Profitez-en, après celui là c'est fini

Le journal électrique (1879)

août 17th, 2012 Posted in Brève, publication électronique, Vintage | 1 Comment »

La presse transmise par l’électricité n’a pas attendu Internet, ni même As we may think (1945), le célèbre article de Vannevar Bush, pour être imaginé. L’extrait sur lequel je viens de tomber est vieux de 130 ans, tout de même.

Le texte qui suit décrit la vie (future) en 1937, avec entre autres le chauffage électrique, le vote des femmes, les mariages « inter-raciaux », et, donc, la presse que l’on reçoit directement chez soi, comme un fax :

Mr Wanlee […] se rendit dans un coin de la pièce où une bande sans fin de papier imprimé, large d’environ trois pieds, sortait lentement de rotatives silencieuses et tombait en feuilles nettes dans un panier d’osier placé sur le sol pour les recevoir. Mr. Wanlee pencha sa tête sur la large bande de papier et commença à lire avec attention.
« vous prenez le Contemporaneous News, j’imagine, » dit l’autre.
« Non, je préfère le Interminable Intelligencer, » répondit Mr Wanlee
« Le Contemporaneous est trop proche de ma manière de penser. Pourquoi est-ce qu’un homme sensé lirait le journal de son propre parti ? Il est plus sage de se tenir au fait de ce que ses opposants politiques pensent et disent. »

The Senator’s daughter 1879, Edward Page Mitchell

L’auteur, Edward Page Mitchell, était journaliste. Auteur de science-fiction méconnu, il a imaginé une quantité d’objets ou de faits sociologiques qui ont fini par exister ou par devenir des lieux-communs de la science-fiction, comme la machine à voyager dans le temps (et même la question de la boucle temporelle), idée qu’il a eu quinze ans avant H.G. Wells.
Je reparlerai bientôt de cet étonnant inconnu, qui est quelque chose comme le chaînon manquant entre Edgar Allan Poe et Edgar Rice Burroughs.

(illustration : extrait de la peinture The Brown family, par Jonathan Eastman Johnson, vers 1869)

Comic-book électronique interactif (1988)

juillet 4th, 2012 Posted in publication électronique, Vintage | 2 Comments »

Un vieil exemple de projet de livre électronique, dans le film Big (1988).
Dans cette fable fantastique, Josh est un enfant de douze ans qui se retrouve dans le corps d’un adulte (Tom Hanks). Il fait alors une carrière fulgurante dans une multinationale du jouet où ses goûts rendent caduques toutes les études en marketing et où son âme d’enfant lui épargne l’ambition et les guerres de pouvoir. Au cours d’une présentation, il propose un jouet révolutionnaire : un comic-book électronique.
Il explique que ce livre embarque un écran plat sur lequel apparaissent les cases de la bande dessinée. Lorsque  l’on arrive en bas d’une page, on doit faire un choix, qui déterminera la suite du récit. Le support vaut 19 dollars, et il est possible de changer de livre (sans changer le dispositif de lecture) en y insérant un nouveau disque. Il est expliqué dans le film que tout ceci fonctionne grâce à une puce électronique et à un programme très simple.

Sur le schéma, on remarque que l’interactivité est gérée au clavier et non avec un joystick, une souris ou de manière tactile. Josh, au début du film, joue à un jeu d’aventure interactif inspiré par Colossal Cave Adventure (à moins que ça ne soit une de ses versions tardives), le pionnier des jeux de ce genre, créé au début des années 1970, pendant ses loisirs, par Will Crowther, un programmeur qui voulait distraire ses filles avec un jeu inspiré par sa visite d’une authentique grotte et par sa pratique des jeux de rôle. Dans la première version commercialisée du jeu, toute l’action se déroulait en ligne de commande : un texte décrivait les lieux et l’action, et le joueur agissait sur le cours du récit avec des ordres simples : « use key », « go north », « take rope », etc. Au fil des versions, le jeu s’est étoffé, par l’ajout d’illustrations, et en permettant l’utilisation de phrases plus élaborées de la part du joueur.
Commercialisé en 1976, le jeu a inspiré Scott et Alexis Adams, les fondateurs de Adventure International (1978), et Ken et Roberta Williams, les fondateurs de Sierra Online (1979), deux jalons de l’histoire du jeu d’aventure et de l’histoire de la « micro-informatique », puisque l’on ne jouait pas à ces jeux dans des salles d’arcade mais chez soi, sur son Apple II ou sur son Tandy TRS-80.

L’application montrée est plutôt dans l’air du temps : le jeu Dragon’s lair date de 1983, le logiciel Hypercard de 1987, et l’on est en pleine effervescence autour du vidéodisc et du cd-roms interactifs, qui tenteront une percée grand public, sur support dédié et non plus sur ordinateur, trois ans plus tard avec le CDTV de Commodore et le CD-i de Philips et Sony. Même si je n’en connais pas une foule d’exemples, il existe dans la science-fiction des évocations de livres électroniques plus anciennes que celle-ci, par exemple dans 2001: a space oddysey (1968). La « liseuse » de comic-books présentée par Josh dans Big n’en est pas moins très proche des dispositifs électroniques de lecteur que l’on produit actuellement, près de vingt-cinq ans plus tard.

Master de création littéraire

juillet 2nd, 2012 Posted in Brève, Études, publication électronique | 31 Comments »

En France, de nombreux étudiants s’inscrivent en lettres modernes dans le but plus ou moins avoué de pratiquer professionnellement l’écriture, mais ces études sont focalisées sur l’analyse de textes, et certainement pas sur la production littéraire. Si les études en composition studies ou writing studies sont fréquentes en Amérique du Nord, il n’en existe pas en France à ce jour, ou plutôt il n’en existe plus depuis des décennies, ou des siècles : art poétique, rhétorique, stylistique, ont longtemps fait partie du cursus des écoliers, puisque l’on jugeait naturel que l’élite lettrée soit capable de s’exprimer, de comprendre des textes et de construire un discours.
Il faut signaler que l’école supérieure de l’Image, à Angoulême, et l’Université de Poitiers, collaborent depuis 2008 pour faire vivre un Master de création en bande dessinée, auquel j’ai l’honneur et le plaisir, modestement, de collaborer.

Avec beaucoup d’ambition, l’Université du Havre et l’École supérieure d’art et de design Rouen-Le Havre ont décidé de se lancer dans une belle aventure : la création du tout premier Master de création littéraire en France, et semble-t-il, en Europe francophone. L’Université dispensera des cours théoriques sur la littérature, tandis que l’école d’art, où l’on dispose d’une expertise certaine en termes de capacité à produire, organisera des ateliers d’écriture.
pour l’année 2012-2013, la coordination du « parcours » sera assurée par l’écrivain Philippe Ripoll. Du côté école d’art, les enseignants mobilisés sont pour l’instant les plasticiennes Béatrice Cussol et Élise Parré, qui ont une longue pratique des ateliers d’écriture, la graphiste Brigitte Monnier, qui travaille avec des membres de l’OuliPo (cf. photo d’illustration), et moi-même, qui vais traiter les questions de publication numérique. Un dernier enseignant, en cours de recrutement, rejoindra l’équipe. Du côté de l’Université, des cours théoriques sur des périodes de l’histoire de la littérature seront dispensés. Enfin, des intervenants extérieurs professionnellement engagés dans les questions d’écriture (éditeurs, écrivains,…) seront régulièrement invités.

La rentrée au niveau Master 1 aura lieu en octobre prochain. Les inscriptions sont ouvertes en ce moment même, et la sélection des étudiants se fait sur dossier et peut-être aussi sur entretien, comme c’est la tradition en école d’art. On peut obtenir plus de renseignements sur le site de l’Université, sur la page facebook de la formation et sur le site de l’école d’art Rouen-Le Havre.

La redevance sur les ordinateurs

juillet 1st, 2012 Posted in Écrans et pouvoir, indices, Les pros | 25 Comments »

Une vieille idée ressort du placard, mise à l’étude par la ministre de la culture Aurélie Filippetti : appliquer la redevance audiovisuelle aux écrans d’ordinateur.
Si une telle loi était votée, chaque foyer fiscal disposant d’un ordinateur serait astreint à payer 125 euros par an, exception faite des foyers qui s’acquittent déjà de la redevance parce qu’ils déclarent l’usage d’un téléviseur, des foyers fiscaux où l’on n’utilise pas d’ordinateur, et de ceux qui sont exemptés de taxe audiovisuelle du fait de leur pauvreté1.

