janvier 6th, 2014 Posted in Dans le poste, Interactivité, médiatisation | 20 Comments »
Il y a quelques mois, quelqu’un de chez KissKissBankBank m’a envoyé un e-mail pour me demander si j’aurais envie d’être mis en contact avec la chaîne M6 qui produisait alors un documentaire sur le crowdfunding pour l’émission Zone Interdite, et qui cherchait à recueillir des témoignages sur le sujet. Ce n’est ni comme enseignant plus ou moins spécialisé dans les questions de « numérique » ni comme blogueur que j’ai été sélectionné, mais en tant que « crowdfunder » régulier.
J’ai accepté et une mini-équipe — un cadreur et une journaliste — est venue me filmer dans mes trois mètres carrés de bureau pour que j’explique ce qui me motivait dans le principe du financement participatif. Le résultat est fidèle à l’entretien, mais j’aimerais développer.

Pendant l’interview, on m’a fait parler un peu vite des projets que j’avais soutenus, puis on m’a demandé de passer en revue les projets en cours de financement sur KissKissBankBank. Bien qu’elle essayait de ne pas trop orienter mon propos, j’ai senti que la journaliste guettait ma réaction face à un projet de restauration rapide à base de triporteur à pédales, Street food à la française. Mais je ne m’y suis pas arrêté. Elle m’a alors demandé ce que j’en pensais, et j’ai répondu avec un sourire légèrement embarrassé que c’était un genre de projet un peu rédhibitoire pour moi, car il me rappelle typiquement les idées proposées par des étudiants en école de commerce. Au petit sourire de l’intervieweuse et du cameraman, j’ai compris que je n’étais pas tombé loin, il s’agissait bien d’étudiants, mais en « Management culinaire » dans un prestigieux institut. Rien à voir avec de la junk-food, cependant, les recettes mises au point semblent plutôt gastronomiques, et puis on peut difficilement reprocher à des étudiants en restauration de s’occuper de nourriture.

Les projets auxquels je contribue ont généralement un lien direct avec la création artistique ou le design, et assez souvent, sont des initiatives de collègues, d’amis, ou de jeunes gens que j’ai eu comme étudiants. Pour ne parler que de ceux qui ont abouti, je citerais le drone maritime Protei, de César Harada ; l’atelier de sérigraphie l’Insolante ; la publication du Special Origines, de Fred Boot ; le clip pour Matty Groves, de Moriarty, par Philippe Dupuy et Loo Hui Phang ; le nouveau design de l’excellent site Strange Stuff and Funky Things, par Pierre Kerner ; Le Pegman coin du collectif Microtruc ; L’édition du prix Fernand Baudin des publications d’étudiants ; Le documentaire Fin, qui traite de la médiatisation de Buggarach en décembre 2012 ; l’imprimante 3D africaine W.Afate ; le film Solange et les vivants, par Ina Mihalache ; etc.
En ce moment je soutiens le livre The Book of Eniarof, livre qui fait le bilan de treize ans d’une manifestation à mi-chemin entre arts numériques et fête foraine ; le film Kung Fury, furieusement eighties, tourné sur fond vert, dont je vous laisse voir la bande-annonce, et qui a déjà doublé le montant de sa levée de fonds ; et enfin, la caméra à 360×360° Panono, gadget assez génial auquel je suis content de m’associer même si je n’aurai pas les moyens pour m’offrir la première version usinée.

Je contribue parfois de manière purement symbolique — cinq euros —, et parfois de manière un peu plus conséquente, mais sans me ruiner, et souvent, en gagnant quelque chose en contrepartie : un livre, un dvd, un objet, une invitation. Ma contribution relève donc, selon les cas, du don désintéressé tel qu’on peut en faire auprès d’une association caritative ou de la souscription. Il n’est pas neuf que l’on recoure à la souscription pour permettre à des projets d’aboutir, par exemple dans le domaine de l’édition : c’est comme ça qu’a pu naître l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, par exemple.
Même lorsque cela ne me rapporte qu’une gratification symbolique, les dons me semblent un bien meilleur investissement que, par exemple, la Bourse.
Ma vie de boursicoteur (confession)
Il y a une dizaine d’années, j’étais nettement plus travailleur indépendant qu’enseignant, et, grâce à plusieurs grands chantiers multimédia, j’ai gagné beaucoup plus d’argent que je n’en avais besoin pour vivre. J’en ai profité pour m’acheter une caméra vidéo horriblement chère, si chère que pendant des années je n’ai pas osé sortir avec. Un investissement mal rentabilisé, donc, mais ce n’est pas le seul.
Toujours à la même époque, je me suis décidé à mettre en application une idée très naïve que je traînais depuis longtemps : moraliser la Bourse. Rien que ça. Je m’étais dit, en fait, que pour aider le monde à être meilleur, il ne fallait pas détruire le capitalisme, mais faire en sorte que l’argent aille aux bons projets. Je me disais que si tout le monde en faisait autant, alors l’économie changerait radicalement. Par ailleurs, il me semblait aussi une bonne idée d’acheter des actions des sociétés dont je consomme les produits et de celles avec lesquelles je travaille, comme si ça modifiait légèrement le rapport qui les lie à moi, comme si cela faisait que je n’étais plus seulement un consommateur ou un prestataire mais presque un partenaire, un associé,… Jusqu’ici c’est presque logique, car je me faisais une idée bien trop vague de ce qu’est la Bourse et de comment elle fonctionne.

