Profitez-en, après celui là c'est fini

l’Œil T.V. de Reed Richards (1965)

février 16th, 2014 Posted in Bande dessinée, Filmer autrement | 1 Comment »

Un drone de surveillance, trouvé dans La Bataille du Baxter Building, quarantième épisode des aventures des Quatre Fantastiques, paru aux États-Unis chez Marvel en 1965 sous le titre The Battle of the Baxter Building, et en France chez LUG en 1985.

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Ici, le docteur Doom (Fatalis, en Français) a pris le contrôle du Baxter Building, où vivent les Quatre Fantastiques, et se sert d’un gadget du génial inventeur Reed Richards (« Mr. Fantastic »), pour localiser ses ennemis.

Littératures graphiques contemporaines #3 (Cycle de conférences)

février 15th, 2014 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Le cycle de rencontres intitulé Littératures graphiques contemporaines, qui accueillait des auteurs aux franges de la bande dessinée et qui s’est tenu en 2011-2012 et en 2012-2013 a été un succès, je le reconduis cette année. Toutes les séances seront concentrées sur le second semestre.

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Le lieu (salle A-1-172 ou salle voisine A-1-175) dépendra de la disponiblité des clés.
La liste des auteurs invités n’est pas complète et les dates ne sont pas encore arrêtées.

friz_haber

gabbarel_dalmatius

Les rencontres seront annoncées sur le présent blog, ainsi que dans cet article, qui sera modifié au fur et à mesure que le programme sera connu. Pour vous inscrire ou vous renseigner, n’hésitez pas à me contacter directement à l’adresse :
jnlafargue+conferences (chez) gmail (point) com.

(images : Laurent Maffre ; David Vandermeulen ; Gabbarel Dalmatius)

Robocop (2014)

février 13th, 2014 Posted in Les traîtres, Robot au cinéma | 3 Comments »

avis-robocop-2014-jose-padilha-L-7Iu_K3« Quand on n’a plus de héros, on les fabrique », dit l’affiche française1 de ce nouveau Robocop. Et quand on n’a plus d’idées, on reprend les vieux scénarios, disent les taquins. Ma théorie du remake va plus loin : depuis quinze ans, quand un film, notamment de science-fiction, véhicule un contenu politique dérangeant, on le neutralise en le « rebootant », en le refaisant, ou en lui donnant une suite qui affadit ou décale son propos.
J’attendais donc ce remake au tournant. Le Robocop de Paul Verhoeven, sorti en 19872, était éminemment politique. La cible première du film d’origine, c’était la privatisation des services publics : une société tentaculaire, l’Omni Consumer products (OCP, qui devient OmniCorp dans le remake), s’était vue peu à peu confier des domaines tels que la santé ou la sécurité, dont la ville de Détroit, en faillite (bien vu !), cherchait à se décharger. L’OCP prétendait rendre rentables des domaines économiques qui échappent théoriquement à la quête de profit financier, et ce au prix d’une gestion « moderne », entendez commerciale, agressive, centrée sur les coups médiatiques et sur la destruction d’emplois — des robots sont construits pour remplacer les policiers humains, et Alex Murphy (Robocop), le seul de ces robots à être partiellement humain, n’est pas un individu libre, il est la propriété de l’OCP qui loue ses services à la ville de Detroit.

Je ne suis pas vraiment surpris de constater que cette charge contre la marchandisation des services publics a été oubliée dans le scénario du remake, bien que (ou parce que) le sujet n’a rien perdu de son actualité. Malgré cet escamotage, la nouvelle version de Robocop n’est pas totalement exempte de propos politique. La réalisation du film est due à José Padilha, auteur brésilien connu pour des films porteurs d’un propos social forts, tels que Tropa de Elite et Secrets of the tribe. Il semble qu’il ait eu peu de marge de manœuvre pendant la réalisation du film et en soit plus le technicien que l’auteur, d’autant que le scénario n’est pas de lui. J’ai lu quelque part qu’il avait dû renoncer à neuf de ses idées sur dix.

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Nous avons ici deux « méchants » principaux : Raymond Sellars (Michael Keaton), entrepreneur intuitif, rusé, et tout à fait dénué de moralité, qui dirige la société OmniCorp, et Pat Novak (Samuel L. Jackson), animateur d’une émission de télévision qui semble essentiellement destinée à réclamer la suppression d’une loi due à un sénateur nommé Dreyfuss, loi qui empêche l’utilisation de drones et de robots sur le territoire des États-Unis. Contrairement à l’Omni Consumer Products, qui couvrait un vaste champ d’activités, la société OmniCorp ne s’occupe que de fabrication d’automates ou de prothèses robotisées, à usage médical mais aussi et surtout militaire et policier. Les États-Unis lui achètent des robots chargés d’assurer le maintien de l’ordre dans les pays qui se trouvent sous sa « protection » — tel que l’Iran3. Le techno-évangéliste Pat Novak est d’une malhonnêteté crasse, empêchant ses invités de finir leurs phrases lorsqu’il n’est pas d’accord avec eux, ou maniant le sophisme avec art : si des iraniens s’attaquent aux drones qui régentent leur vie, c’est la preuve qu’il faut construire toujours plus de robots. On regrettera que les motivations de l’animateur de télévision ne soient pas exposées.
Une chose à la fois juste et terrifiante dans ses implications que dit un militaire, au cours d’une interview par Pat Novak, c’est que si les guerres du Viêt Nam, d’Irak ou d’Afghanistan ont fini par être condamnées par l’opinion publique américaine, c’est parce qu’elles ont fait des victimes américaines. Donc si les soldats sont remplacés par des drones tueurs, les guerres extérieures deviennent supportables pour ceux qui se trouvent à des milliers de kilomètres, et elles peuvent donc durer indéfiniment.

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Pat Novak, technophile télévisuel aux arguments plus que fallacieux. Le dispositif de l’émission, où Novak fait un stand-up d’évangéliste qui, avec des gestes, fait apparaître des cartes, des vidéos, des interlocuteurs, etc., est assez intéressant.

Cette critique de l’impérialisme américain constitue le volet le plus engagé du film, mais elle n’est sans doute plus vraiment subversive en 2014, puisque cela fait quelques années déjà qu’Hollywood fait le bilan de l’idéologie va-t-en-guerre de George Bush, au profit d’une idéologie post-bushiste assez perverse, en ce sens qu’elle n’essaie même plus d’imposer la mythologie des « good guys » qui envahissent des pays lointains pour défendre de grandes valeurs universelles, mais présente son activité d’ingérence internationale et de contrôle (sinon d’occupation) des territoires « pacifiés » comme une quasi obligation (il faut bien finir le travail) et une routine profitable (il faut bien défendre les intérêts économiques du pays), dont le prétexte et les méthodes se limitent à ce que dit la présidente des États-Unis dans le film Iron Sky, lorsqu’on lui reproche ses mensonges : « That’s what we do ».
Dans ce nouveau RoboCop, les expériences interdites par la loi sont réalisées en Chine4, ce qui rappellera bien entendu tous les exemples de délocalisation des activités illégales des États-Unis à Guantanamo, dans les pays européens de l’Otan, etc., mais aussi les pratiques actuelles des multinationales qui placent les emplois ici, la recherche là, l’argent ailleurs, et ajustent leur moralité aux lois propres à chaque région du monde.
En me fiant aux fictions qu’ils produisent, les États-Unis me semblent donc être entrés dans une phase de renoncement à l’illusion de leurs principes moraux : le post-bushisme ne serait pas une forme de pénitence, d’auto-flagellation, mais serait l’acceptation d’un rôle plus que douteux que ne justifie, au mieux, que la peur du reste du monde, et au pire, le contrôle économique des matières premières qui lui sont vitales.

Les rues de Téhéran, pacifiées par les drones États-Uniens.

Les rues de Téhéran, pacifiées par les drones États-Uniens.

Le Robocop de 1987 cherchait à définir l’humain en l’opposant à une machine bien plus terrible que l’exosquelette du policier-cyborg qui donne son titre au film. Cette machine odieuse, c’était bien la société OCP, avec son avidité, son immoralité, le pouvoir que lui confèrent l’argent et les contrats juridiques, qui l’autorisaient à transformer une personne en pantin sans mémoire, et pourtant torturé par le souvenir de sensations oubliées et la quête de son identité. Il n’y avait pas de réel happy-end dans l’ancien RoboCop. On se rappellera en effet qu’à la toute fin du récit, le cyborg, entravé par une directive gravée dans le silicium qui lui interdit de porter préjudice à ses propriétaires, s’avère incapable de châtier le « méchant » directeur général d’OCP, Dick Jones. Le président de la société, que l’on ne connaît que sous le surnom de « The old man », règle alors la question en licenciant son sous-fifre Dick Jones sur un jeu de mot macabre : « you’re fired ! ». RoboCop remercie alors « The old man » et tue Dick Jones. En apparence, il a été libéré de son impossibilité de porter atteinte à Dick Jones. En réalité, il est devenu le meurtrier de cet homme, pour le compte du président d’une société dont il ne cesse de rester la propriété, sinon l’esclave, d’autant que ses fonctions vitales dépendent de la maintenance dont OCP se charge. Le directeur est supprimé, l’image de l’Omni Consumer Product est sauvée, son président ne sera pas inquiété et pourra continuer à rêver de la construction de Delta City, version « moderne » d’une ville de Détroit débarrassée de ses services publics.

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À gauche, Dennett Norton, le scientifique qui est parvenu à créer RoboCop…. La pureté de ses intentions est montrée par la couleur bleu métallisée de l’exosquelette de RoboCop, qui sera ensuite changée pour du noir.

