Demain je suis l’invité de Xavier de la Porte (et Thibault Henneton) pour l’émission Place de la Toile, sur France Culture.
J’ose à peine dire le sujet tellement je me juge narcissique d’avoir accepté le principe de l’émission : il s’agit de mon « autobiographie numérique », c’est à dire que pendant cinquante minutes, je raconte ma vie, sous l’angle de mon rapport au numérique.
C’est donc demain samedi 7 décembre à 18h00. Il sera bien sûr possible d’écouter l’émission en différé sur le site de France Culture après sa diffusion.
Après avoir dévoré les classiques de la science-fiction pendant mon adolescence1, j’ai un jour totalement cessé d’en lire et j’ai d’ailleurs presque cessé de lire des fictions tout court.
Edvard Munch, La Puberté (1895), Oslo Nationalgalleriet.
Mon histoire personnelle de la science-fiction exclut donc presque tout ce qui a été publié après la fin des années 1980. Depuis quelques années, je comble mes lacunes, non seulement en lisant des ouvrages récents, mais en me penchant sur la science-fiction qui précède « l’âge d’or » du genre, et en m’intéressant à la science-fiction non-anglo-saxonne, et notamment, française, ou encore à des auteurs anglo-saxons dont le propos me passait au dessus de la tête lorsque j’étais jeune. À l’époque, j’aimais la « hard science » d’Asimov ou d’Arthur C. Clarke, les aventures un peu épiques racontées par Heinlein ou Herbert et les histoires stimulantes de Philip K. Dick, John Brunner et Stanislaw Lem. Par contre je me méfiais de tout ce qui me semblait trop poétique, trop écrit, trop inspiré, de ce qui frayait avec le fantastique ou l’Heroic-Fantasy, ou encore des histoires situées sur des planètes exotiques pleines d’animaux impossibles, qui me semblaient un peu puériles.
C’est pour rattraper mon énorme retard que j’ai récemment lu La cité des illusions et La main gauche de la nuit, d’Ursula K. Le Guin, que j’ai trouvés également excellents2. Dans ses romans, Ursula Le Guin mentionne une technologie particulièrement commode : l’ansible. Il s’agit en fait d’un outil de communication instantané : les voyages interstellaires sont longs, mais grâce à l’ansible, les communications sont immédiates, ce qui permet que des mondes distants aient des relations même s’il faut des années pour se rendre de l’un à l’autre.
Une adaptation au théâtre de La main gauche de la nuit, par Ursula K. Le Guin, au printemps dernier au Portland playhouse, photo de Christina Riccetti.
L’idée de l’ansible a plu à de nombreux auteurs, comme Vernor Vinge, Dan Simmons ou encore Orson Scott Card, chez qui je l’ai retrouvé en lisant La Stratégie Ender, dont une adaptation cinématographique vient juste de sortir. Orson Scott Card a récemment fait scandale en prenant une position fortement hostile au mariage homosexuel et en appelant quasiment à renverser un gouvernement qui aurait l’idée de légiférer la question avec bienveillance. Une position aussi extrême est presque choquante venant d’Orson Scott Card, car les deux romans que j’ai lu de lui coup sur coup sont plutôt emprunts d’humanisme et de tolérance3. J’ignore comment évolue l’œuvre de cet auteur par la suite, mais La Stratégie Ender et La Voix des morts sont deux livres qui méritent d’être lus. Le second m’intéresse tout particulièrement car il traite d’intelligence artificielle.
Je m’en voudrais d’en dire trop, car il y a un effet de surprise à savourer, mais La Stratégie Ender raconte l’histoire d’un enfant surdoué, Andrew Wiggin, surnommé Ender, que l’on forme à devenir un grand chef de guerre, qu’on espère capable de battre définitivement les doryphores, une race extra-terrestre apparemment impitoyable que l’on soupçonne de préparer une attaque de grande ampleur depuis des décennies. Son apprentissage passe notamment par des jeux de simulation, mais aussi par un jeu d’aventure situé dans un monde de fantaisie dont les éléments évoluent ou se construisent en fonction de la psychologie du joueur. Ce dernier élément est déjà une ébauche de réflexion sur l’intelligence artificielle, car le jeu s’invente de lui-même en fonction des actions inattendues du joueur. On en entendra parler par la suite.
L’histoire fonctionne bien, la réflexion sur le jeu est intéressante pour l’époque (1985), les personnages sont assez attachants, et ce n’est pas un hasard si ce livre est devenu un classique. J’ai pourtant trouvé le suivant, La Voix des morts, bien plus riche.
Dans La Voix des morts (1986), Ender a effectué de nombreux voyages interstellaires qui, loi de la relativité oblige, font que l’univers a vieilli de trois mille ans quand il n’a vieilli, lui, que de vingt-cinq. Sa vocation est d’être un « porte-parole des morts », qui vient faire entendre la vérité des défunts4.
Il se rend sur la colonie Lusitania, monde où l’on a découvert les « piggies », première espèce « ramen » (homologue à la race humaine) contactée depuis la disparition des doryphores. Il s’y rend sans sa sœur, qui avait jusqu’ici vécu à ses côtés et qui est une des trois seules personnes à savoir qu’il est né sur Terre, qu’il a connu le monde qui précède la colonisation des cent planètes, et qu’il est Ender, le xénocide, dont le nom est honni d’un bout à l’autre de la galaxie.
La planète Lusitania, par Vagner Vargas, en illustration pour Orador dos Mortos, l’édition brésilienne de La voix des morts. Pour l’anecdote, signalons que la planète Lusitania est une colonie catholique lusophone, ce qui est un des traits intéressants et bien vus dans le livre.
Les deux autres personnes qui connaissent son secret sont la dernière reine des doryphores, ultime espoir de sa race, qu’il emmène partout à l’état de cocon afin de lui trouver un monde où faire renaître son espèce, et Jane, une intelligence artificielle, elle aussi unique représentant de son espèce. Jane, qui connaît tous les secrets d’Ender, a décidé de lui faire connaître son existence, à lui et à lui seul, et de se donner une apparence, celle d’une jeune femme. Voici comment elle est décrite dans le livre :
Elle n’était pas belle. Ni laide. Son visage avait du caractère. Ses yeux étaient inoubliables, innocents, tristes. Sa bouche délicate semblait hésiter entre le rire et les larmes. Ses vêtements paraissaient diaphanes, insubstantiels ; pourtant, au lieu d’être provocants, ils révélaient une forme d’innocence, un corps d’adolescente aux petits seins, les mains croisées sur les genoux, les jambes légèrement écartées, les pieds tournés vers l’intérieur.
En lisant cette description, j’ai spontanément pensé à La puberté, d’Edward Munch, à cause de l’expression et de la posture, c’est pourquoi j’ai placé ce tableau en tête de l’article.
Ce qui est intéressant avec le personnage de Jane, dans le roman, c’est qu’elle est moins traitée comme une intelligence artificielle que comme une nouvelle forme de vie. Une forme de vie qui n’aura sans doute jamais la possibilité de se répliquer.
Les destinées de Jane et d’Ender sont liées depuis des milliers d’années. En fait, une partie importante du plus haut niveau de conscience de Jane est issue du jeu d’aventure dans lequel Ender évoluait lorsqu’il se trouvait à l’académie militaire. Ender porte à l’oreille un bijou qui permet à Jane de voir et d’entendre ce qu’il voit et entend, mais aussi de lui parler sans que quiconque s’en aperçoive. En permanence, elle utilise son omnipotence sur les systèmes informatiques pour obtenir des renseignements ou modifier les communications en fonction de ce qui lui semble souhaitable, selon son jugement et sa volonté. Elle agit généralement dans l’intérêt d’Ender, mais pas forcément à son service et encore moins sous ses ordres.
Si Jane n’a dévoilé son existence qu’à Ender, c’est parce qu’elle pense que lui seul aura la maturité suffisante pour ne pas avoir peur d’elle, elle craint, et sans doute avec raison, que les autres humains chercheront à la détruire sitôt qu’il seront avertis de sa présence. C’est d’ailleurs ce qui se produit dans les romans suivants, si je me fie aux résumés que j’ai lus.