La Bourse à Paris d’après François Auguste Biard, Photogravure.
Sûr de mon fait, je suis allé à ma banque, la banque postale, ouvrir un Plan épargne actions. Le conseiller financier a tenté de me décourager, en m’expliquant avec des graphiques qu’il fallait investir une partie de mon (maigre) pécule dans la pierre, une autre en assurance-vie et la dernière, je ne sais plus. J’ai tenté de le sensibiliser à l’aspect philosophique de mon projet mais il m’a regardé avec des yeux vides de la plus imperceptible étincelle de compréhension de ce dont j’essayais de lui parler.
Et c’est lui qui avait raison, comme je l’ai rapidement compris en découvrant dans la pratique ce qu’était la Bourse : un marché d’occasion. En effet, on se contente la plupart du temps d’acheter des actions de sociétés déjà capitalisées. On n’encourage aucun projet, on ne fait que spéculer, et jouer avec le capital de la société. Cela semblera évident à beaucoup de gens, mais pour moi ça a été une surprise. J’ai découvert aussi qu’il existait des frais assez importants au moment de l’achat ou de la vente des actions, puis tous les ans pour la conservation de chaque ligne du portefeuille. J’ai rapidement fait migrer mon compte vers une autre banque aux frais plus honnêtes. En fait, si on n’achète qu’un petit nombre d’actions de sociétés peu rentables, les frais fixes coûtent rapidement plus cher que les actions. J’ai vite compris aussi que les sociétés qui m’intéressaient particulièrement sont souvent aussi celles qui sont pour l’instant parvenues à échapper à la Bourse, comme Festo, Ankama ou Ovh. Si la Bourse est une mauvaise affaire pour le petit porteur sans ambition et sans capitaux véritables, elle semble être très dangereuse pour les sociétés qui s’y engagent sans comprendre qu’elles abdiquent leur indépendance, qu’elles confient assez littéralement leur âme au diable. Comme d’habitude, le système profite principalement à ceux qui l’organisent et à ceux qui en connaissent les ficelles non-documentées. Je me suis rapidement fait à l’idée que si l’on ne veut pas gagner d’argent avec la Bourse, on est à peu près certain d’en perdre, et qu’il fallait que je me sauve de ce piège abscons dès que j’en aurais le droit… huit ans plus tard.

Claude Closky, sans titre (Nasdaq), papier peint, 2003.
Bien entendu, la Bourse s’est effondrée entre temps, la valeur de mon pécule a été divisée par deux. Mais malgré la crise, les « marchés » ont recommencé à monter, et, lorsque j’ai revendu mes actions, en comptant les dividendes perçus de ci de là (assez rares, ceci dit), je n’avais abandonné que quelques centaines d’euros, sans compter l’inflation, bien sûr.
Entre temps, je n’avais aidé aucun projet, participé à rien d’intéressant, j’avais fait partie des idiots utiles et passablement honteux d’un système qui parasite la fameuse « économie réelle ». Si j’avais investi dans les sociétés multinationales du Cac40 des domaines de l’armement, du bâtiment, de la distribution, de l’énergie et bien sûr de la finance, j’aurais en revanche perçu des dividendes assez conséquents.
Mais si je n’ai gagné ni argent, ni le plaisir d’avoir participé à quelque chose d’utile, j’ai au moins gagné une leçon : on ne sauve pas le monde en cherchant à détourner les armes de l’ennemi de leur destination de départ. Le problème du capitalisme boursier (et surtout celui qui a une multitude de petits actionnaires), ce n’est pas la constitution de capitaux destinés à soutenir des grands projets, c’est l’anonymisation, l’abstraction. L’anonymisation et l’abstraction des biens, des personnes, des idées, des actionnaires eux-mêmes. Humains ou objets, usines et ouvriers, tout cela est transformé en chiffres qui montent ou qui descendent. Et forcément, les petits capitalistes, ceux dont le portefeuille d’actions ne donne aucun droit de vote signifiant, se retrouvent rapidement d’accord sur un unique point : il ne faut pas que les chiffres descendent. Je parie que ce n’est pas le goût du profit qui rend le boursicoteur avide et la Bourse amorale, c’est sa peur des pertes.