Dans le remake, ce ne sont pas les dirigeants d’OmniCorp qui sont protégés, mais tous les porteurs d’un bracelet émetteur d’un signal qui leur confère l’immunité. Seulement voilà, le directeur de la société, Raymond Sellars, qui porte un de ces bracelets, est tellement odieux qu’Alex Murphy finit par trouver la force de passer outre son programme et parvient à la tuer. Philosophie troublante : l’humanité d’Alex Murphy a triomphé de son « moi » robotique, car il est capable de tuer.
Que le fait d’assassiner quelqu’un soit un happy-end n’est pas une surprise totale venant d’un blockbuster hollywoodien, où les « gentils » se reconnaissent souvent précisément au fait qu’ils tuent les « méchants », mais le scénario, en affirmant que la volonté d’Alex Murphy finit par triompher de son aliénation technologique, tombe symboliquement dans le mythe ultra-libéral qui nie la puissance des oppressions (sauf fiscales !) et affirme qu’il suffit de vouloir pour pouvoir.
Or si l’on récapitule le scénario, Alex Murphy ne possède plus de corps, ses sentiments peuvent être contrôlés par l’ajustement de ses niveaux hormonaux depuis une tablette numérique, sa vie de famille s’annonce plus que difficile, et il n’y a donc pas vraiment de raison qu’il renonce au profond désespoir qui l’a saisi lorsqu’il a vu pour la première fois, hors de son armure, ce qui restait réellement de l’homme qu’il avait été autrefois. Il avait alors demandé à ne plus vivre.

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Quelques gags sont bienvenus, comme celui de la couleur de Robocop. Tout d’abord créé en version gris-bleu métallisé, comme dans le film de 1987, il est ensuite rhabillé en noir, ce qui le rend plus inquiétant, parce que Sellars, le dirigeant d’OmniCorp, jugeait le gris (et quelques détails tels que des gyrophares sur les épaules) trop puérils. Je vois ici un clin d’œil à la manie hollywoodienne de conférer une noirceur psychologique artificielle à ses super-héros en assombrissant leurs costumes à chaque « reboot » : Batman, Superman, Spiderman… À la toute fin du film, RoboCop reprend la couleur qu’il avait dans le film d’origine. La bande originale ne manque pas d’humour elle aussi, elle reprend le thème musical de RoboCop et lui associé des chansons assez diverses : Fly Me to the Moon de SInatra, If only I had a heart, tiré du Magicien d’Oz, et I fought the law, des Clash.

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Le maire de Détroit – que l’on voit à peine passer ici, preuve que la politique a perdu la partie et que les prédictions de Verhoeven sur l’extension de l’empire du privé étaient justes ? – présente RoboCop à la foule. On lit des pancartes opposées aux robots : « People need jobs, not robots ».

Que penser de ce film ? Ce n’est certainement pas le remake récent le plus inintéressant. Il est plutôt bien réalisé et l’acteur (Joel Kinnaman) parvient à interpréter un personnage aux sentiments complexes et variables, du père de famille sentimental à l’automate en passant par le justicier vengeur. La plupart des autres personnages me semblent insuffisamment développés, par exemple la chef de la police, ou encore Jack, l’équipier d’Alex Murphy, interprêté par Michael K. Williams, l’excellent Omar de la série The Wire. Le scientifique Dennett Norton (Gary Oldman) personnifie une science pleine de bonnes intentions, qui signe un pacte avec le diable mais cherche malgré tout à réparer ses méfaits : le cliché est ancien, mais il fonctionne toujours.
Le degré de violence de ce RoboCop est bien inférieur à celui du premier film, où Alex Murphy se voyait longuement torturé dans une scène dont, comme spectateur, je garde un souvenir pénible. L’humour, aussi, est bien plus discret. Le film est au fond assez sage, mais certainement pas complètement raté.

  1. Dans la version anglophone, le slogan est « Crime has a new enemy ». []
  2. Je n’ai toujours pas fait d’article sur le Robocop de 1987, ni sur ses remakes cyberpunks et réactionnaires scénarisés par Frank Miller, ni sur les téléfilms et la série qui en sont issues. Je vais essayer de m’y employer dans les jours à venir. La série m’intéresse pour son personnage d’intelligence artificielle, mais c’est une autre histoire. []
  3. Au passage, la ville de Téhéran en 2028 (l’année à laquelle se déroule l’action) est une énième caricature d’un Moyen-orient désertique où les opposants à l’impérialisme américain ne connaissent pas de meilleur moyen de lutte que de se ceinturer d’explosifs pour commettre des attentats-suicides désespérés, à la manière de zombies de jeu vidéo ou de lemmings. []
  4. La Chine de Robocop est assez drôle par le télescopage de deux clichés, puisqu’on y voit une usine immense, avec des milliers d’employés qui portent un même uniforme, ce qui rappelle l’excellent documentaire Manufactured Landscapes, mais de l’autre côté du mur de l’usine, on trouve des rizières pittoresques à perte de vue… []

Les Enfers virtuels

février 3rd, 2014 Posted in Interactivité, Lecture | 6 Comments »

enfers_virtuelsEn avril 2013, l’écrivain écossais Iain Menzies Banks a annoncé à ses lecteurs qu’il était atteint d’un cancer en phase terminale et qu’il ne pensait pas vivre un an. Dans la lettre, il raconte avoir proposé à sa compagne de devenir sa veuve en voulant bien accepter de l’épouser. Il est effectivement mort deux mois plus tard, à l’âge de cinquante-neuf ans, en laissant derrière lui de nombreux romans de littérature générale ou de science-fiction. Parmi ses écrits de science-fiction, les plus célèbres appartiennent au Cycle de la Culture, qui a désormais le même genre d’importance dans l’histoire du genre que l’Histoire du futur de Robert Heinlein, le Cycle de l’Empire par Isaac Asimov1, le Cycle de l’Ekumen par Ursula K. Le Guin, etc.
J’ai commencé — très récemment — à lire Iain M. Banks par son seul et unique recueil de nouvelles, l’Essence de l’art (State of the art, 1989), dont plusieurs histoires sont directement reliées au Cycle de la Culture2, et Excession, un roman de 1996. Dans ma pile de lecture, se trouve aussi L’Homme des jeux (The Player of games, 1988), tout premier livre de la série — série que l’on peut apparemment lire dans l’ordre que l’on souhaite. Pour l’instant, mon roman préféré est Les Enfers virtuels (Surface detail, 2010), un live assez imposant, publié en deux tomes par Ailleurs et demain, puis en un seul tome de près de neuf cent pages chez J’ai Lu.

La Culture est une civilisation galactique très avancée, tellement avancée qu’elle devrait depuis longtemps, comme bien d’autres, avoir franchi le cap de la « sublimation », un stade aux modalités mal connues à partir duquel on abandonne son enveloppe vitale, qu’il s’agisse d’un organisme biologique ou d’un quelconque support numérique, pour accéder à d’autres dimensions, où la vie matérielle et l’individualité n’existent plus, détachement ultime qui rappelle le Nirvāna hindouiste. Ce stade de la sublimation est mystérieux et un peu inquiétant, car ceux qui y accèdent n’ont plus avoir aucun contact avec les espèces qui ne les ont pas rejoint : devenus des quasi-divinités, les sublimés semblent indifférents à la marche de l’univers tel qu’ils l’ont connu, et ne semblent même plus avoir de sens moral ou de goût pour la politique, pas plus que de curiosité envers quoi que ce soit. Les rares entités à avoir fait le chemin inverse s’avèrent ensuite incapables de parler de leur expérience3.

Iain M Banks pendant sa dernière interview, pour la BBC.

Iain M Banks pendant sa dernière interview, pour la BBC. Engagé politiquement pour l’indépendance de l’Écosse, pour le système de santé public, contre l’invasion de l’Irak en 2003, il était intimement convaincu qu’une société de prospérité générale pourrait aboutir à une utopie anarchiste.

Parmi toutes les innombrables civilisations ou espèces qui peuplent le cosmos vu par Iain Banks, donc, la Culture se distingue par son évolution sciemment laissée en suspens, et semble convaincue que l’intelligence et la curiosité peuvent continuer d’exister au delà du besoin de survie, qui n’est plus son problème depuis des millénaires. Civilisation de niveau huit4, la Culture dispose d’une technologie très avancée : voyage interstellaire ultra-rapide, déplacement de l’énergie ou de la matière, amélioration et transformation du vivant, et donc quasi-immortalité, vaisseaux spatiaux immenses (jusqu’à plusieurs centaines de millions de passagers, pour les « Vaisseaux systèmes généraux »),… Les membres de la Culture vivent rarement sur des planètes, la plupart réside dans des vaisseaux ou dans des structures orbitales immenses en forme de roues.
La Culture se caractérise par la liberté presque absolue de ses citoyens qui ne reconnaissent comme forme de propriété privée que la mémoire et la personnalité, et n’utilisent de l’argent que lorsqu’ils sont en contact avec d’autres espèces. Ils changent de sexe, d’apparence ou même de support (biologique ou informatique) quand cela leur chante. Les décisions se prennent souvent par référendums organisés entre personnes concernées par un sujet. Les membres de la Culture sont libres de quitter leur utopie anarchiste s’ils souhaitent vieillir, mourir, être assimilés à d’autres espèces, ou tout simplement dériver dans l’espace en solitaires, comme certains vaisseaux que l’on nomme « excentriques ». La Culture est plus ou moins gérée par des intelligences artificielles supérieures, les « mentaux », qui, en apparence, ne cherchent à asservir ou à diriger personne.
Les intelligences artificielles ont une énorme importance dans la Culture, où presque tous les objets semblent capables de tenir une conversation, depuis la combinaison de survie jusqu’au vaisseau spatial. Les intelligences artificielles ont un statut de citoyen identique à celui des membres humanoïdes de la Culture — elles sont souvent aussi intelligentes, et parfois bien plus. Un type d’intelligence artificielle fréquemment rencontrée sont les drones, des petits objets flottants que j’imagine de la taille et de la forme d’un cahier qui émet de la lumière de différentes couleurs selon son humeur.
Plusieurs membres de la Culture dont nous suivons le destin dans les récits de Banks appartiennent à la section Contact, qui s’occupe de diplomatie, ou à la section Circonstances Spéciales, les services secrets de la Culture, spécialisés dans les coups tordus mais, semble-t-il, n’agissant que dans l’intérêt des valeurs propres à la Culture : respect de l’existence et de la liberté des individus.

