Profitez-en, après celui là c'est fini

Kafka et l’ordinateur (Le Procès, 1962)

septembre 30th, 2012 Posted in Ordinateur au cinéma | 2 Comments »

Le Procès est un roman bien connu de Franz Kafka qui a inspiré quantité d’œuvres, dont un film d’Orson Welles avec Anthony Perkins dans le rôle de Joseph K, un homme aux prises avec une procédure judiciaire absurde. Le roman a été écrit pendant la première guerre mondiale mais n’a été publié qu’en 1925, un an après le décès de son auteur.
Le film, excellent au demeurant, date de 1962.

Dans son adaptation, Orson Welles résiste bien à la tentation d’une allusion pesante au nazisme ou au communisme. Il conserve assez fidèlement la plupart des éléments du roman mais prend tout de même quelques libertés. Entre autres, il introduit une dissertation sur l’ordinateur — objet qui, en 1962, est connu du public depuis un peu plus de dix ans et a déjà une grande importance pour l’industrie. Dans une scène, Joseph K vient de terminer son travail et discute avec son oncle qui le conseille sur le procès. En voyant l’ordinateur qui se trouve au dessus des bureaux, l’oncle propose à Joseph de demander à « l’engin électronique qui répond aux questions » (c’est la figure courante à l’époque de l’ordinateur « oracle ») de quel crime il est accusé.

L’oncle de Joseph appelle aussi la machine « cerveau ». Lorsque son neveu parle de la machine au féminin, l’avertit, pour rire : « si c’est une femme, méfie-t-en », avant de conclure qu’il serait idiot d’espérer être tiré d’affaire par une « machine à calculer » et que « finalement, ces appareils électroniques ne servent pas à grand chose ». Il est dit au passage que les personnes qui s’occupent de l’ordinateur en parlent avec affection, respect, peut-être même amour et terreur. En quelques phrases, l’engin a donc droit à une succession de qualités : cerveau, oracle, femme, simple calculatrice, appareil électronique. Quand à ceux qui s’y intéressent, ils connaissent eux aussi des sentiments variés : affection, amour, respect, terreur.

Une séquence supplémentaire de six minutes, coupée au montage, se déroule aussi face à l’ordinateur. L’extrait a été conservé mais sans le son. On y voit Joseph K, dans les bureaux, de nuit, qui discute avec une informaticienne interprétée par l’actrice grecque Katina Paxinou1. Dans une interview2, Orson Welles a expliqué que ça aurait dû être la meilleure scène du film, mais que ça ne l’a pas été et qu’il a par conséquent préféré la supprimer à la veille de la première. On sait que dans cette scène, l’informaticienne demandait à l’ordinateur de quoi Joseph K était accusé, question à laquelle la machine répondait que le crime que K est le plus susceptible de commettre est le suicide.

Welles a expliqué que le sujet de cette scène était le libre-arbitre, qu’il oppose à la machine, pour qui des paramètres donnés aboutissent toujours au même résultat. L’ordinateur est donc moins ici une métaphore de la procédure administrative aliénante dont K est victime qu’une allégorie des prédestinations contre lesquelles il faut lutter.

  1. Dans le film, tous les rôles féminins notables sont confiés à des actrices venues de pays non-anglophones: Romy Schneider, Jeanne Moreau, Elsa Martinelli, Madeleine Robinson, Suzanne Flon,… [↩]
  2. Interview par Huw Wheldon, BBC, 1962 [↩]

Presse clandestine

septembre 27th, 2012 Posted in Lecture, Personnel | 6 Comments »

Je ne crois pas avoir beaucoup parlé ici d’André Lafargue, mon grand-père, né en 1917, et qui a toujours bon pied bon œil puisque chaque soir il va voir une pièce de théâtre et que chaque jour il occupe son bureau à la rédaction du Parisien où, en qualité de pigiste retraité, il écrit des critiques des spectacles vus la veille.

Il a eu plusieurs vies, dont il raconte des bribes de ci ce là : anarcho-pacifiste avant guerre, il a notamment écrit pour La Patrie Humaine et La Flèche — où il œuvrait, je viens juste de l’apprendre, aux côtés du dialoguiste Henri Jeanson (Pépé le Moko,  Entrée des artistes, Hôtel du nord,…) qui est une de mes idoles car un des plus grands auteurs de la période du « Réalisme poétique », avec Charles Spaak et Jacques Prévert ; démobilisé, ou même plus ou moins déserteur après la débâcle, il a vu le bateau qui aurait pu l’emmener en Grande-Bretagne — le pays de sa mère1 — sombrer sous ses yeux. Il a vécu à Montrouge, avec sa femme et son frère, chez le docteur Marcel Renet, qui, j’en parle plus loin, allait fonder le réseau Résistance, et le journal du même nom (emprunté au Groupe du Musée de l’Homme, qui avait été décimé). Il décrit son rôle comme « commis-voyageur », puisqu’il a passé des mois à sillonner la France à la rencontre de possibles sympathisants sous le nom de « la flèche ». Dans le journal, il signait Robert Desniaux. Pour la résistance, il était colonel — grade qui en impose mais qu’il qualifie de fictif ; arrêté en 1943, il a été déporté à Buchenwald, Mauthausen et enfin à Ebensee, mais ce n’est pas la période de son existence dont il parle le plus volontiers ; à son retour, il a couvert le procès de Nuremberg, comme journaliste ou comme interprète (sa mère était britannique), je ne sais plus trop ; le journal Résistance, qui paraissait toujours et qui l’employait, a coulé, et a fusionné avec le Matin, pour devenir Ce Matin, puis Ce Matin-Le Pays. Après la disparition du dernier titre, il est entré dans le journal concurrent, Le Parisien Libéré, devenu Le Parisien Aujourd’hui en France. Dans la presse d’après-guerre, et jusqu’à aujourd’hui, il s’est surtout occupé de sujets que certains jugeront futiles ou légers : le cinéma, le théâtre, et les arts en général, qui lui ont permis de connaître ou de rencontrer des gens comme Audrey Hepburn, Michelle Morgan, André Bourvil, Alain de Saint-Ogan, ou Michel Audiard, qu’il se vante d’avoir présenté à André Hunebelle, grâce à qui a pu commencer la carrière du futur dialoguiste des Tontons flingueurs.

Bref, une sacrée vie. Je ne connais que des petits bouts de cette histoire, car nous ne nous voyons qu’une ou deux fois par an. Mais justement, nous avons déjeuné ensemble aujourd’hui, mon grand-père, mon père et moi-même, dans la cantine du Parisien.

Une chose m’a tout à fait passionné dans son récit de la création du groupe Résistance, que je vais tenter de raconter avec autant de précision que possible. André vivait donc à l’époque avec sa jeune épouse Ameyna, ma grand-mère, et son frère Claude, chez le docteur Renet, dont Claude, médecin lui aussi, reprenait le cabinet. Ce monsieur Renet avait un projet : créer un journal clandestin. Il en a parlé à André et à Claude, qui ont été d’accord, ainsi qu’à deux autres personnes, dont le père de Claudine Auger, future James Bond Girl dans Opération Tonnerre. Le docteur Renet avait un atout : il connaissait un imprimeur, Jean de Rudder, qui acceptait de se lancer dans cette dangereuse aventure. En revanche, le docteur Renet ne connaissait personne d’autre et n’avait pas le moindre contact à Londres. Le journal est devenu un des titres les plus importants de la presse clandestine, puisque son tirage a culminé à 100 000 exemplaires.

Les survivants du groupe Résistance se revoient régulièrement… J’ai assisté à leur repas en 2006, ils étaient encore quelques dizaines à s’être déplacés. Debout : Josette Guillou-Honigsberg.

La partie étonnante de l’histoire, pour moi, c’est que c’est ce journal — cinq personnes — qui est à l’origine de la naissance du réseau. C’est grâce au journal, diffusé clandestinement, que des gens se sont signalés pour aider, participer, ont rapporté des informations, mais aussi grâce au journal que Londres s’est intéressé au groupe, l’a contacté, initié au codage des messages, a pu l’approvisionner en armes, en informations, en instructions, lui a permis de sortir de son isolement. Peu à peu, le journal a essaimé, avec Résistance de Bordeaux et du Sud-Ouest, Résistance de l’Ouest, le Lorrain, et quelques autres titres que je n’ai pas retenus : un véritable empire médiatique, finalement, qui a eu, comme d’autres journaux de la résistance (Libération, Combat, le Franc-Tireur, etc.) une vraie influence sur la conformation de la presse après-guerre. J’ai appris au passage qu’Émilien Amaury, fondateur du Parisien Libéré juste après guerre, avait clandestinement approvisionné toute la presse résistante en papier, tout en diffusant la propagande de Pétain.

Je suis assez frappé qu’un journal, deux feuilles de papier couvertes d’encre, ait pu donner une consistance à un rêve. En y réfléchissant, ça n’a rien de vraiment étonnant, bien sûr, et on connaît mille exemples du genre, dans des domaines variés, et pas toujours liés à des conditions tragiques (les fanzines qui ont servi de berceau à des genres musicaux, par exemple), mais j’en tire une conclusion qui est qu’on peut faire exister quelque chose en convainquant les autres que cette chose existe.

  1. Mon arrière grand-mère, Florence Adeline Chamier-Deschamps était britannique mais a grandi en Australie. Son père possédait un quotidien de Sydney. Cette branche de la famille, qui descend du théologien Daniel Chamier, avait quitté la France quelques siècles plus tôt, à la révocation de l’Édit de Nante. [↩]

Où est Charlie ?

septembre 21st, 2012 Posted in Lecture | 24 Comments »

Pas de quoi être fier, j’ai cédé à l’opération commerciale et médiatique de Charlie Hebdo : j’ai acheté le numéro qui fait scandale en publiant des représentations insultantes de Mahomet. Je ne l’ai pas acheté par conviction anti-religieuse, ni pour soutenir la liberté d’expression, je l’ai acheté par bête curiosité, ou même par curiosité bête : je voulais savoir ce qui se trouvait dans ce numéro qui justifie que l’on renforce la protection des écoles françaises et que l’on ferme des consulats dans les pays musulmans. Et évidemment je me suis fait avoir, mes deux euros cinquante ont été très mal investis, les fesses du prophète, vues par Charb et par Luz n’ont, comme prévu, aucun intérêt. Je rassure tout de suite les musulmans : il ne s’agit pas réellement du prophète Mahomet mais juste de dessins censés le représenter, qui n’ont aucune valeur documentaire et qui ne nous apprennent rien de particulier sur le personnage. Ces dessins se veulent insultants en plaçant le prophète dans des positions qui, comme le note Maïa Mazaurette, l’assimilent à une femme ou à un homosexuel et révèlent en conséquence les arrières-pensées sexistes et/ou homophobes de leurs auteurs (ce à quoi il convient tout de même de préciser qu’un des dessins dont parle Maïa Mazaurette est dû à Coco, qui se trouve être une femme). En fait, depuis la Révolution de 1789 (et sans doute avant, dès l’époque des « libertins »), il existe en France une tradition de recourir à des dessins à caractère sexuel pour s’en prendre aux gens que l’on n’aime pas. Autrefois, soit il s’agissait de dessins allusifs assez fins, soit les dessins n’étaient pas signés. Mais grâce aux progrès de la presse satirique depuis Hara Kiri, on peut désormais cumuler le dessin défoulatoire tel qu’on en voit graffités sur les portes intérieures des toilettes publiques et la signature revendicative. L’action reste un peu puérile : titiller les limites de la liberté d’expression est une chose, mais il n’est pas interdit de réfléchir aux conséquences de ses actes, et notamment aux conséquences possibles sur la liberté d’expression.

En France, Charlie Hebdo pourra sans doute toujours publier ce que bon lui semble, mais il est possible que la jurisprudence concernant le blasphème ou le droit d’émettre des critiques soit rendue plus sévère dans de nombreux pays dont la majorité des habitants sont des musulmans, des chrétiens ou des hindous attachés à leurs traditions religieuses et que l’idée non seulement de blasphème mais d’insulte religieuse consterne : Charlie ne fait pas que rouler des mécaniques devant une poignée de wahhabites en France, mais envoie aussi un message d’irrespect à toute une population du monde qui n’est pas forcément capable de le comprendre ou d’imaginer qu’il n’y a là « rien de personnel ». On pourrait s’amuser à refaire les mêmes dessins, mais insultant d’autres personnalités liées à la religion : Bouddha, Confucius, Guru Nanak (le fondateur du Sikhisme), Gandhi,… Cela semblerait complètement décalé, inutilement violent et, comme disent les anglo-saxons, « insensitive » — mot qui ne me semble pas pouvoir être traduit parfaitement par « insensible ». Et si, en Iran, on faisait des dessins orduriers montrant Voltaire, Victor Hugo, Louise Michel, Jean Jaurès ou autres vaches sacrées de la gauche et de la liberté, ça serait pris comment ? Ce serait « de bonne guerre » ? « Une bonne marrade » ?

Il y avait d’autres choses dans ce numéro de Charlie, comme cette double-page sur la déliquescence de la presse d’opinion.

