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Les Enfers virtuels

février 3rd, 2014 Posted in Interactivité, Lecture | 6 Comments »

enfers_virtuelsEn avril 2013, l’écrivain écossais Iain Menzies Banks a annoncé à ses lecteurs qu’il était atteint d’un cancer en phase terminale et qu’il ne pensait pas vivre un an. Dans la lettre, il raconte avoir proposé à sa compagne de devenir sa veuve en voulant bien accepter de l’épouser. Il est effectivement mort deux mois plus tard, à l’âge de cinquante-neuf ans, en laissant derrière lui de nombreux romans de littérature générale ou de science-fiction. Parmi ses écrits de science-fiction, les plus célèbres appartiennent au Cycle de la Culture, qui a désormais le même genre d’importance dans l’histoire du genre que l’Histoire du futur de Robert Heinlein, le Cycle de l’Empire par Isaac Asimov1, le Cycle de l’Ekumen par Ursula K. Le Guin, etc.
J’ai commencé — très récemment — à lire Iain M. Banks par son seul et unique recueil de nouvelles, l’Essence de l’art (State of the art, 1989), dont plusieurs histoires sont directement reliées au Cycle de la Culture2, et Excession, un roman de 1996. Dans ma pile de lecture, se trouve aussi L’Homme des jeux (The Player of games, 1988), tout premier livre de la série — série que l’on peut apparemment lire dans l’ordre que l’on souhaite. Pour l’instant, mon roman préféré est Les Enfers virtuels (Surface detail, 2010), un live assez imposant, publié en deux tomes par Ailleurs et demain, puis en un seul tome de près de neuf cent pages chez J’ai Lu.

La Culture est une civilisation galactique très avancée, tellement avancée qu’elle devrait depuis longtemps, comme bien d’autres, avoir franchi le cap de la « sublimation », un stade aux modalités mal connues à partir duquel on abandonne son enveloppe vitale, qu’il s’agisse d’un organisme biologique ou d’un quelconque support numérique, pour accéder à d’autres dimensions, où la vie matérielle et l’individualité n’existent plus, détachement ultime qui rappelle le Nirvāna hindouiste. Ce stade de la sublimation est mystérieux et un peu inquiétant, car ceux qui y accèdent n’ont plus avoir aucun contact avec les espèces qui ne les ont pas rejoint : devenus des quasi-divinités, les sublimés semblent indifférents à la marche de l’univers tel qu’ils l’ont connu, et ne semblent même plus avoir de sens moral ou de goût pour la politique, pas plus que de curiosité envers quoi que ce soit. Les rares entités à avoir fait le chemin inverse s’avèrent ensuite incapables de parler de leur expérience3.

Iain M Banks pendant sa dernière interview, pour la BBC.

Iain M Banks pendant sa dernière interview, pour la BBC. Engagé politiquement pour l’indépendance de l’Écosse, pour le système de santé public, contre l’invasion de l’Irak en 2003, il était intimement convaincu qu’une société de prospérité générale pourrait aboutir à une utopie anarchiste.

Parmi toutes les innombrables civilisations ou espèces qui peuplent le cosmos vu par Iain Banks, donc, la Culture se distingue par son évolution sciemment laissée en suspens, et semble convaincue que l’intelligence et la curiosité peuvent continuer d’exister au delà du besoin de survie, qui n’est plus son problème depuis des millénaires. Civilisation de niveau huit4, la Culture dispose d’une technologie très avancée : voyage interstellaire ultra-rapide, déplacement de l’énergie ou de la matière, amélioration et transformation du vivant, et donc quasi-immortalité, vaisseaux spatiaux immenses (jusqu’à plusieurs centaines de millions de passagers, pour les « Vaisseaux systèmes généraux »),… Les membres de la Culture vivent rarement sur des planètes, la plupart réside dans des vaisseaux ou dans des structures orbitales immenses en forme de roues.
La Culture se caractérise par la liberté presque absolue de ses citoyens qui ne reconnaissent comme forme de propriété privée que la mémoire et la personnalité, et n’utilisent de l’argent que lorsqu’ils sont en contact avec d’autres espèces. Ils changent de sexe, d’apparence ou même de support (biologique ou informatique) quand cela leur chante. Les décisions se prennent souvent par référendums organisés entre personnes concernées par un sujet. Les membres de la Culture sont libres de quitter leur utopie anarchiste s’ils souhaitent vieillir, mourir, être assimilés à d’autres espèces, ou tout simplement dériver dans l’espace en solitaires, comme certains vaisseaux que l’on nomme « excentriques ». La Culture est plus ou moins gérée par des intelligences artificielles supérieures, les « mentaux », qui, en apparence, ne cherchent à asservir ou à diriger personne.
Les intelligences artificielles ont une énorme importance dans la Culture, où presque tous les objets semblent capables de tenir une conversation, depuis la combinaison de survie jusqu’au vaisseau spatial. Les intelligences artificielles ont un statut de citoyen identique à celui des membres humanoïdes de la Culture — elles sont souvent aussi intelligentes, et parfois bien plus. Un type d’intelligence artificielle fréquemment rencontrée sont les drones, des petits objets flottants que j’imagine de la taille et de la forme d’un cahier qui émet de la lumière de différentes couleurs selon son humeur.
Plusieurs membres de la Culture dont nous suivons le destin dans les récits de Banks appartiennent à la section Contact, qui s’occupe de diplomatie, ou à la section Circonstances Spéciales, les services secrets de la Culture, spécialisés dans les coups tordus mais, semble-t-il, n’agissant que dans l’intérêt des valeurs propres à la Culture : respect de l’existence et de la liberté des individus.

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Les membres de la Culture s’expriment en « marain », une langue sophistiquée pour laquelle Iain Banks a imaginé l’alphabet ci-dessus.

Dans Les Enfers virtuels, on rencontre en outre la section Quiétus, affectée au repos des morts. De manière très logique, de nombreuses civilisations de l’espace, dont la Culture, sont parvenues à un niveau technologique qui leur permet de donner une réalité aux existences post-mortem promises par les religions, ce qui signifie qu’après sa mort, une personne « sauvegardée » voit sa personnalité et sa mémoire — son âme, quoi —, stockée dans un environnement virtuel. Certaines civilisations tiennent à ce que les morts que l’on veut punir pour leurs actions passées soient envoyés dans de véritables enfers où ce qu’il reste d’eux sera tourmenté et torturé indéfiniment.
Pour la Culture, qui refuse la cruauté, cette idée de châtiment n’est pas admissible, et, avec d’autres civilisations de niveaux divers, elle milite pour la disparition des enfers. D’autres, au contraire, défendent bec et ongles ce principe qui, selon eux, pousse les vivants à agir mieux. Pour départager les points de vue, une guerre est organisée dans un monde virtuel entre les factions pro-enfers et anti-enfers. Divers personnages sont liées dans le roman par cette question des enfers : Yime Nsokyi, agent de Quiétus ; Prin et Chay, un couple d’universitaires qui sont volontairement allés dans l’enfer réservé aux Pavuléens — leur espèce —, pour témoigner de son existence et de son horreur et qui n’en sont pas revenus indemnes ; Joiler Veppers, un homme d’affaire richissime, virtuellement propriétaire de sa planète, et Lededje Y’breq, la fille de son ancien associé, dont il a hérité en remboursement de dettes, qu’il a assassinée alors qu’elle tentait de s’enfuir, mais dont la mort n’est pas définitive à cause de l’intervention du Moi je compte, un vaisseau de la Culture ; le vaisseau de classe Abominator nommé En dehors des contraintes morales habituelles, membre de Circonstances Spéciales, qui veut aider Lededje à se venger ; le soldat Vatueil, mort et recréé des milliers de fois dans le cadre de la guerre des enfers ; etc.

Le Triomphe de la mort

Les descriptions de l’enfer pavuléen évoquent furieusement des peintures telles que Le Triomphe de la mort (1562), par Pieter Brughel l’ancien.

Je ne vais pas tenter de raconter plus précisément l’intrigue de ce space opera, mais je peux dire en revanche que j’ai été emporté par le talent de l’auteur à exposer un univers complexe, grouillant de civilisations, de créatures vivantes, électroniques ou biologiques. En refermant l’épais volume, j’étais tout à fait convaincu de la réalité de tout ce que j’avais lu, des personnages et des situations, car tout ça est particulièrement bien construit, cohérent, crédible, malgré l’avancée technologique si élevée qu’elle semble relever de la magie5.
À propos d’avancée technologique impossible, l’édition de poche d’Excession — un roman antérieur de Banks, donc — est précédée d’une préface de Gérard Klein qui disserte au sujet des promesses de la recherche en Intelligence Artificielle. Il y doute beaucoup que, même dans un futur assez lointain, on parvienne à créer une conscience artificielle réellement autonome. J’ignore si cette conclusion est fondée — je préfère croire Iain M. Banks, finalement, ne serait-ce que pour la stimulante matière fictionnelle que ses prédictions permettent —, mais le texte est très sérieusement documenté et argumenté. Je ne peux pas dire si on trouve cette préface dans l’édition grand format, publiée dans la collection Ailleurs et demain, que dirige justement Gérard Klein.
L’impossibilité technique indépassable qui m’a semblé évidente pendant ma lecture des Enfers virtuels est celle d’une adaptation au cinéma de la vision de Iain Banks, car nous sommes loin du space opera traditionnel où l’on s’en tire avec quelques costumes de revue pour les femmes, des uniformes militaires pour les hommes, des animaux extra-terrestres amusants et des robots qui clignotent et qui parlent avec une voix métalique. Je suis curieux de savoir si des studios y songent.

Une série de "roughs"

Une série de « roughs » préparatoires pour la couverture de « Enfers Virtuels » chez Ailleurs et demain, par l’illustrateur Manchu. Ce sont la première et la troisième en partant de la gauche qui ont été utilisées.

Beaucoup d’auteurs de science-fiction réfléchissent à des questions politiques, et souvent, peinent à sortir de modèles d’organisation et de comportements bien connus : féodalité, empire, monarchie, colonialisme, totalitarisme, bellicisme, ou encore république plus ou moins démocratique.
Avec la Culture, Iain M. Banks réfléchit à une société dont chaque individu peut vivre dans une prospérité hédoniste et libre d’entraves telles que l’argent ou la hiérarchie, qui cherche à influencer la marche de l’univers de manière bienveillante, sans se poser explicitement en modèle, tout en affectant la neutralité, et qui, bien souvent, se trouve confrontée à ses contradictions : est-elle si peu hiérarchisée ? Jusqu’où peut-on aider d’autres civilisations à progresser sans les affecter profondément et sans s’impliquer dans des conflits ? Une société peut-elle tenir sans règles autres qu’un savoir-vivre élémentaire, dans une liberté presque totale, et où la pire punition envers ceux qui se comportent mal consiste à ne plus leur adresser la parole et à en dire du mal ?
Les questions que pose la Culture sont celles que peuvent se poser, pour des raisons différentes, des communautés telles que Wikipédia ou le monde universitaire, mais aussi les pays scandinaves, la Hollande, la Grande-Bretagne, et plus généralement l’Union européenne toute entière, ou du moins l’utopie social-démocrate tournée vers le progrès qu’elle promettait de devenir il y a quelques années seulement et qui semble s’être un peu égarée dernièrement.