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Les membres de la Culture s’expriment en « marain », une langue sophistiquée pour laquelle Iain Banks a imaginé l’alphabet ci-dessus.

Dans Les Enfers virtuels, on rencontre en outre la section Quiétus, affectée au repos des morts. De manière très logique, de nombreuses civilisations de l’espace, dont la Culture, sont parvenues à un niveau technologique qui leur permet de donner une réalité aux existences post-mortem promises par les religions, ce qui signifie qu’après sa mort, une personne « sauvegardée » voit sa personnalité et sa mémoire — son âme, quoi —, stockée dans un environnement virtuel. Certaines civilisations tiennent à ce que les morts que l’on veut punir pour leurs actions passées soient envoyés dans de véritables enfers où ce qu’il reste d’eux sera tourmenté et torturé indéfiniment.
Pour la Culture, qui refuse la cruauté, cette idée de châtiment n’est pas admissible, et, avec d’autres civilisations de niveaux divers, elle milite pour la disparition des enfers. D’autres, au contraire, défendent bec et ongles ce principe qui, selon eux, pousse les vivants à agir mieux. Pour départager les points de vue, une guerre est organisée dans un monde virtuel entre les factions pro-enfers et anti-enfers. Divers personnages sont liées dans le roman par cette question des enfers : Yime Nsokyi, agent de Quiétus ; Prin et Chay, un couple d’universitaires qui sont volontairement allés dans l’enfer réservé aux Pavuléens — leur espèce —, pour témoigner de son existence et de son horreur et qui n’en sont pas revenus indemnes ; Joiler Veppers, un homme d’affaire richissime, virtuellement propriétaire de sa planète, et Lededje Y’breq, la fille de son ancien associé, dont il a hérité en remboursement de dettes, qu’il a assassinée alors qu’elle tentait de s’enfuir, mais dont la mort n’est pas définitive à cause de l’intervention du Moi je compte, un vaisseau de la Culture ; le vaisseau de classe Abominator nommé En dehors des contraintes morales habituelles, membre de Circonstances Spéciales, qui veut aider Lededje à se venger ; le soldat Vatueil, mort et recréé des milliers de fois dans le cadre de la guerre des enfers ; etc.

Le Triomphe de la mort

Les descriptions de l’enfer pavuléen évoquent furieusement des peintures telles que Le Triomphe de la mort (1562), par Pieter Brughel l’ancien.

Je ne vais pas tenter de raconter plus précisément l’intrigue de ce space opera, mais je peux dire en revanche que j’ai été emporté par le talent de l’auteur à exposer un univers complexe, grouillant de civilisations, de créatures vivantes, électroniques ou biologiques. En refermant l’épais volume, j’étais tout à fait convaincu de la réalité de tout ce que j’avais lu, des personnages et des situations, car tout ça est particulièrement bien construit, cohérent, crédible, malgré l’avancée technologique si élevée qu’elle semble relever de la magie5.
À propos d’avancée technologique impossible, l’édition de poche d’Excession — un roman antérieur de Banks, donc — est précédée d’une préface de Gérard Klein qui disserte au sujet des promesses de la recherche en Intelligence Artificielle. Il y doute beaucoup que, même dans un futur assez lointain, on parvienne à créer une conscience artificielle réellement autonome. J’ignore si cette conclusion est fondée — je préfère croire Iain M. Banks, finalement, ne serait-ce que pour la stimulante matière fictionnelle que ses prédictions permettent —, mais le texte est très sérieusement documenté et argumenté. Je ne peux pas dire si on trouve cette préface dans l’édition grand format, publiée dans la collection Ailleurs et demain, que dirige justement Gérard Klein.
L’impossibilité technique indépassable qui m’a semblé évidente pendant ma lecture des Enfers virtuels est celle d’une adaptation au cinéma de la vision de Iain Banks, car nous sommes loin du space opera traditionnel où l’on s’en tire avec quelques costumes de revue pour les femmes, des uniformes militaires pour les hommes, des animaux extra-terrestres amusants et des robots qui clignotent et qui parlent avec une voix métalique. Je suis curieux de savoir si des studios y songent.

Une série de "roughs"

Une série de « roughs » préparatoires pour la couverture de « Enfers Virtuels » chez Ailleurs et demain, par l’illustrateur Manchu. Ce sont la première et la troisième en partant de la gauche qui ont été utilisées.

Beaucoup d’auteurs de science-fiction réfléchissent à des questions politiques, et souvent, peinent à sortir de modèles d’organisation et de comportements bien connus : féodalité, empire, monarchie, colonialisme, totalitarisme, bellicisme, ou encore république plus ou moins démocratique.
Avec la Culture, Iain M. Banks réfléchit à une société dont chaque individu peut vivre dans une prospérité hédoniste et libre d’entraves telles que l’argent ou la hiérarchie, qui cherche à influencer la marche de l’univers de manière bienveillante, sans se poser explicitement en modèle, tout en affectant la neutralité, et qui, bien souvent, se trouve confrontée à ses contradictions : est-elle si peu hiérarchisée ? Jusqu’où peut-on aider d’autres civilisations à progresser sans les affecter profondément et sans s’impliquer dans des conflits ? Une société peut-elle tenir sans règles autres qu’un savoir-vivre élémentaire, dans une liberté presque totale, et où la pire punition envers ceux qui se comportent mal consiste à ne plus leur adresser la parole et à en dire du mal ?
Les questions que pose la Culture sont celles que peuvent se poser, pour des raisons différentes, des communautés telles que Wikipédia ou le monde universitaire, mais aussi les pays scandinaves, la Hollande, la Grande-Bretagne, et plus généralement l’Union européenne toute entière, ou du moins l’utopie social-démocrate tournée vers le progrès qu’elle promettait de devenir il y a quelques années seulement et qui semble s’être un peu égarée dernièrement.

  1. On regroupe désormais le Cycle des robots et le Cycle de Fondation, d’Isaac Asimov, sous le nom Cycle de l’Empire. []
  2. L’édition de poche de l’Essence de l’art est agrémentée d’une préface très utile qui sert d’introduction au Cycle de la Culture. La nouvelle qui donne son titre au recueil a la particularité de se dérouler sur Terre, il y a une quarantaine d’années. Des membres de la division Contact essaient de décider s’il est pertinent que les Terriens soient informés de l’existence d’espèces sapientes bien plus évoluées dans l’univers. []
  3. La sublimation est le sujet de La Sonate hydrogène, ultime roman du cycle de la Culture, sorti en novembre dernier chez Robert Laffont/Ailleurs et demain, mais pas encore en poche. []
  4. Dix niveaux de civilisation sont connus, chacun représentant un pallier : naissance d’une espèce sapiente, civilisation agricole, civilisation pré-industrielle, industrielle, maîtrise de l’atome, capacité à effectuer des voyages spatiaux sur de longues distances, apparition d’intelligences artificielles avancées, etc. Il est interdit de fournir à une civilisation des technologies qui émanent d’une civilisation supérieure de plus d’un niveau. []
  5. Rappelons-nous la troisième loi d’Arthur C. Clarke, dans l’édition de 1973 de sa collection d’essais Profiles of the Future : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». Les deux autres lois sont : « Quand un savant distingué mais vieillissant estime que quelque chose est possible, il a presque certainement raison, mais lorsqu’il déclare que quelque chose est impossible, il a très probablement tort » et « La seule façon de découvrir les limites du possible, c’est de s’aventurer un peu au-delà, dans l’impossible ». []

« Cameras », par SpY

janvier 16th, 2014 Posted in Surveillance art | No Comments »

SpY est un artiste connu pour des interventions humoristiques dans l’espace urbain qui peuvent prendre des formes très diverses : détournement de panneaux de signalisation, décoration de monuments, déguisement du mobilier urbain, transformation de terrains de sport, etc.

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J’ai bien aimé son œuvre Cameras, installée sur un mur aveugle d’une rue discrète de sa ville, Madrid. Il s’agit de l’assemblage de 137 caméras de surveillance (factices), qui sont toutes orientées parallèlement.

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Par l’absurde, l’artiste évoque la prolifération des caméras de surveillance dans l’espace public. On rapprochera ce travail de celui de Rodolphe Huguet, cité dans un article précédent, mais aussi de l’extravagante installation de caméras qui a fait scandale dans le district de Baoshan, à Shanghaï cette année : soixante caméras étaient disposées sur un portique, comme des oiseaux sur une branche.

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La délirante accumulation de caméras à Shanghaï a fait grincer les dents des citoyens qui y ont vu un gaspillage d’argent public. Face à la diffusion de ces images, les autorités ont décidé de démanteler ces portiques. En dix ans, la Chine est devenue le premier marché mondial des caméras de surveillance.

