Profitez-en, après celui là c'est fini

A view to a kill

décembre 26th, 2013 Posted in James Bond, Ordinateur au cinéma, Surveillance au cinéma | No Comments »

dangereusement_votre_dvdA View to a Kill (rebaptisé Dangereusement vôtre en français, pour — j’imagine — récupérer un peu du succès de la série Amicalement vôtre, avec le même acteur), est le quatorzième épisode officiel1 des aventures de James Bond au cinéma. Sorti en 1985, ce film est un concentré de l’époque puisque la chanson-titre est interprétée par le groupe Duran-Duran, alors au faîte de sa popularité2, et la chanteuse Grace Jones, autre icone de l’époque, y tient un des rôles les plus importants du films, constamment vêtue de tenues extravagantes dessinées par Azzedine Alaia. L’informatique, qui est au centre du scénario, est aussi un sujet médiatique important au début des années 1980, avec l’éclosion de la micro-informatique qui fait entrer l’ordinateur dans les foyers et en fait un loisir.
C’est en 1984, année de production du film, que Bill Gates apparaît pour la première fois en couverture de Time Magazine, qu’IBM dévoile la seconde génération des ordinateurs personnels, les PC/AT — qui constituent toujours, trente ans plus tard, l’essentiel de la norme PC —, et qu’Apple commercialise son Macintosh, lui aussi resté un standard. Bien que l’époque soit celle de l’émergence du logiciel, les ventes de processeurs ont presque doublé entre 1982 et 1984, Intel a dépassé le milliard de dollars de revenus, et Motorola ne tardera pas à atteindre ce chiffre. C’est aussi en 1984 que le congrès américain a voté le Semiconductor Chip Protection Act, qui protège les schémas électroniques. La période n’est pas tout à fait rose pour l’industrie informatique, puisque le monde du jeu vidéo se trouve en plein marasme3, ce qui n’a pas empêché le film de faire l’objet de deux adaptations en jeu vidéo.

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L’adversaire de James Bond dans A View to a Kill, Max Zorin, est un Whiz Kid, comme Bill Gates et Steve Jobs : il est jeune, sa fortune s’est constituée en quelques années, il est réputé supérieurement intelligent, et bouleverse l’économie de l’industrie informatique. Le rôle de Max Zorin a été proposé à David Bowie, Sting, et a finalement été interprété par Christopher Walken. Christopher Walken est né quelques années avant Bill Gates ou Steve Jobs, mais il semble très jeune dans le film, face à un Roger Moore de moins en moins crédible dans ce rôle qu’il abandonnera d’ailleurs à Timothy Dalton juste après ce film. Plus que dans les scènes d’action, où il est doublé par une quantité impressionnante de cascadeurs, c’est sans doute dans les scènes d’étreintes amoureuses avec de plantureuses espionnes qui pourraient être ses filles que Roger Moore embarrasse le spectateur.

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Si James Bond s’intéresse à la société de Max Zorin, c’est parce qu’il a découvert en Sibérie une copie, réalisée par Zorin Industries, d’une puce capable de résister à une impulsion électromagnétique4. Zorin industries ne produit pas que des puces informatiques, mais prospecte le pétrole et entraîne des chevaux de course dont les performances exceptionnelles semblent suspectes. En fait, Zorin est lui-même le fruit des expériences médicales de Carl Mortner, un savant nazi qui injectait des stéroïdes à des femmes enceintes afin qu’elles donnent naissance à des enfants supérieurement doués. Son système n’allait pas sans inconvénients, car les rares enfants qui survivaient à l’opération s’avéraient psychopathes. Après guerre, pour échapper aux alliés, le docteur Mortner avait proposé aux soviétiques de continuer ses expérimentations pour leur compte. Max Zorin, mais aussi son garde du corps, la sculpturale May Day (Grace Jones), sont l’un et l’autre des monstres de sa création.

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Zorin a été entraîné et financé par les Soviétiques, mais il échappe rapidement à leur contrôle pour suivre son propre but : s’octroyer le monopole du marché mondial des semi-conducteurs. Dans la première moitié du film, égaré dans le château de Chantilly où il inspecte le haras du magnat de l’informatique, James Bond a découvert une usine de processeurs et a compris que Zorin en faisait des stocks. On comprend pourquoi un peu plus tard. Dans une séquence très pédagogique, Max Zorin réunit des fabricants de processeurs du monde entier à qui il commence par rappeler que ces composants sont faits de silicium, c’est à dire de sable, mais que la modestie de ce matériau ne l’empêche pas de rapporter énormément d’argent, ce qu’il compare à la transmutation du plomb en or dont rêvaient les alchimistes. Il émet alors une proposition : en échange de cent millions de dollars par associé, il s’engage à faire disparaître la concurrence de la Silicon Valley, ce qui assurera au cartel le monopole mondial des processeurs et le rendra richissime. Ceux qui ne veulent pas participer au projet sont jetés à la mer, car la réunion a lieu dans un ballon dirigeable.
Pour supprimer la concurrence de la Silicon Valley, Zorin a un plan simple : détruire la totalité de la région de San Francisco en provoquant un séisme grâce à l’eau du lac de San Andreas, à un réseau de mines, à des explosifs et à ses propres stations pétrolières.
Il échoue, évidemment, et meurt à la fin du film.

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L’intrigue de A View to Kill tourne autour de la production des microprocesseurs, mais on y parle finalement très peu d’informatique. Les rares détails montrés sont particulièrement peu soignés : pour qui a une idée des conditions de pureté de l’atmosphère des « salles blanches » où on fabrique les micro-processeurs, l’usine installée dans une étable que découvre James Bond est un peu risible.
On remarque un ordinateur Apple IIc5 chez la séduisante géologue Stacey Sutton.
Reste une séquence intéressante pendant laquelle Max Zorin, depuis son ordinateur, pilote une caméra pour capter l’image de James Bond et l’analyser dans le but de connaître sa véritable identité. Je ne me rappelle pas de beaucoup de films plus anciens que celui-ci qui aient fait une démonstration des technologies de reconnaissance faciale, devenues depuis un élément classique des fictions d’anticipation autant qu’un domaine de recherche et d’applications tout à fait réel.

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Le thème de la surveillance informatisée intervient aussi avec un drone terrestre que manipule Q, le créateur des gadgets de James Bond. Il n’est utilisé dans le film que pour une démonstration dans le bureau de M, le chef des services secrets, au tout début, puis pour vérifier que James Bond est bien vivant, à la toute fin du film.
À titre anecdotique, le clip de la chanson, qui se déroule autour de la Tour Eiffel à Paris, mélange des images issues du film et des images du groupe Duran Duran, dont on voit un membre manipuler à distance une caméra vidéo volante.
Dangereusement vôtre n’est pas le James Bond le plus intéressant, son scénario est plein d’incohérences et d’incongruités, mais le couple de psychopathes formé par un Christopher Walken joueur et une Grace Jones brutale fonctionne assez bien.

  1. La série « canonique » des James Bond est produite par la société Eon depuis Dr No. Mais il existe des exceptions, comme les deux premières adaptations de Casino Royale (un téléfilm puis un film parodique) et Jamais plus jamais, qui est un remake semi-humoristique de Opération Tonnerre, par le même scénariste et avec le même acteur Sean Connery. []
  2. Le groupe est devenu moins visible par la suite. Quelques semaines après la sortie du film, en interprétant la chanson A View to a Kill lors d’un concert de charité regardé par un milliard et demi de personnes, le chanteur Simon Le Bon a produit une spectaculaire fausse note qui semble avoir beaucoup coûté à son image et qu’il a vécu comme l’instant le plus humiliant de sa carrière. Sans que ce soit véritablement lié, le groupe d’origine, n’est plus apparu sur scène pendant plus de quinze ans après ce concert. A view to a kill n’est est pas moins la chanson tirée d’un film de la série James Bond qui aura remporté le plus grand succès international, devant Goldfinger, Live and Let Die, For your eyes onlyMoonraker ou encore Skyfall. []
  3. Le krach du jeu vidéo a duré de 1983 (l’année qui a suivi la sortie du jeu E.T., retenu comme symbole de la chute d’Atari et de la suprématie américaine) à 1985 (la sortie de Super Mario Bros, qui marque aussi le début de la domination japonaise : Nintendo, Sega, ). Il a entre autres été causé par le succès populaire de l’informatique personnelle. []
  4. L’impulsion électromagnétique en anglais Electro-magnetic pulse (EMP) est un phénomène découvert à la suite des premières explosions atomiques, qui cause la perturbation ou la destruction des appareils électroniques, et interrompt les communications radio. On dit qu’un effet EMP peut ramener un pays entier à l’âge de pierre. C’est un classique de la science-fiction post-apocalyptique. Dans la série James Bond, l’EMP est aussi au centre du film GoldenEye. []
  5. L’Apple IIc, sorti juste après le Macintosh, était un concurrent à ce dernier au sein de la même société. []

Vivian Maier

décembre 20th, 2013 Posted in Cimaises, Images | 5 Comments »

Je ne suis pas très doué pour analyser et a fortiori théoriser ce qui fait qu’une photographie est belle. Je dirais même que c’est la forme artistique qui est (pour moi, car je vois bien que d’autres sont moins embarrassés) la plus complexe à discuter. Pourtant je pense savoir dire quand un cliché ou une série de photos sont beaux. L’équation qui fait qu’une photographie fonctionne me donne toujours le vertige du fait de sa sophistication : préparation, patience, décision, technique, hasard, instant, sujet, regards, rencontre,… autant de paramètres fragiles qui aboutissent à nous faire partager la vision qu’une personne porte sur le monde.
C’est donc avec humilité, et sans vraiment parler des photographies elles-mêmes, que j’ai envie d’écrire sur une exposition visitée tout à l’heure.

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Le château de Tours, en partenariat avec le Jeu de Paume, présente la première exposition conséquente consacrée en France à Vivian Maier1, photographe amateur récemment découverte.

Le père de Vivian Maier était américain, d’origine autrichienne, et sa mère française. Le mariage n’a pas duré. Le frère de Vivian a été pris en charge par ses grands parents, et elle a suivi sa mère chez une amie de cette dernière, Jeanne Bertrand, une photographe française elle aussi, émigrée à New York où elle jouissait à l’époque d’une petite notoriété. On sait que Vivian a vécu en France entre six et douze ans, environ, avec les deux femmes, avant de revenir avec sa mère aux États-Unis.