J’ai peur que ce que les dessinateurs de Charlie Hebdo nous avouent, sans le vouloir, c’est que leur vision des musulmans n’est pas moins étouffée par la peur et le mépris que celle des journaux télévisés les plus réactionnaires.
Personnellement, je n’ai pas de sympathie pour les religions en général, mais je ne vois pas l’intérêt de heurter des gens qui, dans une très large majorité, ne demandent qu’à vivre tranquillement mais se sentent facilement humiliés par le regard qui est porté sur eux, qui ne voient pas leur religion comme une opinion mais comme une partie de leur identité. Et que ce sentiment soit exacerbé par une propagande virulente des salafistes, soutenus par d’énormes capitaux venus du Golfe (religion des pauvres, mon œil !) ne justifie pas d’y participer. Il n’y a qu’une règle à l’humour : pour qu’il fonctionne, il faut qu’il puisse être compris comme tel — fut-ce après une minute de réflexion.

J’ai tenté de lire le reste du numéro de Charlie, mais j’ai vite laissé choir. Cela fait un certain temps que je ne lis plus Charlie. Pourtant, c’est un journal qui a compté dans ma formation, c’est même le premier journal politique que j’ai lu, bien avant de comprendre ce dont il parlait. Le premier dessin que j’ai compris montrait un cercueil en train de marcher et disait « Franco va mieux, il est allé au cimetière à pied » : 1975, donc. Je peux me considérer comme un vieux lecteur. Beaucoup de gens se sont détournés de Charlie Hebdo le jour où Philippe Val a eu le malheur de dire à la télévision que les partisans de théories complotistes au sujet du 11/09 sont des demeurés, se mettant instantanément à dos toute une partie de son lectorat ; ou lorsque le même Philippe Val a licencié Siné, figure antique du journal ; ou quelques années plus tôt lorsque Val (encore lui !) avait refusé à Lefred-Thouron de tourner en dérision la condamnation pour pédophilie de Patrick Font.

Gébé, l’An 01 (1972)

Ce genre d’inévitables péripéties ou contradictions ne suffisent pas à me faire aimer ou détester un journal. Mais pour ma part, ce qui m’embête c’est surtout que Charlie Hebdo a perdu quelque chose avec le temps. Charb, Riss, Luz et les autres ne manquent pas de talent, et il n’est en tout cas pas rare qu’ils me fassent rire. Certains dessins du dernier numéro sont très drôles, et l’ensemble est bien dans la veine de ce que Charlie a toujours été. Mais deux auteurs font cruellement défaut : Jean-Marc Reiser et Gébé. L’un et l’autre avaient, en plus de leur férocité, une capacité ponctuelle à faire preuve d’un esprit positif, naïf, gentil, bienveillant. Reiser ne parlait pas que des « cons », des moches, des obsédés, il nous rappelait leur fragilité ou de leur solitude, et de temps en temps il se laissait même aller à un grand lyrisme écologiste : il croyait en l’humanité et il rêvait d’un monde meilleur, quoi. Gébé était dans le même cas, on se rappelle de son An 01, utopie soixante-huitarde qui sera par la suite portée au cinéma avec Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch.

Charlie Hebdo a conservé sa hargne, s’est donné une sorte de mission, de programme, depuis la première affaire des caricatures, est devenus un journal sérieux, sérieusement hargneux, et pourquoi pas, mais la fantaisie, l’imagination et la timide écume de tendresse que je voyais chez Reiser et Gébé n’existent plus. Nous ne sommes donc plus que dans la réaction, à tous les sens du terme. Les anciens restés au poste se sont un peu égarés : Cabu me semble très aigri (je me rappelle de ses beaux reportages chez des « vrais gens », où il donnait par exemple la parole à un CRS, ou de son excellent Grand Duduche, mais ça n’était pas dans Charlie…) et Wolinski complètement gâteux. Cavanna est sans doute égal à lui-même mais je ne l’ai jamais beaucoup lu. Willem, bien sûr, reste un géant.

Avec leur espoir dans un avenir meilleur, Gébé et Reiser étaient en phase avec l’esprit de leur temps. Peut-être est-ce que ceux qui ont pris leur relève sont aussi en phase avec leur époque, et c’est le plus inquiétant.

Lire ailleurs : Misère et décadence de l’esprit satirique, par Yves Pagès.

Wonderful world

septembre 17th, 2012 Posted in Mauvaise humeur, Sciences | 39 Comments »

Il y a encore peu de temps on disait « Quand on pense que des enfants meurent de faim en Afrique alors qu’on envoie des hommes sur la Lune ». La malnutrition d’enfants d’Afrique pouvait être remplacée, dans la phrase, par des considérations plus légères telles que : « il existe encore des passages à niveau manuels dans le Morbihan » ou encore « il faut remplir la même fiche de renseignement chaque année pour le collège ».

La mission Apollo 17

J’ai l’impression qu’on entend moins cette « preuve par la Lune », et il devient de plus en plus étrange d’y recourir, si l’on se souvient que la dernière fois qu’un homme a marché sur le satellite de la Terre, c’était en décembre 1972 : on pourra fêter le quarantenaire de la dernière visite de la Lune dans quelques mois. L’évènement est devenu si lointain que plus d’un américain sur quatre est convaincu que les missions Apollo sont une mise-en-scène de la Nasa et se sont en fait déroulées dans un studio de cinéma. C’est un peu la défaite de l’idée de progrès : non seulement le monde ne s’arrange pas alors que l’on envoie des hommes sur la Lune, mais en plus on n’envoie plus d’hommes sur la Lune et on n’est même plus certains de l’avoir jamais fait.

Le jour de la mort de Neil Armstrong, beaucoup de gens se demandaient, sur Twitter, qui était cette personne. Certains se demandaient s’il avait un lien avec le cyclisme.

Je pensais à ça en regardant les nouvelles du moment, complètement navrantes : dans le cadre de l’élection présidentielle américaine, les partisans de la théorie du « choc des civilisations » — néo-conservateurs américains et musulmans salafistes, notamment — se sont entendus (sans se concerter, sans doute, car il n’y en a pas besoin, il suffit pour les uns de créer le prétexte et pour les autres de s’en saisir) pour lancer une opération mondiale : un film s’en prend au prophète Mahomet aux États-Unis, et en réaction, la rue des pays musulmans s’embrase, on brûle des drapeaux américains ou israéliens, on tue, on se fait tuer. Privés de vie démocratique, beaucoup de résidents de pays musulmans pensent même que le film a été commandité par Barack Obama lui-même. Ils ignorent que la liberté d’expression dont jouissent encore les Américains permet à des activistes (plus ou moins les mêmes, d’ailleurs) de diffuser le même genre de films insultants sur le compte du président des États-Unis. Ils l’ignorent parce que’une telle liberté dépasse leur imagination. On peut en revanche s’étonner de voir en France des gens plus informés se mettre à défendre la même vision des choses.

L’histoire du film Innocence of the muslims deviendra sans doute le sujet d’un autre film un jour : un escroc résident aux États-Unis, de religion copte mais qui a d’abord prétendu être juif, soutenu par des capitaux évangélistes, a embauché un réalisateur de films pornographiques pour produire un long-métrage en décors incrustés et censé raconter une aventure dans le désert. Le film, une fois terminé, a été post-synchronisé avec des dialogues complètement différents de ceux qu’avaient dits les acteurs, dialogues qui font du film une version insultante de la vie de Mahomet. Je ne sais pas combien de gens ont vu ce film : ceux qui le combattent au nom de leur foi ne veulent pas le voir, il leur suffit de savoir qu’il existe et ce serait un pêché d’aller le visionner — c’était la même chose avec l’affaire des caricatures —, et le film est si mauvais et si confus que les curieux ou même les militants anti-musulmans n’iront sans doute pas le voir non plus, du moins pas en entier car la bande-annonce, à elle seule, est un supplice d’ennui. À l’heure où j’écris, dix-neuf personnes sont mortes dans le monde pour un film que personne n’a envie de voir.

C’est qu’en matière de religion, on veut croire plutôt que savoir, c’est le principe même de la foi : la conviction du croyant ne naît pas des faits, de leur vérification, de l’analyse et de la compréhension rationnelle, elle vaut pour elle-même, et c’est ce que l’on croit qui devient la vérité plutôt que l’inverse. C’est une position complètement infantile, finalement, de ne pas accepter que la vérité, que les faits, sont différents de ce qu’on voudrait qu’ils soient. Et je trouve lâche de s’abriter derrière des illusions collectives — comme la foi religieuse ou nationaliste — plutôt que d’assumer un point de vue plus personnel.
Il n’est pas très étonnant que la religion soit si souvent l’ennemi de la science, puisque la science, idéalement en tout cas, fait procéder la vérité de sa vérification. Là encore, les dévots sont un peu lâches : ils s’en prennent aux succès les plus spectaculaires de la science, comme l’envoi d’hommes dans l’espace ou la découverte de la rotondité du globe, mais ça ne les embête généralement pas outre mesure d’utiliser des téléphones portables et des GPS, technologies qui n’existeraient justement pas sans la science.
Je m’interroge parfois sur ma hargne à taper sur les croyants — dont 99% sont indubitablement de braves gens, et dont parfois la brave-gent-itude est précisément portée par la religion —, mais finalement, la raison est là : la foi, c’est la bêtise volontaire. Et je trouve que le monde est suffisamment bête pour qu’on ne fasse pas exprès d’en rajouter.

Dans «Things to Come» (Alexander Korda/H.G.Wells, 1936), l’humanité revient au moyen-âge après une guerre terrible et des épidémies ravageuses. Mais des scientifiques et des ingénieurs, cachés en Iraq, créent une nouvelle civilisation, sans nations, basée sur la raison et la science. Quarante ans plus tard, ils se montrent au reste du monde, avec le projet d’y faire régner leur «République des savants»…

Ma rencontre avec la religion a d’ailleurs commencé par là : venu faire mon catéchisme sans encouragements particuliers de mes parents, j’ai tout de suite été frappé par la question de la bêtise. J’avais neuf ans ou dix ans, je ne sais plus, et pourtant je trouvais profondément bêtes les raisonnements des adultes qui m’encadraient — des « dames de caté » sadiques et autoritaires et un curé aussi fondamentalement gentil qu’idiot. Ces gens nous demandaient de célébrer un « message », une « bonne nouvelle », sans jamais se donner la peine de nous dire de quoi il pouvait s’agir, et ils étaient extrêmement évasifs sur des points concrets : vaut-il mieux suivre la morale de Jésus, même sans avoir jamais entendu parler de lui, ou bien lui être fidèle par les sacrements sans forcément respecter sa morale hippie ? Si Dieu a des choses à dire, pourquoi ne les dit-il pas lui-même ? S’il est si fort, pourquoi a-t-il besoin qu’on l’adore ? Pourquoi est-ce que des gens qui vivaient à l’âge du Bronze auraient mieux su la nature de l’univers que les hommes de l’âge spatial ? Si les vieilles religions sont plus proches de Dieu, pourquoi ne pas s’intéresser à celles de nos ancêtres préhistoriques ? Et enfin, alors qu’il existe de nombreuses religions dans le monde, pourquoi serait-ce celle de ses parents, comme par hasard, qui est la bonne ? Il faut dire à ce sujet que mes parents sont issus de deux cultures religieuses différentes : le Luthéranisme rigoriste pour ma mère, le Catholicisme romain pour mon père, deux religions qui, avec un même Dieu et parfois les mêmes prières sont ennemies jurées. Avoir plusieurs religions ou non-religions dans sa « généalogie spirituelle » est sans doute un bon moyen pour oser s’autoriser un peu de libre-arbitre en la matière.

Les Pâques piémontaises (1655) : 40 000 soldats catholiques sont venus chasser les Vaudois – des chrétiens comme eux, mais jugés hérétiques par la papauté quelques siècles plus tôt du fait de leur refus de la richesse – des vallées du Piémont. Ce qu’on sait des massacres et des violences qui ont eu lieu soulève le cœur. La religion donne des forces pour soigner des lépreux, de temps en temps, mais aussi pour exercer un pouvoir temporel, parfois de manière plus que barbare.

J’ai lu dernièrement un article consacré à un sondage qui établissait que 15% des Républicains de l’état de l’Ohio pensent de bonne foi que la mort de Ben Laden est due à leur candidat aux présidentielles, Mitt Romney. Leur cerveau refuse d’admettre que la responsabilité puisse incomber à Barack Obama, puisque pour eux, tout ce qui est Obama est mauvais et tout ce qui est Mitt Romney est bon. Et puisque tuer Ben Laden sans procès leur semble une bonne chose, ça ne peut pas être Barack Obama qui en a donné l’ordre, et si ce n’est pas Barack Obama, alors c’est Mitt Romney, même si ce dernier n’a pas le poste de décision qui l’eût permis (d’autres croient à une conspiration destinée à ce qu’Obama soit vu sous un jour favorable).  Ce raisonnement à la Lewis Caroll illustre encore assez bien la puissance de l’engagement psychologique : une fois que l’on adhère à un système de valeurs, on peut toujours s’arranger avec la réalité et refuser tout ce qui nuit à la cohérence de l’ensemble. Bien sûr, ce problème est loin de se limiter à la religion et nous sommes tous les victimes de nos engagements, de nos investissements psychologiques. Il suffit de voit à quel point on se ferme aux discours qui nous déplaisent chez le candidat que nous avons choisi lors d’une élection, et à quel point on prête les pires arrière-pensées au candidat qui est opposé à notre poulain. Les scientifiques les plus sérieux font parfois preuve de superstitions scientistes, refusant d’examiner certaines hypothèses, ou de naïveté lorsqu’ils sortent de leur domaine.  Gérard Majax expliquait que pour dénoncer un phénomène « paranormal », il ne fallait pas le faire examiner par un scientifique mais par un prestidigitateur, car le prestidigitateur est bien placé pour ne pas croire à la magie, il ne se demande pas « est-ce que c’est vrai ? » mais « quel est le truc ? ».