On peut trouver les autres travaux de SpY, que je remercie de m’avoir envoyé ses photographies, sur son site, sur Vimeo, sur Instagram ou encore sur Facebook.

La machine s’arrête

janvier 13th, 2014 Posted in Lecture, Parano | 4 Comments »

autre_cote_haie_forsterE.M. Forster (1879-1970) est particulièrement connu pour ses romans Route des Indes et Howards End (adapté au cinéma en 1992 par James Ivory), mais son œuvre contient bien d’autres romans, essais ou nouvelles. En 1909, il a publié The Machine Stops, une courte nouvelle de science-fiction dystopique que l’on trouve dans le recueil De l’autre côté de la haie. Peut-être a-t-il écrit d’autres nouvelles de science-fiction, mais on ne le saura jamais : de peur que ses écrits fantaisistes ne nuisent à sa carrière de romancier « sérieux », Forster en a lui-même brûlé la plus grande partie. Il a dit plus tard avoir écrit The Machine Stops en réaction au positivisme confiant d’H.G. Wells, ce qui me conforte dans l’idée que le dystopie est un sous-genre de la science-fiction dont les auteurs majeurs (Jack London, Ievgueni Zamiatine, Aldous Huxley, Karin Boye, George Orwell, Ira Levin) sont presque toujours des auteurs non-spécialisés en science-fiction, car l’idée d’un futur parfait (parfait au sens où on ne peut rien en modifier, à moins de le détruire — l’utopie et la dystopie fonctionnent exactement pareil, le jugement négatif ou positif qui est porté n’est jamais qu’une question de point de vue : si l’on se sent victime d’une utopie, elle devient une dystopie) et parfaitement totalitaire va à l’encontre du projet des littératures spéculatives, pour lesquelles l’avenir est une chose ouverte, instable, et, comme disent les scientifiques, émergente. On remarquera aussi que la science-fiction dystopique est aussi celle que les enseignants du secondaire semblent le plus volontiers présenter à leurs élèves, preuve manifeste qu’elle est moins marquée par le sceau de « mauvais genre » que ne l’est le reste de la science-fiction.

Dans The Machine Stops, une immense partie de l’humanité vit sous terre, et chacun habite une cellule individuelle où tous ses besoins vitaux sont comblés. Même s’il n’est pas totalement impossible de quitter son logement et de rencontrer ses semblables, l’opération est si inhabituelle et traumatisante que personne ne le fait, chacun reste dans son alvéole à la température idéale et constante, un peu comme un embryon dans un utérus, et échange des idées avec les autres grâce à un système de communication vidéo1. Un jour, un personnage nommé Kuno décide d’aller voir ce qui se passe ailleurs, et découvre qu’il existe une autre vie à la surface. Il tente alors de convaincre sa mère Vashti, qu’il a quitté alors qu’il était nourrisson, de le suivre à l’extérieur. Mais la machine n’est pas d’accord.

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Kuno et sa mère Vashti, dans l’adaptation de The Machine Stops réalisée en 1966 par Philip Saville pour la série BBC Out of the Unknown. La même année, Agnès Varda sortait Les Créatures, qui parle d’un village dont les habitants sont manipulés comme des marionnettes par un ingénieur misanthrope. L’année suivante, l’ORTF diffusait son adaptation de L’Invention de Morel, d’après Adolfo Bioy Casares, dont les protagonistes sont eux aussi piégés dans une machine, mais il s’agit moins de confort et de système que de souvenirs ressassés. La fin des années 1960 est, comme chacun sait, celle où la jeunesse du monde entier a voulu échapper au carcan politique puritain né de la Guerre Froide.

Ce qui est intéressant dans ce court récit, c’est que les humains, qui ont oublié la raison qui les a amené à leur mode de vie aussi confortable qu’aliénant, vivent à l’intérieur d’un système mécanique, d’une machine, qu’on peut apparenter à la fameuse « Cage de fer » décrite par le sociologue Max Weber, pour qui la bureaucratie, en étendant son empire et en se rationalisant, agit comme un piège2, une entrave dont personne ne peut s’échapper. Dans une perspective très actuelle, la nouvelle parle aussi du confort, de la communication qui n’existe plus qu’à distance et de l’immobilité du corps, qui ont quelques raisons d’interpeller les homo sedens internetus que nous sommes devenus.

On a souvent comparé The Machine Stops au film The Matrix, mais on aurait aussi bien pu parler d’autres films du tournant entre les XX et XXIe siècle dont les personnages s’avèrent prisonniers d’un dispositif, et même d’une réalité truquée, tels que Dark City, The Truman show ou encore The Thirteen Floor3.

  1. La communication par écran en duplex n’était plus une idée totalement neuve en 1909, cf. George du Maurier en 1878, puis Albert Robida en 1883 et enfin Jules Verne en 1889. []
  2. Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1905.
    Quatre ans plus tard, c’est à dire l’année de la parution de The Machine Stops, le même Weber parlera de l’organisation humaine comme d’une machine, d’une mécanique : «Représentez-vous les conséquences de la bureaucratisation et de la rationalisation généralisées dont nous voyons aujourd’hui les prémisses. Dans les entreprises privées de la grande industrie aussi bien que dans toutes les entreprises économiques dotées d’une organisation moderne, la «calculabilité», le calcul rationnel, se retrouve aujourd’hui à tous les niveaux. Il fait de chaque travailleur un rouage de cette machine et le destine de plus en plus à se sentir tel en son for intérieur et à ne plus se poser qu’une seule question, celle de savoir si ce petit rouage peut en devenir un plus grand. […] La question qui nous préoccupe n’est pas de savoir comment on peut changer quelque chose à cette évolution, car c’est impossible, mais d’en déterminer les conséquences» (Cité par Isabelle Kalinowski, dans Leçons wébériennes sur la science et la propagande (M. Weber, La science, profession & vocation, éd. Agone, 2005. Voir La cage de Weber, sur le site Temporel.fr.
    Toujours à la même époque, le jeune Franz Kafka, futur auteur du Procès (1925), commençait sa carrière d’employé d’une compagnie d’assurances. []
  3. Adapté d’un roman de 1964, Simulactron 3. []

Pourquoi donner ?

janvier 6th, 2014 Posted in Dans le poste, Interactivité, médiatisation | 20 Comments »

Il y a quelques mois, quelqu’un de chez KissKissBankBank m’a envoyé un e-mail pour me demander si j’aurais envie d’être mis en contact avec la chaîne M6 qui produisait alors un documentaire sur le crowdfunding1 pour l’émission Zone Interdite, et qui cherchait à recueillir des témoignages sur le sujet. Ce n’est ni comme enseignant plus ou moins spécialisé dans les questions de « numérique » ni comme blogueur que j’ai été sélectionné, mais en tant que « crowdfunder » régulier.
J’ai accepté et une mini-équipe — un cadreur et une journaliste — est venue me filmer dans mes trois mètres carrés de bureau pour que j’explique ce qui me motivait dans le principe du financement participatif. Le résultat est fidèle à l’entretien, mais j’aimerais développer.

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Pendant l’interview, on m’a fait parler un peu vite des projets que j’avais soutenus, puis on m’a demandé de passer en revue les projets en cours de financement sur KissKissBankBank. Bien qu’elle essayait de ne pas trop orienter mon propos, j’ai senti que la journaliste guettait ma réaction face à un projet de restauration rapide à base de triporteur à pédales, Street food à la française. Mais je ne m’y suis pas arrêté. Elle m’a alors demandé ce que j’en pensais, et j’ai répondu avec un sourire légèrement embarrassé que c’était un genre de projet un peu rédhibitoire pour moi, car il me rappelle typiquement les idées proposées par des étudiants en école de commerce2. Au petit sourire de l’intervieweuse et du cameraman, j’ai compris que je n’étais pas tombé loin, il s’agissait bien d’étudiants, mais en « Management culinaire » dans un prestigieux institut. Rien à voir avec de la junk-food, cependant, les recettes mises au point semblent plutôt gastronomiques, et puis on peut difficilement reprocher à des étudiants en restauration de s’occuper de nourriture.

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Les projets auxquels je contribue ont généralement un lien direct avec la création artistique ou le design, et assez souvent, sont des initiatives de collègues, d’amis, ou de jeunes gens que j’ai eu comme étudiants. Pour ne parler que de ceux qui ont abouti, je citerais le drone maritime Protei, de César Harada ; l’atelier de sérigraphie l’Insolante ; la publication du Special Origines, de Fred Boot ; le clip pour Matty Groves, de Moriarty, par Philippe Dupuy et Loo Hui Phang ; le nouveau design de l’excellent site Strange Stuff and Funky Things, par Pierre Kerner ; Le Pegman coin du collectif Microtruc ; L’édition du prix Fernand Baudin des publications d’étudiants ; Le documentaire Fin, qui traite de la médiatisation de Buggarach en décembre 2012 ; l’imprimante 3D africaine W.Afate ; le film Solange et les vivants, par Ina Mihalache ; etc3.
En ce moment je soutiens le livre The Book of Eniarof, livre qui fait le bilan de treize ans d’une manifestation à mi-chemin entre arts numériques et fête foraine ; le film Kung Fury, furieusement eighties, tourné sur fond vert, dont je vous laisse voir la bande-annonce, et qui a déjà doublé le montant de sa levée de fonds ; et enfin, la caméra à 360×360° Panono, gadget assez génial auquel je suis content de m’associer même si je n’aurai pas les moyens pour m’offrir la première version usinée.