L’idée n’est pas inédite. En 2009, notamment, on a proposé d’assujettir à la redevance les personnes dont l’abonnement à un fournisseur d’accès à Internet permet de recevoir des chaînes de télévision. De nombreuses années plus tôt, lors de l’éclosion de l’ordinateur dit « multimédia », je me souviens qu’on avait étudié la possibilité d’appliquer la redevance aux personnes  qui disposaient sur leur ordinateur d’une carte « tuner », permettant de recevoir la télévision. En 2008, les fournisseurs d’accès à Internet se sont vus imposer de contribuer à un » Compte de soutien à l’industrie de programmes », qui les contraint à reverser un pourcentage de leur chiffre d’affaires au Centre national du cinéma. Et je ne parle pas des taxes censées compenser la « copie privée » qui sont appliquées aux opérateurs télécom et aux supports de stockage puis servent à nourrir l’immense machine de gestion des droits et dont le reliquat est reversé aux musiciens en fonction de leurs revenus : quand nous achetons une clef USB de 16 Giga-octets, ce ne sont pas moins de deux euros qui atterrissent dans la poche de David Guetta, de Mylène Farmer et de Johnny Halliday. Le tarif est indexé sur le méga-octet et s’applique aussi, depuis cette année, aux tablettes multimédia2.

Vendredi dernier, à «La Tapisserie», Albertine Meunier, Etienne Gatti, Julien Levesque et Margherita Balzerani organisaient un banquet funéraire pour le Minitel, qui vient d’être définitivement retiré du service.

Les mesures qui visent à appliquer la redevance aux ordinateurs ne sont pas complètement indéfendables : c’est cette taxe qui finance les chaînes de télévision et de radio publiques, plus encore depuis qu’elles ne diffusent plus de publicités après vingt heures3, et il est exact que beaucoup de gens utilisent leur ordinateur pour regarder la télévision, soit par le biais des différents systèmes de diffusion mis à disposition du public par les opérateurs ou par les chaînes (mais personne ne les a forcés à mettre en place ces systèmes, il me semble), soit par les extraits déposés par des particuliers sur des plate-formes de stockage et de diffusion de vidéo.
Dans le même temps, les statistiques affirment régulièrement que le public se lasse de la télévision, et je ne me sens pas très original lorsque je dis que je la regarde moins que jamais. Un peu de chaînes d’information (privées !) et le Grand journal sur Canal+, quelques talk-shows tels que le très plaisant Ce soir ou jamais, et parfois (généralement attiré par des commentaires sur Twitter…) l’interminable On n’est pas couchés… Voilà à peu près tout ce que je visionne, sauf en périodes d’élections comme récemment. Et, bien que ce média me semble d’une plus grande qualité, je n’écoute jamais la radio, hors de l’émission Place de la Toile, une heure chaque samedi.

Avec les technologies actuelles, il serait extrêmement facile de savoir qui écoute ou regarde quoi en permanence, et d’organiser un système de paiement adapté. Mais à l’inverse, les sociétés de gestion de droits d’auteur ou les chaînes de télévision tentent de se faire financer de manière forfaitaire, ce qui permet surtout une utilisation opaque de l’argent collecté. Elles cherchent à être bénéficiaires de rentes et à survivre au désintérêt progressif du public pour leurs produits. J’aurais bien une suggestion pour Aurélie Filippetti : revendre France 2, qui n’apporte pas grand chose en tant que chaîne du service public, mais qui coûte très cher et dont les animateurs « stars » sont un peu trop généreusement rémunérés : autour de 40 000 euros mensuels pour Laurent Ruquier, Michel Drucker, Nagui ou Jean-Luc Delarue, par exemple. Je ne pense pas que d’autres agents de l’état soient aussi bien payés que ceux-ci. On prétend que ces animateurs partiraient pour le privé s’ils étaient moins payés. Peut-être, mais, et alors ? Je suis certain que des gens de grand talent se dévoueront pour occuper le poste au quart de ce tarif, et le service public n’est pas là pour se placer en concurrence du privé, mais pour proposer des services que le privé ne pourra ou ne voudra jamais proposer. Et France 2, ce n’est ni la TSR ni la BBC…

Mais bon, cessons de cogner sur l’audiovisuel public, même s’il le mérite. La taxe proposée me pose un problème pour une autre raison : elle est le marqueur d’une profonde incompréhension du « numérique » par nos « élites », ou peut-être pire que ça, un refus militant de ce que représente le « numérique ».

Au journal de 20h du 26/08/1997, Daniel Bilalian se félicite de la mise au point d’un prototype de Minitel permettant d’accéder au réseau Internet. Le sujet évoque la «guerre technologique mondiale» dont personne ne sait qui la remportera : ceux qui proposent Internet sur ordinateur, sur télévision ou sur Minitel. Photo prise à «La Tapisserie».

Les décideurs français n’ont jamais beaucoup aimé la micro-informatique, dont ils semblent pathologiquement incapables de comprendre l’intérêt. J’ai déjà raconté, je pense, mon expérience des hauts-fonctionnaires alors que je faisais mon service national au ministère des affaires sociales : plus on montait dans les étages et moins on trouvait d’ordinateurs, réputés être un outil de secrétaire, et pour cette raison, un objet technique et sans plus de noblesse qu’une ventouse pour déboucher les sanitaires. Même la personne qui dirigeait toute l’informatique du ministère et des hôpitaux de France ignorait la différence entre un écran d’ordinateur et un ordinateur, n’avait qu’une idée extrêmement vague de l’utilité précise de l’engin, et n’aurait jamais pu comprendre qu’un objet puisse être à la fois un hobby, un outil de production, un dispositif de communication et un média.
Je soupçonne même que ce mélange des genres a été et reste une gène chez certains, à un niveau politique. Que le public dispose d’une capacité personnelle à produire et à s’exprimer, qu’il dispose de son destin, finalement, va à l’encontre des philosophies qui ont cours pour une grande partie de la droite comme pour une large partie de la gauche, deux camps objectivement alliés, pour des raisons différentes (les traditions marxistes et bourgeoises, pour faire court), dans la méfiance envers la liberté des citoyens face à l’information, à la création, et sans doute aussi à la mobilité sociale.

Il faut refuser cette taxe, non pas pour les cent-vingt-cinq euros qu’elle coûtera (à titre personnel, du reste, je paie déjà la redevance audiovisuelle, donc j’en serai exempté), mais pour le symbole : assimiler l’ordinateur et le réseau à un téléviseur, c’est refuser de voir que les gens y trouvent d’abord ce qu’ils apportent eux-mêmes, c’est refuser le partage de contenu, c’est refuser la coopération entre internautes, c’est refuser le bouleversement hiérarchique que représente le réseau, dont les « habitants » ne sont pas les passifs récepteurs d’un contenu officiel, venu d’en haut, mais les acteurs de leur existence en ligne. Les taxes sont aussi un moyen pour refuser que certaines choses soient gratuites, et puissent donc échapper aux impératifs de rentabilité.
Le péril est grand en ce moment, car les politiques ne sont plus isolés et plusieurs acteurs de l’économie « numérique », tels que Facebook ou Apple, semblent partager le même but : verrouiller Internet.

Il ne s’agit pas d’argent, mais avant tout, de pouvoir.
Ce qui est souvent la même chose, certes.