Certains s’amusent à renvoyer dos-à-dos le croyant et l’athée : l’un et l’autre seraient mus par la foi… Mais pour l’instant, la fondation Richard Dawkins n’a pas proposé 3,3 millions de dollars pour la tête de ceux qui proposent la même somme à celui qui tuerait Salman Rushdie. Parfois je me demande si ce n’est pas le problème. Mais c’est mal de penser ça.

Je ne sais pas pourquoi j’avais envie de parler de tout ça aujourd’hui. Un petit coup de déprime pré-automnale, sans doute. La peur, aussi, de la puissance extraordinaire de la bêtise que j’ai l’impression, à tort ou à raison, de voir progresser dans le monde.

Mais bon, sans aucun rapport, figurez-vous que mon livre Les Fins du Monde, de l’Antiquité à nos jours, est en cours d’impression, en ce moment même, à Augsburg. Il paraîtra aux éditions François Bourin, dans trois semaines ou un mois. Il s’agira d’un « beau livre » de trois-cent et quelques pages, contenant deux cent cinquante illustrations. Il sera vendu au prix public de 45 euros.
Il y a peu de chances que j’oublie d’en reparler.

Lire ailleurs : La science bafouée par la campagne républicaine, par Tom Roud ; USA-Monde arabe, la théorie du complot, par Julie Gommes ; In US, 46% holds creationist view of human origin, par Frank Newport ; Comment raconter les origines de l’islam en respectant (à peu près) les interdits de représentations figuratives ?, par Patrick Peccatte ; Les nouvelles images d’Épinal, par André Gunthert.

Bande dessinée psychogénérative (1930)

septembre 13th, 2012 Posted in Bande dessinée, Images, Vintage | 4 Comments »

Une de mes voisines est morte il y a un an, précisément. Sa maison a été vendue, j’imagine que ce qui lui restait de famille a emporté tout ce qui était un peu précieux. Ce matin, devant chez elle, se trouvait le reste, ce qui n’a intéressé ni la famille, ni l’acheteur de son immense maison. Cette dame, comme son mari, avait exercé le métier de psychologue et de graphologue, dans le domaine du recrutement.
Ma mère, qui passait par là et que je remercie au passage, a ramassé ce document en supposant, avec raison, qu’il m’intéresserait :

La pochette plastique a permis au livret et aux images d’échapper à la pluie. Au dos est imprimé le prix : 10 dollars, port compris.
Il s’agit d’un test psychologique mis au point en 1930 (mais la pochette a été imprimée en 1958) reposant su les quatre reproductions d’aquarelles qui suivent.

Le test a été inventé par un universitaire hollandais, Van Lennep.
Dans un premier temps, le sujet doit regarder les quatre images pendant une durée d’une minute.  Il peut le faire seul, et le psychologue n’intervient surtout pas.

Une fois que c’est fait, le sujet est invité à proposer une interprétation narrative. Il doit transformer les images — ou plus exactement le souvenir qu’il en a, puisqu’on les lui a confisqué — en un unique récit écrit.

Les images, dans l’ordre, représentent : le fait de se trouver avec une autre personne ; le fait de se trouver seul ; le fait de se trouver solitaire (socialement seul) ; et pour finir, le fait de se trouver avec plusieurs autres personnes.

Ce qui intéresse le psychologue, dans le récit produit, ce sont toutes les « variables », tous les éléments qui ne se déduisent pas des images mais relèvent de l’interprétation et de l’association d’idées : l’homme seul sous un réverbère est-il sorti prendre l’air ou bien a-t-il été quitté par sa femme ?… L’angle étudié en priorité est celui des rapports homme-femme et des rôles de domination et de soumission. Le livret de 16 pages contient diverses pistes d’interprétation ainsi que les références d’études produites à l’aide de cet test. Le nom de l’auteur des aquarelles n’est pas mentionné.

J’imagine que ce genre d’outil est banal pour les psychologues — comme tout le monde je connais le célèbre test de Rorschach, qui impose l’interprétation de taches abstraites symétriques, et j’ai entendu parler du Thematic Apperception Test, qui s’appuie sur des dizaines d’images ambiguës que le sujet interprète —, mais cette méthode singulière m’intéresse particulièrement car elle impose d’élaborer une fiction dessinée en quatre cases. Je ne tire de cette simultanéité aucune conclusion, mais les années 1920-1930 constituent précisément une période particulièrement dynamique pour le comic-strip, qui est présent dans toute la presse, et qui s’est diversifié thématiquement, puisqu’en plus de l’humour (Popeye, Mickey,…), les auteurs se mettent à produire des récits d’aventure plus ou moins sérieux : Little Orphan Annie, Dick Tracy, Tarzan, Flash Gordon, etc.
C’est aussi l’époque où l’agence Opera Mundi a inventé la locution française « bande dessinée ».

Les investissements de Franko Mišlov

septembre 11th, 2012 Posted in Mémoire, Parti, Personnel | 7 Comments »

J’aime bien l’Éloge de l’oisiveté, de Bertrand Russell. C’est un tout petit livre, publié sous forme d’article en 1932 par le père de la philosophie analytique, qui fait la démonstration implacable de l’absurdité de la « morale du travail » que les capitalistes du XIXe siècle ont, à leur profit exclusif, inculqué aux ouvriers. Russell était un aristocrate, et c’est clairement la source profonde de son avis sur la question : pour lui, le travail peut être une source de joie, de plaisir, de passion, mais n’est pas une question morale, aucune raison supérieure ne justifie de se sentir obligé de donner son temps pour faire prospérer le capital de son employeur. Est-ce qu’il tenait le même discours à ses domestiques ? Je n’en sais rien, mais la conclusion du livre a de quoi faire réfléchir aujourd’hui plus que jamais : « Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous sommes montrés bien bête, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment ».

Parmi les passages du livre qui m’ont bien plu, se trouve celui où Russell oppose l’investisseur qui place son argent dans l’État (ce qui, dit-il, sert à rembourser la dette née des guerres passées) ou dans des entreprises privées (pas toujours utiles) à celui qui investit dans ses amis :

(…) Celui qui investit ses économies dans une entreprise qui fait faillite cause donc du tort aux autres autant qu’à lui-même. Si, par exemple, il dépensait son argent en fêtes pour ses amis, ceux-ci (on peut l’espérer) en retireraient du plaisir, ainsi d’ailleurs que tous ceux chez qui il s’approvisionnerait, comme le boucher, le boulanger et le bootlegger. Mais s’il le dépense, par exemple, pour financer la pose de rails de tramway en un endroit où il n’en a que faire, il a dévié une somme de travail considérable dans des voies où ce travail ne procure de plaisir à personne.
Néanmoins, quand la faillite de son investissement l’aura réduit à la pauvreté, on le considérera comme la victime d’un malheur immérité, tandis que le joyeux prodigue, malgré le caractère philanthropique de ses dépenses, sera méprisé pour sa bêtise et sa frivolité.

Le passage est plaisant, mais il m’amuse pour une raison personnelle. Un jour, mon beau-père, Franko, m’a tenu un discours semblable. Il m’a dit en substance : « Je ne mets pas mon argent à la banque, je le place dans mes amis ». Mon beau-père n’a jamais entendu parler de Bertrand Russell ou de la philosophie analytique, il n’est pas lié à l’aristocratie britannique, sa conscience politique a toujours été plutôt fruste, mais il s’est tenu, avec une constance extraordinaire, à ce programme : investir, affectivement mais aussi financièrement, dans les autres, dans les copains. Ça n’a sans doute pas rendu sa vie de famille facile, ce genre de dogme ne permet pas vraiment de se construire un confort d’existence.

Il s’est toujours beaucoup moqué des gens de sa connaissance qui accumulaient de l’argent pour construire une maison immense de trois étages où personne, pas même leurs propres enfants, ne vient jamais les voir, et dont ils n’habitent qu’une pièce au rez-de-chaussée — et dans son village de Croatie, ce cas est étonnamment courant. Sa pire injure, en dehors de « chien mort », c’était « radin ».  J’ai toujours eu un peu peur d’être, selon ses critères, un « radin », car je me soucie de confort. Mais en même temps je sais qu’il comprenait que tout le monde ne vive pas exactement comme lui et, sans doute, que ça le rassurait de voir que sa fille et son beau-fils étaient plus raisonnables qu’il ne l’était. Les gens qui ne vivent que pour l’argent, il les appelait des « clochards », parce que pour lui, la richesse, c’est d’être heureux, et que quelqu’un qui ne rêve que d’argent en manquera toujours. Quand un enfant passait dans la rue, il l’appelait pour lui donner un billet et qu’il se paie une glace. La seule chose qui pouvait le faire vraiment souffrir, c’était de se retrouver au bistro à se faire payer des coups sans pouvoir rendre la pareille. Il était très « réglo », s’il empruntait de l’argent, c’était toujours avec le projet de le rendre. Il m’a aussi dit une fois que, s’il était généreux, c’était pour rembourser tous les fruits qu’il avait volé dans les jardins de ses voisins quand il était enfant : le karma, quoi. Il était né pendant la guerre, en Italie (dans une région qui allait devenir Yougoslave, puis Croate), et il a grandi sur une île pauvre. Ses parents l’avaient eu tardivement et il a toujours pensé, à tort ou à raison, que cela aurait arrangé tout le monde s’il était mort en bas-âge. Mais cela ne s’est pas passé.

Il semblait persuadé de ne jamais avoir travaillé de sa vie. Mais ce n’est pas le cas : il a d’abord été footballer professionnel (le pic de sa carrière a été l’AS Cherbourg, en seconde division à l’époque), au début des années 1960, puis après avoir été blessé au genou, il est devenu ouvrier. Soudeur, entre autres. Il a aussi été chauffagiste, et la dernière fois qu’il a travaillé en France, c’était pour faire les vendanges. Ces dernières années, il était devenu un prototype de l’immigré vieillissant, tel que le catégorise l’inspection générale des affaires sociales : effectuant régulièrement des trajets entre son pays d’origine et la France, fumeur, alcoolique, et ayant toutes les peines du monde à faire valoir ses droits sociaux, notamment la retraite. Les trente glorieuses sont bien finies et on n’a plus besoin de ceux qui ont sué pour les construire. Il a fini par parvenir à se faire verser sa minuscule pension en Croatie. Il a alors pu retourner dans son paradis d’olives, de figues, de cerises marasques et de barbecues, sans intention de rentrer en France, où il n’avait plus le courage de passer des heures à faire la queue pour obtenir un renouvellement de carte de séjour.

Après quelques mois, une douleur dans le dos l’a amené chez le médecin, qui lui a diagnostiqué un cancer du poumon assez avancé. Il avait arrêté de fumer quelques années plus tôt, mais trop tard, et le travail d’usine n’a sans doute rien arrangé. Un de ses voisins partait en France à ce moment-là et il a profité de sa voiture pour venir se faire hospitaliser ici, car il venait de se rendre compte qu’il n’était pas assuré en Croatie, malgré ce qu’on lui avait laissé entendre en France. Il faut dire que de nombreux fonctionnaires français sont persuadés que la Croatie est dans l’Union Européenne, ce qui ne sera vrai que l’an prochain, et que cela aboutit à de grosses erreurs. Franko était certain d’avoir fait toutes les démarches qu’il fallait. Puisqu’il était étranger, puisqu’il était entré en France sans titre de séjour, et puisque sa retraite était versée en Croatie, il n’était plus couvert par la sécurité sociale française, à laquelle il avait pourtant cotisé pendant quarante ans. Après trois jours d’hospitalisation destinés à le faire patienter pour un examen, on lui a présenté la facture : mille deux cent euros la journée, trois-mille six cent en tout. Il a dit une chose assez dure : « je vaux moins cher que mon cancer ». Il ignore qu’en France, il se trouve des gens qui n’ont jamais eu faim pour le traiter de profiteur, de parasite :

mensonge !