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Je contribue parfois de manière purement symbolique — cinq euros —, et parfois de manière un peu plus conséquente, mais sans me ruiner, et souvent, en gagnant quelque chose en contrepartie : un livre, un dvd, un objet, une invitation. Ma contribution relève donc, selon les cas, du don désintéressé tel qu’on peut en faire auprès d’une association caritative ou de la souscription. Il n’est pas neuf que l’on recoure à la souscription pour permettre à des projets d’aboutir, par exemple dans le domaine de l’édition : c’est comme ça qu’a pu naître l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, par exemple.
Même lorsque cela ne me rapporte qu’une gratification symbolique, les dons me semblent un bien meilleur investissement que, par exemple, la Bourse.

Ma vie de boursicoteur (confession)

Il y a une dizaine d’années, j’étais nettement plus travailleur indépendant qu’enseignant, et, grâce à plusieurs grands chantiers multimédia, j’ai gagné beaucoup plus d’argent que je n’en avais besoin pour vivre. J’en ai profité pour m’acheter une caméra vidéo horriblement chère, si chère que pendant des années je n’ai pas osé sortir avec4. Un investissement mal rentabilisé, donc, mais ce n’est pas le seul.
Toujours à la même époque, je me suis décidé à mettre en application une idée très naïve que je traînais depuis longtemps : moraliser la Bourse. Rien que ça. Je m’étais dit, en fait, que pour aider le monde à être meilleur, il ne fallait pas détruire le capitalisme, mais faire en sorte que l’argent aille aux bons projets. Je me disais que si tout le monde en faisait autant, alors l’économie changerait radicalement. Par ailleurs, il me semblait aussi une bonne idée d’acheter des actions des sociétés dont je consomme les produits et de celles avec lesquelles je travaille, comme si ça modifiait légèrement le rapport qui les lie à moi, comme si cela faisait que je n’étais plus seulement un consommateur ou un prestataire mais presque un partenaire, un associé,… Jusqu’ici c’est presque logique, car je me faisais une idée bien trop vague de ce qu’est la Bourse et de comment elle fonctionne.

La Bourse à Paris d'après François Auguste Biard, Photogravure de Goupil & C

La Bourse à Paris d’après François Auguste Biard, Photogravure.

Sûr de mon fait, je suis allé à ma banque, la banque postale, ouvrir un Plan épargne actions. Le conseiller financier a tenté de me décourager, en m’expliquant avec des graphiques qu’il fallait investir une partie de mon (maigre) pécule dans la pierre, une autre en assurance-vie et la dernière, je ne sais plus5. J’ai tenté de le sensibiliser à l’aspect philosophique de mon projet mais il m’a regardé avec des yeux vides de la plus imperceptible étincelle de compréhension de ce dont j’essayais de lui parler.
Et c’est lui qui avait raison, comme je l’ai rapidement compris en découvrant dans la pratique ce qu’était la Bourse : un marché d’occasion. En effet, on se contente la plupart du temps d’acheter des actions de sociétés déjà capitalisées. On n’encourage aucun projet, on ne fait que spéculer, et jouer avec le capital de la société. Cela semblera évident à beaucoup de gens, mais pour moi ça a été une surprise. J’ai découvert aussi qu’il existait des frais assez importants au moment de l’achat ou de la vente des actions, puis tous les ans pour la conservation de chaque ligne du portefeuille. J’ai rapidement fait migrer mon compte vers une autre banque aux frais plus honnêtes. En fait, si on n’achète qu’un petit nombre d’actions de sociétés peu rentables, les frais fixes coûtent rapidement plus cher que les actions. J’ai vite compris aussi que les sociétés qui m’intéressaient particulièrement sont souvent aussi celles qui sont pour l’instant parvenues à échapper à la Bourse, comme Festo, Ankama ou Ovh. Si la Bourse est une mauvaise affaire pour le petit porteur sans ambition et sans capitaux véritables, elle semble être très dangereuse pour les sociétés qui s’y engagent sans comprendre qu’elles abdiquent leur indépendance, qu’elles confient assez littéralement leur âme au diable. Comme d’habitude, le système profite principalement à ceux qui l’organisent et à ceux qui en connaissent les ficelles non-documentées6. Je me suis rapidement fait à l’idée que si l’on ne veut pas gagner d’argent avec la Bourse, on est à peu près certain d’en perdre, et qu’il fallait que je me sauve de ce piège abscons dès que j’en aurais le droit… huit ans plus tard.

Claude Closky, Nasdaq

Claude Closky, sans titre (Nasdaq), papier peint, 2003.

Bien entendu, la Bourse s’est effondrée entre temps, la valeur de mon pécule a été divisée par deux. Mais malgré la crise, les « marchés » ont recommencé à monter, et, lorsque j’ai revendu mes actions, en comptant les dividendes perçus de ci de là (assez rares, ceci dit), je n’avais abandonné que quelques centaines d’euros, sans compter l’inflation, bien sûr.
Entre temps, je n’avais aidé aucun projet, participé à rien d’intéressant, j’avais fait partie des idiots utiles et passablement honteux d’un système qui parasite la fameuse « économie réelle ». Si j’avais investi dans les sociétés multinationales du Cac40 des domaines de l’armement, du bâtiment, de la distribution, de l’énergie et bien sûr de la finance, j’aurais en revanche perçu des dividendes assez conséquents.
Mais si je n’ai gagné ni argent, ni le plaisir d’avoir participé à quelque chose d’utile, j’ai au moins gagné une leçon : on ne sauve pas le monde en cherchant à détourner les armes de l’ennemi de leur destination de départ. Le problème du capitalisme boursier (et surtout celui qui a une multitude de petits actionnaires), ce n’est pas la constitution de capitaux destinés à soutenir des grands projets, c’est l’anonymisation, l’abstraction. L’anonymisation et l’abstraction des biens, des personnes, des idées, des actionnaires eux-mêmes. Humains ou objets, usines et ouvriers, tout cela est transformé en chiffres qui montent ou qui descendent. Et forcément, les petits capitalistes, ceux dont le portefeuille d’actions ne donne aucun droit de vote signifiant, se retrouvent rapidement d’accord sur un unique point : il ne faut pas que les chiffres descendent. Je parie que ce n’est pas le goût du profit qui rend le boursicoteur avide et la Bourse amorale, c’est sa peur des pertes.

Un extrait du film "King Fury".

Un extrait du film Kung Fury.

Comme on le voit avec mon expérience de la Bourse, je n’ai pas de leçons à donner aux gamins qui comptent sauver le monde en réinventant le colportage de nourriture.

Un monde meilleur

Je ne suis pas économiste, bien sûr, mais il me semble, même si la formule paraîtra elle aussi bien naïve, qu’il faut redonner quelque chose d’humain aux transactions d’argent. Sans dire qu’il faut se replier sur son environnement immédiat, je pense que ça passe par un sens de la proximité — proximité géographique, proximité affective7, proximité philosophique, proximité esthétique,…

Dans ses vœux de bonne année, dans Le Figaro, l’affreux Serge Dassault, marchand de canons et propriétaire du plus vieux quotidien français, propose, pour sauver le pays, de maintenir les trente-cinq heures sur les feuilles de paie, mais de revenir aux trente-neuf heures travaillées. Comme les promoteurs du « revenu de base », il propose de déconnecter le travail de la rémunération, sauf que dans sa version, c’est au détriment du salarié, qui effectue une part de ses heures non selon une transaction rationnelle mais sous forme de corvée féodale :

Il existe une façon simple de réduire la dépense publique : c’est de revenir, sans finasser ni tourner autour du pot, à une durée légale du travail de 39 heures payées 35.

Pour lui qui a plus d’une trentaine de milliers d’employés, on voit le profit immédiat : 10% de travail en plus pour la même somme, sans compter les charges économisées sur les quatre heures non rémunérées. Pour les salariés, qui voient leur maigre pouvoir d’achat réduire encore un peu, c’est évidemment moins bien.

Serge Dassault. Photo : Medef.

Serge Dassault est riche, mais il ne connaît visiblement rien à la valeur de l’argent. Selon le classement Forbes, il est assis sur un tas de 13 milliards de dollars, ce qui représente presque deux fois le produit intérieur brut d’Haïti, ou une fois ceux de la république démocratique du Congo, du Sénégal ou de l’Islande. Et du haut de son tas, ce marchand de canons veut qu’on lui donne plus encore. Il a besoin de plus, peut-être, parce qu’il ne dispose que de la 69e fortune mondiale8 et qu’il est jaloux de François Pinault, qui a deux milliards de plus que lui (deux milliards de dollars, c’est la richesse produite pendant un an au Cap Vert), ou de Bernard Arnault et de Liliane Bettencourt, qui sont deux fois plus riches que lui. Serge Dassault adore traiter les salariés d’assistés, et a un jour expliqué qu’il faudrait calquer le modèle salarial des français sur ce qui se pratique en Chine. Mais il n’a rien contre les assistés, je pense, car il est le plus gros qui soit, puisque l’État Français s’engage à lui acheter un avion par mois, et que son journal, le Figaro, reçoit une aide directe de dix-huit millions d’euros chaque année. Il n’a rien contre les « assistés », il n’aime pas les gagne-petit, c’est tout.

Produit à quelques kilomètres, vendu par l'agriculteur lui-même.

Produit à quelques kilomètres, vendu par l’agriculteur lui-même.