Jane est née spontanément de la complexité du réseau informatique que constituent les ordinateurs des cent planètes, reliés par ansible :
Elle était née au cours du premier siècle de la colonisation, après la guerre contre les Doryphores, lorsque la destruction des Doryphores avait ouvert plus de soixante-dix planètes habitables à la colonisation humaine. Dans l’explosion des communications par ansible, on créa un programme chargé de répartir et diriger les émissions instantanées, simultanées, d’activité philotique5. Un programmeur, qui tentait de découvrir des moyens toujours plus rapides, plus efficaces d’amener un ordinateur fonctionnant à la vitesse de la lumière à contrôler les flots instantanés de l’ansible a fini par tomber sur une solution évidente. Au lieu d’introduire le programme dans un unique ordinateur, où la vitesse de la lumière imposait une limite infranchissable aux transmissions, il dirigea toutes les instructions d’un ordinateur à l’autre, dans les étendues immenses de l’espace. Un ordinateur relié à l’ansible relisait plus rapidement ses instructions sur d’autres planètes, Zanzibar, Calicut, Trondheim, Gautama, la Terre, que s’il avait fallu les retrouver des mémoires ordinaires. […] à un moment donné, à l’insu des observateurs humains, des instructions et des mises à jour de données entre ansibles résistèrent à la régulation, se perpétuèrent sans altération, se multiplièrent, trouvèrent le moyen d’échapper au programme de régulation et en prirent finalement le contrôle, dominant ainsi l’ensemble du processus. À cet instant, ces impulsions regardèrent les flots d’instructions et ne virent plus ils mais je.
L’idée du système informatique qui devient spontanément conscient, intelligent, du fait de sa complexité croissante, est un classique (Mike dans Révolte sur la Lune, le Puppet Master dans Ghost in the Shell, etc.) et est même considéré comme un futur possible, probable ou même certain par les théoriciens de la singularité tels que le transhumaniste Ray Kurtzweil ou l’auteur de science-fiction Vernor Vinge.
Une analogie tentante : le réseau informatique mondial (gauche) et les connexions neuronales (droite).
Le dernier trait intéressant qui caractérise Jane au cours du roman, c’est la manière dont elle rompt avec Ender. Voulant la faire taire quelques minutes, Ender décide d’éteindre le bijou grâce auquel Jane parvient à lui parler. Cela durera une heure, c’est à dire des siècles pour Jane, et lorsqu’il allumera à nouveau l’appareil, Jane reste longtemps muette, puis ne lui parlera que très ponctuellement, en cas d’urgence. Qu’il ait volontairement interrompu leur connexion les a séparés pour toujours.
Ils sont devenus… de simples amis. Des amis loyaux, jusqu’à la mort de l’un d’eux. Mais pendant toute sa vie il [Ender] regrettera cet acte irréfléchi d’infidélité.
Il faut dire qu’entre temps, Ender est tombé amoureux et semble désireux de fonder un foyer. Jane porte alors son dévolu sur Miro, un brillant xénobiologiste rendu handicapé par un grave accident, et désespéré d’avoir dû rompre ses fiançailles après avoir découvert que celle à qui il était promis était sa demi-sœur.
Jane n’est sans doute pas exactement possessive, mais elle a besoin d’un être humain en qui elle ait toute confiance et qui ait toujours besoin d’elle pour se donner une sorte de but, de raison d’exister. Certains ont jugé ce personnage dispensable, mais je trouve, au contraire, que la psychologie que lui a bâti l’auteur est plutôt intéressante.
Même si je n’arrive pas à me voir changer, mon adolescence commence à remonter loin, à une trentaine d’années puisque j’ai fêté mes quarante-cinq ans cette semaine. Jusqu’ici je n’ai jamais prêté attention à mon âge, dont j’ai toujours grand peine à me souvenir, mais, et je ne saurais dire pourquoi, ces quarante-cinq ans me semble une étape. Peut-être vais-je enfin devenir adulte, ou quelque chose du genre. [↩]
Au passage, je recommande La main gauche de la nuit à toute personne qui s’intéresse aux questions de genre en science-fiction. Le héros est un humain, émissaire d’une sorte de « marché commun spatial », l’Ekumen, qui fédère avec patience toutes les planètes dont les habitants correspondent peu ou prou à la définition des êtres humains (et qui ont sans doute une origine commune). Dans ce roman, Genly Aï, l’ambassadeur de l’Ekumen, de sexe masculin, doit traiter avec des humains hermaphrodites qui ont des périodes régulières de chaleurs. Même si le roman est ancien (1969), la réflexion sur l’amour « paritaire » et l’absence de compétition sexuelle est très intéressante. [↩]
On a beaucoup dit que l’engagement d’Orson Scott Card contre le mariage homosexuel était lié à son appartenance à l’Église de Jésus Christ des saints des derniers jours (les Mormons). Effectivement, cette institution est très fermement attachée au caractère exclusivement hétérosexuel du mariage. [↩]
Rappelons que les Mormons ont pour caractéristique de pratiquer le baptême des disparus, ce qui fait qu’ils disposent de la base de données généalogiques la plus universelle qui ait jamais existé. Cette religion issue des courants évangélistes est assez atypique car elle mêle diverses traditions (Bible et histoire américaine précolombienne), et mentionne l’existence de planètes ou d’étoiles lointaines… Il semble que les Mormons soient assez ouverts à la science-fiction et au fantastique, si on se souvient que sont issus de cette religion non seulement Orson Scott Card, mais aussi Stephenie Meyer (Twilight), Dave Wolverton (Les seigneurs des runes), Susana J. Kroupa, Virginia Ellen Baker, M. Shayne Bell, Brandon Mull, Aprilynne Pike ou encore Glenn A. Larson (Gallactica). [↩]
Dans les écrits d’Orson Scott Card, la philotique est la branche de la physique qui permet entre autres les communications instantanées. [↩]
En 1942, Isaac Asimov a exposé les trois lois que chaque robot de ses nouvelles et de ses romans est censé respecter, dans cet ordre :
1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, par son inaction, permettre qu’un être humain soit blessé.
2. Un robot doit obéir aux ordres que lui donnent les êtres humains, excepté si ceux-ci devaient contrevenir à la première loi.
3. Un robot doit assurer sa propre protection, tant que cela n’entre pas en conflit avec la première et la seconde loi1.
Nombre de récits d’Asimov sont des variations sur les conséquences de ces lois et sur la manière dont elles peuvent être contournées ou détournées. Assez rapidement, l’auteur forgera une loi zéro destinée à prendre en compte l’intérêt général :
0. Un robot ne peut pas faire de mal à l’humanité, ni, par son inaction, permettre que l’humanité soit blessée.
Bien entendu, ces lois inscrites dans les « cerveaux positroniques » des robots sont un peu naïves dans leur simplicité, car avant que l’on puisse dire à une machine de ne pas blesser d’êtres humains, il faut lui expliquer ce qu’est un être humain, ce qu’est l’humanité, et ce que signifie blesser. Mais ces questions pratiques ne sont pas le propos d’Asimov.
Il existe des variantes aux lois d’Asimov, comme par exemple les « directives » imposées au cyborg Robocop, dans la série de films du même nom :
être au service de l’intérêt public
protéger les innocents
faire respecter la loi
information classifiée
La directive classifiée stipule que Robocop ne peut arrêter un cadre de la société Omni Consumer Product, dont il est la création et la propriété. Le film traite avec mordant de l’accaparement d’un service public — le maintien de l’ordre —, par une société privée.
Cosmos 1999, saison 2 épisode 5, Brian the brain (1976). Excellente série au départ, Cosmos 1999 a vu sa seconde saison altérée par une tentative de conquérir le public américain, qui n’avait pas apprécié la première saison. Cela se traduit par une forme discrète de racisme et de sexisme, et par une certaine bigoterie, comme ici, où le commandant Koenig propose d’apprendre les dix commandements à un ordinateur conscient afin que celui-ci ait une morale.
Parmi les alternatives aux lois d’Asimov proposées pour donner une morale aux ordinateurs ou aux robots, je relève au moins deux fois la mention du décalogue biblique, dans Cosmos 1999 (1976), et dans Terminator: The Sarah Connor Chronicles (2009).
Je suis preneur de tout autre exemple dans le domaine.
Terminator: The Sarah Connor Chronicles, saison 2, épisode 10. Confronté à l’intelligence artificielle « John Henry », qui n’a aucune forme de morale, l’agent du FBI James Ellison propose que l’on enseigne les dix commandements à la machine. Cette série n’est pas scénarisée ou produite par James Cameron, le créateur de Terminator, et cela se ressent notamment dans les références constantes à la religion.
