablevert commercialise des femmes gonflables magiquement animées, qu’il fait passer pour des robots ménagers ultra-modernes, dont la beauté indifférente pousse les hommes au suicide. Un épisode à mon sens passionnant à décortiquer dans la perspective de l’histoire du statut des femmes et de ses mutations de l’époque, au même titre que Stepford Wives ou Ma sorcière bien-aimée.
Le sixième et dernier épisode parle quant à lui des grands changements urbanistiques : on y voit un fantôme du XVIIIe siècle qui hante une barre HLM et y souffre des problèmes d’insonorisation et de l’agressivité des voisins de palier.
Le ton général de la série est badin, la réalisation très molle et on peine à garder les yeux ouverts de bout en bout. On voit passer des visages familiers : Jacques François, Pierre et Claude Brasseur, Philippe Clay, Anny Duperrey, Pierre Vernier, Jean Luisi,…

Le fantôme du H.L.M.

La Brigade des maléfices, épisode 6 : Le fantôme du H.L.M.

Même s’il a de nombreux défauts, le second épisode, intitulé la septième chaîne, m’a particulièrement intéressé. En 1971, parler d’une septième chaîne relève de la science-fiction : la télévision française n’a alors que deux chaînes nationales et s’apprête, l’année suivante, à voir la naissance d’une troisième. C’est près de vingt ans plus tard, en 1989, que La Sept (pour Société d’éditions de programmes de télévision), future Arte, commencera à émettre.

malefices_7e_1

Dans un petit immeuble parisien, un jeune homme tue son épouse. Il accuse la télévision de l’avoir poussé à le faire, car il soupçonnait sa femme de le tromper avec un personnage d’un feuilleton diffusé sur une chaîne qui n’existe pas — la septième, donc. Très rapidement, la brigade des maléfices découvre que le poste de télévision du jeune couple a été loué à une société, Belzébor, dont le gérant est Diablevert/Diablegris, l’ennemi habituel de l’inspecteur Paumier. Interprêté par le légendaire Pierre Brasseur, Diablevert pratique des tarifs attractifs pour les jeunes mariés et leur propose un téléviseur qui capte une chaîne expérimentale. On ne connaît pas ses motivations, mais ses téléviseurs sont équipés d’une caméra. Chaque soir, Diablevert observe ses victimes et met en scène une émission symétrique. Les jeunes mariés mangent leur repas modeste face à un téléviseur qui leur renvoie une image améliorée de leur quotidien : des gens plus beaux, plus riches, plus distingués, qui se trouvent face à eux à faire les mêmes choses qu’eux : manger, se dire des gentillesses, s’offrir des cadeaux ou se disputer. Équipés d’oreillettes, les deux acteurs adaptent leur jeu et leurs répliques à ce que vivent leurs spectateurs au moment où ils le vivent. L’émission est un peu absurde (on y voir un couple qui mange, rien d’autre) mais sa manière de servir de miroir à la réalité semble fasciner ses spectateurs.

malefices_7e_2

Après quelques jours de ces émissions, la confusion entre le réel et la fiction s’installe. Dans l’émission, l’épouse fait une description précise de la femme avec qui elle soupçonne son mari de la tromper, or cette description est le portrait exact de la jeune télespéctatrice qui se trouve devant le poste, Marie, laquelle, attirée par un cadeau que lui faisait la maison Belzébor, était justement rentrée en retard chez elle ce jour là, amenant son époux Antoine à de sombres soupçons. Antoine sort alors son fusil, mais Cette fois, prévenue de ce qui allait advenir par l’inspecteur Paumier, qui était parvenu à entrer en contact avec le couple d’acteurs, la police entre dans le studio de télévision de Diablevert et interrompt l’émission, qui était tournée en direct, en s’adressant, face caméra, au jeune couple, et en leur disant qu’ils ont été manipulés. La catastrophe a été évitée de peu, car le commissaire Muselier — le personnage sceptique de la série — refusait de faire intervenir ses hommes, non parce qu’il n’avait pas confiance en Paumier, mais parce qu’il ne voulait pas rater son feuilleton à la télévision. Lorsque l’on cherche Diablevert, il a disparu4.

malefices_7e_3

Malgré une réalisation médiocre, ce scénario contient les germes d’une féroce critique des médias : face à une réalité magnifiée, les téléspectateurs délaissent une vie quotidienne qu’ils jugent décevante en comparaison, et en viennent à la violence. On ressort du visionnage avec l’impression fort curieuse d’avoir vu un « mashup » absurde du Vidéodrome de David Cronenberg et des plus poussifs épisodes de la série ORTF Les brigades du tigre.

Bien que diffusée en plein été, La Brigade des maléfices semble avoir connu un grand succès en son temps et mériterait à mon avis d’être reprise aujourd’hui, avec des standards de réalisation et de scénarisation un peu plus élevés.

malefices_7e_4

On dit facilement que les auteurs ou le public français sont « cartésiens », ne sont pas portés vers la science-fiction et le fantastique, mais le nombre d’œuvres qui ont été produites dans ces domaines et qui sont à redécouvrir contredisent ce poncif.

  1. Pour l’invention de Morel, évidemment. []
  2. Claude Jean-Philippe, acteur, réalisateur, producteur, est notamment connu pour avoir animé le ciné-club de France 2 de 1971 à 1996. []
  3. Léo Campion a été caricaturiste, acteur et chansonnier. Anarchiste, Franc-maçon et fondateur de la confrérie de tastefesse, il a été le premier objecteur de conscience en Belgique en 1933, avec son ami Hem Day, au cours d’un procès très médiatisé… Qui a abouti à leur renvoi d’une armée à laquelle ils ont été jugés indignes d’appartenir puisqu’ils la refusaient. []
  4. Notons que Pierre Brasseur est mort l’année suivante, en 1972. []

Ibm Informatique #13 (1975)

octobre 7th, 2013 Posted in Images, Lecture, Vintage | 5 Comments »

Je me suis fait prêter1 une relique : le numéro treize d’une revue nommée IBM-Informatique, qui est datée de l’année 1975 et dont le thème est le rapport entre informatique et création visuelle.

ibm_informatique_13

En couverture, une citation de Paul Valéry : « Qu’est-ce qu’il y a de plus mystérieux que la clarté ? ».
Le texte d’introduction, intitulé L’Art et l’ordinateur, est signé Pierre Demarne, qui a été un peintre surréaliste, un crltique d’art, mais aussi un employé d’IBM, co-rédacteur du Que Sais-je? consacré aux Ordinateurs électroniques (plus tard renommé Les Ordinateurs tout court) qui a été réédité avec constance de la fin des années 1950 au milieu des années 19802.

ibm_informatique_13_4

Les autres textes, qui sont parfois des extraits de textes publiés ailleurs, émanent de praticiens ou de théoriciens importants : Herbert Franke, Yona Friedman, Grace C. Hertlein, Charles Csuri, Abraham A. Moles, Gérard Blanchard, G.F. Kammerer Luka, Alan Kitching, A. Michael Noll. L’unique auteur dont je ne connaisse rien d’autre est Gilbert Letac, d’IBM France, qui signe un article sur l’esthétique industrielle.

ibm_informatique_13_1

Le magazine montre une sélection d’œuvres d’un très grand nombre d’artistes à l’époque spécialisés dans le domaine : Vera Molnar, Manfred Mohr, Herbert Franke, Charles Csuri, John Whitney, Edwin Catmull, A. Michael Noll, Frank Böttger, Sylvia Roubaud, Rolf Woelk,… En tout, plus de quatre vingt noms sont cités.

ibm_informatique_13_2

On remarque une présence de l’Université Paris 8 avec le groupe Art et Informatique de Vincennes3 avec Hervé Huitric et Monique Nahas, qui présentaient ici des sérigraphies réalisées à partir de trames programmées informatiquement.

ibm_informatique_13_3

L’ensemble fait près de cent pages, dans un format un peu supérieur au A4.
Je n’ose pas le scanner, de peur d’en détruire la reliure, il faudrait que j’utilise le scanner à livres de la Quadrature du Net.

  1. merci à Pierre Lecourt, de MiniMachines, qui m’a confié ce précieux concentré d’époque. []
  2. Je remercie Paul Sanda, des éditions Rafael de Surtis, qui m’a confirmé qu’il s’agissait bien d’une même et unique personne. []
  3. Le groupe Art et Informatique de Vincennes, lié au laboratoire d’Intelligence artificielle de Paris 8, a toujours un site web, même si celui-ci semble n’avoir pas été mis à jour depuis des années : http://www.ai.univ-paris8.fr/~gaiv/. []

Parlons Bible avec Ananias et Saphira

septembre 25th, 2013 Posted in Lecture | 12 Comments »

Je mentionne souvent une histoire tragique qui me semble passionnante à plus d’un titre. Voilà comment je la raconterais aujourd’hui :

Un couple d’adeptes a un jour vendu sa propriété pour donner l’argent aux responsables d’une secte. Ils ont cependant conservé une partie de l’argent pour eux, sans le dire. Apprenant qu’il n’avait pas eu toute la somme, le gourou a convoqué le mari pour lui reprocher d’avoir gardé une partie du prix du champ qu’il avait vendu, accusant le diable de l’avoir inspiré, et lui disant qu’en ne lui donnant pas tout, l’homme avait menti à Dieu. L’adepte a quitté l’entretien mort, et le gourou a affirmé que c’était Dieu lui-même qui l’avait tué. Il a ensuite fait emporter le corps du trépassé puis, trois heures plus tard, a convoqué son épouse, pour lui faire le même reproche. On l’a retrouvée morte, elle aussi, et cela a servi d’exemple pour les autres adeptes.

Ce fait-divers sordide est en fait l’histoire d’Ananias et Saphira (ou Ananie et Saphire), que l’on peut lire dans les actes des apôtres.

ananias_2

Illustrations trouvées sur le site d’une mission évangéliste. L’image d’Ananias mort aux pieds de Pierre et d’un autre apôtre se rattache à l’imagerie du meurtre dans les fictions policières, non ?