(les tweets reproduits ci-dessus ont été piqués, comme il est indiqué, à François Bon, très remonté à l’idée de ce projet de taxe. Voir aussi l’article Création et Internet : la taxe ou la pax, par Calimaq, qui prédisait il y a quelques mois que nous réentendrions parler de ce projet. fluidité d’Internet (et contre sa taxation) par Isabelle Pariente-Butterlin. Sur un sujet connexe, lire aussi cette tribune du footballer Vikash Dhorasoo qui témoigne de la manière dont l’argent tue le plaisir du sport)

  1. On parle toujours de « foyers modestes », mais « pauvres » me semble finalement plus juste que « modestes ». [↩]
  2. Je connais très mal l’actualité des taxes liées au financement de la « culture » par l’économie numérique : les pourcentages et les modalités sont révisés en permanence, et l’Union européenne fait régulièrement pression pour supprimer celles qui lui semblent iniques. [↩]
  3. Plus de publicité avant vingt heures est une mesure plutôt agréable pour le spectateur, et très légitime. Mais France 2 et France 3 diffusent toujours de publicités en journée, notamment au milieu des programmes destinés aux enfants, qui restent scandaleusement saturés de réclames, notamment à l’approche des fêtes de Noël. [↩]

Trois jours sans connexion

juin 20th, 2012 Posted in Interactivité, Personnel | 18 Comments »

On connaît les récits de naufragés ou de rescapés perdus dans le Pacifique, sur un radeau, sur une île, en haut d’une montagne, dans la jungle, coincés dans des grottes souterraines… Ils ont dû apprendre à survivre, ils ont connu des privations terribles, ils ont parfois dû se nourrir de manière dégradante ou pire, pratiquer l’anthropophagie. Ces histoires sont toujours édifiantes et laissent chacun avec le sentiment difficilement vérifiable que, dans des conditions extraordinaires, on peut en venir à se conduire de manière extraordinaire, comme cet homme qui, après avoir passé plusieurs jours le bras coincé sous un rocher, a fini par s’amputer volontairement avec un couteau pour se dégager.

Le film 127 hours, de Danny Boyle, avec James Franco. Je ne l’ai pas vu, à vrai dire.

Je pense à tous ces gens aux destins terribles depuis lundi matin, car je n’ai plus Internet. Au réveil, en effet, la ligne téléphonique était muette, et la connexion asdl, envolée. Il y a eu un orage d’une grande violence, et à l’évidence, cela a endommagé plusieurs lignes, par exemple celle de ma dentiste, ce qui m’arrange bien dans un sens puisque je sais d’expérience que les opérateurs téléphoniques ne sont pas très rapides à s’occuper des problèmes isolés mais nettement plus pour réparer des pannes collectives.
D’autres lignes du quartier ne sont pas touchées, notamment celle de mon frère qui habite à l’étage du dessous et celle de mon voisin. Grâce à leurs bornes Wi-fi, je parviens à me connecter, mais uniquement depuis un netbook qui est certes d’une grande vaillance mais dont l’écran est bien petit, dont le clavier m’astreint à une position un peu étriquée, et qui, par manque de puissance de calcul et de stockage ne saurait servir à tout. Cette petite machine est partagée entre les différents membres de la famille, ce qui ajoute à l’inconfort puisque chacun de nous a quelque chose d’important à faire : vérifier des informations, lire ses e-mails, ou exister sur les réseaux sociaux.
On va me dire que j’exagère un peu en comparant ma situation à celle des rescapés héroïques dont il était question en introduction. J’en conviens. Cependant, cela faisait des années que je n’avais pas eu un problème de connexion de ce genre, et mes rares moments de privation dans le domaine sont temporaires, volontaires et préparés – liés aux vacances ou aux déplacements. Si le fait de ne plus avoir de ligne téléphonique ne me fait pas souffrir – je n’aime pas beaucoup le téléphone et je n’en ai toujours pas de mobile –, l’absence de connexion et l’incertitude quand au retour de celle-ci m’est nettement plus douloureuse.

En 1995, dans le film The Net, Sandra Bullock découvrait qu’elle avait eu tort de déporter toute son existence sur Internet, puisqu’en cessant d’exister sur la toile, elle cessait d’exister tout court. Un peu prématuré (à l’époque le président Chirac ne savait pas ce qu’était une souris d’ordinateur) mais bien vu !

Trois jours seulement ont passé et je mesure à quel point je suis devenu dépendant du réseau. Dès que je termine d’écrire une phrase ou de saisir trois bouts de code, j’ai tendance à vouloir aller lire mes e-mails ou Twitter. Et le reste du temps, j’ai le réflexe permanent d’aller vérifier l’orthographe d’un nom ou la syntaxe d’une commande Java, de me documenter sur les sujets auxquels je travaille,  de lire ou d’écrire des articles. Les notes de mes étudiants, le numéro de téléphone de mon hôtel, tout se trouve sur Internet, et n’est plus ni dans ma documentation « papier », ni sur mon ordinateur, ni dans ma tête pleine de trous. En fait, j’utilise même Internet pour savoir le temps qu’il fait dehors plutôt que d’aller voir à la fenêtre. Bien que mon ordinateur contienne énormément de choses – par exemple tous les e-mails envoyés ou reçus depuis 1998 –, il me semble subitement inutile et inutilisable dès qu’il n’est plus connecté. C’est un sentiment erroné et très étrange qui, en réalité, m’effraie un peu en me faisant vérifier à quel point ma vie intellectuelle et mon existence sociale sont dépendantes du bête fil de cuivre qui me relie au réseau mondial. Le plus étrange est encore de considérer le chemin parcouru : j’ai découvert le réseau en 1995, j’ai pris mes premiers abonnements (des mois d’essai gratuit chez Compuserve, AOL,…) l’année suivante, et mon premier abonnement régulier (au sens où je n’ai plus jamais cessé d’être abonné à un service ou à un autre) fin 1996. Quinze ans de connexion ininterrompue, d’abord par le biais de modems utilisant les fréquences audibles de la ligne téléphonique, puis en haut-débit, parmi les premiers, à une époque où un installateur venait clouer le filtre adsl au mur pour que ça fonctionne.

Un modem 28 800 bauds. Il lui fallait une bonne minute pour charger une image comme celles qui se trouvent sur cette page. Et c’était pourtant un luxe, car aux débuts d’Internet en France, la norme était plutôt aux modems 14 400 bauds.

En 2004, j’ai vécu une expérience traumatisante : plus d’adsl, pour une raison inconnue et que mon opérateur, Club-Internet, n’arrivait pas à résoudre. En changeant de fournisseur d’accès (pour Cegetel, seul susceptible à l’époque de faire une manipulation physique sur la ligne et donc, de corriger la panne), le problème a été réglé, mais cela avait tout de même pris plusieurs semaines, un bon mois et demie, peut-être même deux. Pendant tout ce temps, il avait fallu revenir au « vieux » modem, avec le son irritant de sa porteuse que j’avais cru ne plus jamais entendre, sa lenteur à se connecter, la lenteur de la circulation des données,… Et ça a été une véritable période de déprime numérique, il était difficile de travailler efficacement. Huit ans plus tard, l’effet me semble encore bien pire, la dépendance de chaque membre de la famille au réseau mondial et au confort de l’ordinateur personnel semble totalement irréversible. Et la question n’est pas uniquement celle des outils et des données qui se trouvent ligne, c’est, je pense, le fait de perdre la sensation d’être dans le flux qui provoque une forme d’angoisse handicapante. J’ai déjà vu des gens de télévision déprimer subitement parce qu’ils avaient perdu leur emploi ou parce qu’ils étaient à la retraite, et je suppute que cette sensation d’être ou pas dans le flux est un peu la même, si ce n’est qu’Internet n’est pas seulement un outil de travail, c’est aussi un milieu humain auquel j’ai confié les quatre cinquièmes de ma vie sociale.
Je ne panique pas encore, puisque France Télécom m’a juré que le problème serait réglé aujourd’hui. Enfin le temps passe et rien ne se passe, et trois jours, c’est déjà bien long. J’ai toutes les difficultés du monde à travailler efficacement, pour le malheur des clients ou étudiants qui m’attendent et à qui j’ai du mal à bien expliquer la situation.

Le film Alive (1992), d’après l’histoire vraie de l’équipe de Rugby uruguayenne dont l’avion s’est écrasé en 1972 sur la Cordillère des Andes et dont la vingtaine de survivants n’a pu subsister qu’en recourant à l’anthropophagie.

Alors si ça dure ? Est-ce que j’arriverai à trouver au fond de moi des forces dont j’ignorais disposer, comme ce type qui s’est amputé le bras ? Je n’ai pas vraiment envie de le savoir, et si on tire un film ou un roman de ce genre d’expérience, je ne suis pas sûr de vouloir les connaître.

Ce qui m’effraie le plus dans tout ça, c’est sans doute de me rendre compte que je suis absolument incapable de jouir des avantages de la situation, je pourrais me sentir comme quelqu’un de libre qui respire enfin le grand air, mais c’est exactement le contraire qui se produit, j’ai l’impression de manquer d’oxygène.