Il est retourné sur son île. Là-bas, il a été aussitôt pris en charge par la sécurité sociale locale, alors que sa maladie était déjà diagnostiquée lorsqu’il a commencé à y cotiser, mais la Croatie est un petit pays où on peut discuter avec l’administration, semble-t-il. Il a passé toute l’année à se faire soigner et à réduire sa tumeur, qui avait fini par ressembler à un demi-pamplemousse gonflé sous sa clavicule (ne fumez pas !), dont il prétendait qu’il s’agissait des séquelles d’un accident de voiture. Son état ne lui laissait pas d’espoir d’atteindre les soixante-dix ans, mais il a réussi à se persuader qu’il allait guérir et que, s’il n’arriverait pas à cueillir ses olives cet automne, ça serait pour l’an prochain.

Investir dans l’amitié s’est avéré un bon calcul : les amis ne l’ont pas oublié, on a pensé à lui jusqu’en Australie — où se trouve une importante part de la diaspora croate.
Tout l’été, on est venu le voir, on est venu rire, boire et manger.
Il est mort hier.

Simulacron 3

septembre 7th, 2012 Posted in Interactivité au cinéma, Lecture, Ordinateur au cinéma, Programmeur au cinéma, Réalité truquée au cinéma | 16 Comments »

(attention, les lignes qui suivent éventent une partie du suspense du livre et des deux films qui en ont été tirés)

Simulacron 3 est un roman publié en 1964 par Daniel F. Galouye (1920-1976), qui a écrit de nombreuses nouvelles et cinq romans. Celui-ci reste son œuvre la plus célèbre. Il faut dire qu’il est étonnamment moderne. Le récit tourne autour d’une ville virtuelle, créée informatiquement dans un but d’étude sociologique. Les habitants de cette ville disposent chacun d’une conscience autonome et ignorent leur nature artificielle. Jusqu’ici, tout va bien, mais cette invention attire les convoitises, notamment parce qu’elle permet peut-être de prévoir le résultat d’une élection politique. Le créateur de la simulation meurt mystérieusement, on pense qu’il était devenu fou car il tenait des propos incohérents. Le responsable de la sécurité disparaît. Le personnage principal du roman, Douglas Hall, assistant du scientifique décédé, mène son enquête, avec beaucoup de difficultés car personne ne se rappelle de l’homme disparu, tandis que des individus qu’il ne connaît pas semblent être familiers à tous ses collègues. Peu à peu, il se demande s’il est atteint de démence ou s’il n’est pas, lui-même, un élément artificiel dans une ville simulée…

Pour l’année 1964, l’idée d’un monde simulé informatiquement est plutôt originale. À l’époque, pour le public, l’ordinateur est un objet mal connu, qui ne commencera à entrer dans les foyers que quinze ans plus tard. En 1964, IBM lance tout juste sa série 360, la première de la marque qui soit conçue pour fonctionner avec des périphériques ou des logiciels interchangeables. De petite taille pour l’époque, l’IBM/360 occupait encore un nombre non-négligeable de mètres carrés. Dans le roman, le simulateur n’est pas purement virtuel : chaque personnalité virtuelle est un module électronique physique qui peut se brancher, se débrancher, tomber en panne et se remplacer.

L’informatique de 1064 : l’IBM/360. La même année, Digital lançait le PDP-8, encore plus petit (mais moins joli en photo, alors je lui préfère cette machine là). L’ordinateur, en fait, c’est l’ensemble des meubles que l’on voit sur la photo. Il était conçu pour être modulaire : les éléments peuvent être remplacés ou changés. L’ensemble des données stockées sur les bandes magnétiques que l’on voit ici tiendrait sans peine sur une de nos actuelles cartes mémoire « flash » ou sur une clef USB.

Ce roman précède de vingt-cinq ans la création du jeu Sim City, par Will Wright, et de quarante-cinq ans celle du jeu The Sims. Sim City est non seulement le premier véritable jeu de gestion urbaine, mais aussi le premier jeu dont le but n’est pas de battre un joueur (réel ou virtuel), mais juste de faire prospérer, indéfiniment, un système organisé. Pour cette raison, c’est aussi un des premiers jeux à ne pouvoir exister que sur micro-ordinateur, et plus sur bornes d’arcade. Sim City, dont la première version date de 1989, avait été précédé par un jeu de gestion nommé Hamurabi (il manque un m au nom du roi babylonien, car l’informatique de l’époque limitait le nom du jeu à huit caractères), nettement plus fruste, uniquement textuel et où le joueur devait se contenter d’indiquer quelle superficie des terres agricoles devaient être cultivées, moissonnées, achetées ou vendues, en fonction du nombre de ses sujets. Il semble que pour imaginer Sim City, Will Wright ne se soit pas inspiré de Simulacron 3, mais de The Seventh Sally or How Trurl’s Own Perfection Led to No Good, une courte nouvelle publiée par Stanislaw Lem en 1974 dans le recueil La Cybériade, où un tyran déchu assouvit sa soif de domination sur un monde virtuel créé pour lui.

Sim City 2013. Conçu en 1987 par un auteur sincèrement passionné d’urbanisme et d’anthropologie, édité en 1989, Sim City n’a cessé de gagner en complexité et en raffinement.

Simulacron 3 n’est pas tout à fait isolé. La même année, Philip K. Dick a publié son Simulacres, où rien n’est ce qu’il semble être, tout comme c’était le cas dans Le Temps désarticulé, du même, paru en 1959. On cite aussi souvent comme écrits précurseurs d’une réalité simulée Les Autres, par Robert Heinlein (1941), où un fou qui pense se trouver dans un monde truqué s’avère avoir raison, et Le professeur Corcoran, par Stanislaw Lem (1960), où des êtres vivants croient évoluer dans un univers réel mais sont réalité des boîtiers électroniques reliés à un monde factice. On a souvent rapproché les récits de ce genre de l’allégorie de la Caverne, par Platon, qui traite de la difficulté pour chacun de connaître véritablement la réalité.
Lorsque Galouye a publié son roman, l’idée était donc dans l’air, mais Simulacron 3 apporte un détail supplémentaire : ceux qui pensent fabriquer une simulation sont eux-mêmes les éléments d’une simulation — dans les autres récits, les protagonistes sont soit créateurs, soit créatures, mais ici, les créatures sont à leur tour créatrices —, et il est, au fond, impossible de savoir combien de niveaux de mondes simulés sont imbriqués.

Le monde sur le fil

La première adaptation filmée de Simulacron 3 est pour le moins surprenante, puisqu’il s’agit d’un film allemand, Welt am Draht (1973), réalisé pour la télévision par Rainer Werner Fassbinder. Un film de science-fiction paranoïaque par l’auteur du Secret de Veronika Voss et de Querelle, c’est plutôt inattendu. Ce téléfilm en deux parties, qui est un des derniers films de Fassbinder directement inspiré par la Nouvelle Vague, a été redécouvert plutôt récemment, et restauré, car ses couleurs avaient rougi. En 2010, la copie restaurée a été montrée au public du festival du film de Berlin et éditée en DVD.

La distribution contient de nombreux acteurs de Fassbinder, comme Klaus Löwitsch et El Hedi ben Salem. Mais on y voit aussi des célébrités des années 1950 ou 1960, tombées dans l’oubli à l’époque, comme Barbara Valentin (dont la carrière sera relancée), Joachim Hansen, Adrian Hoven, Ivan Desny et Bruce Low.
Ce qui frappe, dans Walt am Draht, c’est l’ambiance très forte, les jeux de regards, les jeux de transparence, d’opacité et de miroirs. Fassbinder a réussi à imposer une bizarrerie permanente, à créer un monde à la fois familier et inquiétant où tout nous semble truqué — et l’est. Les dialogues parfois étranges et de nombreux détails (plongeon dans une piscine, couloirs d’une entreprise, certains décors modernes,…) semblent être un hommage au Alphaville de Jean-Luc Godard (1965), lui aussi tourné à Paris, et dont Fassbinder a d’ailleurs repris l’acteur principal, puisque Eddie Constantine apparaît brièvement dans Le monde sur le fil.

Je suis curieux de savoir si le public de l’époque a compris ce que raconte ce film. Les critiques semblent avoir été plutôt bonnes, mais l’œuvre est aussitôt tombée dans l’oubli. Est-ce que Roland Emmerich et Josef Rusnak, qui étaient adolescents en Allemagne à l’époque de la diffusion du Monde sur le fil, l’ont vu et ont été marqués par son propos ? Ils ont en tout cas adapté Simulacron 3 à leur tour, en 1999.

Passé virtuel

La notion de réalité a-t-elle connu une crise majeure autour de l’année 2000 ? On peut se le demander. Dans Matrix (1999), rien n’existe, nous ne sommes que des organismes biologiques dans un coma provoqué dont les songes sont organisés par un système informatique. Dans Dark City (1998), le monde est organisé par d’étranges entités qui se plaisent à réorganiser la ville et les existences chaque nuit, dans le but d’étudier le cerveau humain. Dans le Truman Show (1998), un jeune homme découvre que son environnement est totalement factice et qu’il est au centre d’une émission télévisée. Dans eXistenZ (1999), le spectateur ne sait plus trop s’il est dans le film, dans le jeu qui est dans le film ou dans le jeu qui est dans le jeu qui est dans le film. Les héros de Abre los Ojos (1997) et de son remake Vanilla Sky (2001), de Sixième sens (1999), Fight Club (1999), Memento (2001), Donnie Darko (2001) ou encore Les Autres (2001) découvrent eux aussi que la réalité n’a rien à voir avec ce qu’ils pensaient qu’elle était. Je pourrais ajouter Pleasantville (1998), dont les héros s’enferment dans une série télévisée des années 1950 dont les « habitants » vivent sans le savoir dans un monde limité, et S1m0ne (2002), dont le héros peine à exister face à la femme virtuelle qu’il a créé. Il existe bien d’autres exemples.

Et puis il y a Passé Virtuel (The Thirteenth Floor, 1999), produit par Roland Emmerich (Godzilla, 2012, Le jour d’après, 10,000BC et de Independance Day) et réalisé par Josef Rusnak, dont je ne sais rien si ce n’est qu’il est originaire du Tadjikistan et qu’il a collaboré avec Roland Emmerich, sur Godzilla, notamment.
Venu trop tard, peut-être, un peu plat à tous égards, ce film est passé inaperçu à sa sortie, et n’a même pas atteint le seuil de rentabilité, malgré un budget serré, tandis que Matrix a connu un succès planétaire et suscité une littérature importante, et qu’eXistenZ, sans avoir été rentable non plus, a été largement commenté et a acquis avec le temps la réputation d’un film important.
Ce que The Thirteen Floor apporte de particulier, c’est que l’univers simulé est le Los Angeles de 1937. Le monde qui est à l’origine de cette simulation se situe quand à lui dans les années 1990. À la fin du film, on découvre que ce monde est lui-même une simulation créée en l’an 2024. Les années 1930 sont couleur sépia, les années 2020 couleur sable, et notre époque, seule, ne souffre pas d’un étalonnage camaïeu artificiel. Le choix des années 1930 évoque paresseusement le Shining de Stanley Kubrick. Il doit exister à Hollywood des plateaux années 1930 permanents, pour que tant de séries aient un ou plusieurs épisodes situés à cette période.

Postérité 

Il est tentant et peu risqué de ranger le roman Simulacron 3 parmi les influences de Matrix, d’eXistenZ ou d’Inception, films « cultivés » qui puisent sans complexes dans un stock d’œuvres immense. Mais je n’ai rien lu de définitif sur le sujet. L’auteur britannique Christopher Priest (qui a d’ailleurs travaillé sur eXistenZ et a qui été adapté par Christopher Nolan avec The Prestige), grand spécialiste des réalités truquées, a forcément lu Simulacron 3, mais là encore, impossible d’en jurer. On sait en revanche que le biologiste Richard Dawkins, ami d’auteurs tels que feu Douglas Adams ou encore Terry Pratchett, place Daniel F. Galouye parmi ses auteurs favoris. Dans The God Delusion (Pour en finir avec Dieu), Dawkins évoque l’impossibilité qu’il y a pour nous de démontrer que nous ne sommes pas les éléments d’une simulation.
La mémoire double, sympathique roman d’Igor et Grichka Bogdanov paru en 1984, réédité récemment et dont j’ai déjà parlé sur le présent blog, semble directement inspiré de Simulacron 3, roman que les auteurs connaissent bien, puisqu’ils le qualifiaient de chef d’œuvre dans un essai paru dix ans plus tôt. Dans leur récit, un scientifique se cache dans un Gers virtuel pour garder ses secrets militaires pour lui…

Amusante mise en abîme du FuturICT, qui place sur une carte du monde réel les laboratoires qui participent à l’invention d’un second monde virtuel…

Enfin, le Living Earth Simulator Project, ou FuturICT, est une œuvre particulièrement intéressante à mentionner, car contrairement aux films et aux romans cités plus haut, il ne relève pas de science-fiction mais de science tout court. Ce projet est soutenu par trois cent équipes de recherche dans le monde et piloté par des universités européennes. Son but est de créer un monde virtuel (sans modélisation graphique particulière, je suppose) aussi vaste et peuplé que notre monde réel, dans un but d’études sociologiques. De même que l’on utilise la simulation pour prédire le fonctionnement d’une fusée ou l’action d’une molécule, on pourrait y recourir pour prévoir les effets d’une mesure économique ou sociale. Projet au long cours, il ne devrait pas être fonctionnel avant 2020 et devrait engloutir pas moins d’un milliard d’euros. Un prototype devrait être présenté en 2015.
Je n’ai pas trouvé de preuve que les concepteurs de ce projet aient été des lecteurs de Simulacron 3, mais il est difficile de ne pas y penser.