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Vers l’âge de vingt-cinq ans, elle devient gouvernante, ce qui sera désormais son seul métier. Un métier qu’elle n’a, semble-t-il, pas vraiment choisi, qu’elle exerce avec soin mais sans chaleur, du moins selon ses employeurs, car les enfants dont elle s’est occupée, eux, ont gardé un grand souvenir de la manière dont elle leur faisait découvrir l’art ou la nature. Elle les prenait au sérieux, donc, ce qui se ressent dans ses photographies, où l’enfant est toujours une personne et non un objet d’attendrissement. Ce sont d’ailleurs trois frères dont elle a été la gouvernante et avec qui elle était restée en contact, John, Lane et Matthew Gensburg, qui lui ont permis d’échapper à l’extrême pauvreté qu’elle a subi avec l’âge, en lui fournissant un logement. Des années plus tard, ils la comparent à Mary Poppins.

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En 2007, survivant grâce à ll’aide sociale, n’ayant plus les moyens de payer le loyer du garde-meuble qui conservait ses archives, Vivian n’a pu empêcher la vente aux enchères son contenu : des cartons contenant 120 000 photographies, dont un grand nombre n’avait jamais été tirées ou simplement développées, faute d’argent.
L’acquéreur du lot, à la recherche de vieux clichés de Chicago, a été comblé en découvrant cette œuvre inconnue, vraisemblablement jamais montrée à quiconque, mais a été moins intéressé par les (semble-t-il nombreux) écrits de Vivian Maier, qui ont fini à la benne et sont perdus pour toujours. Parmi ses documents personnels, on a découvert des chèques de remboursement de trop-perçu des impôts, qu’elle n’avait jamais encaissés.

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En quelques années, Vivian Maier est devenue une photographe renommée, comparée à Diane Arbus, Lisette Modell ou Robert Frank, célèbres photographes de la rue américaine. Je n’ai pas l’impression qu’elle ait su que son œuvre avait été découverte et était conservée et exposée. En 2008, elle a fait une chute en glissant sur de la glace. Jamais vraiment remise, elle est morte l’année suivante, à l’âge de quatre-vingt trois ans.

Toute la vie de Vivian Maier semble avoir été vécue penchée sur le viseur de son Rolleiflex. On pense qu’elle n’a pas eu de vie affective, elle habitait chez ses employeurs et ne sortait que pour assouvir sa passion du cinéma et du théâtre, et bien entendu pour photographier. On dit qu’elle était socialiste, féministe, qu’elle avait des opinions tranchées et faisait preuve d’une franchise aux limites du manque de savoir-vivre. Elle portait souvent des vestes et des chaussures d’hommes.

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Outre ses photographies des rues (et des habitants, surtout) de New York ou Chicago, et des autres endroits où elle a voyagé, Vivian Maier faisait régulièrement des autoportraits plutôt expérimentaux (jeux de miroirs, ombres,…).
Elle a réalisé de nombreuses séquences filmées.

Vivian Maier n’a semble-t-il pas d’ayant-droits. Son oeuvre, c’est à dire toute sa vie, a été vendue quelques centaines de dollars à quelqu’un qui a jeté la partie qui ne l’intéressait pas et vendu le reste à un collectionneur plus avisé qui, depuis, promeut son œuvre2.

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C’est sans doute par le regard que Vivian Maier savait aimer les autres, et c’est sans doute ce qui rend ses images profondément émouvantes, quand bien même nous ignorerions tout de l’existence qu’elle a mené — ou plutôt, qu’elle n’a pas mené.

On voit à ses portraits de rue que Vivian Maier ne demandait pas souvent la permission avant d’appuyer sur le déclencheur, et on sent même chez elle un aplomb certain. Dans les couloirs de l’exposition, sans surprise, on nous avertit avec sévérité qu’il est formellement interdit de prendre des photographies.

  1. Vivian Maier (1926-2009), une photographe révélée, au Château de Tours, du 9 novembre 2013 au 1er juin 2014. Entrée libre. Il y a aussi une exposition à la galerie Les Douches, à Paris, qui se termine demain 21 décembre 2013. []
  2. Le plus important collectionneur de l’œuvre de Vivian Maier est un jeune agent immobilier, John Maloof, lui-même photographe et auteur d’un film documentaire, Finding Vivian Maier. J’imagine qu’il s’agit du film qui était projeté pendant l’exposition et qui m’a semblé très intéressant mais dont je n’ai pu voir qu’un petit quart d’heure. []

Ma vie numérique – ce que j’ai oublié de dire

décembre 8th, 2013 Posted in médiatisation | 190 Comments »

Voilà, l’émission de Place de la Toile consacrée à faire mon « autobiographie numérique » est passée. Le moment était très plaisant pour moi, j’espère que ça se ressent pour les auditeurs aussi. Le résultat reste frustrant à cause du média (impossible de montrer des choses à la radio), à cause du format (cinquante minutes,  si on est détendu, ça passe en réalité assez vite), à cause de mes tics de langages (commencer mes phrases par « chais pas », alors même qu’au fond, je sais), et à cause de ma faible capacité à convoquer sur l’instant tous les souvenirs qu’il serait pertinent de retrouver. Je vais tenter de réparer un peu de tout ça ici, cet article est donc un complément à l’émission en question. Il ne raconte pas tout, mais il fait la liste de ce dont j’aurais aussi bien pu parler.

Jackpot, par Claude Closky, visible à l'école des Beaux-Arts de Montpellier jusqu'au 20 décembre.

Jackpot, par Claude Closky, visible à l’école des Beaux-Arts de Montpellier jusqu’au 20 décembre.

Je m’en veux en fait d’avoir oublié certaines histoires, et pire encore, certaines personnes. Le nom de Claude Closky, avec qui je travaille avec régularité depuis seize ans, n’a été prononcé qu’une fois, et pas par moi ! Or il aurait été important et plus que logique de parler de cette collaboration, ne serait-ce que pour évoquer les mutations de la création artistique en ligne que nous avons vécu en praticiens, depuis l’enthousiasme de la prospective — tout était à faire — jusqu’à la situation actuelle, où curieusement l’inventivité formelle semble inversement proportionnelle au nombre d’internautes. Ce n’est peut être pas si curieux, d’ailleurs, ni très grave, à chaque époque ses conquêtes. Je n’ai pas parlé du site Mudam.lu, du site du 1%, du site Net.art, pour le centre Poupidou, du site du Magasin à Grenoble et des œuvres commanditées dans ce cadre, du site Synesthésie 9, de l’exposition Version Originale au musée d’art contemporain de Lyon qui m’avait fait rencontrer Claude, mais aussi Matthieu Laurette. Je n’ai pas parlé du serveur pédagogique Arpla, créé il y a quinze ans avec Liliane Terrier. Je n’ai pas parlé de mes propres réalisations telles que Nos Amis, Scientists of America, Jeansarkozypartout, mes divers travaux interactifs…
J’ai un peu évoqué les forums fr.comp.sys.mac et fr.rec.arts.bd, mais sans insister sur ce qu’ils m’ont apporté et continuent de m’apporter des années après que j’aie cessé de les fréquenter. J’ai oublié de citer fr.rec.arts.pastiques. J’ai parlé du Site de l’image numérique et des scanners, mais pas de mes nombreux autres cours en ligne, y compris de celui que, avec beaucoup d’avance sur tout le monde, les Arts décoratifs de Paris m’avaient commandité. J’ai oublié de dire que l’histoire des « nouveaux médias » ne cesse d’être oubliée, qu’on ne cesse de se croire novateur quand on réinvente la poudre, unique quand on a la même idée en même temps que tout le monde, et parfois même banal ou négligeable alors qu’on est en train de proposer des choses inédites.
Je n’ai pas parlé de mon travail sur Wikipédia, ni des cinq ans d’Atelier encyclopédique (2004-2009) pendant lesquels j’ai utilisé l’encyclopédie libre comme support vivant et réactif à l’apprentissage de la documentation et de la rédaction pour mes étudiants.

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Ma carte d’employé de la mairie d’Amiens, en 1997, pour mon premier poste de prof en école d’art.

J’ai oublié de me vanter d’avoir été, en 1997, le premier professeur de programmation en école d’art (à l’Esad d’Amiens). J’ignore si c’est vrai, mais on me l’avait dit à l’époque (je dis bien : de programmation, et non de multimédia). J’ai oublié, d’ailleurs, de parler de l’étrange rapport qui lie les arts numériques, la recherche et l’enseignement : les profs plus ou moins spécialisés dans les nouvelles technologies ne disent que rarissimement « je suis prof pour avoir un revenu régulier mais en réalité je suis artiste », comme on l’entend parfois (mais pas toujours) venant de peintres ou de sculpteurs, mais sont pour la plupart tous à la fois chercheurs, enseignants et créateurs, sans complexes. Sans doute en partie parce que les œuvres numériques sont souvent invendables selon les règles du marché traditionnel de l’art, comme le dit Dominique Moulon dans son livre Art Contemporain et nouveaux médias, mais sans doute aussi par tradition, parce que la création artistique en nouveaux médias est née dans le cadre de la recherche et de l’enseignement — je demanderai aux anciens ce qu’ils en pensent. J’ai parlé de Mygale, mais j’ai oublié de dire que ce serveur était au dessus de ma salle à Paris 8, créé par Fred Cirera, un étudiant de maîtrise en Intelligence artificielle. Je n’ai pas causé de Univers>Interactif, de la techno, de la jungle, du trip-hop.

Je

Jeune adulte, je voulais être Vermeer ou rien. Je me suis parfaitement tenu à ce programme, d’ailleurs : je ne suis pas Vermeer.

Je n’ai pas mentionné Jean-Michel Géridan, collègue d’enseignement, de recherche, ami, co-auteur du livre Processing, le code informatique comme outil de création, et moitié de Franciscopolis, l’éditeur de mon Homme le plus doué du monde, alors que ça fait tout de même des années que nos projets sont liés, sinon communs. J’aurais pu aussi citer mon laboratoire à l’Université Paris 8, ou encore le Master de création littéraire dont j’ai l’honneur d’être un des fondateurs, au titre de préposé aux questions de publication numérique. Je n’ai pas raconté que derrière chacune de mes publications — livres, articles —, se trouve une histoire liée au réseau Internet.
Je n’ai pas parlé de mes lecteurs en ligne, avec qui je me sens plus en conversation qu’autre chose, qui m’apprennent des choses, m’envoient des documents ou m’offrent leurs productions.

Jean-Michel

Jean-Michel, sur le stand des éditions Franciscopolis, au salon Offprint, le mois dernier.