Livre numérique préhistorique (1991)

juin 15th, 2012 Posted in Interactivité, publication électronique, Vintage | 12 Comments »

Depuis quelques années il n’est pas rare d’entendre « le livre sur support papier est fini », affirmation qui semble pour l’instant plus destinée à justifier des investissements industriels dans le domaine de la publication numérique qu’à décrire une situation réelle ou même un souhait véritable des lecteurs, du moins en France où les ventes de livres numériques restent extrêmement marginales. Pendant la grande époque du cd-rom culturel (1995-2000, disons), on entendait aussi beaucoup dire « le papier, c’est fini », et les bibliophiles jouaient à se faire peur en pleurant déjà sur la tombe de leur support favori, qui se portait pourtant à merveille.
L’angoisse de la disparition du livre a en fait existé dès 1991, époque à laquelle The Voyager Company a édité des e-books, comme ici Jurassic Park, best-seller de Michael Crichton sorti en librairies en 1990, soit un an plus tôt, et adapté au cinéma en 1993.

La collection Expanded books de The Voyager Company a été lancée avec ce titre et deux autres : The Anotated Alice et Le guide du routard galactique.
Ces livres sur disquette étaient vendus 19,95 ou 24,95 dollars. Pour justifier ce tarif, un soin particulier était porté sur la lisibilité du texte à l’écran, les livres contenaient une table des matières interactives et il était possible d’y effectuer des recherches et même de les annoter. Le texte pouvait être accompagné de quelques illustrations en noir et blanc (sans niveau de gris). Pour rappel, une disquette 3,5 pouces contenait 1440 kilo-octets, c’est à dire le poids d’une minute de son au format mp3 à un taux de compression banal, ou la moitié du poids de la moindre image produite par un appareil photo numérique actuel.

La disquette se trouvait dans une pochette aux dimensions d’un livre, à l’intérieur de laquelle était imprimée une notice précise. Les fichiers recouraient à la technologie Hypercard, excellent logiciel de création et de visualisation de contenus interactifs qui était installé sur tous les Macintosh depuis 1987. Hypercard permettait à n’importe qui de créer des petites applications. Au début des années 1990, le logiciel de création est devenu payant, contrairement à l’application de visualisation qui a continué à être disponible jusqu’en 2004, ce qui a sonné le glas du multimédia amateur et a permis le succès de logiciels tels qu’Authorware, Director ou encore Flash.
En 1992, The Voyager Company a diffusé The Expanded books toolkit, outil qui était constitué de deux disquettes d’instructions censées aider chacun de créer ses propres livres au format Expanded book.

The Voyager Company a publié une soixantaine de ces livres sur disquette (dont de nombreux titres de William Gibson, le pape de la science-fiction Cyberpunk), avant de passer au cd-rom avec des titres désormais classiques tels que The Complete Maus, Salt of the earth, Marvin Minsky Society of Mind, Laurie Anderson puppet Motel, The Residents freak show, etc.
L’éditeur était à l’époque très enthousiaste et se félicitait de ce que la plupart des maisons d’édition importantes envisageaient (selon lui) de publier des livres au format expanded book, tout en se montrant surpris du nombre de personnes qui considéraient que cette entreprise était destinée à détruire les librairies et le livre.
C’était il y a vingt-et-un ans.

(grand merci à Gilles Rouffineau pour avoir ressorti ces documents dont, à vrai dire, j’ignorais l’existence. Le Macintosh SE ci-dessus a été photographié hier au cours de la soutenance de DNSEP de Clotilde Marnez, justement étudiante de Gilles Rouffineau à l’école d’Art de Valence).

La grande aventure

juin 11th, 2012 Posted in Au cinéma, Fictionosphère, Lecture | 6 Comments »

Ça fait quelques années que Wes Anderson fait partie de mes cinéastes préférés. Son Darjeeling limited m’avait un peu déçu, il était presque trop esthétisant, trop contemplatif, mais avec Moonrise Kingdom, je retrouve le réalisateur de Rushmore, The Life Aquatic et La Famille Tannenbaum. Dans ce film, on trouve même de plaisants relents du Fantastic Mr. Fox, film d’animation adapté d’un livre pour enfants en 2009.

Je ne vais pas raconter Moonrise Kingdom, allez donc le voir. Je peux vous dire que vous y trouverez une Scarlett Johansson miniature, Bruce Willis en policier déprimé (ce qui finit par être le rôle de sa vie), un excellent Edward Norton en chef scout, et tout le reste du casting à l’avenant (Frances McDormand, Bill Murray, Tilda Swinton, Harvey Keitel, Jason Schwartzman), sans compter une troupe d’enfants exceptionnels en scouts et en petits frères de l’héroïne. Le motif du Déluge, qui revient en permanence, fonctionne très bien aussi. La caméra connaît plusieurs moments de grâce : le travelling dans le décor en ouverture du film ou la circulation du héros dans les coulisses d’un spectacle paroissial, notamment. Comme à son habitude, Wes Anderson (ici associé à Roman Coppola — fils de Francis, frère de Sofia, auteur d’un beau clip pour Daft Punk et de l’étonnant film CQ, notamment) parle très bien de la vie, des échecs amoureux, de la solitude, et il le fait ici en mettant en parallèle l’enfant de douze ans, pour qui tout semble possible, et l’adulte, qui ne peut plus y croire, et qui se trompent sans doute l’un comme l’autre.

Au sortir du film m’est venue une amorce de théorie que j’aimerais éprouver ici et qui concerne la littérature destinée aux enfants. En effet, Moonrise Kingdom est un très bel hommage aux récits que beaucoup, à commencer par Nathalie et moi-même, ont aimé enfant (sous forme de romans ou de séries télévisées), les Club des Cinq, Fifi Brindacier, Deux ans de vacances ou encore Belle et Sébastien. J’ai à peu près le même âge que Wes Anderson, je ne suis donc pas surpris qu’il ait aimé le même genre d’histoires dont les héros sont des gamins autonomes, orphelins de manière permanente ou temporaire, qui vivent de grandes aventures ou même des aventures de grands : enquêtes policières, découverte de trésors, etc.

Ce qui m’a frappé en y pensant, c’est que je ne vois plus de récits actuels dans ce registre précis de l’enfant autonome, de l’enfant libre. Et je me demande ce que ça signifie.
Je dois admettre que je ne lis pas de littérature actuelle destinée aux enfants ou adolescents, et je connais mal les séries télévisées qui leur sont destinées, donc il est possible que je me trompe, mais les titres dont j’entends parler me semblent orientés vers l’imaginaire fantastique. On me citera forcément des contre-exemples, mais ce qui vient à l’esprit, ce qui se trouve en tête de gondole dans les librairies en tout cas, ce sont des histoires de vampires romantiques, des récits de Fantasy, des histoires dans lesquelles des jeunes gens apparemment normaux sont en fait des dieux ou des sorciers. Je suis certain qu’il y a de la très bonne littérature dans tous ces registres, et dans d’autres qui n’existaient absolument pas en » Biblliothèque verte » de mon temps, comme les récits dystopiques ou post-apocalyptiques. Je me demande si les récits un peu durs et se voulant réalistes (ou étant carrément autobiographiques) ont toujours du succès : Le journal d’Anne Frank, Mon bel oranger, Oliver Twist, Sans famille, Poil de carotte, etc.
Si je dois distinguer les thèmes évoqués selon les époques, je dirais que la littérature du type Club des cinq montrait des enfants avec suffisamment de maturité pour devenir autonomes, tandis que la littérature correspondante d’aujourd’hui parle avant tout d’évasion par l’imaginaire et le surnaturel, et de puissance. Ces questions ne sont pas nouvelles, on les rencontrait dans les comic-books, la nouveauté est plutôt la disparition apparente de cette littérature fantaisiste mais rationnelle et évoquant des rêves non pas accessibles (dans la vraie vie les enfants de 12 ans ne démantèlent aucun réseau de contrebandiers installés dans le phare de l’île où ils passent leurs vacances) mais qui pourraient presque l’être.