Caprica

septembre 7th, 2012 Posted in Hacker au cinéma, Interactivité au cinéma, Programmeur au cinéma, Robot au cinéma, Série | 7 Comments »

Je connais très mal la série Battlestar Galactica, dont je n’ai visionné que la première saison, sans être vraiment convaincu. Je l’avais trouvée confuse d’un point de vue scénaristique autant que purement cinématographique, avec ses cadreurs titubants, ses changements de focale brutaux, ses plans serrés, ses premiers plans flous en mouvement, son montage haché, etc., autant de tics qui veulent donner un aspect « reportage » et dont on n’a que trop abusé pour des séries comme 24. Ce genre d’image est un peu épuisante pour le spectateur et semble parfois être un grossier cache-misère pour faire des éonomies sur le décor, la distribution, et la finition des images de synthèse. Par ailleurs, le propos techo-philosophico-religieux m’avait semblé un peu suspect : depuis les années George Bush, lorsqu’une série télévisée aborde la religion, j’ai tendance à me focaliser sur une question : qu’est-ce qu’on essaie de me vendre ?

Je reviendrai à Battlestar Galactica, mais pour l’instant, donc, je ne partage pas l’enthousiasme quasi-général qui entoure cette série, même si je n’ai pas de mal à croire, comme on me l’a beaucoup dit, que les personnages et les situations gagnent en profondeur au fil des saisons. La bande-annonce de Caprica, série dérivé de l’univers de Battlestar Galactica, m’a en revanche plutôt intrigué à l’époque de sa diffusion (2010), et j’ai fini par visionner les quelques 18 épisodes de son unique saison, ce que j’ai fait avec un certain plaisir, du moins pour les premiers épisodes.

L’intrigue se déroule sur la planète Caprica, une des « douze colonies de Kobol ». Pour l’anecdote, Kobol est dérivé de Kolob, qui est le nom d’un objet céleste dans la cosmologie mormon, religion à laquelle appartient Glen Larson, le créateur de la sympathique série Galactica (1978), qui est à l’origine de Battlestar Galactica et de Caprica. Chacune des colonies a un nom issu du zodiaque : Caprica, Tauron, Scorpia, Virgon, etc. En dehors du voyage interplanétaire et des nombreuses technologies avancées que l’on y croise, l’univers de Caprica est proche du nôtre pour de nombreux détails : vêtements, objets, émissions télévisées, fonctionnement de l’économie, etc. On y croise même des objets familiers, quoique peut-être exotiques pour le public américain, comme la DS de Citroën. Les habitants des douze colonies sont majoritairement polythéistes et prient des dieux du panthéon grec : Zeus, Athena, Aphrodite, etc.
Discrètement, de nombreuses personnes se convertissent à une nouvelle forme de foi : la croyance dans un Dieu unique qui serait responsable du bien et du mal, créateur de tout, idées qui semblent absurdes et dangereuses à ceux qui ne les partagent pas.

Deux familles de Caprica. La joyeuse famille multiple de Clarice Willow (haut), et la richissime et solitaire famille Graystone (quatre images du bas).

Les structures familiales que l’on rencontre sur Caprica sont assez diverses, et peuvent rappeler les idées du couple et de la sexualité développées par Robert Heinlein dès le tout début des années 1940. En effet, outre l’institutionnalisation et la normalité du couple homosexuel, on peut trouver des familles bisexuelles multiples dans lesquelles une femme a plusieurs époux et plusieurs épouses, par exemple, et où tous ces gens partagent de nombreux enfants. C’est le cas de sœur Clarice Willow, un personnage particulièrement important dans le récit. Clarice est un personnage plutôt négatif, coupable de nombreux meurtres. Pourtant il ne me semble pas que les modalités de sa vie amoureuse soit présentées par les scénaristes comme un défaut ou comme une circonstance agravante. Au contraire, l’affection des membres de cette famille font plutôt partie des points qui rendent Clarice attachante, et le spectateur comprend qu’elle est une fanatique dangereuse lorsqu’elle assassine une de ses épouses, qu’elle pense l’avoir trahie.

Le point de départ de la série, qui déclenche, si j’ai compris, de tout ce qui arrivera cinquante ans plus tard dans la série Battlestar Galactica, est lié à une adolescente, Zoe Graystone, fille d’un grand scientifique et industriel, Daniel Graystone, inventeur de l’Holoband, qui est un dispositif d’immersion dans des univers virtuels. Zoe, programmeuse et hackeuse encore plus talentueuse que son père, a mis au point un logiciel capable de produire une intelligence artificielle autonome et consciente à partir de toutes les données collectées sur une personne. C’est ainsi qu’elle est parvenue à créer un avatar, ou plus exactement une copie virtuelle d’elle même, copie qui a tout d’elle — souvenirs, personnalité —. mais qui est indépendante de son modèle et qui n’a pas la sensation d’être de nature artificielle. Au tout début de l’histoire, en faisant une fugue vers une planète où elle aurait pu vivre comme elle l’entendait sa foi monothéiste, Zoe est victime d’une explosion causée par son petit ami dans une rame de métro. Elle en meurt, mais son avatar lui survit.
Daniel Graystone tente de transférer la personnalité de l’adolescente dans un prototype de robot qu’il construit pour l’armée. Mais cela tourne mal, le programme se met à dérailler, le robot s’écroule et Daniel croit avoir perdu sa fille une seconde fois, et pour toujours. En réalité, elle est toujours là, et se cache entre l’univers virtuel et le robot militaire. Elle est le premier des Cylons, les robots conscients de Galactica. Elle a donc trois états en même temps, elle est à la fois virtuelle, tangible et décédée.

En haut : le monde virtuel de New Cap City, que Zoe et Tamara finissent par transformer. En bas, le paradis rationnel (et virtuel) sépia que sœur Clarice promet à ceux qui se sacrifient pour sa cause.

La suite est un peu compliquée. Les scénaristes se sont amusés à mélanger plusieurs registres : une enquête anti-terroriste ; un pastiche du film Le Parrain avec la mafia de la planète Tauron ; des histoires de conseils d’administration avides qui entravent le scientifique génial et idéaliste (motif qui devient pénible : Spiderman, la planète des singes: origines,…) et dépossèdent le créateur de l’entreprise ; de sombres intrigues entre religieux qui s’entre-assassinent dans une ambiance médiévale. Enfin, de nombreuses parties du récit sont liées aux mondes virtuels, avec notamment un jeu nommé New Cap City, où « tout est permis » (le meurtre, surtout) et où Zoe et Tamara, un autre avatar d’adolescente décédée, se découvrent une capacité à contrôler leur environnement, à la manière de Neo dans Matrix.

Ce mélange de genres ne fonctionne pas toujours bien.  Certains personnages ou certaines intrigues secondaires sont franchement bâclés, voire comiques, comme une grand-mère tauron, censée être impitoyable, que l’on voit en permanence occupée à découper de la viande avec un hachoir, ustensile que l’actrice n’a vraisemblablement jamais utilisé et qu’elle manipule d’une main molle comme un couteau-scie. C’est un tout petit détail, mais la série en regorge, et souvent on sort un peu du scénario en se disant que telle ou telle situation a été trop mal amenée pour qu’on ait envie d’y croire. Par exemple lorsque Amanda Graystone (Paula Malcomson, qui interprétait une excellente Trixie dans Deadwood) accepte une mission d’infiltration dans la maison de Clarice. On peut avoir du mal à adhérer à certaines réactions de tel ou tel personnage, à l’absurde code d’honneur des Taurons, aux questions un peu télescopées de contrats avec l’armée, etc. Certaines bonnes pistes sont laissées en friche, par exemple lorsque Daniel Graystone comble l’absence de son épouse en créant son double virtuel, mais est déçu par le manque de caractère de sa création.

Toujours au chapitre des faiblesses du scénario, il me semble qu’il y a quelques vraies incohérences, comme le destin de Lacy Rand, adolescente qui se convertit au monothéisme au milieu de la série alors qu’elle en était déjà adepte dès les premières images du pilote.
L’image est souvent trafiquée de manière à nous indiquer où l’on se trouve : dans la tête du robot,  dans le monde réel ou dans le monde virtuel, et parmi les mondes virtuels, si l’on se trouve à New Cap City (très « film noir »), dans une le paradis préparé par Sœur Clarice, ou dans un autre endroit. Chaque planète montrée est censée avoir son architecture et son ambiance particulière… certaines semblent vivre dans le noir, sans soleil. Les flashbacks et les visions bénéficient aussi d’effets à part (flou, persistance, blancs « crâmés », étalonnage particulier). Tout ça est artificiel, et de qualité inégale, mais assez rigoureusement exécuté pour que le spectateur ne soit pas complètement perdu par les constants allers-retours entre planètes, périodes, lieux, etc. Une astuce est assez bien exploitée : le robot dans lequel se trouve l’esprit de Zoe est souvent remplacé, à l’image, par la jeune fille, souvent soumise à un éclairage un peu différent de celui du reste du lieu où elle se trouve. Le spectateur comprend alors que ce qu’il voit, c’est ce que ressent Zoe et non ce que voient les personnes qui l’entourent.

Ambiance médiévale pour les monothéistes…

De nombreux thèmes sont en tout cas survolés : vie après la mort, perte du sens des réalités, addiction au virtuel, utilisation d’un espace de jeu pour servir des buts politiques ou criminels (comme dans la bande dessinée Convoi™, qui a vingt ans), intolérance religieuse, invention d’un au-delà rationnel (qui pour le coup m’a rappelé ma propre nouvelle, La sœur de poche)… Et tout cela est donc situé dans une sorte d’Empire romain post-industriel et décadent, avec des monothéistes clandestins violents qui nous rappellent les premiers chrétiens, des polythéistes intolérants, des jeunes sans motivations qui, virtuellement, s’adonnent à la débauche et se repaissent de spectacles barbares et sanglants. C’est un peu notre passé, notre futur et notre présent tout à la fois. Je remarque que beaucoup de thèmes technologiques sont traités comme ils le sont en ce moment pour nous, c’est à dire en tant qu’objets émergents qui suscitent des débat de société un peu naïfs (l’addiction aux jeux vidéo,…). Par contre, à moins que j’aie mal compris les intentions des auteurs, on échappe à tout parallèle pataud avec la situation de l’Islam au XXIe siècle.

Malgré de bons acteurs, des effets visuels parfois réussis et des thématiques peu traitées sous forme de série télévisée, Caprica n’a pas convaincu son public, et l’ultime épisode raconte de manière accélérée ce qui aurait été montré dans des saisons suivantes, et qui permet de faire le lien avec Galactica : progrès de la robotique, évangélisation des robots, naissance de William Adama, le futur commandant du vaisseau Galactica, qui deviendra le dernier refuge de l’espèce humaine. Malgré cet aperçu, il est difficile d’imaginer que Caprica aurait pu devenir une véritable bonne série : il y a des moyens, quelques effets visuels intéressants (les interfaces numériques par exemple), des ‘idées, mais des personnages univoques et peu attachants qui évoluent dans des décors cloisonnés et déjà vus (un peu de Rollerball, un peu de Metropolis, un peu de Gattaca, etc.). Tout cela fait que l’on n’arrive pas, même en faisant de gros efforts, à vouloir y croire un peu. Dommage !

Du sérieux, des séries, des super-héros

septembre 1st, 2012 Posted in Au cinéma, Série | 33 Comments »

L’Express.fr a publié hier un article que je trouve pour ma part un peu idiot, et qui s’appuie sur le succès des films de super-héros pour affirmer que le cinéma américain s’infantilise. Car, nous dit-on, un producteur actuel n’oserait pas investir dans un scénario comme celui de Kramer contre Kramer tandis que le box-office semble saturé de spectacles pyrotechniques évidemment fantaisistes et de qualité médiocre, à l’exception, apparemment, du dernier Batman. L’auteur de l’article se demande ensuite si la part « sérieuse » du cinéma n’aurait pas été déportée vers la série télévisée, et cite en exemple les Soprano, Sex and The City, The Wire ou Mad Men, qui seraient autant de signes d’un « âge d’or » de la télévision. La raison de la régression hollywoodienne, dit-il, c’est que les studios de cinéma font des économies de budget, du fait de la récession, et que le public des « millennials » (nés après 1990 ?) manquerait de culture cinématographique et ne considère pas le cinéma comme une forme d’art : « Nourris aux jeux vidéo, à la BD1 et aux réseaux sociaux, ces adolescents ne s’intéressent aux films que s’ils correspondent à leur univers » .

Kramer contre Kramer, de Robert Benton, avec Dustin Hoffman et Meryl Streep. Du sérieux.