Si vous n’êtes pas familier de la Bible des chrétiens, les Actes compilent des histoires qui mettent en scène les actions des proches de Jésus Christ après sa mort et la naissance de l’Église en tant qu’institution.
Le méchant gourou est en fait Saint Pierre, le premier pape :

5:1 Mais un homme nommé Ananias, avec Saphira sa femme, vendit une propriété,
5:2 et retint une partie du prix, sa femme le sachant ; puis il apporta le reste, et le déposa aux pieds des apôtres.
5:3 Pierre lui dit : Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton coeur, au point que tu mentes au Saint Esprit, et que tu aies retenu une partie du prix du champ ?
5:4 S’il n’eût pas été vendu, ne te restait-il pas ? Et, après qu’il a été vendu, le prix n’était-il pas à ta disposition ? Comment as-tu pu mettre en ton coeur un pareil dessein ? Ce n’est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu.
5:5 Ananias, entendant ces paroles, tomba, et expira. Une grande crainte saisit tous les auditeurs.
5:6 Les jeunes gens, s’étant levés, l’enveloppèrent, l’emportèrent, et l’ensevelirent.
5:7 Environ trois heures plus tard, sa femme entra, sans savoir ce qui était arrivé.
5:8 Pierre lui adressa la parole : Dis-moi, est-ce à un tel prix que vous avez vendu le champ ? Oui, répondit-elle, c’est à ce prix-là.
5:9 Alors Pierre lui dit : Comment vous êtes-vous accordés pour tenter l’Esprit du Seigneur ? Voici, ceux qui ont enseveli ton mari sont à la porte, et ils t’emporteront.
5:10 Au même instant, elle tomba aux pieds de l’apôtre, et expira. Les jeunes gens, étant entrés, la trouvèrent morte ; ils l’emportèrent, et l’ensevelirent auprès de son mari.
5:11 Une grande crainte s’empara de toute l’assemblée et de tous ceux qui apprirent ces choses.

Actes 5:1-11, Bible de Louis Segond, 1910

Quelques lignes plus tôt, le récit fait le portrait du chrétien exemplaire : « Joseph, surnommé par les apôtres Barnabas, ce qui signifie fils d’exhortation, Lévite, originaire de Chypre, vendit un champ qu’il possédait, apporta l’argent, et le déposa aux pieds des apôtres ».

Je mentionne souvent cette histoire pour montrer que le « nouveau testament » est loin d’être aussi inattaquable que beaucoup l’imaginent, même s’il faut, pour s’en convaincre, lire un peu entre les lignes. J’imagine qu’un juge d’instruction aurait mis Pierre en examen pour escroquerie et meurtre.

ananias_1

Ananias et Saphira en livres à colorier, pour enfants.

Mais ce qui me surprend le plus avec cette histoire, c’est d’en lire des justifications. Car loin d’être un récit un peu honteux, anecdotique, dont les prêtres minimiseraient l’existence, l’histoire d’Ananias et Saphira est souvent utilisée, et particulièrement chez les protestants, comme exemplaire de ce que la foi doit être entière, qu’on ne saurait être croyant à demi. Cette histoire a beaucoup été commentée par les Catholiques tout au long du Moyen-âge, et continue de l’être, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit beaucoup utilisée pour le catéchisme de nos jours.

« Dans ce récit, nous voyons la tricherie, le mensonge. Un couple s’est fait piéger par le malin qui, par ses paroles doucereuses, leur a inspiré de mauvais sentiments. Ils ont voulu paraître aux yeux de l’assemblé et des apôtres, comme des chrétiens consacrés mais l’appât du gain a été le plus fort. Ils voulaient conserver leurs richesses en gardant une part pour eux, tout en faisant croire qu’ils donnaient tout. »

Attention aux pièges (Femmes Chrétiennes)

« Le partage des biens est présenté comme ayant un lien direct avec l’unité de la communauté et le témoignage de la résurrection. Le lecteur moderne est choqué par le sort du couple qui est exécuté pour son péché, mais le but recherché ne semble pas être le sort des individus mais plutôt celui de la communauté. Le récit se termine avec la conséquence ecclésiale : toute l’Église éprouve une grande crainte. Le drame n’est pas tant la mort de deux individus que la fin de l’harmonie dans la communauté qui devait être « un seul corps et une seule âme » (Actes 4,32). »

« La confiance en Dieu, née de la prédication des apôtres, a cédé la place à l’esprit de duplicité et de mensonge, révélateurs de la présence satanique. Cette conversion à Satan ne manque pas de s’extérioriser par des attitudes moralement douteuses (en faisant mine d’aider les pauvres de l’Église, Ananias et Saphira flattent leur propre ego). Mais le délit n’est pas d’ordre éthique, il est théologique. Il y a mise en question frontale de la communion ecclésiale, création de l’Esprit, et mise en danger de sa mission d’annonce de la Parole au monde ».

La foi dans les Actes : Ananias et Saphira (union des églises évangéliques libres de France)

« Leur mort instantanée, qu’il ne faut évidemment pas prendre à la lettre, symbolise ici, en la dramatisant, leur exclusion de la communauté (…) c’est le Saint Esprit qu’ils ont provoqué Lors de la comparution des coupables, on aurait ou s’attendre, plutôt qu’à une condamnation, à un appel à la repentance, davantage dans la ligne de l’Esprit incarné par Jésus. Les circonstances de la première communauté chrétienne ne sont plus les nôtres ».

« Après tout, on peut penser qu’Ananias et Saphira sont des gens généreux, et que donner la moitié de son gain n’est déjà pas si mal, ce qui rend terrible et injuste leur punition. N’est-ce pas dans les sectes qu’on exige des gens qu’ils abandonnent tous leurs biens ? Mais l’auteur des Actes nous montre explicitement que la question ne réside pas dans le plus ou moins de générosité. Celle-ci n’est que la conséquence d’un véritable choix moral et existentiel ».

On voit que le dernier commentaire compare la situation à ce qui se passerait dans une secte, avant de se reprendre : ce n’est pas une question d’argent, c’est une question morale et existentielle. Existentielle, c’est certain, puisque les héros de cette histoire n’existaient plus après leur entretien avec Simon Pierre.

La mort de Saphire, par Nicolas Poussin ~1654

La mort de Saphire, par l’immense Nicolas Poussin ~1654.

La foi altère souvent le jugement : on veut tellement se convaincre que ce en quoi on croit ne peut avoir aucun défaut qu’on en vient à justifier l’injustifiable. Et plus le croyant est intelligent, parfois, plus il mobilise ses moyens intellectuels pour cette tâche. Bien sûr, ça marche aussi avec la foi dans un parti politique, dans le nationalisme, ou dans une idéologie quelconque : une fois que l’on adhère à quelque chose, on n’a plus les idées claires, à force de résister à toute contradiction, et pendant ce temps, on se fait vider les poches par plus lucide que soi.

Au fond, ce sont Ananias et Saphira qui avaient raison : croire en une cause ne doit pas empêcher de garder un peu d’esprit critique. Ce n’est pas pour une simple histoire d’argent que ces gens se sont fait tuer par le « gardien des clefs du paradis », c’est parce que leur bon sens menaçait son pouvoir.

Hypatie et Catherine (hacking fictionnel)

septembre 18th, 2013 Posted in Fictionosphère, Sciences | 6 Comments »

Au hasard d’une conversation sur Twitter, j’ai parlé de Sainte Catherine d’Alexandrie, personnage intéressant dont j’étais sûr d’avoir raconté l’histoire sur ce blog, mais vérification faite, non, je n’ai jamais parlé d’elle1. Même si je me suis juré de me concentrer sur d’autres tâches dans les semaines qui viennent, je prends le temps d’écrire quelques lignes au sujet de l’incroyable création de cette sainte qui a inspiré les célèbres « catherinettes », les filles de vingt-cinq ans qui signalent, par leur couvre-chef, qu’elles languissent de se marier.

Cartes postales dédiées à Sainte Catherine, de diverses époques.

Cartes postales dédiées à Sainte Catherine, de diverses époques. Il existe plusieurs prières associées à la fête de Sainte Catherine : avant vingt-cinq ans, on demande un mari doux et agréable. Après vingt-cinq ans, qu’il soit supportable, et après trente ans, n’importe qui. Voici une prière citée par Wikipédia :
Sainte Catherine, soyez bonne / Nous n’avons plus d’espoir / qu’en vous / Vous êtes notre patronne / Ayez pitié de nous / Nous vous implorons à genoux / Aidez-nous à nous marier / Pitié, donnez-nous un époux / Car nous brûlons d’aimer / Daignez écouter la prière / De nos cœurs fortement épris / Oh, vous qui êtes notre mère / Donnez-nous un mari

Sainte Catherine d’Alexandrie m’intéresse, parce qu’elle est un exemple brillant de la manière dont le catholicisme a combattu les histoires qui l’embarrassaient, en recourant à la confusion, imposant ses propres fictions en remplacement d’autres histoires, comme le coucou qui a été pondu dans le nid du passereau s’assure d’être le seul à profiter de la nourriture en projetant à l’extérieur les œufs de ses parents adoptifs. Ici, il s’agissait de faire disparaître la légende d’une grande philosophe de l’antiquité, Hypatie d’Alexandrie. C’est ce que j’appelle du Hacking2 fictionnel.