Dans les fictions actuelles, nous avons donc  le surnaturel (puissance, évasion ou encore beauté éternelle), c’est à dire l’impossible, et de l’autre, la vie de tous les jours qui se transforme en aventure, c’est à dire l’improbable. Il me semble que ce sont deux visions du monde extrêmement différentes. Je note que si Moonrise Kingdom rappelle les récits presque « réalistes » pour enfants, les livres (inventés) qui apparaissent au cours du film appartiennent plutôt au registre fantastique. Difficile d’en tirer des conclusions, il faudrait maîtriser tous les paramètres de la question : qui (éditeurs, lecteurs, auteurs ?) suscite ces thématiques ? Quel est le vecteur d’évasion chez les enfants d’aujourd’hui ? Est-ce qu’il s’en trouve encore pour passer des jours enfermés à lire, alors qu’il fait grand soleil dehors ? Quelle est la place du Jeu vidéo, quelle est la place de la sociabilité électronique ? Et il y a autre chose : les enfants de 2012 ne traînent plus ou presque plus dans les rues, parce que leurs parents s’inquiètent de ce qu’il peut s’y passer, parce qu’ils en perdent l’habitude à force d’être transportés d’un lieu « sûr » (maison, école, centre commercial) à un autre en voiture. L’autre jour j’ai vu une pré-adolescente se plaindre d’avoir suivi sa mère au marché à pied, alors qu’elle réside, sans exagérer, à deux cent mètres de là.
Beaucoup de choses ont changé en vingt, trente ou quarante ans, alors il me semble impossible de juger rapidement les raisons qui expliquent les différences que j’évoque, mais j’ai l’intuition qu’il y a quelque chose d’intéressant à creuser dans ce qui distingue les fictions destinées à la jeunesse d’il y a quelques décennies de celles d’aujourd’hui.

Espace virtuel et réel (notes)

juin 11th, 2012 Posted in Images, Les pros | 4 Comments »

(peu de temps pour poster en ce moment : je suis en train de finir mon prochain livre, un « beau livre » de 300 pages dont la parution est prévue pour octobre prochain. Sans en faire un vrai article, et malgré une photo floue, j’avais envie d’évoquer ce sujet, avant qu’il ne sorte de ma mémoire)

Pour la seconde fois cette année, un commerçant m’affirme mordicus que le paquet que je suis venu chercher ne se trouve pas dans son stock, puisqu’il n’est « pas dans la machine ». Effectivement, la base de données ne contient pas mon nom. Cette fois-ci, j’ai dû appeler le transporteur qui, après m’avoir d’abord raccroché au nez (« tous nos opérateurs sont actuellement occupés. Afin d’écourter votre attente, nous vous conseillons de renouveler votre appel ultérieurement. Tuuuut… ») a fini par identifier mon problème : la boutique en ligne où j’avais effectué ma commande avait interverti mon nom et mon prénom. Le colis était donc bel et bien là où il devait se trouver, mais les informations liées étaient incorrectes. Je m’en suis voulu de ne pas y avoir pensé plus tôt, c’est un type d’erreur assez basique.

Ces boutiques (deux maisons de presse différentes, en l’occurrence) sont terriblement encombrées par leur activité de relais de distribution : les colis sont entassés et débordent, il semble avisé de vouloir vérifier ce que dit la machine qui sert à gérer le stock avant d’y engager des fouilles laborieuses. Mais de même que la carte n’est pas le territoire et qu’une représentation de pipe n’est pas une pipe, la base de données d’un stock n’est pas le stock.

Toujours cette semaine, j’ai visionné le film Revolver, par Guy Ritchie, qui m’a un peu dérouté, mais pas suffisamment intrigué pour que je parvienne à garder les yeux ouverts jusqu’au bout. Le peu que j’ai vu du film m’a été désagréable et je me demande si ça n’est pas dû, outre le scénario un peu vaseux (la récit est fait en voix off pendant une grande partie du film) à un problème de représentation de l’espace.

Pendant tout le début du film en tout cas, les personnages apparaissent dans un espace fictif. Le tournage a manifestement été réalisé sur fond vert et les figures ont été incrustées sur des décors filmés séparément. Le procédé est très répandu (tourner en décors réels, par exemple en ville, est devenu extrêmement coûteux), souvent indétectable, mais plus ou moins bien réalisé, plus ou moins respectueux des règles de la perspective. Contrairement aux incrustations ostentatoires dont raffolaient les réalisateurs de télévision il y a une trentaine ou une quarantaine d’années (par exemple Jean-Christophe Averty), le trucage n’est pas fait pour être vu, ne saute pas aux yeux, et c’est à mon avis précisément ce qui provoque une gène, semblable au célèbre phénomène de l’uncanny valley pour les figures humaines : moins la différence entre l’automate et l’homme est perceptible et plus il est dérangeant.

Il me semble qu’il existe un véritable plaisir pour le spectateur lorsque la caméra et le scénario expliquent bien l’espace. Inversement, rien de plus désagréable qu’un scénario qui rend incohérent un espace que nous connaissons bien (une course-poursuite dans Paris qui effectue un circuit illogique pour ceux qui connaissent la ville, par exemple). Bien sûr, l’effet peut servir à créer un climat onirique lorsqu’il est maîtrisé, mais ça n’est pas le cas ici.

Misère de la super-héroïne au cinéma

mai 16th, 2012 Posted in archétype, Bande dessinée, Les traîtres | 48 Comments »

Je suis allé voir The Avengers, de Joss Whedon, et je dois dire que je n’ai pas boudé mon plaisir. Enfant, les Vengeurs n’étaient pourtant pas mon équipe de super-héros Marvel favorite1. En revanche, ce que j’ai toujours aimé chez eux, c’était les personnages forts qui composaient l’équipe, dont certains étaient titulaires d’une série individuelle à succès avant de se regrouper (Iron Man, Thor, Hulk, Captain America) et dont d’autres étaient très marquants, comme le Fauve (venu des X-men), Œil-de-Faucon, la sorcière rouge, la Panthère noire, Hercule, la Veuve noire, Gilgamesh, Miss Hulk, Dragon-Lune, Circé,… En fait, cette équipe a constamment vu sa composition changer, accueillant des dizaines de héros Marvel, notamment ceux dont les comic-books se vendaient mal et qui se refaisaient une santé au sein de la prestigieuse équipée, et a même ouvert deux succursales, les « Vengeurs de la côte Ouest » et les « Vengeurs des Grands lacs », et a eu une équipe quasiment jumelle, « les Champions de Los Angeles ».
Parmi les membres fondateurs du groupe se trouvent deux personnages pour l’instant absents des adaptations cinématographiques : Henry Pym « l’homme fourmi » et son épouse Janet Van Dyne, dite « La guêpe », deux héros capables de changer de taille.
Une chose attachante avec les Vengeurs était, je pense, la grande disproportion entre les talents des différents personnages : un dieu nordique, un demi-dieu grec et un dieu sumérien, un colosse colérique capable de détruire un immeuble, un super-soldat, une espionne agile, un milliardaire sans pouvoir particulier mais aidé de son exo-squelette, un géant, une femme microscopique,… Tous ces héros collaborent ensemble mais aussi, se taquinent et parfois même s’affrontent, dans une infinité de combinaisons qui ressemble au jeu Pierre-Papier-Ciseaux puisque chacun est capable de se défendre contre un de ses collègues : la veuve noire peut échapper à la brutalité aveugle de Hulk, Hulk fait peur à Thor, et Thor est bien plus fort que la Veuve Noire, etc.

Quelques couvertures du comic-book Avengers

Je savais que j’aimerais ce film, puisqu’il est de Joss Whedon, auteur qui ne m’a jamais déçu et qui a toujours su exploiter, dans ses propres créations (Buffy, Angel, Firefly, Dr Horrible), ce qu’il y avait de véritablement intéressant dans les comic-books de super-héros. Chaque protagoniste du film est traité avec pertinence, il n’y a personne d’inutile ou de dispensable, et même un héros parfois faiblard comme Œil-de-Faucon (Hawkeye) trouve ici toute sa place. Les rapports entre les personnages sont construits par les scènes d’action, ce qui est exactement la bonne voie à emprunter pour ce genre de film. Le nouveau Bruce Banner (Hulk) m’a bien plu, et l’acteur qui interprète le trickster Loki est parfait. Je ne m’étalerais pas sur le sujet, Avengers n’a aucun besoin de moi pour trouver un public, puisqu’il bat déjà des records en termes de nombre d’entrées.

Depuis la sortie du film est apparue une question intéressante : celle des super-héroïnes, dont la quasi-absence au cinéma est un vrai problème.

Un extrait d’une planche de Daredevil, par Gene Colan, avec Black Widow.