Je n’ai pas mentionné Jean-Marie Dallet, Jean-François Rey, Aurélien Bambagioni, Douglas Edric Stanley, Philippe Faerber, Guillaume Dimanche, Aline Giron, Fabien Lagny, Alexis Chazard, Antoine Moreau, Xavier Cahen, Gwenola Wagon, Stéphane Degoutin, Julie Morel, Geoffrey Dorne, Yacine Aït Kaci, Andrea Urlberger, Andrea Davidson, Françoise Agez, Sylvie Tissot, Stéphane Trois Carrés, Marie-Ange Guilleminot, Isabelle Dupuy, Anne-Marie Duguet, Marie-Claude Beaud, Astrid Girardeau, Jeff Guess, Pierre Lecourt, Ramuntcho Matta, Jérôme Saint-Loubert Bié, Loïc Horellou, George Dupin, Anne Zeitz, Manuela de Barros, Mariina Bakic, Alexandre Laumonier, Thierry Smolderen, Pascal Valty, Abdel Bounane, Étienne Mineur, de la bande Microtruc, des tweet apéros, des meuleuliens (ce terme ne sera pas expliqué), et en fait des dizaines d’autres gens que j’oublie de citer quoique mes réflexions leur doivent beaucoup, qu’ils le sachent ou non. Je n’ai pas mentionné Culturevisuelle. Je n’ai pas parlé de mes amis médiateurs des sciences. Je n’ai mentionné aucun de mes anciens étudiants. J’espère que tous les oubliés me pardonneront. Un jour, je lancerais un blog qui ne servira qu’à parler de mes amis. Promis. Et même un blog qui parle de tous mes anciens étudiants — celui-là, ça fait longtemps que j’y pense.

explosion

En tant que programmeur, je déteste que le résultat d’un programme m’échappe, j’aime me faire croire que je contrôle ce que je fais. Je n’ai pourtant pas réussi à jeter l’image ci-dessus, qui aurait dû représenter un labyrinthe en trois dimensions et qui à la place semble figurer une explosion…
Aucun rapport avec l’article, j’imagine.

Il y a quelques détails sur lesquels j’ai envie de revenir. J’ai dit par exemple que j’étais né en même temps que le pixel. Bien sûr, ce n’est pas exact : le mot n’était pas nouveau, et l’idée même de découper les images en points pour les afficher mécaniquement, on peut la faire remonter aux métiers à tisser de Joseph-Marie Jacquard ! Mais jusqu’à la fin des années 1960, les écrans qui étaient reliés aux ordinateurs étaient des oscilloscopes, comme par exemple pour le projet Whirlwind, de surveillance de l’espace aérien aux États-Unis. L’écran à tube cathodique et  à luminophores peut sembler assez proche du moniteur d’ordinateur tel qu’on l’entend, mais pour moi le pixel est surtout une manière de découper conceptuellement l’image. Enfin ça se discute et j’imagine qu’il est difficile de dater les inventions voire même leur application, reste que l’écran n’a été un espace d’affichage de texte informatique qu’il y a quarante ou cinquante ans. Avant cela, les machines communiquaient par cartes perforées ou par impression, principalement, les terminaux (les consoles qui permettent de communiquer avec l’ordinateur) étaient des machines à écrire, c’est à dire que le texte que l’on saisissait apparaissait sur du papier, et pas sur un écran.
J’aurais pu raconter aussi qu’il a existé pléthore de systèmes différents qui avaient du mal à communiquer, que des systèmes novateurs, comme BeOS, NeXTstep ou OS2 n’ont jamais réussi à concurrencer d’autres plus médiocres.

Mes filles Florence (droite) et Hannah (gauche), sur l’ordinateur de cette dernière., il y a tout juste dix ans. Hannah réalisait sous flash des dessins animés assez exceptionnels. Aujourd’hui elle étudie l’illustration aux Arts décoratifs de Strasbourg, et elle fait partie du collectif Super-Fourbi Géant

Je n’ai pas insisté, par ailleurs, sur le fait que j’appartiens à la génération qui a été formée aux mathématiques modernes : en cours préparatoire et en cours élémentaire, alors que je savais à peine lire, j’ai appris la théorie des ensembles (des mathématiques logiques plus qu’arithmétiques) et la numération en bases autres que le système décimal. Face aux défis scientifiques du XXe siècle, à l’importance croissante de l’ordinateur et à une meilleure connaissance de ce qu’un enfant peut assimiler à tel ou tel âge, l’Éducation nationale avait décidé de monter un programme novateur et ambitieux, moderne, donc, d’où ce nom de « maths modernes ». La plupart des instits que j’ai eu jusqu’au collège n’étaient pas formés et n’y comprenaient rien. J’imagine que, avec les parents d’élèves qui résistent souvent très fort à tout ce qui s’éloigne de leurs souvenirs du même âge, c’est la raison qui fait que ce programme a été abandonné et que l’on est revenu aux mathématiques à l’ancienne.
Est-ce que j’en ai tiré quelque chose ? Je ne sais pas, mais je suis à l’aise avec le concepts des bases (encore heureux pour quelqu’un qui programme depuis trente ans) et j’ai suffisamment de compétences en logique pour pratiquer et enseigner la programmation. Au delà de ce qu’en ont tiré ou pas les élèves, les « mathématiques modernes » sont un bon indicateur de la certitude que l’on avait, au début des années 1970, que l’informatique représentait l’avenir, et ce alors même que l’informatique personnelle n’existait pas.

...

Juin 2001, le site du musée d’art moderne Grand-Duc Jean est présenté aux visiteurs du pavillon luxembourgeois pendant la Biennale de Venise. À gauche, Nathalie, pourtant venue en touriste, donne un ultime coup de main. À droite, Liliane Terrier expérimente un dispositif Ascii-art de Vuk Ćosić pour l’exposition Netart per me (pavillon Slovlène).

J’aurais pu parler aussi, à la fin des années 1970, de ma rencontre avec le jeu vidéo, d’abord avec une console « pong », à la maison (merci le comité d’entreprise de Thomson CSF), puis avec Space Invaders, que j’ai découvert sous forme de jeu d’arcade sur un bateau en Mer du Nord.
J’avais mille et une anecdotes. Par exemple comment, pendant mon service en tant qu’objecteur de conscience, j’effrayais mes collègues de bureau au ministère des affaires sociales en tuant de la manière la plus sanglante d’affreux monstres sataniques dans le jeu Doom. Toujours au même endroit, j’aurais pu raconter que le haut-fonctionnaire qui dirigeait l’informatique du ministère ignorait qu’il existait une différence entre ordinateur et écran, ou que certains plaçaient leur souris d’ordinateur sous leur bureau, persuadés que ce nouvel engin était une pédale. Il faudra que je raconte ces vingt mois de service, un jour.
J’aurais pu raconter aussi comment j’ai assemblé mes premiers PCs, les mains moites de peur de faire une bêtise qui me coûterait ma solde d’objecteur. Je pourrais raconter comment je suis allé un jour, tremblant comme si j’achetais un kilo de substance psychotrope illégale, chez un particulier suspect qui n’acceptait que l’argent liquide contre ses  barrettes de mémoire vive de 8 méga-octets à seulement 1200 francs, alors que le prix était partout le double.
J’ai raconté qu’en 1997 il suffisait de savoir coder trois balises HTML pour être embauché par une multinationale, mais je n’ai pas raconté que j’ai abandonné cette carrière avant qu’elle ne commence, car au même moment j’ai eu mon premier poste d’enseignant. J’ai donc manqué la frénésie des startups tout autant que l’éclatement de la « bulle » Internet. J’ai toujours sciemment évité de mettre trop profondément le pied dans le bain de ce que certains appellent « l’économie réelle », que j’ai pour ma part toujours trouvée déconnectée de mon monde réel, aliénante et incapable de se donner du temps pour la moindre remise en question (j’imagine que tout le monde ne sera pas d’accord avec moi).

...

J’aurais pu parler aussi de la durée de vie des technologies, de ce que ça fait de retrouver, un jour, dans une poubelle, un logiciel qu’on a si longtemps utilisé et enseigné. J’aurais pu raconter aussi que, à force de voir des technologies naître et mourir, on acquiert un certain recul, ce n’est pas tel langage ou tel logiciel qu’il faut enseigner, mais plutôt de passer d’un outil à l’autre, voire de créer les siens.

J’aurais pu raconter les nuits à construire des villes sur Sim City, ou à administrer des territoires médiévaux avec Settlers, des fourmilières avec Sim Ant, etc., mais aussi les angoisses nocturnes de l’administration de serveurs ou les heures passées à télécharger, l’œil rivé sur des barres de progression.
Mais ça sera pour une autre fois, tout ça.

Lecture connexe : Où sont les femmes dans le numérique (Elifsu Sabuncu).

Autobiographie numérique

décembre 6th, 2013 Posted in Brève, médiatisation | 3 Comments »

Demain je suis l’invité de Xavier de la Porte (et Thibault Henneton) pour l’émission Place de la Toile, sur France Culture.
J’ose à peine dire le sujet tellement je me juge narcissique d’avoir accepté le principe de l’émission : il s’agit de mon « autobiographie numérique », c’est à dire que pendant cinquante minutes, je raconte ma vie, sous l’angle de mon rapport au numérique.

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C’est donc demain samedi 7 décembre à 18h00. Il sera bien sûr possible d’écouter l’émission en différé sur le site de France Culture après sa diffusion.

Jane (La voix des morts, 1986)

décembre 2nd, 2013 Posted in Lecture, Ordinateur célèbre | 6 Comments »

Après avoir dévoré les classiques de la science-fiction pendant mon adolescence1, j’ai un jour totalement cessé d’en lire et j’ai d’ailleurs presque cessé de lire des fictions tout court.

Edvard Munch, La Puberté (1895), Oslo Nationalgalleriet.

Edvard Munch, La Puberté (1895), Oslo Nationalgalleriet.

Mon histoire personnelle de la science-fiction exclut donc presque tout ce qui a été publié après la fin des années 1980. Depuis quelques années, je comble mes lacunes, non seulement en lisant des ouvrages récents, mais en me penchant sur la science-fiction qui précède « l’âge d’or » du genre, et en m’intéressant à la science-fiction non-anglo-saxonne, et notamment, française, ou encore à des auteurs anglo-saxons dont le propos me passait au dessus de la tête lorsque j’étais jeune. À l’époque, j’aimais la « hard science » d’Asimov ou d’Arthur C. Clarke, les aventures un peu épiques racontées par Heinlein ou Herbert et les histoires stimulantes de Philip K. Dick, John Brunner et Stanislaw Lem. Par contre je me méfiais de tout ce qui me semblait trop poétique, trop écrit, trop inspiré, de ce qui frayait avec le fantastique ou l’Heroic-Fantasy, ou encore des histoires situées sur des planètes exotiques pleines d’animaux impossibles, qui me semblaient un peu puériles.
C’est pour rattraper mon énorme retard que j’ai récemment lu La cité des illusions et La main gauche de la nuit, d’Ursula K. Le Guin, que j’ai trouvés également excellents2. Dans ses romans, Ursula Le Guin mentionne une technologie particulièrement commode : l’ansible. Il s’agit en fait d’un outil de communication instantané : les voyages interstellaires sont longs, mais grâce à l’ansible, les communications sont immédiates, ce qui permet que des mondes distants aient des relations même s’il faut des années pour se rendre de l’un à l’autre.