Quelques représentations d'Hypatie d'Alexandrie (XIXe siècle)

Quelques représentations d’Hypatie d’Alexandrie (XIXe siècle)

Hypatie, née vers l’an 370 de notre ère, était la fille de Théon le mathématicien, directeur du premier musée d’Alexandrie, et a été la plus importante philosophe néo-platonicienne de la ville, qui était alors un des plus grands centres intellectuels du monde connu. On ne sait quasiment rien de ses travaux, qui ont brûlé avec la bibliothèque d’Alexandrie3, mais on sait qu’elle a étudié la philosophie à Athènes, qu’elle s’intéressait aux mathématiques, à l’astronomie, et à la philosophie en général. Voilà ce que disait d’elle, en 440, l’historien Socrate le scolastique, de dix ans son cadet4 :

elle était parvenue à un tel degré de culture qu’elle surpassait sur ce point les philosophes, qu’elle prit la succession de l’école platonicienne à la suite de Plotin, et qu’elle dispensait toutes les connaissances philosophiques à qui voulait ; c’est pourquoi ceux qui, partout, voulaient faire de la philosophie, accouraient auprès d’elle. La fière franchise qu’elle avait en outre du fait de son éducation faisait qu’elle affrontait en face à face avec sang-froid même les gouvernants. Et elle n’avait pas la moindre honte à se trouver au milieu des hommes ; car du fait de sa maîtrise supérieure, c’étaient plutôt eux qui étaient saisis de honte et de crainte face à elle.

Elle était, par ailleurs, très belle, et la légende dit qu’elle est restée vierge.
Malheureusement pour elle, l’époque était à la conquête de l’Empire romain par les chrétiens. Cent ans plus tôt, pour des raisons politiques, l’empereur Constantin avait fait du Christianisme, alors minoritaire dans l’Empire, une religion impériale. Les autres religions n’étaient pas interdites, mais dès ce moment, le nombre d’évêques n’a fait qu’augmenter et la nouvelle religion s’est imposée sans partage partout où elle était en mesure de le faire.

Plusieurs éditions illustrées du très populaire Hypatia, de Charles Kingsley.

Plusieurs éditions illustrées du Hypatia, de Charles Kingsley (1853). Écrit pour dénigrer le catholicisme et les prêtres en général (mais affirmant la supériorité du christianisme sur les religions du temps), le roman contient des intrigues secondaires inutiles au récit, qu’il relie notamment aux invasions barbares.

À l’époque de la gloire d’Hypatie, l’évêque Cyrille5, patriarche d’Alexandrie, faisait fermer les synagogues et autres lieux de culte non-chrétiens de la cité. Le préfet Oreste, qui s’opposait à ce projet, était un ami d’Hypatie, et Cyrille a excité les chrétiens contre la philosophe.
Voilà ce qui arrive, en l’an 415 de notre ère, toujours selon Socrate le scolastique :

 Contre elle alors s’arma la jalousie ; comme en effet elle commençait à rencontrer assez souvent Oreste, cela déclencha contre elle une calomnie chez le peuple des chrétiens, selon laquelle elle était bien celle qui empêchait des relations amicales entre Oreste et l’évêque. Et donc des hommes excités, à la tête desquels se trouvait un certain Pierre le lecteur, montent un complot contre elle et guettent Hypatie qui rentrait chez elle : la jetant hors de son siège, ils la traînent à l’église qu’on appelait le Césareum, et l’ayant dépouillée de son vêtement, ils la frappèrent à coups de tessons ; l’ayant systématiquement mise en pièces, ils chargèrent ses membres jusqu’en haut du Cinarôn et les anéantirent par le feu. Ce qui ne fut pas sans porter atteinte à l’image de Cyrille d’Alexandrie et de l’Église d’Alexandrie ; car c’était tout à fait gênant, de la part de ceux qui se réclamaient du Christ que des meurtres, des bagarres et autres actes semblables soient cautionnés par le patriarche. Et cela eut lieu la quatrième année de l’épiscopat de Cyrille, la dixième année du règne d’Honorius, la sixième du règne de Théodose, au mois de mars, pendant le Carême.

Hypatie serait morte à l’âge de quarante-cinq ans.
De nombreux auteurs, notamment à partir du XVIIIe siècle, ont fait d’Hypatie une sainte païenne, vierge martyr du fanatisme religieux. Sa grande popularité vient sans doute du roman Hypatia, publié par Charles Kingsley en 1853 et dont le but était clairement de s’en prendre au catholicisme. Tout dernièrement, Alejandro Amenábar a consacré un film à Hypatie d’Alexandrie, Agora (2009), qui calque le cliché contemporain du fanatisme musulman sur des chrétiens et veut prouver par là que la bêtise et la cruauté n’ont pas de religion. Je n’ai pas détesté ce film, quoi qu’il lui manque, à mon goût, quelque chose — mais je ne saurais dire quoi.

H

Agora (2009), par Alejandro Amenábar. Hypatie est interprétée par Rachel Weisz.

Si des histoires qui veulent rendre justice à Hypatie sont courantes, la première institution à utiliser son histoire fut l’Église. Il faut dire que la fureur abominable de ces chrétiens qui se mettent en bande pour humilier, torturer, assassiner et démembrer une femme dont le seul crime est d’avoir été belle et intelligente ne fait pas spécialement honneur aux appels à la tolérance et à l’amour universel dispensés par le fondateur de leur religion.

Catherine

Catherine d’Alexandrie, inflexible face à l’assemblée de philosophes qu’a réuni l’empereur pour lui faire abandonner sa foi. Fresque peinte en 1428 par Masolino di Panicale (1383-1440), chapelle Sainte-Catherine de la basilique Saint Clément du Latran, à Rome.

Plutôt que de calomnier Hypatie (ce qui a été un peu fait : elle a notamment été accusée de sorcellerie), l’Église l’a chassée des esprits en la remplaçant par une sainte inventée pour l’occasion, Catherine d’Alexandrie6. Censément née vers l’an 290 (mais apparue dans les textes à partir du VI ou VIIe siècle seulement), Catherine était, selon la légende dorée, issue d’une famille noble d’Alexandrie. Éduquée à la philosophie, elle était d’une intelligence rare. Une nuit, le Christ lui est apparu en songe, et elle a décidé de lui consacrer sa vie. Elle a aussi tenté de convertir l’empereur Maxence à sa foi, et celui-ci a décidé de mettre la dévote à l’épreuve, en la faisant débattre de philosophie face à cinquante savants. La manœuvre s’est retournée contre lui : les savants, conquis par le discours de la jeune femme, décident comme un seul homme de se convertir au Christianisme. Excédé, l’empereur fait exécuter ses savants et propose à Catherine de l’épouser, ce que la jeune femme refuse catégoriquement. Elle est alors suppliciée à l’aide d’une roue à pointes, mais l’instrument de torture se brise et ses pointes blessent les bourreaux : miracle ! Mais, ainsi qu’on le remarque souvent dans les histoires de saints, Dieu veut bien faire un ou deux miracles, mais pas dix de suite : Maxence fait décapiter Catherine, qui en meurt bel et bien, cette fois. De son cou, jaillit du lait.

Le supplice

Le supplice de la roue esquivé par Sainte Catherine grâce à une intervention divine. Toujours par Masolino di Panicale.

On voit bien le parallèle entre cette histoire et celle d’Hypatie, si ce n’est que l’intelligence du raisonnement est remplacée par la foi aveugle, et que c’est la représentante du christianisme qui est le martyr du despotisme impie et non la philosophe païenne qui est victime de l’Église.
Aujourd’hui, Catherine est la sainte patronne des étudiants, des philosophes, et bien entendu celle des filles à marier qui ont dépassé vingt-cinq ans et dont on a peur qu’elles finissent, comme on disait il y a peu encore, « vieilles filles ». L’histoire d’une grande savante, morte de n’avoir jamais voulu s’aliéner à quiconque, dieu ou mortel, a été remplacée par un conte bigot, invoqué par les parents qui ont peur de ne jamais réussir à se débarrasser de leur fille, et qui veulent que celles-ci portent un chapeau ridicule pour que leur impatience soit connue !

  1. En fait, je l’ai évoquée au cours de mon intervention consacrée aux scientifiques de fiction lors du colloque Sciences et Fiction, en mai dernier à la Gaîté Lyrique. Je la rapprochais du professeur Arroway (Jodie Foster) dans le film Contact : les femmes scientifiques de fiction sont souvent des martyrs de l’obscurantisme — même si, dans Contact, l’histoire se termine mieux. []
  2. J’utilise le mot « hacking » au sens de détournement, de transformation d’un objet pour lui faire faire autre chose que ce qui était prévu. []
  3. Le contenu de cette bibliothèque qui ambitionnait de compiler tout le savoir du monde, a sans doute éprouvé plusieurs destructions tragiques accidentelles ou intentionnelles, notamment liées à des conflits religieux. Les historiens ne sont pas fixés sur les causes et les auteurs de la ou des destructions de la bibliothèque. []
  4. Je prends ces citations sur la page que Wikipédia consacre à Hypatie. []
  5. Cyrille n’est pas seulement un saint, avec deux fêtes — le 9 et le 27 juin —, il est aussi un des trente-cinq docteurs de l’Église. []
  6. Sainte Catherine d’Alexandrie est fêtée le 25 novembre. Entre 1961 (sous le pontificat de Jean XXIII) et 2002 (à la toute fin du pontificat de Jean Paul II), l’Église a officiellement douté qu’elle fût un personnage historique mais, sans doute à cause de l’extrême popularité de cette sainte, a fini par faire marche arrière. []

Des boulots dodos, de la mécanisation, et de l’urgence d’une formation au temps-libre

septembre 16th, 2013 Posted in indices, Les pros | 24 Comments »

Les machines contre l’emploi

J’ai appris (merci Émeline) l’existence d’une étude, réalisée par deux chercheurs d’Oxford, qui affirme que d’ici une vingtaine d’années, quarante-cinq pour cent des emplois actuellement proposés aux États-Unis pourront être pourvus par des ordinateurs, en remplacement des travailleurs.

Le Dodo

Le dodo, un mouton à une corne, et la poule rouge de Maurice. Gravure du XVIIe siècle.