La proposition de recourir aux dix commandements pour imposer un sens moral à des machines est chaque fois présentée comme une évidence. Pourtant, il n’y a pas de raison que ça le soit, car ces commandements ne sont que partiellement une affaire de morale commune. Bien sûr, la plupart des gens retiennent du décalogue ses conseils de bon sens, comme « tu ne tueras point », « tu ne voleras point » et « tu ne convoiteras pas les biens de ton voisin ». Mais l’énumération est loin de s’y limiter. En fait, les premiers commandements portent sur les modalités de la vénération que Dieu exige : il n’y a qu’un seul Dieu ; il est interdit d’en adorer un autre2 ; il est interdit de produire des représentations ; il faut respecter le jour du shabbat ; il est interdit de blasphémer.
Les Dix commandements, par Cecil B. de Mille (1956), avec Charlton Heston dans le rôle de Moïse.
J’imagine qu’il n’existe pas de société viable où le meurtre n’est pas proscrit, ou plus exactement encadré, et j’imagine aussi qu’aucune société d’agriculture et d’élevage, reposant sur la propriété privée, ne peut fonctionner sans interdire le vol.
Ainsi, ordonner « tu ne tueras point » et « tu ne voleras point » ne mange pas de pain, comme on dit, mais ne me semble en rien révolutionnaire. Et je ne parierais pas que ces lois aient été surprenantes lorsque Moïse est descendu du mont Sinaï pour les annoncer.
Plus inédites et étonnantes sont sans doute les lois inscrites dans le Lévitique, le livre qui succède à l’Exode, où Moïse ajoute de nombreuses précisions aux dix commandements : comment sacrifier des animaux, dans quel ordre les dépecer, selon quelle orientation les brûler, comment habiller et raser les sacrificateurs, de quelles allergies alimentaires souffre l’Éternel (pas de miel ni de levain dans les offrandes), comment se faire pardonner si l’on a involontairement manqué au respect des commandements, et enfin, une incroyable quantité d’amendements à la loi « tu ne tueras point » : on a le droit de punir par la mort les gens possédés par des esprits, les gens qui communiquent avec des fantômes, les gens capables de divination, les homosexuels, les gens qui pratiquent l’enlèvement, les couples adultérins, les filles de sacrificateurs qui ne savent pas se tenir, les gens qui maudissent leurs parents, qui forniquent avec des animaux, les couples incestueux, les assassins intentionnels, etc.
Il y a même des cas où sont punis par la mort ceux qui ont refusé de donner la mort aux adorateurs du dieu concurrent Moloc. « Tu ne tueras point », enfin sauf si on te l’ordonne.
En introduction (dans les versions cinéma et DVD du film, mais pas dans sa version diffusée à la télévision), Cecil B. de Mille explique l’enjeu du film : les hommes doivent-ils être dirigés par la loi de Dieu, ou doivent-ils subir les caprices de dictateurs tels Ramses ? Les hommes sont-il la propriété de l’État, ou sont-ils des âmes libres sous la domination de Dieu ? On voit là assez bien exposé le caractère apparemment contradictoire entre deux traits forts de la culture des États-Unis : la bigoterie d’une part, et la sacralisation de la liberté individuelle d’autre part.
S’il y a de vrais progrès dans les lois bibliques, c’est peut-être dans d’autres détails tirés de l’Exode, comme le fait d’imposer que les esclaves deviennent des hommes libres au bout de sept années de service, de dire qu’il ne faut pas maltraiter l’étranger3, ou encore qu’un pécheur est seul responsable de ses méfaits, dont on ne doit tenir ses enfants ou ses parents pour coupables, c’est à dire de refuser le principe de la vendetta4.
Pour bien montrer l’horreur d’une société qui ignore le respect des dix commandements, Cecil B. de Mille montre les hébreux, enfin sortis de captivité mais sans nouvelles de Moïse devenus « comme la mer agitée, Qui ne peut se calmer, Et dont les eaux soulèvent la vase et le limon » (Isaïe 57:20) : on mange, on boit, on joue, on s’amuse, on fait des statues, on s’embrasse, et, abomination, les femmes chevauchent des hommes ! Vivement que le bon vieux patriarcat-à-papa (oui je sais, c’est redondant) soit rétabli et que tout le monde s’ennuie à nouveau, dans le respect de la hiérarchie.
Quoi qu’il en soit, présenter les dix commandements comme une morale universelle et applicable y compris à des machines intelligentes semble peu avisé, tout comme de vouloir imposer des lois potentiellement contradictoires à une mécanique logique. Isaac Asimov était emprunt de culture juive, quoique ne manquant pas d’un regard critique sur cet héritage5, et on peut imaginer qu’il a eu en tête les lois de Moïse en forgeant les siennes6, si ce n’est que dans le cas des lois de la robotique, l’intérêt général et particulier des humains prime sur tout. « Le » créateur est oublié au profit « des » créateurs, enfin émancipés, et enfin responsables de leurs actions les uns envers les autres7.
A robot may not injure a human being or, through inaction, allow a human being to come to harm. A robot must obey the orders given to it by human beings, except where such orders would conflict with the First Law. A robot must protect its own existence as long as such protection does not conflict with the First or Second Law. [↩]
Exode 34:14 : Tu ne te prosterneras point devant un autre dieu ; car l’Éternel porte le nom de jaloux, il est un Dieu jaloux. Ce dieu unique qui est jaloux des autres divinités m’a toujours semblé étonamment peu sûr de lui et de son unicité ! [↩]
Exode 22:21 : Tu ne maltraiteras point l’étranger, et tu ne l’opprimeras point; car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte. [↩]
En même temps, l’Éternel n’exclut pas qu’un péché ait des conséquences sur la descendance du pécheur jusqu’à la troisième ou la quatrième génération… Entre punition d’une lignée et conséquences fâcheuses, la ligne est un peu floue. [↩]
Asimov raconte par exemple dans ses mémoires comment il s’est disputé avec Élie Wiesel en lui disant que si les juifs avaient été bien plus souvent victimes que bourreaux au cours de leur histoire, c’est juste parce qu’ils n’avaient que rarement été en position de faire autrement, et que lorsque ça s’est produit, ils n’ont pas été meilleurs que d’autres. [↩]
Pour l’anecdote, signalons qu’Asimov prétendait ne pas être l’inventeur de ces trois lois, et les tenir de John Campbell son éditeur, lequel affirmait n’avoir rien fait d’autre qu’aider l’auteur de Fondation à formuler une idée qu’il avait en germe depuis longtemps… [↩]
La liberté, l’autonomie, l’esclave, le robot,… Tous ces thèmes tournent beaucoup autour de la question du labeur, non ? [↩]
Il y a des articles dont le titre est une question posée par l’auteur pour ensuite y répondre : « où va la presse ? Où va la lecture ? Eh bien je vais vous le dire… ». Ce n’est pas le cas ici, je me pose vraiment la question, je n’ai pas de vision claire des différents futurs possibles. Pourtant, je me sens attaché au sujet.
L’événement de la semaine, pour moi, c’était ça :
La maison de presse de mon quartier ferme définitivement. Je l’ai toujours connue, je lui ai vu de nombreux propriétaires successifs. Enfant, au début des années 1970, j’y allais avec quelques francs pour acheter des bandes dessinées aux couvertures chamarrées que je lisais et relisais ensuite chez moi pendant des années : Tarzan (période Joe Kubert), Superman ou Batman, et plus tard les publications LUG, comme Strange, dont la découverte, un beau jour, m’avait fait un choc : il existait donc (et depuis des années, comprenais-je à la numérotation) des histoires de super-héros torturés, faisant face à des dilemmes moraux, des ennemis ambigus, des mystères insolubles, enfin bref, une bande dessinée un peu adulte et donc adaptée au lecteur exigeant de sept ans que j’étais.
On n’y trouvait pas que des bandes dessinées à parution périodique. À une époque, je connaissais la fille des propriétaires, prénommée Marie-Pierre. J’avais été invité à son anniversaire, et je me souviens qu’en sortant, son père nous avait autorisés à entrer dans la boutique, qui était fermée, pour choisir chacun un livre et l’emmener en souvenir. Rien que le fait d’entrer dans la boutique autrement que par sa porte d’entrée publique reste une vraie émotion pour moi. J’avais pris un Petit manuel de l’agent secret que j’ai toujours et que je n’ai pas dû être le seul à apprécier car il a désormais une valeur sans commune mesure avec son prix d’époque en tant que livre de collection.