Et puisque les cinémas ne sont pas fréquentés que par des adolescents, on nous apprend que les adultes se délectent de spectacles infantilisants puisqu’ils refusent de grandir.
Beaucoup de clichés pour un seul article, non ?
Ce qui m’intéresse ici, c’est la notion de « sérieux » au cinéma.
Kramer contre Kramer (1979), qui a obtenu cinq oscars, traitait à l’évidence d’un sujet sérieux, d’un sujet de société particulièrement important à l’époque, à savoir le divorce et la manière dont la vie professionnelle peut empiéter sur la vie personnelle, et vice-versa. C’est un bon film, qui pose la question des rôles : la femme au foyer, désespérée par sa condition quitte son enfant et son mari, lequel doit apprendre à gérer le quotidien,… Pourrait-on le réaliser aujourd’hui ? Aurait-il autant de succès ? Je l’ignore, mais la question ne se pose pas vraiment, c’est un film qui correspond à une époque précise, qui répond à une génération précise,… Et qui a eu moins de succès, la même année, que le premier Superman, avec Christopher Reeve (film plutôt bouffon, de par son scénario, mais au budget important pour l’époque), ou que l’Empire Contre-attaque, second épisode de la saga Star Wars. Affirmer que les registres cinématographiques fonctionnent comme des vases communicants, que le divertissement familial nuit au cinéma « sérieux », est difficilement défendable. Il est par exemple probable que beaucoup de gens ont vu la même année Kramer contre Kramer et Superman, même si le premier film s’adresse spécifiquement aux adultes tandis que le second est destiné à un public plus large.

Le grand beau drame au cinéma en 1986 (année que je prends au hasard) a été le film «Out of Africa», de Sydney Pollack, titulaire de sept oscars, qui a été en tête du box-office pendant… une semaine. Les autres succès de l’année, bien plus importants en termes financiers, ont été Le clochard de Beverley Hills (un remake du Boudu de Jean Renoir), Police Academy 3, The Karate Kid 2, Top Gun, Aliens, Cobra et Crocodile Dundee. Les succès publics d’il y a 25 ans étaient-ils beaucoup plus sérieux que ceux d’aujourd’hui ?

Depuis Les dents de la mer (1975) et surtout Star Wars (1977),  les plus gros budgets de production du cinéma vont à des films dont les synopsis auraient, quelques années plus tôt, été cantonnés au cinéma dit de série Z, à une époque où le « grand film » était forcément un drame magnifique et/ou une grande fresque historique : Autant en emporte le vent, Lawrence d’Arabie, Docteur Jivago, Ben Hur, Les Dix commandements,… Type de film qui existe toujours : Titanic, The Aviator, Gangs of New York, Gladiator, Saving private Ryan et la plupart des films d’Ang Lee.
Mais les plus gros budgets actuels sont effectivement alloués à des film de science-fiction ou de fantastique : les Harry Potter, les films Marvel, ou encore les séries du Seigneur des anneaux, des Pirates des Caraïbes, Matrix, Men in black, etc., qui réclament des moyens très importants. Mais les studios ne se contentent pas d’investir de l’argent dans ces films que l’article juge « infantilisants », ils y investissent aussi du talent. Aller chercher des gens tels que Tim Burton, Ang Lee2, Kenneth Branagh, Christopher Nolan ou Michel Gondry n’est pas anodin : ces réalisateurs ne sont pas de simples techniciens, mais de véritables auteurs, et chacun d’entre eux a porté un regard à la fois personnel et respectueux sur le super-héros qui lui a été confié — en ne parvenant pas toujours à convaincre les spectateurs il est vrai.

Ang Lee, réalisateur raffiné de «Salé sucré», «Sense and Sensibility», «Brokeback Mountain» et «Lust, caution» a tenu à interpréter lui-même le monstre Hulk pour les séances de capture de mouvements.

Quand aux autres réalisateurs de ce genre de films, comme Sam Raimi, Joss Whedon, Zack Snyder ou Jon Favreau, ils sont d’authentiques fans de comic-books, parfois même auteurs de bandes dessinées eux-mêmes, recrutés pour leur talent mais aussi grâce à leur bonne compréhension de ce genre d’univers. Sam Raimi racontait par exemple avoir été engagé après un entretien destiné à vérifier sa bonne connaissance des aventures de Spiderman. À l’exception du Superman de 1978 et du Batman de 1989, les super-héros au cinéma ont dû attendre la fin des années 1990 pour commencer à être pris au sérieux. Car c’est bien de ça qu’il s’agit, et c’est ma thèse : ce n’est pas le public qui est devenu idiot, ce sont les super-héros qui sont devenus une affaire suffisamment respectable pour que ceux qui en font l’adaptation au cinéma tentent de tirer tout le potentiel du sujet, notamment dans le registre tragique : les malédictions de Benjamin Grimm et de Bruce Banner, le sort du surfer d’argent, du docteur Octopus, du Bouffon vert ou de l’homme-sable sont des histoires fortes, aussi fortes, et je dis ça sans rire, que celles des héros de l’Illiade.

Je vois deux raisons principales au respect dont bénéficie le super-héros au cinéma actuellement. D’une part, les réalisateurs et les scénaristes actuels appartiennent souvent à la génération qui a lu des comic-books qui se voulaient plus adultes : ceux d’Alan Moore, Frank Miller, Neil Gaiman,… Le sérieux du super-héros de cinéma serait donc la réplique (au sens sismologique) à une mutation qui a eu lieu dans le domaine de la bande dessinée vingt ans plus tôt.
D’autre part, les effets spéciaux au cinéma (et pas seulement numériques) n’ont cessé de progresser en qualité, permettant peu à peu de représenter sans ridicule un homme volant, un robot géant et des monstres divers et variés. C’est donc aussi parce que la technique était prête que ces films ont été rendus possibles : ils ont été faits parce qu’on pouvait les faire.

«Batman» (1966), de Leslie Martinson. Réalisé dans la foulée de la série télévisée, ce film se veut drôle et volontairement marqué par un kitsch «comic-book» qui montre avant tout le dédain des producteurs pour leur sujet, comme dans cette scène interminable où la jambe de Batman se trouve entre les mâchoires d’un requin qui ne lâchera prise qu’après avoir été aspergé à l’aide d’un «Batspray anti-requin»…

L’article de l’Express prétend que le cinéma « sérieux » n’émane plus des grands studios de cinéma et est à présent produit par la chaîne de télévision HBO. Ce n’est pas faux : le Elephant (2003), de Gus Van Sant, palme d’or amplement méritée au festival de Cannes, a par exemple été produit en tant que téléfilm, par HBO justement, qui a finalement décidé une sortie en salles. La distinction entre production télévisuelle et production cinématographique s’estompe, sans doute : pour un acteur, un réalisateur ou un scénariste, faire de la télévision n’est plus le signe que l’on est en début ou en fin de carrière et certaines productions télévisuelles jouissent de budgets pharaoniques. Le mouvement n’est pas univoque, puisque certains films qui n’auraient autrefois existé qu’à la télévision sont à présent produits pour le cinéma — je pense au film documentaire.

À présent, les séries sont elles si sérieuses ? Je me souviens clairement du moment où la série télévisée est devenue respectable. Ce n’est ni avec Mad Men, ni avec The Wire, ni avec Six Feet Under, les Soprano ou les Desperate housewives, c’est avec la série Twin Peaks (1990), par David Lynch. Il avait existé de nombreuses bonnes séries auparavant (pour moi, par exemple : La Quatrième Dimension, Mission Impossible, Star Trek, Hill Street blues et surtout les séries britanniques Chapeau Melon et bottes de cuir, Le Prisonnier, Cosmos 1999…). Mais avec Twin Peaks, c’est un grand auteur, à l’époque à l’avant-garde du cinéma de son pays (son film Sailor et Lula a obtenu la palme d’or à Cannes au moment précis de la diffusion de Twin Peaks) qui signait sans honte une série télévisée dotée d’une ambiance forte et d’une esthétique différente de tout ce qui avait existé auparavant, quoique reprenant certains éléments des meilleures séries des années 19603.
Les années 1990 ont été très importantes pour la série télévisée, surtout dans le domaine du fantastique et de la science-fiction : X-Files, Wild Palms, Babylon V, Dark Angel ou encore Buffy contre les vampires ont été des séries novatrices qui, souvent de manière discrète, ont élevé le niveau d’exigence du feuilleton télévisé : des scénarios très bien construits, des personnages forts et des propos intelligents et maîtrisés sur des sujets traditionnellement absents de ce genre de production.

Dans «Mad Men», les hommes sont odieux, ils traitent les femmes comme des objets (et parmi ces dernières, certaines se complaisent dans le rôle), ils fument comme des pompiers, boivent et sont le contraire du sérieux et de la responsabilité qu’ils prétendent incarner. Derrière la dénonciation de la société de 1960, n’y a-t-il pas une part de nostalgie d’une époque «facile» où femmes et hommes avaient des rôles bien définis ? «Mad Men» me semble moins une reconstitution historique qu’une série un peu hypocritement destinée à consoler la virilité des hommes de 2012, qui ne parvient plus tout à fait à dominer sans partage. Une série extrêmement bien faite, soit dit en passant. Les dernières «screwball comedies» comme «Desk Set», avec Spencer Tracy et Katharin Hepburn, ou certains films de Billy Wilder comme «La garçonnière», qui touchent aux mêmes thèmes (les rapports entre hommes et femmes dans l’entreprise) montrent à l’évidence que les rapports entre hommes et femmes étaient moins iniques que ce que nous veut nous vendre «Mad Men».

Vers la fin des années 1990 et au début des années 2000, de nombreuses séries s’adressant explicitement, voire exclusivement, aux adultes4, ont fait leur apparition : Oz, Sex and the city, The Sopranos, Rome, Six Feet under, The Wire, Deadwood,… les fameuses productions HBO, donc, auxquelles on peut ajouter 24, Ally McBeal, Desperate housewives, Weeds, The Good wife, Breaking bad, The L Word, The Tudors, The Borgias et enfin Mad Men. On entend souvent parler d’un âge d’or au sujet de ces séries, mais est-ce si juste ? Certaines sont très inspirées, comme (à mon goût en tout cas) The Wire et Six Feet under. Mais la plupart me semble avant tout novatrices par leur culot pour parler de sexualité et par leur goût des situations sordides. Dans Deadwood, les cowboys sont sans pitié les uns pour les autres et fréquentent des prostituées ; dans Rome, les romains sont cruels et fréquentent des prostituées ; dans Mad Men, les gens fument, boivent, et maltraitent les femmes ; The Tudors ou The Borgias, autres séries historiques, fonctionnent pareil : imaginez donc, il y a quatre cent ou cinq cent ans, les gens couchaient !

Jean-Léon Gérome, «Marché d’esclaves» (1866). Gérome, comme d’autres à son époque, a pris un plaisir manifeste à représenter l’esclavage sexuel, les harems, la violence des gladiateurs, les meurtres,…

Cette manière d’utiliser des époques passées ou des lieux et des milieux inaccessibles (le ghetto, le monde de la drogue,…) pour permettre au spectateur de fantasmer ne me semble pas une démarche si adulte et me rappelle surtout la peinture académique de la fin du pudibond XIXe siècle qui se délectait d’images sordides et érotiques sous le prétexte un peu facile de montrer ce que les choses étaient vraiment et de dénoncer la barbarie d’autres temps et d’autres mœurs. Et je suis gentil, j’aurais pu comparer la démarche à celle de la tristement célèbre collection de bandes dessinées historiques Vécu, aux éditions Glénat, sur le même principe mais, à quelques rares exceptions, sans grand talent. On peut s’amuser du fait que ce défoulement par le sexe et la violence « historiques » ou « véritables » se doublent souvent d’une grosse dose de puritanisme, puisque la sexualité qui est exposée avec complaisance est aussitôt jugée moralement : ce sont généralement les « méchants » ou les âmes perdues qui ont la sexualité la plus active, par exemple, tandis que les « gentils » ne tombent amoureux qu’une fois dans leur vie, particulièrement les femmes (les hommes sont autorisés à avoir quelques moments de faiblesse) et réduisent leur kamasutra au minimum recommandé par l’Église5.

Dans «Deadwood», les cowboys commettent des viols, on trouve des serial-killers, des chinois fourbes et cruels qui font disparaître les cadavres en les donnant à manger aux cochons, une société qui tourne autour de la prostitution et où les jurons les plus orduriers sont la base du langage. Le point passionnant de cette série est qu’elle se base sur une histoire vraie, celle de la petite communauté de prospecteurs de Deadwood qui a réellement accueilli des personnages historiques tels que Wild Bill Hickock, Calimity Jane, Wyatt Earp ou George Hearst. Le scénario s’appuie sur les chroniques d’un journal local, dont de nombreuses anecdotes sont reprises. La plupart des personnages a existé, mais les détails sordides du scénario sortent, pour la plupart, de l’imagination des scénaristes qui ont pris la responsabilité de combler les trous et d’interpréter les non-dits comme il leur plaisait de le faire, c’est à dire à la mode d’aujourdhui.