Une adaptation

Une adaptation au théâtre de La main gauche de la nuit, par Ursula K. Le Guin, au printemps dernier au Portland playhouse, photo de Christina Riccetti.

L’idée de l’ansible a plu à de nombreux auteurs, comme Vernor Vinge, Dan Simmons ou encore Orson Scott Card, chez qui je l’ai retrouvé en lisant La Stratégie Ender, dont une adaptation cinématographique vient juste de sortir. Orson Scott Card a récemment fait scandale en prenant une position fortement hostile au mariage homosexuel et en appelant quasiment à renverser un gouvernement qui aurait l’idée de légiférer la question avec bienveillance. Une position aussi extrême est presque choquante venant d’Orson Scott Card, car les deux romans que j’ai lu de lui coup sur coup sont plutôt emprunts d’humanisme et de tolérance3. J’ignore comment évolue l’œuvre de cet auteur par la suite, mais La Stratégie Ender et La Voix des morts sont deux livres qui méritent d’être lus. Le second m’intéresse tout particulièrement car il traite d’intelligence artificielle.

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Je m’en voudrais d’en dire trop, car il y a un effet de surprise à savourer, mais La Stratégie Ender raconte l’histoire d’un enfant surdoué, Andrew Wiggin, surnommé Ender, que l’on forme à devenir un grand chef de guerre, qu’on espère capable de battre définitivement les doryphores, une race extra-terrestre apparemment impitoyable que l’on soupçonne de préparer une attaque de grande ampleur depuis des décennies. Son apprentissage passe notamment par des jeux de simulation, mais aussi par un jeu d’aventure situé dans un monde de fantaisie dont les éléments évoluent ou se construisent en fonction de la psychologie du joueur. Ce dernier élément est déjà une ébauche de réflexion sur l’intelligence artificielle, car le jeu s’invente de lui-même en fonction des actions inattendues du joueur. On en entendra parler par la suite.
L’histoire fonctionne bien, la réflexion sur le jeu est intéressante pour l’époque (1985), les personnages sont assez attachants, et ce n’est pas un hasard si ce livre est devenu un classique. J’ai pourtant trouvé le suivant, La Voix des morts, bien plus riche.

Dans La Voix des morts (1986), Ender a effectué de nombreux voyages interstellaires qui, loi de la relativité oblige, font que l’univers a vieilli de trois mille ans quand il n’a vieilli, lui, que de vingt-cinq. Sa vocation est d’être un « porte-parole des morts », qui vient faire entendre la vérité des défunts4.

Il se rend sur la colonie Lusitania, monde où l’on a découvert les « piggies », première espèce « ramen » (homologue à la race humaine) contactée depuis la disparition des doryphores. Il s’y rend sans sa sœur, qui avait jusqu’ici vécu à ses côtés et qui est une des trois seules personnes à savoir qu’il est né sur Terre, qu’il a connu le monde qui précède la colonisation des cent planètes, et qu’il est Ender, le xénocide, dont le nom est honni d’un bout à l’autre de la galaxie.

...

La planète Lusitania, par Vagner Vargas, en illustration pour Orador dos Mortos, l’édition brésilienne de La voix des morts. Pour l’anecdote, signalons que la planète Lusitania est une colonie catholique lusophone, ce qui est un des traits intéressants et bien vus dans le livre.

Les deux autres personnes qui connaissent son secret sont la dernière reine des doryphores, ultime espoir de sa race, qu’il emmène partout à l’état de cocon afin de lui trouver un monde où faire renaître son espèce, et Jane, une intelligence artificielle, elle aussi unique représentant de son espèce. Jane, qui connaît tous les secrets d’Ender, a décidé de lui faire connaître son existence, à lui et à lui seul, et de se donner une apparence, celle d’une jeune femme. Voici comment elle est décrite dans le livre :

Elle n’était pas belle. Ni laide. Son visage avait du caractère. Ses yeux étaient inoubliables, innocents, tristes. Sa bouche délicate semblait hésiter entre le rire et les larmes. Ses vêtements paraissaient diaphanes, insubstantiels ; pourtant, au lieu d’être provocants, ils révélaient une forme d’innocence, un corps d’adolescente aux petits seins, les mains croisées sur les genoux, les jambes légèrement écartées, les pieds tournés vers l’intérieur.

En lisant cette description, j’ai spontanément pensé à La puberté, d’Edward Munch, à cause de l’expression et de la posture, c’est pourquoi j’ai placé ce tableau en tête de l’article.
Ce qui est intéressant avec le personnage de Jane, dans le roman, c’est qu’elle est moins traitée comme une intelligence artificielle que comme une nouvelle forme de vie. Une forme de vie qui n’aura sans doute jamais la possibilité de se répliquer.
Les destinées de Jane et d’Ender sont liées depuis des milliers d’années. En fait, une partie importante du plus haut niveau de conscience de Jane est issue du jeu d’aventure dans lequel Ender évoluait lorsqu’il se trouvait à l’académie militaire. Ender porte à l’oreille un bijou qui permet à Jane de voir et d’entendre ce qu’il voit et entend, mais aussi de lui parler sans que quiconque s’en aperçoive. En permanence, elle utilise son omnipotence sur les systèmes informatiques pour obtenir des renseignements ou modifier les communications en fonction de ce qui lui semble souhaitable, selon son jugement et sa volonté. Elle agit généralement dans l’intérêt d’Ender, mais pas forcément à son service et encore moins sous ses ordres.
Si Jane n’a dévoilé son existence qu’à Ender, c’est parce qu’elle pense que lui seul aura la maturité suffisante pour ne pas avoir peur d’elle, elle craint, et sans doute avec raison, que les autres humains chercheront à la détruire sitôt qu’il seront avertis de sa présence. C’est d’ailleurs ce qui se produit dans les romans suivants, si je me fie aux résumés que j’ai lus.

Jane est née spontanément de la complexité du réseau informatique que constituent les ordinateurs des cent planètes, reliés par ansible :

Elle était née au cours du premier siècle de la colonisation, après la guerre contre les Doryphores, lorsque la destruction des Doryphores avait ouvert plus de soixante-dix planètes habitables à la colonisation humaine. Dans l’explosion des communications par ansible, on créa un programme chargé de répartir et diriger les émissions instantanées, simultanées, d’activité philotique5. Un programmeur, qui tentait de découvrir des moyens toujours plus rapides, plus efficaces d’amener un ordinateur fonctionnant à la vitesse de la lumière à contrôler les flots instantanés de l’ansible a fini par tomber sur une solution évidente. Au lieu d’introduire le programme dans un unique ordinateur, où la vitesse de la lumière imposait une limite infranchissable aux transmissions, il dirigea toutes les instructions d’un ordinateur à l’autre, dans les étendues immenses de l’espace. Un ordinateur relié à l’ansible relisait plus rapidement ses instructions sur d’autres planètes, Zanzibar, Calicut, Trondheim, Gautama, la Terre, que s’il avait fallu les retrouver des mémoires ordinaires. […] à un moment donné, à l’insu des observateurs humains, des instructions et des mises à jour de données entre ansibles résistèrent à la régulation, se perpétuèrent sans altération, se multiplièrent, trouvèrent le moyen d’échapper au programme de régulation et en prirent finalement le contrôle, dominant ainsi l’ensemble du processus. À cet instant, ces impulsions regardèrent les flots d’instructions et ne virent plus ils mais je.

L’idée du système informatique qui devient spontanément conscient, intelligent, du fait de sa complexité croissante, est un classique (Mike dans Révolte sur la Lune, le Puppet Master dans Ghost in the Shell, etc.) et est même considéré comme un futur possible, probable ou même certain par les théoriciens de la singularité tels que le transhumaniste Ray Kurtzweil ou l’auteur de science-fiction Vernor Vinge.

Le réseau informatique mondial (gauche) et les connexions neuronales (droite), une analogie tentante.

Une analogie tentante : le réseau informatique mondial (gauche) et les connexions neuronales (droite).

Le dernier trait intéressant qui caractérise Jane au cours du roman, c’est la manière dont elle rompt avec Ender. Voulant la faire taire quelques minutes, Ender décide d’éteindre le bijou grâce auquel Jane parvient à lui parler. Cela durera une heure, c’est à dire des siècles pour Jane, et lorsqu’il allumera à nouveau l’appareil, Jane reste longtemps muette, puis ne lui parlera que très ponctuellement, en cas d’urgence. Qu’il ait volontairement interrompu leur connexion les a séparés pour toujours.

Ils sont devenus… de simples amis. Des amis loyaux, jusqu’à la mort de l’un d’eux. Mais pendant toute sa vie il [Ender] regrettera cet acte irréfléchi d’infidélité.

Il faut dire qu’entre temps, Ender est tombé amoureux et semble désireux de fonder un foyer. Jane porte alors son dévolu sur Miro, un brillant xénobiologiste rendu handicapé par un grave accident, et désespéré d’avoir dû rompre ses fiançailles après avoir découvert que celle à qui il était promis était sa demi-sœur.
Jane n’est sans doute pas exactement possessive, mais elle a besoin d’un être humain en qui elle ait toute confiance et qui ait toujours besoin d’elle pour se donner une sorte de but, de raison d’exister. Certains ont jugé ce personnage dispensable, mais je trouve, au contraire, que la psychologie que lui a bâti l’auteur est plutôt intéressante.