Et il n’est plus question des emplois ouvriers de l’industrie, dont beaucoup sont d’ores et déjà remplacés par des automates, mais d’emplois administratifs ou de services. C’est sans doute vrai, et cela fait peur, parce que nous ne sommes plus à l’époque où l’on rêvait qu’un jour « les robots travailleront pour nous », l’expérience nous a plus ou moins convaincus que le gain de temps et d’argent ne sera pas partagé, mais échoira à ceux qui seront en mesure d’en profiter. Ce constat n’a rien de neuf. Comme le notait Proudhon en son temps1, l’automatisation, toujours plus perfectionnée, aboutit mécaniquement à un transfert du revenu du travail, à une hausse de la production, à une baisse générale des revenus. Proudhon remarque que c’est aux ouvriers que l’on reproche de ne pas savoir gérer la situation :

(…) mais, comme la clientèle est flottante, dès que le travail et le salaire manquent, on crie à l’abus du mariage, on accuse l’imprévoyance des ouvriers. L’économie politique, c’est-à-dire le despotisme propriétaire, ne peut jamais avoir tort : il faut que ce soit le prolétariat.

La hausse de la production a longtemps été amortie par la consommation, mais il semble que l’on arrive aux limites de ce qui est soutenable. J’ai lu quelque part que l’on avait, en cinquante ans, multiplié le nombre d’objets qui se trouvent dans nos maisons par douze. Or ce chiffre déjà vertigineux l’est encore plus si l’on veut bien se souvenir que les objets qui se trouvent dans une maison en 2013 sont d’une nature différente de ceux qui s’y trouvaient en 1963, lesquels étaient généralement destinés à durer. La cadence de renouvellement d’équipements tels que les outils de bricolage ou l’électro-ménager ne cesse d’augmenter, et sur ce point, il existe des chiffres2.
Les objets qui sont faits pour n’être utilisés qu’une fois tous les deux ans, comme certains ustensiles de cuisine ultra-spécialisés, sont, a priori, bien plus courants aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Il faut dire qu’ils sont bien moins chers à l’achat : un couteau électrique vaut le prix d’une paire de ciseaux mécaniques de qualité moyenne, et l’on trouve pour quelques dizaines d’euros des machines à barbe-à-papa, à hot-dogs, des fontaines à chocolat, des chauffe-assiettes, des tranche-ananas, des carrousels à épices électriques, etc., etc.

Une sélection d'ustensiles culinaires.

Une sélection d’ustensiles culinaires ultra-spécialisés, autrefois réservés aux professionnels de la restauration – professionnels qui n’achèteraient précisément jamais ces ustensiles-là, puisqu’ils sont trop fragiles pour être adaptés à un usage intensif.

Souvent, le prix très bas se paie à l’usage, et j’ai par exemple l’impression que des millions de personnes ont, un jour, acheté une machine à faire les pâtes, qui se contentera d’encombrer un placard parce qu’elle n’a, finalement, jamais bien fonctionné. Et je ne parle pas des tire-bouchons brevetés et autres gadgets du concours Lépine destinés à l’ouverture facile des huîtres. Outre l’absurdité qu’il y a à vouloir disposer chez soi de tout l’appareillage des métiers de la restauration, cela a un coût écologique important : ces appareils sont produits, réclament des ressources, et, une fois cassés ou jetés, doivent être recyclés, lorsque c’est possible, ou viennent encombrer des décharges.
Le problème n’est pas moins grave dans le domaine des gadgets électroniques, toujours plus nombreux, souvent spécialisés, gourmands en ressources rares, rendus de plus en plus difficiles à recycler par leur compacité, et disposant d’une durée de vie parfois très faible : la tendance des smartphones, mini-pcs et tablettes est de vendre des appareils dont la batterie, une fois morte, n’est pas remplaçable et impose donc de jeter l’appareil lui-même.
L’augmentation régulière de la consommation, c’est finalement ce qu’on nomme la « croissance », et cela ressemble toujours plus à la fuite en avant désespérée d’un système qui vise le profit d’un petit nombre plus que le bien-être général.

...

Une autre astuce connue pour gagner plus d’argent : dégrader le produit. À gauche, on voit que les passagers en classe économique sur un jumbo-jet des années 1960 disposaient d’un confort infiniment supérieur à celui des mêmes actuellement, dont les genoux touchent le siège suivant. (note : on me signale en commentaire que la photo des années 1960 n’est pas prise dans un véritable avion mais est un prototype, qui, par conséquent, n’a qu’une valeur anecdotique. Je laisse malgré tout l’image car elle est amusante).

Le bien être partagé n’aurait pas besoin de croissance, la croissance comme valeur en soi ne s’explique que dans un contexte de concurrence où ceux qui n’avancent pas plus vite que d’autres finissent par disparaître.
Proudhon note que le progrès mécanique, loin d’alléger la charge de travail de chacun, augmente la servitude, en tout cas dans un système composé, comme il le dit, d’une classe qui commande et qui jouit et d’une classe qui obéit et qui souffre3 :

Et ce que nous disons du chemin de fer est vrai de toutes les industries : toujours l’homme et la machine se poursuivent, sans que le premier puisse arriver au repos, ni la seconde être assouvie. Quels que soient donc les progrès de la mécanique, quand on inventerait des machines cent fois plus merveilleuses que la mule-jenny, le métier à bas, la presse à cylindre ; quand on découvrirait des forces cent fois plus puissantes que la vapeur : bien loin d’affranchir l’humanité, de lui créer des loisirs et de rendre la production de toute chose gratuite, on ne ferait jamais que multiplier le travail, provoquer la population, appesantir la servitude, rendre la vie de plus en plus chère, et creuser l’abîme qui sépare la classe qui commande et qui jouit, de la classe qui obéit et qui souffre.

Après avoir frappé des métiers manuels, la mécanisation touche désormais des professions administratives, donc. Et dans un sens, c’est très bien, car à de rares exceptions près, si une tâche peut être assumée par une machine, c’est que c’est une tâche sans grand intérêt, une tâche mécanique et répétitive.
Le problème, on l’a vu au-dessus, vient du fait que l’économie de temps réalisée grâce à la machine ne sert pas au bien-être du travailleur, à qui l’on n’offre pas plus de temps, ni plus d’argent, que l’on ne dédommage en aucune manière et à qui on parvient de moins en moins à fournir un emploi plus digne de la sophistication de son système nerveux central.

Bullshit jobs

Le mois dernier, David Graeber, qui enseigne l’anthropologie à la London school of economy, a publié dans le très engagé Strike! Magazine un article intitulé Bullshit Jobs, formule que les médias français ont choisi de traduire par « boulots à la con ». L’article a connu un succès complètement inattendu, il a été lu des centaines de milliers de fois et a fait augmenter sensiblement le tarif d’hébergement du site de Strike! Magazine.

Rafael Brix

Deux scarabées bousiers se disputant leur trésor (photo : Rafael Brix). Cet animal passe sa vie à pousser des boules d’excréments qu’il amène dans son terrier et qui lui servent de nourriture. Leur métier est littéralement un « bullshit job » (bullshit  == merde de bovin), et pourtant, ces Sisyphes miniature sont extrêmement utiles à l’écosystème, à la fois par la manière dont ils assainissent les champs et y évitent la prolifération des mouches, et parce qu’ils enrichissent les sols de minéraux.

L’auteur commence par rappeler la prédiction de l’économiste John Maynard Keynes qui, en 1930, affirmait avec optimisme que les progrès techniques réduiraient la semaine du travailleur de la fin du XXe siècle à une quinzaine d’heures de labeur. Ce qu’explique Graeber, c’est que le calcul était juste, le nombre total d’heures nécessaire pour faire tourner l’économie, même en prenant en compte l’extension de la consommation, correspond aux estimations de Keynes, et l’auteur affirme même que dans une quantité extravagante de professions, les gens ne travaillent que quinze heures, alors même qu’ils sont présents sur leur lieu de travail huit heures par jour. Il ajoute que dans bien des cas, ces employés ont une très forte conscience de l’inutilité de leur métier : ils n’ont pas un emploi parce que leur force de travail est utile à quelque chose, mais parce qu’il faut les occuper. Il note enfin quelque chose que j’ai souvent remarqué moi-même (et même écrit ici), qui est que ce sont les métiers les plus indispensables qui sont, généralement, les moins rémunérés et dont les employés sont les plus maltraités : faites disparaître les éboueurs et les infirmières, et du jour au lendemain, plus rien ne fonctionne. Faites disparaître les membres du conseil d’administration d’une société du Cac40, et personne ne s’en rendra compte.

Un éditorialiste de The Economist, piqué au vif par le succès de l’article de Graeber, et peut-être par la remarque que le capitalisme était arrivé, comme le socialisme soviétique en son temps, à devoir donner des faux emplois aux gens, a tenu à y répondre avec un article pas très convaincant qui explique que l’économie toute entière, de la production à la finance en passant par la vente, était devenu extrêmement complexe et que c’est ce qui expliquait l’impression que certaines tâches sont absurdes. Dans cet article de The Economist, je remarque un fatalisme vis à vis de l’évolution du travail : « les métiers qui réclament un niveau de flexibilité particulièrement élevé, ou de la créativité, ou de l’empathie, devraient persister à embaucher (pour un temps). Pourtant, la plupart des emplois de bureau finiront comme le dodo »4.
Je trouve amusante cette référence au dodo, malheureux pigeon géant de l’Océan indien, pour parler du travail, car cela me fait instantanément penser à la formule « métro, boulot, dodo », si populaire pendant les trente glorieuses pour dénoncer la manière dont l’existence peut être altérée par le travail, qui en fait une morne routine5.

Les hollandais

Une gravure de 1601 qui montre l’arrivée des hollandais sur l’Île Maurice à la toute fin du XVIe siècle. Soucieux de rentabilité financière avant tout, les colons hollandais, venus avec des esclaves africains et malgaches, ont épuisé les ressources naturelles de l’île, causant notamment la disparition d’une essence locale d’ébène, de la poule rouge de Maurice et du dodo. L’image montre bien l’échelle industrielle à laquelle les colons organisent la pêche, la fabrication de contenants et d’embarcations, et même, la religion. Le dodo n’a pas disparu parce qu’il n’avait pas de prédateur, mais parce qu’il a rencontré une activité humaine destructrice, mue par le profit, le retour d’investissement rapide, et dénuée du moindre souci de pérennité.