Et Kramer contre Kramer, dans tout ça ? Est-il vraiment impossible de produire ou de voir des drames sentimentaux à budget modeste en 2012 ? Les films remarqués et/ou primés des dernières années qui ne sont pas des films de super-héros à gros budget sont-ils si mauvais ? Million Dollar Baby et autres Eastwooderies, Magnolia, American beauty, No Country for Old men, Winter’s bone, The Kids are all right, Juno, There will be blood, Little miss sunshine, les derniers films des Frères Coen, les films de Wes Anderson, de David Fincher ou de Darren Aronofsky…? Je ne trouve pas que le cinéma américain soit dans un état dramatique. Il me semble que le début des années 1990 était autrement plus triste en termes de production.

  1. Curieuse remarque : aux États-Unis, depuis une vingtaine d’années, les comic-books  ne sont plus vraiment un art de masse, car à l’exception d’une poignée de titres disponibles en supermarché, il faut désormais se rendre dans les boutiques spécialisées pour en acheter. [↩]
  2. Dans son discret Ice Storm, Ang Lee avait montré son intérêt pour les super-héros, en faisant le parallèle entre une famille du début des années 1970 et la famille Richards — les Quatre fantastiques. [↩]
  3. En même temps que Twin Peaks, il faudrait citer The Simpsons, mais aussi Dream on, une série formellement expérimentale dont le héros pense par le biais des images de télévision ou de cinéma qu’il a vu au cours de sa vie. [↩]
  4. Je ne parlerai pas de séries populaires et plus ou moins « tous publics » comme House, Lost, Mentalist, CSI, etc., qui ne sont jamais qu’une exploitation actuelle de la mécanique des séries télévisées des décennies précédentes. [↩]
  5. Considération un peu péremptoire et intuitive, je l’avoue, il faudrait vérifier la chose systématiquement [↩]

Les indices, les représentations, l’objectivité, la magie

août 31st, 2012 Posted in Fictionosphère, Images, indices | 5 Comments »

(Je n’ai rien posté de consistant depuis longtemps. J’ai vécu un été plutôt déconnecté du réseau, si ce n’est, de temps en temps, pour discuter des corrections et de l’iconographie de mon prochain livre, consacré au sujet des Fins du Monde — le pluriel est important —, à paraître chez l’éditeur François Bourin, et qui sera ce qu’on nomme un « beau livre » ou un « coffee table book », comme disent les anglo-saxons, c’est à dire un imposant pavé richement illustré. Comptez sur moi pour en reparler)

Avertissement

Je ne suis pas un grand théoricien, et certainement pas un philosophe. J’essaie malgré tout de réfléchir à mes méthodes d’investigation, à mes motivations et à mes sujets, et c’est de tout cela que j’ai envie de parler ici, dans un billet fourre-tout sans doute indigeste et confus, peut-être même vaseux, destiné à mon usage personnel en premier lieu, destiné ensuite à servir de réponse à quelques personnes avec qui j’ai discuté de ces questions et où, j’en suis certain, j’enfonce des portes déjà bien ouvertes par des gens que je n’ai pas, ou peu, ou très mal lus (les théoriciens de l’école de Francfort, par exemple).
Donc, lecteur, ne lis ce qui suit que si tu t’ennuies énormément aujourd’hui.

Les princes Sérendip

Il existe sur ce blog une catégorie nommée indices, que j’aimerais expliquer. Il ne s’agit pas d’indices au sens que ce mot a pour les statisticiens ou les économistes (indice des prix, indice de croissance, etc.) mais d’indices au sens  que l’on peut donner au mot dans une aventure de Sherlock Holmes ou plus encore dans le conte des trois princes Sérendip.

L’histoire des fils du roi Sérendip est un conte persan publié en Italie à la Renaissance, dans lequel trois princes, « après une solide éducation »1, avaient refusé de prendre la succession de leur père et étaient partis à la découverte des merveilles du monde. Au cours de leur première aventure, ils parviennent à décrire un chameau et ce que ce dernier transporte en se fiant à des détails qu’ils remarquent, comme la manière dont l’herbe est broutée, par exemple : le chameau est borgne, boiteux, a une dent cassée et porte une femme enceinte, du miel et du beurre. La description qu’ils font s’avère si précise que les trois jeunes hommes sont envoyés en prison, car on pense qu’ils ont volé l’animal. Cette histoire a inspiré à Voltaire un épisode de son Zadig, qui a à son tour influencé Edgar Allan Poe dans son Double assassinat dans la rue Morgue, premier roman policier de l’histoire de la littérature, mais aussi Arthur Conan Doyle. Hors littérature, cette histoire a influencé Georges Cuvier, qui pensait que l’on pouvait savoir à quoi ressemblait un animal en se fiant à ses empreintes et à ses fossiles et qui a fondé, sur cette base, la paléontologie. En référence aux contes de Sérendip, l’écrivain Horace Walpole a forgé le mot « sérendipité ». Il avait lu ces récits enfant et se souvenait que, sans l’avoir cherché, les princes Sérendip effectuaient des découvertes où leur sagacité et le hasard intervenaient2. Le mot « sérendipité », qui a un certain succès auprès des chercheurs et des étudiants, désigne donc le fait de collecter, sans but définitif, au hasard, des indices, qui permettent ensuite de faire de véritables découvertes.

C’est un peu le principe de la catégorie indices sur ce blog : une affiche, un spot publicitaire, un produit, un dispositif urbain quelconque m’interpellent, et je note leur existence sans savoir de quel changement ils sont la preuve ou le symptôme (quoique parfois j’en aie une petite idée bien sûr), mais en étant persuadé qu’ils signifient quelque chose. Il ne faut pas donner trop d’importance à l’anecdote, bien sûr, mais on aurait tort de ne jamais s’y intéresser.

De la valeur des représentations et des fictions

Au hasard d’une conversation sur un sujet sans aucun rapport, j’ai été repris sur un de mes arguments, ou plutôt sur ma méthode, qui consistait à utiliser le cinéma ou à la littérature comme exemples d’une réalité sociologique/anthropologique. Pour l’anecdote, j’affirmais que les papas parisiens de 2012 s’occupaient plus volontiers de leurs enfants en bas-âge que les pères de 1950 ou que ceux de l’époque de Périclès à Athènes, mais je n’avais, pour en attester, que des écrits, des films et autres représentations (ainsi bien sûr que les non-écrits, et les non-représentations : une omission en dit aussi souvent beaucoup). On m’objectait que ce genre de choses n’a aucune valeur, comparément aux études statistiques. Je maintiens pourtant ma position et j’aimerais l’expliquer un peu en détails.

Les aventures du «Mentalist» Patrick Jane n’en sont pas moins complètement absurdes dans leur déroulement, ne serait-ce que du point de vue des procédures administratives. Nous acceptons pourtant de les suivre parce que d’une part elles sont séduisantes, et d’autre part parce que cette série ne s’adresse pas tant à la réalité du monde policier qu’à cent soixante-dix ans de tradition du roman d’enquêtes (et notamment aux aventures du lieutenant columbo). Pour nous troubler un peu plus, les scénaristes se documentent assez sérieusement sur les techniques de manipulation en psychologie sociale : tout est faux, donc, mais contient une grande part de vrai. Un peu comme le journal télévisé, quoi, mais sans tentative de duperie.

Bien sûr, je suis conscient qu’il existe de nombreux biais dans le fait se servir des représentations comme miroir d’une réalité, puisque ce miroir est déformant, puisqu’il peut contenir une part plus ou moins élevée de propagande, de fantaisie ou de singularité anecdotique. Une représentation est par ailleurs souvent tributaire des canons du registre auquel elle appartient. C’est particulièrement clair dans les récits d’enquêtes policières, par exemple, où une énorme partie de ce qui est raconté ne se réfère pas à l’actualité et à la réalité du métier de policier, mais aux récits policiers antérieurs. J’ai déjà un peu abordé ce sujet dans les articles Les universitaires existent-t-ils, Bohemian Rhapsody et Les rêves, la fiction et la réalité, notamment.

Une particularité de la représentation, et cela s’observe très bien dans le contexte des médias de masse, est qu’elle modifie ce qu’elle décrit, qu’elle le crée parfois de manière performative, c’est à dire qu’elle peut influencer le comportement et la vision du monde de ses destinataires. Elle ne nous informe donc pas seulement sur l’air du temps présent, mais aussi sur ses mutations en cours et parfois sur leur avenir. Elle nous informe aussi, par déduction, sur les intentions des propagandistes et, selon le succès public ou critique de l’œuvre, sur la mentalité de l’époque. C’est ce qui me pousse à regarder de temps en temps le journal télévisé (qui est une représentation, évidemment), malgré son caractère informatif généralement superficiel : le visionner m’informe sur ce que les gens regardent, et sur la vision du monde qu’on leur sert et qu’ils veulent bien admettre.

Euphemia Ashby, l’héroïne de «True Women» (1997, d’après un roman paru quatre ans plus tôt), devenue une légende de l’histoire du Texas, se demande si on croira qu’elle a bien existé. La réponse à son interrogation est complexe : il y a bien eu quelqu’un de ce nom, mais on ignore si son rapport à l’histoire du Texas, à l’affreux mexicain Santa Anna, au gouverneur Houston, aux indiens, aux noirs, ont été ce qui est dit dans le récit. Et elle n’est pas seulement le fruit d’une reconstitution historique, car son féminisme militant, son rapport à l’amour, à l’esclavagisme, etc., auraient peut-être semblé incompréhensibles à ses contemporains et sont bien de notre époque à nous.

L’influence des médias de masse se produit de manière assez fine, car pour qu’un propos ait un véritable impact, il faut que ceux à qui il est destiné soient disposés à l’accepter. Ainsi, lorsqu’Alfred Hitchcock parlait d’espionnage, de terrorisme et de sabotage dans les années 1940 ou 1950, il était sans doute plus en phase avec l’opinion publique que quelques décennies plus tard, lorsqu’il a réalisé The Torn Curtain et Topaz, films dans lesquels sa compréhension de la géopolitique de son époque commençait à sembler datée — au même titre que son esthétique, du reste.
Celui qui veut trouver des indices anthropologiques dans des œuvres de représentation se retrouve embarqué dans un jeu intéressant, une équation à n inconnues qui réclame, forcément, un peu de finesse. L’œuvre contient des éléments de vérité inconscients3 ; des motivations purement esthétiques4 ; parfois des éléments documentaires assumés, fruits d’une recherche véritable ; des éléments sciemment mensongers qui nous informent sur les motivations et la vision du monde des menteurs et de ceux qui ont vu leurs films5 ; et ils sont par ailleurs soutenus par un projet explicite qui peut nous troubler : distraire, édifier, expliquer,…

«Transformers 3» est un film fantaisiste qui parle d’extra-terrestres capables de se transformer en automobiles. Conçu pour attirer des dizaines de millions de spectateurs de par le monde, son contenu est pris très au sérieux par l’armée américaine qui a offert une aide à la production en échange d’un droit de regard sur le scénario. L’image de l’armée des États-Unis doit invariablement rester celle d’une force fidèle à ses engagements, capable de défendre la Terre entière (suivant la théorie de l’Exceptionnalisme américain) et, si possible, toujours victorieuse — par exemple, et c’est un comble, dans le «Pearl Harbour» de Michael Bay (aussi le réalisateur de «Transformers») où la défaite historique de Pearl Harbour est présentée comme une péripétie rapidement vengée par les bombardements sur la ville de Tokyo.

Évidemment, à la suite de Roland Barthes, d’Umberto Eco et de bien d’autres, je pense qu’une enquête menée par le biais des représentations doit se défier des hiérarchies esthétiques : une chanson populaire médiocre peut avoir plus de valeur sémiologique ou documentaire que l’excellent poème d’un grand auteur, et si de grands cinéastes nous ont bien parlé de la condition humaine, ils nous permettent sans doute moins d’étudier l’époque qui les a produits que des œuvres qui croient ne véhiculer aucun discours, ou qui se trompent sur la teneur du discours qu’elles véhiculent, comme telle ou telle comédie à la mode, ou comme un film publicitaire, pourtant censé appartenir au royaume de la fausseté et, puisque c’est même sa raison d’être, de la manipulation.
Je ne suis pas en train de dire que la valeur esthétique d’une œuvre ne m’intéresse pas, bien sûr. Au contraire, je crois très fort en la création artistique comme moyen d’apprendre à voir le monde, et à s’éduquer aux images, notamment, et je suis bien sûr sensible, hors tout aspect utilitaire précis, au plaisir de la délectation que provoque une œuvre d’art.

L’objectivité

Passons à présent à la question des chiffres, que l’on me présentait comme seul et unique moyen de décryptage du monde.
Je pourrais difficilement contester l’utilité des chiffres objectifs, des études normées et épistémologiquement rigoureuses. Ils permettent de faire apparaître des faits qui vont contre les illusions du « sens commun », ou qui sont imperceptibles à l’œil nu. Par exemple l’apparition d’une épidémie ou l’augmentation de la proportion de célibataires dans une société.
Pourtant, tout ne se mesure pas, et même ce qui se mesure donne souvent plus d’information sur celui qui étudie que sur l’objet étudié — par exemple les statistiques relatives à certains âges seront différents selon le découpage des âges qui a cours dans la société en question : on sait que les limites de l’enfance, de l’adolescence, de l’âge adulte ou de la vieillesse varient énormément selon les lieux et les époques. Enfin, comprendre ce qui est mesuré réclame souvent bien plus de travail et de rigueur que d’effectuer la mesure elle-même, et la manière dont les données sont livrées, traduites visuellement, peut relever de la propagande ou de la désinformation — pensons simplement aux statistiques sur la valeur prophylactique de tel ou tel aliment, où un minuscule écart statistique se transforme en une nouvelle qui arrange toute une industrie : « le vin rouge permet d’éviter l’infarctus », etc.