  1. On regroupe désormais le Cycle des robots et le Cycle de Fondation, d’Isaac Asimov, sous le nom Cycle de l’Empire. [↩]
  2. L’édition de poche de l’Essence de l’art est agrémentée d’une préface très utile qui sert d’introduction au Cycle de la Culture. La nouvelle qui donne son titre au recueil a la particularité de se dérouler sur Terre, il y a une quarantaine d’années. Des membres de la division Contact essaient de décider s’il est pertinent que les Terriens soient informés de l’existence d’espèces sapientes bien plus évoluées dans l’univers. [↩]
  3. La sublimation est le sujet de La Sonate hydrogène, ultime roman du cycle de la Culture, sorti en novembre dernier chez Robert Laffont/Ailleurs et demain, mais pas encore en poche. [↩]
  4. Dix niveaux de civilisation sont connus, chacun représentant un pallier : naissance d’une espèce sapiente, civilisation agricole, civilisation pré-industrielle, industrielle, maîtrise de l’atome, capacité à effectuer des voyages spatiaux sur de longues distances, apparition d’intelligences artificielles avancées, etc. Il est interdit de fournir à une civilisation des technologies qui émanent d’une civilisation supérieure de plus d’un niveau. [↩]
  5. Rappelons-nous la troisième loi d’Arthur C. Clarke, dans l’édition de 1973 de sa collection d’essais Profiles of the Future : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». Les deux autres lois sont : « Quand un savant distingué mais vieillissant estime que quelque chose est possible, il a presque certainement raison, mais lorsqu’il déclare que quelque chose est impossible, il a très probablement tort » et « La seule façon de découvrir les limites du possible, c’est de s’aventurer un peu au-delà, dans l’impossible ». [↩]

« Cameras », par SpY

janvier 16th, 2014 Posted in Surveillance art | No Comments »

SpY est un artiste connu pour des interventions humoristiques dans l’espace urbain qui peuvent prendre des formes très diverses : détournement de panneaux de signalisation, décoration de monuments, déguisement du mobilier urbain, transformation de terrains de sport, etc.

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J’ai bien aimé son œuvre Cameras, installée sur un mur aveugle d’une rue discrète de sa ville, Madrid. Il s’agit de l’assemblage de 137 caméras de surveillance (factices), qui sont toutes orientées parallèlement.

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Par l’absurde, l’artiste évoque la prolifération des caméras de surveillance dans l’espace public. On rapprochera ce travail de celui de Rodolphe Huguet, cité dans un article précédent, mais aussi de l’extravagante installation de caméras qui a fait scandale dans le district de Baoshan, à Shanghaï cette année : soixante caméras étaient disposées sur un portique, comme des oiseaux sur une branche.

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La délirante accumulation de caméras à Shanghaï a fait grincer les dents des citoyens qui y ont vu un gaspillage d’argent public. Face à la diffusion de ces images, les autorités ont décidé de démanteler ces portiques. En dix ans, la Chine est devenue le premier marché mondial des caméras de surveillance.

On peut trouver les autres travaux de SpY, que je remercie de m’avoir envoyé ses photographies, sur son site, sur Vimeo, sur Instagram ou encore sur Facebook.

La machine s’arrête

janvier 13th, 2014 Posted in Lecture, Parano | 4 Comments »

autre_cote_haie_forsterE.M. Forster (1879-1970) est particulièrement connu pour ses romans Route des Indes et Howards End (adapté au cinéma en 1992 par James Ivory), mais son œuvre contient bien d’autres romans, essais ou nouvelles. En 1909, il a publié The Machine Stops, une courte nouvelle de science-fiction dystopique que l’on trouve dans le recueil De l’autre côté de la haie. Peut-être a-t-il écrit d’autres nouvelles de science-fiction, mais on ne le saura jamais : de peur que ses écrits fantaisistes ne nuisent à sa carrière de romancier « sérieux », Forster en a lui-même brûlé la plus grande partie. Il a dit plus tard avoir écrit The Machine Stops en réaction au positivisme confiant d’H.G. Wells, ce qui me conforte dans l’idée que le dystopie est un sous-genre de la science-fiction dont les auteurs majeurs (Jack London, Ievgueni Zamiatine, Aldous Huxley, Karin Boye, George Orwell, Ira Levin) sont presque toujours des auteurs non-spécialisés en science-fiction, car l’idée d’un futur parfait (parfait au sens où on ne peut rien en modifier, à moins de le détruire — l’utopie et la dystopie fonctionnent exactement pareil, le jugement négatif ou positif qui est porté n’est jamais qu’une question de point de vue : si l’on se sent victime d’une utopie, elle devient une dystopie) et parfaitement totalitaire va à l’encontre du projet des littératures spéculatives, pour lesquelles l’avenir est une chose ouverte, instable, et, comme disent les scientifiques, émergente. On remarquera aussi que la science-fiction dystopique est aussi celle que les enseignants du secondaire semblent le plus volontiers présenter à leurs élèves, preuve manifeste qu’elle est moins marquée par le sceau de « mauvais genre » que ne l’est le reste de la science-fiction.

Dans The Machine Stops, une immense partie de l’humanité vit sous terre, et chacun habite une cellule individuelle où tous ses besoins vitaux sont comblés. Même s’il n’est pas totalement impossible de quitter son logement et de rencontrer ses semblables, l’opération est si inhabituelle et traumatisante que personne ne le fait, chacun reste dans son alvéole à la température idéale et constante, un peu comme un embryon dans un utérus, et échange des idées avec les autres grâce à un système de communication vidéo1. Un jour, un personnage nommé Kuno décide d’aller voir ce qui se passe ailleurs, et découvre qu’il existe une autre vie à la surface. Il tente alors de convaincre sa mère Vashti, qu’il a quitté alors qu’il était nourrisson, de le suivre à l’extérieur. Mais la machine n’est pas d’accord.

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Kuno et sa mère Vashti, dans l’adaptation de The Machine Stops réalisée en 1966 par Philip Saville pour la série BBC Out of the Unknown. La même année, Agnès Varda sortait Les Créatures, qui parle d’un village dont les habitants sont manipulés comme des marionnettes par un ingénieur misanthrope. L’année suivante, l’ORTF diffusait son adaptation de L’Invention de Morel, d’après Adolfo Bioy Casares, dont les protagonistes sont eux aussi piégés dans une machine, mais il s’agit moins de confort et de système que de souvenirs ressassés. La fin des années 1960 est, comme chacun sait, celle où la jeunesse du monde entier a voulu échapper au carcan politique puritain né de la Guerre Froide.

Ce qui est intéressant dans ce court récit, c’est que les humains, qui ont oublié la raison qui les a amené à leur mode de vie aussi confortable qu’aliénant, vivent à l’intérieur d’un système mécanique, d’une machine, qu’on peut apparenter à la fameuse « Cage de fer » décrite par le sociologue Max Weber, pour qui la bureaucratie, en étendant son empire et en se rationalisant, agit comme un piège2, une entrave dont personne ne peut s’échapper. Dans une perspective très actuelle, la nouvelle parle aussi du confort, de la communication qui n’existe plus qu’à distance et de l’immobilité du corps, qui ont quelques raisons d’interpeller les homo sedens internetus que nous sommes devenus.

On a souvent comparé The Machine Stops au film The Matrix, mais on aurait aussi bien pu parler d’autres films du tournant entre les XX et XXIe siècle dont les personnages s’avèrent prisonniers d’un dispositif, et même d’une réalité truquée, tels que Dark City, The Truman show ou encore The Thirteen Floor3.

  1. La communication par écran en duplex n’était plus une idée totalement neuve en 1909, cf. George du Maurier en 1878, puis Albert Robida en 1883 et enfin Jules Verne en 1889. [↩]
  2. Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1905.
    Quatre ans plus tard, c’est à dire l’année de la parution de The Machine Stops, le même Weber parlera de l’organisation humaine comme d’une machine, d’une mécanique : «Représentez-vous les conséquences de la bureaucratisation et de la rationalisation généralisées dont nous voyons aujourd’hui les prémisses. Dans les entreprises privées de la grande industrie aussi bien que dans toutes les entreprises économiques dotées d’une organisation moderne, la «calculabilité», le calcul rationnel, se retrouve aujourd’hui à tous les niveaux. Il fait de chaque travailleur un rouage de cette machine et le destine de plus en plus à se sentir tel en son for intérieur et à ne plus se poser qu’une seule question, celle de savoir si ce petit rouage peut en devenir un plus grand. […] La question qui nous préoccupe n’est pas de savoir comment on peut changer quelque chose à cette évolution, car c’est impossible, mais d’en déterminer les conséquences» (Cité par Isabelle Kalinowski, dans Leçons wébériennes sur la science et la propagande (M. Weber, La science, profession & vocation, éd. Agone, 2005. Voir La cage de Weber, sur le site Temporel.fr.
    Toujours à la même époque, le jeune Franz Kafka, futur auteur du Procès (1925), commençait sa carrière d’employé d’une compagnie d’assurances. [↩]
  3. Adapté d’un roman de 1964, Simulactron 3. [↩]

Pourquoi donner ?

janvier 6th, 2014 Posted in Dans le poste, Interactivité, médiatisation | 20 Comments »

Il y a quelques mois, quelqu’un de chez KissKissBankBank m’a envoyé un e-mail pour me demander si j’aurais envie d’être mis en contact avec la chaîne M6 qui produisait alors un documentaire sur le crowdfunding1 pour l’émission Zone Interdite, et qui cherchait à recueillir des témoignages sur le sujet. Ce n’est ni comme enseignant plus ou moins spécialisé dans les questions de « numérique » ni comme blogueur que j’ai été sélectionné, mais en tant que « crowdfunder » régulier.
J’ai accepté et une mini-équipe — un cadreur et une journaliste — est venue me filmer dans mes trois mètres carrés de bureau pour que j’explique ce qui me motivait dans le principe du financement participatif. Le résultat est fidèle à l’entretien, mais j’aimerais développer.

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Pendant l’interview, on m’a fait parler un peu vite des projets que j’avais soutenus, puis on m’a demandé de passer en revue les projets en cours de financement sur KissKissBankBank. Bien qu’elle essayait de ne pas trop orienter mon propos, j’ai senti que la journaliste guettait ma réaction face à un projet de restauration rapide à base de triporteur à pédales, Street food à la française. Mais je ne m’y suis pas arrêté. Elle m’a alors demandé ce que j’en pensais, et j’ai répondu avec un sourire légèrement embarrassé que c’était un genre de projet un peu rédhibitoire pour moi, car il me rappelle typiquement les idées proposées par des étudiants en école de commerce2. Au petit sourire de l’intervieweuse et du cameraman, j’ai compris que je n’étais pas tombé loin, il s’agissait bien d’étudiants, mais en « Management culinaire » dans un prestigieux institut. Rien à voir avec de la junk-food, cependant, les recettes mises au point semblent plutôt gastronomiques, et puis on peut difficilement reprocher à des étudiants en restauration de s’occuper de nourriture.

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Les projets auxquels je contribue ont généralement un lien direct avec la création artistique ou le design, et assez souvent, sont des initiatives de collègues, d’amis, ou de jeunes gens que j’ai eu comme étudiants. Pour ne parler que de ceux qui ont abouti, je citerais le drone maritime Protei, de César Harada ; l’atelier de sérigraphie l’Insolante ; la publication du Special Origines, de Fred Boot ; le clip pour Matty Groves, de Moriarty, par Philippe Dupuy et Loo Hui Phang ; le nouveau design de l’excellent site Strange Stuff and Funky Things, par Pierre Kerner ; Le Pegman coin du collectif Microtruc ; L’édition du prix Fernand Baudin des publications d’étudiants ; Le documentaire Fin, qui traite de la médiatisation de Buggarach en décembre 2012 ; l’imprimante 3D africaine W.Afate ; le film Solange et les vivants, par Ina Mihalache ; etc3.
En ce moment je soutiens le livre The Book of Eniarof, livre qui fait le bilan de treize ans d’une manifestation à mi-chemin entre arts numériques et fête foraine ; le film Kung Fury, furieusement eighties, tourné sur fond vert, dont je vous laisse voir la bande-annonce, et qui a déjà doublé le montant de sa levée de fonds ; et enfin, la caméra à 360×360° Panono, gadget assez génial auquel je suis content de m’associer même si je n’aurai pas les moyens pour m’offrir la première version usinée.

