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La trilogie « Office of Scientific Investigation »

juillet 25th, 2013 Posted in Ordinateur au cinéma

osi_affichesJe ne peux pas dire avec certitude de quand date la toute première évocation de l’ordinateur au cinéma, mais le meilleur candidat dont je dispose pour l’instant est l’ordinateur M.A.N.I.A.C., dans The Magnetic Monster (1953)1. Ce film de science-fiction s’inscrit dans la trilogie dite de l’Office of Scientific Investigation, du nom d’un organisme gouvernemental américain imaginaire2 dédié à l’exploration de questions scientifiques inédites dans les films d’Ivan Tors, un producteur indépendant américain né en Hongrie, connu pour ses films de science-fiction pacifistes et des feuilletons pour enfants tels que Daktari et Flipper le dauphin.

Les trois films de la triologie de l’Office of Scientific investigation sont The Magnetic Monster (Curt Siodmak et Herbert L. Strock), Riders to the stars (Richard Carlson), et Gog (Herbert L. Strock).

The Magnetic Monster (1953)

Dans ce film, l’Office of Scientific Investigation est alerté par le propriétaire d’une boutique d’électro-ménager dont les objets sont fortement magnétisés. Deux employés du bureau d’enquêtes scientifiques, des « A-men », sont alors envoyés dans la boutique. Ils effectuent quelques tests, notamment à l’aide d’un compteur Geiger, et comprennent qu’une source magnétique et radioactive puissante se trouve située à l’étage supérieur. Ils ne trouvent pas l’objet radioactif mais découvrent le cadavre d’un homme mort d’avoir été trop exposé à son contact. S’en suit une enquête technique destinée à déterminer ce que peut être l’objet en question. Cette enquête est commentée en voix-off et est menée de manière très didactique, ce qui peut rappeler des films tels que The Andromeda Strain ou Contagion, deux fictions qui montrent de manière progressive la procédure d’identification et de gestion d’un problème sanitaire. C’est pendant l’enquête que l’on découvre un ordinateur, un « electronic brain » (Brain ou Electronic Brain sont les mots les plus employés dans le film) nommé M.A.N.I.A.C., à qui les calculs sont soumis. On ignore ce que signifie l’acronyme M.A.N.I.A.C., mais il a existé un ordinateur de ce nom (Mathematical Analyzer, Numerical Integrator, and Computer), créé en 1952 au laboratoire de Los Alamos par Nicholas Metropolis. La légende dit que Nicholas Metropolis avait eu l’idée de ce nom humoristique avec John Von Neumann, dans l’espoir de faire cesser l’épidémie de noms d’ordinateurs en « A.C. » (pour Automated Computer ou Automated Calculator) : ENIAC, BINAC, UNIVAC, ILLIAC, ORDVAC, ou dans le domaine de la fiction, BRAINIAC ou MULTIVAC. Ce nom permet en tout cas des lignes de dialogues savoureuses telles que « I don’t think the M.A.N.I.A.C. can be wrong ! ».

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On ignore si le M.A.N.I.A.C. du film a été nommé en référence à celui de Nicholas Metropolis, mais une chose est certaine : les éléments informatiques montrés dans le film n’appartiennent pas à la machine construite à Los Alamos. L’ordinateur montré est plutôt réaliste dans son utilisation. On lui fournit des éléments numériques à l’aide de cartes perforées et il effectue les calculs qui permettent de comprendre l’élément radioactif qui a été trouvé par les A-Men. Avec leur enquête, ces derniers ont découvert que l’objet qu’ils cherchaient était un élément radioactif d’un nouveau genre, qui double de taille toutes les onze heures s’il est alimenté en électricité, et qui implose violemment sinon. Pour venir à bout de ce morceau de métal radioactif, l’unique solution est de le soumettre à un bombardement électrique de 900 000 volts qu’il sera incapable d’absorber. Mais pour cela, il faut utiliser une centrale électrique secrète qui se trouve dans une mine en Nouvelle-Écosse, au Canada. Tout ça est raconté avec sérieux, en détaillant chaque étape : comment se rendre en Nouvelle-Écosse en moins de onze heures, comment ne pas subir les effets des radiations, en manipulant l’objet, etc.
Certaines images de la centrale électrique sont en fait issues de Gold, un film de science-fiction allemand réalisé par Karl Hartl en 1934.