Le jour où j’ai découvert une bande dessinée au format poche avec des aventures inédites du colosse Hulk (reconstitution).
Je me rappelle aussi avoir un jour aperçu une bande dessinée petit format montrant le monstre vert Hulk en couverture. Le dessin n’était pas une gouache artistique faite par un illustrateur lyonnais, comme pour Strange ou Titans, mais était extraite de la bande dessinée. Une fois encore, je découvrais qu’il existait des publications dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Je m’en suis approché avec excitation mais j’ai été arrêté par un strident « hep hep hep, qu’est-ce que tu regardes là, Jean-Noël ? », dit par l’employée de la librairie sur un ton inhabituellement brutal. J’aimais beaucoup cette femme qui personnifiait l’endroit, pour moi. Les propriétaires changeaient, mais elle, jamais. J’ai mis quelques secondes à comprendre pourquoi elle voulait m’interdire d’approcher ce Hulk au format poche quand mon champ de vision s’est élargi et que j’ai remarqué qu’il était entouré par les sulfureuses Isabella, Jungla, Lucrece, Maghella, Jacula et autres Lucifera, enfin les bandes dessinées pornographiques de l’éditeur Elvifrance. J’ai tenté de me justifier en bredouillant, pivoine, que c’était parce que j’avais vu Hulk, rien d’autre, mais la dame n’a même pas voulu m’écouter, elle semblait me soupçonner de je ne sais quoi qui n’était pas de mon âge. À l’injustice du soupçon s’ajoutait celle du refus de me laisser me justifier. Vexé et honteux d’un crime que je n’avais pourtant pas commis, j’ai ensuite limité mes visites aux dates de sorties de mes mensuels préférés, en n’approchant jamais à moins de deux mètres du présentoir métallique des bandes dessinées adultes mais en me promettant malgré tout de saisir un jour l’occasion de savoir ce qu’il avait de si intéressant.
Plus haut dans la même rue, il y avait une autre librairie, qui ne faisait pas marchand de presse. Il y avait aussi deux boulangeries, un boucher, un charcutier, un crémier, quatre épiceries, une graineterie, un bazar, un marchand de couleurs qui vendait aussi des petites voitures et des farces et attrapes, une quincaillerie, une mercerie, un cordonnier,…
Aujourd’hui, il reste un boulanger, deux épiceries, un cordonnier, et je crois bien que c’est tout. Pourtant, en trente-cinq ans, la ville a vu sa population multipliée par plus de trois. Le commerce de proximité est moribond, les supermarchés l’ont emporté.
Ce ne sont pourtant pas les supermarchés qui ont tué cette maison de presse. Ce sont, j’en ai peur, d’abord ses gérants, qui vendaient du papier comme ils auraient vendu n’importe quoi d’autre, et qui se sont rapidement fourvoyé dans des activités annexes, comme la vente de jeux à gratter ou la livraison de colis, qui ont fini par occuper presque tout l’espace, rendant pénible la déambulation. Si on leur commandait un livre, ils l’oubliaient une semaine, deux semaines, trois semaines,… Le jour où ils se sont mis à faire payer la livraison des ouvrages qu’on leur commandait1, malgré mon souci d’encourager le petit commerce, j’ai décidé de ne plus fréquenter le lieu qu’en cas de nécessité absolue, c’est à dire les jours où je pensais trouver mon nom dans le journal. Ils n’avaient jamais rien, n’étaient jamais au courant de rien, et l’endroit sentait fort le tabac fumé entre deux clients. Je comprends qu’ils aient fini par jeter l’éponge car ce métier n’avait visiblement jamais vraiment été fait pour eux. J’espère, s’ils me lisent, que ça ne leur fera pas de peine à entendre, mais c’est comme ça que je les ai vus, en tant que client.
À présent, la première maison de presse se trouve à vingt minutes de chez moi, et vingt minutes en marchant d’un bon pas (je ne conduis pas). Cette autre maison de presse et librairie est plus souriante, mieux achalandée, et ses gérants semblent aimer et connaître le livre et la presse, ce qui est bien plus agréable.
Pourtant, je n’y vais pas, et je ne vais pas non plus souvent dans les maisons de presse que je trouve sur mon chemin, ou plutôt, j’y entre, je regarde, je cherche désespérément quelque chose qui puisse me donner envie mais je ne trouve pas. André Gunthert2 parlait très bien de ce sentiment dans son article Pourquoi la conversation l’emportera :
(…) l’autre jour, en rentrant de voyage, je suis ressorti les mains vides de la librairie, malgré la perspective d’un long trajet en RER. Ce n’est pas la première fois que la ribambelle des Unes échoue à éveiller mon désir. Si cette offre ne me tente pas, c’est parce que mes propres outils de sélection des sources m’éloignent des récits médiatiques les plus courants, qui perdent de leur pertinence à mes yeux.
Si la maison de presse de mon quartier a périclité, c’est peut-être aussi et même avant tout parce que la presse toute entière se trouve dans une phase de mutation dont le résultat est incertain. Les quotidiens sont tout en couleurs et proprement mis en page, mais leur contenu semble souvent identique d’un titre à l’autre, excepté pendant les « temps forts » de la vie publique, comme les élections, où ils se démarquent par leur ligne politique et où, généralement, leurs ventes remontent. Souvent critiqués, les quotidiens effectuent pourtant un travail utile d’enquête, de reportage3, de vérification — le journalisme, quoi —, auquel nous accédons tous les jours en ligne. Évidemment, sur Internet, la concurrence est rude, la presse mondiale y est disponible gratuitement, et les hebdomadaires profitent du support pour publier des nouvelles quotidiennement. Ce qui fait qu’on n’a que rarement envie de les lire eux aussi, d’ailleurs. Ne parlons pas du modèle économique : il ne semble exister de place que pour une poignée de « pure players » à accès payant.
Si la presse survit, notoirement, ce n’est que parce qu’elle est maintenue sous perfusion financière par la puissance publique. Les subventions que reçoivent les titres de la presse quotidienne ou hebdomadaire atteignent jusqu’à 30% de leur prix.
N’ayant pas lu ce numéro, j’ignore si « Le Point » s’est inclus au nombre des « assistés » qu’il pointe du doigt. Cet hebdomadaire au contenu généralement lamentable perçoit quatre millions et demi d’euros de subventions. On notera, en bas, le titre « Voyage au pays des nababs roms ».
Que l’État pallie aux problèmes économiques de secteurs importants mais incapables de s’autofinancer n’est, pour moi qui viens du monde de la culture, pas un problème : tout ne se vend pas, et si l’on juge que le patrimoine culturel, la création artistique, la santé ou l’éducation méritent un coup de pouce, il faut le leur donner. C’est à ça que les impôts servent, en fait. Dans le cas de la presse, il existe cependant un vrai problème de conflit d’intérêt : quelle est la liberté de parole de médias qui doivent leur survie à l’arbitraire politique, d’une part, et aux annonceurs qui y diffusent des réclames ? Soyons même plus méchant : quel est l’intérêt d’un média qui a besoin de financeurs plus que de lecteurs ?
Où va la presse, donc ? Je n’en sais rien, mais je constate que, quand j’ai un train à prendre — et ça m’arrive tout le temps —, je n’ai pas envie de la lire. Pourtant, je suis consommateur d’informations et de débats, et je ne pense pas être le seul.
Je ne sais quoi penser du « Amazon-bashing » qui est à la mode en ce moment : certes, cette société a des pratiques limites en termes de comptabilité et de fiscalité, on dit aussi qu’elle maltraite ses employés (plus qu’un hypermarché ?), et qu’elle impose sa loi à ses fournisseurs, au point que ceux-ci ne gagnent rien sur leurs ventes (étonnant qu’ils acceptent le marché, du coup),… Mais en attendant, sans Amazon, ma vie de lecteur serait bien différente, et ce pour une unique raison : leur système est très au point. [↩]
J’ai été très étonné de constater le sérieux du journaliste Édouard Launet, de Libération, venu au Havre pour voir fonctionner notre Master de Création littéraire : son article est le fruit de deux jours entiers de discussion avec les étudiants et les enseignants présents. [↩]
Tout d’abord, les questions pénibles.