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Je contribue parfois de manière purement symbolique — cinq euros —, et parfois de manière un peu plus conséquente, mais sans me ruiner, et souvent, en gagnant quelque chose en contrepartie : un livre, un dvd, un objet, une invitation. Ma contribution relève donc, selon les cas, du don désintéressé tel qu’on peut en faire auprès d’une association caritative ou de la souscription. Il n’est pas neuf que l’on recoure à la souscription pour permettre à des projets d’aboutir, par exemple dans le domaine de l’édition : c’est comme ça qu’a pu naître l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, par exemple.
Même lorsque cela ne me rapporte qu’une gratification symbolique, les dons me semblent un bien meilleur investissement que, par exemple, la Bourse.

Ma vie de boursicoteur (confession)

Il y a une dizaine d’années, j’étais nettement plus travailleur indépendant qu’enseignant, et, grâce à plusieurs grands chantiers multimédia, j’ai gagné beaucoup plus d’argent que je n’en avais besoin pour vivre. J’en ai profité pour m’acheter une caméra vidéo horriblement chère, si chère que pendant des années je n’ai pas osé sortir avec4. Un investissement mal rentabilisé, donc, mais ce n’est pas le seul.
Toujours à la même époque, je me suis décidé à mettre en application une idée très naïve que je traînais depuis longtemps : moraliser la Bourse. Rien que ça. Je m’étais dit, en fait, que pour aider le monde à être meilleur, il ne fallait pas détruire le capitalisme, mais faire en sorte que l’argent aille aux bons projets. Je me disais que si tout le monde en faisait autant, alors l’économie changerait radicalement. Par ailleurs, il me semblait aussi une bonne idée d’acheter des actions des sociétés dont je consomme les produits et de celles avec lesquelles je travaille, comme si ça modifiait légèrement le rapport qui les lie à moi, comme si cela faisait que je n’étais plus seulement un consommateur ou un prestataire mais presque un partenaire, un associé,… Jusqu’ici c’est presque logique, car je me faisais une idée bien trop vague de ce qu’est la Bourse et de comment elle fonctionne.

La Bourse à Paris d'après François Auguste Biard, Photogravure de Goupil & C

La Bourse à Paris d’après François Auguste Biard, Photogravure.

Sûr de mon fait, je suis allé à ma banque, la banque postale, ouvrir un Plan épargne actions. Le conseiller financier a tenté de me décourager, en m’expliquant avec des graphiques qu’il fallait investir une partie de mon (maigre) pécule dans la pierre, une autre en assurance-vie et la dernière, je ne sais plus5. J’ai tenté de le sensibiliser à l’aspect philosophique de mon projet mais il m’a regardé avec des yeux vides de la plus imperceptible étincelle de compréhension de ce dont j’essayais de lui parler.
Et c’est lui qui avait raison, comme je l’ai rapidement compris en découvrant dans la pratique ce qu’était la Bourse : un marché d’occasion. En effet, on se contente la plupart du temps d’acheter des actions de sociétés déjà capitalisées. On n’encourage aucun projet, on ne fait que spéculer, et jouer avec le capital de la société. Cela semblera évident à beaucoup de gens, mais pour moi ça a été une surprise. J’ai découvert aussi qu’il existait des frais assez importants au moment de l’achat ou de la vente des actions, puis tous les ans pour la conservation de chaque ligne du portefeuille. J’ai rapidement fait migrer mon compte vers une autre banque aux frais plus honnêtes. En fait, si on n’achète qu’un petit nombre d’actions de sociétés peu rentables, les frais fixes coûtent rapidement plus cher que les actions. J’ai vite compris aussi que les sociétés qui m’intéressaient particulièrement sont souvent aussi celles qui sont pour l’instant parvenues à échapper à la Bourse, comme Festo, Ankama ou Ovh. Si la Bourse est une mauvaise affaire pour le petit porteur sans ambition et sans capitaux véritables, elle semble être très dangereuse pour les sociétés qui s’y engagent sans comprendre qu’elles abdiquent leur indépendance, qu’elles confient assez littéralement leur âme au diable. Comme d’habitude, le système profite principalement à ceux qui l’organisent et à ceux qui en connaissent les ficelles non-documentées6. Je me suis rapidement fait à l’idée que si l’on ne veut pas gagner d’argent avec la Bourse, on est à peu près certain d’en perdre, et qu’il fallait que je me sauve de ce piège abscons dès que j’en aurais le droit… huit ans plus tard.

Claude Closky, Nasdaq

Claude Closky, sans titre (Nasdaq), papier peint, 2003.

Bien entendu, la Bourse s’est effondrée entre temps, la valeur de mon pécule a été divisée par deux. Mais malgré la crise, les « marchés » ont recommencé à monter, et, lorsque j’ai revendu mes actions, en comptant les dividendes perçus de ci de là (assez rares, ceci dit), je n’avais abandonné que quelques centaines d’euros, sans compter l’inflation, bien sûr.
Entre temps, je n’avais aidé aucun projet, participé à rien d’intéressant, j’avais fait partie des idiots utiles et passablement honteux d’un système qui parasite la fameuse « économie réelle ». Si j’avais investi dans les sociétés multinationales du Cac40 des domaines de l’armement, du bâtiment, de la distribution, de l’énergie et bien sûr de la finance, j’aurais en revanche perçu des dividendes assez conséquents.
Mais si je n’ai gagné ni argent, ni le plaisir d’avoir participé à quelque chose d’utile, j’ai au moins gagné une leçon : on ne sauve pas le monde en cherchant à détourner les armes de l’ennemi de leur destination de départ. Le problème du capitalisme boursier (et surtout celui qui a une multitude de petits actionnaires), ce n’est pas la constitution de capitaux destinés à soutenir des grands projets, c’est l’anonymisation, l’abstraction. L’anonymisation et l’abstraction des biens, des personnes, des idées, des actionnaires eux-mêmes. Humains ou objets, usines et ouvriers, tout cela est transformé en chiffres qui montent ou qui descendent. Et forcément, les petits capitalistes, ceux dont le portefeuille d’actions ne donne aucun droit de vote signifiant, se retrouvent rapidement d’accord sur un unique point : il ne faut pas que les chiffres descendent. Je parie que ce n’est pas le goût du profit qui rend le boursicoteur avide et la Bourse amorale, c’est sa peur des pertes.

Un extrait du film "King Fury".

Un extrait du film Kung Fury.

Comme on le voit avec mon expérience de la Bourse, je n’ai pas de leçons à donner aux gamins qui comptent sauver le monde en réinventant le colportage de nourriture.

Un monde meilleur

Je ne suis pas économiste, bien sûr, mais il me semble, même si la formule paraîtra elle aussi bien naïve, qu’il faut redonner quelque chose d’humain aux transactions d’argent. Sans dire qu’il faut se replier sur son environnement immédiat, je pense que ça passe par un sens de la proximité — proximité géographique, proximité affective7, proximité philosophique, proximité esthétique,…

Dans ses vœux de bonne année, dans Le Figaro, l’affreux Serge Dassault, marchand de canons et propriétaire du plus vieux quotidien français, propose, pour sauver le pays, de maintenir les trente-cinq heures sur les feuilles de paie, mais de revenir aux trente-neuf heures travaillées. Comme les promoteurs du « revenu de base », il propose de déconnecter le travail de la rémunération, sauf que dans sa version, c’est au détriment du salarié, qui effectue une part de ses heures non selon une transaction rationnelle mais sous forme de corvée féodale :

Il existe une façon simple de réduire la dépense publique : c’est de revenir, sans finasser ni tourner autour du pot, à une durée légale du travail de 39 heures payées 35.

Pour lui qui a plus d’une trentaine de milliers d’employés, on voit le profit immédiat : 10% de travail en plus pour la même somme, sans compter les charges économisées sur les quatre heures non rémunérées. Pour les salariés, qui voient leur maigre pouvoir d’achat réduire encore un peu, c’est évidemment moins bien.

Serge Dassault. Photo : Medef.

Serge Dassault est riche, mais il ne connaît visiblement rien à la valeur de l’argent. Selon le classement Forbes, il est assis sur un tas de 13 milliards de dollars, ce qui représente presque deux fois le produit intérieur brut d’Haïti, ou une fois ceux de la république démocratique du Congo, du Sénégal ou de l’Islande. Et du haut de son tas, ce marchand de canons veut qu’on lui donne plus encore. Il a besoin de plus, peut-être, parce qu’il ne dispose que de la 69e fortune mondiale8 et qu’il est jaloux de François Pinault, qui a deux milliards de plus que lui (deux milliards de dollars, c’est la richesse produite pendant un an au Cap Vert), ou de Bernard Arnault et de Liliane Bettencourt, qui sont deux fois plus riches que lui. Serge Dassault adore traiter les salariés d’assistés, et a un jour expliqué qu’il faudrait calquer le modèle salarial des français sur ce qui se pratique en Chine. Mais il n’a rien contre les assistés, je pense, car il est le plus gros qui soit, puisque l’État Français s’engage à lui acheter un avion par mois, et que son journal, le Figaro, reçoit une aide directe de dix-huit millions d’euros chaque année. Il n’a rien contre les « assistés », il n’aime pas les gagne-petit, c’est tout.

Produit à quelques kilomètres, vendu par l'agriculteur lui-même.

Produit à quelques kilomètres, vendu par l’agriculteur lui-même.

Pour en finir avec ce genre d’aberrations, la solution est à mon avis dans le petit, dans la proximité, dans la responsabilité. Chaque fois que l’on achète un poireau ou un céleri au maraîcher-producteur qui fait pousser ses légumes à dix kilomètres (j’en ai un comme ça), on échappe au circuit complexe de la grande distribution, à son impact écologique et au coût social souvent exorbitant de ses bas prix. Quand on donne dix euros à un ami d’ami qui monte sa petite boite, on réduit la puissance de grosses sociétés, et on participe au succès de quelqu’un qui viendra peut-être nous aider le jour où nous aussi nous aurons un projet. Faire un don à une société qui développe les logiciels libres que nous utilisons chaque jour, c’est aussi un moyen de leur permettre de vivre et de prospérer, non pas au sein du contexte commercial concurrentiel auquel ils veulent échapper, mais dans l’intérêt des utilisateurs. Chaque fois qu’on investit dans quelque chose que l’on trouve bien, on améliore le monde. Nous avons pris l’habitude de trouver inconfortable de penser aux personnes qui se trouvent derrière les caisses, les processus et les économies, parce que nous pensons que notre liberté individuelle est à ce prix. Mais ce n’est pas une fatalité, et une fois de plus, le réseau mondial est une opportunité extraordinaire pour faire circuler les idées et faire se structurer les bonnes volontés.