Riders to the stars (1954)

Cette fois, les A-Men du bureau des investigations scientifiques s’engagent dans la conquête des étoiles. Leur but est d’envoyer des hommes dans l’espace afin d’y récupérer des météorites, en plein vol, pour étudier la composition de ces dernières et comprendre comment elles résistent aux rayons cosmiques. Tout le film raconte comment on recrute des scientifiques de premier rang, comment on teste leurs aptitudes (celui qui ne parvient pas à rester enfermé dans une pièce quelques heures est considéré comme un mauvais candidat, par exemple), comment on vérifie lesquels parviennent à ne pas s’évanouir en étant soumis à une accélération de 12 G dans une centrifugeuse, etc.

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Ici, l’ordinateur (à qui on ne donne pas de nom, contrairement au cas des deux autres films) sert d’abord à sélectionner les meilleurs candidats pour la mission parmi des millions de noms. L’informatique est évoquée plus tard dans le film lorsqu’un des futurs astronautes demande pourquoi on n’envoie pas un ordinateur dans l’espace plutôt qu’un humain. Il lui est répondu qu’un ordinateur capable de réfléchir aussi bien qu’un humain mesurerait un mile (1,6 km) de long et pèserait plusieurs centaines de tonnes. On voit là un cliché qui deviendra fréquent dans la science-fiction grand public de ce genre : un ordinateur qui aurait suffisamment de circuits serait capable de se substituer à un cerveau humain3.
Trois fusées sont envoyées en même temps. Dans l’une se trouve un homme qui a manqué de prudence et tenté d’attraper une météorite trop grosse. Sa fusée explose. Un second homme, devenu volontaire après avoir été quitté par sa petite amie, perd son sang-froid en voyant dériver le scaphandre de son collègue, transformé en momie par les rayons cosmiques. Ayant totalement abandonné les commandes du véhicule, il est lui aussi accidenté et meurt. Enfin, le troisième, Richard Stanton, dont est amoureuse le docteur Jane Flynn et qui se trouve être le fils de Donald Stanton, qui dirige les opérations, parvient à terminer sa mission, non sans prendre quelques risques calculés. Sa fusée s’écrase mais il survit.

Gog (1954)

L’aventure se déroule cette fois-ci dans une base secrète du gouvernement, dans le désert du Nouveau-Mexique, où l’on construit une base spatiale. Les agents de l’Office of Scientific Investigation vient y enquêter sur une série de décès inexplicables. La cause est finalement trouvée : l’ordinateur central NOVAC (Nuclear Operative Variable Automatic Computer), qui commande tout le complexe, a été saboté et est utilisé pour assassiner des scientifiques, à l’aide de leur propre équipement.

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L’ordinateur NOVAC a été construit en Suisse pendant cinq années par le docteur Zeitman, qui affirme qu’il faut être un génie pour comprendre sa machine et explique qu’il n’y est toujours pas parvenu lui-même. On apprend que chaque trou des cartes perforées qui sont soumises à NOVAC représente une pensée, il y a donc ici à nouveau une analogie entre l’intelligence humaine et l’intelligence mécanique..
Après enquête, les A-Men découvrent que l’ordinateur NOVAC a été équipé, lors de sa conception, d’un récepteur clandestin qui permet à un avion ennemi invisible aux radars de le commander. L’ordinateur, à son tour, commande deux robots, Gog et Magog4.

La suite de l’histoire est une course-poursuite entre les scientifiques et les deux robots, qui tentent de faire exploser le réacteur atomique du complexe et de tuer les humains qui se mettent en travers de leur chemin. Pour finir, un avion américain finit par abattre l’avion invisible aux radars qui pilotait l’ordinateur qui commandait les robots.
La base spatiale est finalement construite et envoyée en orbite, d’où elle peut surveiller en permanence la base où elle a été fabriquée, afin d’éviter les mésaventures comme celle qui sert de prétexte au film. Il est assez drôle d’imaginer une base terrestre construite pour créer une base spatiale elle-même construite pour surveiller la base terrestre.

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Même si cet ordinateur n’est pas autonome, puisqu’il est commandé à distance, NOVAC semble être le tout premier ordinateur « tueur » au cinéma.

Ces films d’anticipation, qui cherchent à n’évoquer que des technologies existantes ou émergentes, ont bénéficié du conseil scientifique d’un dénommé Maxwell Smith, qui a collaboré à la même époque à des séries telles que The Science Fiction Theatre et Men into Space, et au film Disney Man and the moon, où l’on voit notamment Wernher von Braun, créateur des fusées allemandes V-2 et figure majeure du programme spatial étasunien5.

On remarquera que les femmes occupent une place non-négligeable dans les deux derniers films, notamment en tant que scientifiques, dotées du titre de docteur. Dans Gog, on voit aussi une femme s’entraîner pour être envoyée dans l’espace, à la grande surprise de l’enquêteur de l’Office of Scientific Investigation à qui l’on explique que les femmes sont plus fiables et disposent d’une morphologie plutôt plus résistante que les hommes, allant à contre-courant des poncifs en matière de virilité.