Dans une interview de Rue89, la politologue Béatrice Hibou impute l’impression de travail inutile à l’augmentation du nombre de tâches administratives (contrôle, audits, évaluations, protocoles de travail) dans d’innombrables professions, du fait notamment d’une obsession générale de sécurité qui se traduit par une extension des tâches bureaucratiques, qui sont parfois perçues comme une forme de maltraitance6. Je pense que Béatrice Hibou et David Graeber ont raison in fine : de nombreuses heures de travail sont employées à des tâches inutiles ou absurdes, et parfois aussi, à jouer à Angry Birds ou à discuter sur Facebook. Les gens ne seraient-ils pas mieux, chez eux, à rechercher, à étudier, ou tout simplement à vivre, comme le proposait Bertrand Russell dans son lumineux Éloge de l’oisiveté ?
Et s’il y a de moins en moins d’heures de travail à pourvoir pour faire fonctionner la machine, pourquoi ne pas les partager équitablement, plutôt que de continuer à maintenir des sociétés déséquilibrées dans lesquelles l’actif est contraint à des heures de présence plus ou moins inutiles sur son un lieu de travail qu’il ne supporte, parfois, que par la peur qu’il a de devenir un chômeur, tandis que les chômeurs sont toujours plus nombreux, et pourtant stigmatisés comme fautifs de ne pas accepter de travailler pour le même salaire que des ouvriers chinois ? Le travail est inscrit dans une économie de rareté de manière un peu artificielle, il pourrait tout à fait être organisé différemment.

...

Régulièrement, on parle d’un changement radical de la durée du temps de travail, mais ce discours est, paradoxalement, de moins en moins audible. De gauche à droite : le Sauvage (1973), journal écologiste lancé par le Nouvel Observateur ; Travailler deux heures par jour, véritable best-seller du collectif Adret, en 1977 ; Travailler une heure par jour (2010), par le collectif Bizi.

Vendredi dernier, à Ce Soir ou Jamais, l’économiste « atterré » Jean-Marie Harribey résumait ce qui empêche l’augmentation de la productivité d’aboutir à une baisse du temps de travail : « Si le curseur entre revenu du travail et revenu du capital n’est pas figé, alors la question se résout. Depuis les maîtres des forges jusqu’au Medef, eux ils ont compris que derrière la question du partage du travail, il y a la question du partage des revenus ».
Maintenir les inégalités est effectivement une raison forte à l’injonction actuelle au « travailler plus ». Une répartition de l’emploi déséquilibrée, une peur du chômage, le recours au mythe dix-neuvièmiste de l’ouvrier vertueux qui « perd sa vie à la gagner » (et plus encore à faire gagner sa vie à la personne qui exploite son labeur), l’idée que le travail donne la dignité, tout cela permet de maintenir des rémunérations iniques. Mais ce n’est pas le fruit d’une conjuration, il n’y a pas eu de réunion secrète à Davos pour décider qu’il faudrait imprimer dans les esprits que ne travailler « que » trente-cinq heures, c’est être un fainéant. Il n’y en a pas eu besoin, parce que cela s’inscrit dans une très vieille tradition, c’est même écrit dans la Genèse (3:19) : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière ».

Gustave Doré, L'enfer de Dante. Tu peux, mon fils, voir à présent le souffle court des biens qui sont confiés à la fortune, pour qui les humains se combattent ; car tout l'or qui est sous la lune et a été, ne pourrait donner le repos à une seule de ces âmes lassées."

Gustave Doré, L’enfer de Dante, chant 7.
« Tu peux, mon fils, voir à présent le souffle court / des biens qui sont confiés à la fortune / pour qui les humains se combattent / car tout l’or qui est sous la lune / et a été, ne pourrait donner le repos / à une seule de ces âmes lassées. »
Moins noble : j’aurais pu citer les Shadocks (1968), dessin animé qui se moquait ouvertement du travail, à une époque où l’on pouvait oser une telle chose.

Mais ma théorie sur les raisons qui font que l’on persiste à vouloir que la plupart des gens soient occupés quarante heures par semaine malgré une capacité de production sans commune mesure avec celle de nos trisaïeux, qui pourrait nous permettre de profiter de notre temps, ne remonte pas à la Bible7. Je vois en fait deux raisons, l’une est consciente, et l’autre nettement moins.

Le pauvre poète

Le pauvre poète, par Carl Spitzweg (1839). En pleine période romantique (et l’année de la naissance officielle de la photographie), Spitzweg fait un portrait à la fois attendri et comique de l’artiste bohème, qui sacrifie son bien-être à sa passion, et qui, plutôt que de se mesurer aux éléments déchaînés dans des paysages sauvages, tente d’échapper aux fuites de son toit (et sans doute aux relances de son propriétaire) dans une mansarde misérable.

La raison consciente, c’est la concurrence. En effet, s’il existe un pays où les gens travaillent beaucoup pour rien, et d’autres où ils travaillent peu pour un gros salaire, on comprend que certaines entreprises envoient l’emploi là où il est le moins cher. De leur point de vue, c’est une bonne affaire : le salarié tunisien qui gagne 140 euros par mois pour 48 heures de travail est moins coûteux que le salarié hollandais qui gagne 3000 euros par mois pour seulement 30 heures de travail. Un point intéressant à noter, cependant : il y a plus de 15% de chômeurs en Tunisie, mais moins de 5% aux Pays-Bas. Ce que l’on voit dans cet exemple, c’est que la manière dont les multinationales profitent de l’écart de niveau de vie entre les pays est logique de leur point de vue, mais pas spécialement profitable aux populations, cela ne fonctionne que tant que l’on veut qu’il y ait des gens plus cruellement exploités que d’autres.
Et quand l’affreux8 Serge Dassault explique que les français devraient aligner leurs prétentions salariales sur le marché de l’emploi en Chine, non seulement il ne parle à aucun moment de réduire ses revenus personnels, mais il veut au contraire les accroître. Sa fortune est estimée à plus de neuf milliards de dollars, soit l’équivalent de la dette extérieure de pays tels que la Syrie ou le Costa Rica.

...

Il y a six mois, lors du passage de Marion Montaigne dans le cadre de mon cycle de conférences, j’ai appris qu’elle préparait un album avec les sociologues des riches, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon. Je me suis retenu d’en parler, en me disant que c’était peut-être un secret, mais ça ne l’est plus puisque le livre est annoncé.
Riche, pourquoi pas toi ?, c’est le titre, aurait pu s’écrire sans le point d’interrogation final, puisque l’album traite de l’habitus des riches et donc des raisons pour lesquelles vous et moi ne nous sentons pas à notre place dans certains lieux et pouvons voir notre vie sociale ruinée par un gain au loto. J’ai une petite idée du contenu du livre, mais je ne l’ai pas encore lu. Nul doute qu’il sera extrêmement réjouissant9.

La raison inconsciente, c’est l’angoisse du vide, la peur que les individus qui disposent de temps libre ne soient pas, ou pas tous, capables d’en faire quelque chose de bon. C’est en partie la raison pour laquelle la troisième république a construit les écoles sur le modèle des prisons ou autre lieux de discipline10 et rendu l’instruction obligatoire : plus que d’éduquer véritablement, le but était de contenir.
La vraie éducation, c’est à dire le progrès personnel, on ne le donne pas au vulgaire, on le donne aux bourgeois. Les bourgeois sont éduqués au temps-libre, ils savent lire, ils aiment lire, ils savent discuter, ils savent jouer du piano, ils savent dessiner, ils savent manier un voilier, ils savent monter à cheval, ils savent voyager, ils savent prendre des vacances, ils savent manger. En un mot : ils savent profiter.

cigale_fourmi

Bien sûr, tous ne savent pas faire tout cela à la fois, et on trouvera des bourgeois mal éduqués autant que des prolétaires qui savent s’occuper dignement lorsqu’ils sont désœuvrés, mais l’important n’est pas là, l’important est que l’opinion n’y croit pas, car dans une société basée sur le mépris et la méfiance (deux grandes armes de la concurrence), imaginer le loisir de l’autre, surtout avant l’âge de la retraite (où l’on a la réputation d’être devenu inoffensif) donne le vertige : libres de leur temps, que feront les gens ? Vont-ils boire ? Commettre des délits ? Traîner dans les rues ? S’envoyer des SMS ?
L’unique éducation au temps libre est consumériste, tout est censé pouvoir s’acheter, et on a même fini par inventer les loisirs quantifiés, évalués, jugés, ainsi qu’on le voit avec les émissions de « télé-réalité » où des gens vont manger les uns chez les autres, s’invitent les uns aux mariages des autres, puis s’attribuent mutuellement des notes.

Plus étrange, encore, on invente les loisirs délégués. L’argumentaire commercial pour l’appareil-photo intégré au nouveau téléphone d’Apple est assez inquiétant :

logique_isight

Une page du site d’Apple qui vante l’appareil photo qui équipe le dernier iPhone : « Il est bien plus logique d’apprendre à l’iPhone à produire de superbes images, que d’apprendre à des millions de personnes à devenir des experts de la photo ». (merci à Jérôme M. qui me l’a signalé)

…Cette fois, la machine ne se contente pas de prendre un emploi, elle vole le loisir ! L’appareil et son logiciel savent prendre des photographies et privent l’amateur du plaisir de le faire par lui-même.

La solution à l’équation du temps libre est exactement le contraire de ce que propose Apple, ou de ce que propose la télévision — loisir passif, hiérarchique —, la solution c’est bien entendu d’offrir à chacun une éducation au temps-libre, à la lecture, au voyage, à la créativité, à la gratuité, à l’échange, au partage. Enfin à tout ce à quoi les vrais bourgeois sont éduqués et qui leur permet de faire comme si l’argent n’existait pas ou n’avait pas d’importance. Et peut-être, d’ailleurs, faudrait-il commencer ici : supprimer l’argent, ce moyen d’échange qui sert principalement à régler les problèmes dont il est la cause.