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Dans les locaux de KissKissBankBank… Les plate-formes de crowdfunding sont sympathiques mais elles sont le talon d’Achille du système, puisqu’elles aussi sont amenées à courir le risque d’être rachetées, dominées, dévoyées,…

Je m’aperçois que je deviens un peu lyrique, là, alors je vais m’arrêter là.
Mais une dernière chose, tout de même : si le gouvernement s’est donné la peine de limiter le financement participatif9, c’est bien la preuve qu’il s’agit d’un puissant contre-pouvoir.
À bon entendeur, salut.

  1. Le « Crowdfunding » signifie : « financement par la foule ». Je dois être un peu dyslexique car, quand je n’y prête pas attention, j’ai tendance à écrire « crowfunding » – financement par le corbeau. [↩]
  2. Il est sans doute un peu snob de ma part de dire les choses comme ça, mais je suis frappé du nombre d’étudiants de ce genre d’écoles qui rêvent de services vaguement écologiques de livraison de nourriture. Ils ont une espèce d’envie de mêler éthique, écologie, et commerce, ce qui devrait me sembler sympathique, mais qui me semble toujours être un agencement trop banal, l’idée que l’on a quand on n’a pas d’idées. Leur fixation sur la junk-food m’étonne toujours. Ils ont le ver solitaire, pour avoir des rêves limités au trop gras, trop salé, trop sucré ?
    J’allais écrire qu’il y a aussi des poncifs dans les projets d’étudiants en art, mais soit ce n’est pas vrai, soit je suis trop impliqué pour le voir, car je n’arrive pas à trouver d’exemple. [↩]
  3. Je pourrais parler aussi des films dont je suis — à hauteur de 5, 10 ou 30 euros —, co-producteur sur le site TousCoprods, dont certains m’ont même rapporté de l’argent ! [↩]
  4. À présent, ma caméra est dépassée, car malgré des qualités sonores et optiques exceptionnelles, elle produit des images au format PAL, autant dire minuscules, et impose des manipulations pénibles lorsque l’on veut transférer le contenu des cassettes (car elle fonctionne avec des cassettes) vers un ordinateur. [↩]
  5. Ce mauvais camelot a d’ailleurs réussi à me faire souscrire à une assurance absurde qui fait que si je mourrais subitement aujourd’hui, mes enfants recevraient trente euros par mois pendant quelques années, enfin à présent, ma fille cadette, car elle est la seule à ne pas être majeure. [↩]
  6. Une des premières sociétés dans lesquelles j’ai investi était une société française de production audiovisuelle pour laquelle plusieurs de mes amis ont, à un moment de leur carrière, travaillé : l’idée était d’encourager l’industrie créative française. En discutant de cette société avec plusieurs des amis en question, j’ai compris que mon soutien était bien mal placé : la société en question était réputée dans le milieu pour sa malhonnêteté envers ses collaborateurs occasionnels et ses employés. La gestion était catastrophique et un jour le conseil d’administration a voté la réduction du capital par annulation des actions : du jour au lendemain, celles-ci ne valaient plus rien, et moi, j’avais perdu cinq cent euros. [↩]
  7. lire aussi : Les investissements de (feu mon beau-père) Franko Mislov. [↩]
  8. Le classement Forbes ne mentionne que les fortunes légalement acquises. En comptant les mafias du trafic illégal de drogue ou d’armes, il est possible que le malheureux Dassault soit encore plus loin dans le classement. [↩]
  9. Le financement participatif vénal (c’est à dire le financement participatif qui rapporte potentiellement de l’argent aux financeurs) vient d’être plafonné à 300 000 euros au total, et 250 euros par personne. Ainsi, le phénomène est circonscrit et ne risque pas d’inquiéter les banques. Le prétexte est assez ridicule : protéger les particuliers qui pourraient perdre leurs investissements… comme si le tiercé et le loto, eux, étaient plafonnés !. Lire par ex. L’État encadre strictement la finance participative (Les Échos). Voir aussi le débat que pose, en termes de pouvoir et de contrôle, la question du financement participatif des projets de recherche scientifique. [↩]

Le fusil qui décide

décembre 31st, 2013 Posted in Filmer autrement, Interactivité, Parano | 2 Comments »

Dans la grande famille des « objets intelligents », après l’appareil photo qui ne prend le cliché que s’il juge les conditions esthétiques optimales et si le sujet a le bon goût de sourire, voici le fusil qui ne tire que lorsqu’il est certain d’atteindre sa cible. La Darpa, organisme de recherche de l’armée américaine, à qui nous devons notamment la naissance du réseau Internet, travaille avec Lockheed Martin sur des armes de ce type depuis quelques années, mais la nouveauté de la gamme Xact System de TrackingPoint, c’est que ses fusils de précision sont destinés au grand public, enfin au grand public fortuné, car le prix d’un de ces fusils dépasse les vingt-cinq mille dollars.

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Le tireur commence par désigner sa cible. Puis il tire, mais le coup ne partira que si la cible se trouve effectivement dans la ligne de mire. Assez logiquement, les informations qui encombrent l’écran rappellent les jeux vidéo de tir à la première personne.

L’arme est fournie avec un iPad mini avec lequel elle communique en WiFi et auquel elle transmet le flux des images de ce qui se trouve dans le viseur. Ces images peuvent être conservées, afin d’immortaliser l’exploit du tireur, ou plutôt, la démonstration de la bonne coopération entre le tireur et son logiciel.
Les applications pour ce fusil existent pour appareils portables Apple, mais aussi pour plate-forme Android. Elles permettent, outre l’assistance au tireur, la possibilité de mises-à-jour des fonctionnalités du fusil.

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La licence d’utilisation d’iTunes spécifie qu’il est interdit de l’utiliser pour utiliser des armes de destruction massive, telles que les armes chimiques, nucléaires, biologiques. On sait aussi à quel point Apple pourchasse les applications à caractère érotique, mais ShotView n’est classé que 4+, c’est à dire convenant à un enfant de quatre ans ou plus. Curieusement, l’application Venture X Simulator, aussi éditée par TrackingPoint, n’est accessibles qu’aux personnes âgées de dix-sept ans et au delà. ShotView et Venture X Simulator sont à peu près le même logiciel, si ce n’est que le second est un jeu vidéo et que le premier est un véritable outil de chasse, ce qui revient à dire que la simulation virtuelle est plus inquiétante qu’une application permettant véritablement de regarder un animal se faire tuer. L’une et l’autre applications sont téléchargeables gratuitement1.

Le fusil est par ailleurs capable de prendre en compte la direction et la vitesse du vent (qu’il faut lui indiquer manuellement), d’estimer la distance à laquelle se trouve la cible, la température extérieure, la pression atmosphérique, l’orientation cardinale ou gyroscopique de l’arme, et autres paramètres qui permettent d’augmenter sa précision.

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L’application, dit la publicité, permet une coopération entre le tireur et un guide, ou entre un père et son enfant.

La cible commerciale de ces armes, ce sont les chasseurs, et leur cible tout court est donc le gibier, qu’il est possible d’atteindre jusqu’à un kilomètre de distance.
Il aurait sans doute été facile d’ajouter un algorithme de sécurité permettant d’éviter que l’arme soit utilisée pour abattre un bipède avec un visage, ou pourquoi pas un animal protégé mais j’imagine qu’un tel dispositif ferait perdre beaucoup de clients à ce fusil. Intelligent, oui, mais pas au point d’interdire à son propriétaire de commettre un meurtre.

On peut d’ores et déjà imaginer la suite : une baisse des tarifs et une multiplication de l’offre, une diffusion pléthorique d’images assez sordides sur les plate-formes de vidéo en ligne, mais aussi des faits-divers horribles suscités par des dysfonctionnements divers ou encore par le piratage.

  1. Par contre, Apple refuse obstinément de valider l’application Drones+app, de Josh Begley, qui rapporte en temps réel les annonces de frappes par drones américaines. [↩]

Skyfall

décembre 31st, 2013 Posted in Hacker au cinéma, Interactivité au cinéma, James Bond, Ordinateur au cinéma | 6 Comments »

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Année après année, les thèmes liés à l’informatique s’épanouissent en tant que composante naturelle des films d’espionnage, et, a fortiori, de la série des James Bond.
Le vingt-troisième film officiel, Skyfall (2012), ne se contente pas de montrer à l’écran des dispositifs de localisation, d’identification, ou autres outils numériques tels que la table interactive qui apparaissait dans Quantum of Solace, mais met en scène une utilisation stratégique d’outils de publication en ligne et nous présente un personnage de programmeur, le nouveau « quartier-maître » des services secrets britanniques.

« Q », pour « Quartermaster », a longtemps été un bricoleur grincheux qui conçoit les gadgets de James Bond et semble toujours affecté de devoir se résigner à voir l’espion de sa majesté maltraiter ses inventions. Pendant plus de trente ans, le rôle a été confié à Desmond Llewelyn, suivi par l’ex-Monty Python John Clesse. Mais dans les deux premiers films où James Bond est personnifié par Daniel Craig, Casino Royale (2006) et Quantum of Solace (2008), le personnage pittoresque du « Quartermaster », pourtant présent depuis Docteur No (1962) a complètement disparu, à la déception d’une partie du public comme de celle de Daniel Craig lui-même. On retrouve « Q » dans Skyfall, sous les traits apparemment (il est tout de même trentenaire) juvéniles de Ben Whishaw.

La rencontre entre le nouveau « Q » et le super-espion britannique se déroule au British Museum, devant un tableau de Turner, Le dernier voyage du Téméraire. Sans s’être présenté, « Q » entame avec Bond une discussion sur la peinture :

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— « It always makes me feel a bit melancholy. Grand old war ship. being ignominiously haunted away to scrap… The inevitability of time, don’t you think? What do you see? »
— « A bloody big ship. »
(« Ça me rend toujours un peu mélancolique. Ce grand et vieux bâtiment de guerre ignominieusement emmené au loin pour être disloqué. L’inéluctabilité du temps, vous ne croyez pas ? Qu’est-ce que vous voyez ? » — « un putain de gros bateau »)

Bond, qui n’a visiblement pas envie de parler plus longtemps de peinture s’apprête à prendre congé du jeune inconnu, mais ce dernier le retient et lui apprend qui il est. Les deux hommes échangent quelques petites piques : Bond fait remarquer à son « quartermaster » que ce dernier a encore des boutons d’acné, lui dit qu’il doute de sa compétence, et rappelle qu’il ne suffit pas d’être jeune pour être innovateur. « Q » lui répond que l’âge n’est pas une garantie d’efficacité. Son commentaire sur le tableau de Turner pouvaient déjà être pris pour une métaphore fielleuse, alors même que les médecins ou psychologues du MI6 doutent de la capacité de James Bond à reprendre du service.
« Q », un peu présomptueux, affirme enfin qu’il peut faire plus de dégâts depuis son ordinateur portable, en pyjama et avant sa première tasse de thé, que Bond en un an sur le terrain. Il admet pourtant qu’il a besoin de Bond car, dit-il, « à un moment il faut que quelqu’un appuie sur une détente ».

Raul Silva (Javier Bardem), l’adversaire de Bond dans le film, tient à peu près le même discours. Selon lui, l’espionnage à l’ancienne n’a plus de sens, tout peut se faire à l’aide d’ordinateurs : « déstabiliser une multinationale en manipulant les cours de la bourse ? Bip. Facile. Interrompre les émissions d’un satellite espion au dessus de Kaboul ? Fait ! (…) Il suffit de pointer et cliquer ».