  1. Même si je n’arrive pas à me voir changer, mon adolescence commence à remonter loin, à une trentaine d’années puisque j’ai fêté mes quarante-cinq ans cette semaine. Jusqu’ici je n’ai jamais prêté attention à mon âge, dont j’ai toujours grand peine à me souvenir, mais, et je ne saurais dire pourquoi, ces quarante-cinq ans me semble une étape. Peut-être vais-je enfin devenir adulte, ou quelque chose du genre. []
  2. Au passage, je recommande La main gauche de la nuit à toute personne qui s’intéresse aux questions de genre en science-fiction. Le héros est un humain, émissaire d’une sorte de « marché commun spatial », l’Ekumen, qui fédère avec patience toutes les planètes dont les habitants correspondent peu ou prou à la définition des êtres humains (et qui ont sans doute une origine commune). Dans ce roman, Genly Aï, l’ambassadeur de l’Ekumen, de sexe masculin, doit traiter avec des humains hermaphrodites qui ont des périodes régulières de chaleurs. Même si le roman est ancien (1969), la réflexion sur l’amour « paritaire » et l’absence de compétition sexuelle est très intéressante. []
  3. On a beaucoup dit que l’engagement d’Orson Scott Card contre le mariage homosexuel était lié à son appartenance à l’Église de Jésus Christ des saints des derniers jours (les Mormons). Effectivement, cette institution est très fermement attachée au caractère exclusivement hétérosexuel du mariage. []
  4. Rappelons que les Mormons ont pour caractéristique de pratiquer le baptême des disparus, ce qui fait qu’ils disposent de la base de données généalogiques la plus universelle qui ait jamais existé. Cette religion issue des courants évangélistes est assez atypique car elle mêle diverses traditions (Bible et histoire américaine précolombienne), et mentionne l’existence de planètes ou d’étoiles lointaines… Il semble que les Mormons soient assez ouverts à la science-fiction et au fantastique, si on se souvient que sont issus de cette religion non seulement Orson Scott Card, mais aussi Stephenie Meyer (Twilight), Dave Wolverton (Les seigneurs des runes), Susana J. Kroupa, Virginia Ellen Baker, M. Shayne Bell, Brandon Mull, Aprilynne Pike ou encore Glenn A. Larson (Gallactica). []
  5. Dans les écrits d’Orson Scott Card, la philotique est la branche de la physique qui permet entre autres les communications instantanées. []

Les trois lois de la robotique contre les dix commandements

novembre 27th, 2013 Posted in IA, Interactivité | 6 Comments »

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En 1942, Isaac Asimov a exposé les trois lois que chaque robot de ses nouvelles et de ses romans est censé respecter, dans cet ordre :

1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, par son inaction, permettre qu’un être humain soit blessé.
2. Un robot doit obéir aux ordres que lui donnent les êtres humains, excepté si ceux-ci devaient contrevenir à la première loi.
3. Un robot doit assurer sa propre protection, tant que cela n’entre pas en conflit avec la première et la seconde loi1.

Nombre de récits d’Asimov sont des variations sur les conséquences de ces lois et sur la manière dont elles peuvent être contournées ou détournées. Assez rapidement, l’auteur forgera une loi zéro destinée à prendre en compte l’intérêt général :

0. Un robot ne peut pas faire de mal à l’humanité, ni, par son inaction, permettre que l’humanité soit blessée.

Bien entendu, ces lois inscrites dans les « cerveaux positroniques » des robots sont un peu naïves dans leur simplicité, car avant que l’on puisse dire à une machine de ne pas blesser d’êtres humains, il faut lui expliquer ce qu’est un être humain, ce qu’est l’humanité, et ce que signifie blesser. Mais ces questions pratiques ne sont pas le propos d’Asimov.

Il existe des variantes aux lois d’Asimov, comme par exemple les « directives » imposées au cyborg Robocop, dans la série de films du même nom :

être au service de l’intérêt public
protéger les innocents
faire respecter la loi
information classifiée

La directive classifiée stipule que Robocop ne peut arrêter un cadre de la société Omni Consumer Product, dont il est la création et la propriété. Le film traite avec mordant de l’accaparement d’un service public — le maintien de l’ordre —, par une société privée.

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Cosmos 1999, saison 2 épisode 5, Brian the brain (1976). Excellente série au départ, Cosmos 1999 a vu sa seconde saison altérée par une tentative de conquérir le public américain, qui n’avait pas apprécié la première saison. Cela se traduit par une forme discrète de racisme et de sexisme, et par une certaine bigoterie, comme ici, où le commandant Koenig propose d’apprendre les dix commandements à un ordinateur conscient afin que celui-ci ait une morale.

Parmi les alternatives aux lois d’Asimov proposées pour donner une morale aux ordinateurs ou aux robots, je relève au moins deux fois la mention du décalogue biblique, dans Cosmos 1999 (1976), et dans Terminator: The Sarah Connor Chronicles (2009).
Je suis preneur de tout autre exemple dans le domaine.

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Terminator: The Sarah Connor Chronicles, saison 2, épisode 10. Confronté à l’intelligence artificielle « John Henry », qui n’a aucune forme de morale, l’agent du FBI James Ellison propose que l’on enseigne les dix commandements à la machine. Cette série n’est pas scénarisée ou produite par James Cameron, le créateur de Terminator, et cela se ressent notamment dans les références constantes à la religion.

La proposition de recourir aux dix commandements pour imposer un sens moral à des machines est chaque fois présentée comme une évidence. Pourtant, il n’y a pas de raison que ça le soit, car ces commandements ne sont que partiellement une affaire de morale commune. Bien sûr, la plupart des gens retiennent du décalogue ses conseils de bon sens, comme « tu ne tueras point », « tu ne voleras point » et « tu ne convoiteras pas les biens de ton voisin ». Mais l’énumération est loin de s’y limiter. En fait, les premiers commandements portent sur les modalités de la vénération que Dieu exige : il n’y a qu’un seul Dieu ; il est interdit d’en adorer un autre2 ; il est interdit de produire des représentations ; il faut respecter le jour du shabbat ; il est interdit de blasphémer.

Cecil B. de Mille

Les Dix commandements, par Cecil B. de Mille (1956), avec Charlton Heston dans le rôle de Moïse.

J’imagine qu’il n’existe pas de société viable où le meurtre n’est pas proscrit, ou plus exactement encadré, et j’imagine aussi qu’aucune société d’agriculture et d’élevage, reposant sur la propriété privée, ne peut fonctionner sans interdire le vol.
Ainsi, ordonner « tu ne tueras point » et « tu ne voleras point » ne mange pas de pain, comme on dit, mais ne me semble en rien révolutionnaire. Et je ne parierais pas que ces lois aient été surprenantes lorsque Moïse est descendu du mont Sinaï pour les annoncer.

Plus inédites et étonnantes sont sans doute les lois inscrites dans le Lévitique, le livre qui succède à l’Exode, où Moïse ajoute de nombreuses précisions aux dix commandements : comment sacrifier des animaux, dans quel ordre les dépecer, selon quelle orientation les brûler, comment habiller et raser les sacrificateurs, de quelles allergies alimentaires souffre l’Éternel (pas de miel ni de levain dans les offrandes), comment se faire pardonner si l’on a involontairement manqué au respect des commandements, et enfin, une incroyable quantité d’amendements à la loi « tu ne tueras point » : on a le droit de punir par la mort les gens possédés par des esprits, les gens qui communiquent avec des fantômes, les gens capables de divination, les homosexuels, les gens qui pratiquent l’enlèvement, les couples adultérins, les filles de sacrificateurs qui ne savent pas se tenir, les gens qui maudissent leurs parents, qui forniquent avec des animaux, les couples incestueux, les assassins intentionnels, etc.
Il y a même des cas où sont punis par la mort ceux qui ont refusé de donner la mort aux adorateurs du dieu concurrent Moloc. « Tu ne tueras point », enfin sauf si on te l’ordonne.

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En introduction (dans les versions cinéma et DVD du film, mais pas dans sa version diffusée à la télévision), Cecil B. de Mille explique l’enjeu du film : les hommes doivent-ils être dirigés par la loi de Dieu, ou doivent-ils subir les caprices de dictateurs tels Ramses ? Les hommes sont-il la propriété de l’État, ou sont-ils des âmes libres sous la domination de Dieu ?
On voit là assez bien exposé le caractère apparemment contradictoire entre deux traits forts de la culture des États-Unis : la bigoterie d’une part, et la sacralisation de la liberté individuelle d’autre part.

S’il y a de vrais progrès dans les lois bibliques, c’est peut-être dans d’autres détails tirés de l’Exode, comme le fait d’imposer que les esclaves deviennent des hommes libres au bout de sept années de service, de dire qu’il ne faut pas maltraiter l’étranger3, ou encore qu’un pécheur est seul responsable de ses méfaits, dont on ne doit tenir ses enfants ou ses parents pour coupables, c’est à dire de refuser le principe de la vendetta4.

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Pour bien montrer l’horreur d’une société qui ignore le respect des dix commandements, Cecil B. de Mille montre les hébreux, enfin sortis de captivité mais sans nouvelles de Moïse devenus « comme la mer agitée, Qui ne peut se calmer, Et dont les eaux soulèvent la vase et le limon » (Isaïe 57:20) : on mange, on boit, on joue, on s’amuse, on fait des statues, on s’embrasse, et, abomination, les femmes chevauchent des hommes ! Vivement que le bon vieux patriarcat-à-papa (oui je sais, c’est redondant) soit rétabli et que tout le monde s’ennuie à nouveau, dans le respect de la hiérarchie.

Quoi qu’il en soit, présenter les dix commandements comme une morale universelle et applicable y compris à des machines intelligentes semble peu avisé, tout comme de vouloir imposer des lois potentiellement contradictoires à une mécanique logique. Isaac Asimov était emprunt de culture juive, quoique ne manquant pas d’un regard critique sur cet héritage5, et on peut imaginer qu’il a eu en tête les lois de Moïse en forgeant les siennes6, si ce n’est que dans le cas des lois de la robotique, l’intérêt général et particulier des humains prime sur tout. « Le » créateur est oublié au profit « des » créateurs, enfin émancipés, et enfin responsables de leurs actions les uns envers les autres7.

  1. A robot may not injure a human being or, through inaction, allow a human being to come to harm. A robot must obey the orders given to it by human beings, except where such orders would conflict with the First Law. A robot must protect its own existence as long as such protection does not conflict with the First or Second Law. []
  2. Exode 34:14 : Tu ne te prosterneras point devant un autre dieu ; car l’Éternel porte le nom de jaloux, il est un Dieu jaloux. Ce dieu unique qui est jaloux des autres divinités m’a toujours semblé étonamment peu sûr de lui et de son unicité ! []
  3. Exode 22:21 : Tu ne maltraiteras point l’étranger, et tu ne l’opprimeras point; car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte. []
  4. En même temps, l’Éternel n’exclut pas qu’un péché ait des conséquences sur la descendance du pécheur jusqu’à la troisième ou la quatrième génération… Entre punition d’une lignée et conséquences fâcheuses, la ligne est un peu floue. []
  5. Asimov raconte par exemple dans ses mémoires comment il s’est disputé avec Élie Wiesel en lui disant que si les juifs avaient été bien plus souvent victimes que bourreaux au cours de leur histoire, c’est juste parce qu’ils n’avaient que rarement été en position de faire autrement, et que lorsque ça s’est produit, ils n’ont pas été meilleurs que d’autres. []
  6. Pour l’anecdote, signalons qu’Asimov prétendait ne pas être l’inventeur de ces trois lois, et les tenir de John Campbell son éditeur, lequel affirmait n’avoir rien fait d’autre qu’aider l’auteur de Fondation à formuler une idée qu’il avait en germe depuis longtemps… []
  7. La liberté, l’autonomie, l’esclave, le robot,… Tous ces thèmes tournent beaucoup autour de la question du labeur, non ? []

Où va la presse ?

novembre 17th, 2013 Posted in Lecture, Les pros | 31 Comments »

Il y a des articles dont le titre est une question posée par l’auteur pour ensuite y répondre : « où va la presse ? Où va la lecture ? Eh bien je vais vous le dire… ». Ce n’est pas le cas ici, je me pose vraiment la question, je n’ai pas de vision claire des différents futurs possibles. Pourtant, je me sens attaché au sujet.