La séduisante Veuve noire/Black Widow était déjà apparue au cinéma sous les traits de Scarlett Johansson dans Iron Man 2, dont j’avais d’ailleurs parlé sur le présent blog. Comme je le disais à l’époque, ce personnage a compté dans ma vie, et c’est même sans doute la première femme dont j’aie été amoureux, avec (mais je ne sais plus laquelle est venue en premier), Catwoman dans Batman. Je lisais ses aventures dans les séries Daredevil et Spiderman, plus que dans Les Vengeurs, équipe dont elle n’est d’ailleurs pas un membre historique.
Dans Iron Man 2, la Veuve Noire ne fait qu’une apparition fugace, mais son potentiel pour une éventuelle suite n’était pas difficile à deviner. Le réalisateur, John Favreau, solide gaillard qui interprétait l’entraîneur sportif de Tony Stark/Iron Man dans son film, prenait un plaisir pervers à se faire démolir le portrait par la fluette Scarlett Johansson, qui mesure une tête de moins que lui et pèse sans doute moins que la moitié de son poids. Dans The Avengers, Black Widow a les honneurs de la scène d’ouverture du film : on la voit ligotée sur une chaise, vêtue d’une petite robe, totalement à la merci de mafieux à l’accent slave qui savent qu’elle est une espionne et qui s’apprêtent à la torturer avant de la tuer. Bien sûr, dès la première image, on se doute que ce n’est pas exactement comme ça que les choses vont se passer. Je ne raconte pas la suite, mais la scène est, une fois de plus, assez jouissive.

Dans la foulée de Avengers, Scarlett Johansson a fait savoir qu’elle n’aurait pas détesté que Black Widow ait son film à elle. Ce vœu pourrait sembler une évidence, du fait de la richesse du personnage (qui a souvent joué le mauvais rôle, a été une espionne pour le KGB et a vécu plusieurs amours complexes — elle est d’ailleurs effectivement veuve), mais les studios renâclent, traumatisés par de mauvaises expériences passées : les films dédiés à une super-héroïne n’attirent pas le public, affirment-ils. Il faut dire que ces films de super-héros ont des budgets pharaoniques (220 millions de dollars pour Avengers) et que de tels investissements ne peuvent être faits de manière hasardeuse.
Mais encore faut-il s’entendre sur ce qu’est un investissement hasardeux, car il n’est pas rare que des films au potentiel évident, et dotés de gros budgets, soient gâchés par l’incapacité névrotique de ceux qui les produisent à accepter de traiter des personnages féminins avec autant de sérieux que leurs homologues masculins.

Si l’on regarde attentivement les films consacrés à des super-héroïnes, on s’aperçoit que leur insuccès auprès du public est dû à leur médiocrité, bien plus qu’au sexe de leur personnage principal. Supergirl (1984) était ridicule, Sheena (1984) était racoleur et sans scénario convaincant, Red Sonja (1985) n’avait pour autre ambition que d’être un sous Conan le barbare à forte poitrine2, Catwoman (2004) était terriblement plat, et Elektra (2005) réussissait l’exploit de gâcher définitivement un des personnages les plus forts de l’univers Marvel.

Enfin, même s’ils ont été rentables, les deux films consacrés à Lara Croft — que l’on peut ranger parmi les super-héroïnes —, étaient terriblement médiocres malgré les qualités du personnage et malgré la personnalité de l’actrice qui l’interprétait, Angelina Jolie. Lara Croft est un personnage à part, bien entendu, puisqu’elle est à l’origine une héroïne de jeu vidéo et non un personnage de comic-book. Et une héroïne sans véritable histoire, que le joueur connait pour l’avoir aidé à courir sans cesse dans des couloirs sombres ou répéter cent fois des gestes très techniques pour monter sur une statue, neutraliser un piège ou échapper à des tigres. Lara Croft, en jeu vidéo, n’est pas le protagoniste d’un récit que l’on découvre passivement, mais un être avec lequel on partage patience et solitude, dont la psychologie ne passe pas par des dialogues ou une trame, mais par les gestes. On peut projeter beaucoup de choses dans un personnage tel que Lara Croft, les scénaristes avaient donc une grande marge de manœuvre, et il est donc très intéressant de voir à quoi ils ont employé leur liberté. Dans les films, Lara Croft est toujours une jeune femme richissime, sportive de haut niveau et un peu suicidaire qui part en quête d’artéfacts archéologiques rares, mais le premier épisode insiste sur sa relation à son père, et le second, sur une histoire d’amour cousue de fil blanc. Au cinéma, apparemment, Lara Croft ne saurait exister sans un homme pour lui donner une raison d’être. La côte d’Adam, quoi3.

Supergirl (Jeannot Szwarc, 1984), portée au cinéma pour récupérer, avec un budget plus modeste, un peu du succès de la série Superman. Si Supergirl avait rencontré le public, on peut supposer que les producteurs auraient osé consacrer un long-métrage à Krypto, le chien extra-terrestre de Superman. Peut-être même qu’ils lui auraient donné plus de personnalité. Un vrai gâchis, car l’actrice Helen Slater avait le physique parfait pour le rôle, et on sent bien que c’est le scénario et non son implication dans le personnage qui est en cause.

Ce n’est pas le seul cas. Sur l’affiche de Red Sonja, par exemple, l’héroïne est montrée en bien plus petit qu’Arnold Schwartzenegger, qui n’est pourtant pas le personnage principal du film. Supergirl, à peine arrivée sur Terre, tombe amoureuse d’un bellâtre qu’elle devra sauver d’une sorcière bouffonne. Du film Elektra, je garde le souvenir d’une déchéance comparable : la tueuse à gages impitoyable devient une midinette geignarde. Dans la série Super Jaimie (1976), la femme bionique avait des ennemis au rabais et, nous expliquait-on de manière peu élégante, coûtait moins cher au gouvernement que son ami L’homme qui valait trois milliards. Le remake de 2008, Bionic Woman, aurait pu fonctionner, mais il est lui aussi assez navrant, principalement car il est très marqué par l’idéologie bushiste.

Jean Grey, des X-Men, finit par devenir Dark Phoenix, un personnage que l’on ne peut pas vraiment qualifier de positif (et qui a inspiré la Willow de la saison 6 de Buffy), que l’étendue de ses pouvoirs fait sortir du genre humain. Dans les comic-books scénarisés par Chris Claremont et dessinés par John Byrne à la fin des années 1970, le destin du Dark Phoenix constituait une tragédie marquante pour ses lecteurs, mais son utilisation dans «X-Men, l’affrontement final» manque beaucoup de relief.

Dans ses adaptations de récits super-héroïques, le cinéma se montre presque invariablement rétrograde, sinon réactionnaire, vis à vis du statut de la femme, et des histoires de couple en général. Dans Spider-man (2002) de Sam Raimi, par exemple, les amours de Peter Parker sont simplifiées au dernier stade : seule Mary Jane Watson compte pour lui alors que dans l’époque du comic-book qui est reprise au cinéma, le jeune homme papillonne et hésite entre Betty Brant, Gwen Stacy et Mary Jane Watson (qu’il épousera finalement), et cela fait même partie des péripéties importantes de la série. Il n’y a pas que dans les films de super-héros qu’on observe un rapport au couple particulièrement fleur-bleue : dans de nombreux films hollywoodiens, l’amour qui naît au premier échange de regards est aussi le seul qui vaille, et le scénario se résume souvent à savoir comment cet amour se concrétisera et à assister à la course d’obstacles plus ou moins laborieuse qui mène à ce but.
Les personnages féminins les plus puissants dans leur version comic-book sont souvent les plus maltraités, je suis assez frappé de la fadeur de Tornade, de Rogue ou de Strange-Girl/Phoenix dans les films de la série X-Men, par exemple, malgré les excellentes actrices qui les interprètent. Les super-méchantes sont peut-être mieux traitées : Catwoman dans le second Batman de Tim Burton, Mystique ou Emma Frost dans les X-Men. Semble-t-il impossible aux scénaristes de créer un personnage féminin à la fois positif et puissant ?

«Les femmes nues n’ont jamais fait de mal à personne», a écrit Louis Scutenaire. Au cinéma ou dans des séries télévisées, il n’est pas rare de voir des personnages de femmes qui se révèlent mortelles précisément dans leur nudité (dépouillées de tout artifice social ?), et qui prennent leur énergie vitale aux hommes (hum…) au cours d’étreintes enflammées. Ci-dessus, Mathilday May dans ‘Lifeforce’ et Natasha Henstridge dans ‘La mutante’.