« Just point and click.»
On remarquera l’étrangeté de l’installation de Silva : trois tables avec des écrans, et un ordinateur portable, mais pour le reste, un enchevêtrement de câbles qui parcourent des structures en formes de cages, comme un data-center foutraque dans lequel on ne trouverait aucun serveur, où dont les serveurs seraient minuscules.

Ce n’est pas la première fois que l’on tente de convaincre James Bond qu’il est obsolète, c’est même un thème récurrent de la série, et chaque fois, bien entendu, le héros fait mentir ceux qui pensent que, du fait de son âge ou du fait des changements de conjoncture géopolitique, il n’a plus de rôle à jouer. Ici, cependant, l’accusation s’appuie sur la question de la mise-à-jour technique, sur cette injonction qui a bouleversé tant de professions : « il faut passer au numérique ».

Pour la première fois dans la série, sans doute, « Q » est doté d’un rôle actif, il ne se contente pas de s’occuper de l’intendance des gadgets du MI6, il est à la tête d’une équipe dont les membres sont assis à leur bureau, le nez rivé sur un écran, pour répondre à des cyber-attaques.

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Installé dans les locaux provisoires du MI6, l’équipement de « Q' » est symétrique à l’installation de Silva. Depuis son ordinateur portable, le jeune homme manipule des logiciels qui affichent leur travail sur une série de grands écrans. On remarquera que le système de cryptage de Silva est visuel et ressemble furieusement à des travaux graphiques tels que l’on peut en réaliser à l’aide du logiciel Processing.

La culture Internet contemporaine a aussi son importance dans le récit lorsque Silva diffuse, sur la plate-forme Youtube, une vidéo qui dévoile l’identité d’agents britanniques ou alliés infiltrés dans des groupes terroristes. Silva, qui veut se venger de « M », la directrice des services secrets1, donne à cette dernière la responsabilité de la mise en ligne de la vidéo, en plaçant sur son ordinateur un jeu, un jackpot, précisément, qui affiche cinq têtes de mort et une mention : « cliquez ici pour recevoir votre récompense ». Le clic déclenche la vidéo redoutée. L’interactivité, fallacieux moyens de laisser croire à celui qui tient la souris qu’il dispose d’un pouvoir de décision, est accompagnée ici d’une lourde punition. L’unique maître du jeu est celui qui l’organise.

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Si l’on ajoute que Silva a les cheveux blonds, il est difficile de ne pas voir ici une allusion à Julian Assange et à Wikileaks, organisation qui avait été accusée de mettre en danger des agents américains en fonction en publiant leurs noms. Ce n’est cependant pas par idéal de transparence et par inattention que Silva (qui, malgré sa folie, a sans doute quelques raisons de se venger et est sans doute le personnage qui ment le moins) publie, sciemment, les noms d’agents, mais bien pour que ces derniers soient assassinés et pour fragiliser les services secrets. Malgré cette référence qui ressemble à une prise de position en faveur de ce que les activités extérieures des États-Unis ont de plus condamnable2, Skyfall, réalisé par Sam Mendes (American Beauty, Les Sentiers de la perdition, Away we go), est sans doute un des meilleurs films de la série, bénéficiant d’instants poétiques ou humoristiques assez inattendus, ainsi que de la présence très forte de Javier Bardem.

  1. « M » n’est plus directrice du MI6 à la fin du film. Certains ont vu dans ce fait et dans le personnage d’Eve, qui passe de l’état d’agent de terrain à celui de secrétaire, des indices que Skyfall était un film nettement anti-féministe. Ils ont des arguments cf. Le cinéma est politique et Les Inrocks, même s’il peut sembler étrange de chercher du féminisme dans un film de cette série et même si les trois personnages féminins notables, « M », Eve et Severine, ont chacune une véritable importance dans le scénario et sont loin de n’exister que comme faire-valoir au héros. [↩]
  2. Le précédent James Bond, Quantum of Solace, portait un discours bien plus étonnant, le mal y était incarné par un homme d’affaires écologiste français, Dominic Greene (Mathieu Amalric) qui s’avérait objectivement allié à la CIA et au MI6 dans le projet d’installer une dictature d’extrême-droite à la tête de la Bolivie — ce qui poussait Bond à s’opposer aux desseins de sa hiérarchie, chose qui ne lui arrive jamais, son insubordination habituelle étant toujours mise au service de sa mission. [↩]

GoldenEye

décembre 26th, 2013 Posted in Hacker au cinéma, James Bond, Ordinateur au cinéma | 1 Comment »

goldenEye_dvdL’année 1995, qui marque le début de la diffusion d’Internet auprès du grand public, est très riche en fictions mettant en scène des thèmes liés à l’informatique : Hackers, Traque sur Internet, Assassins, Virtuosity, Johnny Mnemonic…
Le sixième plus important succès cinématographique de 1995 a été GoldenEye, un des épisodes les plus rentables de l’histoire de la série des James Bond. L’agent secret britannique y était interprété par Pierce Brosnan, qui succédait tout juste dans le rôle à Timothy Dalton, dont le dernier film de la série, Licence to kill, datait de 19891.
GoldenEye est le premier James Bond à avoir été tourné après l’effondrement de l’Union soviétique et la création de la Fédération de Russie, en 1992. Le pays connaît alors une brutale mutation sous la présidence de Boris Elstine : les services publics sont ruinés, supprimés, vendus, et d’immenses fortunes d’origine souvent douteuse se constituent tandis que la majorité de la population fait face à une grave crise économique. Il est devenu possible d’être riche, mais il est plus fréquent que jamais d’être pauvre. Le Fonds monétaire international, la banque mondiale et, avec eux, tous les pays non-communistes, soutiennent cette évolution, plus intéressés par la libéralisation économique du pays que par la condition des Russes, dont l’espérance de vie et le taux de fertilité ont brutalement chuté à l’époque. Les retraites versées ne suivent pas l’inflation et la solde des militaires ou le salaire de nombreux fonctionnaires ne sont plus payés. La démocratie est encore fragile : en 1993, le président Elstine a dissous le congrès (illégalement) et envoyé des chars contre les parlementaires qui contestaient sa décision, provoquant un quasi-guerre civile de deux semaines.
C’est dans ce contexte très incertain qu’est sorti GoldenEye.

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Le générique de GoldenEye montre des statues de Lénine en train de tomber. Une séquence du film se déroule par ailleurs dans une sorte de décharge plein de statues allégoriques des grandes heures de l’utopie socialiste, visiblement abandonnées : difficile de trouver une métaphore plus claire.

La Russie, qui n’est plus vraiment un ennemi pour les services secrets britanniques, dispose d’une (en fait, deux, mais passons sur les détails) arme secrète terrible, « GoldenEye », un satellite artificiel destiné à diriger sur l’endroit de son choix une impulsion électro-magnétique capable de neutraliser voire de faire exploser tout équipement électronique2. Comme souvent dans les James Bond, l’ennemi n’est pas la Russie, mais une organisation criminelle, Janus (qui est aussi le nom de celui qui dirige l’organisation) qui comme le S.P.E.C.T.R.E. des anciens films de la série pratique le chantage à l’aide d’armes apocalyptiques dérobées aux grandes puissances militaires, amies ou ennemies.

Le dirigeant de Janus est un ancien collègue et ami de James Bond, tenu pour mort depuis des années, qui s’avère être aussi un enfant de cosaques de Lienz, des anti-communistes engagés aux côtés de l’armée allemande qui s’étaient rendus aux Britanniques à la fin de la seconde guerre mondiale mais avaient été remis par ces derniers à leur ennemi juré, Staline, qui les a massacrés, avec femmes et enfants, de manière impitoyable. Le but secret de Janus est de soumettre Londres à une impulsion électro-magnétique afin de ramener la capitale du Royaume-Uni au Moyen-âge3 juste après y avoir dérobé électroniquement des milliards de livres sterling.
Je ne vais pas raconter tous les rebondissements du film, mais s’il m’intéresse, c’est avant tout parce qu’il met en scène deux personnages d’informaticiens, qui n’hésitent pas à devenir « hackers », ou plutôt « crackers », c’est à dire pirates informatiques. L’un, Boris, pirate pour gagner de l’argent, ce qui fait de lui un « chapeau noir », comme on désigne les « crackers » malveillants, et l’autre, Natalya, le fait pour lutter contre les exactions de son collègue, ce qui fait d’elle un « chapeau blanc », comme le folklore des hackers désigne les pirates informatiques « utiles ».

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Boris s’amuse à modifier les mots de passe de Natalya et à la dessiner en petite tenue. Pour lui, tout relève du jeu, y compris la destruction d’une ville ou le massacre de ses propres collègues. Ce n’est ni la première ni la dernière occurrence du poncif qui fait du « petit génie de l’informatique » un personnage dénué de sens moral, ou même de sens commun, par ailleurs frustré affectivement et incapable de communiquer normalement avec les femmes.

Au début du récit, Boris Grishenko (Alan Cumming) et Natalya Simonova (Izabella Scorupco) sont deux employés d’une station de communications russe. Ils sont collègues et ont des rapports amicaux, mais leurs tempéraments sont bien différents. Boris est taquin et fait preuve d’un humour graveleux auquel Natalya répond avec une froideur exaspérée. Il est joueur, elle est sérieuse. On retrouve ici un motif plutôt banal mais auquel il n’est pas inintéressant de réfléchir, celui de la jouissance et de la créativité comme motivations et comme prérogatives masculines, opposées au sens du devoir comme obligation féminine4. Boris aime pirater les serveurs du ministère de la défense américain, par simple goût de l’exploit. Mais ce que les scénaristes nomment « pirater », ici, consiste surtout à trouver les bons mots de passe puis à lancer des logiciels malicieux.

Alors que Boris sort fumer une cigarette et que Natalya se sert un café en cuisine, un général russe corrompu et la meurtrière Xenia Onatopp entrent dans la station de communication satellitaire, officiellement pour effectuer une inspection, mais en réalité pour la détruire à l’aide du satellite GoldenEye. Quelques jours plus tôt, ils avaient dérobé en France un hélicoptère Eurocopter Tigre, théoriquement capable de résister à une impulsion électro-magnétique5. Boris et Natalya sont les seuls survivants, mais ignorent chacun que l’autre est en vie.

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Amusant défi pour les décorateurs du film : imaginer l’apparence à donner à une boutique informatique dans la Russie post-socialiste, qui accède à des biens étrangers jusqu’ici rares, tout en ayant la réputation d’être un champ de ruines économique et social que se disputent des organisations mafieuses, et un pays sous-équipé dont les rues restent encombrées d’automobiles minuscules et défectueuses. L’enseigne IBM crasseuse rappelle plutôt les boutiques des films d’espionnage des années 1960.

Parvenue à Saint-Pétersbourg, Natalya tente d’entrer en contact avec Boris, dont elle ignore la traitrise, par e-mail. Mais dans la Russie de Boris Elstine que décrit le film, les ordinateurs restent une denrée rare, et Natalya doit recourir à une ruse : elle laisse entendre à un vendeur informatique qu’elle compte acheter des dizaines de machines pour le compte d’écoles étrangères afin que ce dernier la laisse en essayer une. Elle réclame le dernier cri : « compatible IBM avec disque dur de 500 Mo, CD-Rom et modem 14400 »6.
L’interface de communication qu’emploie Natalya ne ressemble pas tellement à un logiciel de gestion d’e-mails, mais plutôt à une interface de messagerie instantanée : les phrases s’affichent les unes au dessus des autres, touche par touche, accompagnées d’un dessin qui représente leur émetteur. Les éléments ont une apparence énorme et encombrent tout l’écran. Ces interfaces sont assez typiques de l’époque des débuts de l’Internet personnel par leur simplicité apparente et leur didactisme : l’arrivée d’un message est signalée par un message qui occupe tout l’écran, et on nous montre le trajet des paquets de données à grand renfort de mappemondes. Toutes les communications montrées dans le film sont synchrones, c’est à dire qu’il faut se trouver devant l’ordinateur au moment où un message est envoyé pour le recevoir.