L’événement de la semaine, pour moi, c’était ça :

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La maison de presse de mon quartier ferme définitivement. Je l’ai toujours connue, je lui ai vu de nombreux propriétaires successifs. Enfant, au début des années 1970, j’y allais avec quelques francs pour acheter des bandes dessinées aux couvertures chamarrées que je lisais et relisais ensuite chez moi pendant des années : Tarzan (période Joe Kubert), Superman ou Batman, et plus tard les publications LUG, comme Strange, dont la découverte, un beau jour, m’avait fait un choc : il existait donc (et depuis des années, comprenais-je à la numérotation) des histoires de super-héros torturés, faisant face à des dilemmes moraux, des ennemis ambigus, des mystères insolubles, enfin bref, une bande dessinée un peu adulte et donc adaptée au lecteur exigeant de sept ans que j’étais.

On n’y trouvait pas que des bandes dessinées à parution périodique. À une époque, je connaissais la fille des propriétaires, prénommée Marie-Pierre. J’avais été invité à son anniversaire, et je me souviens qu’en sortant, son père nous avait autorisés à entrer dans la boutique, qui était fermée, pour choisir chacun un livre et l’emmener en souvenir. Rien que le fait d’entrer dans la boutique autrement que par sa porte d’entrée publique reste une vraie émotion pour moi. J’avais pris un Petit manuel de l’agent secret que j’ai toujours et que je n’ai pas dû être le seul à apprécier car il a désormais une valeur sans commune mesure avec son prix d’époque en tant que livre de collection.

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Le jour où j’ai découvert une bande dessinée au format poche avec des aventures inédites du colosse Hulk (reconstitution).

Je me rappelle aussi avoir un jour aperçu une bande dessinée petit format montrant le monstre vert Hulk en couverture. Le dessin n’était pas une gouache artistique faite par un illustrateur lyonnais, comme pour Strange ou Titans, mais était extraite de la bande dessinée. Une fois encore, je découvrais qu’il existait des publications dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Je m’en suis approché avec excitation mais j’ai été arrêté par un strident « hep hep hep, qu’est-ce que tu regardes là, Jean-Noël ? », dit par l’employée de la librairie sur un ton inhabituellement brutal. J’aimais beaucoup cette femme qui personnifiait l’endroit, pour moi. Les propriétaires changeaient, mais elle, jamais. J’ai mis quelques secondes à comprendre pourquoi elle voulait m’interdire d’approcher ce Hulk au format poche quand mon champ de vision s’est élargi et que j’ai remarqué qu’il était entouré par les sulfureuses Isabella, Jungla, Lucrece, Maghella, Jacula et autres Lucifera, enfin les bandes dessinées pornographiques de l’éditeur Elvifrance. J’ai tenté de me justifier en bredouillant, pivoine, que c’était parce que j’avais vu Hulk, rien d’autre, mais la dame n’a même pas voulu m’écouter, elle semblait me soupçonner de je ne sais quoi qui n’était pas de mon âge. À l’injustice du soupçon s’ajoutait celle du refus de me laisser me justifier. Vexé et honteux d’un crime que je n’avais pourtant pas commis, j’ai ensuite limité mes visites aux dates de sorties de mes mensuels préférés, en n’approchant jamais à moins de deux mètres du présentoir métallique des bandes dessinées adultes mais en me promettant malgré tout de saisir un jour l’occasion de savoir ce qu’il avait de si intéressant.

Plus haut dans la même rue, il y avait une autre librairie, qui ne faisait pas marchand de presse. Il y avait aussi deux boulangeries, un boucher, un charcutier, un crémier, quatre épiceries, une graineterie, un bazar, un marchand de couleurs qui vendait aussi des petites voitures et des farces et attrapes, une quincaillerie, une mercerie, un cordonnier,…
Aujourd’hui, il reste un boulanger, deux épiceries, un cordonnier, et je crois bien que c’est tout. Pourtant, en trente-cinq ans, la ville a vu sa population multipliée par plus de trois. Le commerce de proximité est moribond, les supermarchés l’ont emporté.

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Ce ne sont pourtant pas les supermarchés qui ont tué cette maison de presse. Ce sont, j’en ai peur, d’abord ses gérants, qui vendaient du papier comme ils auraient vendu n’importe quoi d’autre, et qui se sont rapidement fourvoyé dans des activités annexes, comme la vente de jeux à gratter ou la livraison de colis, qui ont fini par occuper presque tout l’espace, rendant pénible la déambulation. Si on leur commandait un livre, ils l’oubliaient une semaine, deux semaines, trois semaines,… Le jour où ils se sont mis à faire payer la livraison des ouvrages qu’on leur commandait1, malgré mon souci d’encourager le petit commerce, j’ai décidé de ne plus fréquenter le lieu qu’en cas de nécessité absolue, c’est à dire les jours où je pensais trouver mon nom dans le journal. Ils n’avaient jamais rien, n’étaient jamais au courant de rien, et l’endroit sentait fort le tabac fumé entre deux clients. Je comprends qu’ils aient fini par jeter l’éponge car ce métier n’avait visiblement jamais vraiment été fait pour eux. J’espère, s’ils me lisent, que ça ne leur fera pas de peine à entendre, mais c’est comme ça que je les ai vus, en tant que client.

À présent, la première maison de presse se trouve à vingt minutes de chez moi, et vingt minutes en marchant d’un bon pas (je ne conduis pas). Cette autre maison de presse et librairie est plus souriante, mieux achalandée, et ses gérants semblent aimer et connaître le livre et la presse, ce qui est bien plus agréable.
Pourtant, je n’y vais pas, et je ne vais pas non plus souvent dans les maisons de presse que je trouve sur mon chemin, ou plutôt, j’y entre, je regarde, je cherche désespérément quelque chose qui puisse me donner envie mais je ne trouve pas. André Gunthert2 parlait très bien de ce sentiment dans son article Pourquoi la conversation l’emportera :

(…) l’autre jour, en rentrant de voyage, je suis ressorti les mains vides de la librairie, malgré la perspective d’un long trajet en RER. Ce n’est pas la première fois que la ribambelle des Unes échoue à éveiller mon désir. Si cette offre ne me tente pas, c’est parce que mes propres outils de sélection des sources m’éloignent des récits médiatiques les plus courants, qui perdent de leur pertinence à mes yeux.

Si la maison de presse de mon quartier a périclité, c’est peut-être aussi et même avant tout parce que la presse toute entière se trouve dans une phase de mutation dont le résultat est incertain. Les quotidiens sont tout en couleurs et proprement mis en page, mais leur contenu semble souvent identique d’un titre à l’autre, excepté pendant les « temps forts » de la vie publique, comme les élections, où ils se démarquent par leur ligne politique et où, généralement, leurs ventes remontent. Souvent critiqués, les quotidiens effectuent pourtant un travail utile d’enquête, de reportage3, de vérification — le journalisme, quoi —, auquel nous accédons tous les jours en ligne. Évidemment, sur Internet, la concurrence est rude, la presse mondiale y est disponible gratuitement, et les hebdomadaires profitent du support pour publier des nouvelles quotidiennement. Ce qui fait qu’on n’a que rarement envie de les lire eux aussi, d’ailleurs. Ne parlons pas du modèle économique : il ne semble exister de place que pour une poignée de « pure players » à accès payant.

Si la presse survit, notoirement, ce n’est que parce qu’elle est maintenue sous perfusion financière par la puissance publique. Les subventions que reçoivent les titres de la presse quotidienne ou hebdomadaire atteignent jusqu’à 30% de leur prix.

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N’ayant pas lu ce numéro, j’ignore si « Le Point » s’est inclus au nombre des « assistés » qu’il pointe du doigt. Cet hebdomadaire au contenu généralement lamentable perçoit quatre millions et demi d’euros de subventions. On notera, en bas, le titre « Voyage au pays des nababs roms ».

Que l’État pallie aux problèmes économiques de secteurs importants mais incapables de s’autofinancer n’est, pour moi qui viens du monde de la culture, pas un problème : tout ne se vend pas, et si l’on juge que le patrimoine culturel, la création artistique, la santé ou l’éducation méritent un coup de pouce, il faut le leur donner. C’est à ça que les impôts servent, en fait. Dans le cas de la presse, il existe cependant un vrai problème de conflit d’intérêt : quelle est la liberté de parole de médias qui doivent leur survie à l’arbitraire politique, d’une part, et aux annonceurs qui y diffusent des réclames ? Soyons même plus méchant : quel est l’intérêt d’un média qui a besoin de financeurs plus que de lecteurs ?

Où va la presse, donc ? Je n’en sais rien, mais je constate que, quand j’ai un train à prendre — et ça m’arrive tout le temps —, je n’ai pas envie de la lire. Pourtant, je suis consommateur d’informations et de débats, et je ne pense pas être le seul.

  1. Je ne sais quoi penser du « Amazon-bashing » qui est à la mode en ce moment : certes, cette société a des pratiques limites en termes de comptabilité et de fiscalité, on dit aussi qu’elle maltraite ses employés (plus qu’un hypermarché ?), et qu’elle impose sa loi à ses fournisseurs, au point que ceux-ci ne gagnent rien sur leurs ventes (étonnant qu’ils acceptent le marché, du coup),… Mais en attendant, sans Amazon, ma vie de lecteur serait bien différente, et ce pour une unique raison : leur système est très au point. []
  2. Du même, lire Carré blanc et petite musique, quand Libé rend hommage à la photo, publié aujourd’hui, qui parle de la tentative maladroite de Libération de montrer l’importance de la photographie en décidant, pour un numéro, de s’en passer. []
  3. J’ai été très étonné de constater le sérieux du journaliste Édouard Launet, de Libération, venu au Havre pour voir fonctionner notre Master de Création littéraire : son article est le fruit de deux jours entiers de discussion avec les étudiants et les enseignants présents. []

L’Homme le plus doué du monde, premières réactions

novembre 14th, 2013 Posted in Lecture, Personnel | 4 Comments »