Il y a un an et demie, lorsque L’Homme le plus doué du monde a été présenté à son futur éditeur, Franciscopolis, je pensais de bonne foi en être le premier traducteur. La mention de cette primeur que j’avais claironnée a continué de circuler et est même écrite en quatrième de couverture du livre. Entre-temps, j’ai appris par le site noosphere qu’il en existait au moins une traduction, réalisée par Marc Madouraud et publiée par la revue Fiction en 2007. Les moutons électriques, éditeur de Fiction, ont contacté le diffuseur du livre pour réclamer que cette mention d’une première traduction soit ôtée. C’est une demande bien légitime, dont acte : ma traduction n’est pas la première1. Je dois dire que cela me pose un problème non pour le fait d’avoir été premier en quoi que ce soit, mais parce qu’il faudrait que je m’impose de comparer les deux textes, au risque de me trouver vexé d’avoir fait moins bien2. Je suis preneur de tout avis objectif sur le sujet. Néanmoins, la question ne m’empêche pas de dormir car l’intérêt de mon intervention dans le livre me semble résider aussi et surtout dans sa postface, dans le cahier d’illustrations qui l’accompagne, et dans le fait même d’en faire un livre.
Je dois signaler un fait plus gênant : il reste trois fautes d’orthographe dans le livre, à la suite d’un cafouillage de dernière minutes dans les versions…
Le tout premier retour de lecteur que j’ai eu émane de Gérard Klein, figure majeure de l’histoire de la science-fiction au titre d’auteur, de préfacier et d’éditeur3. Je lui avais envoyé un exemplaire parce qu’il était indirectement lié aux contingences qui ont mené à son existence. C’est en effet sur son excellent conseil que j’ai proposé ma nouvelle La sœur de poche, que Franciscopolis envisageait jusqu’alors de publier, à Pierre Gévart, qui m’a fait l’honneur de l’accueillir dans Galaxies, en février dernier4. Puisque je n’allais pas publier sous forme de livre une nouvelle déjà parue dans une revue, j’ai proposé en remplacement une traduction inédite5 de The Ablest man in the world…
J’espère qu’il ne m’en voudra pas de publier ici un extrait d’une correspondance privée mais je ne résiste pas à l’envie de citer le message que Gérard Klein m’a envoyé pour me dire qu’il trouvait le livre « Passionnant, éclairant. Indispensable pour comprendre tout un pan de l’histoire américaine du domaine. Et quelle belle maquette ».
J’ai la faiblesse d’imaginer qu’il n’écrit pas ça uniquement pour me faire plaisir.
Le petit livre a aussi inspiré à Xavier de la Porte une belle chronique pour France Culture, où il réfléchit à la question « un mécanisme peut-il être moral ? ». On peut lire cette chronique transcrite sur InternetActu, ou l’écouter sur le site de France Culture.
L’événement le plus inattendu qu’a suscité ce modeste livre est commercial : avant même son placement en librairie, le stock de L’Homme le plus doué du monde était en passe d’être épuisé, et apparaissait parmi les dix meilleures ventes du moment chez le diffuseur, Les Presses du Réel. C’est d’ailleurs sur la boutique en ligne des Presses du Réel qu’il est le plus facile de commander l’Homme le plus doué du monde (pour 10,08 euros, port compris). Un nouveau tirage est envisagé, mais non certain, car Franciscopolis programme un certain nombre de sorties importantes dans les mois à venir et il serait dommage d’avoir à les retarder.
Je serai présent sur le stand de Franciscopolis pour dédicacer le livre vendredi 15, de 15 heures à 19 heures au salon Offprint, qui se tient du 14 au 17 novembre aux Beaux-Arts de Paris (14, rue Bonaparte, Paris 6e), école où j’étais étudiant il y a plus de vingt ans et où je ne suis pas revenu depuis.
Ajout du 28 novembre : Aujourd’hui, un article très enthousiaste de Marie Lechner dans le cahier Livres de Libération :
(agréable cadeau de quasi-anniversaire).
Il en existe apparemment aussi une dans le recueil Robot Erectus, publié au format numérique par Jean-Claude Heudin, j’ignore s’il s’agit de la même. Enfin, il existerait, publié par Le Serpent à plumes en 2003, un recueil intitulé L’Homme de Cristal, qui pourrait aussi contenir une traduction de la même nouvelle, puisqu’il porte le titre du célèbre recueil publié par Sam Moskowitz, le découvreur de Page Mitchell, en 1973. Je dis « existerait » et « pourrait », car si le livre est référencé par quelques bases de données et est associé à un numéro ISBN (978-2842614126), il n’est disponible à la vente nulle part, que ce soit en neuf ou d’occasion. [↩]
Je parle de « ma » traduction, mais je dois signaler par ailleurs que j’ai été très sérieusement aidé par Anne Owens, qui, avec modestie, a refusé de partager la paternité de la traduction, ce qu’elle eût légitimement mérité. [↩]
Pour sa direction de la mythique collection Ailleurs et demain, chez Robert Laffont, mais aussi pour la collection Science-Fiction du Livre de Poche. [↩]
Ce qui aurait dû être l’introduction à ce billet est devenu un article à part entière sous le titre De la trahison. J’y traite de la manière dont, selon mon appréciation en tout cas, certains films, suite ou remakes, nuisent à ceux qui les ont inspirés et, surtout, les vident de toute charge politique. C’est le cas de Starship Troopers 2: Hero of the Federation et Starship Troopers 3: Marauder. Il existe un quatrième film, Starship Troopers: Invasion, et une série animée, Roughnecks: Starship Troopers Chronicles, je n’ai vu ni l’un ni l’autre.
Starship Troopers
Starship Troopers (1997), de Paul Verhoeven, a été à sa sortie un objet de consternation quasi-unanime. Le célèbre critique Roger Ebert l’avait qualifié de « film pour enfants le plus violent jamais réalisé » tout en y voyant un film épique assez sympathique. De nombreux spectateurs ont eu du mal à comprendre ou à accepter ce film de guerre décalé qui leur a semblé moins cohérent que Independance Day, sorti quelques mois auparavant. Dans la version commentée du DVD, le scénariste Edward Neumeier (scénariste de Robocop) explique que pour lui, Starship Troopers dénonce la propagande et l’embrigadement, que ce film se réfère notamment à la seconde guerre mondiale. Il semble sincèrement surpris lorsque Verhoeven le détrompe et lui apprend que leur film ne traite pas du fascisme d’il y a cinquante ans mais du fascisme d’aujourd’hui, qu’il lui explique que la guerre rend tout le monde fasciste et que le film est fait non pour dénoncer quelque chose mais, d’une certaine manière, pour faire éprouver au public cette réalité. C’est pour ça, sans doute, qu’il s’appuie sur Étoiles, garde-à-vous !, un roman de science-fiction militariste que l’on est sans doute autorisé à prendre au premier degré, écrit par Robert Heinlein, ancien militaire lui-même et qui resta toute sa vie fasciné par la guerre et l’armée.
à gauche, Johnny Rico, né pour être un excellent soldat d’infanterie, sans talent scolaire. Au centre, Carmen Ibanez, sa fiancée, bien plus ambitieuse. À droite, Carl Jenkins, un garçon intelligent appelé à prendre une place importante dans les services secrets, que l’on voit dès le début du film rabaisser son ami Rico en affichant sur un énorme écran ses mauvaises notes en mathématiques.
L’action de Starship Troopers se déroule dans un lointain futur de la Terre. La planète est pacifiée, l’humanité unie, fédérée, ou du moins c’est ce qui nous est dit. Il n’y a plus non plus de frontières sexuelles, ou très peu : les hommes et les femmes accèdent aux mêmes responsabilités, peuvent s’engagent dans l’armée, où ils partagent la même chambrée, les mêmes vestiaires et les mêmes douches, sans complexes et sans équivoque, dans une version unisexe de ce qu’on appelle souvent « l’amitié virile ». Ils sont beaux, sains, séduisants, et même pas réellement bêtes. Parmi eux se trouve d’ailleurs un personnage particulièrement intelligent, Carl Jenkins, dont il sera question plus loin. Malgré la paix, l’humanité est obsédée par la guerre, et la citoyenneté pleine et entière est conditionnée au fait d’avoir effectué un service militaire actif. Les « civils », qui n’ont pas fait partie de l’armée, n’ont ni le droit de voter ni celui d’occuper un emploi public. Mais personne ne semble se plaindre de la situation. On pense facilement à Sparte, à certaines périodes de l’histoire de Rome, ou peut-être plus encore à Israël, où l’armée se veut mixte et où certaines positions sociales et politiques de la vie civile, même si ce n’est pas institutionnalisé, sont conditionnées au fait d’avoir été engagé, voire gradé, dans l’armée.