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Dans ce qui semble être son appartement personnel, Boris dispose d’un ordinateur, mais aussi d’un oscilloscope, accessoire incongru. On notera l’énorme message « Incoming Email » qui signale l’arrivée d’un message, puis la forme des messages, qui ne ressemblent pas vraiment à des e-mails mais plutôt à des bribes de conversation instantanée du genre IRC ou Twitter.

Plus tard dans le film, Natalya fait la démonstration de ses talents d’informaticienne pour découvrir à quel endroit du monde se trouve la seconde antenne capable de piloter le satellite GoldenEye. Le trajet des données sur le réseau est présenté visuellement : on voit des lignes se tracer entre les continents, faisant des sauts d’un pays à l’autre, dans le but de brouiller les pistes. Lorsque Boris, qui se trouve à Cuba, comprend que Natalya est en train de le localiser, il court arracher physiquement des circuits électroniques de l’ordinateur qu’il utilise, plutôt que simplement de le déconnecter.

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Le hacking dans GoldenEye : trouver le bon mot de passe, puis lancer un programme qui montre sur une mappemonde le trajet effectué par les données…

Pas la peine de s’attarder à raconter qu’à la fin du film, les méchants et les traîtres périssent tandis que James Bond gagne la partie et termine l’aventure en enlaçant la jolie Natalya. Boris est trop négligeable et trop lâche pour être tué par James Bond : il survit à l’explosion de la base cubaine où il se trouvait, mais ne profite pas longtemps de sa bonne fortune, car, alors qu’il crie victoire, une citerne d’azote liquide se déverse sur lui, le transformant en statue de glace.

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Comme tous les films de la série James Bond, GoldenEye exprime les mythologies de son temps (ici : la Russie post-Gorbadchev et le piratage informatique) tout en participant à les construire, à les diffuser et à les sédimenter dans l’esprit du public, et ce avec un scénario étonnamment constant : un fou mégalomane veut détruire le monde ou au moins la Grande-Bretagne pour assouvir une sombre vengeance tout en devenant riche. Et bien entendu, il échoue et est puni de sa démesure.
Tout en n’étant rien d’autre qu’un James Bond, GoldenEye se laisse regarder.

  1. Notons que GoldenEye sort exactement dix ans après Dangereusement vôtre (A view to a kill), qui accompagnait aussi l’histoire de l’informatique de son temps, puisque le « méchant », Max Zorin, était un fabricant de microprocesseurs. [↩]
  2. L’Impulsion électro-magnétique, ou E.M.P., existe bel et bien et permet effectivement de détruire les équipements électroniques et de neutraliser les communications. Le moyen le mieux maîtrisé pour obtenir ce genre d’effet est de faire exploser une bombe atomique à une altitude déterminée dans l’atmosphère. Une allusion à l’E.M.P. est faite dans un autre James Bond : A View to a Kill. [↩]
  3. L’idée de l’Angleterre revenue au Moyen-âge est un thème récurrent de la science-fiction post-apocalyptique depuis Le dernier homme (Mary Shelley, 1923) jusqu’à Doomsday (Neil Marshall, 2008), en passant par After London (Richard Jeffries, 1885) et The Shape of Things to come (H.G.Wells, 1933). [↩]
  4. La question des rôles sexuels est renforcée par le personnage de Xenia Onatopp (Famke Janssen), dont le nom est un calembour assez transparent (« on the top »), âme damnée de Janus, qui atteint l’orgasme par le meurtre. L’initiative sexuelle, chez une femme, est ici assimilée à de la perversion, à un dérèglement des sens. Notons aussi que c’est dans ce James Bond qu’apparaît pour la première fois l’actrice Judi Dench dans le rôle de « M », à la tête des services secrets britanniques. C’est sans doute vers cette période que les femmes cessent d’être de simples accessoires décoratifs dans la série James Bond, sans pour autant cesser de véhiculer un discours sexiste : la maman « M », les hystériques comme Xenia Onatopp, les bonnes filles sages,…
    Les personnages féminins qui réclament l’égalité sexuelle sont généralement punie sans pitié par les scénaristes. [↩]
  5. Là encore, il ne s’agit pas d’une fantaisie de scénaristes, le Tigre, produit depuis 1991, est effectivement prévu pour résister à la foudre ou aux impulsions électro-magnétiques. [↩]
  6. Au passage, on remarquera la présence régulière, au cours du film, du logo du système d’exploitation d’IBM, OS/2 Warp, qui se voulait le grand concurrent de Windows à l’époque. [↩]

A view to a kill

décembre 26th, 2013 Posted in James Bond, Ordinateur au cinéma, Surveillance au cinéma | No Comments »

dangereusement_votre_dvdA View to a Kill (rebaptisé Dangereusement vôtre en français, pour — j’imagine — récupérer un peu du succès de la série Amicalement vôtre, avec le même acteur), est le quatorzième épisode officiel1 des aventures de James Bond au cinéma. Sorti en 1985, ce film est un concentré de l’époque puisque la chanson-titre est interprétée par le groupe Duran-Duran, alors au faîte de sa popularité2, et la chanteuse Grace Jones, autre icone de l’époque, y tient un des rôles les plus importants du films, constamment vêtue de tenues extravagantes dessinées par Azzedine Alaia. L’informatique, qui est au centre du scénario, est aussi un sujet médiatique important au début des années 1980, avec l’éclosion de la micro-informatique qui fait entrer l’ordinateur dans les foyers et en fait un loisir.
C’est en 1984, année de production du film, que Bill Gates apparaît pour la première fois en couverture de Time Magazine, qu’IBM dévoile la seconde génération des ordinateurs personnels, les PC/AT — qui constituent toujours, trente ans plus tard, l’essentiel de la norme PC —, et qu’Apple commercialise son Macintosh, lui aussi resté un standard. Bien que l’époque soit celle de l’émergence du logiciel, les ventes de processeurs ont presque doublé entre 1982 et 1984, Intel a dépassé le milliard de dollars de revenus, et Motorola ne tardera pas à atteindre ce chiffre. C’est aussi en 1984 que le congrès américain a voté le Semiconductor Chip Protection Act, qui protège les schémas électroniques. La période n’est pas tout à fait rose pour l’industrie informatique, puisque le monde du jeu vidéo se trouve en plein marasme3, ce qui n’a pas empêché le film de faire l’objet de deux adaptations en jeu vidéo.

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L’adversaire de James Bond dans A View to a Kill, Max Zorin, est un Whiz Kid, comme Bill Gates et Steve Jobs : il est jeune, sa fortune s’est constituée en quelques années, il est réputé supérieurement intelligent, et bouleverse l’économie de l’industrie informatique. Le rôle de Max Zorin a été proposé à David Bowie, Sting, et a finalement été interprété par Christopher Walken. Christopher Walken est né quelques années avant Bill Gates ou Steve Jobs, mais il semble très jeune dans le film, face à un Roger Moore de moins en moins crédible dans ce rôle qu’il abandonnera d’ailleurs à Timothy Dalton juste après ce film. Plus que dans les scènes d’action, où il est doublé par une quantité impressionnante de cascadeurs, c’est sans doute dans les scènes d’étreintes amoureuses avec de plantureuses espionnes qui pourraient être ses filles que Roger Moore embarrasse le spectateur.

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Si James Bond s’intéresse à la société de Max Zorin, c’est parce qu’il a découvert en Sibérie une copie, réalisée par Zorin Industries, d’une puce capable de résister à une impulsion électromagnétique4. Zorin industries ne produit pas que des puces informatiques, mais prospecte le pétrole et entraîne des chevaux de course dont les performances exceptionnelles semblent suspectes. En fait, Zorin est lui-même le fruit des expériences médicales de Carl Mortner, un savant nazi qui injectait des stéroïdes à des femmes enceintes afin qu’elles donnent naissance à des enfants supérieurement doués. Son système n’allait pas sans inconvénients, car les rares enfants qui survivaient à l’opération s’avéraient psychopathes. Après guerre, pour échapper aux alliés, le docteur Mortner avait proposé aux soviétiques de continuer ses expérimentations pour leur compte. Max Zorin, mais aussi son garde du corps, la sculpturale May Day (Grace Jones), sont l’un et l’autre des monstres de sa création.

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Zorin a été entraîné et financé par les Soviétiques, mais il échappe rapidement à leur contrôle pour suivre son propre but : s’octroyer le monopole du marché mondial des semi-conducteurs. Dans la première moitié du film, égaré dans le château de Chantilly où il inspecte le haras du magnat de l’informatique, James Bond a découvert une usine de processeurs et a compris que Zorin en faisait des stocks. On comprend pourquoi un peu plus tard. Dans une séquence très pédagogique, Max Zorin réunit des fabricants de processeurs du monde entier à qui il commence par rappeler que ces composants sont faits de silicium, c’est à dire de sable, mais que la modestie de ce matériau ne l’empêche pas de rapporter énormément d’argent, ce qu’il compare à la transmutation du plomb en or dont rêvaient les alchimistes. Il émet alors une proposition : en échange de cent millions de dollars par associé, il s’engage à faire disparaître la concurrence de la Silicon Valley, ce qui assurera au cartel le monopole mondial des processeurs et le rendra richissime. Ceux qui ne veulent pas participer au projet sont jetés à la mer, car la réunion a lieu dans un ballon dirigeable.
Pour supprimer la concurrence de la Silicon Valley, Zorin a un plan simple : détruire la totalité de la région de San Francisco en provoquant un séisme grâce à l’eau du lac de San Andreas, à un réseau de mines, à des explosifs et à ses propres stations pétrolières.
Il échoue, évidemment, et meurt à la fin du film.

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L’intrigue de A View to Kill tourne autour de la production des microprocesseurs, mais on y parle finalement très peu d’informatique. Les rares détails montrés sont particulièrement peu soignés : pour qui a une idée des conditions de pureté de l’atmosphère des « salles blanches » où on fabrique les micro-processeurs, l’usine installée dans une étable que découvre James Bond est un peu risible.
On remarque un ordinateur Apple IIc5 chez la séduisante géologue Stacey Sutton.
Reste une séquence intéressante pendant laquelle Max Zorin, depuis son ordinateur, pilote une caméra pour capter l’image de James Bond et l’analyser dans le but de connaître sa véritable identité. Je ne me rappelle pas de beaucoup de films plus anciens que celui-ci qui aient fait une démonstration des technologies de reconnaissance faciale, devenues depuis un élément classique des fictions d’anticipation autant qu’un domaine de recherche et d’applications tout à fait réel.

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Le thème de la surveillance informatisée intervient aussi avec un drone terrestre que manipule Q, le créateur des gadgets de James Bond. Il n’est utilisé dans le film que pour une démonstration dans le bureau de M, le chef des services secrets, au tout début, puis pour vérifier que James Bond est bien vivant, à la toute fin du film.
À titre anecdotique, le clip de la chanson, qui se déroule autour de la Tour Eiffel à Paris, mélange des images issues du film et des images du groupe Duran Duran, dont on voit un membre manipuler à distance une caméra vidéo volante.
Dangereusement vôtre n’est pas le James Bond le plus intéressant, son scénario est plein d’incohérences et d’incongruités, mais le couple de psychopathes formé par un Christopher Walken joueur et une Grace Jones brutale fonctionne assez bien.