Tout d’abord, les questions pénibles.
Il y a un an et demie, lorsque L’Homme le plus doué du monde a été présenté à son futur éditeur, Franciscopolis, je pensais de bonne foi en être le premier traducteur. La mention de cette primeur que j’avais claironnée a continué de circuler et est même écrite en quatrième de couverture du livre. Entre-temps, j’ai appris par le site noosphere qu’il en existait au moins une traduction, réalisée par Marc Madouraud et publiée par la revue Fiction en 2007. Les moutons électriques, éditeur de Fiction, ont contacté le diffuseur du livre pour réclamer que cette mention d’une première traduction soit ôtée. C’est une demande bien légitime, dont acte : ma traduction n’est pas la première1. Je dois dire que cela me pose un problème non pour le fait d’avoir été premier en quoi que ce soit, mais parce qu’il faudrait que je m’impose de comparer les deux textes, au risque de me trouver vexé d’avoir fait moins bien2. Je suis preneur de tout avis objectif sur le sujet. Néanmoins, la question ne m’empêche pas de dormir car l’intérêt de mon intervention dans le livre me semble résider aussi et surtout dans sa postface, dans le cahier d’illustrations qui l’accompagne, et dans le fait même d’en faire un livre.
Je dois signaler un fait plus gênant : il reste trois fautes d’orthographe dans le livre, à la suite d’un cafouillage de dernière minutes dans les versions…

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Le tout premier retour de lecteur que j’ai eu émane de Gérard Klein, figure majeure de l’histoire de la science-fiction au titre d’auteur, de préfacier et d’éditeur3. Je lui avais envoyé un exemplaire parce qu’il était indirectement lié aux contingences qui ont mené à son existence. C’est en effet sur son excellent conseil que j’ai proposé ma nouvelle La sœur de poche, que Franciscopolis envisageait jusqu’alors de publier, à Pierre Gévart, qui m’a fait l’honneur de l’accueillir dans Galaxies, en février dernier4. Puisque je n’allais pas publier sous forme de livre une nouvelle déjà parue dans une revue, j’ai proposé en remplacement une traduction inédite5 de The Ablest man in the world
J’espère qu’il ne m’en voudra pas de publier ici un extrait d’une correspondance privée mais je ne résiste pas à l’envie de citer le message que Gérard Klein m’a envoyé pour me dire qu’il trouvait le livre « Passionnant, éclairant. Indispensable pour comprendre tout un pan de l’histoire américaine du domaine. Et quelle belle maquette ».
J’ai la faiblesse d’imaginer qu’il n’écrit pas ça uniquement pour me faire plaisir.

Le petit livre a aussi inspiré à Xavier de la Porte une belle chronique pour France Culture, où il réfléchit à la question « un mécanisme peut-il être moral ? ». On peut lire cette chronique transcrite sur InternetActu, ou l’écouter sur le site de France Culture.

L’événement le plus inattendu qu’a suscité ce modeste livre est commercial : avant même son placement en librairie, le stock de L’Homme le plus doué du monde était en passe d’être épuisé, et apparaissait parmi les dix meilleures ventes du moment chez le diffuseur, Les Presses du Réel. C’est d’ailleurs sur la boutique en ligne des Presses du Réel qu’il est le plus facile de commander l’Homme le plus doué du monde (pour 10,08 euros, port compris). Un nouveau tirage est envisagé, mais non certain, car Franciscopolis programme un certain nombre de sorties importantes dans les mois à venir et il serait dommage d’avoir à les retarder.

Le Palais des études des Beaux-Arts de Paris.

Je serai présent sur le stand de Franciscopolis pour dédicacer le livre vendredi 15, de 15 heures à 19 heures au salon Offprint, qui se tient du 14 au 17 novembre aux Beaux-Arts de Paris (14, rue Bonaparte, Paris 6e), école où j’étais étudiant il y a plus de vingt ans et où je ne suis pas revenu depuis.

Ajout du 28 novembre : Aujourd’hui, un article très enthousiaste de Marie Lechner dans le cahier Livres de Libération :

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(agréable cadeau de quasi-anniversaire).

  1. Il en existe apparemment aussi une dans le recueil Robot Erectus, publié au format numérique par Jean-Claude Heudin, j’ignore s’il s’agit de la même. Enfin, il existerait, publié par Le Serpent à plumes en 2003, un recueil intitulé L’Homme de Cristal, qui pourrait aussi contenir une traduction de la même nouvelle, puisqu’il porte le titre du célèbre recueil publié par Sam Moskowitz, le découvreur de Page Mitchell, en 1973. Je dis « existerait » et « pourrait », car si le livre est référencé par quelques bases de données et est associé à un numéro ISBN (978-2842614126), il n’est disponible à la vente nulle part, que ce soit en neuf ou d’occasion. []
  2. Je  parle de « ma » traduction, mais je dois signaler par ailleurs que j’ai été très sérieusement aidé par Anne Owens, qui, avec modestie, a refusé de partager la paternité de la traduction, ce qu’elle eût légitimement mérité. []
  3. Pour sa direction de la mythique collection Ailleurs et demain, chez Robert Laffont, mais aussi pour la collection Science-Fiction du Livre de Poche. []
  4. Signalons que les anciens numéros de Galaxies sont depuis quelques jours disponibles à la vente au format PDF sur le site de la revue. Et puisque nous en sommes à évoquer les retours critiques, ma nouvelle du numéro 21 a été saluée par Phénix-web (« Très bon texte ») et Un papillon dans la Lune (« une histoire originale et intelligente »). []
  5. Nous savons désormais que ma traduction n’est pas la première, mais elle n’en est pas moins inédite ! []

Starship Troopers

novembre 12th, 2013 Posted in Au cinéma, Les traîtres | 17 Comments »

starship_troopers_dvd_1Ce qui aurait dû être l’introduction à ce billet est devenu un article à part entière sous le titre De la trahison. J’y traite de la manière dont, selon mon appréciation en tout cas, certains films, suite ou remakes, nuisent à ceux qui les ont inspirés et, surtout, les vident de toute charge politique. C’est le cas de Starship Troopers 2: Hero of the Federation et Starship Troopers 3: Marauder. Il existe un quatrième film, Starship Troopers: Invasion, et une série animée, Roughnecks: Starship Troopers Chronicles, je n’ai vu ni l’un ni l’autre.

Starship Troopers

Starship Troopers (1997), de Paul Verhoeven, a été à sa sortie un objet de consternation quasi-unanime. Le célèbre critique Roger Ebert l’avait qualifié de « film pour enfants le plus violent jamais réalisé » tout en y voyant un film épique assez sympathique. De nombreux spectateurs ont eu du mal à comprendre ou à accepter ce film de guerre décalé qui leur a semblé moins cohérent que Independance Day, sorti quelques mois auparavant.
Dans la version commentée du DVD, le scénariste Edward Neumeier (scénariste de Robocop) explique que pour lui, Starship Troopers dénonce la propagande et l’embrigadement, que ce film se réfère notamment à la seconde guerre mondiale. Il semble sincèrement surpris lorsque Verhoeven le détrompe et lui apprend que leur film ne traite pas du fascisme d’il y a cinquante ans mais du fascisme d’aujourd’hui, qu’il lui explique que la guerre rend tout le monde fasciste et que le film est fait non pour dénoncer quelque chose mais, d’une certaine manière, pour faire éprouver au public cette réalité. C’est pour ça, sans doute, qu’il s’appuie sur Étoiles, garde-à-vous !, un roman de science-fiction militariste que l’on est sans doute autorisé à prendre au premier degré, écrit par Robert Heinlein, ancien militaire lui-même et qui resta toute sa vie fasciné par la guerre et l’armée.

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à gauche, Johnny Rico, né pour être un excellent soldat d’infanterie, sans talent scolaire. Au centre, Carmen Ibanez, sa fiancée, bien plus ambitieuse. À droite, Carl Jenkins, un garçon intelligent appelé à prendre une place importante dans les services secrets, que l’on voit dès le début du film rabaisser son ami Rico en affichant sur un énorme écran ses mauvaises notes en mathématiques.

L’action de Starship Troopers se déroule dans un lointain futur de la Terre. La planète est pacifiée, l’humanité unie, fédérée, ou du moins c’est ce qui nous est dit. Il n’y a plus non plus de frontières sexuelles, ou très peu : les hommes et les femmes accèdent aux mêmes responsabilités, peuvent s’engagent dans l’armée, où ils partagent la même chambrée, les mêmes vestiaires et les mêmes douches, sans complexes et sans équivoque, dans une version unisexe de ce qu’on appelle souvent « l’amitié virile ». Ils sont beaux, sains, séduisants, et même pas réellement bêtes. Parmi eux se trouve d’ailleurs un personnage particulièrement intelligent, Carl Jenkins, dont il sera question plus loin.
Malgré la paix, l’humanité est obsédée par la guerre, et la citoyenneté pleine et entière est conditionnée au fait d’avoir effectué un service militaire actif. Les « civils », qui n’ont pas fait partie de l’armée, n’ont ni le droit de voter ni celui d’occuper un emploi public. Mais personne ne semble se plaindre de la situation. On pense facilement à Sparte, à certaines périodes de l’histoire de Rome, ou peut-être plus encore à Israël, où l’armée se veut mixte et où certaines positions sociales et politiques de la vie civile, même si ce n’est pas institutionnalisé, sont conditionnées au fait d’avoir été engagé, voire gradé, dans l’armée.

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La camaraderie militaire

Cette société constituée de beauté, d’hédonisme, de jeunesse, de santé et de prospérité renvoie une image séduisante, malgré l’aspect presque comique de la plastique de ses protagonistes que l’on a comparés aux poupées Barbie et Ken.
Comme on l’a vu, cette société est aussi une aristocratie martiale dont on ne nous montre à aucun moment les « civils », ceux qui n’ont pas fait la guerre et qui sont donc des citoyens de seconde classe, soumis à un régime non-démocratique. Si Verhoeven ne nous montre qu’une partie de la société, qu’une partie de la vérité, c’est parce qu’il a conçu Starship Troopers comme un film de propagande, et que cela fait écho aux spots d’information qui ponctuent le récit et qui rappellent le cinéma d’actualité va-t-en-guerre du début de la seconde guerre mondiale notamment. La guerre y est présentée comme évidemment juste, facile et amusante.
L’ennemi, ici, ce sont d’effrayants et répugnants arachnides géants qui vivent sur une planète lointaine. Ils sont officiellement présentés comme belliqueux, mais si l’on est attentif à ce que disent implicitement les films d’actualité, on comprend qu’ils ne font jamais que répondre aux provocations des Terriens qui cherchent à coloniser leur monde et qui affirment les attaquer pour se défendre.

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L’attaque d’un fortin par des milliers de « bestioles ».