La camaraderie militaire
Cette société constituée de beauté, d’hédonisme, de jeunesse, de santé et de prospérité renvoie une image séduisante, malgré l’aspect presque comique de la plastique de ses protagonistes que l’on a comparés aux poupées Barbie et Ken. Comme on l’a vu, cette société est aussi une aristocratie martiale dont on ne nous montre à aucun moment les « civils », ceux qui n’ont pas fait la guerre et qui sont donc des citoyens de seconde classe, soumis à un régime non-démocratique. Si Verhoeven ne nous montre qu’une partie de la société, qu’une partie de la vérité, c’est parce qu’il a conçu Starship Troopers comme un film de propagande, et que cela fait écho aux spots d’information qui ponctuent le récit et qui rappellent le cinéma d’actualité va-t-en-guerre du début de la seconde guerre mondiale notamment. La guerre y est présentée comme évidemment juste, facile et amusante. L’ennemi, ici, ce sont d’effrayants et répugnants arachnides géants qui vivent sur une planète lointaine. Ils sont officiellement présentés comme belliqueux, mais si l’on est attentif à ce que disent implicitement les films d’actualité, on comprend qu’ils ne font jamais que répondre aux provocations des Terriens qui cherchent à coloniser leur monde et qui affirment les attaquer pour se défendre.
L’attaque d’un fortin par des milliers de « bestioles ».
Malgré leurs faibles moyens — ils ne disposent d’aucune machine —, les arachnides parviennent à dévier la course d’un astéroïde pour l’envoyer percuter la Terre et détruire la ville de Buenos Aires, causant plus de huit millions de morts, notamment parmi les familles du groupe de jeunes gens dont le spectateur suit l’évolution dans l’armée : Carl Jenkins (Neil Patrick Harris), Johnny Rico (Casper Van Dien), Dizzy Flores (Dina Meyer) et Carmen Ibanez (Denise Richards). Les Terriens partent se venger, mais leur débarquement sur la planète Klendathu vire au désastre complet et l’infanterie est décimée. Au fil des mois qui suivent, chacune des jeunes recrues suit son destin, selon son tempérament et ses capacités : Johnny et Dizzy sont simples soldats, Carmen ambitionne de devenir pilote, et Carl, qui a des prédispositions pour la télépathie et une certaine dose de perversité, entre dans les services secrets. Carl, justement, est persuadé qu’il existe une « bestiole » plus intelligente que les autres, un « brain bug », qu’il faut capturer. Ce sera désormais la mission des Roughnecks, l’escadron de Johnny Rico.
Certains ont dit que Starship Troopers présentait la guerre comme une activité amusante, un « jeu vidéo (…) un cédérom pornographique » (C. Honoré). Pourtant, on y voit régulièrement exposées les conséquences de la guerre, comme dans ce tableau effroyable.
Le caractère subversif du film n’a pas été bien compris de tout le monde. Je citais Roger Ebert, plus haut, mais en France, dans les Cahiers du cinéma, Christophe Honoré, futur réalisateur de La Belle Personne, Dans Paris et Les Chansons d’amour, était passé complètement à côté du propos de Verhoeven :
Starship Troopers n’est pas un film destiné aux spectateurs expérimentés. Il a été élaboré juste pour faire un maximum d’entrées auprès de jeunes Américains pendant un week-end de vacances, des puceaux accros aux jeux vidéo qui entrent dans une salle comme ils se mettent aux manettes d’un Doom-like, avec pour seul objectif de voir bousiller tout ce qui apparaît dans leur champ visuel. Starship Troopers a fait un carton le premier week-end de sa sortie, puis les entrées ont chuté. Qu’importe, un week-end a suffi pour rentabiliser le film. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver ça presque émouvant, cette idée qu’un film puisse exister uniquement pour ramasser de l’argent en deux jours aux Etats-Unis. Voir aujourd’hui le film, sur un écran à Paris, est un malentendu. Une indiscrétion. Une malveillance.
Christophe Honoré – Les Cahiers du Cinéma, n°523
D’autres critiques (Jacques Morice pour Télérama, Yannick Dahan pour Positif, Samuel Blumenfeld pour Le Monde) ont quant à eux compris que l’auteur de Total Recall et de Robocop pouvait difficilement avoir réalisé, au premier degré, un « Melrose place facho » (pour reprendre l’expression de Yannick Dahan). Le fait que certains critiques et une grande partie du public aient compris l’opposé du propos de l’auteur du film, ou l’aient en tout cas jugé ambigu, montre bien que Verhoeven a joué avec certaines limites, en n’imposant pas au spectateur un propos trop transparent, grossièrement dénonciateur, en le soumettant au contraire à un point de vue unique, un fascisme séduisant. Ce que veulent, ce que pensent les « bestioles », nous ne le saurons jamais, sinon à la toute fin du film, lorsqu’un « brain bug » est capturé et que, grâce à sa perception de télépathe (du moins le dit-il), Carl Jenkins peut constater triomphalement : « it’s afraid ! » — « Il a peur ! ».
Carl Jenkins, dont l’uniforme évoque la Gestapo.
Les agresseurs ont de beaux sourires pleins de franchise et de dents blanches. Leurs ennemis sont répugnants et tuent de manière barbare. À l’image, le spectateur est bien forcé de choisir le parti de ceux qui lui ressemblent.
11/9/2001
Le rapprochement entre Starship Troopers et la première guerre du Golfe, menée en 1990-1991 par George Bush père était évident au moment de la sortie du film. Les terriens du film, bien qu’originaires de Buenos Aires, ne sont jamais qu’une Amérique généralisée au monde (on les voit notamment jouer à une variante futuriste et mixte du football américain). Leur manière d’envahir « préventivement » une planète désertique lointaine, sûrs de leur bon droit et ne cherchant à rien savoir de l’ennemi sinon le dégoût qu’il leur inspire, fait écho à l’arrogance avec laquelle avait été promu le « nouvel ordre mondial » de George Bush.
La capture du « cerveau »… qui ressemble justement à un cerveau.
Mais c’est la seconde guerre du Golfe, lancée dans la foulée de la destruction du World Trade Center que rappelle le plus Starship Troopers, ce qui en fait une œuvre prémonitoire : dans les deux cas, c’est un attentat rudimentaire sur une grande ville qui est le prétexte à une invasion. Dans les deux cas, on recherche un « cerveau » caché dans une grotte d’un lointain désert. La capture du « Brain bug » rappelle celle de Saddam Hussein, hébété, sorti d’un réduit souterrain où il se cachait, autant que les spéculations des experts médiatiques occidentaux au sujet des kilomètres de galeries creusées dans les montagnes afghanes et d’où Oussama Ben Laden était réputé piloter son réseau international de terroristes.