Dans Babylon A.D., de Mathieu Kassovitz, le personnage d’Aurora, qui personnifie la pureté (bien qu’enceinte de jumeaux, elle est vierge, a vécu toute sa vie dans un couvent, et la mission du héros du film, Toorop, est de la transporter en lui cachant la corruption du monde), était censée se battre à la fin du récit, mais les financiers et les assureurs du film, qui voyaient la production de plus en plus mal engagée, ont eu des doutes au sujet de cette scène, comme le raconte Mélanie Thierry, l’actrice, dans le documentaire Fucking Kassovitz. Que le doute sur le film entier se traduise par l’idée que la jeune fille pure ne doit surtout pas se battre me semble révélateur.
Dans Les Quatre Fantastiques (2005), le traitement du personnage féminin, Susan Storm, est assez conforme à ce qu’elle était quarante ans plus tôt à sa création : une femme à la personnalité si fade que son super-pouvoir est l’invisibilité et la capacité à créer des champs de force4. Susan Storm se définit avant tout comme épouse du génial savant Red Richards, et comme objet de concupiscence de la part de l’ombrageux prince Namor. On ne peut pas accuser les auteurs du film d’avoir trahi le personnage historique, mais on peut leur reprocher de ne pas l’avoir mis à jour. On notera que, dans le comic-book d’origine, Sue Storm finit par devenir un personnage plus fort en devenant mère, résolue à protéger coûte que coûte son enfant contre les menaces cosmiques qui frappent régulièrement la famille Richards.

Susan Storm (Jessica Alba) dans «Les Quatre Fantastiques».

Le traitement très plat de Susan Storm dans les deux films récents est d’autant plus navrant que l’actrice qui l’interprète, Jessica Alba, avait donné toute sa mesure comme super-héroïne dans l’excellente série Dark Angel (2000). C’est d’ailleurs peut-être dans les séries que les super-héroïnes féminines fonctionnent le mieux. L’Emma Peel de la série Chapeau melon et bottes de cuir (un autre « Avengers »), reste une référence du domaine depuis presque cinquante ans. Malgré le jeu inutilement affecté de Jennifer Gardner, le personnage de Sydney Bristow, dans la série Alias, n’était pas sans intérêt. On doit évidemment parler de Buffy (par Joss Whedon, le réalisateur d’Avengers, donc), bien entendu, et des personnages féminins qui traversent la série (outre Buffy Summers : Drusila, Faith, Glory, Willow, Anja ou encore Tara), mais aussi de la série Firefly, du même auteur, avec les personnages de  Zoé, Inna, Kaylee, et surtout River Tam, qui possède des pouvoirs extra-ordinaires. Je ne peux pas parler de sa série Dollhouse, que je n’ai pas vue. Le personnage de Buffy Summers est particulièrement intéressant puisqu’il retourne un cliché : Buffy est une belle blonde fluette, pom-pom girl dont l’existence futile de « Prom Queen » est bouleversée le jour où on lui annonce qu’elle a été choisie par le destin pour combattre les vampires et les démons, responsabilité qu’elle est bien forcée d’accepter.

Quelques images extraites de Buffy contre les vampires : en haut à gauche, la timide Willow, devenue une sorcière dangereuse après le meurtre de sa compagne Tara. À côté, Buffy Summers. En bas à gauche, Faith, la Nemesis de Buffy, et à gauche, la terrifiante Glory, une divinité coincée sur Terre dans une enveloppe charnelle avenante.

En 2005, Joss Whedon s’est fait confier la réalisation d’un film consacré à la plus ancienne des super-héroïnes, ou presque5, Wonder Woman. En 1975, Wonder Woman avait eu droit à une série un peu niaise mais au fond attachante (elle l’est du moins pour moi, mais n’osant confronter mes souvenirs à la réalité, je n’ai pas revu la série Wonder Woman depuis cette époque).

Ce personnage est très important dans l’histoire de la bande dessinée : son auteur, William Moulton Marston était un psychologue réputé, inventeur d’un test de pression sanguine aujourd’hui encore utilisé pour les détecteurs de mensonge6, et un féministe militant qui a créé Wonder Woman dans un but très précis : offrir aux petites filles une héroïne en costume à laquelle s’identifier. Dans la série de comics à grand succès de l’époque, Superman, le principal personnage féminin, Loïs Lane, n’existait que pour être sauvée des situations les plus invraisemblables par le preux kryptonien Kal-el. Dans Wonder Woman, la « demoiselle en détresse » est un homme, Steve Trevor, régulièrement ligoté ou évanoui, un peu comme l’adolescent Robin dans Batman, tandis que la princesse amazone possède une force incroyable et est assimilable à une divinité. Le succès de Wonder Woman a été important puisque c’est un des rares personnages à avoir été publié de manière continue au cours des années 1950, alors que les autres super-héros, hors Batman et Superman, désertaient les kiosques et n’y sont revenus qu’au début des années 1960.

Quelques cases extraites de Wonder Woman. On voit notamment l’héroïne expliquer que le mariage force les femmes à se faire passer pour faibles. Au cours de la campagne anti-comics du milieu des années 1950, Wonder Woman a été une des principales cibles du psychiatre Fredric Wertham, qui voyait en elle une lesbienne fétichiste hostile aux hommes.

Les scénarios fournis par Joss Whedon pour le long-métrage Wonder Woman n’ont finalement jamais convaincu les producteurs et le projet de film a été abandonné. Difficile de dire ce qui a déplu dans ses propositions — on serait curieux de les connaître —, mais il se pourrait bien que ce soit son intérêt pour les personnages féminins forts et indépendants qui n’ait pas convenu aux attentes. À la même époque, je remarque un remake assez réactionnaire, celui des Femmes de Stepford, terrible fable féministe en 1975, devenu un pamphlet contre le travail des femmes en 2004, et une comédie, Ma Super Ex, où G-Girl (Uma Thurman), sorte de Wonder Woman, devient terriblement dangereuse pour son petit ami Matt (Luke Wilson), qui a eu le tort de vouloir la quitter.
Il faut enfin noter que les costumes des super-héroïnes semblent parfois bien peu pratiques pour les activités physiques qu’elles ont à mener, et si cela peut très bien passer sous forme de dessins, cela peut s’avérer ridicule une fois photographié : décolletés pigeonnants, bikinis qui ne permettent pas de sortir l’hiver, sans oublier l’encombrante poitrine de Lara Croft.

Samantha Caine (Geena Davis), est une mère modèle amnésique, qui, après avoir accidentellement tué un petit cerf, retrouve ses réflexes de tueuse impitoyable et qui doit s’en servir pour se défendre contre les ennemis de la femme qu’elle a été, Charly Baltimore. Le même principe a été réutilisé des années plus tard dans la série Jason Bourne. Geena Davis a aussi été une ‘tough girl’ dans ‘L’île aux pirates’ et ‘Thelma et Louise’. Le personnage de Samantha Caine fonctionne très bien, mais l’alternative proposée par le scénario est malgré tout un peu réactionnaire, puisque l’héroïne doit choisir entre une exaltante vie d’aventure, et une sage existence de mère et d’épouse sans ambition particulière qui se contentera de rêver à ce qu’elle a failli être. Le choix entre le fantasme ou le devoir, quoi.

J’espère avoir démontré par l’exemple que le problème des super-héroïnes au cinéma, est surtout que les films qu’on leur a dédiés étaient mauvais, mal écrits, et sans doute profondément phallocrates, ou en tout cas n’osant pas traiter les héroïnes comme des personnages puissants et indépendants. Je pense que c’est la seule raison du manque de succès de ces films, car le public n’a rien contre les « kick-ass girls », comme le prouvent les succès de personnages comme Ripley, dans Alien ; Sarah Connor, dans Terminator ; Charly dans Long Kiss Goodnight ; Yu Jiao Long et Shu Lien dans Tigres et Dragons ; Dizzy et Carmen dans Starship Troopers ; San dans Princesse Mononoke ; Kusanagi dans Ghost in the shell ; Jinx, Elektra King, May Day et bien d’autres « James Bond Girls » ; Starbuck dans Battlestar Gallactica ; Trinity dans Matrix ; Black Mamba, Elle Driver, Gogo Yubari et Vernita Green dans Kill Bill ; Pris dans Blade Runner ; etc.