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Nous restons pourtant loin des rôles de femmes à personnalité marquante qui faisaient l’ordinaire de l’époque des « screwball comedies » (Capra, Hawks, La Cava) tournées avant guerre, et si les femmes sont ici prises au sérieux en tant que professionnelles de la science, ce qui n’est pas si commun dans les films américains d’après-guerre, leur rôle reste subordonné aux hommes, qu’elles regardent souvent avec des yeux enamourés et dont elles suivent l’opinion et les instructions avec la plus servile passivité.

Les films de cette série, comme bien d’autres ensuite, expriment bien les espoirs et les peurs suscités par les prodiges scientifiques du début de la Guerre Froide : la maîtrise de l’atome, la conquête de l’espace et la création de « cerveaux » mécaniques, les ordinateurs. La première bombe atomique soviétique, qui a subitement fait passer l’arme atomique du statut d’atout stratégique à celui de menace d’anéantissement, date de 1949. Les premiers essais d’envois de fusées (des répliques des missiles V2 allemands) datent de la quelques années plus tôt, et l’ordinateur, dont la mise au point date de la guerre, a surtout impressionné le public en novembre 1952, en prédisant le nom du vainqueur de l’élection présidentielle, contre l’avis de tous les analystes de l’époque.

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Ces films véhiculent un pacifisme certain, mais aussi une dose d’angoisse : la conquête de l’espace est censée rassembler l’humanité, nous dit-on, mais la paix est fragile, et comme l’explique un des protagonistes de Gog, « nous n’étions pas en guerre au moment de Pearl Harbour », ce qui revient à dire « nous ne sommes pas en guerre, mais nos ennemis le sont peut-être déjà ». Même s’il n’est jamais évoqué, on comprend bien que les États-Unis font face à un autre camp. Mais la menace n’est pas qu’extérieure, elle peut être le progrès scientifique lui-même : les dangers liés à la radioactivité ou à des prises de risques technologiques divers sont des causes fréquentes de mort de personnages de ces films.

Le grand enthousiasme des scénaristes vis à vis de la science et du progrès s’accompagne donc d’une bonne dose d’ombre.

  1. Au passage, merci à Ronan Lancelot de m’avoir signalé l’existence de ce film. Je connaissais Gog, mais pas les deux autres. []
  2. Il existe un Office of Scientific Investigation au sein de la Food and Drugs Administration. Cet organisme est chargé de vérifier les données qui sont soumises à cette autorité. Certains amateurs de théorie du complot évoquent un Office of Scientific Investigation and Research, organisation secrète privée aux but inconnu et qui disposerait de technologies totalement inédites et de connaissances avancées dans le domaine du paranormal, de la vie extra-terrestre, etc. []
  3. Cette vision quantitative du cerveau humain est redevenue à la mode avec Internet : on compare le nombre d’ordinateurs situés sur le réseau au nombre de neurones dans un cerveau. []
  4. Gog et Magog sont les noms de deux entités indéfinies (personnes ? peuples ? villes ? pays ?) dans l’Apocalypse de Jean et dans quelques autres livres de la Bible ou dans le Coran. Tout ce que l’on en sait, c’est que ce sont des forces démoniaques. []
  5. Maxwell Smith, qui était ingénieur de formation, a (ensuite ?) créé une société spécialisée dans la location d’accessoires pour le cinéma, notamment de science-fiction, nommée The Maxwell Smith Company puis devenue Vectrex (sans lien avec le créateur de consoles de jeu du même nom). Vectrex corp a fourni des panneaux de contrôle, des consoles ou des écrans pour des séries ou des films tels que The Man from U.N.C.L.E.Battlestar GallacticaEarth IISnowball Express ou encore Westworld. Les accessoires loués par Vectrex étaient parfois d’authentiques machines mises au rebut, par exemple des éléments issus du programme de surveillance de l’espace aérien SAGE. La société de Maxwell Smith a disparu au cours des années 1980. Cf. ce site. []
  1. 2 Responses to “La trilogie « Office of Scientific Investigation »”

  2. By Agnès on Déc 3, 2017

    Bonjour, je cherche un film vu il y a fort longtemps…
    De mémoire en n&b.
    Pour vaincre le super ordinateur méchant ils le mettent en surcharge en lui demandant l’heure exacte.
    Une idée ?

  3. By Jean-no on Déc 3, 2017

    @Agnès : ça me rappelle tout à fait quelque chose mais je suis incapable de me rappeler quoi. Un épisode de The Twilight Zone ?

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