Starship Troopers 2 et 3
Les deux films qui suivent sont très intéressants dans leur ratage, car, bien qu’ayant le même scénariste, Edward Neumeier, ils ne parviennent à aucun moment à conserver le discours critique ambigü du premier de la série, ni à jouer le moins du monde avec un décalage entre l’image et le verbe, l’explicite et l’implicite. Starship Troopers 2: Hero of the Federation, sorti en 2004, a pâti d’un budget quinze fois plus petit que celui du film dont il se veut la suite : 7 millions de dollars, contre 100. L’action se déroule sur une planète arachnide où des soldats terriens embusqués font face à une menace terrible : un nouveau genre de « bestiole » est capable de pénétrer à l’intérieur de leur organisme, jusqu’au cerveau, pour en prendre le contrôle. Ce pourrait être une jolie métaphore du doute du soldat face à sa mission et au contact des autochtones du pays qu’il doit conquérir, mais je crains que ça ne soit pas spécialement le message, et qu’il s’agisse juste d’ajouter un degré dans l’horreur qu’inspire l’ennemi. L’ensemble rappelle, sans le moindre brio, des films d’épouvante extra-terrestre tels que The Thing ou Alien. Starship Troopers 3: Marauder, sorti en 2008, et doté d’un budget de vingt millions de dollars, fonctionne de manière plus insidieuse, car il se réfère régulièrement au premier Starship Troopers : on y voit des clips de propagande interactifs, on y entend parler de services secrets calculateurs, et enfin, on y retrouve Casper Van Dien dans le rôle de Johnny Rico. La critique politique est présente, mais elle prend un tour pour le moins différent puisqu’il y a cette fois-ci des gentils et des méchants bien identifiés. Les victimes du totalitarisme sont avant tout les croyants, que l’on empêche de pratiquer leur foi, excepté le « Sky marshall », la personne la plus importante de la Terre, qui est lui aussi croyant, mais dans le dieu des « bestioles », auquel il s’est converti au contact du « brain bug » capturé à la fin du premier film. C’est à cause de sa conversion et de sa recherche de la paix avec les « bestioles » que le « Sky marshall » (prénommé Omar !) a provoqué la défaite de la planète agricole Roku San. Le happy-end du film, c’est que la fédération terrienne, qui jusqu’ici était plutôt railleusement athée, épouse une religion monothéiste. Même si l’on voit le parallèle à faire avec l’institution du Christianisme comme religion impériale romaine, il ne semble pas qu’il y ait ici de critique, de clin d’œil à la bigoterie du bushisme, mais qu’au contraire, le scénariste prenne à son compte cette bigoterie et se contente de participer à l’ambiance de l’époque. Le passage à la foi religieuse est présenté ici comme la solution à la désunion politique. S’il s’agit d’une critique, elle est extrêmement maladroite.
Les émissions d’actualité qui expliquent pourquoi il faut attaquer Klendathu : ils sont là, ils font peur et ils pourraient vous attaquer.
Ce second et ce troisième film affadissent et dévoient tout ce qui faisait l’intérêt du premier — sans compter l’image, la mise-en-scène ou le jeu des acteurs. Bien sûr, on pourra me dire que Verhoeven ne l’a pas volé, lui qui n’avait pas hésité à trahir le roman de Robert Heinlein, traité sans grand respect. C’est vrai, mais au moins sa trahison apportait-elle quelque chose.
La revue Étapes est depuis bientôt vingt ans une importante référence dans le monde du design et du design graphique. Elle vient de changer de formule et devient un épais bimensuel. Le numéro de novembre est consacré, comme chaque année, aux diplômes en école d’art. Le panorama réalisé par la rédaction est subjectif, mais la sélection présentée est toujours une excellente occasion pour obtenir un aperçu des tendances qui émergent ou qui s’installent, et de l’humeur et des ambitions des étudiants et peut-être même, de leurs enseignants.
Je n’ai pas encore eu le numéro 216 entre les mains, mais cela ne devrait tarder puisqu’il est sort juste des presses. Cette année, deux étudiantes de l’École d’art du Havre1 voient leur travail distingué par un article : Suzon Hauchard (DNAP) et Delphine Boeschlin (DNSEP).
Toujours dans ce même numéro, je signe un article consacré à la question des mémoires de diplôme national supérieur d’expression plastique (et diplômes équivalents). En effet, depuis quelques années, dans un but d’harmonisation des diplômes en Europe, les étudiants en art ne peuvent valider leur diplôme de grade «Master 2» qu’à la condition d’avoir rédigé un mémoire, alors qu’auparavant leur travail plastique était seul pris en compte. Après une phase expérimentale qui ne s’est pas déroulée sans résistances2 et qui a parfois été un problème pour des étudiants jusqu’ici peu accoutumés à l’écriture, la pratique se stabilise. Mon article tente de faire un point sur la question et plaide pour que cet exercice tire profit des qualités spécifiques aux écoles d’art et évite autant de devenir une formalité que de mimer médiocrement les pratiques universitaires : à chaque type de cursus ses vertus.
École supérieure d’art et de design Le Havre/Rouen (esadhar), pour être précis. [↩]
Je me souviens d’écoles dont les enseignants refusaient d’assurer le suivi de ces écrits, par exemple les Beaux-Arts de Cergy. Dans toutes les écoles, par ailleurs, la question des mémoires est la cause indirecte de l’embauche forcée de titulaires d’un doctorat universitaire. [↩]
Bien évidemment dans les librairies spécialisées dans la création visuelle, mais aussi (je vais encore me faire taper dessus) sur le site Amazon. [↩]
La structure en bois est simple mais assez futée et permet de tenir le livre ouvert et plaqué contre des vitres sans risquer de dommages. L’ensemble ne coûte pas cher à réaliser, si l’on excepte l’ordinateur utilisé pour faire tourner le logiciel et les appareils photo.
La partie droite et la partie gauche du livre font chacune face à une lampe et à un appareil photo. Les appareils utilisés sont deux compacts de marque Canon, ce qui permet d’utiliser le Canon Hack Development Kit, un logiciel qui permet de piloter l’appareil photo directement depuis l’ordinateur.
En quelques minutes, Benjamin a scanné les soixante-quatre pages d’une curiosité que j’avais amené pour l’occasion : l’édition 1938 du Petit Roi d’Otto Soglow, qui est la première bande dessinée jamais publiée par Gallimard, et, excusez du peu, sous label NRF !
Moment convivial autour d’un thé et de gâteaux, dans le noir. Avec notamment les bibliothécaires Lionel Maurel et Silvère Mercier.
Ce genre d’équipement devrait permettre d’accélérer la numérisation des publications qui se trouvent dans le domaine public, mais aussi de documents qui, pour différentes raisons, ne sont pas numérisées : brochures, illustrés, fanzines, presse, mais aussi cahiers manuscrits ou carnets de dessins originaux.
Le bookscanner est un outil pragmatique de diffusion du savoir et de recouvrement de leur souveraineté culturelle par les citoyens, jusqu’ici soumis — sans le savoir, souvent — à des accords suspects entre Google et des institutions publiques qui lui ont concédé une clause d’exclusivité en échange de ne pas avoir à se charger eux-mêmes de la numérisation de leur patrimoine imprimé. De notre patrimoine.
Redécouvert comme auteur littéraire au début des années 1970, le journaliste Edward Page Mitchell (1852-1927) ne signait pas ses nouvelles de science-fiction et de fantastique, lesquelles étaient publiées dans les colonnes du Sun, un quotidien new-yorkais, sans avertissement ni signe quelconque qui permette de les distinguer des dépêches ou des tribunes « sérieuses ». Avec des années d’avance sur Herbert George Wells, il a proposé des histoires mettant en scène l’invisibilité ou le voyage dans le temps. En 1879, il a publié une étonnante nouvelle intitulée The ablest man in the world. On y rencontre des thèmes qui nous sont devenus familiers, tels que l’ordinateur conscient et le cyborg, et même l’ordinateur tout court, et ceci près de trois quarts de siècle avant que le grand public n’entende parler de l’informatique. Il ne s’agit pourtant pas d’un récit fantastique, mais bien de science-fiction.
On peut lire les nouvelles de Page Mitchell en anglais sur Internet1, et il semble que quelques nouvelles aient été traduites en français, mais elles sont difficiles à se procurer. Pour le plaisir, j’ai traduit The Ablest man in the world, sous le titre L’homme le plus doué du monde. Mes amis de Franciscopolis me font l’honneur de publier cette traduction sous la forme d’un petit livre de quatre-vingt seize pages, livre qui outre la nouvelle contient aussi un cahier d’illustrations documentaires et une longue postface de ma plume qui fait le point sur le contexte scientifique, historique, technique et culturel de l’époque, sur l’auteur et sur la manière dont son œuvre s’inscrit dans l’histoire de la science-fiction2.
Générique : je remercie Anne Owens, qui a relu et corrigé ma traduction, Hélène Coste qui a relu l’ensemble, Jean-Michel Géridan et son assistant Gaël Gouault pour le graphisme, et enfin Yann Owens dont une œuvre sert d’illustration pour la couverture. [↩]
Je me suis offert le luxe du coffret les inédits fantastiques, édité par l’Ina, qui contient des série ou des téléfilms méconnus de l’ORTF, aux thèmes science-fictionnesques ou fantastiques. La majorité des histoires sont des adaptations d’auteurs classiques : Jules Verne, Gaston Leroux, Gérard de Nerval, Franz Kafka, Maurice Allain et Pierre Souvestre, Marcel Aymé, Jan Potocki, Henry James, Honoré de Balzac et même Adolfo Bioy Casares1.