En attendant, que faire ? S’aménager, entre intellectuels précaires, bourgeois déclassés et bobos anarchisants, des « zones d’autonomie temporaire »11 sur le web, en faisant semblant que la bêtise et la violence n’existent plus ? Faut-il se cacher à la campagne, comme la communauté de hackers de Sur l’onde de choc (1975), de John Brunner (dont on attend la réédition depuis trop longtemps) ? Apprendre à fabriquer, à réparer ? Saboter le capitalisme en créant des monnaies alternatives, des modes d’échange ou de production nouveaux et qui échappent au système ? Faut-il faire perdre leur valeur à l’argent et au labeur ? Faut-il instituer un « revenu de base », un « revenu de vie » ? Faut-il éteindre le poste ? Faut-il être à son compte ? Faut-il créer des coopératives ? Faut-il occuper Wall Street ? Conspirer au grand jour12, comme H.G. Wells ?
Eh bien je n’en ai aucune idée.

  1. Pierre Joseph Proudhon, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, 1846. Premier philosophe à s’être dit « anarchiste », l’inventeur de la formule « la propriété, c’est le vol » est un peu oublié à présent, certaines de ses idées ayant mal vieilli (religiosité, sexisme, antisémitisme), et, surtout, Marx ayant un jour rompu avec son homologue français qu’il jugeait naïf dans ses idées économiques et petit-bourgeois dans son idéal, quoique Proudhon ait été issu d’une famille infiniment plus pauvre que celle de Marx. []
  2. Un rapport des Amis de la Terre consacré au phénomène dit de « l’obsolescence programmée », note qu’à partir des années 1980, les français étaient tous équipés en électro-ménager et que ce n’était plus un marché à conquérir, mais à renouveler. Depuis cette époque, la durée de vie des équipements (du lave-linge au téléviseur) baisse, et cette tendance semble s’accélérer depuis une décennie. La durée de vie moyenne des équipements serait passée de 10 à 12 ans à 6 à 9 ans entre le début des années 2000 et aujourd’hui. []
  3. Pour Proudhon, l’avenir était aux classes moyennes. []
  4. « Jobs that require a particularly high level of task flexibility, or creativity, or empathy may continue to employ people (for a while). Yet most office jobs will eventually go the way of the dodo ». []
  5. Wikipédia m’apprend que « métro, boulot, dodo » est une formule tirée d’un poème de Pierre Béarn, issu du recueil Couleurs d’usine, paru en 1951 :
    « Au déboulé garçon pointe ton numéro
    Pour gagner ainsi le salaire
    D’un morne jour utilitaire
    Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro » []
  6. J’ai personnellement été échaudé par le fonctionnement des appels à projets de recherche en école d’art : pour obtenir trois sous, il nous a fallu passer un temps considérable à réaliser des dossiers : demande, rapport initial, rapport intermédiaire, rapport final… Jusqu’à ce que la bureaucratie prenne le pas sur le travail de recherche lui-même. Le but (louable) est de s’assurer que l’argent du contribuable est bien dépensé, mais en réalité, la compétence que l’on a exigé de nous a été de savoir rédiger et défendre des activités bureaucratiques. Belle illustration de ce que Max Weber nommait la « cage de fer » (stahlhartes Gehäuse) même s’il portait sur le système capitaliste. []
  7. Rappelons cependant Adolphe Thiers, cité par Paul Lafargue dans Le droit à la paresse (1880) : « Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’hom­me qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis ». ».
    Note : je ne me connais pas de lien familial avec Paul Lafargue. Notre patronyme commun n’est pas rare dans le Sud-Ouest de la France, d’où était originaire le père de Paul Lafargue, et où j’ai sans doute des ancêtres bien que de ce côté de la famille, l’arbre généalogique s’arrête à mon arrière-grand père. []
  8. Marchand de canons, homophobe déclaré, accusé par Mediapart d’avoir recouru à l’achat de votes pour être élu maire de Corbeil-Essonnes, et d’avoir ensuite eu recours à des méthodes mafieuses pour faire taire deux de ses anciens associés, à moins que ce soient ses anciens associés qui se sont querellés (ceux qui ont « parlé » se sont fait tirer dessus trois mois plus tard), Serge Dassault me semble incarner la dérive du capitalisme à lui seul.
    Notons que malgré la publications de témoignages accablants, la justice n’inquiète pas trop le sénateur-avionneur, qui ne peut être mis en garde à vue, le bureau du Sénat ayant refusé de lever son immunité parlementaire. Entre braves gens, on se serre les coudes ! []
  9. Dans un autre genre, je découvre l’existence du blog dessiné Salaire net et monde de brutes, qui traite du travail précaire, temporaire, des petits boulots, quoi. Les éditions Delcourt le publient désormais sous forme d’album. []
  10. Michel Foucault : « Que la prison cellulaire, avec ses chronologies scandées, son travail obligatoire, ses instances de surveillance et de notation, avec ses maîtres en normalité, qui relaient et multiplient les fonctions du juge, soit devenue l’instrument moderne de la pénalité, quoi d’étonnant ? Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? » (Surveiller et punir, éd. Gallimard 1975 (p.264 de l’édition actuelle). []
  11. cf. Taz : Zone autonome temporaire, par Hakim Bey, 1991. []
  12. H.G.Wells : La Conspiration au grand jour (The Open Conspiracy), livre publié en 1928, et jamais réédité en France depuis, qui proposait la disparition des nations, la prospérité et la liberté pour chacun. En son temps, il a suscité la fondation de groupes de réflexion politique, mais la guerre l’a bien vite fait oublier, et a, très paradoxalement, donné une réputation terrible aux idées pacifistes. []

Le projet Cybersyn

septembre 10th, 2013 Posted in Design, Interactivité, Modèles abandonnés, Pas gai, Sciences | 3 Comments »

Il y aura exactement quarante ans demain, le 11 septembre 1973, a eu lieu le coup d’État qui a permis au Général Augusto Pinochet de renverser le président Salvador Allende, au Chili. Allende était détesté des États-Unis, car il voulait nationaliser les mines de cuivre (notamment) américaines qui se trouvaient au Chili, et venait d’introduire le second gouvernement socialiste en Amérique du Sud après Cuba. Fait aggravant, il avait été élu démocratiquement et pouvait annoncer une épidémie dans toute Amérique latine. l’URSS de Brejnev, qui ne voyait pas bien l’intérêt d’un socialisme démocratique et qui se trouvait en plein processus de normalisation diplomatique avec le président Nixon n’a rien fait pour aider ou défendre Allende.

Salvador Allende

Salvador Allende pendant l’assaut du palais de la Moneda. Peu de temps après une allocution radiophonique, on l’a retrouvé mort, apparemment par suicide, thèse que beaucoup jugent douteuse mais qui a été défendue autant par les putchistes que par sa propre famille, qui affirme qu’il n’aurait jamais abandonné le palais de son vivant. On pense que la photo est de Luis Orlando Lagos Vásquez, qui était le photographe officiel de la Moneda à ce moment-là.

Après le coup d’État, pour lequel il a été soutenu par la CIA, Pinochet a affirmé que son but avait été de contrecarrer un projet d’auto-coup d’État qui aurait permis à Allende d’évincer ceux qui le gênaient et de s’assurer un pouvoir total sur le pays. Après quoi Pinochet est devenu « chef suprême de la nation » et n’a pas quitté la tête du pays avant 1990, sous pression d’un référendum qui lui a échappé1. Sous son gouvernement, cent cinquante mille personnes ont été emprisonnées pour des raisons politiques, trente-mille on subi la torture et trois mille ont disparu ou ont été assassinées. Longtemps soutenu par les États-Unis, le Royaume-Uni, Israël et la France, admiré par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, pour qui il avait « sauvé le pays du communisme », considéré comme un modèle par les « Nobels » d’économie2 et théoriciens du libéralisme Friedrich von Hayek et Milton Friedman qui voyaient en lui leur meilleur élève3, Augusto Pinochet est mort dans son lit, en 2006, vaguement inquiété par la justice pour ses exactions politiques et pour la manière dont sa famille est devenue une des dix plus riches de l’Amérique latine.
Quelques années avant de mourir, ce chien galeux avait déclaré : « Je ne compte pas demander pardon à qui que ce soit. Au contraire, ce sont aux autres de me demander pardon, les marxistes, les communistes ».
Mais tout cela est bien connu.

Cybersyn oppsroom

La salle des opérations de Cybersyn. La photographie a été prise par le designer, Gui Bonsiepe.

Ce que l’on sait moins, et que je n’ai pour ma part découvert qu’il y a quelques années, en visitant l’expositon YOU_ser, au ZKM, c’est que le président Allende s’était lancé dans un projet de gouvernement cybernétique4, le projet Cybersyn, mis au point en 1971 avec l’universitaire britannique Stafford Beer, qui avait été recruté à cette fin par le ministre Fernando Flores5. L’idée de Cybersyn était de rationaliser l’économie du Chili en ajustant dynamiquement la production, le stockage, le transport et la demande en fonction les uns des autres, selon un modèle de système viable6 et avec une structure de réseau neuronal artificiel. Allende connaissait les écueils de la planification soviétique et savait qu’une approche dogmatique de l’économie est vouée à l’échec. Sa vision du socialisme intégrait au contraire l’idée d’une autonomie pour chaque lieu de production, ce qui imposait un système d’une souplesse maximale. Il lui fallait un outil novateur, presque issu de la science-fiction. Docteur en médecine lui-même, Allende a été séduit par les théories de Stafford Beer, pour qui une société devait être organisée comme un organisme vivant et s’inspirer directement du fonctionnement du système nerveux7.

Stafford Beer et son assistante Sonia Mordojovich.

Stafford Beer et son assistante Sonia Mordojovich, qui était à la fois son interprète et à qui il déléguait la coordination de l’équipe lorsqu’il n’était pas au Chili. Stafford Beer, qui s’intéressait à l’organisation des entreprises a vu dans le Chili un moyen d’appliquer ses théories à une échelle incomparable. Il avait, en outre, la plus grande sympathie pour le projet politique d’Allende. Il est décédé en 2002.