Pour en finir avec ce genre d’aberrations, la solution est à mon avis dans le petit, dans la proximité, dans la responsabilité. Chaque fois que l’on achète un poireau ou un céleri au maraîcher-producteur qui fait pousser ses légumes à dix kilomètres (j’en ai un comme ça), on échappe au circuit complexe de la grande distribution, à son impact écologique et au coût social souvent exorbitant de ses bas prix. Quand on donne dix euros à un ami d’ami qui monte sa petite boite, on réduit la puissance de grosses sociétés, et on participe au succès de quelqu’un qui viendra peut-être nous aider le jour où nous aussi nous aurons un projet. Faire un don à une société qui développe les logiciels libres que nous utilisons chaque jour, c’est aussi un moyen de leur permettre de vivre et de prospérer, non pas au sein du contexte commercial concurrentiel auquel ils veulent échapper, mais dans l’intérêt des utilisateurs. Chaque fois qu’on investit dans quelque chose que l’on trouve bien, on améliore le monde. Nous avons pris l’habitude de trouver inconfortable de penser aux personnes qui se trouvent derrière les caisses, les processus et les économies, parce que nous pensons que notre liberté individuelle est à ce prix. Mais ce n’est pas une fatalité, et une fois de plus, le réseau mondial est une opportunité extraordinaire pour faire circuler les idées et faire se structurer les bonnes volontés.

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Dans les locaux de KissKissBankBank… Les plate-formes de crowdfunding sont sympathiques mais elles sont le talon d’Achille du système, puisqu’elles aussi sont amenées à courir le risque d’être rachetées, dominées, dévoyées,…

Je m’aperçois que je deviens un peu lyrique, là, alors je vais m’arrêter là.
Mais une dernière chose, tout de même : si le gouvernement s’est donné la peine de limiter le financement participatif9, c’est bien la preuve qu’il s’agit d’un puissant contre-pouvoir.
À bon entendeur, salut.

  1. Le « Crowdfunding » signifie : « financement par la foule ». Je dois être un peu dyslexique car, quand je n’y prête pas attention, j’ai tendance à écrire « crowfunding » – financement par le corbeau. []
  2. Il est sans doute un peu snob de ma part de dire les choses comme ça, mais je suis frappé du nombre d’étudiants de ce genre d’écoles qui rêvent de services vaguement écologiques de livraison de nourriture. Ils ont une espèce d’envie de mêler éthique, écologie, et commerce, ce qui devrait me sembler sympathique, mais qui me semble toujours être un agencement trop banal, l’idée que l’on a quand on n’a pas d’idées. Leur fixation sur la junk-food m’étonne toujours. Ils ont le ver solitaire, pour avoir des rêves limités au trop gras, trop salé, trop sucré ?
    J’allais écrire qu’il y a aussi des poncifs dans les projets d’étudiants en art, mais soit ce n’est pas vrai, soit je suis trop impliqué pour le voir, car je n’arrive pas à trouver d’exemple. []
  3. Je pourrais parler aussi des films dont je suis — à hauteur de 5, 10 ou 30 euros —, co-producteur sur le site TousCoprods, dont certains m’ont même rapporté de l’argent ! []
  4. À présent, ma caméra est dépassée, car malgré des qualités sonores et optiques exceptionnelles, elle produit des images au format PAL, autant dire minuscules, et impose des manipulations pénibles lorsque l’on veut transférer le contenu des cassettes (car elle fonctionne avec des cassettes) vers un ordinateur. []
  5. Ce mauvais camelot a d’ailleurs réussi à me faire souscrire à une assurance absurde qui fait que si je mourrais subitement aujourd’hui, mes enfants recevraient trente euros par mois pendant quelques années, enfin à présent, ma fille cadette, car elle est la seule à ne pas être majeure. []
  6. Une des premières sociétés dans lesquelles j’ai investi était une société française de production audiovisuelle pour laquelle plusieurs de mes amis ont, à un moment de leur carrière, travaillé : l’idée était d’encourager l’industrie créative française. En discutant de cette société avec plusieurs des amis en question, j’ai compris que mon soutien était bien mal placé : la société en question était réputée dans le milieu pour sa malhonnêteté envers ses collaborateurs occasionnels et ses employés. La gestion était catastrophique et un jour le conseil d’administration a voté la réduction du capital par annulation des actions : du jour au lendemain, celles-ci ne valaient plus rien, et moi, j’avais perdu cinq cent euros. []
  7. lire aussi : Les investissements de (feu mon beau-père) Franko Mislov. []
  8. Le classement Forbes ne mentionne que les fortunes légalement acquises. En comptant les mafias du trafic illégal de drogue ou d’armes, il est possible que le malheureux Dassault soit encore plus loin dans le classement. []
  9. Le financement participatif vénal (c’est à dire le financement participatif qui rapporte potentiellement de l’argent aux financeurs) vient d’être plafonné à 300 000 euros au total, et 250 euros par personne. Ainsi, le phénomène est circonscrit et ne risque pas d’inquiéter les banques. Le prétexte est assez ridicule : protéger les particuliers qui pourraient perdre leurs investissements… comme si le tiercé et le loto, eux, étaient plafonnés !. Lire par ex. L’État encadre strictement la finance participative (Les Échos). Voir aussi le débat que pose, en termes de pouvoir et de contrôle, la question du financement participatif des projets de recherche scientifique. []

Le fusil qui décide

décembre 31st, 2013 Posted in Filmer autrement, Interactivité, Parano | 2 Comments »

Dans la grande famille des « objets intelligents », après l’appareil photo qui ne prend le cliché que s’il juge les conditions esthétiques optimales et si le sujet a le bon goût de sourire, voici le fusil qui ne tire que lorsqu’il est certain d’atteindre sa cible. La Darpa, organisme de recherche de l’armée américaine, à qui nous devons notamment la naissance du réseau Internet, travaille avec Lockheed Martin sur des armes de ce type depuis quelques années, mais la nouveauté de la gamme Xact System de TrackingPoint, c’est que ses fusils de précision sont destinés au grand public, enfin au grand public fortuné, car le prix d’un de ces fusils dépasse les vingt-cinq mille dollars.

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Le tireur commence par désigner sa cible. Puis il tire, mais le coup ne partira que si la cible se trouve effectivement dans la ligne de mire. Assez logiquement, les informations qui encombrent l’écran rappellent les jeux vidéo de tir à la première personne.

L’arme est fournie avec un iPad mini avec lequel elle communique en WiFi et auquel elle transmet le flux des images de ce qui se trouve dans le viseur. Ces images peuvent être conservées, afin d’immortaliser l’exploit du tireur, ou plutôt, la démonstration de la bonne coopération entre le tireur et son logiciel.
Les applications pour ce fusil existent pour appareils portables Apple, mais aussi pour plate-forme Android. Elles permettent, outre l’assistance au tireur, la possibilité de mises-à-jour des fonctionnalités du fusil.

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La licence d’utilisation d’iTunes spécifie qu’il est interdit de l’utiliser pour utiliser des armes de destruction massive, telles que les armes chimiques, nucléaires, biologiques. On sait aussi à quel point Apple pourchasse les applications à caractère érotique, mais ShotView n’est classé que 4+, c’est à dire convenant à un enfant de quatre ans ou plus. Curieusement, l’application Venture X Simulator, aussi éditée par TrackingPoint, n’est accessibles qu’aux personnes âgées de dix-sept ans et au delà. ShotView et Venture X Simulator sont à peu près le même logiciel, si ce n’est que le second est un jeu vidéo et que le premier est un véritable outil de chasse, ce qui revient à dire que la simulation virtuelle est plus inquiétante qu’une application permettant véritablement de regarder un animal se faire tuer. L’une et l’autre applications sont téléchargeables gratuitement1.

Le fusil est par ailleurs capable de prendre en compte la direction et la vitesse du vent (qu’il faut lui indiquer manuellement), d’estimer la distance à laquelle se trouve la cible, la température extérieure, la pression atmosphérique, l’orientation cardinale ou gyroscopique de l’arme, et autres paramètres qui permettent d’augmenter sa précision.

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L’application, dit la publicité, permet une coopération entre le tireur et un guide, ou entre un père et son enfant.

La cible commerciale de ces armes, ce sont les chasseurs, et leur cible tout court est donc le gibier, qu’il est possible d’atteindre jusqu’à un kilomètre de distance.
Il aurait sans doute été facile d’ajouter un algorithme de sécurité permettant d’éviter que l’arme soit utilisée pour abattre un bipède avec un visage, ou pourquoi pas un animal protégé mais j’imagine qu’un tel dispositif ferait perdre beaucoup de clients à ce fusil. Intelligent, oui, mais pas au point d’interdire à son propriétaire de commettre un meurtre.

On peut d’ores et déjà imaginer la suite : une baisse des tarifs et une multiplication de l’offre, une diffusion pléthorique d’images assez sordides sur les plate-formes de vidéo en ligne, mais aussi des faits-divers horribles suscités par des dysfonctionnements divers ou encore par le piratage.

  1. Par contre, Apple refuse obstinément de valider l’application Drones+app, de Josh Begley, qui rapporte en temps réel les annonces de frappes par drones américaines. []

Skyfall

décembre 31st, 2013 Posted in Hacker au cinéma, Interactivité au cinéma, James Bond, Ordinateur au cinéma | 6 Comments »

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Année après année, les thèmes liés à l’informatique s’épanouissent en tant que composante naturelle des films d’espionnage, et, a fortiori, de la série des James Bond.
Le vingt-troisième film officiel, Skyfall (2012), ne se contente pas de montrer à l’écran des dispositifs de localisation, d’identification, ou autres outils numériques tels que la table interactive qui apparaissait dans Quantum of Solace, mais met en scène une utilisation stratégique d’outils de publication en ligne et nous présente un personnage de programmeur, le nouveau « quartier-maître » des services secrets britanniques.