Malgré leurs faibles moyens — ils ne disposent d’aucune machine —, les arachnides parviennent à dévier la course d’un astéroïde pour l’envoyer percuter la Terre et détruire la ville de Buenos Aires, causant plus de huit millions de morts, notamment parmi les familles du groupe de jeunes gens dont le spectateur suit l’évolution dans l’armée : Carl Jenkins (Neil Patrick Harris), Johnny Rico (Casper Van Dien), Dizzy Flores (Dina Meyer) et Carmen Ibanez (Denise Richards).
Les Terriens partent se venger, mais leur débarquement sur la planète Klendathu vire au désastre complet et l’infanterie est décimée. Au fil des mois qui suivent, chacune des jeunes recrues suit son destin, selon son tempérament et ses capacités : Johnny et Dizzy sont simples soldats, Carmen ambitionne de devenir pilote, et Carl, qui a des prédispositions pour la télépathie et une certaine dose de perversité, entre dans les services secrets. Carl, justement, est persuadé qu’il existe une « bestiole » plus intelligente que les autres, un « brain bug », qu’il faut capturer. Ce sera désormais la mission des Roughnecks, l’escadron de Johnny Rico.

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Certains ont dit que Starship Troopers présentait la guerre comme une activité amusante, un « jeu vidéo (…) un cédérom pornographique » (C. Honoré). Pourtant, on y voit régulièrement exposées les conséquences de la guerre, comme dans ce tableau effroyable.

Le caractère subversif du film n’a pas été bien compris de tout le monde. Je citais Roger Ebert, plus haut, mais en France, dans les Cahiers du cinéma, Christophe Honoré, futur réalisateur de La Belle Personne, Dans Paris et Les Chansons d’amour, était passé complètement à côté du propos de Verhoeven :

Starship Troopers n’est pas un film destiné aux spectateurs expérimentés. Il a été élaboré juste pour faire un maximum d’entrées auprès de jeunes Américains pendant un week-end de vacances, des puceaux accros aux jeux vidéo qui entrent dans une salle comme ils se mettent aux manettes d’un Doom-like, avec pour seul objectif de voir bousiller tout ce qui apparaît dans leur champ visuel. Starship Troopers a fait un carton le premier week-end de sa sortie, puis les entrées ont chuté. Qu’importe, un week-end a suffi pour rentabiliser le film. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver ça presque émouvant, cette idée qu’un film puisse exister uniquement pour ramasser de l’argent en deux jours aux Etats-Unis. Voir aujourd’hui le film, sur un écran à Paris, est un malentendu. Une indiscrétion. Une malveillance.

Christophe Honoré – Les Cahiers du Cinéma, n°523

D’autres critiques (Jacques Morice pour Télérama, Yannick Dahan pour Positif, Samuel Blumenfeld pour Le Monde) ont quant à eux compris que l’auteur de Total Recall et de Robocop pouvait difficilement avoir réalisé, au premier degré, un « Melrose place facho » (pour reprendre l’expression de Yannick Dahan).
Le fait que certains critiques et une grande partie du public aient compris l’opposé du propos de l’auteur du film, ou l’aient en tout cas jugé ambigu, montre bien que Verhoeven a joué avec certaines limites, en n’imposant pas au spectateur un propos trop transparent, grossièrement dénonciateur, en le soumettant au contraire à un point de vue unique, un fascisme séduisant. Ce que veulent, ce que pensent les « bestioles », nous ne le saurons jamais, sinon à la toute fin du film, lorsqu’un « brain bug » est capturé et que, grâce à sa perception de télépathe (du moins le dit-il), Carl Jenkins peut constater triomphalement : « it’s afraid ! » — « Il a peur ! ».

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Carl Jenkins, dont l’uniforme évoque la Gestapo.

Les agresseurs ont de beaux sourires pleins de franchise et de dents blanches. Leurs ennemis sont répugnants et tuent de manière barbare. À l’image, le spectateur est bien forcé de choisir le parti de ceux qui lui ressemblent.

11/9/2001

Le rapprochement entre Starship Troopers et la première guerre du Golfe, menée en 1990-1991 par George Bush père était évident au moment de la sortie du film. Les terriens du film, bien qu’originaires de Buenos Aires, ne sont jamais qu’une Amérique généralisée au monde (on les voit notamment jouer à une variante futuriste et mixte du football américain). Leur manière d’envahir « préventivement » une planète désertique lointaine, sûrs de leur bon droit et ne cherchant à rien savoir de l’ennemi sinon le dégoût qu’il leur inspire, fait écho à l’arrogance avec laquelle avait été promu le « nouvel ordre mondial » de George Bush.

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La capture du « cerveau »… qui ressemble justement à un cerveau.

Mais c’est la seconde guerre du Golfe, lancée dans la foulée de la destruction du World Trade Center que rappelle le plus Starship Troopers, ce qui en fait une œuvre prémonitoire : dans les deux cas, c’est un attentat rudimentaire sur une grande ville qui est le prétexte à une invasion. Dans les deux cas, on recherche un « cerveau » caché dans une grotte d’un lointain désert. La capture du « Brain bug » rappelle celle de Saddam Hussein, hébété, sorti d’un réduit souterrain où il se cachait, autant que les spéculations des experts médiatiques occidentaux au sujet des kilomètres de galeries creusées dans les montagnes afghanes et d’où Oussama Ben Laden était réputé piloter son réseau international de terroristes.

Starship Troopers 2 et 3

starship_troopers_dvd_2Les deux films qui suivent sont très intéressants dans leur ratage, car, bien qu’ayant le même scénariste, Edward Neumeier, ils ne parviennent à aucun moment à conserver le discours critique ambigü du premier de la série, ni à jouer le moins du monde avec un décalage entre l’image et le verbe, l’explicite et l’implicite.
Starship Troopers 2: Hero of the Federation, sorti en 2004, a pâti d’un budget quinze fois plus petit que celui du film dont il se veut la suite : 7 millions de dollars, contre 100. L’action se déroule sur une planète arachnide où des soldats terriens embusqués font face à une menace terrible : un nouveau genre de « bestiole » est capable de pénétrer à l’intérieur de leur organisme, jusqu’au cerveau, pour en prendre le contrôle. Ce pourrait être une jolie métaphore du doute du soldat face à sa mission et au contact des autochtones du pays qu’il doit conquérir, mais je crains que ça ne soit pas spécialement le message, et qu’il s’agisse juste d’ajouter un degré dans l’horreur qu’inspire l’ennemi. L’ensemble rappelle, sans le moindre brio, des films d’épouvante extra-terrestre tels que The Thing ou Alien.
starship_troopers_dvd_3Starship Troopers 3: Marauder, sorti en 2008, et doté d’un budget de vingt millions de dollars, fonctionne de manière plus insidieuse, car il se réfère régulièrement au premier Starship Troopers : on y voit des clips de propagande interactifs, on y entend parler de services secrets calculateurs, et enfin, on y retrouve Casper Van Dien dans le rôle de Johnny Rico. La critique politique est présente, mais elle prend un tour pour le moins différent puisqu’il y a cette fois-ci des gentils et des méchants bien identifiés. Les victimes du totalitarisme sont avant tout les croyants, que l’on empêche de pratiquer leur foi, excepté le « Sky marshall », la personne la plus importante de la Terre, qui est lui aussi croyant, mais dans le dieu des « bestioles », auquel il s’est converti au contact du « brain bug » capturé à la fin du premier film. C’est à cause de sa conversion et de sa recherche de la paix avec les « bestioles » que le « Sky marshall » (prénommé Omar !) a provoqué la défaite de la planète agricole Roku San.
Le happy-end du film, c’est que la fédération terrienne, qui jusqu’ici était plutôt railleusement athée, épouse une religion monothéiste. Même si l’on voit le parallèle à faire avec l’institution du Christianisme comme religion impériale romaine, il ne semble pas qu’il y ait ici de critique, de clin d’œil à la bigoterie du bushisme, mais qu’au contraire, le scénariste prenne à son compte cette bigoterie et se contente de participer à l’ambiance de l’époque. Le passage à la foi religieuse est présenté ici comme la solution à la désunion politique. S’il s’agit d’une critique, elle est extrêmement maladroite.

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Les émissions d’actualité qui expliquent pourquoi il faut attaquer Klendathu : ils sont là, ils font peur et ils pourraient vous attaquer.

Ce second et ce troisième film affadissent et dévoient tout ce qui faisait l’intérêt du premier — sans compter l’image, la mise-en-scène ou le jeu des acteurs. Bien sûr, on pourra me dire que Verhoeven ne l’a pas volé, lui qui n’avait pas hésité à trahir le roman de Robert Heinlein, traité sans grand respect. C’est vrai, mais au moins sa trahison apportait-elle quelque chose.

Étapes #216 : les mémoires en école d’art

novembre 1st, 2013 Posted in Brève, Design, Lecture, Mémoires | No Comments »

etapes_216_nov_dec_2013La revue Étapes est depuis bientôt vingt ans une importante référence dans le monde du design et du design graphique. Elle vient de changer de formule et devient un épais bimensuel. Le numéro de novembre est consacré, comme chaque année, aux diplômes en école d’art. Le panorama réalisé par la rédaction est subjectif, mais la sélection présentée est toujours une excellente occasion pour obtenir un aperçu des tendances qui émergent ou qui s’installent, et de l’humeur et des ambitions des étudiants et peut-être même, de leurs enseignants.
Je n’ai pas encore eu le numéro 216 entre les mains, mais cela ne devrait tarder puisqu’il est sort juste des presses. Cette année, deux étudiantes de l’École d’art du Havre1 voient leur travail distingué par un article : Suzon Hauchard (DNAP) et Delphine Boeschlin (DNSEP).

Toujours dans ce même numéro, je signe un article consacré à la question des mémoires de diplôme national supérieur d’expression plastique (et diplômes équivalents). En effet, depuis quelques années, dans un but d’harmonisation des diplômes en Europe, les étudiants en art ne peuvent valider leur diplôme de grade «Master 2» qu’à la condition d’avoir rédigé un mémoire, alors qu’auparavant leur travail plastique était seul pris en compte. Après une phase expérimentale qui ne s’est pas déroulée sans résistances2 et qui a parfois été un problème pour des étudiants jusqu’ici peu accoutumés à l’écriture, la pratique se stabilise. Mon article tente de faire un point sur la question et plaide pour que cet exercice tire profit des qualités spécifiques aux écoles d’art et évite autant de devenir une formalité que de mimer médiocrement les pratiques universitaires : à chaque type de cursus ses vertus.

Étapes #216 (novembre/décembre 2013) est vendu 16,8€. On le trouve à la vente dans un grand nombre de librairies3 et sur le site de l’éditeur, Pyramyd. ISBN 979-1092227062.

  1. École supérieure d’art et de design Le Havre/Rouen (esadhar), pour être précis. []
  2. Je me souviens d’écoles dont les enseignants refusaient d’assurer le suivi de ces écrits, par exemple les Beaux-Arts de Cergy. Dans toutes les écoles, par ailleurs, la question des mémoires est la cause indirecte de l’embauche forcée de titulaires d’un doctorat universitaire. []
  3. Bien évidemment dans les librairies spécialisées dans la création visuelle, mais aussi (je vais encore me faire taper dessus) sur le site Amazon. []