Enfin, les études chiffrées peuvent avoir un effet terrible sur ce qu’elles mesurent : elles poussent à la malhonnêteté. Pour être bien placé dans le classement dit « de Shanghaï », une université recrutera des enseignants « stars » au détriment de sa mission d’enseignement ; pour satisfaire les exigences chiffrées en termes de rendement, les policiers se concentreront sur les affaires faciles à élucider et négligeront les autres ; pour obtenir des chiffres d’affaire en hausse constante, des dirigeants d’entreprises peuvent saborder la rentabilité de leur société à long terme ; etc.6

De même la photographie ou l’enregistrement sonore, moyens mécaniques et relativement objectifs de captation de phénomènes physiques, ont permis d’observer le monde qui nous entoure d’une manière complètement neuve. Le film, et notamment l’accélération, le ralenti et l’arrêt sur image, constitue aussi un incroyable outil mécanique de compréhension du monde : l’analyse des mouvements par Muybridge ou Marey, la compréhension de la formation des nuages, des mouvements des fluides, etc., tout ça a été rendu possible par la maîtrise du temps des images animées. Si je parle d’une objectivité relative, c’est pour deux raisons. La première est qu’il existe de nombreux facteurs qui nuisent à l’objectivité de l’outil de captation : qualités techniques, mais aussi intervention de l’opérateur, contexte de présentation (la légende d’une photo change son sens, par exemple). La seconde raison, c’est que les objets actuels sont intelligents, et vont l’être de plus en plus, et que cette intelligence signifie qu’ils interprètent ce qu’ils captent — comme par exemple ces appareils photo actuels qui attendent que le sujet sourie pour faire le cliché, ou de manière plus banale, les logiciels embarqués des appareils numériques qui équilibrent les couleurs des images en fonction de choix effectués en amont par les ingénieurs qui les ont conçus.
Une photographie peut être fausse, et un tableau, ou un dessin, être vrais.

Les livres sur les champignons illustrés par des photographies causent plus d’erreurs et d’intoxications que les livres illustrés par des dessins. Un (bon) dessin de champignon est la synthèse de ce que le dessinateur sait sur sa variété, tandis que la photographie, malgré son exactitude, se contente souvent de montrer un instantané, un cas particulier (état de l’objet, éclairage, environnement,…). De plus, le dessin peut représenter l’impression subjective que l’on a d’un objet. Bien sûr, le talent du dessinateur comme du photographe entrent en ligne de compte (Photos et dessins trouvés sur le web. Désolé pour les auteurs, je n’ai pas retenu les crédits précis).

Pour finir, je revendique le droit à une certaine finesse, et celui de m’intéresser à tout, de faire feu de tout bois, de trouver un sens important à un film de série Z comme à une statistique de l’Insee.

La magie

L’image est encore autre chose qu’une simple représentation, c’est à dire un objet qui renverrait de manière plus ou moins fidèle à une réalité. Le jeune Florian Duchesne me racontait une anecdote vécue. Alors qu’il dessinait quelqu’un dans le métro, la personne qui lui servait de modèle a brutalement saisi son dessin et l’a déchiré rageusement avant de partir sans s’expliquer.
Qu’est-ce qui a pu passer dans la tête de la personne qui a déchiré le dessin ? Son intimité n’était pas violée par le dessin qu’il a déchiré, puisqu’il s’agissait d’une trace dessinée sur une feuille de papier et non d’une captation « objective » comme une photographie ou un film. Un dessin ne constitue pas un témoignage de ce qu’il représente, on ne peut pas l’utiliser comme preuve, il n’est qu’un dessin. La loi reconnaît un « droit à l’image » des particuliers lorsque ceux-ci apparaissent sur un cliché ou une vidéo7, pas sur un dessin. La loi reconnaît tout de même un pouvoir aux images dessinées ou peintes si celles-ci ont servi à commettre un crime ou un délit – un appel au meurtre ou la publication de propos diffamatoires, par exemple.
Légalement, donc, le modèle excédé a eu totalement tort, il ne disposait d’aucun droit sur l’image qu’il a déchiré, et donc, il a endommagé un objet qui n’était pas sa propriété.
Ce qui m’intéresse, c’est de me demander comment cette personne a pu un instant se sentir dans son bon droit, et en quoi le dessin la menaçait. Sa réaction rappelle celle des Cheyennes qui voyaient dans l’appareil photographique une menace : l’objet, en capturant leur image, volait leur âme, et certains portaient même sur eux un talisman censé l’empêcher. On sait que dans de nombreuses régions du monde, les premiers photographes ont eu du mal à convaincre les populations que leur image, fixée sur le papier, ne leur enlevait rien, ne les rendrait pas malades ou ne servait pas à leur jeter un sort. Parfois, la crainte a disparu, mais pas la croyance dans le caractère magique de la photographie, qui a fini par être intégrée à des rites religieux.
Ce rapport magique à l’image n’a pas attendu la photographie pour exister. Nous ignorons et nous ignorerons sans doute toujours la signification véritable des dessins que nos ancêtres préhistoriques traçaient dans des grottes presque inaccessibles8, mais il est probable que ces dessins aient eu un usage rituel.

Un joli cheval sur les parois de la grotte de Lascaux, ou de son imitation Lascaux 2. On ignore les intentions de l’artiste, mais on est à peu près certain que la religion des humains, pendant plus de trente mille ans et jusqu’à l’avènement des sociétés agricoles, a été une forme d’animisme/chamanisme, où il n’est pas absurde de penser que les dessins aient pu avoir une utilité magique.

Plus proche de nous, on se souviendra que le second (le second !) des dix commandements reçus par Moïse en haut du mont Sinaï proscrit absolument la représentation dessinée ou sculptée : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point ; car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fais miséricorde jusqu’en mille générations à ceux qui m’aiment et qui gardent mes commandements ». Avant le XIXe siècle, la règle a été prise très au sérieux parmi les juifs.
On sait que l’Islam est tout aussi opposé aux images. Le Coran (parole directe de Mahomet) ne développe pas de position claire sur la représentation artistique et se contente de proscrire l’idolâtrie, mais les hadits (parole transmise par des tiers), sont parfois très virulents et affirment notamment que, le jour de la rétribution, les images se feront donner une âme et tourmenteront leurs auteurs : « tout peintre ira en enfer. On donnera une âme à chaque image qu’il a créée, et celles-ci le puniront dans la Géhenne (…) si tu dois absolument en faire, fabrique des arbres et tout ce qui n’a pas d’âme » ; « Ceux que Dieu punira le plus sévèrement au jour du Jugement sont ceux qui imitent les créations de Dieu » ; « Gabriel est venu vers moi et m’a dit : nous, les cohortes d’anges, n’entrons pas dans une maison où se trouvent un chien, l’effigie d’un corps ou un pot de chambre »9. Celui qui dessine est un blasphémateur, puisqu’il se hisse au niveau de Dieu : « Qui donc est plus criminel que ceux qui ont dessein de créer des êtres pareils à ceux que j’ai créés ? Qu’ils essaient donc de créer un grain de blé ! Qu’ils essaient donc de créer une fourmi ! »
Au contact de l’Islam, les chrétiens byzantins se sont posés la question des images, négligée depuis des siècles et qui constituait un des premiers points qui ont éloigné le Christianisme du Judaïsme. Dans l’empire Byzantin aux 8e puis au 9e siècle, donc, une violente querelle a opposé les iconodules et les iconoclastes, les premiers vénérant les images pieuses et les second y voyant de l’idolâtrie et s’inquiétant du sort des représentations : si une partie d’un saint se trouve dans une icône, alors que se passe-t-il si cette icône est souillée ou détruite ? Cette querelle théologique a provoqué des émeutes, des destructions d’images, bien sûr, mais aussi d’édifices religieux, et a même fait des morts, notamment sous le règne de l’empereur Constantin V. La guerre des images s’est terminée par une restauration du culte des icônes dans toute l’église orthodoxe.
Chez les chrétiens d’occident, qui ont très tôt utilisé l’image comme support pédagogique, la question des représentations s’est posés à l’époque de Tertullien (3e siècle) puis surtout à l’aube de la Réforme, notamment avec Ulrich Zwingli, Jean Calvin, ou avec les Anabaptistes, qui se référaient à l’ancien testament pour proscrire les représentations religieuses, voire les images en général — tandis que Luther, lui, a utilisé l’image pour illustrer sa Bible. Jérôme Savonarole, précurseur florentin de la Réforme, s’en est quand à lui pris aux objets aptes à détourner de la foi, notamment les images. Sous son influence, Sandro Botticielli a lui-même détruit nombre des ses œuvres.

Le Patriarche Jean le Grammairien, intercesseur entre l’empereur romain d’orient iconoclaste Théophile et le calife Mamoun. Bien qu’ils se soient affrontés, les trois hommes avaient une bonne raison de s’entendre : ils étaient tous iconoclastes, c’est à dire qu’ils étaient opposés aux images. Seule Théodora, l’épouse de théophile, était une fervente partisane des images.

En dehors de toute opération surnaturelle, il existe bien une magie dans le dessin. Derrière un dessin,  il y a une intention, un projet, le mouvement d’une main, l’énergie d’une personne. Et ce n’est pas tout. En trois traits, on peut évoquer ou créer un monde, on peut même donner une sorte de réalité à quelque chose qui ne pourra jamais exister dans le monde tangible, comme un homme en justaucorps qui vole au dessus des gratte-ciels ; la faune et la flore d’une planète extraterrestre ; ou encore un projet architectural que les lois de la physique rendent totalement utopique. Et tout cela en se contentant de maculer une surface. Le texte, bien entendu, ou le récit, permettent le même genre de magie : créer des choses avec des mots ou des gribouillis.

Les représentations, les images, c’est un sujet sérieux, finalement.

  1. Je note, dans le conte des frères Serendip, l’insistance sur le fait que les princes sont dotés « d’une solide éducation » et que leur travail est désintéressé. Appliqué au domaine de la recherche, nous sommes donc assez éloigné de la politique d’excellence basée sur des indicateurs qui se veulent rationnels. En ces temps de changements de gouvernement, j’espère que notre ministre préposé à l’enseignement supérieur et à la recherche saura s’en inspirer et balayera les erreurs coûteuses des années passées, comme celle qui consiste à croire qu’on peut trouver quelque chose de nouveau en sachant d’avance et avec précision ce que l’on cherche, ou comme d’imaginer que tout se mesure et se compare sur une même échelle. [↩]
  2. Certains utilisent le mot « sérendipité » pour décrire une exploration par le hasard pur, par la dérive au sens de Guy Debord. Ce n’est pas un contresens, mais je m’intéresse plus, pour ma part, à l’idée de la collecte d’indices. [↩]
  3. Par exemple, bien que ça ne soit le propos principal d’aucun d’entre eux, ou quasiment, les films issus de telle ou telle culture nous renseignent sur la manière dont on se sert (ou pas) d’une fourchette et d’un couteau, dont on s’assoit et dont on se comporte à table. [↩]
  4. Rappelons-nous Paul Véronèse, qui avait placé dans son Repas Chez Lévi un homme saignant du nez, non pour ce que cela apportait au tableau en termes de signification mais pour des raisons de composition chromatique — c’est du moins ce qu’il a expliqué à l’Inquisition qui l’interrogeait sur ce détail troublant. [↩]
  5. Savoir que l’armée américaine a exigé et obtenu un droit de regard sur le contenu idéologique de Transformers 3, qui raconte l’histoire d’extraterrestres capables de se transformer en voitures, me semble en soi tout à fait passionnant, par exemple. [↩]
  6. Hors des choix purement politiques, la naïveté envers les chiffres est le gros reproche que je ferais aux différents gouvernement sortant : université, police, santé, budget,… Les indicateurs me semblent avoir été plus importants que ce qu’ils mesuraient. Il n’est malheureusement pas certain que les successeurs de Nicolas Sarkozy et François Fillon soient plus avisés sur ces questions. [↩]
  7. Notons qu’il n’est a priori pas interdit de photographier une personne dans l’espace public, mais la personne doit donner son accord si l’on veut que la photographie soit publiée [↩]
  8. Nous ne savons pas si les hommes préhistoriques dessinaient beaucoup en dehors des grottes, car c’est justement parce qu’ils se trouvaient dans ce milieu protégé de la lumière et de l’air que ces dessins sont parvenus jusqu’à nous. Sans doute ne dessinaient-ils pas que dans des grottes. [↩]
  9. Pour en savoir plus, lire l’article Représentation figurée dans les arts de l’Islam, sur Wikipédia. [↩]