Un extrait du film Kung Fury.
Comme on le voit avec mon expérience de la Bourse, je n’ai pas de leçons à donner aux gamins qui comptent sauver le monde en réinventant le colportage de nourriture.
Un monde meilleur
Je ne suis pas économiste, bien sûr, mais il me semble, même si la formule paraîtra elle aussi bien naïve, qu’il faut redonner quelque chose d’humain aux transactions d’argent. Sans dire qu’il faut se replier sur son environnement immédiat, je pense que ça passe par un sens de la proximité — proximité géographique, proximité affective, proximité philosophique, proximité esthétique,…
Dans ses vœux de bonne année, dans Le Figaro, l’affreux Serge Dassault, marchand de canons et propriétaire du plus vieux quotidien français, propose, pour sauver le pays, de maintenir les trente-cinq heures sur les feuilles de paie, mais de revenir aux trente-neuf heures travaillées. Comme les promoteurs du « revenu de base », il propose de déconnecter le travail de la rémunération, sauf que dans sa version, c’est au détriment du salarié, qui effectue une part de ses heures non selon une transaction rationnelle mais sous forme de corvée féodale :
Pour lui qui a plus d’une trentaine de milliers d’employés, on voit le profit immédiat : 10% de travail en plus pour la même somme, sans compter les charges économisées sur les quatre heures non rémunérées. Pour les salariés, qui voient leur maigre pouvoir d’achat réduire encore un peu, c’est évidemment moins bien.

Serge Dassault est riche, mais il ne connaît visiblement rien à la valeur de l’argent. Selon le classement Forbes, il est assis sur un tas de 13 milliards de dollars, ce qui représente presque deux fois le produit intérieur brut d’Haïti, ou une fois ceux de la république démocratique du Congo, du Sénégal ou de l’Islande. Et du haut de son tas, ce marchand de canons veut qu’on lui donne plus encore. Il a besoin de plus, peut-être, parce qu’il ne dispose que de la 69e fortune mondiale et qu’il est jaloux de François Pinault, qui a deux milliards de plus que lui (deux milliards de dollars, c’est la richesse produite pendant un an au Cap Vert), ou de Bernard Arnault et de Liliane Bettencourt, qui sont deux fois plus riches que lui. Serge Dassault adore traiter les salariés d’assistés, et a un jour expliqué qu’il faudrait calquer le modèle salarial des français sur ce qui se pratique en Chine. Mais il n’a rien contre les assistés, je pense, car il est le plus gros qui soit, puisque l’État Français s’engage à lui acheter un avion par mois, et que son journal, le Figaro, reçoit une aide directe de dix-huit millions d’euros chaque année. Il n’a rien contre les « assistés », il n’aime pas les gagne-petit, c’est tout.

Produit à quelques kilomètres, vendu par l’agriculteur lui-même.
Pour en finir avec ce genre d’aberrations, la solution est à mon avis dans le petit, dans la proximité, dans la responsabilité. Chaque fois que l’on achète un poireau ou un céleri au maraîcher-producteur qui fait pousser ses légumes à dix kilomètres (j’en ai un comme ça), on échappe au circuit complexe de la grande distribution, à son impact écologique et au coût social souvent exorbitant de ses bas prix. Quand on donne dix euros à un ami d’ami qui monte sa petite boite, on réduit la puissance de grosses sociétés, et on participe au succès de quelqu’un qui viendra peut-être nous aider le jour où nous aussi nous aurons un projet. Faire un don à une société qui développe les logiciels libres que nous utilisons chaque jour, c’est aussi un moyen de leur permettre de vivre et de prospérer, non pas au sein du contexte commercial concurrentiel auquel ils veulent échapper, mais dans l’intérêt des utilisateurs. Chaque fois qu’on investit dans quelque chose que l’on trouve bien, on améliore le monde. Nous avons pris l’habitude de trouver inconfortable de penser aux personnes qui se trouvent derrière les caisses, les processus et les économies, parce que nous pensons que notre liberté individuelle est à ce prix. Mais ce n’est pas une fatalité, et une fois de plus, le réseau mondial est une opportunité extraordinaire pour faire circuler les idées et faire se structurer les bonnes volontés.

Dans les locaux de KissKissBankBank… Les plate-formes de crowdfunding sont sympathiques mais elles sont le talon d’Achille du système, puisqu’elles aussi sont amenées à courir le risque d’être rachetées, dominées, dévoyées,…
Je m’aperçois que je deviens un peu lyrique, là, alors je vais m’arrêter là.
Mais une dernière chose, tout de même : si le gouvernement s’est donné la peine de limiter le financement participatif, c’est bien la preuve qu’il s’agit d’un puissant contre-pouvoir.
À bon entendeur, salut.