  1. La série « canonique » des James Bond est produite par la société Eon depuis Dr No. Mais il existe des exceptions, comme les deux premières adaptations de Casino Royale (un téléfilm puis un film parodique) et Jamais plus jamais, qui est un remake semi-humoristique de Opération Tonnerre, par le même scénariste et avec le même acteur Sean Connery. [↩]
  2. Le groupe est devenu moins visible par la suite. Quelques semaines après la sortie du film, en interprétant la chanson A View to a Kill lors d’un concert de charité regardé par un milliard et demi de personnes, le chanteur Simon Le Bon a produit une spectaculaire fausse note qui semble avoir beaucoup coûté à son image et qu’il a vécu comme l’instant le plus humiliant de sa carrière. Sans que ce soit véritablement lié, le groupe d’origine, n’est plus apparu sur scène pendant plus de quinze ans après ce concert. A view to a kill n’est est pas moins la chanson tirée d’un film de la série James Bond qui aura remporté le plus grand succès international, devant Goldfinger, Live and Let Die, For your eyes only, Moonraker ou encore Skyfall. [↩]
  3. Le krach du jeu vidéo a duré de 1983 (l’année qui a suivi la sortie du jeu E.T., retenu comme symbole de la chute d’Atari et de la suprématie américaine) à 1985 (la sortie de Super Mario Bros, qui marque aussi le début de la domination japonaise : Nintendo, Sega, ). Il a entre autres été causé par le succès populaire de l’informatique personnelle. [↩]
  4. L’impulsion électromagnétique en anglais Electro-magnetic pulse (EMP) est un phénomène découvert à la suite des premières explosions atomiques, qui cause la perturbation ou la destruction des appareils électroniques, et interrompt les communications radio. On dit qu’un effet EMP peut ramener un pays entier à l’âge de pierre. C’est un classique de la science-fiction post-apocalyptique. Dans la série James Bond, l’EMP est aussi au centre du film GoldenEye. [↩]
  5. L’Apple IIc, sorti juste après le Macintosh, était un concurrent à ce dernier au sein de la même société. [↩]

Vivian Maier

décembre 20th, 2013 Posted in Cimaises, Images | 5 Comments »

Je ne suis pas très doué pour analyser et a fortiori théoriser ce qui fait qu’une photographie est belle. Je dirais même que c’est la forme artistique qui est (pour moi, car je vois bien que d’autres sont moins embarrassés) la plus complexe à discuter. Pourtant je pense savoir dire quand un cliché ou une série de photos sont beaux. L’équation qui fait qu’une photographie fonctionne me donne toujours le vertige du fait de sa sophistication : préparation, patience, décision, technique, hasard, instant, sujet, regards, rencontre,… autant de paramètres fragiles qui aboutissent à nous faire partager la vision qu’une personne porte sur le monde.
C’est donc avec humilité, et sans vraiment parler des photographies elles-mêmes, que j’ai envie d’écrire sur une exposition visitée tout à l’heure.

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Le château de Tours, en partenariat avec le Jeu de Paume, présente la première exposition conséquente consacrée en France à Vivian Maier1, photographe amateur récemment découverte.

Le père de Vivian Maier était américain, d’origine autrichienne, et sa mère française. Le mariage n’a pas duré. Le frère de Vivian a été pris en charge par ses grands parents, et elle a suivi sa mère chez une amie de cette dernière, Jeanne Bertrand, une photographe française elle aussi, émigrée à New York où elle jouissait à l’époque d’une petite notoriété. On sait que Vivian a vécu en France entre six et douze ans, environ, avec les deux femmes, avant de revenir avec sa mère aux États-Unis.

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Vers l’âge de vingt-cinq ans, elle devient gouvernante, ce qui sera désormais son seul métier. Un métier qu’elle n’a, semble-t-il, pas vraiment choisi, qu’elle exerce avec soin mais sans chaleur, du moins selon ses employeurs, car les enfants dont elle s’est occupée, eux, ont gardé un grand souvenir de la manière dont elle leur faisait découvrir l’art ou la nature. Elle les prenait au sérieux, donc, ce qui se ressent dans ses photographies, où l’enfant est toujours une personne et non un objet d’attendrissement. Ce sont d’ailleurs trois frères dont elle a été la gouvernante et avec qui elle était restée en contact, John, Lane et Matthew Gensburg, qui lui ont permis d’échapper à l’extrême pauvreté qu’elle a subi avec l’âge, en lui fournissant un logement. Des années plus tard, ils la comparent à Mary Poppins.

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En 2007, survivant grâce à ll’aide sociale, n’ayant plus les moyens de payer le loyer du garde-meuble qui conservait ses archives, Vivian n’a pu empêcher la vente aux enchères son contenu : des cartons contenant 120 000 photographies, dont un grand nombre n’avait jamais été tirées ou simplement développées, faute d’argent.
L’acquéreur du lot, à la recherche de vieux clichés de Chicago, a été comblé en découvrant cette œuvre inconnue, vraisemblablement jamais montrée à quiconque, mais a été moins intéressé par les (semble-t-il nombreux) écrits de Vivian Maier, qui ont fini à la benne et sont perdus pour toujours. Parmi ses documents personnels, on a découvert des chèques de remboursement de trop-perçu des impôts, qu’elle n’avait jamais encaissés.

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En quelques années, Vivian Maier est devenue une photographe renommée, comparée à Diane Arbus, Lisette Modell ou Robert Frank, célèbres photographes de la rue américaine. Je n’ai pas l’impression qu’elle ait su que son œuvre avait été découverte et était conservée et exposée. En 2008, elle a fait une chute en glissant sur de la glace. Jamais vraiment remise, elle est morte l’année suivante, à l’âge de quatre-vingt trois ans.

Toute la vie de Vivian Maier semble avoir été vécue penchée sur le viseur de son Rolleiflex. On pense qu’elle n’a pas eu de vie affective, elle habitait chez ses employeurs et ne sortait que pour assouvir sa passion du cinéma et du théâtre, et bien entendu pour photographier. On dit qu’elle était socialiste, féministe, qu’elle avait des opinions tranchées et faisait preuve d’une franchise aux limites du manque de savoir-vivre. Elle portait souvent des vestes et des chaussures d’hommes.

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Outre ses photographies des rues (et des habitants, surtout) de New York ou Chicago, et des autres endroits où elle a voyagé, Vivian Maier faisait régulièrement des autoportraits plutôt expérimentaux (jeux de miroirs, ombres,…).
Elle a réalisé de nombreuses séquences filmées.

Vivian Maier n’a semble-t-il pas d’ayant-droits. Son oeuvre, c’est à dire toute sa vie, a été vendue quelques centaines de dollars à quelqu’un qui a jeté la partie qui ne l’intéressait pas et vendu le reste à un collectionneur plus avisé qui, depuis, promeut son œuvre2.

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C’est sans doute par le regard que Vivian Maier savait aimer les autres, et c’est sans doute ce qui rend ses images profondément émouvantes, quand bien même nous ignorerions tout de l’existence qu’elle a mené — ou plutôt, qu’elle n’a pas mené.

On voit à ses portraits de rue que Vivian Maier ne demandait pas souvent la permission avant d’appuyer sur le déclencheur, et on sent même chez elle un aplomb certain. Dans les couloirs de l’exposition, sans surprise, on nous avertit avec sévérité qu’il est formellement interdit de prendre des photographies.

  1. Vivian Maier (1926-2009), une photographe révélée, au Château de Tours, du 9 novembre 2013 au 1er juin 2014. Entrée libre. Il y a aussi une exposition à la galerie Les Douches, à Paris, qui se termine demain 21 décembre 2013. [↩]
  2. Le plus important collectionneur de l’œuvre de Vivian Maier est un jeune agent immobilier, John Maloof, lui-même photographe et auteur d’un film documentaire, Finding Vivian Maier. J’imagine qu’il s’agit du film qui était projeté pendant l’exposition et qui m’a semblé très intéressant mais dont je n’ai pu voir qu’un petit quart d’heure. [↩]

Ma vie numérique – ce que j’ai oublié de dire

décembre 8th, 2013 Posted in médiatisation | 190 Comments »

Voilà, l’émission de Place de la Toile consacrée à faire mon « autobiographie numérique » est passée. Le moment était très plaisant pour moi, j’espère que ça se ressent pour les auditeurs aussi. Le résultat reste frustrant à cause du média (impossible de montrer des choses à la radio), à cause du format (cinquante minutes,  si on est détendu, ça passe en réalité assez vite), à cause de mes tics de langages (commencer mes phrases par « chais pas », alors même qu’au fond, je sais), et à cause de ma faible capacité à convoquer sur l’instant tous les souvenirs qu’il serait pertinent de retrouver. Je vais tenter de réparer un peu de tout ça ici, cet article est donc un complément à l’émission en question. Il ne raconte pas tout, mais il fait la liste de ce dont j’aurais aussi bien pu parler.

Jackpot, par Claude Closky, visible à l'école des Beaux-Arts de Montpellier jusqu'au 20 décembre.
Jackpot, par Claude Closky, visible à l’école des Beaux-Arts de Montpellier jusqu’au 20 décembre.

Je m’en veux en fait d’avoir oublié certaines histoires, et pire encore, certaines personnes. Le nom de Claude Closky, avec qui je travaille avec régularité depuis seize ans, n’a été prononcé qu’une fois, et pas par moi ! Or il aurait été important et plus que logique de parler de cette collaboration, ne serait-ce que pour évoquer les mutations de la création artistique en ligne que nous avons vécu en praticiens, depuis l’enthousiasme de la prospective — tout était à faire — jusqu’à la situation actuelle, où curieusement l’inventivité formelle semble inversement proportionnelle au nombre d’internautes. Ce n’est peut être pas si curieux, d’ailleurs, ni très grave, à chaque époque ses conquêtes. Je n’ai pas parlé du site Mudam.lu, du site du 1%, du site Net.art, pour le centre Poupidou, du site du Magasin à Grenoble et des œuvres commanditées dans ce cadre, du site Synesthésie 9, de l’exposition Version Originale au musée d’art contemporain de Lyon qui m’avait fait rencontrer Claude, mais aussi Matthieu Laurette. Je n’ai pas parlé du serveur pédagogique Arpla, créé il y a quinze ans avec Liliane Terrier. Je n’ai pas parlé de mes propres réalisations telles que Nos Amis, Scientists of America, Jeansarkozypartout, mes divers travaux interactifs…
J’ai un peu évoqué les forums fr.comp.sys.mac et fr.rec.arts.bd, mais sans insister sur ce qu’ils m’ont apporté et continuent de m’apporter des années après que j’aie cessé de les fréquenter. J’ai oublié de citer fr.rec.arts.pastiques. J’ai parlé du Site de l’image numérique et des scanners, mais pas de mes nombreux autres cours en ligne, y compris de celui que, avec beaucoup d’avance sur tout le monde, les Arts décoratifs de Paris m’avaient commandité. J’ai oublié de dire que l’histoire des « nouveaux médias » ne cesse d’être oubliée, qu’on ne cesse de se croire novateur quand on réinvente la poudre, unique quand on a la même idée en même temps que tout le monde, et parfois même banal ou négligeable alors qu’on est en train de proposer des choses inédites.
Je n’ai pas parlé de mon travail sur Wikipédia, ni des cinq ans d’Atelier encyclopédique (2004-2009) pendant lesquels j’ai utilisé l’encyclopédie libre comme support vivant et réactif à l’apprentissage de la documentation et de la rédaction pour mes étudiants.