« Q », pour « Quartermaster », a longtemps été un bricoleur grincheux qui conçoit les gadgets de James Bond et semble toujours affecté de devoir se résigner à voir l’espion de sa majesté maltraiter ses inventions. Pendant plus de trente ans, le rôle a été confié à Desmond Llewelyn, suivi par l’ex-Monty Python John Clesse. Mais dans les deux premiers films où James Bond est personnifié par Daniel Craig, Casino Royale (2006) et Quantum of Solace (2008), le personnage pittoresque du « Quartermaster », pourtant présent depuis Docteur No (1962) a complètement disparu, à la déception d’une partie du public comme de celle de Daniel Craig lui-même. On retrouve « Q » dans Skyfall, sous les traits apparemment (il est tout de même trentenaire) juvéniles de Ben Whishaw.

La rencontre entre le nouveau « Q » et le super-espion britannique se déroule au British Museum, devant un tableau de Turner, Le dernier voyage du Téméraire. Sans s’être présenté, « Q » entame avec Bond une discussion sur la peinture :

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« It always makes me feel a bit melancholy. Grand old war ship. being ignominiously haunted away to scrap… The inevitability of time, don’t you think? What do you see? »
— « A bloody big ship. »
(« Ça me rend toujours un peu mélancolique. Ce grand et vieux bâtiment de guerre ignominieusement emmené au loin pour être disloqué. L’inéluctabilité du temps, vous ne croyez pas ? Qu’est-ce que vous voyez ? » — « un putain de gros bateau »)

Bond, qui n’a visiblement pas envie de parler plus longtemps de peinture s’apprête à prendre congé du jeune inconnu, mais ce dernier le retient et lui apprend qui il est. Les deux hommes échangent quelques petites piques : Bond fait remarquer à son « quartermaster » que ce dernier a encore des boutons d’acné, lui dit qu’il doute de sa compétence, et rappelle qu’il ne suffit pas d’être jeune pour être innovateur. « Q » lui répond que l’âge n’est pas une garantie d’efficacité. Son commentaire sur le tableau de Turner pouvaient déjà être pris pour une métaphore fielleuse, alors même que les médecins ou psychologues du MI6 doutent de la capacité de James Bond à reprendre du service.
« Q », un peu présomptueux, affirme enfin qu’il peut faire plus de dégâts depuis son ordinateur portable, en pyjama et avant sa première tasse de thé, que Bond en un an sur le terrain. Il admet pourtant qu’il a besoin de Bond car, dit-il, « à un moment il faut que quelqu’un appuie sur une détente ».

Raul Silva (Javier Bardem), l’adversaire de Bond dans le film, tient à peu près le même discours. Selon lui, l’espionnage à l’ancienne n’a plus de sens, tout peut se faire à l’aide d’ordinateurs : « déstabiliser une multinationale en manipulant les cours de la bourse ? Bip. Facile. Interrompre les émissions d’un satellite espion au dessus de Kaboul ? Fait ! (…) Il suffit de pointer et cliquer ».

« Just point and click.»
On remarquera l’étrangeté de l’installation de Silva : trois tables avec des écrans, et un ordinateur portable, mais pour le reste, un enchevêtrement de câbles qui parcourent des structures en formes de cages, comme un data-center foutraque dans lequel on ne trouverait aucun serveur, où dont les serveurs seraient minuscules.

Ce n’est pas la première fois que l’on tente de convaincre James Bond qu’il est obsolète, c’est même un thème récurrent de la série, et chaque fois, bien entendu, le héros fait mentir ceux qui pensent que, du fait de son âge ou du fait des changements de conjoncture géopolitique, il n’a plus de rôle à jouer. Ici, cependant, l’accusation s’appuie sur la question de la mise-à-jour technique, sur cette injonction qui a bouleversé tant de professions : « il faut passer au numérique ».

Pour la première fois dans la série, sans doute, « Q » est doté d’un rôle actif, il ne se contente pas de s’occuper de l’intendance des gadgets du MI6, il est à la tête d’une équipe dont les membres sont assis à leur bureau, le nez rivé sur un écran, pour répondre à des cyber-attaques.

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Installé dans les locaux provisoires du MI6, l’équipement de « Q' » est symétrique à l’installation de Silva. Depuis son ordinateur portable, le jeune homme manipule des logiciels qui affichent leur travail sur une série de grands écrans. On remarquera que le système de cryptage de Silva est visuel et ressemble furieusement à des travaux graphiques tels que l’on peut en réaliser à l’aide du logiciel Processing.

La culture Internet contemporaine a aussi son importance dans le récit lorsque Silva diffuse, sur la plate-forme Youtube, une vidéo qui dévoile l’identité d’agents britanniques ou alliés infiltrés dans des groupes terroristes. Silva, qui veut se venger de « M », la directrice des services secrets1, donne à cette dernière la responsabilité de la mise en ligne de la vidéo, en plaçant sur son ordinateur un jeu, un jackpot, précisément, qui affiche cinq têtes de mort et une mention : « cliquez ici pour recevoir votre récompense ». Le clic déclenche la vidéo redoutée. L’interactivité, fallacieux moyens de laisser croire à celui qui tient la souris qu’il dispose d’un pouvoir de décision, est accompagnée ici d’une lourde punition. L’unique maître du jeu est celui qui l’organise.

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Si l’on ajoute que Silva a les cheveux blonds, il est difficile de ne pas voir ici une allusion à Julian Assange et à Wikileaks, organisation qui avait été accusée de mettre en danger des agents américains en fonction en publiant leurs noms. Ce n’est cependant pas par idéal de transparence et par inattention que Silva (qui, malgré sa folie, a sans doute quelques raisons de se venger et est sans doute le personnage qui ment le moins) publie, sciemment, les noms d’agents, mais bien pour que ces derniers soient assassinés et pour fragiliser les services secrets. Malgré cette référence qui ressemble à une prise de position en faveur de ce que les activités extérieures des États-Unis ont de plus condamnable2Skyfall, réalisé par Sam Mendes (American Beauty, Les Sentiers de la perdition, Away we go), est sans doute un des meilleurs films de la série, bénéficiant d’instants poétiques ou humoristiques assez inattendus, ainsi que de la présence très forte de Javier Bardem.

  1. « M » n’est plus directrice du MI6 à la fin du film. Certains ont vu dans ce fait et dans le personnage d’Eve, qui passe de l’état d’agent de terrain à celui de secrétaire, des indices que Skyfall était un film nettement anti-féministe. Ils ont des arguments cf. Le cinéma est politique et Les Inrocks, même s’il peut sembler étrange de chercher du féminisme dans un film de cette série et même si les trois personnages féminins notables, « M », Eve et Severine, ont chacune une véritable importance dans le scénario et sont loin de n’exister que comme faire-valoir au héros. []
  2. Le précédent James Bond, Quantum of Solace, portait un discours bien plus étonnant, le mal y était incarné par un homme d’affaires écologiste français, Dominic Greene (Mathieu Amalric) qui s’avérait objectivement allié à la CIA et au MI6 dans le projet d’installer une dictature d’extrême-droite à la tête de la Bolivie — ce qui poussait Bond à s’opposer aux desseins de sa hiérarchie, chose qui ne lui arrive jamais, son insubordination habituelle étant toujours mise au service de sa mission. []

GoldenEye

décembre 26th, 2013 Posted in Hacker au cinéma, James Bond, Ordinateur au cinéma | 1 Comment »

goldenEye_dvdL’année 1995, qui marque le début de la diffusion d’Internet auprès du grand public, est très riche en fictions mettant en scène des thèmes liés à l’informatique : Hackers, Traque sur Internet, AssassinsVirtuosity, Johnny Mnemonic…
Le sixième plus important succès cinématographique de 1995 a été GoldenEye, un des épisodes les plus rentables de l’histoire de la série des James Bond. L’agent secret britannique y était interprété par Pierce Brosnan, qui succédait tout juste dans le rôle à Timothy Dalton, dont le dernier film de la série, Licence to kill, datait de 19891.
GoldenEye est le premier James Bond à avoir été tourné après l’effondrement de l’Union soviétique et la création de la Fédération de Russie, en 1992. Le pays connaît alors une brutale mutation sous la présidence de Boris Elstine : les services publics sont ruinés, supprimés, vendus, et d’immenses fortunes d’origine souvent douteuse se constituent tandis que la majorité de la population fait face à une grave crise économique. Il est devenu possible d’être riche, mais il est plus fréquent que jamais d’être pauvre. Le Fonds monétaire international, la banque mondiale et, avec eux, tous les pays non-communistes, soutiennent cette évolution, plus intéressés par la libéralisation économique du pays que par la condition des Russes, dont l’espérance de vie et le taux de fertilité ont brutalement chuté à l’époque. Les retraites versées ne suivent pas l’inflation et la solde des militaires ou le salaire de nombreux fonctionnaires ne sont plus payés. La démocratie est encore fragile : en 1993, le président Elstine a dissous le congrès (illégalement) et envoyé des chars contre les parlementaires qui contestaient sa décision, provoquant un quasi-guerre civile de deux semaines.
C’est dans ce contexte très incertain qu’est sorti GoldenEye.

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Le générique de GoldenEye montre des statues de Lénine en train de tomber. Une séquence du film se déroule par ailleurs dans une sorte de décharge plein de statues allégoriques des grandes heures de l’utopie socialiste, visiblement abandonnées : difficile de trouver une métaphore plus claire.

La Russie, qui n’est plus vraiment un ennemi pour les services secrets britanniques, dispose d’une (en fait, deux, mais passons sur les détails) arme secrète terrible, « GoldenEye », un satellite artificiel destiné à diriger sur l’endroit de son choix une impulsion électro-magnétique capable de neutraliser voire de faire exploser tout équipement électronique2. Comme souvent dans les James Bond, l’ennemi n’est pas la Russie, mais une organisation criminelle, Janus (qui est aussi le nom de celui qui dirige l’organisation) qui comme le S.P.E.C.T.R.E. des anciens films de la série pratique le chantage à l’aide d’armes apocalyptiques dérobées aux grandes puissances militaires, amies ou ennemies.