Le Chili s’étire sur plus de quatre mille kilomètres de long pour une largeur moyenne de seulement cent quatre vingt kilomètres, et est formé d’une plaine encadrée de deux massifs montagneux, la cordillère des Andes, dont le sommet culmine à près de sept mille mètres, et la cordillère de la côte, qui culmine à deux mille mètres, et au delà de laquelle se trouvent les grands ports chiliens de l’Océan pacifique, comme Valparaíso, Antofagasta ou Iquique. Cette conformation géographique singulière donne aux communications matérielles autant qu’immatérielles une importance cruciale. En s’inspirant sans doute du réseau Arpanet américain, lancé trois ans plus tôt pour relier quelques centres de recherches (et qui est devenu notre actuel Internet !), Stafford Beer planifiait la création d’un réseau de communications décentralisé, Cybernet. Mais l’architecture de ce réseau a finalement été plus modeste qu’espéré, puisque Cybernet s’est réduit à l’installation de traditionnels terminaux de Télex pour relier les entreprises publiques du pays à la capitale, Santiago. Opérationnels très tôt, ces télex sont la seule partie de Cybersyn qui ait effectivement fonctionné. C’est grâce à eux que la ville de Santiago a pu continuer à s’approvisionner, malgré une monstrueuse grève des transports, orchestrée par les États-Unis en 1972, dans le but de paralyser le pays.

cybersyn_checo

La modélisation de l’économie chilienne qui apparaissait sur un écran de la salle des opérations.

Cybersyn était aussi composé d’un ordinateur IBM 360 équipé du logiciel Cyberstride, mis au point pour centraliser les informations reçues par Télex et pour les traiter et y répondre.
L’élément visuellement le plus impressionnant de Cybersyn est l’Opsroom— pour Operation room—, une salle octogonale dont les murs étaient équipés de panneaux de bois et où étaient installés sept sièges dessinés par le designer allemand Gui Bonsiepe et inspirés du mobilier « tulipe » d’Eero Saarinen, autant que de la salle de contrôle du vaisseau Enterprise dans la série Star Trek (1966).
Chacun des sièges était équipé de deux larges accoudoirs, avec d’un côté un cendrier, et de l’autre une console constituée de boutons géométriques qui rappellent certains jouets d’éveil ou les manettes de jeu vidéo. Ces boutons permettaient de commander l’affichage d’écrans d’information divers, mais pas réellement de commander quoi que ce soit : la salle des opérations était un fantasme de poste de commande ultra-moderne plus qu’un véritable outil de travail.

cybersyn_dessins

à gauche, « Nuestro amigo el computador » (notre ami l’ordinateur), brochure publiée par l’État chilien en 1973. À droite, le numéro 21 (avril-mai 1973) du journal britannique « Science for people », qui représente le projet Cybersyn sous un jour très défavorable : un homme avec un cigare et un verre à la main appuie sur les touches d’une console informatique, ce qui entraîne un engrenage au bout duquel un mineur donne des coups de pioche : la machine est vue comme un outil d’oppression8.

On ne saura jamais comment aurait pu évoluer Cybersyn. L’Opsroom n’a été installée dans le palais de la Moneda que le huit septembre 1973, soit trois jours avant le coup d’État du général Pinochet, lequel a fait détruire l’endroit aussitôt qu’il a eu pris le pouvoir. On ne connait donc plus Cybersyn que par des dessins et des photographies.
On sait en revanche que ce projet a fait peur en son temps aux organisations de travailleurs et aux partis d’opposition, qui affirmaient que Cybersyn mènerait le Chili vers une société dystopique déshumanisée à la manière du monde décrit dans le 1984 de George Orwell.

..

L’installation MULTINODE_METAGAME, au ZKM de Karsruhe, en 2009.

Les jeunes artistes chiliens Catalina Ossa Holmgren et Enrique Rivera Gallardo ont rendu hommage à Cybersyn avec l’installation MULTINODE_METAGAME, qui reconstitue en partie la salle des opérations et fournit interactivement des informations au sujet du rêve de gouvernement cybernétique socialiste de Salvador Allende.

  1. C’est le sujet du film No (2012), de Pablo Larraín. []
  2. Je mets des guillemets à « Nobel » car malgré la publicité que la presse fait chaque année au « Prix Nobel d’économie », Alfred Nobel n’a jamais institué de Prix pour les sciences économiques. Créé trois quarts de siècle après la mort de l’inventeur de la dynamite, le prix se nomme en fait « Prix de la Banque royale de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ». []
  3. Hayek et Friedman ne voyaient pas de lien entre l’ultralibéralisme  anti-étatique pour lequel ils se sont toujours battus et les meurtres qui ont été commis pour empêcher que le Chili ne nationalise des entreprises. Ils n’ont pas condamné ces activités, Friedman s’est rendu au Chili pour féliciter Pinochet de son activité en 1975, tandis que Hayek expliquait préférer un dictateur libéral plutôt qu’un démocrate manquant de libéralisme (économique) et affirmait que l’on ne trouverait pas un seul chilien pour dire que la liberté était mieux garantie sous la présidence d’Allende que sous le régime de Pinochet. Lire notament La Stratégie du choc, de Naomi Klein. []
  4. La formule « gouvernement cybernétique » est un peu une redondance, car « Cybernétique » vient du grec κυβερνητική qui désigne le gouvernail d’un navire. []
  5. Fernando Flores a été emprisonné plusieurs années de suite sous le régime Pinochet. Libéré grâce à Amnesty International, il est ensuite parti vivre dans la Silicon Valley comme entrepreneur et comme chercheur dans le domaine de l’informatique et du langage. Des années plus tard, il est retourné dans son pays natal où il est, aujourd’hui encore, une personnalité politique de premier plan. []
  6. Dans la théorie de Stafford Beer, un Viable Model System est un système autonome qui s’ajuste aux contingences. []
  7. Lu dans l’article Allende, l’informatique et la révolution, par Philippe Rivière, dans Le Monde Diplomatique, juillet 2010 :
    Scientifique de formation, Allende se passionne pour le sujet, consacrant plusieurs heures à échanger avec Beer, qui rapportera plus tard comment le président insistait à tout moment pour en renforcer les aspects « décentralisateurs, antibureaucratiques et permettant la participation des travailleurs ». Quand Beer montre à Allende la place centrale du dispositif, celle qui dans son esprit revient au président, celui-ci s’exclame : « Enfin : le peuple !». []
  8. Ces deux images sont issues du livre Making things public : atmospheres of Democracy, publié par le ZKM et le MIT sous la direction de Bruno Latour et Peter Weibel. Eden Medina y consacre un long article au projet Cybersyn, intitulé Democratic Socialism, Cybernetic Socialism. []

Au vol !

septembre 9th, 2013 Posted in Cimaises, Images, Les pros, Pas gai | 5 Comments »

Afin de régler les problèmes posés par la photographie amateur dans les musées1, un groupe de travail réuni par le ministère de la Culture a confectionné une Charte des bonnes pratiques photopgraphiques dans les musées et monuments nationaux.

charte_musees

Lionel Maurel (Calimaq) a épluché et commenté ce texte. Il note des propositions positives, comme la demande de s’engager à bien informer le visiteur des raisons de l’interdiction de prendre des photographies, et celle de diffuser sur Internet des reproductions des œuvres appartenant aux collections. Mais il remarque aussi que l’idée de domaine public est totalement absente du texte, et même, qu’on est en droit de pointer une tendance au « copyFraud », c’est à dire au fait s’octroyer un droit d’auteur sur des œuvres dont l’auteur est décédé depuis plus de soixante-dix ans et dont l’œuvre, en conséquence, appartient au domaine public. C’est ce que l’on peut déduire de cet engagement auquel les établissements patrimoniaux devront désormais satisfaire :

L’établissement met à disposition sur son site Internet gratuitement des reproductions numériques de ses collections si possible d’une haute résolution avec mention claire des conditions de réutilisation pour l’usage privé du public et à des fins d’enseignement.

Si on comprend bien, le Louvre devra proposer en ligne une reproduction de la Joconde, « si possible en haute résolution », mais celle-ci ne pourra être utilisée que dans un cadre privé2 ou à des fins d’enseignement.
Or il n’y a aucune raison d’interdire qui que ce soit d’utiliser une reproduction de la Joconde de la manière qui lui plait : le tableau a été peint par un artiste qui est mort il y a quatre cent quatre-vingt quatorze ans, donc bien plus de soixante-dix ans. Le Louvre a le droit de vendre des cartes postales de la Joconde, mais certainement pas le droit d’exiger un monopole ou une redevance sur ce commerce. J’apprends par l’article de Calimaq qu’une décision éminemment contestable du Conseil d’État3 assimile la reproduction d’une œuvre issue des collections des musées nationaux à une « utilisation privative du domaine public mobilier », qui peut être réglementée et donner lieu à une rémunération, au même titre que l’installation d’un restaurant privé à l’intérieur d’un édifice public, par exemple. Mais la logique de l’utilisation privative du domaine public est de répondre à une rareté : l’espace disponible dans un musée pour y installer des commerces ou pour y organiser des défilés de mode est par essence limité, il est matériellement impossible que tout le monde en jouisse en même temps4.
Un bien immatériel, comme le droit de reproduire une image, ne pâtit d’aucune forme de rareté : si je reproduis une photo de la Joconde, je n’empêche personne d’en faire autant.

Hubert Robert, vue imaginaire de la grande galerie du Louvre, en ruines.

Hubert Robert, vue imaginaire de la grande galerie du Louvre, en ruines (1796). Sur le site du musée du Louvre, qui abrite ce tableau, on trouve l’image, inélégamment et, à mon sens, injustement défigurée par la mention « © Musée du Louvre ».