On trouve aussi quelques créations originales, comme la mini-série Le voyageur des siècles (1971), amusante histoire dans laquelle un scientifique des années 1980 (le futur, au moment où est réalisé la série), profitant des travaux de son grand-oncle du siècle précédent, remonte le temps pour le rencontrer et part avec lui un siècle plus tôt encore, pour empêcher la Révolution française en donnant à Louis XVI de judicieux conseils de gouvernement et en enseignant au roi des technologies telles que le moteur à explosion ou la machine à coudre. En allant vérifier l’effet de leur manipulation de l’histoire quelques années plus tard, les deux hommes comprennent qu’ils ont fait plus de mal que de bien : les guerres sont plus meurtrières que jamais, la Révolution ne s’est pas déclenchée en France mais a conquis la Prusse, devenue belliqueuse. Ils cherchent alors à convaincre un petit commerçant en tissus nommé Napoléon Bonaparte de reprendre les rennes du pays. Mais ils abandonnent finalement cette idée et se contentent d’annuler leurs propre intervention sur le passé… Ce Retour vers le futur avant l’heure est plutôt charmant. Il est réalisé par Jean Dréville et écrit par Noël-Noël, deux hommes qui étaient eux-mêmes un peu « du passé » à la création de la série, puisqu’ils avaient commencé leur carrière des décennies auparavant, à l’aube du cinéma parlant.
La deuxième création originale que j’ai visionné pour l’instant est la série La brigade des maléfices, qui date de la même année : 1971. Il s’agit d’une sorte de X-Files ou de Fringe imaginé par Claude-Jean Philippe2 dans lequel, lorsqu’elle est désemparée par un cas, la police fait appel à une brigade secrète qui n’est composée que de deux personnes : l’inspecteur Paumier (Léo Campion3), et son assistant Albert. Le premier épisode est une sombre histoire de fées que ne perçoivent que les rêveurs, les appareils photo, les caméras et les magnétophones. Des hommes, attirés par leurs charmes, disparaissent. Au terme de son enquête, l’Inspecteur Paumier explique que tous ces hommes disparus finiront par revenir d’eux-mêmes : fin de l’enquête !
La Brigade des maléfices, épisode 4 : La Créature. Diablegris, de la société M.F.S.T.0., pousse un célibataire à lui donner son âme en échange d’une femme parfaite. Le diable est interprété par Pierre Brasseur, et sa victime, par Claude Brasseur, fils du précédent.
Dans le quatrième épisode, le diabolique Diablegris/Diablevert commercialise des femmes gonflables magiquement animées, qu’il fait passer pour des robots ménagers ultra-modernes, dont la beauté indifférente pousse les hommes au suicide. Un épisode à mon sens passionnant à décortiquer dans la perspective de l’histoire du statut des femmes et de ses mutations de l’époque, au même titre que Stepford Wives ou Ma sorcière bien-aimée.
Le sixième et dernier épisode parle quant à lui des grands changements urbanistiques : on y voit un fantôme du XVIIIe siècle qui hante une barre HLM et y souffre des problèmes d’insonorisation et de l’agressivité des voisins de palier.
Le ton général de la série est badin, la réalisation très molle et on peine à garder les yeux ouverts de bout en bout. On voit passer des visages familiers : Jacques François, Pierre et Claude Brasseur, Philippe Clay, Anny Duperrey, Pierre Vernier, Jean Luisi,…
La Brigade des maléfices, épisode 6 : Le fantôme du H.L.M.
Même s’il a de nombreux défauts, le second épisode, intitulé la septième chaîne, m’a particulièrement intéressé. En 1971, parler d’une septième chaîne relève de la science-fiction : la télévision française n’a alors que deux chaînes nationales et s’apprête, l’année suivante, à voir la naissance d’une troisième. C’est près de vingt ans plus tard, en 1989, que La Sept (pour Société d’éditions de programmes de télévision), future Arte, commencera à émettre.
Dans un petit immeuble parisien, un jeune homme tue son épouse. Il accuse la télévision de l’avoir poussé à le faire, car il soupçonnait sa femme de le tromper avec un personnage d’un feuilleton diffusé sur une chaîne qui n’existe pas — la septième, donc. Très rapidement, la brigade des maléfices découvre que le poste de télévision du jeune couple a été loué à une société, Belzébor, dont le gérant est Diablevert/Diablegris, l’ennemi habituel de l’inspecteur Paumier. Interprêté par le légendaire Pierre Brasseur, Diablevert pratique des tarifs attractifs pour les jeunes mariés et leur propose un téléviseur qui capte une chaîne expérimentale. On ne connaît pas ses motivations, mais ses téléviseurs sont équipés d’une caméra. Chaque soir, Diablevert observe ses victimes et met en scène une émission symétrique. Les jeunes mariés mangent leur repas modeste face à un téléviseur qui leur renvoie une image améliorée de leur quotidien : des gens plus beaux, plus riches, plus distingués, qui se trouvent face à eux à faire les mêmes choses qu’eux : manger, se dire des gentillesses, s’offrir des cadeaux ou se disputer. Équipés d’oreillettes, les deux acteurs adaptent leur jeu et leurs répliques à ce que vivent leurs spectateurs au moment où ils le vivent. L’émission est un peu absurde (on y voir un couple qui mange, rien d’autre) mais sa manière de servir de miroir à la réalité semble fasciner ses spectateurs.
Après quelques jours de ces émissions, la confusion entre le réel et la fiction s’installe. Dans l’émission, l’épouse fait une description précise de la femme avec qui elle soupçonne son mari de la tromper, or cette description est le portrait exact de la jeune télespéctatrice qui se trouve devant le poste, Marie, laquelle, attirée par un cadeau que lui faisait la maison Belzébor, était justement rentrée en retard chez elle ce jour là, amenant son époux Antoine à de sombres soupçons. Antoine sort alors son fusil, mais Cette fois, prévenue de ce qui allait advenir par l’inspecteur Paumier, qui était parvenu à entrer en contact avec le couple d’acteurs, la police entre dans le studio de télévision de Diablevert et interrompt l’émission, qui était tournée en direct, en s’adressant, face caméra, au jeune couple, et en leur disant qu’ils ont été manipulés. La catastrophe a été évitée de peu, car le commissaire Muselier — le personnage sceptique de la série — refusait de faire intervenir ses hommes, non parce qu’il n’avait pas confiance en Paumier, mais parce qu’il ne voulait pas rater son feuilleton à la télévision. Lorsque l’on cherche Diablevert, il a disparu4.
Malgré une réalisation médiocre, ce scénario contient les germes d’une féroce critique des médias : face à une réalité magnifiée, les téléspectateurs délaissent une vie quotidienne qu’ils jugent décevante en comparaison, et en viennent à la violence. On ressort du visionnage avec l’impression fort curieuse d’avoir vu un « mashup » absurde du Vidéodrome de David Cronenberg et des plus poussifs épisodes de la série ORTF Les brigades du tigre.
Bien que diffusée en plein été, La Brigade des maléfices semble avoir connu un grand succès en son temps et mériterait à mon avis d’être reprise aujourd’hui, avec des standards de réalisation et de scénarisation un peu plus élevés.
On dit facilement que les auteurs ou le public français sont « cartésiens », ne sont pas portés vers la science-fiction et le fantastique, mais le nombre d’œuvres qui ont été produites dans ces domaines et qui sont à redécouvrir contredisent ce poncif.
Claude Jean-Philippe, acteur, réalisateur, producteur, est notamment connu pour avoir animé le ciné-club de France 2 de 1971 à 1996. [↩]
Léo Campion a été caricaturiste, acteur et chansonnier. Anarchiste, Franc-maçon et fondateur de la confrérie de tastefesse, il a été le premier objecteur de conscience en Belgique en 1933, avec son ami Hem Day, au cours d’un procès très médiatisé… Qui a abouti à leur renvoi d’une armée à laquelle ils ont été jugés indignes d’appartenir puisqu’ils la refusaient. [↩]
Notons que Pierre Brasseur est mort l’année suivante, en 1972. [↩]