Yu Jiao Long (Zhang Ziyi) et Shu Lien (Michelle Yeoh) dans le «Tigres et Dragons» d’Ang Lee (2000), s’affrontent pour des raisons qui leur sont extérieures et qui vont mener leurs (belles) histoires d’amour respectives vers la tragédie. Un exemple rare de film d’action sentimental réussi.
La Chine a une importante tradition de personnages féminins combattants, depuis l’histoire de Hua MuLan au Ve siècle. Souvent vengeresses d’un père ou d’un frère, prenant parfois l’habit masculin, ayant parfois des pouvoirs surnaturels (femmes volantes…), mais toujours dignes des valeurs confucéennes. La République puis la Révolution ont perpétué cette mise en exergue de la représentation de la puissance (voire de la violence, mais toujours légitime) féminine, cette fois au service de la cause révolutionnaire.

La dissonance entre les qualités que l’on associe traditionnellement aux femmes (fragilité, douceur, charme, passivité, gentillesse,…) et les qualités réputées viriles (puissance physique, agressivité, volonté, autorité, méchanceté,…) rend naturellement passionnant le principe de la super-héroïne — rien n’est plus fertile en fiction que les conflits entre plusieurs faces d’une même personne, ou la lutte menée par des individus qui confrontent leur personnalité aux attentes de la société.
Dans le même ordre d’idées, en me fiant aux exemples de Hit-Girl dans Kick Ass et de Alia dans Dune, je remarque aussi que la petite fille dangereuse, la petite fille meurtrière, peut être une figure particulièrement intéressante.

Alors si j’étais décideur dans un studio hollywoodien, je dirais qu’il faut absolument et évidemment donner son film à Black Widow, et tant qu’à faire, en confier le scénario ou même la réalisation à quelqu’un comme Joss Whedon, que les personnages féminins forts n’effraient pas.
Mais bon, je suis certain qu’aucune personne concernée ne lira cet article.

(Lire ailleurs : Marché et conservatisme au pays des super-héros par Denis Colombi. The Avengers – Hulk, Buffy et la parité des monstres par Marguerin)

  1. Aux Vengeurs, j’ai infiniment préféré les Quatre Fantastiques, période Kirby, les X-Men de Chris Claremont, les nouveaux mutants, notamment dessinés par Bill Sienkiewicz, ou des équipes plus exotiques comme les canadiens de la Division Alpha, les britanniques d’Excalibur, ou encore les tragiques Morlocks, qui se terrent dans les égouts de Manhattan [↩]
  2. L’actrice qui interprète Red Sonja, Brigitte Nielsen, a participé à la préparation d’un film intitulé Miss Hulk au début des années 1990, mais ce film n’a finalement pas existé. [↩]
  3. Rappelons que dans des récites alternatifs au récit de la Genèse qui se trouve dans l’actuel canon biblique, il est fait allusion à une autre première femme que la naïve Eve, une dénommée Lilith, véritable première femme, créée en même temps qu’Adam et dont elle est égale en droits et sans doute supérieure en intelligence, qui finit par être chassée du jardin d’Eden pour son refus d’avoir des enfants, parce que son goût pour la sexualité rend Adam soupçonneux et jaloux et parce qu’elle refuse de faire l’amour sous son compagnon. [↩]
  4. Entre Sue Storm (1961), Strange Girl (1963), Mary Poppins (1964) et Ma sorcière bien-aimée (1964), je note une nette tendance aux personnages féminins dont les pouvoirs se manifestent de manière modeste : tout ce qu’elle font semble se faire (ou se fait effectivement) par magie et leur plus évident talent est de savoir disparaître ou se montrer discrète, comme on l’attendait des deux archétypes féminins positifs de l’époque : la mère au foyer et la secrétaire. Ce qui nous ramène à un film plus récent, La femme invisible (2009), d’Agathe Teyssier, avec Julie Depardieu, qui traite assez magistralement de la question de l’affirmation de soi chez les femmes. [↩]
  5. Avant Wonder Woman, née en 1942, notons, en 1940 la très étrange Fantomah de Fletcher Hanks, suivie par l’Invisible Scarlet O’Neil, la diabolique Black Widow (par Timely, l’éditeur qui deviendra Marvel), Red Tornado, Phantom Lady, Miss Victory, Catwoman (dans Batman) ou encore Black Cat. [↩]
  6. Certains y ont vu un rapport avec le lasso de Wonder Woman, qui force ceux qu’elle a capturé à dire la vérité. Il y a bien un rapport entre l’héroïne et le détecteur de mensonges, car William Moulton Marston a conclu de l’usage de son invention que les femmes étaient meilleures que les hommes, plus honnêtes et plus fiables dans le travail, et c’est ce qui l’a motivé à créer une héroïne. Il avait une vie privée assez particulière puisqu’il vivait dans un parfait accord avec son épouse et avec une ancienne étudiante devenue sa collaboratrice. Après sa mort en 1947, les deux femmes ont continué à vivre sous le même toit et à élever ensemble leurs quatre enfants — deux chacune. [↩]

6 pieds sous terre : l’animal a vingt ans

mai 7th, 2012 Posted in Bande dessinée, Dans la boite-aux-lettres | No Comments »

Les éditions Six Pieds sous terre ont vingt ans, et même un peu plus puisque la revue Jade, dans sa version fanzine, est née en décembre 1991.

Un album vient de sortir pour fêter cet anniversaire, L’animal à vingt ans, qui existe en trois versions : une version normale, qu’on trouve dans toutes les bonnes librairies, au prix dérisoire de 15 euros ; une version destinée aux auteurs, avec une reliure cartonnée et un gaufrage ; enfin, une version réservée à l’imprimeur qui s’est gouré et qui a tout sorti en cyan et blanc au lieu de noir et blanc.

Le livre est composé de deux parties. Dans la première, plus de cent auteurs racontent leurs rapports avec l’éditeur. La seconde partie est constituée de documents historiques et de références sur l’histoire de 6 pieds sous terre.

Avec : Ambre • Archie • Thomas Azuélos • Alex Baladi • Edmond Baudoin • Hugues Baudoin • Valérie Berge • Olivier Besseron • B-Gnet • Stéphane Blanquet • Jean-Baptiste Blandin • Fritz Bol • Philippe Botella • Jean Bourguignon • Hervé Bourhis • Guillaume Bouzard • BSK • Rémy Cattelain • Daniel Casanave • Florence Cestac • Miquel Clemente • Colonel Moutarde • Stéphane Corbinais • Jean-Luc Cornette & Obion • Marcel Couchaux • Cubi • Loïc Dauvillier & Mickaël Roux • Marie-France Dewast • Serguei Dounovetz • Pierre Druilhe • Pierre Duba • Jean Dubœuf • Franck Duguet • Dominique Dupuis • Ed • El Chico Solo • Fabrice Erre • Jean-Louis & Nicolas, lib. Expérience • Fabcaro • Fifi • Jampur Fraize • Jean-Philippe Garçon • Alain Garrigue • Sandrine Greff • Thierry Groensteen • Fabien Grolleau • Xavier Guilbert • Thomas Guillaumot • Yves Hautbois • William Henne • James • Julie Jourdan • Nicolas Journoud • Olivier Ka • Kaze Dolemite • Mattt Konture • Jean-Noël Lafargue • Ronan Lancelot • Joël Lèbre • Joël Legars • Matthias Lehmann • L.L. de Mars • Jean Malavielle • Pierre Maurel • Ganaëlle Maury • Mawil • Jean-Christophe Menu • Boris Mirroir • Nicolas Moog • Morvandiau • Marion Mousse • Mélissa Naamar • Netch • Nicoby • Stéphane Ollier • Stéphane Perger • Philippe Petit • Vincent Pianina • Marc Pichelin & Guillaume Guerse • Nicolas Pinet • Bertrand Piocelle • Emmanuel Plane • Émilie Plateau • Pochep • Didier Progéas • Max de Radiguès • Maël Rannou & Yvang • Gilles Rochier • Sylvain Ricard • Jean-François Rossi • Juliette Salique • Vincent Seveau • Anne Simon • Soularue • Thibaut Soulcié • Tanxxx • Terreur • Tom Tirabosco • Vincent Vanoli • Isaac Wens • Arnü West • Wilizecat • Nikola Witko • Yuio.