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Ma carte d’employé de la mairie d’Amiens, en 1997, pour mon premier poste de prof en école d’art.

J’ai oublié de me vanter d’avoir été, en 1997, le premier professeur de programmation en école d’art (à l’Esad d’Amiens). J’ignore si c’est vrai, mais on me l’avait dit à l’époque (je dis bien : de programmation, et non de multimédia). J’ai oublié, d’ailleurs, de parler de l’étrange rapport qui lie les arts numériques, la recherche et l’enseignement : les profs plus ou moins spécialisés dans les nouvelles technologies ne disent que rarissimement « je suis prof pour avoir un revenu régulier mais en réalité je suis artiste », comme on l’entend parfois (mais pas toujours) venant de peintres ou de sculpteurs, mais sont pour la plupart tous à la fois chercheurs, enseignants et créateurs, sans complexes. Sans doute en partie parce que les œuvres numériques sont souvent invendables selon les règles du marché traditionnel de l’art, comme le dit Dominique Moulon dans son livre Art Contemporain et nouveaux médias, mais sans doute aussi par tradition, parce que la création artistique en nouveaux médias est née dans le cadre de la recherche et de l’enseignement — je demanderai aux anciens ce qu’ils en pensent. J’ai parlé de Mygale, mais j’ai oublié de dire que ce serveur était au dessus de ma salle à Paris 8, créé par Fred Cirera, un étudiant de maîtrise en Intelligence artificielle. Je n’ai pas causé de Univers>Interactif, de la techno, de la jungle, du trip-hop.

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Jeune adulte, je voulais être Vermeer ou rien. Je me suis parfaitement tenu à ce programme, d’ailleurs : je ne suis pas Vermeer.

Je n’ai pas mentionné Jean-Michel Géridan, collègue d’enseignement, de recherche, ami, co-auteur du livre Processing, le code informatique comme outil de création, et moitié de Franciscopolis, l’éditeur de mon Homme le plus doué du monde, alors que ça fait tout de même des années que nos projets sont liés, sinon communs. J’aurais pu aussi citer mon laboratoire à l’Université Paris 8, ou encore le Master de création littéraire dont j’ai l’honneur d’être un des fondateurs, au titre de préposé aux questions de publication numérique. Je n’ai pas raconté que derrière chacune de mes publications — livres, articles —, se trouve une histoire liée au réseau Internet.
Je n’ai pas parlé de mes lecteurs en ligne, avec qui je me sens plus en conversation qu’autre chose, qui m’apprennent des choses, m’envoient des documents ou m’offrent leurs productions.

Jean-Michel
Jean-Michel, sur le stand des éditions Franciscopolis, au salon Offprint, le mois dernier.

Je n’ai pas mentionné Jean-Marie Dallet, Jean-François Rey, Aurélien Bambagioni, Douglas Edric Stanley, Philippe Faerber, Guillaume Dimanche, Aline Giron, Fabien Lagny, Alexis Chazard, Antoine Moreau, Xavier Cahen, Gwenola Wagon, Stéphane Degoutin, Julie Morel, Geoffrey Dorne, Yacine Aït Kaci, Andrea Urlberger, Andrea Davidson, Françoise Agez, Sylvie Tissot, Stéphane Trois Carrés, Marie-Ange Guilleminot, Isabelle Dupuy, Anne-Marie Duguet, Marie-Claude Beaud, Astrid Girardeau, Jeff Guess, Pierre Lecourt, Ramuntcho Matta, Jérôme Saint-Loubert Bié, Loïc Horellou, George Dupin, Anne Zeitz, Manuela de Barros, Mariina Bakic, Alexandre Laumonier, Thierry Smolderen, Pascal Valty, Abdel Bounane, Étienne Mineur, je n’ai pas prarlé de la bande Microtruc, des tweet apéros, des meuleuliens (ce terme ne sera pas expliqué), ni en fait des dizaines d’autres gens que j’oublie de citer quoique mes réflexions leur doivent beaucoup, qu’ils le sachent ou non. Je n’ai pas mentionné Culturevisuelle. Je n’ai pas parlé de mes amis médiateurs des sciences. Je n’ai mentionné aucun de mes anciens étudiants. J’espère que tous les oubliés me pardonneront. Un jour, je lancerais un blog qui ne servira qu’à parler de mes amis. Promis. Et même un blog qui parle de tous mes anciens étudiants — celui-là, ça fait longtemps que j’y pense.

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En tant que programmeur, je déteste que le résultat d’un programme m’échappe, j’aime me faire croire que je contrôle ce que je fais. Je n’ai pourtant pas réussi à jeter l’image ci-dessus, qui aurait dû représenter un labyrinthe en trois dimensions et qui à la place semble figurer une explosion…
Aucun rapport avec l’article, j’imagine.

Il y a quelques détails sur lesquels j’ai envie de revenir. J’ai dit par exemple que j’étais né en même temps que le pixel. Bien sûr, ce n’est pas exact : le mot n’était pas nouveau, et l’idée même de découper les images en points pour les afficher mécaniquement, on peut la faire remonter aux métiers à tisser de Joseph-Marie Jacquard ! Mais jusqu’à la fin des années 1960, les écrans qui étaient reliés aux ordinateurs étaient des oscilloscopes, comme par exemple pour le projet Whirlwind, de surveillance de l’espace aérien aux États-Unis. L’écran à tube cathodique et  à luminophores peut sembler assez proche du moniteur d’ordinateur tel qu’on l’entend, mais pour moi le pixel est surtout une manière de découper conceptuellement l’image. Enfin ça se discute et j’imagine qu’il est difficile de dater les inventions voire même leur application, reste que l’écran n’a été un espace d’affichage de texte informatique qu’il y a quarante ou cinquante ans. Avant cela, les machines communiquaient par cartes perforées ou par impression, principalement, les terminaux (les consoles qui permettent de communiquer avec l’ordinateur) étaient des machines à écrire, c’est à dire que le texte que l’on saisissait apparaissait sur du papier, et pas sur un écran.
J’aurais pu raconter aussi qu’il a existé pléthore de systèmes différents qui avaient du mal à communiquer, que des systèmes novateurs, comme BeOS, NeXTstep ou OS2 n’ont jamais réussi à concurrencer d’autres plus médiocres.

Mes filles Florence (droite) et Hannah (gauche), sur l’ordinateur de cette dernière., il y a tout juste dix ans. Hannah réalisait sous flash des dessins animés assez exceptionnels. Aujourd’hui elle étudie l’illustration aux Arts décoratifs de Strasbourg, et elle fait partie du collectif Super-Fourbi Géant

Je n’ai pas insisté, par ailleurs, sur le fait que j’appartiens à la génération qui a été formée aux mathématiques modernes : en cours préparatoire et en cours élémentaire, alors que je savais à peine lire, j’ai appris la théorie des ensembles (des mathématiques logiques plus qu’arithmétiques) et la numération en bases autres que le système décimal. Face aux défis scientifiques du XXe siècle, à l’importance croissante de l’ordinateur et à une meilleure connaissance de ce qu’un enfant peut assimiler à tel ou tel âge, l’Éducation nationale avait décidé de monter un programme novateur et ambitieux, moderne, donc, d’où ce nom de « maths modernes ». La plupart des instits que j’ai eu jusqu’au collège n’étaient pas formés et n’y comprenaient rien. J’imagine que, avec les parents d’élèves qui résistent souvent très fort à tout ce qui s’éloigne de leurs souvenirs du même âge, c’est la raison qui fait que ce programme a été abandonné et que l’on est revenu aux mathématiques à l’ancienne.
Est-ce que j’en ai tiré quelque chose ? Je ne sais pas, mais je suis à l’aise avec le concepts des bases (encore heureux pour quelqu’un qui programme depuis trente ans) et j’ai suffisamment de compétences en logique pour pratiquer et enseigner la programmation. Au delà de ce qu’en ont tiré ou pas les élèves, les « mathématiques modernes » sont un bon indicateur de la certitude que l’on avait, au début des années 1970, que l’informatique représentait l’avenir, et ce alors même que l’informatique personnelle n’existait pas.

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Juin 2001, le site du musée d’art moderne Grand-Duc Jean est présenté aux visiteurs du pavillon luxembourgeois pendant la Biennale de Venise. À gauche, Nathalie, pourtant venue en touriste, donne un ultime coup de main. À droite, Liliane Terrier expérimente un dispositif Ascii-art de Vuk Ćosić pour l’exposition Netart per me (pavillon Slovlène).

J’aurais pu parler aussi, à la fin des années 1970, de ma rencontre avec le jeu vidéo, d’abord avec une console « pong », à la maison (merci le comité d’entreprise de Thomson CSF), puis avec Space Invaders, que j’ai découvert sous forme de jeu d’arcade sur un bateau en Mer du Nord.
J’avais mille et une anecdotes. Par exemple comment, pendant mon service en tant qu’objecteur de conscience, j’effrayais mes collègues de bureau au ministère des affaires sociales en tuant de la manière la plus sanglante d’affreux monstres sataniques dans le jeu Doom. Toujours au même endroit, j’aurais pu raconter que le haut-fonctionnaire qui dirigeait l’informatique du ministère ignorait qu’il existait une différence entre ordinateur et écran, ou que certains plaçaient leur souris d’ordinateur sous leur bureau, persuadés que ce nouvel engin était une pédale. Il faudra que je raconte ces vingt mois de service, un jour.
J’aurais pu raconter aussi comment j’ai assemblé mes premiers PCs, les mains moites de peur de faire une bêtise qui me coûterait ma solde d’objecteur. Je pourrais raconter comment je suis allé un jour, tremblant comme si j’achetais un kilo de substance psychotrope illégale, chez un particulier suspect qui n’acceptait que l’argent liquide contre ses  barrettes de mémoire vive de 8 méga-octets à seulement 1200 francs, alors que le prix était partout le double.
J’ai raconté qu’en 1997 il suffisait de savoir coder trois balises HTML pour être embauché par une multinationale, mais je n’ai pas raconté que j’ai abandonné cette carrière avant qu’elle ne commence, car au même moment j’ai eu mon premier poste d’enseignant. J’ai donc manqué la frénésie des startups tout autant que l’éclatement de la « bulle » Internet. J’ai toujours sciemment évité de mettre trop profondément le pied dans le bain de ce que certains appellent « l’économie réelle », que j’ai pour ma part toujours trouvée déconnectée de mon monde réel, aliénante et incapable de se donner du temps pour la moindre remise en question (j’imagine que tout le monde ne sera pas d’accord avec moi).

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J’aurais pu parler aussi de la durée de vie des technologies, de ce que ça fait de retrouver, un jour, dans une poubelle, un logiciel qu’on a si longtemps utilisé et enseigné. J’aurais pu raconter aussi que, à force de voir des technologies naître et mourir, on acquiert un certain recul, ce n’est pas tel langage ou tel logiciel qu’il faut enseigner, mais plutôt de passer d’un outil à l’autre, voire de créer les siens.

J’aurais pu raconter les nuits à construire des villes sur Sim City, ou à administrer des territoires médiévaux avec Settlers, des fourmilières avec Sim Ant, etc., mais aussi les angoisses nocturnes de l’administration de serveurs ou les heures passées à télécharger, l’œil rivé sur des barres de progression.
Mais ça sera pour une autre fois, tout ça.

Lecture connexe : Où sont les femmes dans le numérique (Elifsu Sabuncu).