Au delà de cette question juridique du domaine public, il me semble qu’il existe une question essentiellement civique, celle du bien public. En effet, le musée du Louvre, même s’il s’autofinance partiellement (billetterie, mécénat, location d’espaces) tire son principal revenu de l’État, qui lui a attribué ses locaux et l’essentiel de ses collections, acquises notamment par le biais de commissions d’achat. Les musées nationaux sont le fruit d’une volonté politique et ils sont notre propriété collective5. Nous sommes les propriétaires de leurs murs comme de leur contenu,. Aucun de nous ne peut exiger d’exclusivité sur cette propriété, puisqu’elle est commune, mais elle n’en est pas moins réelle et il ne faut pas se la laisser confisquer sous des prétextes comme la rentabilité ou la commodité, car renoncer à nos biens publics, et surtout renoncer à la possibilité de jouir des droits immatériels qui y sont associés, c’est affirmer implicitement que la République est une escroquerie pure et simple.

  1. Depuis le mois de juin 2010, il est interdit au public de prendre des photographies à l’intérieur du musée d’Orsay, au prétexte que les photographes amateurs gênent les visiteurs. Cela a suscité beaucoup de protestations. Lire à ce sujet mon ancien article Nos Musées, qui pointe vers de nombreux autres articles liés au débat. []
  2. On note l’amusante formule « l’usage privé du public ». []
  3. Conseil d’État, 29 octobre 2012, Commune de Tours, n° 341173 []
  4. Au passage, je suis curieux de savoir à quel niveau de transparence et de respect de la libre-concurrence les biens publics sont loués à des sociétés privées, mais c’est une autre question []
  5. Laissons de côté le fait qu’une bonne partie des collections du Louvre sont le fruit de pillages archéologiques coloniaux ou de prises de guerre diverses. Je confesse que sur ce point, je ne suis pas spécialement favorable aux restitutions systématiques d’œuvres, pour de nombreuses raisons que je ne développerai pas ici. []

Technologies inhumaines

septembre 8th, 2013 Posted in Interactivité | 5 Comments »

(Avertissement : afin de ne pas sembler trop philosophique — la philosophie est une discipline pour laquelle je manque de culture, de talent et sans doute même de penchant —, le texte qui suit a été pondéré par une citation du chanteur Michel Sardou)

Le livre de chasse (1389) de Gaston Phébus : La confection des pièges.

Le livre de chasse de Gaston Phébus, comte de Foix et vicomte de Béarn : La confection des lacs – c’est à dire des pièges à nœud-coulant. Dans son Histoire de l’Informatique, Philppe Breton avance que le piège de nos plus lointains ancêtres chasseurs est le premier automatisme programmé.

Le caractère « inhumain » de l’ordinateur est un poncif très ancien, puisque dans L’homme le plus doué du monde (1879), d’Edward Page Mitchell1, qui est un des tous premiers récits mettant en scène une intelligence informatique, il y a déjà l’idée que la réflexion mécanique est forcément « inhumaine » au sens le plus négatif du terme : une intelligence qui se fonde sur le calcul abstrait ne peut être que cruelle et insensible. On retrouve cette idée dans The Invisible Boy (1957), premier film mettant en œuvre un ordinateur conscient (qui souhaite exterminer l’espèce humaine car sa nature organique le dégoûte), autant que dans l’excellent Alphaville (1965), de Jean-Luc Godard, où l’ordinateur Alpha 60, qui dirige la ville de manière purement logique, fait assassiner les poètes. Les mathématiques, en général, sont associés à quelque chose d’inhumain, on voit ça, par exemple, dans Nous Autres (1920), d’Eugène Zamiatine, pamphlet dystopique qui s’en prend au communisme autant qu’au Taylorisme et à l’utilitarisme de Jeremy Bentham, où les individus sont désignés par des numéros et où l’on ne cherche la poésie que dans les formes géométriques et les équations mathématiques. L’intelligence ou l’éducation elles-mêmes, peuvent être considérées comme un problème, par exemple dans cette chanson de Michel Sardou :

Quand il y aura cent mille universités,
Cent millions d’hommes vivant dans les facultés,
(…)
Il nous faudra vivre pendant de longs mois
Sur un banc de bois,
Dans une maison triste
Où l’on ne parlera que de chiffres et de lois.
(…)
Les filles n’auront même plus le temps d’aimer.
(…)
Tout sera plus sombre autour de leur vie
Habillées d’ennui
Et comme des ombres,
Elles se diront « Où sont tous les garçons ? »
(…)
On lira je t’aime sur des IBM.

Michel Sardou, 100 000 universités (1967)

On notera l’emploi du nom IBM, qui était à l’époque synonyme d’ordinateur, comme la marque Frigidaire est synonyme de réfrigérateur. Pour l’auteur, le comble de l’inhumanité est atteint lorsque l’amour est associé à l’électronique. Aujourd’hui — bravo Michel Sardou —, de nombreux échanges, y compris amoureux, passent par des vecteurs électroniques : SMS, Chat, tweet, statut Facebook, ou e-mail.

african_queen_1

John Huston, The African Queen (1951).

L’idée que les nombres ou les automates sont des ennemis de l’humain n’est pas toujours infondée. Lorsque les acteurs économiques ou politiques prennent des décisions en fonction d’indicateurs numériques et abstraits, il peuvent oublier la manière dont cela affecte les individus et en venir à faire plus cas des chiffres que de ce qu’ils sont censés révéler2. Lorsque l’on met en place des systèmes automatiques contraignants pour se charger de taches qui poseraient des cas de conscience à des êtres capables d’empathie, on peut dire que les machines sont un outil d’oppression3.

Mais au fond, si confortable que cela soit, n’est-il pas mensonger de qualifier ces faits d’«inhumains» ?
Je me suis fait cette réflexion il y a quelques jours au hasard d’une conversation sur Twitter, qui partait d’un mot humoristique et plutôt sensé de Lily Ponthieux :

reseaux_sociaux_inhumains

Le tweet d’HugoMe (qui n’est pas une réponse directe au tweet qui le surplombe, mais s’inscrit dans les échanges qui ont suivi et que je vous épargne) m’a semblé, malgré son apparent bon sens, contenir une contradiction assez révélatrice.
Les mimiques ou les gestes, les inflexions de la voix, qui font effectivement partie intégrante de la communication humaine, ne peuvent pas être aisément ou efficacement transmis par Twitter ou autres canaux de communication textuels en ligne4. Mais s’ils ne sont pas inhumains, ces moyens non-verbaux de communication ne sont pas spécifiquement humains pour autant, puisqu’ils sont employés par tous les animaux un tant soit peu évolués, mais qu’un seul de ces animaux, l’homme, recourt au verbe et même, au verbe transcrit sous forme d’indications sémantiques ou phonétiques. Nous parvenons à faire passer des choses par le texte, un bon roman peut nous effrayer, nous émouvoir, nous tenir en haleine ou nous émerveiller, un essai peut nous instruire ou nous indigner. Aucun animal, y compris parmi nos plus proches parents primates, n’a développé une telle capacité à la parole, et encore moins à la transcription muette (image, texte) d’un discours abstrait, d’un récit ou d’une émotion. Les ordinateurs, les mathématiques ou les automates, mentionnés plus haut, sont eux aussi très spécifiquement humains.
Chaque fois que nous parvenons à déléguer une de nos activités ou de nos intentions à une machine, à un système, chaque fois que nous inventons un nouveau médium pour transmettre ce que nous avons en tête, nous faisons ce qu’aucun autre animal n’avait jamais fait, ou en tout cas jamais avec une telle efficacité et avec une telle rapidité à inventer encore et encore.

african_queen_2

The African Queen

Si l’on veut bien suivre mon raisonnement, ce que nous qualifions facilement d’«inhumain» est en fait ce qui ne correspond pas à notre part animale, et donc, ce qui n’appartient qu’à l’espèce humaine. L’inhumain, c’est tout ce que l’homme fait lorsqu’il n’est plus un animal, l’inhumain, c’est l’in-animal, c’est l’humain.
Si ce que nous avons de spécifiquement humain nous donne un sentiment de vertige, ou nous semble froid, abstrait, peut-être dangereux, est-ce que cela signifie que, quelque part, la civilisation — c’est à dire la domestication de l’homme par lui-même —, se fait en partie contre son gré ?

Les images ci-dessus appartiennent à une scène d’anthologie du film The African Queen, dans laquelle Charlie (Humphrey Bogart), qui vient d’embrasser Rose (Katharine Hepburn) pour la première fois, juste après qu’ils aient tous deux échappé à la mort, imite les hippopotames puis les singes. Il ne parle pas, Rose non plus; elle est incapable de faire autre chose que rire, ils reviennent à un état animal où, loin de toutes les conventions de la civilisation, la sœur de pasteur et vieille fille se sent enfin libre d’aimer le navigateur rustaud.

  1. À paraître, enfin traduit en français et agrémenté d’une postface de votre serviteur, chez Franciscopolis dans quelques mois. Comptez sur moi, bien sûr, pour en reparler au moment de sa sortie. []
  2. Dans le domaine de la recherche universitaire, par exemple, les chercheurs sont évalués en fonction du nombre de leurs publications et non en fonction de la qualité des publications en question. Il en résulte une inflation du nombre d’articles, parfois inutiles, et parfois publiés en auto-édition déguisée… Cet exemple n’a rien de tragique mais il montre assez bien comment un méthode qui poursuit un but rationnel peut aboutir à une situation idiote. J’imagine que le lecteur n’aura pas de mal à se souvenir d’exemples autrement plus graves où des êtres humains ont été réduits à des nombres. []
  3. Je peux revenir à mon vieil exemple des automates de contrôle dans les gares de banlieue parisienne, qui se comportent d’une manière qui nous semblerait scandaleuse si elle était non pas le fait d’une machine, mais celle d’un vigile. []
  4. De fait, ce qui passe par des canaux normalisés, comme le texte saisi sur un ordinateur, nous fait perdre toute indication sur la nature du correspondant, comme le raconte le célèbre texte d’Alan Turing intitulé Computing machinery and intelligence (1950), où l’auteur, qui cherche à déterminer si une intelligence artificielle est envisageable, explique que nous pourrons répondre à la question par l’affirmative le jour où la machine répondra suffisamment bien pour que son interlocuteur ne puisse comprendre, par ses réponses, qu’elle n’est pas un être humain. []