Le dirigeant de Janus est un ancien collègue et ami de James Bond, tenu pour mort depuis des années, qui s’avère être aussi un enfant de cosaques de Lienz, des anti-communistes engagés aux côtés de l’armée allemande qui s’étaient rendus aux Britanniques à la fin de la seconde guerre mondiale mais avaient été remis par ces derniers à leur ennemi juré, Staline, qui les a massacrés, avec femmes et enfants, de manière impitoyable. Le but secret de Janus est de soumettre Londres à une impulsion électro-magnétique afin de ramener la capitale du Royaume-Uni au Moyen-âge3 juste après y avoir dérobé électroniquement des milliards de livres sterling.
Je ne vais pas raconter tous les rebondissements du film, mais s’il m’intéresse, c’est avant tout parce qu’il met en scène deux personnages d’informaticiens, qui n’hésitent pas à devenir « hackers », ou plutôt « crackers », c’est à dire pirates informatiques. L’un, Boris, pirate pour gagner de l’argent, ce qui fait de lui un « chapeau noir », comme on désigne les « crackers » malveillants, et l’autre, Natalya, le fait pour lutter contre les exactions de son collègue, ce qui fait d’elle un « chapeau blanc », comme le folklore des hackers désigne les pirates informatiques « utiles ».

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Boris s’amuse à modifier les mots de passe de Natalya et à la dessiner en petite tenue. Pour lui, tout relève du jeu, y compris la destruction d’une ville ou le massacre de ses propres collègues. Ce n’est ni la première ni la dernière occurrence du poncif qui fait du « petit génie de l’informatique » un personnage dénué de sens moral, ou même de sens commun, par ailleurs frustré affectivement et incapable de communiquer normalement avec les femmes.

Au début du récit, Boris Grishenko (Alan Cumming) et Natalya Simonova (Izabella Scorupco) sont deux employés d’une station de communications russe. Ils sont collègues et ont des rapports amicaux, mais leurs tempéraments sont bien différents. Boris est taquin et fait preuve d’un humour graveleux auquel Natalya répond avec une froideur exaspérée. Il est joueur, elle est sérieuse. On retrouve ici un motif plutôt banal mais auquel il n’est pas inintéressant de réfléchir, celui de la jouissance et de la créativité comme motivations et comme prérogatives masculines, opposées au sens du devoir comme obligation féminine4. Boris aime pirater les serveurs du ministère de la défense américain, par simple goût de l’exploit. Mais ce que les scénaristes nomment « pirater », ici, consiste surtout à trouver les bons mots de passe puis à lancer des logiciels malicieux.

Alors que Boris sort fumer une cigarette et que Natalya se sert un café en cuisine, un général russe corrompu et la meurtrière Xenia Onatopp entrent dans la station de communication satellitaire, officiellement pour effectuer une inspection, mais en réalité pour la détruire à l’aide du satellite GoldenEye. Quelques jours plus tôt, ils avaient dérobé en France un hélicoptère Eurocopter Tigre, théoriquement capable de résister à une impulsion électro-magnétique5. Boris et Natalya sont les seuls survivants, mais ignorent chacun que l’autre est en vie.

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Amusant défi pour les décorateurs du film : imaginer l’apparence à donner à une boutique informatique dans la Russie post-socialiste, qui accède à des biens étrangers jusqu’ici rares, tout en ayant la réputation d’être un champ de ruines économique et social que se disputent des organisations mafieuses, et un pays sous-équipé dont les rues restent encombrées d’automobiles minuscules et défectueuses. L’enseigne IBM crasseuse rappelle plutôt les boutiques des films d’espionnage des années 1960.

Parvenue à Saint-Pétersbourg, Natalya tente d’entrer en contact avec Boris, dont elle ignore la traitrise, par e-mail. Mais dans la Russie de Boris Elstine que décrit le film, les ordinateurs restent une denrée rare, et Natalya doit recourir à une ruse : elle laisse entendre à un vendeur informatique qu’elle compte acheter des dizaines de machines pour le compte d’écoles étrangères afin que ce dernier la laisse en essayer une. Elle réclame le dernier cri : « compatible IBM avec disque dur de 500 Mo, CD-Rom et modem 14400 »6.
L’interface de communication qu’emploie Natalya ne ressemble pas tellement à un logiciel de gestion d’e-mails, mais plutôt à une interface de messagerie instantanée : les phrases s’affichent les unes au dessus des autres, touche par touche, accompagnées d’un dessin qui représente leur émetteur. Les éléments ont une apparence énorme et encombrent tout l’écran. Ces interfaces sont assez typiques de l’époque des débuts de l’Internet personnel par leur simplicité apparente et leur didactisme : l’arrivée d’un message est signalée par un message qui occupe tout l’écran, et on nous montre le trajet des paquets de données à grand renfort de mappemondes. Toutes les communications montrées dans le film sont synchrones, c’est à dire qu’il faut se trouver devant l’ordinateur au moment où un message est envoyé pour le recevoir.

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Dans ce qui semble être son appartement personnel, Boris dispose d’un ordinateur, mais aussi d’un oscilloscope, accessoire incongru. On notera l’énorme message « Incoming Email » qui signale l’arrivée d’un message, puis la forme des messages, qui ne ressemblent pas vraiment à des e-mails mais plutôt à des bribes de conversation instantanée du genre IRC ou Twitter.

Plus tard dans le film, Natalya fait la démonstration de ses talents d’informaticienne pour découvrir à quel endroit du monde se trouve la seconde antenne capable de piloter le satellite GoldenEye. Le trajet des données sur le réseau est présenté visuellement : on voit des lignes se tracer entre les continents, faisant des sauts d’un pays à l’autre, dans le but de brouiller les pistes. Lorsque Boris, qui se trouve à Cuba, comprend que Natalya est en train de le localiser, il court arracher physiquement des circuits électroniques de l’ordinateur qu’il utilise, plutôt que simplement de le déconnecter.

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Le hacking dans GoldenEye : trouver le bon mot de passe, puis lancer un programme qui montre sur une mappemonde le trajet effectué par les données…

Pas la peine de s’attarder à raconter qu’à la fin du film, les méchants et les traîtres périssent tandis que James Bond gagne la partie et termine l’aventure en enlaçant la jolie Natalya. Boris est trop négligeable et trop lâche pour être tué par James Bond : il survit à l’explosion de la base cubaine où il se trouvait, mais ne profite pas longtemps de sa bonne fortune, car, alors qu’il crie victoire, une citerne d’azote liquide se déverse sur lui, le transformant en statue de glace.

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Comme tous les films de la série James Bond, GoldenEye exprime les mythologies de son temps (ici : la Russie post-Gorbadchev et le piratage informatique) tout en participant à les construire, à les diffuser et à les sédimenter dans l’esprit du public, et ce avec un scénario étonnamment constant : un fou mégalomane veut détruire le monde ou au moins la Grande-Bretagne pour assouvir une sombre vengeance tout en devenant riche. Et bien entendu, il échoue et est puni de sa démesure.
Tout en n’étant rien d’autre qu’un James Bond, GoldenEye se laisse regarder.

  1. Notons que GoldenEye sort exactement dix ans après Dangereusement vôtre (A view to a kill), qui accompagnait aussi l’histoire de l’informatique de son temps, puisque le « méchant », Max Zorin, était un fabricant de microprocesseurs. []
  2. L’Impulsion électro-magnétique, ou E.M.P., existe bel et bien et permet effectivement de détruire les équipements électroniques et de neutraliser les communications. Le moyen le mieux maîtrisé pour obtenir ce genre d’effet est de faire exploser une bombe atomique à une altitude déterminée dans l’atmosphère. Une allusion à l’E.M.P. est faite dans un autre James Bond : A View to a Kill. []
  3. L’idée de l’Angleterre revenue au Moyen-âge est un thème récurrent de la science-fiction post-apocalyptique depuis Le dernier homme (Mary Shelley, 1923) jusqu’à Doomsday (Neil Marshall, 2008), en passant par After London (Richard Jeffries, 1885) et The Shape of Things to come (H.G.Wells, 1933). []
  4. La question des rôles sexuels est renforcée par le personnage de Xenia Onatopp (Famke Janssen), dont le nom est un calembour assez transparent (« on the top »), âme damnée de Janus, qui atteint l’orgasme par le meurtre. L’initiative sexuelle, chez une femme, est ici assimilée à de la perversion, à un dérèglement des sens. Notons aussi que c’est dans ce James Bond qu’apparaît pour la première fois l’actrice Judi Dench dans le rôle de « M », à la tête des services secrets britanniques. C’est sans doute vers cette période que les femmes cessent d’être de simples accessoires décoratifs dans la série James Bond, sans pour autant cesser de véhiculer un discours sexiste : la maman « M », les hystériques comme Xenia Onatopp, les bonnes filles sages,…
    Les personnages féminins qui réclament l’égalité sexuelle sont généralement punie sans pitié par les scénaristes. []
  5. Là encore, il ne s’agit pas d’une fantaisie de scénaristes, le Tigre, produit depuis 1991, est effectivement prévu pour résister à la foudre ou aux impulsions électro-magnétiques. []
  6. Au passage, on remarquera la présence régulière, au cours du film, du logo du système d’exploitation d’IBM, OS/2 Warp, qui se voulait le grand concurrent de Windows à l’époque. []